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Chronique touareg (1680-1701)

De
286 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 291
EAN13 : 9782296338500
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CHRONIQUE TOUAREG (1680 - 1701)
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Un guerrier voilé de rouge

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@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5307-4

Jean-Pierre Gounnelon

CHRONIQUE TOUAREG (1680 - 1701)
Un guerrier voilé de rouge

Tome 1

Editions L'Harmattan 5-7, me de l'Ecole-Polytechnique
75005 Paris

L'Harmattan INC 55, me Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y

AVANT-PROPOS

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Le Mali et le Niger actuels sont le théâtre de ce récit. Au nord, le désert. Au sud, le pays des noirs, "Bilai ai Soudan" comme disaient les arabes. En 1700, ces régions vivent une période de guerres incessantes entre royaumes et sultanats. Les alliances se font, se défont. L'ami du jour est l'ennelID du lendemain. C'est le Inoyen âge africain. Le Gober, le plus gueITier des sept états haoussas, n'est pas, lui non plus, à l'abri de ses turbulents voisins. Sa cavalerie l11ailléeet caparaçonnée nepatvient pas toujours à repousser les Songhaïs et les Zarmas de l'ouest, ni les troupes organisées du Bomon, à l'est. Le héros de cette histoire naquit vers 1680 et vécut près de cent ans. Rarissime à l'époque. Surtout lorsqu'on est guerrier. Dan Bouzou fait partie du peuple de ceux qui parlent le t81nasheq, les Kel Tamasheq, itnproprement appelés Touaregs, du mot arabe twarig. Sa confédération est celle des voiles rouges. On les nommait les gens du Takorat, les Kel Takorat. Bien qu'il s'agisse d'un récit picaresque, cette chronique se déroule dans un contexte historique et ethnologique rigoureusetnent précis. Seuls, l'approche des péripéties et les caractères du héros et de ses compagnons sont de mon interprétation. Aussi surprenants que puissent paraître certains faits relatés ici, ils n'en sont pas moins authentiques.

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LES PRINCIPAUX PERSONNAGES

marabout musuhnan de la confédération. - AMIR: fils de Mouloud, ami d'enfance de Dan Bouzou. - AKHANOUK: oncle de Babloulick;~~: devient chef de la famille de Dan Bouzou. - BABLOULICK: femme principale de Dan Bouzou. -BAJJ: fils du chef des Makawas (haoussa). - BOGHAD: guerrier dresseur de chmneaux. - BOUBAKAR: riche marchand, ami de Yaya (haoussa). -DAKARA: esclave affranchie, grand-mère de Dan Bouzou. - DRISS: forgeron de la confédération, batteur attitré du tambour. - ETTEKOA: premier amour de Dan Bouzou. - MAHAMAN: noble haoussa, ami et associé de Dan Bouzou. - MOHA: beau-père de Dan Bouzou. - MOULOUD: aménokal (chef supérieur de la confédération). Dirige cinq tribus. - MOUSSA et ENT AYENT: nobles Kel Gress, fils d'aménokal. - OUMAROU: esclave de Mouloud. - TCHITUWON: troisième épouse de Dan Bouzou, fille du roi
Ouban Atchi.

- AMAST ANE:

- TENERT:

prisonnier, puis ami de Dan Bouzou (Peul). Deviendra

chef de guerre. - YAY A: grand-père de Dan Bouzou, guide caravanier. - YKLOW: chef d'une tribu éteinte, rallie les Kel Takorat.

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-y ARDADA:

deuxième épouse de Dan Bouzo~ musulmane Peule.

LES PERSONNAGES HISTORIQUES.

-ABDUL

KADRI:

roi de Kmfaette (actuellement Birnin Konni).
] 700.

- AGABBA: sultand'Eguedech(actuellementAgadès),en

AKEL: fûs de Maïguitty. En 1700 chef de guerre, puis 40ème roi de Gober. Nommé vers 1704. - BABA: cbefmilitaire de Tessaoua. Tribu Tazar. - HADARI: fils de Soba , 41ème roi du Gober. Régna de 1734 à 1764. BAOUA JAN GORZO:.fils de Bab~ 43ème roi du Gober. Régna de 1776 à 1784 - BOUKAR DJERMAKOY: roi des Zannas de Kobi et Dosso aux environs de 1700. - DAMBO, SARKIN DAREY: sultan de l'Ader en 1700. - DAN GOUDE: fils de Babari, 42ème roi du Gober. Régna de 1764 à 1776. - HANGA et DAOUDA: frères, rois du Dendi en 1700. - MAMARI BITON COULIBALI: 1er roi des Bambaras de Ségou. - MAÏGUITTY: 34ème roi du Gober, père de Soba, Ouban Atchi et Akel. Vers 1670. - MOHAMED OUBAN SARKI: premier roi sossébaki, vers 1704. - OUBAN ATCm: 39ème roi du Gober. 1700. OUR LIMET: aménokal des Ioulliminden en 1700. OUSMAN DAN FODIO: Grand lettré de race peule, conseiller du roi Baoua, avant d'islamiser par la force tous les royaumes haoussas, puis d'éliminer le roi Youmfa. - SOBA: 38ème roi du Gober. Aux environs de 1690. - TASSO: sultan des Arewas et des Maouris. - TAW A: 1ère reine du Gober. Date inconnue. - YOUMFA: neveu de Baoua, 46ème roi du Gober.

