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Avec mon père le sultan Abdulhamid

326 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1991
Lecture(s) : 445
EAN13 : 9782296241763
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AVEC MON PERE LE SULTAN ABDULHAMID DE SON PALAIS A SA PRISON

Collection

"Comprendre

le Moyen-Orient"

De la Méditerranée orientale à l'ancienne Perse, lieu d'émergences de prestigieuses civilisations et berceau des trois grandes religions monothéistes, le Moyen-Orient est une région unique par l'importance extraordinaire de ce qu'elle a donné au monde. Aujourd'hui il est le théâtre de tant de drames enchevêtrés que les origines des conflits comme les enjeux en présence se perdent souvent dans le tumulte des combats: vu de l'Occident, il paraît plus "compliqué" que jamais au point que beaucoup renoncent à y voir clair. Il est pourtant indispensable de chercher à comprendre ce qui s'y passe car le destin de cette région nous concerne directement: outre les liens religieux, culturels et politiques que l'histoire a tissés entre nous, les bouleversements constants qui la secouent affectent gravement nos ressources énergétiques, nos équilibres économiques et même notre sécurité. Loin des rigidités idéologiques et des conceptions a priori, cette collection entend contribuer à rendre plus intelligibles ces réalités apparemment insaisissables en publiant des ouvrages capables de susciter une véritable réflexion critique sur les mouvements profonds qui animent ces sociétés aussi bien que sur le jeu complexe des relations internationales. Elle est ouverte à tous ceux qui partagent cette nécessaire ambition intellectuelle.
Jean-Paul CHAGNOLLAUD

Aïché OSMANOGLOU princesse ottomane (1887-1960)

AVEC MON PERE LE SUL TAN ABDULHAMID DE SON PALAIS A SA PRISON

Préface de Robert MANTRAN membre de l'Institut
traduit du turc par Jacques Jeulin

Éditions L'Harmattan 5-7, roe de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Collection Comprendre le Moyen-Orient Dirigée par Jean-Patti Chagnollaud
Parus dans la mêlne collection NAHA VAND! (Firouzeh)., Aux sources de la révolution iranienne, étude socio-politique; 1988. SEGUIN (Jacques), Le l...iban-Sud, eS/Jace péri/Jhérique, espace convoité, 1989. ISHOW (Habib), Le KOliJeit. Évolution politique, éconofnique et sociale, 1989. BENSIMON (Doris) ,Les Ju~fs de France et leurs relations avec Israël (1945-1980), 1989. PICAUDOU (Nadine), Le fnouvement national palestinien. Genèse et structures, 1982. CHAGNOLLAUD (Jean-Paul) et Gresh (Alain), L'Europe et le conflit israélo-palestinien. Débat à trois voix, 1989. GRAZ (Liesl), Le Golfe des turbulences, 1989. NAAOUSH (Sabah), Dettes extérieures des pays arabes, 1989. SCHULMANN (Fernande), Les enfants du Juif errant, 1990. WEBER (Edgar), Ifnaginaire arabe et contes érotiques, 1990. CHAGNOLLAUD (Jean-Paul), Intifada, vers la paix ou vers la guerre? 1990. EL EZZI (Ghassan), L'Invasion israélienne du Liban, 1990. HEUZE (Gérard), Iran, au fil des jours, 1990. .BOKOV A (Lenka), La confrontation franco-syrienne à l'époque du mandat, 1925-1927, 1990. GIARDINA (Andrea), LIVERANI (Mario) et AMORETTI (Bianca Maria Scarcia), La Palestine, histoire d'une terre, 1990. JACQUEMET (Iolanda et Stéphane), L'olivier et le bulldozer; le paysan palestinien en C'isjordanie occupée, 1991. BESSON (Yves), Identités et conflits au Proche-Orient, 1991. FERJANI (Mohammed-Chérif), Islamisme, laïcité et droits de I'hon1me, 1991. MAHDI (Falih), Fonde111ents et 111écanis111es l'État en Islaln: de l'Irak, 1991.
Sur la couverture sont reproduites les armoiries de l'Etat Ottoman. Elles ont été dessinées et adoptées par le Sultan Abdulaziz (1861-1876). La devise, qui signifie: -Avec l'appui de Dieu, Souverain de l'Etat Ottoman-, est placée sous la -toughra-, sceau du sultan régnant.

@ L'Hannattan, ISBN:

1991 2-7384-1043-X

Poème célébrant la naissance de la princesse AÏché Sultane, fille du Sultan Abdulhamid II, et auteur de ce livre.

Le bouton de rose s'est ouvert, la prairie est là, riante et gaie Elle offre ses touffes, la jacinthe a grandi en dansant Parfois, un doux parfum de paradis paIVient aux âmes illustres Quels moments éclatants! Quelle époque digne de louange! A cet instant, un invisible messager vient avec une bonne nouvelle Qui rend heureux le Roi des Rois de la Terre et de la Mer Car, de la descendance du grand empereur Hamid Deux, Une fille radieuse a posé le pied en ce monde Trésor de perles précieuses, océan de gloire et d'honneurs Quelle noble et éclatante bénédiction que la gloire d'une fille! Sa beauté est aussi une joyeuse nouvelle. que le généreux souverain accorde à l'humanité Nous avons écrit deux dates au même instant L'une est l'auguste année de l'Hégire, L'autre date devient claire grâce aux mots "deux anges" Du ciel, deux anges ont apporté la bonne nouvelle sur leITe En ce monde est venue avec gloire Aïché Sultane.

Note: le dernier vers est un chronogramme, c'est-à-dire que le total des valeurs numériques des lettres du vers, selon l'alphabet arabe, donne 1305, année de l'Hégire, correspondant à 1887, année de naissance de la princesse. (le total est en réalité de 1303, mais ravant-dernier distique signifie qu'il y faut ajouter le chiffre deux, à cause des deux anges...). L'auteur de ce poème de cour est inconnu.

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PREFACE

Que n'a-t-on pas écrit, jusqu'à une période récente, sur les "mystères" du sérail ottoman... Mystères d'autant plus excitants que les auteurs occidentaux qui ont prétendu les dévoiler n'ont jamais pu pénétrer dans les appartements intimes du palais et n'ont pu utiliser que des ragots ou des affabulations; quant aux auteurs orientaux, ils se sont bien gardés d'écrire quoi que ce soit à propos du domaine réservé du sultan. Des travaux récents ont présenté la biographie de quelques souverains ottomans, mais il s'agit de souverains des périodes glorieuses de l'Empire, et de biographies qui traitent davantage des événements qui se sont déroulés durant ces périodes, que du rôle politique ou de la personnalité apparente des sultans. il est notable qu'aucun des sultans du XIXe siècle n'ait fait en Occident l'objet d'aucune étude sérieuse, étant donné que durant ce siècle et jusqu'à la Première Guerre mondiale l'Empire ottoman a été l'un des points sensibles de la politique européenne et s'est trouvé au cœur de ce que l'on a appelé la "Question d'Orient" où il figurait comme "l'homme malade de rEuropeu. Il faut bien constater que les Occidentaux tenaient alors les dirigeants ottomans dans un mépris certain et que l'image d'un sultan despotique, sanguinaire, vivant quasi cloîtré dans son harem où il se livrait aux pires turpitudes, était de règle tant la domination politique, économique et culturelle de l'Occident était patente et ne pouvait décemment s'abaisser à tenir en considération les maîtres 7

