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ASIE CENTRALE

De
332 pages
Le 11 septembre, les attentats dirigés contre les Etats-Unis placent au cœur de l'actualité l'Asie Centrale. Cette zone a une importance géostratégique majeure : d'abord à cause de ses immenses et convoitées ressources en gaz et en pétrole, d'autre part à cause du potentiel de destruction de quatre de ses sept puissances nucléaires recensées : la Russie, la Chine, l'Inde, le Pakistan, sans oublier d'autres puissances potentielles comme l'Iran. L'Asie Centrale est bien le nouvel échiquier mondial où s'affrontent toutes les ambitions internationales comme régionales. Demain, qui contrôlera cette région qui est une poudrière ? Ce livre révèle tous les enjeux et les conflits de cette région dont dépend l'équilibre du monde.
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ASIE CENTRALE: LE NOUVEAU GRAND JEU

Du même auteur:
La Journée des Dupes. Les non-dits de l'Affaire Aoun (UJE, 1991)

Les Minorités hongroises en Europe: la stabilité menacée du
nouvel ordre européen?

Les Guerres du Caucase, des tsars à la Tchétchénie (Perrin, 1995) Le retour de l'islam dans l'ex-empire russe, Allah après Lénine (L'Harmattan, 1996)

Patrick KARAM

ASIE CENTRALE: LE NOUVEAU GRAND JEU L'après-Il septembre

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris. FRANCE

@ L'Harmattan

Avant-propos

Cet ouvrage constitue la suite réactualisée du livre Le Retour de l'islam dans l'ex-empire russe.

A Jessica et à Nicolas

I

Le grand

échiquier

Le 11 septembre 2001, se produit l'impensable: une poignée de fanatiques, armés de quelques couteaux rudimentaires, lancent des avions de ligne contre les Twin Towers et le Pentagone, le siège du ministère de la défense américain. Frappés dans leurs symboles économique et militaire, les Etats-Unis, géants aux pieds d'argile, se découvrent profondément vulnérables face à un défi terroriste extrême. Extrême car il n'y a aucune revendication explicite comme il n'y a eu aucun ultimatum. Le but n'est pas de négocier mais de terroriser; puisqu'il n'y a pas de cible définie, tout peut être cible. Aucun dialogue n'est possible; la terreur aveugle doit obtenir la reddition sans condition. La secte des «Assassins» qui, au XIe siècle, effraie Croisés chrétiens comme responsables musulmans, déclenche les mêmes réflexes, fait régner le même sentiment d'insécurité. Nul n'est à l'abri et la mort volontaire de l'Assassin en même temps que la victime frappe les esprits. Cette culture de la mort, nihilisme sans souci du bien et du mal, nourrit aujourd'hui ce que les experts appellent l'islamisme radical. Tous les indices ramènent au milliardaire saoudien, Oussama Ben Laden et à son groupement apocalyptique, le Front islamique international pour le djihad contre les juifs et les croisés.

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Un crime contre le Coran Ce terrorisme qui utilise abusivement le Coran pour légitimer les attentats suicides, nouveau djihad que mènerait l'islam contre les infidèles, soulève des protestations indignées dans tout le monde musulman. L'Organisation de la Conférence islamique, qui rassemble 57 pays musulmans, par la voix de son secrétaire général, Abdel Wahad Belkaziz, condamne les attentats, «actes sauvages que bannissent toutes les conventions et les valeurs humaines, ainsi que les religions monothéistes, en tête desquelles l'islam ». Cheikh Mohammed Sayed Tantaoui, l'imam d'Al-Azhar, la mosquée-université millénaire du Caire, la plus haute instance

de l'islam sunnite, déclare que « l'islamrefusede telsactes.Tuer
des hommes, desfemmes et des enfants innocents est un acte horrible et hideux, qu'aucune religion monothéiste n'approuve. » La confrérie des Frères musulmans en Egypte se dit « horrifiée par les meurtres, les explosions, la destruction et les agressions contre des civils innocents ». L'ayatollah Mohammed Hussein Fadlallah, le guide spirituel du Hezbollah chiite libanais affirme qu'aucune «religion au monde ne saurait cautionner» ces attentats: «Nous rejetons ces méthodes, quel qu'en soit l'auteur. La Charia (loi islamique) n'autorise pas de tels actes et aucune personne sensée ne peut accepter qu'un peuple subisse ce que vient de subir le peuple américain.» Le président de l'autorité palestinienne, Yasser Arafat, qualifie l'attentat de « crime contrel'humanité». Bref, l'immense majorité des instances religieuses et politiques musulmanes refuse unanimement que le texte sacré soit interprété et déformé pour justifier l'injustifiable. On peut toutefois trouver dans le Coran des passages à tonalité belliqueuse. Des sourates désignent trois catégories d'ennemis qu'il faut s'employer à combattre et à convertir: les idolâtres, les infidèles non-musulmans, les hypocrites. La

sourate numéro deux, dite de « la vache» dénonce avec virulence « ceux qui cherchent à tromper Dieu (.00) les mécréants (...) ceux qui répandent l'immoralité sur terre (...) les être malfaisants

(...) les transgresseurs des lois divines ». La sourate cinq dispose que « ceux qui font la guerre à Dieu et à son prophète et s'évertuent 2

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à semer le scandale sur la terre seront tués ou crucifiés en guise de rétribution ». La sourate de la « Repentance» (Tawba) - axiome des islamistes - permet d'imposer par la contrainte l'autorité de Dieu aux polythéistes à qui il est promis les pires châtiments. Mais les gens du Livre (Ancien et Nouveau Testament), juifs comme chrétiens, ne sont pas concernés. De plus, cette sourate est rattachée à un épisode de la vie de Mahomet, la rupture unilatérale d'une trêve par les polythéistes de la Mecque. Les exégètes du Coran recommandent de considérer les circonstances de la révélation des textes, leur contexte historique - au début de l'islam lorsque le prophète est assiégé par une coalition de tribus arabes qui entend l'éliminer pour en déduire la valeur: intemporelle ou conjoncturelle. Il s'agit d'un texte circonstanciel destiné à répondre à un acte de trahison précis et qui ne peut être étendu à d'autres situations. C'est d'ailleurs la seule sourate de tout le Coran à ne

pas commencer par la formule Au nom de Dieu « Basmallah».
Quant au djihad, désigné abusivement par «guerre sainte», le Coran met en valeur le «djihad majeur» (al djihad-l-Akbar) qui désigne le combat intérieur de l'homme contre ses mauvais instincts. La lutte armée pour défendre sa foi et la terre de l'islam n'est qu'un «djihad mineur» (al djihad-l-asghar). Le Coran ne recommande que la légitime défense: «Combattez ceux qui luttent contre vous. S'ils vous combattent, combattez-les; s'ils s'arrêtent cessez de combattre. Soyez hostiles envers quiconque vous est hostile» (sourate 2, verset 190) «Ne combattez pas ceux qui ne vous ont pasfait de mal» (sourate 60, 8). Le caractère sacré de la vie y est affirmé : « Quiconque tue une
personne non reconnue de meurtre ou de dépravation, c'est comme s'il

avait tué l'humanité entière. Quiconque sauve une vie, c'est comme s'il faisait don de la vie à tous les hommes» (sourate 5, 32) « Ne tuez pas votre prochain, sauf en toute justice» (sourate 6,15); « Sauf justice, ne détruisez pas la vie que Dieu a rendue sacrée» (sourate 17, 23). Seules trois exceptions découlent de la tradition du prophète: est puni de mort le criminel, l'adultère et l'apostat. La sanction pour le meurtre intentionnel d'un «croyant en Dieu» est « l'enfer pour l'éternité». Dieu « maudira l'assassin et lui préparera un châtiment terrible» (sourate 4, 93). 3