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Au palais d'ALKALAOUA

Baoua JAN GORZO aimait se rendre sur sa terrasse avant le lever du jour. De cet endroit, il dominait toute la ville et pouvait vérifier si ses ordres avaient été exécutés. Ce matin-là, contrairement à ses habitudes, il se sentait tout émoustillé. La nouvelle concubine qu'on venait de lui offrir n'y était sans doute pas étrangère. D'un geste, il congédia son homme lampe, le Maï Fitilla, chargé de l'éclairer dans tous ses déplacements nocturnes. Héritier de l'une des plus grandes traditions du royaume, ce notable se devait d'être discret. Intime du roi, il l'accompagnait chaque soir jusqu'à la case de l'épouse retenue pour la nuit. Et lors de ces longues veilles devant la porte, la lampe à huile d'une main, le sabre de l'autre, il lui arrivait d'entendre bien des secrets. Mais, il ne les répétait pas. Et pour cause. On lui avait coupé la langue. Connne on l'avait fait à son père, à son grand-père et à tous ses ancêtres, depuis qu'ils servaient les rois du Gober. Les portes de la ville fortifiée venaient de s'ouvrir et Baoua assista à la ruée des commerçants et artisans qui se dirigeaient vers la place du marché. Ils étaient nombreux ce matin. Les taxes prélevées seraient plus importantes que de coutume. Au fait, il fallait qu'il pense à établir un nouvel impôt sur les ânes, les chevaux et les chameaux. Mais la raison de la présence journalière du roi sultan sur le toit du palais était toute autre. Il venait de faire mettre en place une troupe d'esclaves de propreté, annés d'une pelle et d'une calebasse. Leur rôle Il

était de parcourir les rues pour y ramasser le crottin de tous les animaux qui traversaient la vine. Et chaquetnatin, il examinait leur travail, caché derrière le mur. Aux yeux de Bao~ il étaitprirnordial qu'avant l'arrivée des courtisans, des Ininistres et de l'année des chefs de village, la place soit vierge de tout excrément. Il avait eu l'idée de les équiper de la sorte en visitant le puissant royamne voisin, connu pour son raffmement. De là-haut, il voyait aussi le quartier de ses femmes qu'il allait bientôt falloir agrandir. Il ne savait pas trop le nombre de ses épouses. Il en avait certainement plus de trente, sans compter celles héritées de son père et de son frère, tous deux morts au combat. TIconvenait d'y ajouter les concubines. Les plus âgées y vivaient avec leur famille et il respectait scrupuleusement ces liements tribaux. C'est le moins que l'on puisse faire pour des reines veuves. Mais la place, où la trouver ? TIavait bien une idée à ce sujet. S'il révoquait le premier ministre, le galadima et l'expédiait en exil dans son village d'origine, il récupérerait l'énonne concession qui jouxtait le palais. De quoi y construire dix grandes cases et une trentaine de paillotes supplémentaires. Oui. C'est ce qu'il fallait faire, dès demain, lors de la réunion du conseil des neufs sages. Dès demain, car aujourd'hui, il recevait son grand ami, celui qu'il appelait Père. TIserait là, dans une heure sans doute. On s'occuperait plus tard du premier ministre. Il serait facile de le déjuger. De le soumettre au supplice du bistournage, sur la place, devant tous les chefs et de le déposséder en public. Après tout, il n'était pas de sa tribu. - Dépêche deux de tes hommes à la rencontre de mon invité. Deux officiers et veille à ce qu'ils soient en grande tenue. D s'adressait du toit, au chef des dogari, son responsable de la police. - Et puis, aussi, renvoie les chevaux que je vois là, aux piquets d'attache. - Mais puissant roi, il s'agit de l'escorte du Sarkin Darey, le roi sultan de l'Ader. - Renvoie-le. Je veux que la cour soit vide à l'arrivée de mon ami. Va et dis-lui qu'il revienne demain pour l'audience. A travers le moucharabieh de banco qu'il avait spécialement aménagé à cet effet, il observa alors le notable en discussion avec les puissants personnages venus pour le conseil. Le visiteur semblait 12

insister, mais en vain. Le chef de la police préférait ne pas prendre le risque que sa tête ne traverse la ville au bout d'une lance, parce qu'il avait désobéi. Et le roi vassal fmit par monter en selle, en s'efforçant de rester digne devant l'inflexible fonctionnaire. Au même moment, Baoua vit les deux officiers revêtus de cottes de lnailles, aux chevaux caparaçonnés, traverser la cour vide, au grand galop, la longue lance en avant. Leur tissu matelassé et leur plumet à lambrequins verts et rouges avaient fière allure. Le projet de lever un nouvel impôt pour changer les équipements avait mécontenté quelques chefs. Peu importe! Ceux qui avaient refusé de payer ne protesteraient plus jamais. Oui, en vérité, ces tenues étaient belles et dignes d'un grand roi, le Sarkin Gober, le sultan Baoua Jan Gorzo. Le vieil esclave muet, chargé de l'habillement, n'attendait plus que les ordres de son maître et il désigna le soleil, comme pour faire remarquer l'heure. Baoua, qui l'avait toujours vu au palais, aimait bien cet homme hérité de son père Babari. L'ancien souverain l'avait pris à son service, il y a de cela bien longtemps, après avoir vérifié qu'il était réellement infinne de naissance. C'est une utile précaution lorsque l'on veut préserver son intimité et ses secrets. Monte mon banc d'argile et installe les peaux, ici même. Nous serons très bien sur la terrasse. Il s'agissait du trône royal. Une banquette ajourée et recouverte de fourrures mouchetées, dont le principal avantage est qu'on pouvait la garnir de braises, lors des audiences, à la saison froide. Quant aux peaux, elles n'étaient que des cuirs de vache au poil rare, mité par les incessantes allées et venues des courtisans. Les vastes dépouilles d'éléphants ne quittaient jamais la salle d'audience, dans la grande pièce du palais. - Fais venir le chef de la police ainsi que mon favori et apportemoi mes vêtements. Pendant que l'esclave s'occupait de l'intendance, le roi tint à jeter un dernier coup d'oeil sur le quartier des femmes. Il avait bien les eunuques pour veiller à ce que tout se passe bien, mais tout de même, il fallait s'en assurer. L'aménagement de la terrasse tenniné, le vieil homme entreprit de maquiller le roi. D'abord le crâne, qu'il rasa sans toucher à la mèche que Baoua portait sur la nuque. Ce fut ensuite le tour des narines, dans lesquelles il entra une petite tige lancéolée, pour supprimer les poils