d'un Etat dont on n'envisageait que la mise sous tutelle, sinon la disparition. Cet état d'esprit a été encore plus valable après le Congrès de Berlin de 1878 quia vu l'application du processus de démembrement de l'Empire ottoman en réponse à la tentative de mise en place d'un régime constitutionnel tout au début du règne du sultan Abdulhamid II: mais la pression militaire et politique exercée par la Russie, la pression diplomatique des autres grandes puissances réduisent à néant cette tentative. Et dès lors les empiétements dus à ces puissances ne cesseront pas jusqu'à la fin de la Première Guerre mondiale. Dans ces conditions, on conçoit que l'image du sultan ait été quelque peu dépréciée et que ses actions aient fait l'objet de considérations négatives, surtout lorsqu'elles ont eu des incidences sur le sort des Grecs ou des Arméniens qui, eux, bénéficiaient du préjugé favorable, voire du soutien effectif des Occidentaux. Mais que connait-on véritablement du sultan Abdulhamid II ? Si l'on consulte les chroniqueurs de l'époque, les journaux, les rapports diplomatiques, on apprend bien peu de chose sur la personnalité propre du sultan: isolé dans son palais de Yildiz, entouré de quelques conseillers et secrétaires, il communique par le minimum de canaux avec l'extérieur, ne se montre en public que pour de rares cérémonies; c'est un personnage secret, mystérieux dont on ignore en fait le comportement, si bien qu'on lui attribuera, souvent sans justification, des réactions ou des actes considérés comme condamnables du fait qu'ils ne correspondront pas aux attentes de certains... Et pourtant, durant son règne, que de progrès ont été accomplis dans l'Empire et' portant sur de nombreux domaines: enseignement, justice, économie, équipement, modernisation de l'administration et des infrastructures, souci de l'intégrité de l'Etat; mais en même temps, il concentre entre ses mains, sans contrepoids d'un Parlement, un pouvoir considérable exercé par des ministres ne dépendant que de lui-même: si cette attitude est la marque d'une autorité sans limite, elle est aussi celle d'un souverain qui assume pleinement ses responsabilités de chef d'Etat et de gouvernement, mais avec la volonté constante d'assurer l'exercice absolu de ce pouvoir en contrôlant ou en marginalisant toute opposition politique, en luttant contre les tentatives de séparatisme, notamment celles qui se font jour dans les provinces arabes en mettant en avant la doctrine du panislamisme et en favorisant ces provinces; et, de 8

fait, Abdulhamid trouvera bien des partisans en Irak, en Syrie, au Liban, même après son éviction du pouvoir. L'homme d'Etat se double d'un homme tout simple qui apparaît au travers des souvenirs de sa fille: celle-ci nous montre des aspects méconnus du sultan, père d'une famille certes nombreuse mais à laquelle il est profondément attaché, sensible notamment à ses enfants; c'est un homme presque ordinaire, aimant à retrouver les siens, qui lui pennettentde se reposer des soucis du gouvernement; c'est aussi un homme digne, affrontant avec une grandeur certaine les aléas du pouvoir, par exemple les attentats perpétrés contre lui ou encore l'exil à Salonique après 1909. Les pages écrites par Aïché Sultane reflètent ce climat familial d'où la solennité est bannie et où se manifestent à la fois affection et respect, simplicité et vénération: on a là un témoignage direct, parfois un peu naïf, mais qui exprime plus les sentiments d'une fille pour son père que ceux d'une princesse, et pour qui comptent surtout les événements de la vie quotidienne dans l'intimité du palais de Yildiz. Certes, Aïché Sultane est loin des préoccupations politiques de l'Empire, mais elle apporte au portrait du sultan une touche originale qui le dépeint comme un être extrêmement humain, bon, généreux n'hésitant pas à aller jusqu'au pardon des offenses, soucieux de ne pas porter préjudice injustement à maints adversaires. Portrait peut-être partial, ignorant des nécessités souvent contraignantes de la vie politique et, par suite, donnant de Abdulhamid une image sensiblement différente de celle qui a été colportée par des informateurs pas toujours bien intentionnés. Mais qui pourrait reprocher à une. fille de donner de son père une vision tant soit peu idéalisée? Le ton même du récit montre bien l'affection qu'elle lui porte, un ton empreint de simplicité, un ton qui nous fait souvent pénétrer dans l'intimité de la vie familiale du sultan et qui, par là, apporte une autre dimension à l'histoire: ce n'est ni inutile, ni indifférent.
Robert MAN1RAN

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Notre Mère

Si présenter cette traduction des Mémoires1 de notre mère est pour nous, ses fils, faire geste de piété, c'est aussi bien, il nous semble, introduire auprès des personnes qui s'intéressent à l'Histoire une œuvre d'intérêt exceptionnel. La personnalité de celui qui les domine et qu'on peut sans hésiter qualifier de dernier parmi les 'grands souverains de l'Empire Ottoman, et qui ,en outre, a été l'un des principaux protagonistes de la politique européenne à la fin du XIXe et au début du XXc siècle, en ressort

éclairée d'un jour nouveau aussi attachant qu'inattendu de beaucoup. Combien d'idées fausses et de calomnies n'ont-elles pas, en effet, été répandues sur ce Sultan, sa personnalité, ses idées, son
1 Les "Souvenirs" furent un genre littéraire pratiquement inconnu dans l'Empire Ottoman. Si plusieurs Sultans (par exemple Soliman le Magnifique) ou Princes ottomans (par exemple Djem, frère de Mehmed II le Conquérant) écrivirent de la poésie et laissèrent des Divans (recueils manuscrits de poèmes) et qu'au XIXc siècle, Adilé Sultane, tante d'Abdulhamid n, fut une poétesse appréciée, la première princesse à avoir écrit et publié ses "Mémoires" fut Aïché Sultane, auteur du présent livre (1960). Les "Souvenirs" d'Abdulhamid II publiés en français, à Neuchâtel, en 1912 ainsi que ceux publiés ces dernières années en turc sont (très probablement) apocryphes. Quant aux Souvenirs de Châdiyé Sultane, sœur aînée de l'auteur de ce livre, ils furent recueillis et édités en 1966 par un journaliste qui y ajouta quelque fantaisie. (N)

Il

action, sa vie intime dans son palais... et qui peut témoigner encore, de nos jours, des raffinements de la société ottomane dans ses derniers éclats ? Aussi est-il émouvant de voir un témoin, notre mère, proclamer à travers ce livre, en toute affection fIliale, certes, mais aussi en toute sincérité, la vérité sur l'homme tel qu'il fut. Les personnes qui pourraient encore se souvenir de notre mère diraient son sens du juste et de l'injuste, son amour du beau et du vrai, son sens et courage moral, son réalisme politique, son patriotisme.

Aussi souhaitons-nous, en guise de préface de ce livre que nous versons au dossier de l'Histoire, rendre hommage à la
mémoire de notre mère telle que nous en conselVons l'image. Elle était de taille plus élevée que la moyenne; les cheveux châtains s'alliaient au teint clair du visage expressif et aux yeux pers devenant couleur de miel sous l'empire de son émotion ou le jeu de la lumière. La perfection de fonne de ses mains, aux doigts effilés et nerveux, dénotait un caractère artistique, élégant autant que fenne. La voix était harmonieuse, assez fine, bien timbrée et claire. Vis-à-vis de nous ses enfants, elle n'était guère expansive, selon l'éducation traditionnelle qu'elle avait reçue. Mais nous sentions bien tout l'amour qu'elle nous portait, tout autant que ses décisions ne se discutaient pas. Non pratiquante, elle était toutefois musulmane convaincue, tolérante et compréhensive des croyances d'autrui, conformément à l'enseignement de l'Islam. En fait, elle attachait plus d'importance à l'esprit qu'aux rites. Profondément bonne en même temps qu'emportée, elle était charitable, à l'excès même, dès qu'elle en avait les moyens. L'intelligence était vive et concrète. Elle avait la répartie immédiate, souvent très juste dans son jugement des gens et des choses. Mais, ne ne cachant pas sa pensée, elle pouvait être blessante, tout en le regrettant parfois après. Surtout, elle était, comme sa mère et son père, d'une remarquable force morale dans la fortune comme dans l'adversité. Deux traits de caractère sont restés gravés dans notre mémoire. Cela devait être un jour de la semaine de Noël 1917. Nous séjournions à l'époque à Genève. Elle avait conduit son fils aîné dans un magasin de jouets, car il désirait ardemment posséder une machine à vapeur. Le nez collé à la vitrine, plusieurs enfants qui, àen juger de l'habillement, ne devaient pas appartenir à une 12

famille aisée, regardaient émerveillés les jouets qu'ils ne posséderaient sans doute jamais. Notre mère les fit tous entrer et choisir tout ce qui leur plaisait. Bien des années plus tard, sous roccupationde Paris, elle n'hésita p.as à héberger dans l'appartement qu'elle occupait me du Colonel Renard, une famille juive composée du vieux père, de la mère et de la fille, le fils ayant déjà été pris. Elle venait de faire leur connaissance dans un abri lorsque ces personnes, dans la croyance qu'elles pourraient trouver refuge au domicile d'une princesse turque, lui firent sentir leur détresse. Evidemment, cela ne put se faire qu'avec la complicité de la concierge.... De culture purement turque et musulmane, notre mère comprenait le français mais ne le parlait ni ne l'écrivait qu'à sa façon, avec des tournures "alla turcaUdont elle ne paIVintjamais à

se corriger. Plutôt indolente physiquement,par exemple n'aimant guère
marcher, elle était d'une grande activité intellectuelle et manuelle.