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Le Coran condamne aussi le suicide: «Ne vous tuez pas vous-mêmes, car Dieu ne cesse d'être miséricordieux avec vous» (sourate 4, 29). Le Prophète, dans l'un de ses commentaires (hadith), menace le suicidé d'être «privé de la miséricorde de Dieu au Paradis» et de mériter « sa colère en enfer». Les textes à tonalité belliqueuse ou qui fondent la soumission de la femme ne sont d'ailleurs pas l'apanage du seul Coran. Dans l'Ancien Testament, le Deutéronome 7, 23 et 24, délivre un violent appel au massacre de l'ennemi: «Le seigneur ton Dieu te livrera ces nations et jettera sur elles une grande panique jusqu'à ce qu'elles soient exterminées. Il livrera leurs rois entre tes mains, tu feras disparaître leur nom de sous le ciel, aucun ne tiendra devant toi, jusqu'à ce que tu les aies exterminés. » Personne n'y voit les raisons des multiples conflits qui ont déchiré le monde judéo-chrétien ou une légitimation théologique de la conquête et de la domination. Le Nouveau Testament porte des textes qui appellent à la soumission de la femme, comme la première épître aux Corinthiens de Paul: « Le chef de lafemme, c'est l'homme (...) Si lafemme ne porte pas le voile, qu'elle se fasse tondre (...) Et l'homme n'a pas été créé pour la femme, mais la femme pour l'homme. Voilà pourquoi la

femme doit porter sur la tête la marque de sa dépendance.»
Pour résumer, ceux qui pensent que l'islam ne peut être l'islam s'il ne s'impose pas militairement ont oublié le passé de l'Occident: les croisades avec son cortège d'horreurs; les guerres de religion entre catholiques et protestants ou la persécution des juifs dans toute l'Europe chrétienne; l'esclavage des Noirs; les guerres meurtrières entre Européens ou la guerre civile américaine; les deux guerres mondiales et Hitler; le stalinisme. Au 1ersiècle de notre ère, en Judée, les sicaires juifs assassinent avec un petit poignard, le sica, les notables juifs qui acceptent la domination romaine après la disparition de leur Etat. Les Assassins, secte ismaélite, s'en prennent plus volontiers aux hauts dignitaires sunnites qu'aux croisés. De l'Iran à la Syrie, du XIe au XIIIe siècle, ils déstabilisent le pouvoir sunnite. Les violences individuelles ou de groupe sont bel et bien reliées à l'histoire de l'humanité tout entière et non pas à telle communauté ou à telle religion. 4

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D'autres voient la responsabilité de l'islam dans le sousdéveloppement du monde musulman mesuré à l'aune de la réussite occidentale. La comparaison des pays musulmans avec leurs voisins: l'Indonésie ou la Malaisie musulmanes avec les Philippines ou la Birmanie, l'Afrique noire musulmane et non-musulmane ne montre pas de différence de développement. C'est oublier la splendeur passée des empires musulmans ommeyyade, abbasside, ottoman ou encore safavide. C'est aussi nier que l'Occident s'est nourri des découvertes mathématiques et scientifiques ainsi que des techniques de l'agriculture et de l'art musulmanes. Confondre islam et terrorisme est une manipulation. Le terrorisme est un fléau mondial. L'islam n'a rien à voir avec les Brigades rouges italiennes ou la bande à Baader allemande, Carlos le Vénézuélien, l'ETA espagnol ou l'IRA irlandaise, les sectes apocalyptiques japonaises ou l'extrêmedroite aux Etats-Unis. L'imposteur mégalomane Aucune justification ne peut être trouvée dans le Coran à ce carnage de population civile. A-t-on promis aux terroristes vie éternelle et Paradis divin? Peut-être, si l'on en juge par les documents retrouvés après leur forfait. Il est établi pourtant que quelques-uns n'ont pas fait montre d'une grande religiosité. Ils buvaient de l'alcool, ils côtoyaient des femmes sans être mariés, toutes choses interdites à tout bon croyant. Bref, ils menaient une existence qui les différenciait peu des Occidentaux de leur génération. Pourquoi leur vie a-t-elle basculé? Est-ce un embrigadement dont les ressorts sont aussi utilisés par les sectes ou l'envie d'accéder à l'immortalité par la célébrité comme Erostrate qui a laissé son nom à la postérité pour avoir incendié le temple de Diane, l'une des sept merveilles du monde en 356 avo J.-c.? Plus l'abomination est grande, plus la notoriété est établie. Ces hommes, anonymes parmi les anonymes, ontils imaginé dans un délire de revanche posthume sortir ainsi de leurs petites vies misérables et frustrantes? 5

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En tout cas, leur commanditaire, Oussama Ben Laden, utilise la religion musulmane mais ne la respecte pas. Il en bafoue les principes les plus sacrés dans une transgression destinée à le marquer comme seul adversaire de la superpuissance américaine. C'est pourquoi le terrorisme de Ben Laden vise essentiellement les Etats-Unis dans un combat toujours populaire de David contre Goliath. Les Etats-Unis qui ne représentent que 4,5 % de la population mondiale, assurent en 200030 % de la production des biens et services et 36 % des dépenses de défense du monde. Leur supériorité militaire est écrasante et inégalée dans l'histoire de l'humanité puisque leur budget de la défense dépasse celui des neuf autres pays qui consacrent les plus fortes dépenses à l'armement. Dans le défi qu'il leur impose, Oussama Ben Laden se pose d'emblée comme leur seul ennemi valable, et du coup établit une notoriété qui suscite fantasme ou admiration. Il s'impose dans l'inconscient des frustrés, des laissés-pourcompte, comme le bras vengeur, le nouveau cavalier de l'apocalypse. « Je voudrais trouver un crime dont l'effet perpétuel agit même quand je n'agirai plus », c'est cette revendication d'un personnage du Marquis de Sade, qui explique la psychose qui règne après le 11 septembre. Ben Laden s'autopromeut ascète, respectueux et dévoué à l'islam, aidant les pauvres, sacrifiant sa fortune et ses intérêts à sa foi et à la guerre sainte. La réalité est moins idyllique. TI est d'abord un homme d'argent et de pouvoir. C'est l'héritier d'une riche famille yéméno-saoudienne qui a toujours vécu dans des palais dorés, loin des soucis du commun. Son père, Mohammed Ben Laden, venu à Jeddah (en Arabie Saoudite) des montagnes du sud Yémen en 1931 à dos d'âne, fonde dans les années 1940 une petite entreprise de construction. Sa piété et son sens des affaires lui attirent les bonnes grâces du roi qui lui confie les marchés publics. Agrandissements des mosquées de Médine et de la Mecque, constructions de palais, d'aéroports, d'autoroutes, de bâtiments publics: la modeste entreprise spécialisée devient un groupe international, la Saudi BenLaden Group (SBG). Ses activités s'étendent à d'autres 6