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rétifs. TIpassa ensuite un léger trait d'antimoine sur les paupières et une poudre blanche sur les larges balafres tribales qui défiguraient le souverain. Le takin kaza, la marque de poule que l'on fait à tous les héritiers du royaume, reçut un soin particulier. Cette cicatrice en fonne de patte de volatile, gravée dans la chair, à la commissure des lèvres, devait être visible de tous. L'esclave y frotta un peu de graisse, puis de la poussière de kaolin. Restait le turban, que Baoua aimait porter la mentonnière lâche, pour ne pas masquer ses scarifications. TIallait rester torse nu, n'ayant pas d'obligation de toilette devant son visiteur ami. Le serviteur lui apporta ses ceintures de gris-gris, lui ajusta son pagne de cuir et se recula pour juger du résultat. Ah, il manquait les deux bracelets royaux, l'un d'argent, l'autre de cuivre, les insignes du pouvoir et la longue queue de cheval montée en chasse-mouches. - Toi, chef de la police, envoie tes hommes prévenir qu'aucun tambour ni tam-tam ne doit jouer, tant que mon visiteur sera là. Qu'ils aillent sur le Inarché, dans les rues et que chacun soit averti. Va. Tout le monde, du moins la noblesse de la cour, savait que l'invité ne supportait aucun tambour, sauf le sien. Et toi, Danmori, mon favori, as-tu prévu le palanquin ? - Oui, puissant roi. Tout est prêt. Il ne reste qU'1U1e izaine de d gardes dans la cour. Ils se tourneront vers le mur dès que l'homme arrivera. J'ai donné des ordres. Quant aux deux esclaves que je guiderai moi-même dans l'escalier, ils seront masqués et je ne verrai rien non plus. A peine avait-il terminé sa phrase, qu'on entendit un lourd et grave battement, à l'extérieur de la citadelle. Le guetteur, là-haut sur la muraille, fit résonner la grande trompe qui annonçait une arrivée importante et Baoua se précipita pour assister à ce spectacle qu'il aimait tant depuis son enfance. Le gros tambour de commandement, l'ettebel, ouvrait le cortège entre les deux chameaux de tête. De magnifiques animaux blancs, aux yeux bleus. Les deux forgerons frappaient la peau à tour de rôle, au rythme si particulier, qui voulait diré " nous avançons, écartez-vous,

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nous avançons"

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Suivait un homme seul et sans annes, certainement très âgé. Une dizaine de gardes, à larges boucliers en peau d'oryx, armés de lances de fer, terminaient la marche. Ces guerriers étaient des Kel Tamasheq, mais, chose curieuse, ils portaient tous des voiles écarlates et des 14

coiffures de feutre, rouges également, d'une coudée de haut, ornées de plaques d'argent. Les deux hommes battirent l'ettebel jusqu'aux pieds du palais et donnèrent le signal de baraquer. Puis ils se dirigèrent vers celui qui les suivait et lui tendirent une lance dont il se servit comme d'une canne pour descendre de selle. Il y parvint avec beaucoup de mal, mais seul, sous le regard attentif de ses compagnons. Baoua fit un tour sur lui-même, pour bien vérifier que personne ne regardait le visiteur. NOD.On lui avait obéi. Les archers placés sur les créneaux tournaient le dos à la scène. Le héraut de l'entrée également. Il ne leur était pas recommandé de désobéir, mais il valait mieux vérifier. ! Tu ne sais pas pourquoi personne ne doit voir mon ami, dit le roi au vieil esclave muet. Non, tu es trop bête. Je peux te le dire, tu ne le répéteras pas. Depuis quelques années, tu ne l'as pas rencontré. Il a vieilli et ne peut plus monter mon escalier. On doit le porter en palanquin. Il supporte mal son infinnité. Maintenant, laisse-moi. Dans quelques minutes tu feras monter mon neveu Youmfa et les hommes qui attendent. Ainsi que mes griots. Le Kel Tamasheq, dans sa chaise, fit son entrée sur la terrasse, précédé du Danmori dont le regard fixe trahissait l'inquiétude de commettre une bévue. Il avait d'ailleurs descendu la partie frontale de son turban jusqu'à la racine du nez, pendant qu'il guidait les porteurs masqués. Baoua, lui-même de dos, ne se retourna que lorsque le visiteur lui adressa la parole - Sultan, mon ami, as-tu bien donni? Comment vas-tu? Je suis heureux de te voir. Les salutations durèrent plus longtemps qu'à l'accoutumée. Tout y passa. La santé, le fils aîné, les femmes, la parenté, le bétail. Et les deux amis furent heureux de voir que tout, absolument tout, allait bien. L'homme, appuyé sur sa lance, droit comme un jeune guetTier, n'était pas de ceux à qui il est aisé de donner un âge. On ne voyait rien de son corps, si ce n'est une fente de la largeur d'un doigt au niveau des yeux et deux mains squelettiques, à la peau claire, presque blanche. Même ses pieds disparaissaient sous des étuis de cuir. - Ton voyage a été fatiguant. Et ce n'est pas prudent de l'avoir fait. Je t'avais proposé de venir te chercher en chaise portée. Personne ne faurait vu.

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- Non, Baoua, c'est sans doute la dernière fois, mais je voulais faire encore le trajet. Je resterai ici jusqu'à ce que nous puissions tenniner notre travail. Cinq ou six jours peut-être. Je n'étais pas revenu depuis que tu as succédé à ton ftèreDan Goudé. Un homme courageux, que j'aimais beaucoup. Le Danmori, l'inf'ame courtisan, vint à son tour dire bonjour au vieil homme, cassé en deux et sans le regarder, bien qu'il en ait maintenant le droit. Puis il installa la selle de chameau transfonnée qui servait de siège à l'illustre invité et à lui seul. Lorsqu'il se fut assis, plusieurs hommes vinrent le saluer. Les conteurs du roi, qui le connaissaient tous et plusieurs marabouts musulmans. Chose inhabituelle, il n'y eut aucun chant de louange, aucun lamento. Le sultan l'avait interdit. Pas de tam-tam non plus. Le visiteur détestait le bruit. Après la distribution des noix de kolas, le chef des bardes du palais fit une nouvelle entorse au protocole et prit lui-même la parole, imbu
de sa tâche.