Ne s'intéressant guère aux travaux domestiques (nous eûmes la chance d'être suivis dans l'exil par deux fidèles "kalfas", dont notre chère Adiga, qui nous fut une seconde mère) jamais ne la vîmes-nous inoccupée. Notre mère lisait beaucoup; tout l'intéressait, des livres d'histoire aux romans qu'elle recevait parfois de Turquie. Elle possédait un fond d'œuvres classiques en turc sur l'Islam et l'Empire Ottoman, œuvres aujourd'hui difficilement trouvables. Dans ses moments de nostalgie et de tristesse, elle brodait avec des perles de verres multicolores de meIVeilleux sacs à main ou autres ouvrages mais, surtout, elle travaillait régulièrement le piano. Comme elle était plutÔt cérébrale de caractère, il nous semble, si longtemps après qu'elle s'est tue, que son jeu était plus brillant que sentimental. Elle avait composé quelques pièces pour le piano, berceuses sur des thèmes folkloriques à la naissance de chacune des filles aînées de ses fils; valses et mazurkas, ou encore des marches, dont une en commémoration du cinq centième anniversaire de la prise d'Istanbul, alors Constantinople, par son illustre ancêtre Mehmed il le Conquérant. Durant son long séjour en France, elle continua à peindre et elle avait pris intérêt aux travaux d'émaillerie, du cuir et de l'étain repoussés et avait même exposé quelques travaux au Salon des Indépendants. Elle aida son second fils, qui s'intéressait à l'entomologie, à mettre en ordre les collections pour lesquelles il obtint une médaille d'argent de la Société des Sciences de la Seine 13

et Oise. De retour en Turquie, elle suivit, sous la direction du professeur Suheyl Dnver, qui combattait pour la survivance des arts traditionnels turcs, des cours d'enluminure et de miniature. Elle avait la passion de collectionner: nouvelles des journaux, documents, photographies concernant la dynastie, ou encore les timbres-poste. Elle avait fonné, d'année en année, une importante collection de timbres de l'Empire Ottoman et du monde d'avant 1918. Elle préférait les timbres à l'état de neuf et, afin de protéger leur gomme d'origine, elle avait eu l'idée de les mettre dans des enveloppes en cellophane qu'elle préparait elle-même. Cest à ces enveloppes qu'elle fixait les charnières coJlées aux pages des albums. On peut dire qu'elle fut un précurseur puisque, depuis quelques années, la mode philatélique est de ne plus mettre de charnières aux timbres, mais de les conserver sous bandes ou pochettes transparentes. Comme on l'imagine, les travaux qu'elle pratiquait nécessitaient beaucoup de patience, ce qui était en parfaite contradiction avec un tempérament autrement impatient... Mais, par dessus tout, elle était douée d'une étonnante mémoire des gens et des choses, tout comme son père et sa mère. Elle prenait des notes sur toutes choses et parlait et écrivait avec une richesse de mots et une grande facilité, d'une écriture nette, claire et colorée. Ainsi ses mémoires furent-ils rédigés en turc en 1955, bien que publiés pour la première fois en 1960. Notre mère vivait alors auprès de sa mère, notre grand-mère, aux souvenirs de laquelle il lui fut possible d'avoir parfois recours. Depuis, ces mémoires sont souvent cités par les historiens turcs panni leurs références. Lorsque notre mère écrivit ses Mémoires,elle avait plus de 65 ans. Mais, à leur lecture, on sent toute la fraîcheur d'âme et de sentiments qu'elle avait conseIVée, et ce n'est pas leur moindre attrait. Nous sommes donc conscients de présenter au lecteur de langue française une œuvre aussi intéressante que sincère et dont le traducteur, qu'il en soit très vivement et sincèrement remercié, a réussi à reproduire avec maîtrise le style original vivant.
Orner NAM!

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Osman Nâmi OSMANOGLOU

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AVANT-PROPOS DE L'AUTEUR

Moi, Aïché Osmanogloul je suis venue au monde au Palais de Yildiz, à Istanbul, en 1887, dixième enfant du Sultan Abdulhamid II et sixième de ses filles. Ma mère s'appelait
Muchfika, et était la quatrième Cadine éjendi.2

Depuis le jour où j'ouvris les yeux à la vie jusqu'à cet instant, j'ai vécu des jours heureux et doux, j'ai passé aussi des temps pénibles et douloureux. Comme tout être humain, je crois à cet effet du destin que l'on appelle fila chance", et qui fait le
bonheur et le malheur. J'ai grandi avec une véritable éducation turque et une solide

foi religieuse. Je n'ai jamais oublié que je venais de la race d'Osman, le Héros Turc, fils de Turc, et j'ai toujours porté dans mon cœur la fierté née des services rendus par mes grands aïeux au pays et à la nation. Après avoir vécu pendant près de trente ans en France, dans le regret de ma chère patrie, une vie de tristesse, j'éprouve le besoin de dire combien je me sens heureuse d'avoir retrouvé mon

lOsmanoglou: "[11s d'Osman", fondateur de la dynastie ottomane, qui régna de 1299 à 1326; Abd-ul-Hamid signifie "serviteur de Dieu" (Abd, serviteur; Hamid:' digne de louange", est un des attributs de Dieu chez les musulmans). 2 Cadine était le titre donné aux quatre premières épouses des souverains ottomans; les épouses venant ensuite recevaient le titre de "ikbâl". Le titre d'Etendi, d'origine gréco-byzantine, correspond à peu près à Monsieur ou à Madame, mais n'était donné qu'à certaines catégories de personnes, dont les princes impériaux.

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pays bien-aimé. Je considère un devoir de faire part de ma
gratitude, puisque j'ai pu parvenir à cette joie grâce à la j~tice et à la générosité du gouvernement actuel de notre République. Les jeunes et les vieux de notre famille se sont fait une règle de vie, pendant cette durée de trente ans, de prier pour la paix et le

bonheur de la nation Turque, et n'ont pas oublié qu'ils étaient Turcs,fils de Turcs, pour se soumettre à leur destin. Mon but, en écrivant mes mémoires, est le désir de laisser un simple souvenir à ma nation bien-aimée, de raconter notre vie

privée au Palais et de rendre un modeste service en faisant
connaître les événements que je vécus dans les dernières époques de notre Histoire et dont je fus témoin. Avec la force que m'ont donnée des amis chers, qui disaient que ces souvenirs pourraient servir pour l'Histoire, et sur leur désir, j'ai donc décidé d'écrire mes souvenirs et les choses que je sais, que j'ai vues, que j'ai entendues. Jusqu'à mon dernier souffle, ma dette la plus grande, la plus sacrée, est de prier pour le bonheur et pour l'éternité de ma patrie.

Que Dieu toujours protège et conserve la nation turque et notre République....
Aïché OSMANOOLOU

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PREMIERE PARTIE MON PERE ET MON ENFANCE AU PALAIS DE YILDIZl
Papa était de taille moyenne. Ses cheveux et sa barbe étaient châtain foncé. Le haut de sa tête était dégarni, et il avait une couronne de cheveux touffus. Son nez était aquilin, de la fonne
caractéristique de la dynastie ottomane.