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domaines comme l'électronique, l'électricité, les équipements pétroliers, l'import-export, les télécommunications. Mais Oussama vit mal sa jeunesse. Son père a eu une douzaine d'épouses et cinquante-quatre enfants. Fils d'une syrienne snobée par le clan, parce qu'elle préfère à la burqa les tailleurs des grands couturiers, il est lui-même marginalisé par ses aînés. Sa frustration se transforme à l'adolescence en désir de revanche sociale. Pour se distinguer de ses frères, il n'aura de cesse de revendiquer un statut différencié. Resté dans l'entreprise familiale, il serait soumis à la loi des aînés. TIs'en libère en s'engageant en Afghanistan. L'argent et l'influence de sa famille lui confèrent une place à part dans le monde cosmopolite des moudjahidin. TI rallie des milliers de volontaires, se grise du pouvoir qu'on lui prête et finalement se prend à rêver d'un destin planétaire. La défaite de l'URSS le laisse disponible pour d'autres combats, toujours à la recherche d'une légitimité et d'une reconnaissance sociale dont il a été privé, enfant. Oussama Ben Laden hérite à la mort de son père d'une petite fortune et crée son propre groupe; il investit dans la finance, les travaux publics, les voitures, les machines-outils, la chimie. TIopère par une cascade de sociétés-écrans installées au Pakistan, au Soudan, dans les Etats du Golfe et les places offshore. Les services occidentaux identifient un holding financier Wadi al Aqiq; une entreprise de bâtiment AI-Hijra; une entreprise agricole Al Themar al Mubaraka; Gum Arabic pour la commercialisation de la gomme; une société de transport Al Qudarat et des sociétés d'investissement Laden International et Taba Investments. On le soupçonne aussi d'avoir participé au capital d'une banque Al Shamal Islamic Bank qui opèrerait des transferts de fonds au profit d'AI-Qaida. Loin de s'appauvrir, Ben Laden s'enrichit de diverses manières. Par la drogue tout d'abord. Que ce soit contraire aux préceptes de l'islam ne l'empêche pas de participer au trafic d'opium avec son ami Gulbuddin Hekmatyar. C'était à l'époque soviétique et avec l'aval des Américains. Il pilote un réseau de sociétés, d'organisations privées, de fondations humanitaires qui alimentent les mouvements extrémistes sunnites dans le monde en rackettant les entre7

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prises ou en percevant la zakatl, le don imposé par le Coran. En 1999, un audit révèle que cinq hommes d'affaires saoudiens ont acheté leur tranquillité en versant plusieurs dizaines de millions de dollars à la mouvance terroriste par l'intermédiaire de deux organisations caritatives. On peut oser une comparaison avec un autre paria de la communauté internationale Saddam Hussein sur des similitudes de destin et non sur l'idéologie et les méthodes, puisque le militaire irakien prend le pouvoir au nom du parti baas laïque, est adossé à un Etat, a une armée structurée et ne développe pas de stratégie terroriste. Les Etats-Unis ont permis à Saddam Hussein et à sa tribu Takriti de prendre le pouvoir. Le dictateur est ensuite encouragé dans sa guerre contre l'Iran des ayatollahs. Cette guerre sert les intérêts occidentaux et des moyens sont donnés aux deux parties pour la poursuivre huit longues années. Bilan: un million de morts. C'est en Afghanistan qu'Oussama Ben Laden sort de l'ombre. Il y sert les intérêts américains contre les Soviétiques. Ingénieur en génie civil, il est recruté en 1979 par la CIA à Istanbul. L'influence et la notoriété de la famille Ben Laden, les liens d'Oussama avec le frère du roi, le prince Turki al-Fayçal lui assurent d'emblée la confiance des Etats-Unis et de l'Arabie Saoudite qui misent totalement sur le jeune homme au point de lui confier le rôle d'intermédiaire financier du trafic d'armes et la répartition de la manne entre les moudjahidin afghans. Certains dirigeants du parti républicain ont d'ailleurs entretenu des relations d'affaires avec la famille d'Oussama Ben Laden dans les années quatre-vingt. L'un des premiers investisseurs dans la société pétrolière Arbusto Energy Inc, créée en 1977 par l'actuel président des Etats-Unis, George W. Bush, est Selim Ben Laden, le frère aîné d'Oussama, qui utilise un homme de paille texan, James Bath. Cette société est rachetée en 1984 par Spectrum 7 Energy Corporation, puis en 1986 par
1. La Zakat ou le« purifica» est le quatrième pilier de l'islam. Il s'agit d'une aumône dont la valeur dépend de la richesse du fidèle. Elle est devenue l'équivalent de l'impôt sur le revenu en Arabie Saoudite. 8

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Harken Energy Corporation dont George W. Bush devient l'un des directeurs. A la mort accidentelle de Selim Ben Laden en 1988, le banquier saoudien Khaled Ben Mahfouz devient l'un des actionnaires de la Harken. On retrouve d'autres liens familiaux puisque la sœur de Ben Mahfouz aurait épousé Oussama Ben Laden. Avec l'aide de son associé le Cheikh Abdallah Tahah Bakhsh, Ben Mahfouz obtient de l'émirat de Bahreïn les droits d'exploration pétrolière et gazière pour la Harken. Le père de George W. Bush est à l'époque président des EtatsUnis, ce qui a certainement été un argument décisif. L'ancien président des Etats-Unis, George Bush, se rend en Arabie Saoudite deux fois pour rencontrer les Ben Laden (en novembre 1998 et en janvier 2000). Son deuxième voyage s'effectue pour le compte d'un fonds d'investissement privé, le Carlyle Group, dirigé par deux de ses anciens ministres: Frank Carlucci, ancien vice-ministre de la défense et ancien directeur de la CIA et James Baker, ancien ministre des affaires étrangères. La société de Casper Weinberger, ancien ministre de la défense sous le président Reagan est aussi liée avec Ie groupe Saudi Binladen. Ces liens croisés expliquent que la CIA a misé sur Oussama Ben Laden pendant la guerre contre les Soviétiques en Afghanistan. Le Saoudien se place sous la houlette du chef des Frères musulmans de Palestine, Abdallah Azzam pour créer à Peshawar, au Pakistan, le Bureau des services aux Moudjahidin, qui assure le financement du recrutement des volontaires. En 1984, il crée sa première «maison d'hôtes» et finance des camps d'entraînement militaire en Afghanistan. Quatre ans plus tard, il fonde AI-Qaida, (la base) qui tire son nom de la base de données des milliers de combattants passés par ses camps et ses maisons d'hôtes ainsi que des donateurs. Il s'agit d'intensifier le recrutement des djihadistes en Arabie Saoudite, au Yémen, en Algérie, en Egypte, en Tunisie, en Irak, en Libye mais aussi en Occident. Ensuite les choses changent. Saddam Hussein se retourne contre les Américains lors de l'Irangate lorsque ceux-ci four9

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nissent des armes en secret à ses ennemis iraniens. Oussama Ben Laden prend ses distances lorsque les soldats américains foulent le sol saoudien. La machine de guerre Le terroriste saoudien ourdit différents attentats antiaméricains pendant son exil soudanais et poursuit la formation de milliers de volontaires au djihad dans ses camps d'entraînement. Sous la pression américaine, l'Arabie Saoudite lui retire sa nationalité en 1994 et sa famille le renie. Dans les faits, les saoudiens continuent de financer ses réseaux et on peut douter qu'il n'ait plus aucun contact avec son clan. Persona non grata au Soudan - désireux de se rapprocher des Etats-Unis et de lever les sanctions de l'ONU -, il trouve refuge en Afghanistan. Ses douze camps d'entraînement assurent une formation continue aux apprentis terroristes qu'il met au service du mollah Omar, le chef des talibans. Son argent, sa compétence en ingénierie financière le rendent indispensable auprès de ses hôtes. Al-Qaida devient une véritable machine de guerre permettant d'internationaliser le djihad. Ryad avait envoyé ses enfants turbulents se former à l'anticommunisme, ils en sont ressortis antimonarchistes. Des milliers de combattants rentrés dans leur pays servent désormais une autre cause: la lutte contre les régimes musulmans, hérétiques et corrompus, Arabie Saoudite en tête. Le 23 août 1996, Ben Laden déclare ouvertement la guerre aux Etats-Unis et légitime les attentats en Arabie Saoudite. A l'automne 1996, il fustige
«

l'Amérique

et Israël, coupables de terroriser les innocents

et les

faibles du monde musulman». Un palier est franchi avec la création le 22 février 1998 du Front international islamique contre les juifs et les croisés. Différentes organisations islamistes financées par Ben Laden renforcent leurs liens avec Al-Qaida pour monter une machine de guerre contre les Etats-Unis et leurs alliés. Y participent l'inévitable Djihad islamique égyptien du docteur Ayman El Zawahri; un islamiste égyptien en exil, Abu Yassir 10