- Dan Bouzou, je te présente les gens ici réunis. Tu nous connais, nous les griots. Les autres sont tous des lettrés. Il écriront ce que tu leur diras. Il savent qui tu es, bien que certains d'entre eux viennent de très loin. Mallam Abdou vient de Kano, Mallam Moussa de Sokoto, Mallam Oumarou professe à Gao. Il sont tous des savants. Quant à toi, Je plus jeune, je ne te connais pas. Qui es-tu ? - Je me nomme OusmanDan Fodio. Je suis précepteur du jeune prince et le premier ministre m'a demandé de me joindre à vous. Si je peux vous aider. Le jeune homme, ocre de peau, était sans doute un Peul, pensa le vieil homme. Peul ou pas, il avait le regard vif et intelligent. Plus que les noirs. En revanche, il semblait être très arrogant car il fixait ses interlocuteurs en parlant. Quelle impolitesse! Ousman Dan Fodio, dit le griot, connais-tu notre illustre invité? - Non. Qui es-tu noble seigneur? Pardonne-moi, je ne suis pas ici depuis longtemps. - Je suis Dan Bouzou, aménokal de la confédération des Kel Takorat. J'ai entendu parler de toi. Tout le monde te connaît. Le Soudan tout entier parle de toi et de tes courageux compagnons. Tu as été conseiller de plusieurs rois du Gober et tu es aussi célèbre qu'eux. Pardonne mon ignorance. Je suis misérable.

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Intelligent mais fourbe, pensa le vieillard. Le genre d'homme dont il avait appris à se méfier. Un courtisan à l'élocution sibilante. Celle des lettrés Peuls. Le chef des chanteurs de louanges expliqua l'objet de cette réunion. Il y a quarante cinq ans, le roi Akel avait ordonné que l'on tienne une chronique du royaume de Gober. Les griots royaux avaient alors raconté leurs souvenirs à des lettrés qui les transcrivaient en arabe. C'est ainsi que fut écrit le livre du pays, le litafi.Les autres souverains continuèrent l'oeuvre entreprise, dont Baoua était maintenant le dépositaire. Mais, dans cette monographie, manquait un élément important. La guerre contre les royaumes songhaï et zanna, qui avait eu lieu soixante-dix-sept ans auparavant. Elle avait extenniné des tribus entières. Le seul participant digne de foi et acteur de cette effroyable tuerie, encore vivant, était sans doute Dan Bouzou, l'aménokal. Ayant participé à ce carnage, il acceptait de raconter cette période de règne à son ami le roi sultan. Lorsque Baoua était enfant, il aimait questionner son vieil ami sur ses exploits guerriers et la façon de vivre à cette époque. Mais jamais ils n'avaient évoqué ce massacre qui restait dans tontes les mémoires. On en parlait encore, lors des veillées. La manière de procéder serait la même que d'habitude, depuis quarante cinq ans. Depuis l'élection de feu Ake1. Elle avait fait ses preuves. Le vieillard allait raconter son histoire devant les griots royaux à la fabuleuse tnémoire. Les lettrés écriraient ce qu'ils entendraient et si leur main ne pouvait suivre la parole, ceux qui n'avaient qu'écouté, viendraient à leur aide, avant d'établir le tarikh défmitif - Dan Bouzou, dit l'homme, ne t'occupe pas des scribes, les magatakarda. Ils ne peuvent pas toujours écrire à la vitesse à laquelle on parle. Mais nous viendrons les aider en fin de journée. Voilà pourquoi nous sommes si nombreux. Pas une de tes phrases ne sera défonnée, pas un de tes mots oublié. Si nous n'avons pas compris un passage, nous nous en apercevrons le soir même et te questionnerons dès le lendemain. - Je sais que vous n'oublierez rien, Dan Kassa. J'ai connu ton père qui était Kassa. Ton grand-père et ton arrière grand-père portaient le même nom. - Ma famille est au service des rois depuis qu'il y en a.

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Bien, je suis prêt à commencer. Faites venir le jeune prince héritier. Je pense qu'il aime les histoires, comme son oncle. Baoua était à son affaire. On allait parler de ses ancêtres, de combats, de chevaux. Car le sultan était aussi un grand guerrier, du moins comme auditeur, car il n'aimait pas tenir une anne. C'était le travail de son chef de guerre. Pas le sien. Tout a commencé alors que je venais d'avoir vingt ans, dit le vieil homme. C'était loin d'ici, dans le désert. A cet âge, j'étais impulsif. Je voulais tout connaître. Tout posséder. Les génies en ont décidé autrement. Ils m'ont laissé conquérir ce dont je rêvais, mais en échange ils m'ont persécuté toute ma vie durant.

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Chapitre 1

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Je me souviens parfaitement et dans les moindres détails, de ce jour où tout a commencé. Le matin de notre départ pour la grande guerre. Le soleil allait bientôt se lever. Depuis plusieurs heures, je guettais la première lueur à travers les branches d'épineux, devant ma tente. Enveloppé dans le manteau de peaux de chèvres de Babloulick, je n'arrivais pas à me réchauffer. Et j'étais en colère. Vexé, gelé et en colère. Un crissement de sable me tira de ma torpeur. Un bruit de pas rapide. Une sorte de piétinement. Sans doute l'akli de notre chef qui venait, comme chaque jour, ranimer le feu devant la tente de l'aménokal Mouloud. Oui, c'était bien le trottinement d'Oumarou, le vieil esclave. il était le seul à traîner ainsi la jambe, depuis son accident. J'étais né akli comme lui, captif si vous le préférez. Et toute ma famille également. Voilà pourquoi j'aimais bien ce vieil homme, malgré mon changement de caste. A la mort de mes parents, l'aménokal nous avait tous affranchis, sauf ma grand-mère Dakara, mal aimée car elle continuait à parler le haoussa. Presque tous les esclaves étaient de cette origine et avaient gardé l'habitude de s'entretenir dans leur langue. Pratique honteuse et interdite par notre chef supérieur. Après plusieurs générations d'asservissement, nous étions devenus des Kel Tamasheq, ceux qui parlent le tamasheq et pas des gens du pays haoussa. Cette langue était 19

