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André Ryckmans, un territorial du Congo belge

De
438 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1995
Lecture(s) : 495
EAN13 : 9782296300019
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Présenté par Geneviève Ryckmans

ANDRE RYCKMANS UN TERRITORIAL DU CONGO BELGE
LETTRES ET DOCUMENTS 1954 -1960

Préface de J. Kestergat Liminaire de M-Th. Legrand-Dewez Introductions de J. Vanderlinden et de B. Verhaegen

L'HARMATTAN

CENTRE

D'HIsTOIRE

DE L'AFRIQUE

rue de l'Ecole Polytechnique,7 F -75005 Paris

Université Catholique de Louvain B - 1348 Louvain-.la-Neuve

Itinéraire d' André Ryckmans
André Ryckmans est né à Louvain, le Il janvier 1929. Il rejoint ses parents à Léopoldville en 1937. Son père est Gouverneur général du Congo belge et du Ruanda-Urundi; il fut résident de ] 'Urundi après la première guelTe mondiale puis avocat à Bruxelles. André est le sixième de huit enfants. L'enfance et la jeunesse d'André Ryckmans sont profondément marquées par l'Afrique: parles gens, leur langue, les couleurs et les sons de la vie quotidienne, le paysage au bord du fleuve. André adolescent a un tempérament de poète et d'artiste. A 17 ans, André Ryckmans rentre en Belgique. Il entreprend ses études, devient docteur en droit et licencié en sciences politiques et coloniales de l'Vniversité catholique de Louvain. Il est animateur scout, passionné de chant et de nature, chrétien profond, pacifiste au point d'envisager l'objection de conscience - exceptionnelle à l'époque. Il fait plusieurs pèlerinages à pied et en auto-stop, dont un à Saint-Jacques de Compostelle. Il se marie avec Geneviève Corin en 1952. Il fait son service militaire dans l'infanterie et devient sous-lieutenant de réserve. Ce père attentif aura cinq enfants. En 1954, il commence dans la Territoriale (l'administration coloniale) sa carrière en Afrique, brève et riche d'expériences. Il est affecté au Kwango, puis dans le Bas-Zaïre. Il étudie et connaît

la langue au point que les Africains diront de lui: « C'est le seul Européen qu'on ne peut reconnaître quand il parle la nuit. » Ethnologuedans l'âme, il recueille les proverbeset les
devinettes et apprend le langage du tambour-téléphone. Il assure son rôle dans l'administration coloniale avec les soucis de dialoguer et de connaître les réalités quotidiennes des Africains. André Ryckmans est entraîné dans l'évolution politique du Congo belge. Acteur engagé et hardi mais trop loin des centres de décision, il s'efforce d'abord de proposer des réformes. Après les émeutes de Léopoldville, il plaide avec son ami Antoine Saintraint un engagement déterminé pour un transfert rapide des responsabilités aux Congolais afin d'éviter le pire. En vain. André Ryckmans sera assassiné au cours d'une mission de sauvetage lors de la mutinerie de la Force publique quelques jours après l'indépendance. Il avait 31 ans.

Publications d'André Ryckmans
«Etude sur les statistiques démographiques pp. 4-33. au Congo belge
»,

in Zaire,

V.C.L.,

janvier

1953, nQ l,

«Etude sur les signaux de mondo chez les Bayaka et Bankanu », in Zaire, U.C.L., mai 1956, n° 5, pp. 493-515.
«

Choix de devinettes des Bankanu et Bayaka du territoire de Popokabaka », in Zaire, V.C.L.,
chants judiciaires,

juin 1957, XI, nQ 6, pp. 563-592. Ngonge Kongo, B.O.P.R., 1959 à 1970 (divers documents ethnographiques: devinettes, proverbes, etc.)

« Contribution à la littérature orale Kongo : choix de devinettes
développement, V.C.L., I, nQ 1, 1968, pp. 83-118

- 2e série », in Cultures

et

Le mouvement prophétique Congo, B.O.P.R., 1970 (extraits du rapport sectes). Avec C. MWELANZAMBI AKWA, Droit coutumier africain: proverbes judiciaires B préface de L. V. Thomas, Aequatoria - L 'Harmattan, Paris, 1993.

Kongo Zaire,

Ecrits concernant André Ryckmans
cc Le

Témoignage

d'André Ryckmans », in La Revue Nouvelle,

I 5 octobre 1960.

J.K. (Jean KESTERGA T), André Ryckmans,

éd. Dessart, 1961, épuisé.

.:.

~ L'Harmattan 1995 ISBN: 2-7384-3098-8

Préface
Relisant ces textes d'André Ryckmans, trente ans après avoir écrit sa biographie, je me trouve à nouveau surpris de l'acuité de sa perception des choses de l'Afrique. Beaucoup d'eau a coulé sous les ponts de l'histoire, le monde a changé: dans les concepts quasi unanimes d'aujourd'hui, il ne se trouve guère de place pour la vérité d'un temps où la colonisation était vouée aux gémonies sans nuances ni mesure. Certes, il ne s'agit pas ici de tenter la réhabilitation d'une aventure qui a profondément marqué le Zaïre et la Belgique, mais plutôt de mieux connaître et mieux comprendre la simple réalité des
\

événements.
Comme dans toute aventure humaine, il y a dans celle-ci des lumières et des ombres. Sans hésiter, il faut placer ces écrits d'un jeune administrateur colonial parmi ces lumières. Mais en aucun cas, et même si le moraliste n'est pas absent du personnage d'André.Ryckmans, il ne peut être question d'y chercher un jugement condamnant ou exaltant l'oeuvre coloniale belge. Ce ne serait ni honnête ni sérieux. Balayons donc toute tentation de ce genre. Dans une très belle et austère préface qu'il écrivait pour la biographie publiée en 1961 ., peu après la mort tragique du jeune territorial, le philosophe
Jean Ladrière
**

notait d'ailleurs la contradiction pennanente qui sous-tendit les

attitudes de cet objecteur de conscience devenu officier, de ce traditionaliste amené à réprimer certains usages cruels des coutumes amcaines, de ce doux que ses devoirs pouvaient obliger à user de la force pour faire respecter un ordre qui n'était pas nécessairement le plus juste bien que garant d'une indispensable tranquillité publique. Ici, je ne puis faire mieux que de citer Ladrière :
« [...]

il est aussiresponsablede l'ordre public, il doit faire respecterla loi,

il doit observer et faire observer des interdictions, des règlements, des instructions. Cela ne se fait pas sans contrainte. Sans doute, à ses yeux, l'ordre qu'il est chargé de représenter et de faire exister est-il, pour ceux auxquels il s'applique, condition d'une vie sensée: il doit leur assurer la sécurité, les protéger de l'arbitraire, leur garantir ce minimum de justice que des institutions humaines sont capables de procurer, les conduire vers plus de bien-être. Il sait que la loi a un rôle éducateur, qu'il s'agit de former

.
..

---------.--

André Ryckmans présenté par J.K. (Jean Kestergat), éd. Dessart, 1961.

Le philosophe Jean Ladrière, alors professeur à l'Université de Louvain, a écrit la préface du premier livre consacré à André Ryckmans, présenté par Jean Kestergat, et publié en 1961 aux éditions Charles Dessart, à Bruxelles (ouvrage épuisé). Voir en annexe la reproduction de cette belle préface.

5

progressivement une mentalité, des habitudes collectives, des solidarités, un sens des responsabilités., qui permettront à une société fondée sur la coutume, émiettée, cloisonnée, faiblement organisée, de passer à des formes plus modernes d'intégration sociale et politique, et de recueillir les avantages que l'Etat moderne procure à ses citoyens. .. » Il est d'ailleurs merveilleux d'observer qu'André Ryckmans n'a jamais semblé aussi heureux que dans les moments où il pouvait échapper à tant de contradictions intérieures, lorsqu'il étudiait par exemple les idiomes locaux et mieux encore lorsque sa mission officielle lui faisait l'obligation d'arbitrer des conflits fonciers opposant, parfois depuis plusieurs générations, des clans ou des familles. Alors, là où d'autres avant lui se contentaient de renvoyer dos à dos les plaideurs ou de trancher en tout arbitraire, il passait des nuits sur les dossiers et des journées dans les champs, décelant les roueries des uns et des autres, pour confondre ensuite les tricheurs, lors d'audiences sur le terrain, suscitant les rires

approbateurs du public. Ses ccjugements de terre» ont pu être ainsi des modèles qui font jurisprudence dans les villages des Bakongo. C'était pour lui l'occasion de n'apparaître plus seulement, comme
« l'instrument

d'une machineriejuridique ».Et Ladrière souligne:

cc[... ]entre l'administration et les hommes, il a toujours interposé la médiation de sa propre personnalité; il s'est toujours efforcé de comprendre, d'expliquer, de persuader; il a cherché inlassablement, avec une sorte de passion obstinée, le contact avec les hommes, l'échange, la discussion et quand c'était possible le dialogue. Il a réussi à retrouver pour lui-même, et à faire retrouver à ceux à qui il s'adressait, cette sorte de point miraculeux où l'ordre n'est pas encore contrainte, où la loi n'est pas encore puissance, où la communauté n'est pas encore Etat, où les impératifs de la discipline collective s'imposent pour ainsi dire d'eux-mêmes, à partir du

mouvementspontanéde la vie...

»

Certes, dans une préface il n'est pas possible de dire tout ce qu'il faudrait dire pour qu'apparaisse entre les pages un tel personnage d'exception dans toute sa complexité, son ardeur de vivre, son intelligence inquiète, sa générosité absolue. Je crois d'ailleurs que les quelques lignes extraites de Ladrière suffisent à expliciter ce que fut une démarche dont on retrouvera les reflets dans ces textes judicieusement choisis par Geneviève Ryckmans, la compagne de sa vie. Il n'y manque rien d'essentiel. Mais il faut que l'on se souvienne: André Ryckmans n'a pas survécu longtemps au naufrage d'une décolonisation bâclée dont il avait dénoncé les aberrations avec cette colère de ceux qui savent mais ne peuvent se faire entendre en raison précisément de leur exigence d'une lucidité dépouillée de toute complaisance trompeuse. Cela se passait en juillet 1960. Le dix-sept de ce mois-là, il était assassiné par des mutins surexcités, alors que, sans armes et comptant sur sa seule force de persuasion, il tentait de libérer quelques otages en danger. C'est encore à Ladrière que je voudrais me référer pour souligner le 6

sens de cette fin exemplaire d'une vie exemplaire:
« [...] Mais la victoire du juste n'est jamais si complète que lorsqu'elle

passe par son apparent écrasement. L'exigence éthique est inconditionnée et elle n' apparaît nulle part avec un éclat plus grand que là où elle se heurte à la limite absolue: la mort. A ceux qui sont ses témoins privilégiés il est demandé de montrer qu'il ya en elle une vertu dont l'infmité passe celle de la vie même et qui est capable de tenir en échec jusqu'à cet extrême de
l'attachement par lequel un homme est soudé à sa propre vie. ..
»

Je ne pense pas qu'il soit possible de dire plus et mieux.

Jean KESTERGA T Jean Kestergat, décédé en 1992, écrivit cette préface pendant les derniers mois de sa vie. Il était journaliste à La Libre Belgique et envoyé spécial de ce quotidien en Afrique depuis les années 1959-60. Ayant rencontré André Ryckmans pendant les années cruciales de sa vie, son amitié ne s'est jamais démentie. Qu'i! en soit ici remercié.