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Ahmed Taha; Abu Salem Muhammed au nom d'un groupe islamiste du Bangladesh; Fadi Errahmanne Khalil pour un mouvement pakistanais radical. La fatwa qui sert de programme politique prévient que « l'ordre de tuer les Américains est un devoir sacré dans le but de libérer la mosquée d'AI-Aqsa (à Jérusalem) et de la Mecque ». Le réseau de Ben Laden prétend agir au nom de l' oumma, la communauté musulmane. Avec un recrutement transnational, il se déploie dans plus de cinquante pays. Son financement et sa logistique sont assurés principalement par des dons privés d'associations caritatives ou de riches bailleurs de fonds. Ses adeptes sont principalement constitués des vétérans d'Afghanistan. Après 1990, le recrutement privilégie les classes moyennes nourries de culture occidentale afin de constituer des agents dormants capables de demeurer inaperçus aussi longtemps que nécessaire. TIs sont regroupés dans des cellules autonomes très cloisonnées, qui s'inspirent des directives de leur gourou. TIs ont la particularité de ne revendiquer aucun des attentats commis au nom du djihad, puisque ceux-ci sont légitimés par avance par des fatwas. La sélection des futurs kamikazes est sévère et dépend de leur discrétion et leur aptitude à être manipulés et conditionnés dans une préparation pseudo-religieuse au rang de martyrs. Ils sont informés des cibles au dernier moment. La courroie de transmission est constituée par des hommes de l'ombre, munis de faux papiers, qui assurent la logistique et quittent le pays visé avant le déclenchement des opérations. Comme les terroristes ne sont adossés à aucun Etat structuré sur lequel une pression peut être exercée, ils posent de sérieux problèmes aux services de sécurité occidentaux. Trafics en tout genre, formation militaire assurée en Afghanistan (payée par des attentats dirigés contre les intérêts américains ou à défaut en argent), menus services échangés, tels sont les liens qu'entretient Al-Qaida avec des organisations terroristes dans de nombreux pays. Tuer Oussama Ben Laden ne suffira pas du reste à éradiquer ces réseaux opérationnels transnationaux qui favorisent l'émergence d'une conscience islamiste radicale au plan international. 11

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La soif de pouvoir Pour rassembler, Oussama Ben Laden feint de s'intéresser aux souffrances des Irakiens, victimes de l'embargo, et surtout au problème palestinien, comme le maître de Bagdad lors de la Guerre du Golfe. Le dictateur irakien a lui aussi tenté de mobiliser l' oumma en s'appuyant sur la tradition du Califat de Bagdad. Toutes les ficelles de la manipulation sont utilisées sans vergogne par ces deux hommes qui poursuivent des objectifs propres, sans jamais prêter attention à tout ce qui ne cadre pas avec leur soif de pouvoir. Il y a quelque chose d'incongru à entendre des discours sur l'islam de la part d'un régime laïque qui persécute ses militants musulmans comme il y a une part de pathétique à voir Ben Laden découvrir le drame palestinien et tenter de le placer au centre de son discours pour instrumentaliser l'opinion publique musulmane. Et ce ne sont certainement pas les dérapages du conflit israélo-palestinien qui expliquent les attentats. Ben Laden développe sa stratégie terroriste au moment où débute le processus de paix d'Oslo entre Israéliens et Palestiniens en 1993. Son mentor, le Palestino-Jordanien Abdallah Azzam, dénonce dès cette époque les négociations et appelle tous les «bons musulmans» à châtier par la mort les traîtres palestiniens. La seule revendication constante d'Oussama Ben Laden est le départ des troupes américaines des lieux saints, et objectif inavoué le renversement de la dynastie saoudienne à son unique profit. Un homme qui le connaît bien, le fils du feu roi Fayçal, Turki Al Fayçal, dénonce cette duplicité dans le quotidien saoudien AI-Chark AI-Aousat publié à Londres le 9 octobre 2001. L'ancien chef des services de renseignement saoudiens limogé deux mois plus tôt était l'un des principaux intermédiaires financiers avec les Moudjahidin afghans en lutte contre les Soviétiques, puis après 1994 le principal lien entre le régime saoudien et les talibans. «Maudit sois-tu, fils de... Non... Tu ne mérites pas de porter le patronyme de ton père, s'emporte-t-il. Et ta prétention de parler de l'islam et des musulmans n'est que mensonge... Tu n'as rien à voir avec l'islam ettu 12

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contreviens à tout ce que Dieu nous a confié et ce que nous a appris

notre noble prophète; l'islam est innocent de tes faits et dires!
Ben Laden qui a l'image
«

»

du héros auprès

de la rue musul-

mane est traité de lâche:

Lorsque tu prétendais combattre aux

côtés des moudjahidin afghans contre les Soviétiques, tu étais de ceux que l'on surnommait les hommes des cavernes, parce que tu te cachais avec ceux qui se cachaient chaque fois que se déclen~

chaient les batailles! Aujourd'hui encore tu te caches. » Aux prétentions de Ben Laden de se poser en champion des causes palestinienne et irakienne, énoncées dans une intervention télévisée, il lui conteste le droit de se réclamer de la Pales-

tine, alors qu'il n'a pas « tué un seul Israélien », ni fait don du
« moindre dollar pour équiper un seul de ceux qui meurent pour

la Palestine (...) Quant à l'Irak et à ses enfants, qu'as~tu en
commun avec eux et qu' as~tu fait pour eux? Et qu' as~tu fait pour

le peuple d'Afghanistan?

Sinon lui apporter la ruine.