bannie dans tous les campements et malheur à celui qui ne respectait pas la règle. Les nobles le punissaient. Et parfois sévèrement. Voilà pourquoi ma grand-mère restait une tamklit, une femme esclave. Elle préférait cette condition. - Ma Toulid ? Comment vas-tu? - AIrerRas, répondit Oumarou, de sa voix de basse-taille, je vais bien. Emmitouflé dans une couverture qui n'en avait que le nom, tant elle comportait de trous et de raccommodages., le vieil homme s'approcha de moi. Lui aussi semblait frigorifié. Nous nous demandions comment il pouvait donnir, tel un animal, dans un taillis ouvert à tous les vents.

- Tu es en avance ce matin. Dis-moi, Dan Bouzou, c'est
l'énervement du départ ou plutôt... -Plutôt quoi, Oumarou, que veux-tu dire? - Eh bien, je pensais que Babloulick ne t'a pas laissé entrer sous sa tente. Et voilà pourquoi tu es déjà réveillé. D'habitude, lorsque je passe, tu dors encore. - Pas aujourd'hui et cela ne te regarde pas. - M.oi, tu sais, ce que j'en dis. Je n'ai pas de femme et je m'en porte bien. Pas d'ennuis, pas de cris. Qui aurait pu vouloir de ce vieil idiot. Je dis idiot, mais sans la moindre méchanceté. Nous savions tous qu'il était un peu niais. Je l'avais toujours connu ainsi. Nous n'abordions jamais ce sujet. Pourquoi? Je ne le sais pas Personne n'en parlait, pas même les enfants. Pas même son .maître Mouloud. - Tu sais qu'aujourd'hui une grande récompense t'est réservée? - Qui t'a dit cela. Alle~ raconte-moi. - Personne. J'ai seulement entendu l'aménokal lorsqu'il était avec ses chefs de tribu, pendant le conseil. Il me croit simple d'esprit. C'est vrai, quelquefois j'oublie tout. Mais par moments, je comprends ce qui se dit et là j'ai bien compris. Je l'ai retenu pour te le dire avant que la nouvelle soit annoncée. - De quoi s'agit-il, de quelle récompense? - Je ne sais plus, j'ai oublié. C'est normal parce que ma tête est faible. Franchement je ne m'en souviens plus. Je remarquai alors qu'il portait toujours son lacet de cuir aux trous des lèvres. Stigmates d'une punition très grave, qui lui avait été infligée alors qu'il avait environ quarante ans. 20

Cette punition, je dois vous en parler, car elle n'existe pas chez vous. Dans ma confédération elle n'est plus en usage. Je l'ai interdite. Dans d'autres, elle reste très fréquente. Et si vous vous promenez dans beaucoup de campements, vous vetTez de nombreux enfants ainsi mutilés. Il est extrêmement rare d'infliger un tel traitement àun adulte. Oumarou avait longtemps été berger. Il gardait les chamelles de l'ancien aménokal, maintenant décédé. Un homme très cruel et impitoyable, paraît-il. Et un jour, au plus fort de la famine, deux immajeghen, des nobles, s'étaient rendus sur le maigre pâturage où il passait la journée. Seul avec ses quatre animaux adultes et leurs chamelons. N'ayant pour équipement que son bâton, sa lance et son épée. Rien d'autre et surtout aucun récipient, par mesure de précaution. Ni outre ni calebasse. En période de disette, un pâtre affamé aurait pu voler du lait. Le soir venu, les deux immajeghen ramenèrent Oumarou et son troupeau au campement, à l'heure de la traite. - Nous avons surpris cet akli à voler le lait de l'une de tes chamelles, dirent-ils au vieil aménokal. ..Comment a-t-il fait? Je ne lui donne aucun récipient. Il a d'abord attaché le chamelon, puis il a enlevé le filet que la mère porte, pour empêcher le petit de boire pendant la jOWllée. Comme s'il en avait le droit. Vous en êtes sûrs? Vous l'avez bien vu? Oui, seigneur, dirent les deux nobles. Ensuite, il lui a souillé sur le vagin, pour faire monter le lai~et il a tété la chamelle, à même le pis, comme le font les voleurs de petits esclaves, avec leurs chèvres. Il mérite le même châtiment qu'eux. C'est notre code. Tu dois le punir comme les autres. L'aménokal, furieux, fit venir le forgeron, le grand-père de notre artisan actuel. il chauffa deux tiges de fer et entra dans la bouche du berger une pièce de bois destinée à lui protéger les gencives et les dents. TIlui appliqua le métal rougi sur les lèvres et y perça deux trous béants. Afin de fixer le cadenas qu'il porterait la journée, pour garder son troupeau. Son maître l'enlevait chaque soir, après la traite, et le remettait le matin, au lever du soleil. A l'époque, Oumarou, adulte depuis longtemps, portait le voile comme nous tous. En~ comme les adultes. Une misérable bande de mauvais coton. Le cadenas se voyait encore plus, paraît-il. Il fonnait une boule disgracieuse sous le tissu.