7

Liminaire
Si, dans notre mémoire, André Ryckmans reste le jeune vivant qu'il fut, ce n'est pas à sa mort, jeune, qu'il le doit. Nous en avons la conviction: s'il avait vécu, il n'aurait pas vieilli, car cette jeunesse de coeur et d'esprit ne prend pas de rides. Mais il est malaisé d'évoquer André, parce que, toujours, sa personnalité déborde, prend à contre-pied, crée la surprise. Jeune homme, il était déjà tel. A l'université, il avait dix-huit ans quand son dynamisme éclatant et sa gaieté l'ont fait émerger, dès la rentrée, du contingent des cc bleus» ; ses éclats de rire sonores ponctuaient ses échanges et communiquaient son amour joyeux et volontariste de la vie. Mais il était tout aussi capable d'écouter, de chercher à comprendre l'interlocuteur, et de s'intéresser vraiment à lui. llpayait de sa personne à fond, sans le moindre respect humain: à l'une de nos fêtes, transformé en ondulant cctutsi », il se déchaîna. Mêlant I'humour à la rigueur de l'évocation, il révéla ainsi un talent fascinant de danseur et de comédien. Boute-en-train spontané des réunions où il se sentait en confiance, il laissait pourtant à ceux qui étaient présents un souvenir qui débordait largement le plaisir et le rire qu'il avait provoqués; car il pouvait aussi se lancer dans des discussions intellectuelles et passionnées. Chaleureux, joyeux et soudain sévère: ainsi, lors d'une répétition de chorale où nous confondions travail et détente, il nous l'a fait savoir avec une netteté sans réplique. Et il s'imposait alors à ses aînés autant qu'à ses contemporains. Généreux de façon confondante, il était capable de donner, d'élan, ce qui lui tenait à coeur, fût-ce un objet fraîchement sorti de ses mains. Ainsi, ses talents d'artiste (dessin, sculpture, chant) le menaient tout naturellement au partage. Généreux aussi dans la gratitude, quand lui-même recevait: et surgit l'image d'André présentant à des amis son fils aîné, alors âgé de trois mois. Il l'avait amené, le portant dans ses bras, et guettant avec confiance et candeur l'émerveillement de ceux qui l'entouraient. Candeur qui ne veut pas dire naïveté - il était trop intelligent et lucide pour être naïf-mais pureté de coeur. Ce souvenir en appelle un autre, qui remonte d'un peu plus loin dans le temps: à l'université, après l'interruption ou à la reprise des cours, il lui arrivait
de murmurer ou de lancer à la cantonade:
cc

La vie est belle! ». Nous entendons

encore sa voix un peu rauque, nous voyons son sourire. Nous nous rappelons que cette annonce avait quelque chose d'insolite et que, malgré son aspect un brin provocant, elle n'agaçait jamais. Par quel sortilège?
La lucidité d'André adulte se révèle pleinement dans les extraits de lettres qui suivent.

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Intelligence des situations, rigueur dans les analyses, esprit de synthèse, inventivité prophétique et colère véhémente à l'occasion, s'expriment en liberté dans ces lettres. Mais ce qui ne peut apparaître à première vue, c'est la maîtrise de soi, et la courtoisie avec laquelle il abordait les personnes, même en situation de conflit. TIse battait contre l'incompétence, la lâcheté, la bêtise ou la paresse d'esprit, mais il ne méprisait personne et ne réduisait pas ses interlocuteurs aux lacunes et aux erreurs qui lui mettaient cependant l'esprit à vif. Cet équilibre, cette maîtrise de soi, cette constante remise en question de sa pensée, révélaient l'homme de qualité, mais il les devait aussi à sa foi religieuse authentique et au bonheur personnel qui fondaient son être et son action. Le jeune homme gai et fervent était devenu un homme heureux, fût-ce au milieu de difficultés graves, d'événements tragiques, ou des anxiétés professionnelles. Contraintes, alarmes ou déceptions ne l'empêchaient ni de faire sans cesse rebondir l'espoir, ni de vivre joyeusement les relations de famille et d'amitié. Ainsi apparaît l'aspect paradoxal de cette personnalité: il était capable d'emportement et de douceur, de lucidité tragique et de joie, d'intransigeance et de modestie, d'intérêt fervent pour l'humanité et d'amour passionné pour ses proches.

Sa vocation profonde s'est révélée peu à peu au cours de sa vie professionnelle de territorial. TIavait l'âme et les dons d'un scientifique, et singulièrement d'un ethnologue. En témoignent ses recueils de proverbes coutumiers patiemment rassemblés, de contes et devinettes et sa collection d'objets cultuels et culturels: statues, masques, appuie-tête et fétiches bayaka. Lui qui se découvrait « écouteur» de la civilisation africaine et des hommes qui la faisaient, lui qui n'aspirait qu'à comprendre et à sauver de l'oubli une expression du devenir humain, il avait pour mission de réglementer, de faire régner un ordre (pas toujours intelligent), de juger... Sa capacité de persuader, la confiance qu'il inspirait, la sympathie active qu'il mettait en oeuvre, lui ont donné de dépasser dans un métier qu'il adorait -les écueils d'une situation difficilement tenable. Ainsi dans le cadre de ses fonctions de juge, il a réussi le tour de force d'être à la fois un ethnologue et le plus efficace des présidents de tribunal. En

effet, quand il « présidait », il prenait en compte le droit coutumier dans sa
diversité et sa complexité, et palabrait sur cette base au lieu d'asséner sans discernement les dispositions du droit écrit. TIavait appris la langue authentique de ses administrés, constatant les risques graves de malentendus nés de la pauvreté de la langue bâtarde employée par l'administration. S'il a souffert de certains aspects de son métier, il l'a en tous cas exercé avec ferveur, en en développant les aspects constructifs. Et l'on peut dire que ses administrés ont été les bénéficiaires de la présence en lui de cet écart. Ils ont été compris et promus par lui, comme ils l'auront rarement été par ailleurs. Ils ont été stimulés par un homme qui, par estime, a osé être aussi exigeant pour eux que pour lui et pour ses proches. Ainsi avait-il le don de mettre autrui debout avec lui. En témoigne la photo prise le jour de la fête de l'Indépendance, alors qu'il parle au milieu des 9

Africains attentifs. On y voit clairement que, malgré ses alarmes, André Ryckmans estimait les hommes et espérait en leur avenir. Ce qui s'est. passé ensuite ne prouve pas qu'il a eu tort. TIn'avait cessé en effet de dénoncer le vide politique que l'on avait laissé se creuser dans le pays. Et si les événements ne l'avaient broyé, il aurait souffert avec les Africains, et non contre eux. Sa femme dit:
cc Il

n'a d'ailleurs pas quitté l'Afrique.
Marie-Thérèse

»

LEGRAND-DEWEZ

Enseignante, amie depuis l'université d'André et de Geneviève Ryckmans

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Avant-propos
Ce recueil de documents a été réalisé par mes soins sur la base des lettres écrites par André Ryckmans entre juillet 1954, date de son départ professionnel en Afrique, et juillet 1960, date de sa mort pendant la mutinerie de la Force publique congolaise au lendemain de l'indépendance du Congo belge. TIest complété par d'importantes annexes: notes et réflexions politiques de l'époque. Ces lettres ont été écrites très régulièrement, en moyenne une fois par semaine, et envoyées à ses parents et à ses frères et soeurs dont trois se trouvaient en Afrique (Burundi et Katanga). Elles font également référence et appel à l'expérience de son père Pierre Ryckmans qui fut résident au Burundi jusqu'en 1928, puis gouverneur général du Congo belge de 1934 à 1946.
Cette pratique familiale était extrêmement enrichissante, les nouvelles et réflexions personnelles s'échangeant du Bas-Zaïre au Katanga, et du Burundi à New-York (pierre Ryckmans étant délégué de la Belgique au Conseil de Tutelle des Nations Unies) et à Bruxelles.

***
Ce document est donc un témoignage de première main de la vie et des réflexions d'un territorial qui a mené sa brève carrière dans la Province de Léopoldville, au Kwango puis au Bas-Zaïre, territoires bien limités donc, mais d'une importance politique particulière. Ce témoignage est spécialement intéressant d'abord par l'époque où il se situe: entre 1954 et 1960, les dernières années de la colonisation au Congo belge. A cause de la région où se situe son activité ensuite. Il faut rappeler que le Bas-Zaïre a été le centre névralgique de bien des problèmes avant l'indépendance. La proximité de la capitale et donc du gouvernement général, mais aussi l'importance des débats politiques dans la région sont des éléments qui expliquent l'observation politique sans cesse présente dans ces pages. Par la formation et l'éducation enfin. André Ryckmans vécut en Afrique depuis 1937 jusqu'en 1946, et cela en contact constant, par les fonctions de son père, avec l'ensemble des réalités africaines. TIfit ensuite ses études en droit et en sciences politiques et coloniales à l'Université catholique de Louvain. Il entama alors sa carrière professionnelle: l'administration de territoires de l'intérieur du pays, et des missions spéciales qui lui ont été confiées dans la province de Léopoldville. Ces documents présentent ainsi un intérêt certain pour la compréhension du métier de fonctionnaire territorial et d'une tranche importante de la vie nationale zaïroise: la décolonisation du Congo belge.

Il

André Ryckmans. a publié plusieurs articles sur le langage du tambourtéléphone et sur les cc devinettes» des Bankanu. Il est l'auteur d'un rapport très fouillé sur les sectes afticaines et en particulier le kimbanguisme. Il préparait en 1960 un important ouvrage sur les proverbes judiciaires qui a été publié il y a peu.
Geneviève RYCKMANS

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Règles d'édition
Dans l'ensemble de la correspondance, un millier de pages environ, je n'ai retenu que les parties de lettres concernant la vie et les activités d'André Ryckmans comme tenitorial, en écartant tous les passages d'ordre familial. Seuls les textes les plus significatifs ont été retenus et repris in extenso. Certains passages ont été éliminés pour éviter les longueurs ou les répétitions. Les textes ont été regroupés suivant différents thèmes, pour faciliter la connaissance des problèmes affrontés par André dans sa vie professionnelle. Le document comporte deux grandes parties. La première est consacrée au métier du territorial et aux différentes facettes de la vie en Afrique - ce que l'on peut appeler la pratique de l'administration territoriale. Elle a pour cadre le Kwango, région rurale au mode de vie coutumier, puis le Bas-Zaïre en pleine modernisation économique et sociale et en pleine évolution politique. La seconde partie est consacrée aux années de crise qui précédèrent l'indépendance du Congo belge, le 30 juin 1960. Elle reprend les extraits de lettres qui concernent le constat des relations entre Blancs et Noirs, et l'évolution politique de 1958 à 1960. Dans chaque chapitre, les extraits sont repris en ordre chronologique. André Ryckmans a été d'abord affecté au District du Kwango, entre juillet 1954 et novembre 1956, à Popokabaka et à Kingoma (actuellement le Bandundu, région à l'est de Kinshasa s'étendant vers le sud). Ensuite de décembre 1956 àjuillet 1960 au Bas-Zaïre - District des Cataractes - à Mbanza-Ngungu (exThysville), Kinshasa (ex-Léopoldville) et Madimba (région au sud-ouest de Kinshasa s'étendant jusqu'à l'Océan Atlantique). Il s'agit donc d'extraits intégraux d'époque, dont le style très vivant a été respecté. Les commentaires explicatifs (historiques, techniques ou linguistiques) indispensables, que j'ai voulus les plus brefs possible ont été rédigés par moimême. TIssont peu nombreux -les textes parlent d'eux-mêmes - et figurent en caractères italiques dans le document. Certains extraits de ces lettres - notés à l'époque G.R. - ont été écrits par moi-même mais dans la continuité de la réflexion d'André Ryckmans et bien souvent relus par lui. La surcharge de travail ou les nombreux déplacements d'André étaient parfois à l'origine de cette situation. Enfm, des annexes reproduisent des documents qui illustrent les différents moments de la vie professionnelle d'André Ryckmans. Ils ont été choisis pour leur intérêt historique, politique ou ethnographique. lis sont pour la plupart inédits, mais certains, marqués d'un astérisque, ont été publiés dans le livre de Jean Kestergat.