»

Oussama Ben Laden est un manipulateur. La piètre tentative de justification du massacre du 11 septembre, qui a concerné plus de quatre-vingts nationalités, dont de nombreux musulmans, montre toute la folie du personnage: « Le peuple américain devrait se souvenir qu'il paie des impôts à son gouvernement, qu'il élit son président, que son gouvernement fabrique des armes et les donne à Israël, qui les utilise pour massacrer des Palestiniens. Le Congrès américain approuve toutes les mesures prises par le gouvernement, et cela prouve que toute l'Amérique est responsable des atrocités commises à l'encontre des musulmans. Le peuple américain devrait obliger son gouvernement à abandonner sa politique antimusulmane ». Comment oser se prévaloir de l'islam alors que les principales victimes de Ben Laden sont d'abord et avant tout des musulmans? Le point de départ des attentats est l'assassinat de Massoud le 9 septembre 2001. Appartenant à la communauté tadjike d'Afghanistan, il s'oppose les armes à la main à l'hégémonie des talibans, recrutés principalement dans l'ethnie pachtoune. La guerre en Afghanistan est une guerre ethnique et clanique opposant des islamistes. Le seul nom de l'Alliance du Nord qui combat les talibans suffit à le montrer: le Front national islamique uni pour le salut de l'Afgha13

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nistan avant de devenir le Front Uni. La mort de Massoud n'est pas l' œuvre des talibans, incapables de la sophistication d'une telle opération, mais bien de Ben Laden. Et là il ne s'agit pas de «djihad» puisque Massoud est profondément croyant et pratiquant. Qui ignore que les femmes portent le voile dans son fief et demeurent confinées à leur domicile? L'apocalypse L'opération contre le réseau en Afghanistan était inévitable à un moment ou un autre en raison du nombre continu de terroristes formés dans les camps et vecteur potentiel de déstabilisation (le vice-président américain parle de 70 000 personnes) et des tentatives pour acquérir les armes chimiques, biologiques et nucléaires. Interrogé par le Times le 11 janvier

1999, Ben Laden lâche dans un demi-aveu: « Si je cherche à
acquérir ces armes, j'accomplis un devoir. Ce serait un péché pour les musulmans de ne pas essayer de posséder les armes qui empêcheraient les infidèles de frapper les musulmans.
»

Le 7 novembre

2001, il affirme à un journaliste pakistanais, Hamid Mir, être en possession d'armements chimiques et nucléaires. Si on peut douter qu'il détienne réellement une arme nucléaire, en revanche, il possède les substances radioactives qui, couplées à un explosif classique, pourraient détruire toute une ville. Dans des villas abandonnées à la hâte par les membres d'AI-Qaida à Kaboul, on trouve des manuels de fabrication de bombes nucléaires, de poison, d'explosif ainsi que des guides de pilotage, un logiciel de pilotage, la liste des écoles de pilotage de Floride. Une grande carte comporte les emplacements des centrales électriques d'Europe, d'Afrique et d'Asie. AI-Qaida se prépare à l'apocalypse et son démantèlement devient nécessaire à brève échéance. Les Républiques d'Asie centrale détiennent certains éléments de la chaîne du nucléaire: personnel compétent, en partie autochtone, mines d'uranium et centres de retraitement du minerai, dont celui de Chalovsk au Tadjikistan. Ce dernier pays qui a fourni l'uranium enrichi nécessaire à la construction de la première bombe atomique soviétique dément les 14

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rumeurs persistantes de vente de ce produit stratégique à l'Iran et la Libye, faisant valoir que les mines sont épuisées et que le pays n'a pas les facilités nécessaires à l'enrichissement de l'uranium. L'Ouzbékistan dispose de grands gisements d'uranium. Dans la région de Djelalabad, au Kirghizstan, la ville de Malissov jouxte une mine d'uranium à ciel ouvert. Le départ des spécialistes russes menace de transformer ce site en catastrophe écologique puisque les éboulements dus aux pluies entraînent l'uranium dans les fleuves. Le Kazakhstan produit chaque année des centaines de tonnes d'uranium tiré de 7 mines. TIpossède en outre deux usines servant à la production d'oxyde d'uranium et une usine servant à la fabrication du combustible pour les réacteurs de type WR et RMBK. A Manguishlak une centrale nucléaire fonctionne avec un réacteur Bin 350 pour la désalinisation de l'eau, et importe de Russie le minerai enrichi nécessaire à son fonctionnement. La littérature scientifique désormais disponible rend facile la fabrication du nucléaire. Pour son utilisation terroriste, aucun test préalable n'est nécessaire et elle ne dépend pas des conditions climatiques ou de l'environnement qui influent sur les agents chimiques et bactériologiques. Les terroristes ont bien compris le parti qu'ils peuvent tirer de l'utilisation de ces armes de destruction massive. Le chef présumé des attentats du 11 septembre, Mohammed Atta s'est longuement renseigné sur les centrales nucléaires et les enquêteurs pensent que le quatrième avion-suicide qui s'est écrasé en Pennsylvanie visait peut-être une centrale nucléaire. Bien entendu, un détoumement de compétences ou de matériaux fissiles est possible s'agissant de pays que le revenu moyen, extrêmement bas, ouvre à toutes les corruptions. Dans la CEI, on compte dix sites nucléaires. Des milliers de scientifiques et de techniciens subissent une chute de leur niveau de vie, après la disparition de l'URSS. Les gardiens qui protègent l'accès de ces sites gagnent environ 200 dollars par mois. Comment résister aux sollicitations des démarcheurs étrangers qui déroulent le tapis vert de dollars? Les auteurs des attentats contre les Américains en 1998 avouent qu'Oussama Ben Laden a tenté de se procurer des 15

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matériaux fissiles dans la CEl. D'autres sources radioactives comme le césium 137 et le cobalt 60, employés dans le secteur médical, l'industrie ou l'agriculture sont facilement accessibles. Utilisés avec un explosif classique, leur effet contaminant serait catastrophique. La sécurité des sites russes laisse à désirer. Des matériaux sont détournés comme le prouve l'arrestation de vendeurs de césium 137 à Balachikha, au sud-est de Moscou, en mars 2001 ou en décembre 2001 de vendeurs d'uranium 235. L'importation de 20 000 tonnes de déchets nucléaires sur dix ans décidée en 2000 soulève des interrogations quant au transport sur des milliers de kilomètres dans des wagons incertains et aux conditions de stockage. Les armes biologiques conservées dans cinq sites sont relativement sécurisées. En revanche, la sécurisation des 400 sites où sont entreposées les armes chimiques n'est pas établie. La Russie qui s'est engagée à détruire ses stocks (40000 tonnes officiellement, sans doute 170000 tonnes) avant 2007 repousse la date à 2012. Une ONG (Organisation non Gouvernementale), l'Ummah Tameer-e-Nau (Reconstruction de l'oumma musulmane) regroupe des officiers et des anciens savants nucléaires pakistanais. Affiliée au Al Rasheed Trust, interdite en raison de ses liens avec l'organisation de Ben Laden, elle opère dans la région de Kandahar, le fief du mollah Omar. On soupçonne certains de ses membres d'avoir vendu des secrets, voire des matières fissiles aux islamistes d'AI-Qaida. La traque Le 6 novembre
«

2001, le président

américain prévient

que

dotés de ces moyens, nos ennemis seraient une menace pour toute

nation et finalement pour la civilisation elle-même (...) Nous n'attendrons pas que les auteurs d'un meurtre de masse se procurent les armes de destructions massives. » Cette urgence n'a pas toujours guidé la politique américaine. Les services américains ont mis longtemps à prendre la mesure exacte du danger. En mars 1996, le général Elfatih 16