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Lorsque le vieux chef mouru~ d'accident selon ce qui se di~ son fils Mouloud lui succéda. Le jour même de son élection, il prit l'esclave à son service, le gracia et ne se servit plus jamais du cadenas. L'akli fut très malheureux d'être redevenu comme tout le monde. Il s'estimait toujours coupable. Pour continuer sa punition, il prit l'habitude de se poser, dès le matin, un lacet de cuir qu'il nouait pour se clore les lèvres. Comme avant. TIne l'enlevait que le soir. En toute occasion, il relevait le bas de son voile pour que l'on puisse voir les deux extrémités du cordonnet pendre sur son cou. Bien évidemment, il ne parlait pas de toute la journée. D'après ce que l'on disait chez les captifs, c'est ce qui l'avait rendu un peu fou. - Oui, dit Oumarou. Aujourd'hui tu as vingt ans tout juste. C'est le marabout qui l'a dit. Cela je ln'en souviens. De même qu'il a annoncé en quelle année nous sommes. Le sais-tu ? - Non, répondis-je, je ne sais pas compter. - Tu n'as pas besoin de l'apprendre. Cela ne sert à rien. ...Alors, en quelle année sommes-nous? - Je l'ai oublié. En fait, aucun d'entre nous, sauf les religieux, les ineslimen, ne le savait. Nous étions en l'année 1078 de-l'hégire (1700). Ce qui ne me faisait ni chaud ni froid. Compter les années est stupide. Et d'abord, je n'ai jamais su compter.

Le jour allait se lever et Oumarou se détourna pour nouer son lacet de cuir. TI fallait maintenant ranimer le feu et préparer son maître Mouloud. Chaque matin, ses gestes étaient les mêmes. Sortir la peau de boeuf, la placer devant le feu, ouvrir l'auvent de la tente et suspendre l'ettebel, le tambour de l'aménokal. Et cela dès le réveil. Il n'était jamais en retard. Seulement après avoir accroché l'instrument à l'igem, le poteau frontal, il préparait le café. Nous aimions tous cette boisson rare. Mouloud m'en avait fait goûter deux ou trois fois. Lors de grandes occasions. Il en faisait venir les grains de Tripolitaine ou de Cyrénaïque, lorsque les nobles et lui commandaient leurs hautes coiffures de feutre rouge aux caravaniers de passage. 22

Lorsque notre chef s'installa devant son feu, je remarquai immédiatement qu'il portait sa plus belle tenue. La tunique à bandes beiges et violines, le ratio Et au-dessous, sa longue robe de cuir frangé, le tébétik. Et bien sûr, son voile rouge, celui de notre peuple. Il ne restait plus qu'à fixer la haute coiffure ornée de plaques d'argents. La plus belle de tout le campement. Nous étions très fiers de nos nobles, lorsqu'ils portaient leurs beaux vêtements! Il m'avait aperçu et il arrêta un instant de se couper les ongles des orteils pour se curer les dents, du bout de son poignard. Le premier geste de la journée. - Viens près de moi. Tu es déjà réveillé? L'énervement du grand jour, sans doute. fen avais presque oublié que ce matin nous partions faire la guerre à plus de vingt jours de route d'ici. - Tu n'es pas le seul à avoir mal donni. Aujourd'hui, c'est fête. Nous partons. Oumarou sortit les annes de son maître. Le bouclier rouge, insigne de sa fonction, les lances et son épée de rechange. fi était le seul d'entre nous à posséder deux tacoubas et un carq.uois contenant six lances de fer. Restait la préparation du café. Car il allait certainement m'en offrir. Le vieil esclave pilait maintenant dans son petit mortier les grains dorés, préparés la veille. Avec grand soin. Quelquefois, il lui arrivait de les laisser brûler, par distraction. Dès l'aube, nous le devinions tous, aux cris de Mouloud. - Où vas-tu Dan Bouzon ? - Je te laisse et je vais me préparer. - Tu vas prendre du café avec moi. - Je n'ai rien pour boire. Je vais chercher un récipient. - Non, je vais t'en prêter un. Mouloud était le moins pauvre de nous tous. TIpossédait plusieurs louches et au moins trois marmites, dont une ne servant qu'à la préparation de cette boisson. Après avoir jeté la poudre grossièrement pilée dans l'eau qui chauffait, le vieil homme me ramena une grande cuiller de bois. Si le butin de guerre était important, moi aussi j'en achèterais plusieurs. Trois ou quatre. Une deuxième tacouba également, avec un baudrier rouge. Comme Mouloud. Et puis aussi we paire de chaussettes de cuir. Comme celles qu'il enfilait. 23

Pendant notre conversation, les autres tentes du campement s'étaient vidées peu à peu. Les Arabes, ceux qui nous nomment les Twarig, disent que nous ne valons pas plus que les oiseaux. Comme eux, nous nous réveillons bien avant le lever du soleil et nous nous couchons avec lui. En disant cela ils pensent nous vexer. Peu importe, nous les méprisons. Et à tel point qu'aucune de leur caravane ne peut traverser notre tenitoire. Nous les chassons. Pour l'heure, les animaux assoupis s'éveillaient dans un concert de grognements, de râles épisodiques et de raclements. Les femmes et les enfants s'activaient déjà à la traite dans les enclos d'épineux. Les esclaves apportaient des écuelles pleines à ras bord et les vidaient dans les outres. Nos provisions de voyage. Devant les tentes des nobles, de petits groupes d'hommes se réchauffaient autour des feux, en avalant leur louche de lait. Seulement les nobles. Tous les autres, les iklan et les gens libres ou affranchis comme moi, les imrad, avaient donné leur traite du matin pour le voyage et ils buvaient de l'eau chaude, faute de mieux. Cela ferait patienter jusqu'au repas du soir. - Mouloud, nous avons des visiteurs. Regarde. Qui sont ces deux hommes? - Je ne les connais pas. Ce sont desKel Gress. Des voiles bleus, des amis. Indifférents à l'agitation de notre campement, deux étrangers avançaient à pas lents. Des immajeghen. Je l'avais remarqué au premier coup d'oeil. Suivant les règles de notre peuple, ils avaient laissé les boucliers et les lances près des chameaux, ne gardant que leur tacouba et leur poignard de bras. Ils se dirigèrent droit vers nous, lorsqu'ils aperçurent l'ettebel pendu au poteau. Tous deux portaient le taguelmoust, le voile bleu des tribus de l'Abzin. L'aîné marchait d'un pas souple, la tête droite. Il avait belle allure. Son compagnon, beaucoup plus jeune, ne devait pas avoir plus d'une quinzaine d'années. Ds touchèrent, du bout des doigts, la main que leur tendit Moulond. Avec respect, comme il convient de le faire. Puis ils s'installèrent près de nous, les yeux baissés pendant les salutations. - Ma toulid, comment vas-tu ? - AIrer ras, ça va bien. - Mané ouinn nek, comment te portes-tu ? - Ma terkeled, comment est ta santé?