13

Pour les notes en bas de page, j'ai bénéficié de l'aide de plusieurs amis, historiens ou spécialistes de l'Afrique centrale et en particulier du Zaïre. Je cite ici en premier lieu Jacques Vanderlinden, Jean-Luc Vellut et Jean Kestergat. Qu'ils soient remerciés, de même que ceux qui ont bien voulu revoir et corriger ce document :Marie- Thérèse Legrand-Dewez, Antoine Saintraint, Jeannine Ryckmans et Jean-Pierre Ryckmans, ainsi que Benoît Verhaegen, qui a soutenu mon initiative, et Georges Nève de Mévergnies qui m'a initiée au traitement de texte. Je remercie aussi François et Hélène Ryckmans pour les nombreux avis donnés et Jean-Baptiste Ryckmans qui a travaillé à la cartographie. J'ai conservé les noms des acteurs cités dans ce document pour des raisons évidentes d'intérêt historique. De manière générale, l'orthographe originale des textes a été respectée, sauf erreur manifeste. Les noms de lieux sont orthographiés dans les documents tels, qu'ils l'étaient à l'époque. Dans les notes et introductions rédigées actuellement, ils figurent selon le cadre, soit suivant leur dénomination actuelle soit sous leur dénomination de l'époque. On trouvera donc Zaïre ou Congo, Bas-Zaïre ou BasCongo, Mbanza-Ngungu ou Thysville et Kinshasa ou Léopoldville, etc. Néanmoins, les noms des provinces et des districts sont maintenus tels qu'ils existaient, pour une meilleure compréhension, car ils désignent les circonscriptions administratives de l'époque. Les mots africains figurent en italique dans le texte. L'orthographe retenue

pour les noms propres africains est celle de l'époque: par exemple « Joseph Kasa Vubu » qui est le nom dont il signait les documents. Pour les mots en
langue bantoue, j'ai maintenu la graphie de l'époque et en langue bantoue: Kimbangu, Matsua, ngunza (le "u" se prononçant "ou") mais comme à l'époque également, matsouanisme, ngounzisme dans les mots francisés. On trouvera dans cet ouvrage une table de concordance de la toponymie, un glossaire des termes africains, ainsi qu'une liste des abréviations les plus employées et enfin un index des noms des personnes citées dans l'ouvrage. Les cartes ont été tracées sur la base des cartes de l'époque soigneusement annotées par André Ryckmans au cours de ses nombreuses tournées. Il est difficile aujourd'hui de localiser des villages parfois petits, aux orthographes hésitantes et parfois homonymes. Elles ont été vérifiées récemment par des Africains du Bas-Zaïre.

Ce document ne fait pas double emploi avec la biographie d'André Ryckmans écrite en 1962 par Jean Kestergat. TIs'agit dans cet ouvrage de relater l'action d'un administrateur territorial pendant les six années qui ont précédé l'indépendance du Congo belge.

Geneviève

RYCKMANS

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Glossaire des mots en langues africaines
Bula matari : Surnom qui fut donné à Stanley, et qui signifie le cc casseur de pierres ». TIfut ensuite donné au gouverneur général, et par extension à tous les Blancs, fonctionnaires de l'administration territoriale. C'est donc le .

cc Blanc de l'Etat ». Capita:
Chikwange :

Kiamfu : Kileta :

Kimbimbi : Kimfumu : Kitoko : Lemba :
Lungoyngoy :

Lupangu :

Malafu :

Malembe : Masa : Matata : Matiti : Masikulu :

(d'origine portugaise) Chef d'équipe de travailleurs, ou encore dans les villages, homme chargé de la surveillance du gîte ou de travaux divers. (en kikongo et en kiyaka: kwanga ou kikwanga) Boulette de farine de manioc cuite. Chef ou souverain de I'ethnie des Bayaka, qui résidait à KasongoLunda. Il fut dans le passé un chef très puissant. Langue parlée dans l'administration, ou ccl'Etat». Dite aussi par ironie: ikeleve, littéralement ccil n'y a pas », ou ccce n'est pas une langue ». Le préfIXe ki- désigne une langue. Réponse en choeur. (de mfumu, le chef) Royaume, dignité, puissance. Ou encore les signes de cette autorité. Beau, joli. (en kiyaka) Ancien du village, ou encore, oncle. Il est responsable des travaux et de l'organisation matérielle dans les villages yaka. Instrument de musique, sorte de guitare à cinq cordes de longueurs différentes tendues sur des branches courbes. Jardin, enclos, espace clôturé autour d'une maison ou d'un champ, ou encore parcelle. Les clôtures étaient faites dans les villages, de bâtons plantés dans le sol. Parfois elles devenaient une haie vive. Boisson alcoolisée, et plus précisément vin de palme, extrait par incision du tronc du palmier; boisson pétillante et, quand elle est fraîche, légèrement alcoolisée. Lentement, soigneusement, paisiblement. Eau. Employé aussi en locutions: masa ma nsambu (eau de prière ou eau bénite) est devenu le nom de la secte de l'eau bénite. (en lingala) Ennuis, palabres. (en lingala) Herbes. Orchestre kongo. Il est composé de sept trompes d'ivoire de tailles différentes ayant chacune un son différent et qui jouent en alternance; de deux tambours de peau (le sikulu, le plus aigu, et le tuta, le plus grave) et d'un clairon. Il se produit lors des fêtes et des funérailles. Viande, gibier. (pl. bambuta) Parent âgé, aîné, notable, ancien.

Mbisi : Mbuta :

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Moke : Mondo:

(en lîngala et en kikongo : ké, muké) Petit, ou encore: petit serviteur. Tambour-téléphone" n s'agit d'un tambour quasi cylindrique creusé et muni d'une fente dont les deux lèvres ont des épaisseurs différentes. Ce tambour était couché sur le sol. Placé sur la partie arrondie et frappé avec des mailloches recouvertes de caoutchouc sauvage, il émet deux sons qui par une alternance rapide et des groupements de sons forment des mots et des phrases (un peu comme l'alphabet morse). Ces tambours envoient des messages à des distances considérables, et sont entendus dans des dialectes différents. Il est également employé au cours des danses et dans les orchestres. Homme blanc, européen. D'autres appellations sont plus pittoresques pour désigner le Blanc, comme ndundu mbwaki, l'albinos de couleur rouge, ou encore mbombe mbwaki, le nez rouge. (pt. basenji) Habitant de village, paysan. Ce terme a pris un sens

Mundele :

Musenji :

péjoratif de

«

sauvage », par rapport aux habitants des vines, dits

Mvungi : Mwana : Mwinda : Ngulu : Ngunza : Ngunga : Nkanda :

civilisés. Il vient du mot swahili washevesi qui signifie les gens de la côte, chez les Arabes civilisés de Zanzibar. Prophète, pasteur. Une des sectes kongo a pris ce nom. (pl. bana) Fils, enfant ou héritier. Ce mot peut aussi désigner le serviteur, l'esclave. Lampe, lumière. Cochon. Prophète, guérisseur, c'est-à-dire celui qui emploie son savoir pour faire le bien, guérir ou lever les sorts. Sonnette, cloche. (mukanda, kanda) Ce mot signifie en kiyaka l'ensemble des cérémonies d'initiation, y compris la circoncision. En kikongo, le terme signifie le clan, la parenté. Le mot mukanda signifie aussi livre, lettre, écrit. Crucifix ancien, employé chez les Bakongo pour les serments. Il est souvent originaire d'Angola et date de la première colonisation portugaise. Couleur végétale rouge ou pommade rouge tirée du bois de l'arbre de corail (Pterocarpus Cabrae). Arbre, sorte de figuier que les chenilles fréquentent volontiers. Brousse, steppe, plaine herbue souvent coupée de forêts-galeries; nseke est une steppe riche en gibier. Onomatopée très employée en Afrique: boue, terre détrempée ou encore affaire embrouillée, malsaine ou mal engagée, magouille. Terme employé dans une grande partie de l'Afrique et qui signifie: gîte construit en matériaux africains. (kipoyi en kikongo et enkiyaka) Chaise à porteurs. n s'agit d'une sorte de siège en rotin monté sur deux bâtons, et qui sert traditionnenement au transport des chefs et notables, ou des malades. Il était encore très employé en dehors des routes carrossables.

Nkangi :

Nkula : Nsanda : Nse/œ : Potopoto : Sombolo : Tipoy :

16

Liste des principales
ABAKO : A.M.I. : A.F.A.C. : A.P.I.C. : A.T. : A.T.A. : A.T.A.P. : A.I.M.O. : C.E.C. : C.I. : C.D. : C.D.A. : C.R.I.S.P. : D.G. : D.I. : E.S. : FOMULAC : FOREAMI : F.P. : G.G. : INEAC: INUTOM: IRSAC : J.V.L. : Lovanium : LUKA : M.N.C. : OTRACO Popo : P.P.A. : P.S.A. : PROGOU: P.V. : Q.G.: R.I.G. : R.I.L. : T.P. : U.C.L. :

abréviations

Association des Bakongo (Abako) Agence maritime internationale Association des fonctionnaires et agents du Congo Association du personnel Indigène du Congo Administrateur de territoire Administrateur de territoire assistant Administrateur de territoire assistant principal Affaires indigènes et Main-d'oeuvre, au gouvernement général ou provincial Centre extra-coutumier Circonscription indigène Commissaire de district Commissaire de district assistant Centre de recherche et d'information socio-politiques (Bruxelles) Direction Générale Dommages et intérêts Equipe spéciale (pour les sectes) Fondation médicale universitaire de Louvain (Kisantu) Fonds Reine Elisabeth pour l'assistance médicale aux indigènes

Force publique

l

Gouverneur général Institut national pour l'étude de l'agronomie au Congo Institut universitaire des territoires d'Outremer Institut pour la recherche scientifique en Afrique centrale Compagnie Jules Van Lancker, ou Jean Van Lancker (société agroalimentaire du Bas-Congo et du Kwilu). Fondation universitaire de Louvain (Kinshasa) Union kwangolaise pour l'indépendance et la liberté Mouvement national congolais Office des transports coloniaux Popokabaka Permis de port d'arme Parti solidaire africain Gouvernement provincial Procès- verbal Quartier général Route d'intérêt général Route d'intérêt local Travaux publics Université catholique de Louvain

17

Table
Bas-Congo: Léopoldville (ou Léo) :

de toponymie

Bas-Zaire
Kinshasa. Nom utilisé avant l'indépendance pour désigner l'ancien village de pêcheurs, puis un quartier de la ville. Mbanza-Ngungu Zaïre (soit le fleuve, soit le nom du pays). Lubumbashi Kisangani Mbandaka

Thysville : Congo belge: Elisabethville Coquilhatville (E 'ville) : (Coq) : Stanleyville (Stan) :

18

Il faut une élite capable de gouverner et une masse capable de s'opposer à la tyrannie.
Pierre RYCKMANS

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Carte du Congo Belge (1954-1960)

20

INTRODUCTION
André Ryckmans (1929-1960) a été à plus d'un titre un témoin privilégié de la période précédant immédiatement l'indépendance du Congo belge. Par sa formation d'abord. Elevé dès le jeune âge dans le milieu africain, initié aux réalités de l'Afrique, guidé par les connaissances et les responsabilités professionnelles de son père, Pierre Ryckmans., gouverneur général du Congo belge de 1934 à 1946, préparé enfin par ses études de philosophie et lettres, puis par les cours de droit et de sciences politiques et coloniales de l'U.C.L.Par sa personnalité ensuite. TI était doué d'une intelligence intuitive, du sens de l'observation et de la réflexion qui lui ont permis de comprendre profondément ce qui se passait autour de lui. Par son activité professionnelle enfin. Sa vie comme territorial, mêlé intimement à la vie des villages, au Kwango, puis au Bas-Congo, les responsabilités assumées pour régler les problèmes du kimbanguisme, puis les problèmes juridiques des conflits de terres entre clans et entre villages, sa connaissance enfin des langues yaka et kongo, l'ont mené à nouer des contacts privilégiés avec la population de ces régions. André Ryckmans, dans le signalement annuel des fonctionnaires du Congo belge à chaque fois reçu la cote cc élite ».
Trop jeune pour avoir pu influencer le cours de l'histoire, et surtout trop peu élevé dans la hiérarchie administrative, profondément marqué aussi par le décès de son père au début de 1959 (pierre Ryckmans aurait pu être amené à jouer un rôle important dans les décisions qui ont amené la Belgique à la fin de la colonisation), il fut entraîné dans le tourbillon de ces années avec la lucidité et parfois la rage et le désespoir que l'on peut deviner. TIeut pourtant une influence déterminante dans la solution du problème des sectes au Bas-Congo et dans l'évolution politique du District des Cataractes avant l'Indépendance. Au cours des tragiques événements qui marquèrent celle-ci, André Ryckmans mourut, le 17 juillet 1960. Il avait trente et un ans.

.

***
Je ne pourrais mieux faire au début de ce document que de citer une note inachevée datant du 4 juin 1959, et qui explique le mieux pourquoi André exprimait régulièrement sa pensée, ce qui nous a valu, malgré une vie extrêmement absorbante, outre les lettres personnelles un nombre impressionnant de documents et d'écrits.
«

Je termine aujourd'hui une lutte commencée depuis trois mois. Depuis

trois mois en effet, je me sens poussé à écrire, et ma paresse native et mes occupations ont voulu me détourner de ce projet. Je décide donc aujourd'hui de commencer ces notes régulièrement. . .

21

«

Pourquoi ai-je ressenti ce besoin d'écrire?