1 "Yildiz" signifie "étoile", ou "dahlia", et est aussi un prénom féminin. Selon une légende populaire incontrôlable, Yildiz aurait été le prénom d'une favorite du Sultan Abdulmédjid (1839-1861), qui aurait fait pour elle les premières constructions. Dès son accession au trône en 1876, Abdulhamid II y fit construire de magnifiques pavillons, entourés de très beaux jardins, avec bassins, parterres fleuris et arbres d'essences variées, volière et petit parc zoologique. Abdulhamid II, grand travailleur,absorbé continuellement par les soucis de son empire, sortit peu de son palais pendant son règne, car l'ensemble de Yildiz, couvrant près d'une centaine d'hectares, constituait une véritable petite ville, avec même un théâtre, et surtout le centre de documentation formé par une riche bibliothèque et une collection de photographies de toutes les villes de l'Empire. Tout cela lui permettait d'exercer pleinement ses fonctions. Pour ses adversaires, Yildiz était le symbole de l'absolutisme, un peu comme Versailles en 1789. Au départ d'Abdulhamid II lors de la révolution de 1909, le palais fut pillé, et occupé, plus tard, par l'Armée et par l'Université. Une certaine remise en état a été tentée au cours de ces dernières années. Une partie du parc est un jardin public.

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Ses yeux étaient couleurd'azur,entre vert et bleu, avec la bordure de l'iris plus foncée. Son regard était particulièrement intelligent et sensible. Ses sourcils n'étaient pas épais, mais eux aussi d'un type propre à la dynastie ottomane. Son front, montrant une intelligence puissante, était haut et dégagé. Ses lèvres n'étaient ni épaisses, ni minces. Son teint était blanc, tirant sur le rosé. Quant à son COrpS2, était plus blanc que son teint, il comme de l'ivoire. Quelques poils apparaissaient sur ses bras et sur sa poitrine. Ses mains étaient de taille moyenne et de fonne hannonieuse, et ses pieds, ni grands, ni Petits. Sa voix était douce, grave et profonde. C'était un plaisir de l'entendre parler. Il savait exposer avec une expression et une délicatesse extraordinaires ses idées et ses intentions. Dans ses gestes apparaissaient la grâce et la dignité d'un souverain. En résumé: son type était entièrement celui de la dynastie ottomane. Papa s'habillait toujours simplement, et en aucun domaine ne prenait plaisir au faste. Au Harem, il mettait un costume gris foncé, et portait un paletot de la même couleur. Le gris., qu'il aimait beaucoup, était pour ainsi dire sa couleur. Les jours officiels, naturellement, il portait l'uniforme. Aux réceptions privées des ambassadeurs et des pachas, il mettait un costume et un pardessus noir ou bleu foncé, avec une cravate de la même couleur. Très rarement, il y piquait une simple épingle de platine, ou sertie d'une perle. Il utilisait des boutons de manchette de platine ou d'or unis. Quand il était à son atelier d'ébénisterie, faisait des dessins ou s'occupait de peinture, il se vêtait d'un pantalon de velours marron et d'une chemise dont il retroussait les manches. Ses chemises de nuit était toujours de lin blanc, descendant jusqu'aux genoux, et échancrées sur le côté. S'il le fallait pour recevoir un visiteur, il passait son pantalon sur sa chemise de nuit, nouait une cravate blanche ou de couleur claire, et enfilait une veste. Cenaines de ses chemises de nuit étaient comme un pyjama de tissu de laine blanche. Ses mouchoirs étaient de lin blanc, ou avec un motif de couleur. C'était l'ambassadeur à Paris, Salih Munir Pacha3, qui faisait faire et lui envoyait ses gilets fantaisie, toutes
2 Aïché Sultane, qui n'a jamais vu le corps dénudé son père, tient ce détail de sa mère. (N) 3 L'ambassadeur à Paris, SaIih Munir Pacha (1859-1939), avait, en plus, le poste d'ambassa.deur à Berne et Bruxelles. Le chemisier parisien 18

ses chemises et son linge. il faisait cadeau à ses fils du linge et des gilets venus d'Europe et qu'il trouvait d'un style trop jeune. De toute sa vie, il ne porta ni longue robe ni robe orientale. Le matin, en se levant du lit, il mettait sur ses épaules, pour aller à la salle de bain, une foutTUre de zibeline de couleur marron, et, les jours de grand froid, ilIa portait par dessus ses vêtements.

TIutilisait ses mouchoirs très proprement n se faisait tailler des petits carrés de batiste et les faisait brûler après usage. Son linge de lit était toujours de lin blanc. il possédait une canne, taillée dans un bois clair uni, qu'il n'utilisait que pour sortir dans les jardins du palais. Les chaussures qu'il portait étaient semblables à des demibottes, avec un léger talon. Il les faisait faire par le chefcordonnier. Après son retour de Salonique, ce fut Mehmed Sélim Efendi, le second de nos frères et sœurs et l'aîné de nos frères, qui les lui faisait faire et les lui envoyait Sur ses chaussures, il passait des galoches de caoutchouc pour se protéger de la boue. Autrefois, pour aller à la chasse, il portait des bottes plus longues, auxquelles il fixait des éperons pour monter à cheval. Chaque matin, à son lever pour aller à la salle de bain, il mettait des pantoufles vernies, à l'intérieur blanc. Mais la nuit, jusqu'à son coucher, personne ne le vit jamais en pantoufles. Ses bas étaient courts, de laine blanche mêlée de soie. En été, il portait des bas.de coton blanc. Trois ou quatre fois par jour, il procédait à ses ablutions rituelles, et faisait régulièrement ses cinq prières quotidiennes. Son tapis de prière était de la manufacture de Héréké4. Où qu'il aille, ce tapis pouvait être emmené facilement. "Il ne sied pas de prier sur de la soie", disait-il. Son chapelet musulman, toujours dans sa poche, était de jade. Il portait au doigt une bague avec une agate blanche montée sur or. Personne ne le vit jamais avec une autre bague. Ce chapelet et cette bague, c'était le Commandant de la Caravane de la Mecque, Hadji Emine Pacha, qui les lui avait apportés de la Mecque et lui en avait fait cadeau, à l'époque où il

attitré du Sultan était Doucet, qui se trouve aujourd'hui encore rue Halévy, au rez-de-chaussée de l'immeuble occupé alors par les bureaux de la Banque Impériale Ottomane. (N) 4 La manufacture de Héréké est une célèbre manufacture de tapis de la région d~Istanbul. 19

n'était encore que prince impérial5 et, depuis ce moment-là jusqu'à sa mort, il porta le chapelet dans sa poche, et la bague au doigt. Cette bague est maintenant au doigt de Maman6. n avait l'habitude de toujours garder dans la poche de son gilet un gros chronomètre en or, qu'il utilisait depuis l'époque où il était prince impérial. Ses vêtements du vendredi, ses grands uniformes, ses décorations et son sabre étaient gardés dans l'appartement du premier Maître de la garde-robe. Quand il devait les mettre, on les lui préparait et les lui apIX>rtait ans un salon de la Petite Chanceld lerie, et les Maîtres de lagarde-robe l'habillaient.

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Ma grand-mère paternelle

et la mère adoptive de mon père
Quand Papa parlait de sa mère: "Ma pauvre petite maman est partie bien jeune; je conservetoujours l'image de son visage devant les yeux; je ne rai absolument pas oubliée; elle m'aimait beaucoup; pendant toute sa maladie, elle me faisait
5 Les "princes impériaux" sont les fils des souverains, ou leur petitsfils, en ligne mâle. La succession ottomane n'était plus réglée, depuis 1687, par ordre de primogéniture dans la ligne mâle directe, mais par ordre d'ancienneté d'âge dans la ligne mâle. Ainsi un cousin (par les mâles) pouvait, s'il était plus âgé, succéder avant un fils. Aux princes impériaux les premiers dans l'ordre de la succession on donnait le titre de "prince héritier". Les princes héritiers recevaient leur titre dans l'ordre d'âge: "premier prince héritier, second prince héritier..." Cette règle a permis de régler sans difficultés toutes les successions depuis 1687. Elle a, peut-être, eu l'inconvénient inattendu, puisque parfois des cousins (toujours par les mâles) relativement éloignés du chef de famille défunt sont appelés à lui succéder, que depuis la disparition du Sultanat et de l'Empire Ottoman, entraînant la dispersion de la famille à travers le monde en raison de la loi d'exil, de nombreux imposteurs se sont prétendus chef de la dynastie. Depuis le décès en .1986 du prince Ali Vassip Efendi (arrière petit-fils du sultan Mourad V), le chef de la dynastie est actuellement (1991) le prince Mehmed Orhan Efendi, petit-fils d'Abdulhamid II et fils de Mehmed Abdulkadir Efendi. Il est curieux que les imposteurs prétendent tous descendre d'Abdulhamid II. 6 Cette bague est malheureusement perdue. (N) 20

asseoir en face d'elle èt se contentait d'observer mon visage; elle ne pouvait s'empêcher de m'embrasser. Que Dieu lui soit
If, miséricordieux disait-il.