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Erwa, ministre soudanais de la défense, se rend dans la capitale américaine pour discuter avec deux diplomates du département d'Etat des mesures que son pays peut prendre pour gagner la confiance des Etats-Unis et ne plus figurer sur leur liste noire des Etats terroristes. On lui répond que la première condition est de cesser les agressions contre les agents de la CIA au Soudan. Le cas de Ben Laden n'est évoqué qu'en deuxième lieu et il ne s'agit que de demandes d'informations. L'émissaire soudanais veut aller plus loin et propose d'expulser le terroriste aux Etats-Unis ou en Arabie Saoudite, comme Carlos l'a été en France. Refus des deux pays. Washington ne dispose pas de preuves tangibles pour garantir sa condamnation. Riyad redoute un procès qui fustigerait la présence américaine sur le sol saoudien et ferait de Ben Laden un martyr. Le 18 mai 1996, le terroriste saoudien quitte le sol soudanais pour l'Afghanistan avec l'accord des Etats-Unis, qui jugent son expulsion de nature à l'affaiblir durablement. En 1998, après les attentats du mois d'août contre deux ambassades américaines en Afrique, Oussama Ben Laden obtient enfin la consécration recherchée, il devient l'un des ennemis signalés des Etats-Unis; sa tête est mise à prix. Le 20 août, Ben Laden est localisé par son téléphone cellulaire à côté de Khost (à l'Est de l'Afghanistan), mais les missiles de croisière le manquent de peu. Pour éviter un nouveau fiasco qui augmente le prestige du chef terroriste auprès des populations musulmanes, et n'obtenant pas des pays voisins l'autorisation d'agir avec des troupes au sol, les Etats-Unis préfèrent désormais œuvrer dans l'ombre. Le président Clinton signe un ordre de «recherche mortelle» qui couvre la CIA si Ben Laden trouve la mort dans une opération. La légitime défense permet de lever le décret de 1976 du président Gérald Ford qui interdit aux services secrets, impliqués dans des mauvais coups en Amérique centrale, de réaliser des assassinats politiques. Le commandant Massoud et d'autres chefs militaires afghans sont sollicités en échange d'un soutien politique et financier. Mais l'opération n'est pas à leur portée. En 1999, l'administration américaine négocie avec le premier ministre pakistanais, Nawaz 17

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Charif, un accord secret qui en échange de Ben Laden engage les Etats-Unis à lever les sanctions imposées après les essais nucléaires et à attribuer une aide économique au Pakistan. Soixante agents des services secrets pakistanais entraînés par la CIA devaient s'infiltrer en territoire afghan et capturer ou abattre Ben Laden. L'opération prévue pour le mois d'octobre 1999 n'aura pas lieu en raison du coup d'Etat du général Moucharraf qui refuse l'opération malgré les pressions de Washington. Les Américains n'ont plus le choix après le 11 septembre. TIs doivent répliquer directement à l'affront sous peine de perdre leur crédibilité et de voir s'emballer la machine terroriste. Une coalition américaine Massoud a été assassiné pour enlever aux Etats-Unis une carte de représailles. Sa mort devait affaiblir son camp et permettre une victoire rapide des talibans. Faute de relais locaux efficaces à armer, les répliques américaines seraient limitées, analysent les commanditaires, instruits par les précédents du Liban et de la Somalie où les troupes américaines se sont ridiculisées dans un retrait précipité. Les attentats contre les ambassades américaines n'ont donné lieu qu'à des

bombardements

inefficaces. La doctrine du

«

zéro mort»

pointe les faiblesses des Occidentaux et réduise les scénarios possibles. Un débarquement de troupes étant, selon ce calcul, improbable, le champ des représailles se résume à des bombardements aériens. Et si l'Occident fait bloc commun, on agite l' oumma et on réduit la détermination occidentale par quelques attentats ou menaces d'attentats. Toutes ces incertitudes n'ont pas entamé la détermination américaine. Comme Saddam Hussein, qui ne croyait pas à une action militaire pour l'expulser du Koweït, Ben Laden s'est trompé. L'ampleur de la catastrophe et l'immense émotion de l'opinion publique, la nécessité de réduire les foyers terroristes et la volonté d'assurer la stabilité régionale, l'opportunité stratégique de renforcer ses positions en Asie 18

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face à la Chine, vont déterminer une position ferme et entraîner une révision de la vision américaine du monde. La tentation unilatéraliste et de désengagement des Américains, en filigrane depuis la fin de la guerre froide, est le credo de l'administration Bush: refus d'accords contraignants sur l'environnement, poursuite de la guerre économique et des sanctions unilatérales contre l'Europe, programme de missiles anti-missiles qui ne tient pas compte des réserves des alliés et de l'hostilité russe et refus de s'impliquer dans les conflits extérieurs. Première constatation: le bouclier anti-missile destiné à garantir l'invulnérabilité du sol ne peut les défendre contre des actions perpétrées à partir de leur sol. Les conflits extérieurs ont donc aussi des conséquences directes aux EtatsUnis. L'éradication du terrorisme, capable de déstabiliser politiquement et économiquement le pays, devient prioritaire dans les préoccupations nationales. Une première action militaire déterminée à la hauteur de l'agression est un signal fort. Mais il faut aussi traquer les relais dormants dans chacun des Etats, s'assurer qu'aucun ne demeure à l'écart de la coopération dans le but égoïste de se préserver. TIfaut aussi s'attaquer aux sources de financement des mouvements extrémistes et, dans les places bancaires internationales, déceler et bloquer les réseaux paravents qui permettent aux islamistes de faire fructifier leur argent. Les Américains y étaient longtemps réticents au motif que cela pouvait nuire à la stabilité du système financier international. Seule une coopération internationale déterminée et sans arrière-pensée peut permettre d'aboutir, ce qui implique des concessions américaines. Du moins le pensent, un peu hâtivement, les Européens. Sur tous ces points, la communauté internationale va très vite constater que les Etats-Unis persistent dans leur politique unilatérale. Alors que 143 Etats ratifient la convention de 1972 interdisant la mise au point, la fabrication, le stockage et l'acquisition d'armes biologiques, Washington, seul contre tous, continue de s'opposer au contrôle des armes biologiques. Il rejette le protocole additionnel qui instaure une mesure contraignante de contrôle international sous le 19

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prétexte de mise en danger de sa sécurité nationale par l'espionnage de ses arsenaux, de ses laboratoires et de ses entreprises industrielles. Les événements du 11 septembre laissent aussi croire à une autre politique plus réceptive aux craintes de prolifération exprimées par ses partenaires. Le sous-secrétaire américain chargé du contrôle des armements, John Bolton, déclare le 19 novembre à la cinquième confé-

rence sur ce thème que « ce protocoleest mort» tout en accusant l'Irak, l'Iran, la Corée du Nord, la Libye, le Soudan, la Syrie de violer la convention sur les armes biologiques. Alors qu'en réalité, les recherches américaines se poursuivent sous le fallacieux prétexte de se défendre des armes biologiques. Le sénat américain continue de prévenir la politique américaine contre le système multilatéral entraînant des délégations de compétence. En Afghanistan, les Etats-Unis demeurent unilatéralistes dans leur engagement comme ils l'étaient dans le désengagement. Ils déterminent seuls les plans militaires, les cibles de bombardement, la stratégie et élaborent les listes d'organisations ou de personnes terroristes, que les alliés sont invités à sanctionner. La France fait les frais de cette volonté de tout maîtriser et surtout de ne pas permettre à un partenaire incommode de contester les objectifs ou les méthodes comme en Irak et dans les Balkans. Elle rencontre d'énormes difficultés pour déployer un avion Gabriel de brouillage électronique dans l'espace aérien que contrôlent les Américains. Elle échoue à imposer une liaison avec l'état-major naval à BahreÏn. L'Ouzbékistan, avec l'aval des Américains, bloque plusieurs semaines le contingent français chargé de sécuriser l'aérodrome de Mazar-e-Charif. La demi-douzaine d'avions de combat a du mal à trouver une piste d'envol; c'est finalement le Tadjikistan, avec l'accord des Russes, qui les accueille. Cette affaire jette tout de même une cruelle lumière sur l'incapacité de la France à déployer de façon efficace des troupes loin de leurs bases. Le porte-avions nucléaire Charles-de-Gaulle, de pannes en contretemps, arrive dans l'océan Indien le 20 décembre, après la victoire américaine. 20