J'essaie de m'analyser quelque
«

peu à ce sujet. TIy a d'abord le sentiment très vif d'appartenir à une époque
capitale dans l'histoire de l'Afrique, d'être témoin de ce douloureux accouche-

ment », dont personne aujourd'hui ne peut prévoir l'issue. Je voudrais garder pour moi, pour ma famille, pour ceux qui m'ont encouragé, pour tous ceux que cela intéresse vraiment, le souvenir jalonné de cette transformation formidable, vue d'un point de vue unique et négligeable, mais intéressant quand même.
«

privilégiée; mon enfance vécue ici - même si ce fut dans une ville - m'a baigné d'une manière imprécise, mais très réelle, d'une mentalité africaine ou en tous cas, d'une indéniable prédisposition à la comprendre et à l'analyser. Et surtout, ma profession -le travail au Kwango me laissant le loisir d'apprendre la langue et me mettant en contact, hélas trop bref, avec de vrais ccprimitifs », puis l'examen des litiges fonciers, l'étude des sectes indigènes dans ce milieu unique des Bakongo, si passionnément situé entre deux civilisations, la vie que je me suis efforcé de mener dans les villages. J'ai le sentiment d'avoir, sans avoir jamais méprisé ni renié rien demon christianisme et de ma culture occidentale, pu atteindre aux portes de la mentalité africaine, et j'ai l'impression que si je pouvais continuer comme maintenant, je n'aurais plus qu'à laisser l'âge faire son oeuvre, et les années s'ajoutant aux années, pénétrer réellement cette mentalité. cc Dans ce contexte, j'ai eu l'impression que j'avais une responsabilité .;dans ce contact entre les races, dans ce heurt, si pas sanglant, du moins violemment passionnel qui se dessine et que je crois évitable, je crois avoir quelque chose à dire; cela non pas de par moi, mais de par la position privilégiée qui est la mienne et dont je n'ai pas à tirer le moindre mérite.
«

TIy a ensuite la conscience d'être personnellement dans une position

Lors de mon dernier séjour à l'intérieur, à Kinsende, j'ai très fréquemment

pensé à papa, et je pense que s'il était vivant, il m'encouragerait à écrire. Il l'a fait à plusieurs reprises pour des points de détail dont je lui parlais - notamment la question de la législation sur la chasse chez les Bayaka. Tout ce que nous lui écrivions éveillait chez lui un intérêt passionné, et il y répondait par des considérations et des critiques ou des enseignements de son expérience. Le cadre de mes lettres hebdomadaires à la famille ne suffit plus pour contenir toutes les pensées qui roulent dans ma tête. J'ai pensé que les écrire était une utile discipline, les forçait à se soumettre de plus près au jugement et à la

cohérence... » (Note du 4 juin 1959).
Il dira un jour à une cousine:
«

Si on devait m'envoyer quelque part au

Congo mater une révolte de Noirs, comme celle des Batetela par exemple, on pourrait me fusiller sur place, mais je refuserais d'intervenir autrement que par l'amour et la charité ». Geneviève RYCKMANS

22

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PREMIERE PARTIE LE MÉTIER DE TERRITORIAL

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Frontière Territoire Secteur Route Chemin

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Carte du district des Cataractes

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Carte du Territoire de Popokabaka (district du Kwango)

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26

La Territoriale
par Jacques VANDERLINDEN

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Et nous, les petits, les obscurs, les sans-grades

~.

Cette référence d'ouverture à une apostrophe célèbre de Séraphin Flambeau, dit le Flambard, s'adressant à Marmont, duc de Raguse, me paraît s'appliquer parfaitement à l'écrasante majorité de la Tenitoriale l, pour qui, comme pour les grognards de l'Empire, l'entreprise coloniale n'offrait guère "espoir de duchés ou de dotations". A l'image de la Garde impériale, la Territoriale constitua-une fois passé ce qu'on pourrait appeler le temps de l'aventure coloniale, de l'ère des pionniers-l'ossature d'un système, la structure sans laquelle rien n'aurait pu se passer et par laquelle tout ce qui se "pensait" à Kalina ou à la place Royale devait nécessairement transiter pour se muer en action. Pendant un demi-siècle, les Maîtres Jacques en uniforme kaki se ftrent géomètres, médecins, comptables, juges, officiers, agronomes, linguistes et même... châtreurs de boeufs! Et bien d'autres choses encore que révèlent les pages qui suivent. Il n'empêche qu'à l'heure des bilans la tentation fut grande d'oublier les Territoriaux ou, mieux, de les charger de tous les péchés. Et les images se multiplièrent de fuites dérisoires devant des périls imaginaires, de priorités absolues données à une éventuelle réintégration en Belgique, de relève plus soucieuses de son frigidaire et de sa belle américaine que des Africains dont elle avait la charge et qu'elle ne dominait que pour mieux se servir. Certains anciens se replièrent dans le souvenir, le plus souvent amer, du temps où I'Avenir appelait les Belges à planter leur drapeau en un monde nouveau. D'autres se refirent une vie, enterrant à tout jamais ce passé dont ils préféraient ne plus parler. Les uns, comme les autres, tirèrent fréquemment une ultime consolation des appels désespérés que leur jetaient à l'occasion l'un ou l'autre ancien collaborateur ou serviteur qui invoquait "le temps des oncles". Comme l'a écrit l'un d'eux, poète à ses heures:
ccNous qui t'avons

connu pendant des décennies,

Nous qui t'avons aimé d'un amour de raison, Nous souffrons en silence au soir des trahisons,
~.._-

L'unité administrative de base du système colonial belge était le territoire, équivalent du cercle français et du district britannique. Le fonctionnaire qui en avait la charge était appelé administrateur et correspondait au commandant français et au commissioner britannique. 27

En te voyant meurtri par tant de vilenies.

»

2

Et presque tous, ainsi, perçurent dans les désastres africains des dernières décennies la justification d'une conviction profonde: d'atermoiements funestes en précipitation inconsidérée, les politiciens belges avaient incontestablement détruit l'oeuvre coloniale de Léopold ll. Eh oui, Sire, ils vous l'avaient bien "cochonnée" 3 Ins ressentirent également combien ils étaient devenus étrangers dans leur propre pays, particulièrement face aux jeunes générations dont l'enthousiasme et l'idéalisme s'accommodaient mal du "fardeau de l'homme blanc" cher à Kipling et les poussaient à confondre colonisation et colonialisme au bénéfice exclusif du second.

n a fallu trente ans pour que les esprits timidement évoluent et pour que, à côté des incontestables zones d'ombre qu'a générées la colonisation Ge tiens à ce terme, car utiliser l'autre serait, en l'occurrence, d'un usage impropre), on prenne conscience de l'existence d'espaces de lumière dans lesquels, pour nombre de membres dela Tenitoriale, coloniser a pu s'effectuer dans l'honneur. De jeunes chercheurs, des deux sexes, viennent à la rencontre des survivants, puisent dans leurs récits de vie et en tirent qui un mémoire de licence 4, qui une thèse de doctorat. Une jeune juriste Belge a ainsi vu couronner, par un titre de docteur en anthropologie sociale brillamment conquis à Oxford, une thèse consacrée à la mémoire de la Territoriale, fruit d'entretiens avec plusieurs dizaines d'anciens fonctionnaires 5. L'heure est sans doute venue de mettre à plat la contribution de cette phalange d'hommes à I'histoire de l'Afrique. De l'examiner sans passion dans un esprit libre-exaministe. De reconnaître dans quelle mesure elle apu être génératrice de bien, comme le voulaitPieITe Ryckmans, alors qu'elle était originellement, ainsi qu'il le posait également en prémisse incontournable, source de maux. Et surtout de ne pas JUGER ceux qui en ont été les acteurs. Hommes de leurs temps, ils ne pouvaient que l'être. D'autant plus qu'ils s'étaient engagés à servir l'État et que ce seul engagement leur imposait une fidélité de tous les instants au serment prêté lors de leur entrée en fonction. Ce serment n'était-il d'ailleurs pas l'aboutissement d'une formation spécifique
2

J-M. DOMONT, Un territorial au pays des sectes politico-religieuses du Bas-Congo pendant les années 1939-1945, Bruxelles, Académie royale des Sciences d'Outre-Mer, 1988, p. 3. 3 Allusion à la déclaration du général Janssens, commandant en chef de la Force publique, à son retour en Belgique après les graves mutineries de juillet 1960. 4 c. VAN LEEUW, L'administration territoriale au Congo belge et au Rwanda-Urundi. Fondements institutionnels et expérience vécue (1912-/960), mémoire de licence en philosophie

et lettres (groupe histoire), Université catholique de Louvain, 1981. Voir aussi son
territoriaux et la décolonisation », in Congo /955-1960, d'Outre-Mer, 1992, pp. 401-412.

cc Les

Bruxelles, Académie royale des Sciences
cc

5

B. DEMBOUR, The Memory of Colonialism, PhD Oxford 1993.Voir aussi son

La

physionomie du service territorial du Congo belge et du Rwanda-Urundi travers quelques chiffres », in Congo 1955-1960, cité, pp. 165-204.

dans les années 1950 à

28

acquise à l'Université coloniale, créée en 1920 et devenue ultérieurement
cc

Institut universitaire des Territoires d'Outre-mer».

Y accéder revenait à entrer

en religion et à être convaincu qu'il était essentiel d"une part d'y acquérir tous les outils propres à assurer le pouvoir du système colonial et d'autre part un idéal, celui de faire bénéficier les peuples amcains des apports bénéfiques de la "civilisation occidentale". Ainsi devait se matérialiser ce qui aurait pu être la devise de la Tenitoriale : "Dominer pour servir", expression qui sert de titre à l'oeuvre sans doute la plus connue d'un gouverneur général du Congo belge, également président de l'Institut sur la fin de sa vie, Pierre Ryckmans. L'Université coloniale ne formait néanmoins pas pour autant l'écrasante majorité des fonctionnaires du Service tenitorial. Chacune de ses promotions d'avant-guerre ne comptait qu'entre 10 et 20 diplômés et il était donc indispensable de faire appel pour le recrutement des administrateurs de territoire soit à des fonctionnaires passant par le cadre, soit à des universitaires et notamment à des docteurs en droit. Ceux-ci formaient une minorité dans la Territoriale, qu'ils quittaient fréquemment rapidement pour se diriger vers d'autres carrières administratives ou vers la magistrature. Comme les diplômés de l'Université coloniale, ils débutaient leur carrière au grade d'administrateur de territoire assistant (A.T.A.), pour devenir successivement - à tout le moins pendant les dernières années de la colonisation - administrateur de territoire assistant principal (A.T.A.P.) et enfin administrateur de territoire (A.T.). Dans la hiérarchie administrative, l'A.T. est placé sous le contrôle direct du commissaire de district (le Congo belge comptait une vingtaine de districts) et, au-delà de celui-ci, son "patron" est le gouverneur de province (au moment de l'indépendance, la colonie était divisée en six provinces), dernière autorité avant le "chef' de la colonie, le gouverneur général du Congo belge et du RwandaUrundi. Comme dans tous les systèmes coloniaux africains, l'administrateur doublait ses fonctions administratives de pouvoirs judiciaires; dans l'exercice de ceux-ci, il était placé sous la férule du procureur du roi (ou de son substitut) qui disposait, dans l'institution - très particulière à la colonisation belge - du tribunal du parquet, de larges pouvoirs par rapport au tribunal de territoire que présidait l'administrateur. Cette participation combinée et hiérarchisée des territoriaux et des magistrats (même s'il ne s'agissait que de membres de la magistrature debout) à l'administration de lajustice dite indigène (en ce qu'elle ne s'appliquait qu'aux seuls Africains) n'allait pas sans difficultés. La Territoriale avait fréquemment le sentiment d'être "persécutée" par les substituts ou les procureurs et il a même été envisagé d'imposer aux futurs magistrats un passage par la Territoriale, afin de leur faire prendre conscience des nécessaires servitudes du travail sur le terrain. Ceci posé, la tâche de l'A.T. était non seulement diverse, elle était également immense si on veut bien garder à l'esprit que la colonie était divisée en quelque 125 territoires, grands, en moyenne comme les deux-tiers de la Belgique. La faible densité de la population (aux environs de 5 habitants par km2) imposait aux fonctionnaires un don certain d'ubiquité, puisque l'encadre29