Ma grand-mère Tirimujgân7 Cadine éfendi fut mère de deux princes impériaux et d'une sultanes. Son premier enfant fut Naïmé Sultane, qui mourut de la variole, à deux ans et demi, en mars 1843. Le deuxième fut Papa, et le troisième, le prince impérial Mehmed Abid Efendi, qui mouroten mai 1848, âgé d'environ un mois. Papa donna, à ma sœur Naïmé Sultane, et à mon frère Mehmed Abid Efendi, les noms de son frère et de sa sœur. Tirimujgân Cadine éfendi était célèbre, chez les kalfas9 du palais, par sa finesse, sa délicatesse et sa beauté. Celles qui l'avaient connue disaient qu'elle était une femme aux yeux d'un vert d'azur, aux cheveux très longs, châtain clair, au teint blanc diaphane, à la stature frêle, à la taille fine, avec des mains et des pieds très beaux. Les vieilles kalfas circassiennes de son pays disaient qu'elle était venue du Caucase et appartenait à la tribu Chapsih. Papa disait des jeunes filles de même origine qui étaient au palais qu'elles étaient de la race de sa mère. Notre malheureuse grand-mère mourut jeune, de tuberculose, alors que, pour changer d'air, elle séjournait au palais de Beylerbey. L'accouchement de trois enfants et, dans l'intelValle, quelques fausses couches, avec son corps frêle, l'avaient condamnée à cette maladie. TIest bien connu que les méthodes de traitement de l'époque n'étaient pas comme celles d'aujourd'hui. Le fait de choisir, pour changer d'air, un endroit comme le palais de Beylerbey, sur les bords du Bosphore, en est bien la preuve. Papa comparait les yeux de ma sœur Naïmé et mes mains aux yeux et aux mains de sa mère. Exactement comme pour ma grand-mère, nous ne connaissons les autres épouses de mon grand-père le Sultan Abdulmédjid que par ouï-dire. Les origines de ses épouses ne peuvent être sues que par les dames de service qui, au palais, se connaissaient de leur pays ou de leur village. Tout ce que l'on sait sur elles repose sur les récits de ces anciennes kalfas. TIn'y avait pas d'autres inscriptions ou enregistrements. De ces épouses, celles que nous avons connues sont Pérestoû Cadine éfendi, mère
7 TirimuJgân: "aux cils comme des flèches" (expression persane) 8 Sultane était le titre donné aux princesses ottomanes. 9 Kalfa: dame de service du palais (de l'arabe khalifat pris au sens de "suivante").

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adoptive de mon père, Serfiraz Hanoum10 éfendi, mère de notre
oncle paternel Suleyman Sélim Efendi, et Chayesté Hanoum éfendi, mère de notre défunte tante Naüé Sultane. Elles vécurent jusqu'à un âge avancé. Toutes les épouses de mon père étaient circassiennes11. n ne fut jamais ni 'ouï ni vu que des femmes grecques ou annéniennes fussent entrées au harem. Pérestoû Cadine éfendi, qui tint lieu de mère à Papa et l'éduqua après la mort de sa mère, reçut le titre de "Sa Majesté Impériale la Sultane Mère" quand Papa devint souverain. Même dans sa vieillesse, on voyait bien qu'elle avait été extraordinairement belle étant jeune. Comme toutes les épouses de mon grand-père, elle était circassienne, de la tribu Oubouh12. C'était une femme petite, mince, au teint blanc diaphane, aux yeux bleus, aux cheveux blonds comme l'or, aux mains et aux pieds fort beaux. Tout en étant d'une extrême gentillesse, elle apparaissait, par sa majesté et sa douceur, vraiment digne du titre de Sultane Mère13. Le visage lumineux de cette femme, sa gentillesse, sa fmesse, son élégance, imposaient au cœur de tous le respect et l'affection. Elle était aimée au suprême degré par tous les gens du palais. Elle parlait d!une voix hannonieuse, mais peu et doucement. Parce que Papa était persuadé que l'ingérence, dans les affaires de l'Etat, de la mère du sultan Abdulaziz et de celle du sultan Mourad ¥14, n'avait donné de bons résultats ni pour l'Etat ni pour la dynastie, le jour suivant son accession au trÔne, il alla baiser la main de sa mère adoptive: "¥ous ne m'avez pas lUIseul
10 Hanoum: appellation donnée à une dame de qualité. Les hanoums éfendis SerflIaz et Châyesté n'avaient pas été élevées au rang de Cadine par Abdulmédjid. (Châyesté = digne, Pérestoû ou piristoû = hirondelle, en persan) Il La Circassie est une région du Nord du Caucase, dont les habitants, les Circassiens, ou Tcherkesses, étaient de pure race blanche et réputés pour leur beauté. Avant d'être russe, la Circassie, comme la plus grande partie du Caucase, fit partie de l'empire ottoman. Les Circassi~ sont musulmans.(N) 12 La langue Oubouh a été étudiée par le philologue et historien français Georges Dumézil. Elle n'est plus parlée, en Turquie, que par quelques très rares personnes. 13 Le rang protocolaire de la Sultane mère correspondait à peu près à celui de la reine en France. Les épouses du souverain passaient après elle. 14 Abdulaziz était l'oncle, et Mourad le frère aîné d'Abdu lliamid.Les fms tragiques de ces deux sultans sont rappelées plus loin. 22

jour fait sentir que je n'avais pas de mère. Pour moi, vous n'avez aucune différence avec ma vraie mère, et votre rang est celui de Sultane Mère. Au palais, vous aurez tous les droits et les prérogatives d'une Sultane Mère. Mais Je vous conjure solennellement de vous abstenir totalement d'intervenir dans les affaires de l'Etat en prenant sur vous la protection de telle ou telle personne et en vous entremettant en faveur d'ambitieux avides de titres et de fonctions", dit-il. Jusqu'à sa mort, Pérestoü Cadine éfendi se confonna au désir et à la volonté de Papa. Ses autres cadines, ses ikbâls, et ses filles qui, par leur mariage, acquirent une maison en ville, suivirent toujours le chemin tracé par elle. Les jours de cérémonie, elle portait une robe d'étoffe somptueuse à quatre volants, portait sur sa poitrine les décorations15 des ordres de la Dynastie Ottomane, de la Compassion, et du Sultan Abdulmédjid, se coiffait, sur ses cheveux teints au henné, d'une toque en forme de colback, ornée de rares broderies semblables à de la dentelle, y fixait une épingle d'émeraude dite nDiadème de la Reine-Mère", et mettait à ses côtés des broches d'émeraudes assorties. Elle fixait deux des volants de sa robe par devant, et deux sur les côtés. Sur sa taille était posée une ceinture du même tissu, ou de châle. Elle avait à ses pieds <.teschaussures de chamois blanc. Au petit doigt de sa main droite, elle portait une bague avec un rubis de grand prix, et rien d'autre. Sur sa robe elle mettait une veste courte brodée d'or, ou boléro, qu'au palais on appelait "salta". En dehors des cérémonies, elle portait une longue robe orientale de bonne étoffe, à un seul volant, passait dessus un "salta" de même couleur, et mettait une toque brodée. Dans cet attirail, malgré son cotps petit et délicat, elle paraissait pleine de grâce et de majesté. Les affaires intérieures du palais étaient à sa charge. Mais la Sultane Mère ne voulait causer la moindre peine à personne ni s'ingérer dans les affaires, elle cherchait le droit et l'équité, et, très pieuse et croyante, passait son temps en prières. Elle était très bonne et vertueuse, et aidait les indigents et les personnes dans le besoin. Quand nous allions la voir, nous le faisions comme pour une visite au Souverain, et nous nous asseyions respectueusement en
15 Les principales décorations ottomanes étaient: l'Ordre de la Dynastie d'Osman, l'Ordre du Sultan Osman et celui du Sultan Abdulmédjid (Osmaniyé et Médjidiyé), et l'Ordre de la Compassion (réservé aux dames). 23