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Un fossé qui s'accroît Le président Bush annonce que les Etats-Unis ne font aucune distinction entre les terroristes et les Etats qui soutiennent le terrorisme. Sommés de choisir leur camp, celui du bien ou celui du mal, les Etats musulmans rejettent les talibans, même si l'opération américaine suscite des réserves. La Libye, pays terroriste pour les Etats-Unis, ne fait pas exception. Le président Kadhafi, qui qualifie Ben Laden et ses affidés de «fous furieux», approuve la riposte américaine et assène dans une interview à la télévision arabe AI-Jazira :

Aujourd'hui, je me sens plus africainqu'arabe.Ne me parlez pas des Arabes: ils n'ont ni goût, ni saveur, ni profondeur.» Le pré«

sident libyen a la rancune tenace: il n'oublie pas que Ben Laden a tenté de le faire assassiner. Rares pourtant sont les Etats musulmans à affirmer publiquement leur solidarité avec l'opération lancée par les EtatsUnis. L'Egypte manifeste son soutien, on lui reproche néanmoins sa tiédeur, inacceptable pour un allié bénéficiant de milliards de dollars d'aide américaine par an. Les critiques des médias sont virulentes: le régime est qualifié « d'autocratique», «politiquement à bout de souffle» et « moralement en faillite». Le président Moubarak se défend:
«

C'est pour avoir déclaré qu' "il nefaut pas laisserSharon tuer

et détruire" que "je suis accusé d'être un dictateur" ». La polémique se développe aussi avec l'Arabie Saoudite. Les sénateurs montent au créneau et haussent le ton. Le sénateur républicain Joseph McCain déclare le 21 octobre: «L'Arabie Saoudite ainsi que l'Egypte et certains autres pays (...) jouent un double jeu qui (...) va leur causer de très graves problèmes à long

terme.» Le sénateur démocrate renchérit: « Tousles pays, y compris nos alliés, dont l'Arabie Saoudite et l'Egypte, doivent
décider s'ils sont avec nous ou contre nous. » Les autres Etats sont encore plus distants. La Ligue arabe appelle à la retenue. La Syrie et l'Iran, après s'être concertés, manifestent leur hostilité et demandent une action internationale «sage» placée sous l'égide de l'ONU. La Jordanie craint les répercussions intérieures. L'Indonésie condamne 21

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fermement les frappes américaines. L'Algérie soutient une coalition mondiale contre le terrorisme mais seulement dans le cadre des Nations Unies. Le président Bush se fâche le 6 novembre: «Ou bien on est avec nous ou bien on est contre nous dans le combat contre le terrorisme» et menace les pays

qui resteront inactifs de devoir

«

rendredes comptes».

C'est que l'opinion publique musulmane est en phase avec les thèmes exploités par Ben Laden. Venant du ProcheOrient, la rumeur selon laquelle le Mossad est à l'origine des attaques du 11 septembre s'est répandue comme une traînée de poudre. Les musulmans se demandent pourquoi le monde entier doit s'émouvoir lorsque les Américains sont touchés alors que les attentats terroristes en Egypte et dans le Tiers-Monde ne suscitent pas la même émotion, comme si la vie d'un Américain était plus précieuse que la vie d'un Algérien ou d'un Egyptien. On reproche aux Américains d'étaler leur supériorité, d'intervenir partout et de créer leurs propres ennemis par l'oppression qu'ils mettent en œuvre. La satisfaction dans certains milieux après les attentats témoigne d'une relation ambiguë avec les Etats-Unis: on les hait de dominer ainsi le monde, on peste contre le cynisme de leur politique arabe et palestinienne et en même temps on s'inscrit sur de longues listes d'attente pour obtenir un visa, sésame du rêve américain. Toutefois, les populations arabes demeurent relativement indifférentes aux événements d'Afghanistan, terre musulmane mais non arabe. Leur sensibilité est plus forte aux malheurs des Palestiniens ou des Irakiens. Quelques intellectuels musulmans s'interrogent aussi sur les conséquences pour les enfants en Afghanistan qui continuent de mourir de faim ou sont victimes de la guerre civile, à laquelle Ben Laden contribue grandement aux côtés des talibans. L'extrémiste saoudien se soucie-t-il des difficultés que risquent de rencontrer les communautés musulmanes en Europe et aux Etats-Unis? Il Y a un grand risque de diaboliser les musulmans, confondus avec les islamistes et les ter22

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roristes, qui seront les vraies victimes de la montée du racisme et des mesures sécuritaires d'exception adoptées par les Etats occidentaux. Un phénomène se dessine: la médiatisation des musulmans du monde par le biais des satellites et des chaînes télévisées comme Al-Jazira fait émerger un début d'opinion commune arabo-musulmane. Cette globalisation de l'information sur l'islam suscite un sentiment de solidarité à l'égard des souffrances du peuple palestinien ou irakien, et de la compassion pour les Algériens victimes du terrorisme. Les télévisions arabes diffusent des images quotidiennes de mort d'enfants, de femmes qui alimentent la frustration et laissent penser qu'il y a deux poids deux mesures. L'Afghanistan aussi devient une préoccupation dans le sentiment erroné qu'il s'agit d'une guerre contre les musulmans. Pour éviter cet amalgame, les Etats-Unis s'efforcent d'obtenir l'appui ou à défaut la neutralité des pays musulmans, y compris ceux du front du refus. lis doivent s'impliquer dans le conflit palestinien qui nourrit la haine. L'une des possibilités étant une proclamation de l'Etat palestinien assortie d'une reconnaissance internationale immédiate; le contentieux étant traité au cours de négociations ultérieures. Lorsque les Etats-Unis menacent de représailles d'autres pays, les regards se tournent vers la Somalie, le Yémen, le Soudan ou l'Irak. li se trouve des responsables politiques pour suggérer de profiter de l'occasion pour régler définitivement le cas de Saddam Hussein. De l'avis de spécialistes toute action en ce sens pendant les opérations en Afghanistan amènerait les pays arabes à se retourner contre les Etats-Unis alors que leur coopération est nécessaire. Paul Wolfowitz, numéro deux du ministère de la défense représente le camp des «durs ». li est partisan d'une offensive aérienne plus vaste incluant l'Irak et la vallée de la Bekaa au Liban. Le secrétaire d'Etat, Colin Powell, tente de susciter une vaste coalition diplomatique pour appuyer l'action militaire qu'il conseille limitée. Le secrétaire à la défense navigue entre ces deux positions. Le président égyptien, Hosni Mou23