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Alrer ras, ça va bien. Qui êtes-vous? Les deux hommes appartenaient effectivement à la confédération des Kel Gress, nos alliés. La femme de Mouloud, maintenant décédée, était des leurs. Ils ajoutèrent qu'ils étaient frères. Moussa, l'aîné, Entayent, le cadet. Leur père était celui qui détient leur ettebel, le tambour du chef. En effet, on ne doit jamais prononcer le nom de son géniteur quand il est vivant. - Comment va votre père? Je le connais très bien. - Nous savons que vous êtes amis. Le coup de lance qu'il a reçu l'empêche de marcher. Sa blessure ne guérit pas. Aussi, il m'a chargé de le remplacer. Les nobles et les guerriers, plus de cent, nous rejoindront sur la piste d'Eguedech (Agadès). Ils sont déjà partis depuis . une semaine. - Bien, nous attendons que les tentes soient prêtes. En effet, vous ne le savez pas, mais aucun Kel Tamasheq ne part de bonne heure le matin, lorsqu'il quitte son campement. La rosée doit sécher. L'humidité aurait vite fait de poUITir le velum pendant le voyage. Le cuir de mouflon est fragile. - Oumarou, dit Mouloud, appelle les forgerons pour battre l'ettebel une dernière fois avant le départ. Nos deux invités ne semblaient pas apprécier le café, mais il le burent en silence. Moi, ce que je préfère dans ce breuvage, c'est le dépôt de grains mouillés qui restent au fond de la louche lorsque l'on a fini de boire. Je le racle avec les doigts repliés. Cela crisse sous la dent et c'est délicieux. Seulement, attention, il faut bien lever son voile et ne pas le toucher du doigt. Cette boisson, sur la laine, fait des taches du plus mauvais effet. Les deux forgerons, Driss et son adjoint, vêtus de haillons d'une saleté repoussante, comme tous ceux de leur caste, apparurent, le battoir à la main. C'est ce que nous appelons les imitkaren. Des lanières de cuir de chameau tressé. Ils décrochèrent le gros tambour en le tenant avec précaution, car il ne doit jamais toucher le sol. Cela porte malheur. De même qu'il faut respecter la coutume pour le battre. On le tient de la main gauche et on le frappe de la main droite. - Le rassemblement, ordonna Mouloud. La peau blanche se mit à vibrer sous les coups. On l'entendait à plus de deux heures de marche. A quatre, si on se trouvait au sommet d'une haute dune. L'ettebel résonnait ainsi depuis deux jours. 25

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Tous les campements de nos tribus avaient fixé leur contingent de guerriers. Certains étaient déjà là, comme les .Kel Azaona, les Kel Attei. Les traînards nous rejoindraient en chemin. fis étaient tous en marche. Nous devions être plus de cent guerriers, car la confédération de Mouloud est importante. Elle regroupe, en plus de ceux que je viens de citer, les Kel Ebbegi et les captifs Amzi. Tous ceux-là sont des vassaux. Les nobles, de la tribu de Monloud et de ses proches, sont les Kel Takorat. Nous portons tous ce nom. Les autres tribus nous appellent parfois les voiles rouges. Nous aimons cette couleur. Beaucoup. C'est la préférée des chefs. Le tambour résonnait toujours et il disait ce que nous comprenons tous, que nous soyons noble imouchar, homme libre, artisan ou esclave. 'Il disait: - "C'est la guerre, tous les gueniers rassemblez-vous, nous partons,
c'est la guerre" .

L'appel tenniné, l'ettebel fut soigneusement raccroché à sa place. Pendant le voyage, il serait fixé sur le chameau du premier forgeron, juste devant l'aménokal. Le laisser tomber, se le faire voler ou percer au cours d'un combat, est un déshonneur. Des forgerons ont déjà payé de leur vie une telle en.eur. - Que fais-tu là avec ton manteau en peau de chèvre, demanda une voix derrière moi, est-ce celui de ta fiancée Babloulick? C'était mon ami, mon compagnon d'enfance. Amir, le fils de MouIoud. - J'ai ftoid, répondis-je - Dis plutôt qu'elle n'a pas voulu te recevoir et que tu as passé la nuit dehors, à grelotter. Ah, tu sais, tant que tu n'es pas marié! Les jeunes filles, lorsqu'elIes sont belles, aiment faire les coquettes. Tu aurais dû en choisir une laide. Elle t'aurait peut-être laissé entrer. Il savait de quoi il parlait. Sa réflexion fit rire tout le groupe. Elle était de bon aloi. Pas grossière. Juste amusante. Seuls les iklan sont orduriers en parlant des femmes. Et ils ne s'en privent pas. En fréquentant Amir et d'autres jeunes nobles, j'avais appris les bonnes manières. Aussi, je me mis à rire, bien que mortifié d'entendre cela devant des étrangers. - C'est Amir,mon fils, mon seul enfant, dit l'aménokal. - Nous, nous sommes. Moussa et Entayent, deux frères Kel Gress. Nous allons combattre avec toi, Amir. 26