face d'elle. Elle nous donnait des conseils et. nous disait des choses aimables. Péresto11Cadine éfendi avait une maison à Matchka (quartier d'Istanbul). Le Sultan Abdulaziz la lui avait offerte autrefois. Cette maison est aujourd'hui une école. Trois jours avant son accession au trone, Papa y était allé, et ce fut de là qu'il partit pour le palais de Topkapi afin de recevoir les hommages traditionnels. Ma grand-mère aimait beaucoup cette maison. De temps à autre elle voulait y aller, mais, comme Papa voulait absolument qu'elle restât au palais, il ne lui en donnait pas la pennission : "Je vous en prie, qu'elle n'y aille pas", tel était le message qu'il envoyait. Chaque vendredi, Papa voulait beaucoup que sa mère adoptive a,ussi assistât à la cérémonie de la prière. Parfois ma grand-mère, après la prière, fuyait en cachette à sa maison. Quand Papa l'apprenait, immédiatement des aides de camp partaient du palais en voiture, et ramenaient ma grand-mère. Quand ma grand-mère était malade, elle aimait rentrer chez elle. C'est ainsi qu'un jour, elle y alla en cachette de Papa, et y mourut. Papa en fut très tounnenté et eut beaucoup de chagrin. Mais que peut-on faire contre la mort? En raison de cette mort, le palais garda longtemps le deuil. Nous sentîmes tous le vide qu'elle laissait. Pendant une semaine, la musique du palais ne joua pas. C'est ainsi que notre vénérée grand-mère16 se sépara de nous. On lut pour elle les prières des morts au Tekké (couvent) de Châzéli et. à la mosquée de Hamidiyé. A son décès, elle avait environ 80 ans. Mon père affecta à Ahmed Riza Bey, président de la Chambre des Députés, ce palais de ma grand-mère à Matchka, et lui fit don de tout le mobilier et de tous les effets. Je ne peux pas poursuivre sans raconter l'histoire que j'ai entendue au sujet du mariage de la mère adoptive de Papa, Pérestoû, quatrième Cadine éfendi, avec mon grand-père le Sultan Abdulmédjid, même si elle est un peu déformée par la légende, parce qu'elle conselVe une vérité historique. Esma Sultane, tante paternelle de mon grand-père le Sultan Abdulmédjid, et fille du Sultan Abdulhamid 1er,bien que vivant dans un grand luxe dans son somptueux palais du côté du vieil Istanbul, menait une vie triste, parce qu'elle n'avait pas pu réaliser
16 On remarquera qu'Aïché Sultane désigne la Sultane mère du nom de Grand-mère bien qu'elle fût la mère adoptive de Sultan Abdulhamid. 24

son désir le plus cher, avoir un enfant. A la fin, elle décida d'en adopter un, pensa prendre la fille d'une famille noble de la tribu circassienne Oubouh, put convaincre le père, et adopta un bébé blond, âgé d'un an, extraordinairement beau. Cette enfant était légère comme une plume, aux gestes gracieux et délicats, et on lui donna le nom de Pérestoû.Le mot, en persan, signifie "hirondellè". Bien que le mot persan exact soit "Piristoftu, comme au palais on avait fhabitude de défonner certains mots, il prit la forme de Pérestoû. Toutes les kalfas du palaisd'Esma Sultane rendaient à Pérestoû les honneurs dus à une jeune sultane, et l'aimaient beaucoup à cause de l'excellence de son caractère et de sa conduite. Esma Sultane accorda le plus grand soin à bien élever et instruire cette fille qu'elle adorait. Mon grand-père le Sultan Abdulmédjid, à l'époque où il n'était que prince impérial, avait l'habitude de rendre visite à sa tante et de lui tenir conversation, et continua ces visites après son accession au trÔne. Un matin de printemps, venu encore visiter sa tante, Abdulmédjid passa par le jardin du Harem, et vit Pérestoû, qui avait alors quatorze ans. La jeune fille, aux longs cheveux d'or répandus sur ses épaules, aux yeux d'azur, apparut soudain devant lui. Surpris et frappé d'admiration, Abdulmédjid demanda à cette fée qui elle était, mais celle-ci, qui ne connaissait pas le souverain, s'enfuit sans répondre. Abdulmédjid eut beau interroger les kalfas qu'il rencontra, il arriva auprès de sa tante sans avoir appris qui était cette jeune fille, mais manifestement distrait parce que son esprit était auprès d'elle. Esma Sultane, voyant son inattention, lui en demanda la cause. Le Sultan Abdulmédjid mentionna la fée. La tante sultane, tout en comprenant très bien la question, répondit: "Ce doit être une des filles à mon service", et elle appela toutes les filles à se présenter devant elle. Son idée en faisant cela était, dit-on, que le souverain aimerait peut-être une de ces jolies filles et renoncerait à Pérestoû. Mais voyant que le Sultan Abdulmédjid ne leur jetait pas un regard et prenait même une attitude attristée, elle ordonna à la première darne du palais: "Que Pérestoû apporte un café à mon lionI7!" Peu après, selon l'usage du palais, Pérestoû entra au milieu des kalfas, celle en charge du café à ses cÔtés, avec le plateau à

anse, versa de la cafetière le café dans la tasse posée sur une
17 "Mon lion", "ma lionne", étaient la façon dont les personnes âgées du palais s'adressaient aux sultanes et aux princes impériaux. (N) 25

coupe ornée d'émaux et de brillants18, et le présenta au souverain sur un petit plateau d'or. Selon l'usage, immobile à sa place, elle resta debout Jusqu'à ce que le souverain eftt fini son café. Après qu'elle eut -pris de la main du souverain la tasse et la coupe et fut sortie, tante et neveu restèrent en tête à tête. Alors Abdubnédjid, se jetant dans les bras de sa tante, dit que c'était elle la fée qu'il avait vue dans le jardinet la demanda à sa tante. Mais Esma Sultane dit: "Mon enfant! Cette Jeune fllleest ma fille. Depuis qu'elle a l'âge d'un an, je prends soin d'elle pour la donner àun grand personnage et lui faire une grande cérémonie de mariage. Je veux voir ses noces, je rai juré", dit-elle. Le souverain répondit: ttMa petite tante ! A qui de plus grand que moi la donneras-tu? Je la prendrai avec la cérémonie de mariage que tu veux. Je suis prêt à agir selon ton désir", et insista. La tante sultane fut convaincue. En Wle semaine le mariage fut célébré, par procuration, avec le cérémonial traditionnel, au palais d'Esma Sultane. Puis, une semaine plus tard, on fit monter la nouvelle mariée avec son voile, son diadème et sa robe rouge19brodée de perles, dans la voiture plaquée d'argent d'Esma Sultane. A l'époque, Abdulmédjid résidait au palais de Topkapi. Il accueillit la nouvelle mariée à la grande porte du Harem, en unifonne splendide, avec une aigrette à la coiffure. IlIa prit par le bras et la conduisit au salon impérial du palais. fi la fit asseoir à la place réservée à la nouvelle mariée, qui avait été décorée à l'avance. Les enfants de mon grand-père étaient alors petits. Les sultanes filles du Sultan Mahmoud et ses épouses encore en vie assistèrent au mariage, ainsi que les épouses des grands dignitaires. Sur le chemin suivi par mon grand-père et sa nouvelle épouse, on répandit des pièces d'or20. Au harem d'Abdulmédjid, il Y avait un orchestre de quarante femmes, habillées en hommes. Elles jouèrent21 des marches
18 Les tasses à café, minuscules, en porcelaine fine, n'ont pas d'anse et sont placées dans de précieuses coupes (en turc" zarf", qui signifie

enveloppe)en forme de coquetier.