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barak, se faisant le porte-parole du monde arabe met très fermement en garde contre des frappes contre l'Irak qui auraient «des conséquences terribles ». L'allié le plus actif, le premier ministre britannique, fait des déclarations dans le même sens. Différents intervenants participent à la définition de la politique étrangère des Etats-Unis: la Maison Blanche, le Congrès, le département d'Etat, le Pentagone, la CIA, les groupes de pression économiques. La décision finale découle souvent de la confrontation entre des acteurs et des intérêts parfois totalement opposés. Les alliés sont en tout cas impuissants à influencer une décision susceptible de creuser le fossé avec les opinions arabes. Contre l'avis des Européens, les Américains exigent que certains pays qualifient de terroristes des groupes qui dans le contexte local ne sont pas considérés comme tels. Comme le Hezbollah libanais ou encore le Hamas et le Djihad palestiniens. Les appels à la «guerre sainte », le djihad, contre l'Occident lancés par Oussama Ben Laden et le chef des talibans, le mollah Omar; l'inapproprié terme de croisade employé par George W. Bush qui renvoie dans l'inconscient musulman aux atrocités passées; les différentes manifestations dans les pays musulmans; tout cela remet en vogue le prétendu conflit de civilisations entre un Occident matérialiste et athée et l'Oumma, la communauté des 1,2 milliard de fidèles musulmans. Les fantasmes se nourrissent de la présence de musulmans, pas seulement aux frontières de l'Occident mais bien en son centre: aux Etats-Unis, en France, en Italie, en Allemagne, en Espagne et en Grande-Bretagne. Après la défaite soviétique, des idéologues et des militants islamistes, arabes pour la plupart, quittent l'Afghanistan pour s'installer en Europe, plutôt que dans leur pays d'origine où ils sont sévèrement réprimés. L'Angleterre est particulièrement appréciée en raison de sa législation d'accueil plus souple, des médias musulmans et des réseaux financiers. Les cabinets d'avocats et les bureaux comptables offrent des placements financiers conformes au Coran sans 24

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être tatillons quant à l'origine des fonds. La liberté dont jouissent les islamistes leur permet de s'organiser en réseaux, souvent critiques y compris à l'égard du pays d'accueil. Leur action rencontre un écho auprès de certaines franges de musulmans britanniques qui se radicalisent comme le révèle l'affaire Rushdie. Toutefois, bien qu'imprégnés par les prédications du jordano-palestinien, le cheikh Abdallah Azzam, sur le modèle du salafisme djihadiste, ils ne trouvent pas d'unité et un leadership commun. Des islamistes se constituent en opposition au régime de leur pays d'origine. L'Observatoire islamique international regroupe des opposants égyptiens derrière Yasser Tawfiq Ali As-Sirri; les saoudiens se rangent derrière le docteur Mohammed Al-Masasi et Saad Al-Faquih; le sunnite iranien Abu Muntassir Al-Balouchi crée sa propre structure. Ces islamistes nationalistes servent de caisse de résonance et de pourvoyeurs de fonds aux islamistes locaux. D'autres poursuivent la guerre sur tous les théâtres où s'illustrent des musulmans: le Haut-Karabakh, l'Algérie, l'Egypte, la Bosnie, la Tchétchénie, le Kosovo, le Cachemire. Ils combattent l'idée nationale qui doit s'effacer derrière l'Oumma et prônent la révolution islamique mondiale. Les principaux représentants de cette tendance transnationale installée à Londres, comme Omar Bakri, Abu Hamza AlMasri ou encore Abu Qatada se sont attachés à contrôler des mosquées où ils peuvent, en toute impunité, appeler au djihad dans tous les pays d'islam, y compris contre l'Occident, coupable de bombarder l'Afghanistan. Ces «Afghans» qui ajoutent à leur nom le prestigieux suffixe el-Afghani sont rejoints par de jeunes musulmans, en mal d'aventure. Venus des pays du Golfe, ils sont souvent fortunés. Au total, la revue de défense britannique Jane's évalue à 14 000 le nombre total de radicaux formés dans les camps d'entraînement: 5 000 Saoudiens, 3 000 Yéménites, 2 800 Algériens, 2 000 Egyptiens, 400 Tunisiens, 370 Irakiens, 200 Libyens et une poignée de Jordaniens. On doit ajouter à cette liste quelques milliers de Pakistanais et des musulmans de l'ex-URSS et 25

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d'Europe. Les combattants demeurés sur le sol afghan constituent moins de la moitié de ce total. D'autres sources parlent de 70 000 terroristes formés dans les camps, dont 25 000 Saoudiens. L'instrumentalisation des islamistes

Les Etats-Unis ont eu un flirt poussé avec les islamistes. Devant les ressentiments planétaires que suscite leur politique, on oublie qu'après la Première Guerre mondiale, ils jouissent d'une forte popularité dans le monde arabomusulman en raison de leur lutte contre le colonialisme. Le président Wilson promet la liberté à tous les peuples colonisés, selon un principe pour la première fois affirmé «le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes ». En 1945, le président Roosevelt s'engage auprès du roi Ibn Saoud à trouver une solution au problème palestinien avec l'aide des Etats arabes. En 1956, Washington oblige le corps expéditionnaire francoanglais à évacuer l'Egypte de Nasser. L'islam à cette époque est considéré comme un allié face à l'ennemi communiste commun. Une alliance étroite se noue avec l'Arabie Saoudite wahhabite. Dans les années cinquante et soixante, pays musulmans et mouvements islamistes s'opposent, comme les Américains, au panarabisme de Nasser. La lutte commune menée en Afghanistan signe après la fin de l'Empire soviétique la division entre les anciens alliés. Les «Afghans », c'est-à-dire les musulmans qui ont participé à la lutte contre les Soviétiques, se retrouvent orphelins de la victoire qu'ils estiment avoir arrachée seuls. Sans perspective d'avenir, sans plan de reconversion, sans aucune indemnité, les anciens moudjahidin ruminent une frustration revancharde contre les sociétés qui les ont utilisés et ensuite les rejettent. Washington, par des pressions discrètes, incite certains gouvernements plus que réticents à autoriser leur retour. TIsvont pouvoir reprendre la seule activité qu'ils connaissent vraiment, celle qui leur a donné leur prestige et leur raison d'être, les armes. La violence islamiste gangrène désormais de l'intérieur l'Algérie, le Cachemire, la Palestine, 26

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l'Egypte en attendant de pouvoir œuvrer en Tchétchénie et dans l'ex-Yougoslavie. Leur ancien commanditaire n'est pas épargné. L'Egypte refusant fermement d'accueillir le cheikh Omar Abdel Rahman, suspecté d'être l'un des initiateurs de l'assassinat de Sadate, Washington lui offre un visa en 1990 puis un statut de résident, avec pour récompense le premier attentat contre le World Trade Center trois ans plus tard. La première démocratie du monde peut-elle se poser réellement en donneur de leçons? Comme nous le rappelle le journaliste Renaud Girard2, les Etats-Unis pour atteindre un objectif à court terme, « créent des monstres, dont ils perdent

le contrôle,et qui parfois se retournent contre eux. »
Pendant le djihad contre les Soviétiques, les services secrets américains, au modéré pro-européen Massoud, préfèrent l'extrémiste pachtoune Hekmatyar, supposé à tort plus efficace. Pourtant, il est violemment antioccidental et sur le terrain, ses hommes n'hésitent pas à maltraiter les journa-

listes « infidèles ». On se plaint du trafic de drogue pourtant
c'est la CIA qui en recommande la culture en Afghanistan pour financer la guerre contre les Soviétiques. Dès 1986, le représentant de la CIA à Peshawar livre des missiles antiaériens Stinger en privilégiant encore les mouvements les plus islamistes et les plus opposés à l'Occident. Après le retrait soviétique, la CIA est incapable de racheter tout le stock, dont une partie se retrouve aux mains des talibans. L'ancien premier ministre pakistanais, Benazir Bhutto qui lance à l'assaut de l'Afghanistan les talibans encadrés par des officiers de l'ISI pakistanais confesse un secret de polichinelle: «L'idée de promouvoir les talibans était britannique, la gestion américaine, le financement saoudien, et moi j'ai offert le terrain des opérations». La montée en puissance des talibans dans la deuxième moitié des années quatre-vingt-dix est observée avec bienveillance sinon soutenue par la CIA pour trois raisons: pacifier le territoire afin de permettre l'évacuation de l'énergie
2. Revue des deux mondes, mai 2001.

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