ment administratif moyen d'un territoire ne dépassait pas les 8 unités, la totalité du cadre territorial avoisinant, en 1950, le millier. Dans cette phalange enfin, il y eut, malgré la sélection et la qualité de l'Université coloniale, de tout. Comme l'écrit un autre territorial aux immenses qualités, "il s'est trouvé parmi ses membres des irréfléchis, des maladroits, des auteurs de bavures" 6.Pierre Ryckmans, également, a pu le mesurer à l'occasion des inspections que lui imposaient ses fonctions et auxquelles le poussait son tempérament 7.Sous l'impulsion d'un tel père et surtout avec la forte personnalité qui était la sienne et qui s'était manifestée dès le collège 8, son fils ne pouvait se contenter d'être un "territorial modèle" ou un "modèle de territorial". Je n'en dirai pas davantage, ces quelques lignes n'ayant d'autre ambition que celle de replacer la Territoriale dans son contexte pour faciliter au lecteur la compréhension des pages qui vont suivre. Je ne voudrais cependant pas conclure sans lui demander une grande indulgence pour ces hommes qui, seuls ou en famille, bien ou mal encadrés ou secondés, servaient un idéal aujourd'hui bien dévalorisé, mais qui était celui de leur temps: celui de la colonisation. Dans la mesure où, dans un système injuste, dont la découverte de l'injustice fut par ailleurs bien tardive, ils se sont conduits - et, pour la grande majorité d'entre eux, rien ne permet d'affirmer que ce ne fut pas le cas - honorablement, je ne vois pas de motifs à procès. La plupart d'entre eux ne sont aujourd'hui plus de ce monde. Paix à leurs cendres, qu'elles reposent dans un coin perdu de ce petit pays, qui a choisi, en ces temps incertains, de dissiper son énergie à l'intérieur de ses frontières plutôt qu'outre-mer, ou sous ces tropiques vivant à l'heure de l'ajustement structurel et du néo-colonialisme: une certaine vision du développement des populations africaines fut souvent la raison d'être de leur vie.
Jacques VANDERLINDEN Membre titulaire honoraire de l'Académie royale des Sciences d'Outre-Mer Professeur honoraire de l'Université libre de Bruxelles

6

F. GRÉVISSE, ccLa Territoriale en question », in Bulletin des Séances de l'Académie royale

des Sciences d'Outre-Mer, 30 (1984), pp. 421-435, dans sa réponse à ma réaction en cours de discussion, p. 434. 7 Voir mon ouvrage: Pierre Ryckmans 1891-/959 - Coloniser dans l'honneur, Bruxelles, De Boeck, 1994. 8 Voir l'admirable André Ryckmans, de J.K., Bruxelles, Charles Dessart, 1961.

30

Chapitre I Les différentes
~
était la base de toute la structure administrative et politique du Congo belge. Dans chacun des cent vingt-cinq territoires, une poignée d'hommes administrait pour la colonie tous les aspects de la vie sociale, économique, sanitaire du pays 9.
L'expression
«

facettes du métier

L'administration territoriale,familièrement la « Territoriale»

la territoriale»

continue

à être utilisée aujourd

'hui pour désigner

l'administration de l'intérieur du Zaïre. Vie aussi passionnante que variée: ilfaut faire vingt jours de brousse par mois, en moyenne,. c'est-à-dire quitter le poste et aller de village en village avec les malles et les papiers. Il faut assurer l'ordre, faire le travail administratif, rendre la justice, entretenir les routes et les postes, veiller au fonctionnement des écoles, des dispensaires, assurer la nourriture en veillant aux cultures, à I 'hygiène, etc. Les extraits qui suivent sont éloquents. André Ryckmans, safemme et leur fils arrivent au Kwango au début d'août 1954, après un voyage en bateau et un passage par Léopoldville.

KWANGO
«

Je vais m'initier en assistant l'administrateur

de tenitoire ; inspections des

routes et des ponts, nouvelle offensive contre les transporteurs marrons, recensement et projet d'urbanisme du Centre extra-coutumier. Dans le territoire, on s'occupe beaucoup de constructions et de routes, et très peu de politique indigène. Le pays évolue très lentement car les vieux n'ont pas été comme dans le Bas-Congo liquidés par la maladie du sommeil et ont donc gardé toute leur influence, ce qui ici paraît être négatif.

9 Le Territoire était dirigé par un administrateur de territoire (A.T.) assisté d'un ou de plusieurs administrateurs de territoire assistants principaux (A.T.A.P.) et d'administrateurs de territoire assistants (A.T.A.). Le personnel du territoire comprenait aussi un secrétaire de territoire, un comptable de territoire et des agents territoriaux. André Ryckmans a commencé sa carrière comme A.T.A. et l'a terminée comme A.T.A.P. Le personnel technique comprenait un agronome et des agents agronomes, un ou des médecins, des agents sanitaires et des agents travaux publics (T.P.). Il Yavait également au territoire des assistants africains: commis territoriaux, policiers, plantons, moniteurs, secrétaires, etc. Tout ce personnel était sous l'autorité de l'A.T. L'ensemble du Congo belge était administré par seulement 2.000 fonctionnaires "territoriaux" environ, répartis dans les 125 territoires. Ces territoires couvraient un pays de 2,345 millions km2, soit 77 fois la Belgique ou 4,3 fois la France. 31

« Je bloque mon code, je fais mon premier interrogatoire, et commence à lire les dossiers de justice. » (Lettre du 7 août 1954).

ccAprès avoirfait un petit tour d'urbanisme,nous n'avons plus qu'à

cueillir

J'ai assisté à une séance du tribunal de territoire 10.TIest triste de voir qu'il faut un interprète. TIn'y a au territoire aucune grammaire ni texte; de plus les Bayaka eux-mêmes refusent d'apprendre leur langue aux Blancs.
cc

la file des camions (au bac de Popokabaka). L'un avait vingt-huit indigènes; l'autre trente-deux dans des conditions effroyables. D'autres n'avaient pas d'autorisation ou aucune indication de tare, charge, etc. Enfin une bonne part des transportés n'étaient pas en règle au point de vue médical. Le docteur a eu du travail, et nous aussi, toute la journée.

cc Nous inspectons un pont en construction et quelques travaux de cantonniers. » (Lettre du 10 août 1954). cc Charlier,

le chef de territoire, me confie un secteur Il formidable, où il n'y

a RIEN : les enfants s'enfuient, ils n'ont jamais vu de Blancs (du moins dans le nord) et nous ne savons rien de ce qui se passe. TI y a de plus à tracer la future

route de Popokabaka

à l'axe Léo-Kenge.

»

(Lettre du 13 août 1954).

cc Nous avons fait toute lajoumée du recensement, et j'ai la tête comme un pot. Mais si fastidieux que paraisse ce travail, j'y apprends beaucoup: voir la tête des gens, les entendre s'expliquer, noter quelques gestes et mimiques: pour les nombres, la taille des gens (ici pour montrer la taille d'un enfant, on place la main en coupole à la hauteur. où arriverait son crâne). Un des plaisirs de ce travail, ce sont évidemment les enfants qui sont irrésistibles, généralement peu timides et même effrontés.

ccCe

matin encore, recensement encore de trois villages. TIest pénible d'être

constamment entouré d'un appareil répressif et disciplinaire et de devoir l'employer pour des opérations somme toute assez inoffensives comme celle-ci. TIest vrai qu'on en profite pour récupérer les impôts et il n'y a pas à sortir de là,

10 Ce tribunal fonctionnait sous la présidence de l'A.T. ou de l'A.T.A.P. Il était le tribunal d'appel pour les tribunaux de secteur, de chefferie ou de tribunaux des centres extra-coutumiers (C.E.C.). Ceux-ci étaient présidés par des chefs et des juges africains qui jugeaient les Africains selon les règles coutumières dans toutes les matières de droit civil et pénal d'ordre mineur. Voir aussi la note 133 pour des explications plus détaillées sur le système judiciaire. Il Le Congo belge était divisé administrativement en provinces, districts et territoires, dirigés par des fonctionnaires européens. Dans les grandes villes, les divisions administratives étaient les communes. Les territoires ruraux étaient divisés en chefferies ou en secteurs, avec un chef et un conseil de chefferie, un chef de secteur et un conseil de secteur. Le secteur était généralement formé du regroupement d'entités socio-politiques trop peu importantes pour constituer une chefferie, ou encore quand le groupe ethnique recouvrait plusieurs subdivisions. La chefferie était toujours supposée avoir à sa tête un chef traditionnel. Le chef de secteur était désigné par l'autorité administrative européenne.

32

t

l'Etat et les circonscriptions indigènes 12ont un besoin d'argent toujours aussi pressant. Je me fais sans doute encore beaucoup d'illusions, mais j'ai l'impression qu'avec un peu de bonne humeur, on pourrait transformer ces recensements en une sorte de foire, plus ou moins folklorique où les gens une fois le travail sérieux terminé, iraient revoir leurs parents et amis, faire leurs achats, etc.
cc Toutes

ces élucubrationsparce que j'accepte difficilement l'idée d'un

~

métier ou de fonctions impopulaires [...]. Comment concilier la pitié ou simplement la politesse avec la répression ou la menace de répression. C'est facile (pas toujours) quand on transgresse une loi, mais quand il s'agit d'une mesure administrative (souvent prise pour nous faciliter le travail plutôt que pour les civiliser), et que c'est en fait la bêtise, l'ignorance, la gaucherie, le manque de débrouillardise que nous sanctionnons, cela devient plus pénible.
Ce soir, après le recensement, nous contrôlons la comptabilité et la forme des registres du tribunal du secteur. » (Lettre du 25 août 1954).
cc

cc Fin

de ma première semaine de brousse. Je me rends compte combien de

choses ce métier m'apprendra. Avant d'en retirer la substantifique moelle, il faudra évidemment un solide rodage, de façon à ne pas consacrer trop de temps aux papiers, contrôles, comptabilités diverses, etc. Cela prendra du temps, et j'apprendrai à m'organiser.
« Une

des impressionsmaîtresses,c'est évidemmentles indigènes: j'ai la

~

certitude qu'ensemble nous pourrons faire du bon travail et qu'on se comprendra bien.
cc

Hier nous avons commencé une palabre de chasse: deux hommes

prétendent tous les deux avoir tué une antilope femelle, et il n'y a qu'une trace de balle. Le tribunal de secteur juge l'affaire, mais accuse le gagnant en vertu de la législation sur la chasse. Là-dessus le gagnant se rétracte et son témoin également. .. et il a "volé au bloc" 13,avec confiscation du fusil, et le faux témoin aussi. J'ai admiré l'impassibilité de l'ancien débouté qui a assisté à toute l'affaire sans l'ombre d'un sourire.
« Encoreun problèmeque cette législationsur la chasse:

il est défendu de

circuler avec le fusil d'un autre, défendu d'employer le fusil dans les chasses collectives, défendu d'employer les filets de chasse, etc. (les Bayaka ne chassent pratiquement plus à l'arc et ont la densité de fusils par habitant la plus forte du

)
~

Nom donné aux divisions administratives du premier échelon, dont les responsables étaient des Africains. Il s'agit de la chefferie ou du secteur, du groupement ou du village. Désignés théoriquement selon la coutume, les chefs étaient en pratique choisis par l'administration belge souvent parmi les Africains ayant un peu d'instruction ou panni les plus soumis. C'est l'application de la politique dite indirecte qui était une des bases du système colonial belge. Voir la note précédente. 13 Mot d'argot colonial, qui signifie prison. Les "bl<XJuards" dans les territoires ou les secteurs étaient les prisonniers condamnés à de très courtes peines. Surveillés, ils pouvaient sortir durant la journée; ils étaient souvent affectés à des travaux dans le poste. On prenait leurs empreintes digitales, de même d'ailleurs que beaucoup de signatures se faisaient sous cette fonne, les Africains ne sachant pas dans leur grande majorité écrire leur nom.