.

19 Les mariées turques portaient traditionnellement une robe rouge. La mode des robes blanches en Turquie est une importation occidentale relativement récente. 20 Il était d'usage, aux grands mariages, de jeter et répandre des piécettes d'or au passage des mariés. 21 Les membres de cet orchestre, formé par des darnes de service du palais, portaient l'uniforme des musiciens impériaux. L'ensemble exista

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militaires. Les autres épouses du Sultan Abdulmédjid étaient aussi

présentes et répandirent des pièces d'or. Jusqu'au soir, on joua aussi de la musique orientale. Après les rafraîchissements fut donné le banquet. Ce fut au palais un mariage extraordinaire. Le soir, selon l'usage, on entra dans la chambre nuptiale. La sultane Esma posa un baiser sur le front des nouveaux époux et rentra chez elle en priant. Elle loua ainsi Dieu qui lui avait pennis de voir les noces de sa fille. De cette façon les désirs de mon grand-père et de nIa grand-tante devinrent réalité. Pérestoû Cadine éfendi, qui avait un caractère aussi admirable que son physique, vécut toujours modestement, mais avec dignité, compassion et générosité. Bien que Dieu ne lui eût pas donné d'enfant, elle servit de mère à Papa, comme je rai raconté plus haut, et s'éleva ainsi au rang de Sultane Mère. J'ai eu souvent le bonheur de baiser la main de cette digne mère et de recueillir sa bénédiction. Elle repose dans le mausolée privé qu'elle s'était fait élever à Eyup pendant sa vie. Elle avait fait faire jusqu'au drap mortuaire de son cercueil. Pendant qu'elle faisait construire son tombeau, Papa voulut raider mais elle ne l'accepta pas et dit: "Je préparerai moi-même ma demeure éternelle; que ses mérites et ses défauts soient les miens." Tirimujgân Cadine, ma vraie grand-mère, aimait son fils, c'est-à-dire mon père, avec une affection et une passion extrêmes. La malheureuse mère, qui souffrait d'avoir perdu une fille, se consacra à son fils, et, se sachant atteinte d'une maladie incurable et pensant qu'elle ne verrait pas le mariage de son enfant chéri, faisait tout ce qui était en son pouvoir pour le rendre heureux. Dans ridée qu'il pourrait régner un jour, dès sa petite enfance elle lui fit de riches cadeaux et lui prépara même du mobilier. Papa, tant à l'époque où il était souverain que plus tard, jusqu'à sa mort, disait de son plateau à café et de sa salière, tous deux en or : "Souvenirs de ma mère". Ce plateau, le cafetier-chef Ali Efendi, comment cela se fit-il ?réussit même à remporter à Salonique. Pendant la maladie de sa mère, Papa allait chaque jour la voir au palais de BeyleIbey, puis retournait au palais de Do1mabahtché.

jusqu'aux derniers moments du règne de mon grand-père. Ces dames prenaient des leçons privées de professeurs italiens. et travaillaient dans la salle de musique du palais. A cette époque la musique italienne était très en faveur au palais.(A) 27

Tirimujgân Cadine, pendant les visites de son fus, mettait à ravant de son lit, sous le couvre-lit de velours rouge, une bourse de pièces d'or d'un quart de livre et une bourse de piastres d'argent, et disait: "Voyons, mon lion, que trouveras-tu sous ce coussin 1ft Lorsque Papa trouvait l'argent, il en avait une grande joie, et la ma1heureuse mère, qui savait que son amour pour son fils chéri resterait inassouvi, cherchait à le distraire, et ne pouvait alléger les peines de son cœur qu'en voyant la joie de son fùs. Le jour suivant, elle était toujours dans l'attente de revoir son fils,
retourné entre temps au palais de Dolmabahtché.

Cela continua ainsi jusqu'à la mort de sa mère. Le ma1heur sUlVintet éclata. Bien qu'on lui eût un peu caché la mort de sa mère, Papa le comprit peu à peu et ressentit une profonde douleur (1853). Environ un mois plus tard, mon grand-père, sachant que Papa n'était pas d'âge à gérer ses biens et ses avoirs, et considérant qu'il avait besoin d'une mère adoptive pour ne pas être seul et abandonné, choisit la plus précieuse panni ses épouses, Pérestoû, quatrième Cadine éfendi, réputée au palais par sa piété, son sérieux et sa noblesse de caractère. Une raison aussi fut le fait que Pérestou Cadine éfendi n'avait pas eu d'enfants. Mon grand-père appela un jour Papa dans sa chambre, le fit asseoir devant lui, et, après lui avoir donné de nombreux conseils, le prit sous la pèlerine qu'il portait et ramena à l'appartement de la quatrième Cadine. En entrant dans sa chambre: "Regarde, ma Cadine ! Je t'ai apporté un bel enfant" dit-il en sortant Papa de dessous sa pèlerine. najouta, pour Papa : "A partir d'aujourd'hui, voici ta mère. Baise sa main, mon fils." il dit alors à la Cadine éfendi : "Après Dieu, c'est à toi que je le confie", et lui fit embrasser son fils adoptif. n lui recommanda d'obéir à sa mère. LaCadine éfendi embrassa Papa, le serra sur son sein, et depuis ce jour, elle s'occupa de lui avec la véritable passion dime mère et l'éduqua avec beaucoup de soin. Papa resta toujours attaché à sa mère adoptive, de l'amour qu'il aurait eu pour une vraie mère, et, jusqu'à sa mort, ne négligea jamais de lui présenter ses respects. En parlant d'elle, il disait: "Si Maman n'était pas morte, elle n'aurait pas pu s'occuper mieux de moi It. Quelque temps auparavant, était morte Duzdidil22 Hanoum éfendi, mère de notre tante Djémilé23.Djémilé Sultane était restée
22 Duzdidil : expression tirée du persan et signifiant "voleur de cœurs It. 23 Djémîlé, mot arabe, signifie "jolie, gracieuse It. 28

sans mère à l'âge de trois ans. Mon grand-père l'amena également à Pérestoû Cadine: ftVoici que je t'ai amené aussi une fillefl,ditil en la lui confiant. Ces deux frère et sœur grandirent dans la même maison, et passèrent ensemble leur enfance. Panni ses compagnes, c'était Pérestoû Cadine éfendi que notre grand-mère Tirimujgân Cadine aimait le plus; elle faisait toujours ses éloges. Ellene pouvait évidemment pas savoir que son fils chéri, sur qui elle tremblait tant, deviendrait un jour le fils adoptif de cette compagne aimée. Que peut-on dire sur la Providence...

Comment vivait mon père
n avait l'habitude de se coucher et de se lever tôt. Le matin, il se levait avant le soleil et allait à la salle de bain24 se baigner. fi avait fait installer un sofa dans la salle attenant à l'extérieur de la salle de bain. Là, il s'asseyait, s'habillait, faisait sa prière du matin dans ce lieu modeste, puis y prenait son petit déjeuner. A cause de son habitude de prendre un laxatif avant de se lever du lit, il faisait un petit déjeuner très léger. Avant d'être malade, pendant des années il prit de la magnésie. Après sa maladie, il prit de la poudre de séné, mélangée à du sucre en poudre. n la buvait dans un demi-verre de lait mélangé avec de l'eau minérale. Il utilisait de l'eau minérale de Tchitli. Après sa maladie, sur la recommandation du professeur Bergmann, il fit venir d'Allemagne de l'eau de Frederik. Après ce lait étendu d'eau minérale, il buvait son café, fumait sa cigarette, puis allait directement au Harem, et, de là, à la Petite Chancellerie, s'asseyait à sa table et demandait le pacha Premier Secrétaire. Là, il s'occupait des affaires de l'Etat, jusque vers onze heures. Quand le déjeuner était prêt, il passait au Harem, et s'asseyait pour manger avec Maman. Après le déjeuner, il s'étendait sur sa chaise-longue, dans sa chambre à coucher, quinze ou vingt minutes, puis se levait, et, pour tenniner les affaires restées du matin, passait à la Petite Chancellerie et recommençait à travailler.
24 Le sultan Abdulhamid avait une salle de bain à l'occidentale. (N) 29

Pendant ces travaux de l'après-midi, il recevait le Premier Secrétaire, ou bien le Second Secrétaire, ou quelques-uns des ministres. Ces travaux duraient jusqu'au soir. Lorsqu'il se sentait très fatigué, ou avait peu de travail, il passait au Harem, et c'est alors qu'il parlait avec les personnes de sa famille qu'il désirait voir. Parfois il lui arrivait de nous appeler et de nous faire jouer devant lui du piano ou d'un autre instrument Le soir, après le repas, le plus souvent il sortait dans les jardins, s'y promenait avec les pachas et les grands dignitaires, et parfois passait au Harem. Quelquefois., il travaillait dans son ébénisterie ou dans sa bibliothèque. Lorsqu'il avait beaucoup de travail, il lui arrivait de rester à la Chancellerie jusqu'au milieu de la nuit Quand il n'avait pas de travail, il se retirait dans sa chambre à coucher dès la prière de la nuit. Il envoyait alors à Maman une dame du palais et lui ordonnait de venir. Maman, en tenue de nuit, allait à l'appartement de Papa, et ils passaient la nuit ensemble. C'est par une exception aux usages que, pendant vingt années de son règne, il mangea chaque soir avec Maman et resta ensuite avec elle. il recevait ses autres épouses en leur fixant l'heure et le moment Papa était très attaché au temps et à l'heure. Je puis dire qu'il avait fixé une heure pour chacune de ses occupations, et qu'il vécut ainsi une vie droite et unifonne. Quand Papa allait se reposer, un profond silence s'étendait sur le palais. On n'entendait plus les rires dans les jardins, on ne jouait plus de piano ni ne faisait jouer les gramophones, on ne faisait ni bruit ni tapage. Chacun s'abstenait d'élever la voix, de peur que le son ne parvînt aux appartements de Papa. Le soir, on laissait dans sa chambre de la citronnade, du sirop de groseille ou de grenadine. Certaines nuits il en buvait. Souvent, après son coucher, il se faisait faire la lecture. Ceci concernait uniquement sa vie privée, et se faire lire et écouter des livres était la chose la plus innocente du monde. Il expliquait ainsi son habitude: "Mes principales distractions sont d'écouter de la musique et de travailler dans mon ébénisterie. Ce n'est que lorsque je me distrais ainsi que je. ne sens pas ma fatigue. Bien que dans ma jeunesse je me dépensais physiquement, maintenant je mène une vie inactive. Pour me soulager du poids des affaires qui m'occupent le jour, orienter mon esprit dans une autre direction, chasser mes pensées et donnir tranquillement, je me fais lire des

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livres, chaque nuit, dans ma chambre. J'en écoute la moitié, et m'enfonce dans le sommeil sans entendre la seconde moitié. C'est mon somnifère. Je ne me fais pas lire d'œuvres sérieuses, de crainte que mon esprit ne sty retienne et que mon sommeil ne disparaisse complètement. C'est pourquoi je fais traduire d'innombrables romans". Et il ajoutait en riant: "Pendant mon enfance, ma nourrice me chantait des berceuses. Maintenant les livres qu'on me lit font Ie même effet It TIse faisait faire la lecture après son coucher. Un paravent était placé au pied du lit. Le lecteur était Ismet Bey, premier Maître de la garde-robe, qui était aussi son frère de lait. Assis derrière le paravent et devant la porte de l'appartement des hommes, il lisait jusqu'à ce qu'il sentît que Papa s'était assoupi. n se levait alors et sortait en silence. La deuxième dame du palais, qui devait donnir devant la porte côté Harem, la fennait alors à clef. Plus tard, les lecteurs furent Hadji Mahmoud Efendi et le secrétaire du chiffre, Assim Bey. Après la mort de ce dernier, cette habitude fut supprimée. La nuit, la deuxième dame du palais ainsi que deux autres de sa suite dormaient devant la porte du Harem, tandis qu'un. "compagnon"25 de selVice, le Conservateur des tapis de prière Izzet Efendi, et Mehmed Bey, commandant du régiment Seughutlu26,dOImaient devant la porte côté Sélâmlik, ou appartement des hommes. Les adversaires de Papa ont raconté n'importe quoi sur les lectures qu'il se faisait faire la nuit dans sa chambre. Les hommes

sont calomniateurs. Ils ne se gênent pas de raconter, en les déformant, les choses qu'ils savent ou ne savent pas. Une des calomnies à propos de Papa était qu'il croyait à la sorcellerie et aux superstitions. Quel besoin avait Papa, monarque absolu, de
25 On appelait "musahib" (prononcer "moussahib"), dont l'équivalent le plus proche est" compagnon", ou, mieux, "gentilhomme compagnQn", les eunuques chargés du service privé du souverain, probablement parce qu'ils avaient le droit de lui adresser la parole. Contrairement à ce qui a pu être raconté en Europe, à l'époque d'Abdulhamid, il n'y avait, ni au palais, ni au service d~ la famille impériale, d'eunuques de race blanche. Tous étaient de race noire (soudanais ou éthiopiens). (N) 26 Le régiment Seughutlu était un corps d'élite composé de soldats recrutés dans la région de Seughut (près de Brousse), d'où était originaire la dynas tie ottomane.

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faire jeter des sorts ? Pourquoi et sur qui aurait-il jeté des sorts? Papa, au contraire, n'était rien d'autre qu'un musulman possédant une foi religieuse droite et complète. fi faisait ses cinq prières quotidiennes et lisait le Saint Coran. Dans sa jeunesse, il était entré dans l'ordre mystique ChâzélL Il racontait, comme une anecdote, qu'il allait continuellement dans les mosquées, que pendant le mois du Ramadan il priait à la mosquée de Suleymaniyé, et faisait de menus achats aux éventaires, ouverts à ces périodes près de la mosquée. Cestainsi qu'un jour où il y priait, il fit connaissance d'un vénérable cheikh du nom de Hamza Zâfir Efendi, devint son ami,et ainsi adhéra à cet ordre mystique. De même, il adhéra aussi à l'ordre mystique Kadiri, par l'intennédiaire d'Abdullah Efendi, grand cheikh du couvent de Yahya Efendi. Le cheikh Hamza Zâfir Efendi était un personnage vénérable. Au palais, tout le monde le respectait. Quand, dans le pays, il y avait une épidémie, on lisait au couvent des textes comme le Bouhart Chérif270u Hizb-eI-Bahr28. Papa avait fait imprimer spécialement le Bouhari Chérif et en avait fait cadeau à tous les pays musulmans et à toutes les mosquées. Je possède encore l'exemplaire dont il m'avait fait cadeau et qu'il m'avait laissé en souvenir. Il donna aussi un exemplaire de cette édition à chacun des autres membres de sa famille. Papa voulait beaucoup que chacun fit ses prières quotidiennes et allât régulièrement aux mosquées. Dans les jardins privés du palais, on faisait cinq fois par jour les appels à la prière. Papa avait une expression: "La religion et la science", disait-il. "ll est licite de croire à chacune d'elles". Quant à Aboulhuda29Efendi, il faisait partie du même ordre mystique que Papa. Papa, le sachant un homme intelligent,
27 Bouharî Chérif: Dits et traditions du Prophète, recueillis par l'imam Bouharî. Livre le plus vénéré après le Saint Coran. (N) 28 Hizb-.el-Bahr: prière composée par l'imam Châzéli, fondateur de l'ordre mystique qui porte son nom. Selon la tradition, il avait composé cette invocation lorsqu'un navire '~àbord duquel il voyageait tomba en panne de vent. Dieu l'ayant agréé, le navire put continuer sa route, et son capitaine, chrétien, se convertit à l'Islam. (N) 29 Le cheikh Aboulhuda Efendi (1850-1909) naquit en Syrie, à Khan Sayhoun, aux environs de Maarr-ul-Nouman, et reçut son éducation

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