12

33

Congo; on leur supprime donc en fait le droit de chasser). Toutes ces lois ont leur raison en soi, mais l'ensemble fait que l'on n'estjSJ1}ais en règle, et que les querelles de chasse ne seront plus portées aux tribunaux par crainte de la

confiscation.Le résultat sera de vieilles disputesjamais réglées clairement. »
(Lettre du 28 août 1954).
e<

Ce matin, recensement. Le temps manque pour les activités moins Impressions et constatations du recensement: l'exode vers Léo est une

directement administratives.
e<

émigration rarement définitive, et donc sans grosse incidence démographique. La dot 14est la cause la plus fréquente des départs, puis l'achat de vêtements ou d'un fusil. Quand le type a sa femme, une petite réserve et un fusil, il a déjà trois ou quatre enfants et reste au pays. Evidemment au moindre coup dur ou ennui, il repartira. Assez bien de vieux, une forte proportion de lépreux, polygamie rare et petite. Les gens riches s'arrangent pour avoir une concubine dans le village voisin. Encore un drôle de problème que l'interdiction de la polygamie: on voit donc de pauvres veuves héritées, congédiées d'un jour à l'autre par un candidat planton ou moniteur; et d'autre part de jeunes femmes, dont la dot a été régulièrement payée, et dont les nombreux enfants sont "de père inconnu". Il faut bien que la civilisation avance, mais cela me fend le coeur que ce soit si souvent une avance brutale. » (Lettre du 30 août 1954). e< Recensement de villages du groupement de Kiala. Le vieux chef a une tête intéressante et al' air prodigieusement malin. TI reste très humilié de ne pas m'avoir offert deux noix de kola (politesse) ce que je lui ai reproché, mais nous sommes en excellent termes car je pourrai lui accorder un bon de poudre, dès qu'on aura les formulaires au territoire.
«

Pauwels - l'A.T.A.P. dont je reprends la région - a une méthode de

recensement beaucoup plus rapide et beaucoup moins exacte: il ne regarde que les fiches des hommes, ce qui fait que les veuves avec leurs enfants échappent totalement au recensement. TIne sait même pas si elles sont encore en vie, mais il les compte dans son nombre total. Ainsi échappent les jeunes veuves, on ne sait pas où elles sont, si elles sont concubines ou quoi... De plus, c'est grâce aux femmes qu'on repère souvent des fuyards, or ne paraissent que celles qui ont leur mari présent.
e<

Hier, nous avons vu construire notre maison; nous y logerons ce soir.

»

(Lettre du 17 septembre 1954).
«

Le lendemain, contrôle de l'entretien des détenus. Je constate que les

pouces des détenus sont tous identiques à celui du chef de secteur. Le secrétaire n'avoue rien, et Pauwels le prévient que c'est un faux et que, si je n'ai pas

14 Règle coutumière selon laquelle le futur mari doit donner au père de la jeune fille de l'argent et des valeurs (tissus, etc.) ; cela compense la perte de la jeune fille pour le clan et le coût de l'éducation qu'elle a reçue. Cette dot est un gage de stabilité conjugale. n ne s'agit en aucun cas d'une ccvente».

34

,
J
~.

.
~., \ .

d'explication, cela ira jusqu'au district. Au retour, le secrétaire avoue, mais sans vendre le coupable évident, le chef de secteur. «A la réflexion, je n'aurais pas dû dévoiler mes batteries; il sait comment j' ai vu la tromperie, et une autre fois, il prendra le pouce gauche, ou un homme de paille. J'ai donc perdu mon temps à essayer de lui prouver qu'il mentait; une fois la conviction établie avec soin et conscience, il faut trancher sur l'évidence: ils n'avoueront que si les preuves leur paraissent à eux convaincantes, or ils

~
~

ignorent que chaque homme a ses empreintes propres, c'est donc peine perdue.
(Lettre du 27 septembre 1954).
«

»

~\
.

Hier toute la journée, André a inspecté les livres du secteur: comptabilité,

~

~

contrôle du tribunal [...]. Pendant ce temps je préparais sa comptabilité en établissant les sommes dues pour les travailleurs pour les trente jours du mois. Ce n'est pas rien pour un travailleur marié ayant cinq enfants d'additionner le salaire, la "ration", l'indemnité de logement et les sept quarts de la ration (allocation pour la famille). »(G.R., lettre du 30 septembre 1954).
cc Après

avoir fait nettoyer le lupangu du gîte 15et visité le dispensaire,

j'attends
«

le régional, qui a dû faire un P.V. pour un accident.

~

t

le 16,sont dévastés par les chèvres. Les habitants ne veulent pas faire d'enclos. Après constatation des dégâts, long discours au chef. Que vaut-il mieux : que chacun de vous paie septante-cinq francs de dommages et intérêts en cas de plainte, ou que tout le village paye dix francs par semaine un gardien de chèvres? [...] Je convoque tout le village et recommence l'explication: "Mais nous sommes prêts à faire un lupangu". Je retournerai pour voir. Mais que faire s'ils n'ont rien fait?
«

Le soir,je vais encore visiter les champs qui, me dit le moniteur agrico-

Hier contrôle des champs. C'est ce que je trouve de plus pénible dans le

métier. On descend dans une vallée bien chaude, pour se trouver dans un enchevêtrement de troncs brûlés. De temps en temps un moniteur vous montre un pieu calciné qu'après discussion les gens reconnaissent être un piquet. Sans compter les absents, les émigrés, les gens d'un autre village qui ont fait leur champ imposé là... » (Lettre du 6 octobre 1954).
Deux hommes de Mbakini viennent accuser le chef adjoint, Kiyangi, une grosse moule obèse et sans énergie; mais je joue franc jeu et soutiens au mieux son autorité. Ayant convaincu un des types de mensonge, je dis au chef qu'il a
«

~)

~
~

15 Jardin, enclos. Chaque vinage important ou chef-lieu de secteur devait aménager et
entretenir, sur crédits du territoire, une habitation

-

bien souvent en paille

- pour

les Européens

~

~ ~.

de passage. C'était le gîte d'étape, où les tenitoriaux résidaient quand ils se rendaient en brousse. 16 Auxiliaire africain de l'administration tenitoriale, employé, dans le cas du moniteur agricole, pour surveiller les cultures des Africains, et notamment les cultures imposées. Cette obligation existait encore chez les Bayaka à cette époque, pour éviter les disettes, pour stimuler le commerce de produits agricoles et donc créer des débouchés économiques pour les villageois. Voir la note 45 pour les moniteurs dans les écoles. 3S

I::::.

..

laissé traîner cela beaucoup trop longtemps etqu 'il faut réagir tout de suite. [...] Départ immédiat. Nous arrivons au redoutable marais de la Lumene comme la nuit est tout à fait tombée. Suit une demi-heure assez remarquable à traverser à 17, la lueur d'une lampe à pétrole. Après cela deux heures encore de tipoy pour arriver en pleine nuit dans le village endormi. Je préviens le chef que demain j'inspecterai le village, puis les champs, puis que je recenserai. cc lendemain, je suis réveillé par le bruit des balais et des derniers apprêts Le aux cabinets. Inspection des champs, puis recensement: auparavant, je fais un petit discours expliquant les causes de ma venue; le chef se lève et se désolidarise du coupable: "C'est un mauvais garçon et qui ne veut rien entendre". Bref, . je conclus que si tout va bien, et que je n'entends plus dire du mal du village, je le porterai au contraire dans mon coeur.
«

«

J'en ai profité pour faire d'importantes ajoutes et rectifications à la carte. Le lendemain, départ pour Beko Nseke : trois heures de portage, coupées

par un contrôle des champs. Ensuite, recensement puis contrôle des champs, d'où je suis revenu .absolument crevé. Je suis devenu très scrupuleux, et comme deux types affirmaient avoir fait un champ à l'écart (ce qui en soi est déjà une infraction), je suis allé jusque là pour voir. Le champ était bien fait et dépassait même les normes imposées. Les gens à l'écart ne sont donc pas nécessairement des réfractaires, mais d'autre part un contrôle est impossible dans ces conditions. Les deux coupables s'en sont parfaitement rendu compte, et ont payé sans rechigner les cinquante francs d'amende... «J'ai montré aux moniteurs la manière de tenir leur cahier, et unjoumal de route. TIsse rendent compte que je les ferai travailler, mais je travaille moi-même au maximum. Pour les diverses négligences que j'ai remarquées, je leur ai donné le choix: amende de cinquante francs ou un avertissement-mais s'ils préfèrent l'avertissement, la prochaine amende c'est cent francs. C'est évidemment cela qu'ils ont préféré. Je commence à comprendre qu'en suivant les auxiliaires de près tout en leur montrant de la confiance et s'ils se sentent soutenus dans le bien et surveillés dans le mal, on peut en obtenir beaucoup. Mais évidemment il faut prendre le temps de contrôler et d'expliquer. « J'essaie de débrouiller différents emplacements de hameaux, et suis émerveillé de leur précision géographique: je dessinais par terre deux ou trois grandes rivières, et eux dessinaient tout le reste en concordance avec la carte
aérienne.
«
»

(Lettre du 19:octobre 1954).

Ici la vie est vraiment curieuse: on part vingt jours par mois en brousse,

et c'est la vraie brousse; puis pendant dix jours on fait la comptabilité, les papiers etc., et on récupère. Popokabaka est un charmant territoire où il y a de tout. J'ai reçu à ma grande joie la région la plus sauvage et nous revenons d'une touméede quinze jours là-dedans. François était le premier enfant blanc. J'ai été dans un village où aucun Blanc n'avait passé depuis 1935. TI est cependant

17 Tipoy ou kipoy :chaise à porteur. 36

remarquable combien tout cela est administré, surveillé, connu. «Les gens d'ici sont bien sympathiques à mon avis :nous sommes encore "l'occupant" mais ils font contre mauvaise fortune, bon coeur et ne nous en veulent pas.. Le métier est encore et forcément teniblement "gendarme" : contrôle de l'impôt, des cultures imposées, de l'état-civil. Tout cela repose encore sur la crainte, mais on peut espérer que cela changera. « Le grand problème est leur tenible pauvreté de moyens : peu d'outils, pas de bêtes de somme, une terre vite fatiguée, des communications difficiles (les gens font deux jours de marche et retour avec quarante kilos de fibres sur la tête pour les vendre au marché). Et malgré tout ils ont de l'optimisme et cherchent à s'adapter.
«

Le pays est fantastiquementvarié: la vallée du Kwango est chaude et

riche, puis il y a des plateaux érodés, de vastes steppes sans un arbre, des forêts, des marais pendant des lieues. Sable blanc, terre rouge, orange, noire, rochers gris et rouges à l'aspect de ruines. On circule là-dedans à pied ou en chaise à
porteurs.
«
»

(Lettre à un ami du 28 octobre 1954).

Ce matin, recensement de Kibamba, puis je coince un camion qui

transportait trente-huit personnes au-dessus d'un chargement mal arrimé. Je commence à voir de plus en plus rouge quand je me trouve en face de ces pirates.. .. Le camionneur se fout parfaitement des amendes que pourrait lui infliger le Parquet. J'ai donc résolu de l'envoyer à Popokabaka et de le faire entrer huit jours au "bloc". Ses supplications prouvaient à suffisance que la punition cuisait.
«

Contrôle des champs de Nsunza :j'essaie un systèmequi me permettra

peut-être de gagner du temps dans la suite..J'interroge les gens avant de pénétrer dans les champs; puis de temps en temps: "Fais voir". Double amende pour ceux qui ont menti, amende pour ceux qui n'ont rien fait, simple réprimande pour ceux qui avouent n'avoir fait qu'une partie, mais ils sont avertis que je les

ai à l'oeil. » (Lettre du 6 novembre 1954).
«Recensement :j'ai bien ri quand un vieux vient me demander de le rayer de l'impôt, ce qu'on refusait en Angola. Je dis: "O.K., mais il reste à payer l'impôt des femmes supplémentaires" (ce qu'ils ne doivent pas payer en Angola). TItirait une drôle de tête.."Alors, tu n'es pas content ?" "Merci", dit-il d'un ton furieux, puis se rendant compte du comique s'est mis à rire lui aussi. Je commence à me rendre compte qu'en riant on adoucit pas mal de choses et j'essaie de blaguer le plus possible. Cela facilite la répression et crée une échelle (si l'on veut) quand il s'agit de faits sans incidence morale. Je m'explique: un type qui vole doit être châtié sans rire, mais un type qui ne fait pas bien ses cultures est une sorte d'innocent, un pauvre "sukkeleer" 18qui n'a pas encore compris comme les autres qu'il faut obéir au Blanc de l'Etat. On en rit avec tout

18

Mot d'argot bruxellois, signifiant un malchanceux. 37

le village et on lui démontre que l' amende est là pour le rendre malin. "De fait",

conclut-il en dénouant un coin de son pagne où l'argent est tout préparé.
(Lettre du Il novembre
«

»

1954).

Recensement de six villages, dont trois au village même, ce que j'aime

beaucoup. Les villages de brousse accessibles seulement par sentiers sont le plus souvent magnifiquement placés et mieux entretenus, car au bord des routes, l'autorité des chefs est moindre et la propreté des villages est en proportion directe de celle-cLDeux contrôles de culture; réorganisation des cantonniers, enfm un contrôle de la perception de l'impôt et de la comptabilité. J'oubliais le plus neuf: surveillance de la construction de la maison de passage. C'est assez fatigant, car je m'énerve à voir travailler les gens: conscience professionnelle,
gain de temps et économies sont encore des mythes.
»

(Lettre du 20 novembre

1954).
cc Notre départ dans le secteur Lufuna a été retardé parce qu'André met au point la carte du territoire.

19et des villages. Il inscrivant soigneusement les noms des rivières, des nseke médite de partir de Bombo vers Lula en passant par Mbondi, le fameux village bien tranquille dans ses marais, où personne ne va jamais.
cc Il

«

Depuis son arrivée ici, il fait chaque soir la carte du coin qu'il a visité, en

part recenser et visiter les champs et les villages à bicyclette, et le

planton avec les chefs rentrent le soir fourbus. « Nous venons de terminer la comptabilité du mois, qui a mis notre patience à rude épreuve ;du vent dans le gîte: il faut caler chaque feuille avec des cailloux et il suffit d'un moment d'inattention pour que tout se mêle. Ensuite cinquante-deux P.V. à taper, classer, et ces colonnes de chiffres à aligner.
«

Bombo-Makuka: Au programmeencore, la surveillancede la nouvelle
(G.R., lettre du

maison en définitif. Les charpentiers sont occupés à l'achever... 20 novembre 1954).
cc Yalala

: André travaille d'arrache-pied

à la maison de Bombo. Après les

portes et les fenêtres, il fallait installer le plafond, terminer les serrures et surtout peindre tout: murs et boiseries; tout le village de Bombo, femmes et enfants y compris travaillaient au lupangu. André a tracé des parterres et des sentiers, et planté tout autour des sticks, destinés à reprendre vie, pour mettre un peu de

verdure autour de la maison. [...] Le gîte a de l'allure.
novembre 1954).

»

(G.R., lettre du 29

cc André m'a demandé d'inscrire naissances, décès et mariages sur les livrets d'identité, sur foi d'un papier du secteur et depuis lors j'ai dû faire u'n service d'ordre. Ces gens doivent aller jusqu'au secteur, payer deux francs et avec leur papier chercher un Blanc qui ait le temps de les inscrire. Ils voyagent énormé-

19

Grande steppe d 'herbes, paysage typique du Kwango.

38

ment; entreprendre un trajet decent kilomètres est chose courante, et souvent
ils suivent André avec leur fusil et leurs papiers.
»

(G.R., lettre du 30 novembre

1954).
e<

travail paisible: rapport A.I.M.O. 21,comptabilité de fm d'année, deux ou trois petits recensements et tests de culture. Puis contrôle général du secteur, et balance trimestrielle. 22, as-tu déjà reçu le monument de stupidité rabique qu'est le code e< Jean bilingue? Deux volumes, page de gauche flamand, page de droite français, idem pour la table des matières et l'index, et tout: cinq kilos au lieu de deux kilos et demi à trimbaler en brousse, en enquête, partout. On croit rêver. Si je tenais le bureaucrate génial qui a eu cette idée! Le plus enrageant est qu'il existe des éditions unilingues, mais tous les agents en brousse doivent obligatoirement recevoir le bilingue. » (Lettre du 7 décembre 1954). «Hier,j'ai mis en ordre ma comptabilité, et mes P.V. d'amendes transactionnelles, payé le gîte de Kajika, contrôlé la route. Quand pourra-t-on compter sur des cantomiiers convenables tant qu'on ne peut les contrôler que tous les trois mois? Dimanche, avant de payer les cantonniers, j'ai été contrôler leur travail et en ai profité pour faire quelques travaux urgents. La seule solution pour avoir de bonnes routes serait de se déplacer par petites étapes avec tous les cantonniers sous la main. J'ai scrupule de les payer quinze jours par mois. Ils ne les méritent même pas. e< Hier, lundi, j'ai dû vérifier les inscriptions d'impôts, puis travail paisible
à faire les statistiques A.I.M.O.
« »

A Kabama, un petit crochet pour payer le nouveau sombolo 20. J'aurai un

(Lettre du 14 décembre 1954).

Demain j'organise une petite rete pour l'inauguration du gîte. Je trouve

triste qu'on ne profite pas plus de ces occasions pour distraire les basenji 23. Chaque nouveau pont, chaque nouveau gîte auquel ils ont prêté la main devrait être couronné par une photo de tous, un sac de sel pour les femmes, et une dame-jeanne de malafu 24. C'est un minimum. En tous cas demain, il y aura concours de tir à l'arc, saut, course et concours de feu. .. En revanche ils m'ont

promis des danses.

»

(Lettre du 18 décembre 1954).

20 Gîte en bois et paille. 21 "Affaires indigènes Main-d'oeuvre" : une des directions générales de l'administration centrale qui possédait également des services à l'échelon des six provinces. Cette direction avait comme responsabilité l'ensemble des problèmes des communautés amcaines Gustice, administration, économie, route locale, etc.) 22 Jean-Pierre, frère d'André, né en 1927. A l'époque, territorial en Urundi (Burundi). 23 Basenji signifie: villageois, paysans (au singulier musenji), mais a souvent un sens péjoratif: Ce mot est employé dans tout le Zaïre. 24 Vin de palme. 39

ccJe

suis trop poli, trop aimable,je me mets "à la place" des gens,j'hésite

à leur demander trop, toutes choses qu'il est mauvais d'avoir en tête quand on doit commander. Et si pour une part cela est dû àriotre éducation et à des considérations humaines et bienveillantes, quelle part est due à la faiblesse et à la lâcheté? ... Ici, un chef coutumier injurie, pille, vexe, commet des exactions sans nombre. Est-ce pour cela que ces manières doivent faire partie du mot commander?» (Lettre du 12janvier 1955).

Dans une lettre adressée à Guy Malengreau, son ancien professeur de l'Université de Louvain (faculté des sciences politiques, section coloniale), dont il appréciait l'ouverture d'esprit, André Ryckmans décrit de manière synthétique ses impressions de territorial. Il s'adressa fréquemment à lui par la suite enfin de publier dans la revue "Zaïre" de l'Université les documents africains qu'il recueillait.
«

Nous avons gagné Popokabaka par la route et nous étions fort impressionPopo 25 est un territoire fondé il y a un an ; tout y est donc nouveau et il

nés par le pays qui a de la grandeur.
«

y a beaucoup de travail. C'est un coin qui a été fort délaissé et qu'on s'efforce de tirer de sa misère. Le chef de territoire est un homme énergique, plein de décision et qui abat un travail fou. L'assistant principal est le type sur lequel je souhaite à tous les A.T.A. de tomber :.00 vrai professeur de politique indigène pratique, vous donnant conseil, soulignant avec humour vos défauts, confrontant l'ardeur du jeune théoricien avec les leçons du bon sens. J'ai eu quinze jours au poste pour relire un peu mon code, me mettre au courant, faire quelques P.V. et assimiler les quelques dizaines de mots indispensables pour se faire comprendre en kikongo de l'Etat 26 (le plus ignoble sabir que je connais à côté duquel le lingala est une langue de culture) ; puis je suis parti huit jours dans une région, vingt dans une autre, accompagnant le régional, et après cela j'ai pris mon poste et je suis parti pour vingt-quatre jours en tournée, en pleine brousse (tipoy, logement dans les huttes, etc.). Ou plutôt, NOUS sommes partis car ma femme et le petit François-Marie étaient de la partie. Dans tout un coin ils étaient la première femme et le premier enfant blanc: c'est vous dire le succès de curiosité qu'ils ont eu.
«

Ma région est la plus vaste, la plus arriérée et la plus sauvage du territoire;

25 Abréviation de Popokabaka. Le lecteur a déjà eu l'occasion de remarquer le goût des coloniaux pour les abréviations. 26 Forme abâtardie du kikongo, mélangée de mots de lingala, sans grammaire ni conjugaison... ce que l'on pourrait appeler ironiquement du "petit nègre". Les Afticains appelaient aussi ironiquement cette langue: ikeleve, "ce n'est pas (une langue)". Le suffixe lei... désignant la langue, il s'agit ici de la langue employée par les agents de "l'Etat" (et donc kileta). Le kikongo et le kiyaka sont les langues parlées dans la région (voir la note 28). Le lingala est la langue véhiculaire parlée dans la partie occidentale et septentrionale du Zaire et également la langue de l'armée coloniale, la Force publique.

40

habitée surtout de Baraka, avec des Bâton à l'ouest et de quelques Banfunuka au nord. Les Bayaka, malgré leur réputation peu brillante, me paraissent nantis de quelques qualités précieuses, dont le sens de l'humour n'est pas la moindre. Tels qu'ils sont, je les trouve bien sympathiques et j'ai l'impression qu'on se comprendra bien. TIsont encore une solide organisation coutumière, à l'échelle groupement, mais au point de vue ethnographique et artistique paraissent vraiment très pauvres. Poteries, sculptures, vanneries, travail du fer sont rares et sans grande originalité. Mais tous les jours, j'apprends du nouveau à leur sujet et il se peut que je change d'avis. Je suis infmiment plus à mon aise avec eux qu'avec les vaguement civilisés qui habitentPopo [...].Avec les Bakongo 27 aussi, gens polis mais prometteurs de beaux jours. Bref, ne me dites pas de mal des Bayaka.
«

La langue ici est voisine du kikongo 28,mais avec des modificationsde

grammaire et surtout un vocabulaire différent que j'assimile lentement. Cela est très difficile car les gens avec lesquels on travaille, plantons, policiers, moniteurs agricoles etc. ne veulent parler que le ldleta et me corrigent même quand j'emploie une formule correcte ou quand je fais un accord. Mais j'espère changer cela sous peu. e< Mon travail? Encore très élémentaire vu le peu de formation des auxiliaires indigènes et des autorités du secteur: par exemple, recensement, perception des ports d'armes, contrôle des cultures imposées, inscriptions d'étatcivil dans les livrets d'identité - toutes choses qui sont aujourd'hui inconnues dans l'Urundi pour le régional 29.Constructions de gîtes en matériaux indigènes, et sans doute deux maisons en définitif cette année. Deux ponts à construire cette année endéfmitif,dispensaires, écoles, entretien des routes. Tests de production d'arachide, manioc. Pépinières, essais de pisciculture. On cherche en vain quelque chose qui pourrait apporter un peu d'argent dans la région.
ccTrès

peu de politique indigène: le chef de territoire traite les chefs de

secteur comme des plantons, les chefs coutumiers comme de vieilles badernes, mais sans grossièreté... et il obtient des résultats. Je suis partisan de méthodes plus conformistes, mais attendons les résultats.

Les Bakongo, au nombre de 5 millions. environ, vivent au Bas-Zaïre, au sud-ouest de l'actuelle république du Congo (anciennement Congo-Brazzaville), au nord de l'Angola et dans l'enclave de Cabinda. Le Royaume Congo regroupait toutes ces populations dès le XVIe siècle et jusqu'à l'époque coloniale. 28 Langues parlées respectivement par les Yaka et les Kongo, deux groupes ethniques voisins, et dont les langues sont assez proches. Les Yaka (dont les habitants sont appelés les Bayaka, au .singulier un Muyaka) occupent la plus grande partie du Kwango, essentiellement les territoires de Kasongo-Lundaet de Popokabaka; les Kongo (les Bakongo, au singulier un Mukongo) la région du Bas-Congo (anciennement le Bas-Congo), une partie nord-ouest de l'Angola, et une partie de la République du Congo (anciennement le Congo français, ou le "Congo-Brazzaville"). Il faut noter que le terme de "Zaïre" qui a remplacé le terme "Congo" et qui désigne aussi bien le pays que le fleuve, vient du vocable kikongo nzadi, "le fleuve". Le Kwango est un affluent du Zaïre. 29 Le régional était le territorial européen chargé d'une région, c'est-à-dire d'une partie d'un territoire. Une région comprenait en général trois ou quatre chefferies ou secteurs. 41

27

cc Après

vingt ou vingt-cinqjours de brousse, je rentre à Popopour les

pièces mensuelles, les P.V. aux camionneurs et aux commerçants, les plaintes à recevoir que le Territoire me refile (je peste mais cela apprend le métier), et pour souffler un peu et goûter la civilisation: invitations, film mensuel à la mission, vivres frais, glacière - c'est vraiment peu à côté du charme de la brousse. Le pays me semble magnifique; il est en tous cas varié. les villages de brousse sont souvent installés à merveille, au sommet d'une colline ou au bord d'un plateau. A Popo, il fait très chaud en saison chaude, mais notre maison au toit de chaume est la plus fraîche du poste; en brousse on est entre 600 et 900 mètres d'altitude et le soir on frissonne souvent. Notre petit garçon s'adapte admirablement et sa mère se débrouille très bien en brousse; j'en suis heureux et très fier.
C(

Bref, je suis emballé. Je ne demande qu'une chose, c'est de rester

longtemps ici pour connaître vraiment les gens. Ce métier est formatif au vrai sens du mot; ony apprend à se corriger de ses défauts et à tirer parti de ses qualités.» (Lettre à Guy Malengreau du 31 janvier 1955)
cc

André est parti au village recenser les fusils, percevoir l'impôt P.P.A.

30.

Ce sera un test: si les gens ont de l'argent pour leur fusil, ils peuvent payer l'impôt; André ne donne le bon de poudre qu'après que l'impôt soit payé, car la région est vraiment trop pauvre. [...] Après cela il distribue les livrets neufs et inscrit sur les livrets naissances, décès et mariages. »(G.R., lettre du 21 février 1955).
« André

a été prévenu que, les premiers mois de l'année, il fallait principale-

ment visiter les villages, ce qu'il fait avec ardeur. TIs sont vraiment ravis quand on passe chez eux, nous accueillent avec chants et danses et montrent le village. André demande à voir les fétiches et en achète parfois. Il a mis la main sur des petits tambours en bois avec fente longitudinale, et une tête sculptée au sommet.

Egalement des appuie-tête et un fétiche curieusement sculpté dans une racine.
(G.R., lettre du 27 février 1955).
cc Tout

»

le jeudi, j'ai fait des fusils et des livrets. Tout en rageant parfois de

ce travail qui devrait relever d'un clerc ou d'un planton, je suis content que les circonstances me forcent à le faire, car les possesseurs de fusils étant la partie la plus "notable" de la population, on a ainsi un contact. Je comprends mieux papa regrettant que la perception de l'impôt ne soit plus l'apanage d'un agent européen. Mais tous ces regrets et considérations ne se comprennent que dans l'optique d'une stabilité assurée dans le territoire; à quoi me servira de connaître déjà un bon nombre de types par leur nom et en tous cas par leur village si dans
30 Ou permis de port d'arme, dit encore "l'impôt fusir'. L'administration coloniale percevait également un impôt personnel (impôt de capitation), et d'autres taxes comme celles sur les emplacements de marché. Ces impôts fort modiques étaient néanmoins une charge pour l'Africain qui devait travailler ou vendre ses produits pour les payer. Ces taxes avaient donc un objectif d'incitant économique.

42

un an on me fourre ailleurs ?et après deux ou trois déplacements, j 'en viendrai moi aussi à la méthode du guichet administratif. «En tous cas, je suis déjà récompensé quand je reçois le bonjour des chefs dont le village n'est plus un nom sur une liste - ne parlons même pas de carte -, mais un endroit bien concret, dont on connaît les particularités. De même pour le kiyaka, dont mon planton s'enorgueillit, car mes progrès prouvent ses qualités pédagogiques.
« J'ai

commencéle travail :niveler et couvrird'herbes seize kilomètres de

route dans la steppe de sable blanc sans un arbre; j'ai donné chaque tronçon à un village et commandé deux petites maisons pour me permettre de travailler en pleine savane, ou même d'y dormir, car ces seize kilomètres me font à peu près deux heures de vélo, et je n'ai que ça ou le kipoy, en pleine savane; hier j'ai tracé une variante dans une pente trop raide, ai visité le village de MutomboYamfu, et sur le chemin du retour, ai donné l'emplacement et le plan d'une seconde maison. Quant à la première, les gens la terminaient. "Formidable Afrique!"
cc

Aujourd'hui,

nous sommes allés faire une battue ensemble avec les gens

de Bombo-Makuka. Bilan: un macaque et une petite antilopè boloko ; à l'affût avec trois autres, j'ai raté de bien peu une perdrix, mais décocher une flèche dans le fouillis d'une forêt n'est pas facile. "Tu vois, donne-nous de la poudre,

ô chef' - ce queje ferai vendredi sije suis satisfait de leur travail. » (Lettre du
20 mars 1955).

Les routes sont importantes, car elles conditionnent les échanges de la vie économique. Elles sont indispensables pour le transport des produits agricoles et vivriers et donc pour l'alimentation de la population.
«

J'ai dû faire le contrôle de la main-d'oeuvre et de l'hygiène au centre

commercial, et recueillir les amendes dues à un contrôle antérieur, mais tout s'est bien passé sans ennuis. Lundi, j'ai fait une conférence au cercle des évolués 31 : "L'eau, miroir de la santé", devant quelques pauvres types, dont
quatre me comprenaient
«

peut-être parfaitement.

»

(Lettre du 13 avril 1955).

De plus en plus souvent je réfléchis sur la "philosophie" de notre métier.

Comment on devient inhumain: j'apprends il y a quinze jours qu'en décembre, alors que le secrétaire de secteur se faisait engueuler par Charlier ("Ne sois pas bovin", hurlait celui-ci devant le type interdit), son fils de douze ans agonisait; il est mort vers la fin du contrôle. On a beau se dire qu'on ne savait rien, n' est-ce

pas de notre faute encore que le secrétairen'ait rien osé dire?
avril 1955).

»

(Lettre du 15

31 Africains ayant atteint un certain degré d'éducation (humanités ou études secondaires, notamment dans un petit séminaire) ou exerçant une profession dans le monde européen.

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«

Je repars vers Kinkenge à quatre heures de marche; je suis arrivé à la

nuit; je comprends maintenant comment ce village était si peu visité; il est à l'intérieur des terres et protégé par une très abrupte vallée. Comme quoi la loi de la facilité est aussi impérative au temps du kipoy qu'au temps de la voiture. Quantité de gens.ont provisoirement détalé, faute d'argent pour payer l'impôt, mais la menace de ne pas enregistrer les fusils les fera revenir avant une semaine. C'est vraiment amusant de penser que payer l'impôt des fusils est une
véritable récompense, où les villages les plus méritants passent d'abord.
»

(Lettre

du 20 avril 1955).
Willemart 32 (à la Caisse d'épargne à Stanleyville) ou à celle de Dufays à Léo, c'est nous qui avons le bon bout. Je repense avec attendrissement à mon premier compliment venu des Noirs: Komanda, nge muntu kutomesa bwala yai, ce qu'on traduirait: "C'est toi qui rétablis lajustice dans ce patelin", m'ont dit des maçons qui au lendemain du contrôle de la main-d'oeuvre avaient été payés ponctuellement à la fin du mois, ce qui ne leur était plus arrivé depuis long33 ? Quand je pense à tout ce temps. Cela ne dépasse-t-il pas la vie des centres qu'on peut obtenir des indigènes quand on les connaît, Ge ne suis qu'au tout début !) je ne partage plus l'opinion qu'un Blanc = un autre Blanc et que c'est toujours hula matari, "l'embêteur professionnel." cc A propos de sévir, j'ai une embêtante corvée à faire, l'envoi du contingent
ccEt

pourtant quel métier fantastique: quandje comparema vie à celle de

de la Force publique: je dois envoyer huit candidats, dont deux seront fmalement choisis et expédiés. Inutile de demander des volontaires. Le système est le suivant: on envoie les huit victimes au tenitoire avec un petit papier expliquant qu'ils vont "pour chercher des affaires". Six en reviennent tout de suite, les deux autres après sept ou quinze ans. J'ai beau me dire que c'est nécessaire pour le bien de tous, et qu'on n'y changera rien, je n'ai pas encore pu me décider à envoyer un candidat. Ce serait trop lâche d'envoyer un de mes porteurs. Bref, il me faudrait huit canailles notoires pour me décharger la
conscience.
«
»

(Lettre du 20 avril 1955).

Demain, je pars pour deux jours à Kisoma, tout près de la frontière

portugaise: visite des villages, contrôle arachides, fusils, deux petits recensements, et enfm généalogies et danses. Les fluctuations de la politique indigène ont fait que plusieurs villages sont retournés en Angola, en attendant la prochaine campagne de recrutement. Notre politique a une qualité, c'est d'être plus constante. Mais les contrôles de cultures les embêtent fort. Dire que j'ai été
32 Un des meilleurs amis d'université d'André. Il travailla d'abord à Stanleyville, à la Caisse d'épargne puis à Léopoldville comme avocat. Dufays est un ancien camarade de collège. 33 Pour Centres urbains. Les Centres extra-coutumiers sont les quartiers regroupant les
Afiicains dans les localités importantes. On les appelait familièrement le
cc belge

». Il s'agit donc

de la ville indigène à la périphérie de la ville européenne ou du poste administratif: Ce tenne de la vie courante remplace le tenne administratif de Centre. On dit aussi la "cité" pour la cité indigène.

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si zélé en novembre et que j'ai fait payer des dizaines d'amendes. Actuellement je ne sévis que si le type n'a rien fait - absolument rien, sans excuses - ce qui est rare. L'ennui, ce sont les plaintes des moniteurs, auxquelles il faut bien donner suite, et le moniteur le sait et s'en sert comme d'un moyen de pression pour se faire entretenir grassement. Le seul remède, c'est d'avoir conquis la confiance des indigènes de telle sorte qu'ils osent venir se plaindre, et de connaître les moniteurs. Encore une fois, pour tout cela, il faut rester. des années dans la même région.
cc J'ai

recensé tout un coin qui n'avait plus été fait depuis trois ans, visité

encore des villages: combien la voiture et la route peuvent faire pour ruiner la visite des villages; à deux cents mètres de la route, des villages n'ont jamais eu la visite de l'A. T. mais se rendent au recensement à dix kilomètres de là.
«

J'ai participé à une battue où on n'a malheureusement attrapé qu'une

petite antilope: j'aimerais tant participer à leur vie, qu'il faudrait que j'achète un fusil à piston, qui est sans conteste un des éléments les plus importants de la culture muyaka. Voir des chiens basenji 34 de bonne race en pleine action est passionnant et <;>nn rencontre dans les villages de magnifiques . spécimens, aussi e grands qu'un chien d'Europe. » (Lettre du 30 mai 1955).
« Depuis .notre retour à Popo, notre lupangu est envahi par une bande de onze types qu'André a convoqués de Kisoma, après les avoir tirés au sort... Vous avez deviné que l'un d'eux serait recruté comme soldat; il a envoyé les premiers chez le docteur; aujourd'hui un a été déclaré apte, interrogé et envoyé

au teITitoire.Le pauvre faisait contre mauvaise fortune relativement bon visage. (G.R., lettre du 6 juin 1955).
cc

»

Nous avons eu une semaine assez mouvementée. Jeudi après-midi, André

part pour Tsakala Ngoa, en partie pour avoir plus de jours de brousse, en partie pour faire un pont en définitif sur la route. (Toujours cette hantise d'avoir en moyenne vingt jours de brousse par mois. .. ce qui force Charlier à partir en brousse alors qu'il a beaucoup plus de travail au poste). »(G.R., lettre du 15juin 1955).
dimanche, j'ai pu assister à une grande battue et j' en suis encore ravi. C'était une toute grande chasse. Une affaire de trois cent cinquante hommes - près de deux cents fusils, les enfants et les femmes de plusieurs villages aussi. Nous avons brûlé en quatre heures plusieurs dizaines de kilomètres carrés de savane, et c'était un spectacle formidable. Il y avait un front de flammes de trois kilomètres en ligne droite, et les centaines de silhouettes se découpant sur le ciel et suivant le feu à vingt mètres avec l'anière-fond de désolation de la nseke brûlée, faisaient un tableau saisissant. Bien entendu les feux sont circulaires malgré les défenses, mais les antilopes passent à travers et c'est moins meurtrier que les filets de chasse. La savane est mise en coupe réglée; la
ccHier

.34

Race reconnue de chiens de chasse africains. 45