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Non, coupa Mouloud, non, il boite. Il restera donc ici pour

protéger le campement où toutes nos tribus se sont regroupées. - Combien de guerriers laissez-vous ici? _ Environ une dizaine d'hommes valides, les plus anciens quine supporteraient pas ce long voyage et tous les boiteux. Nous avions beaucoup d'infmnes d'une jambe. Plus de vingt et quatre des deux jambes. Chaque année, un ou deux jeunes venaient en grossir le nombre et toujours les bomtnes les plus beaux et les plus forts. Chez nous, un boiteux est un homme qui a trop courtisé les femmes. Les jeunes filles à l'abal, c'est-à-dire la cour d'amour, mais aussi les femmes mariées, lorsque le mari est absent. Cela donne parfois lieu à des duels. Au cours de ces combats, le coup favori est de trancher, d'un geste de tacouba, le tendon qui se trouve à l'arrière du genou. Ainsi on ne peut plus monter à chameau, car la jambe reste raide. Ou alors pour de petits parcours. Mais croyez-vous que cela calme l'ardeur de tous? Pas du tout. Certains recommencent et, un jour ou l'autre, après de nombreux affrontements, ils se font trancher le tendon de la deuxième jambe. Voilà ce qui était arrivé à Amir, le joli coeur. _ Notre meilleur guide nous accompagne. Il assistera le tien, Yaya le madougou. Avecvotre pennission je vais préparer nos chameau~ dit Moussa.
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Allez prendre votre place. Vous êtes les bienvenus, vous et tous Je voudrais également expliquer à Yaya où se trouvent nos

les Kel Gress
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guemers. Il parlait de mon grand-père. Le meilleur madougou. Celui que toutes les tribus nous enviaient. TI était célèbre, des mines de sel jusqu'au Soudan. Là où nous partions. n connaissait toutes les pistes et on le citait dans les héroïdes des campements les plus reculés. TIétait le plus connu des Kel Takorat. Et quel guerrier! Il avait sauvé Mouloud des griffes d'un lion. C'est vrai. J'étais présent. Oui, en vérité, j'étais fier de Yaya. Tous le respectaient. Mouloud, lui-même, l'admirait. En vérité. Pour l'instant, il ordonnançait la caravane, à quelques centaines de pas de là. L'agitation extrême, les va-et-vient, ne lui rendaient pas la tâche facile et il lui fallait toute son autorité pour se faire obéir. 27

D'un côté, se trouvaient les animaux de selle. Environ une centaine. Car il y avait déjà quatre-vingts gueniersprésents et il fallait prévoir quelques montures de remplacement, en cas de blessures. Ces bêtes, choisies panni les plus rapides et les plus grandes, étaient des mâles adultes, castrés, habitués à effectuer de grandes courses et à observer le silence dans les cmnpements. Ils ne blatèrent jamais. Lors d'une attaque surprise, le grognernent d'un seul chameau peut faire avorter l'opération. Ce risque n'est pas à prendre. Certains hommes fixaient leurs carquois géants de lances. D'autres arrimaient les grands boucliers carrés à coins arrondis. D'autres encore accrochaient leurs larges sacs de voyage en cuir brodé, qu'ils avaient remplis de leurs vêtements de rechange et de tout ce qu'ils possédaient. Bien peu. Beaucoup n'avaient rien d'autre que leur chameau et leur tacouba. Les tuniques de cuir qu'ils portaient sous leur vieille couverture leur avaient parfois été prêtées par un parent ou un ami. Les lances d'un gueni.er appartenaient souvent à deux ou trois personnes différentes. Séparés de ces magnifiques coursiers, se trouvaient une cinquantaine de chameaux de bât. Plus petits, moins racés, mais d'une résistance éprouvée. Tous avaient été choisis entre les meilleurs de chaque campement et plus de deux cents avaient été examinés avant de retenir ceux-ci. Car, en plus de leur résistance, ils devaient être le plus véloce possible s'il fallait faire une étape rapide. Les iklan les chargeaient de provisions de route, d'eau, de lait, de bois de chauffage. D'autres encore seraient réservés au transport des tentes ou au maigre fourrage qu'il faudrait pour les étapes du soir. Uniquement pour les chatneaux de selle. Eux, ils ne mangeraient que si les paysages traversés le pennettaient. Un troupeau de chamelles, accompagnées de leurs petits, était déjà parti depuis trois jours. Les bergers avaient pour mission d'emprunter la même piste, jusqu'à la lilnite des territoires de Mouloud et d'attendre l'arrivée de la caravane, pour en assurer le dernier ravitaillement en lait frais. L'aménokal contemplait ces préparatifs avec beaucoup de fierté. Depuis qu'il détenait l'ettebel du commandement, jamais une telle expédition n'avait été organisée. Avant sa naissance, son père, le premier chef des Kel Takorat, celui qui avait créé sa tribu et bâti seul avec quelques guerriers une confédération entière, avait préparé un tel départ en guerre. La guerre contre lesKe] Ataram, qu'ils avaient 28

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gagnée. Mais à quel prix. Plus de cent vingt morts ou blessés, certains gravement estropiés~ D'ailleurs, vers quatre ou cinq ans, il l'avait constaté lorsqu'il accompagnait son père dans les campements. Dans les tribus d' immajeghen, la plupart des tentes n'étaient occupées que par les veuves des nobles guerriers. Que de mauvais souvenirs! Mais malgré tout, il était très joyeux et impatient de partir. il retourna vers le campement car 011 lui amenait sa monture qu'Oumarou allait seller et charger. Il y avait aussi les deux chameaux de bât qui serviraient à transporter les épouses des deux ineslemen, les marabouts. Elles rentraient dans leur tribu religieuse, alors que leurs maris participeraient à la guerre. Ces montures étaient équipées de la vaste selle, surmontée d'un dais fenné par des rideaux de côté. Les deux femmes vivaient cloîtrées, selon les préceptes de leur religion. Lorsqu'elles avaient à se déplacer dans le campement, elles le faisaient, protégées par une natte tenue enroulée autour d'elles, que tendaient des esclaves femmes. Quelle bêtise, semblait penser Mouloud, lui dont l'impiété n'était pas un secret. Les religieux du campement lui servaient à noter sur des plaquettes les messages qu'il voulait faire porter à une autre confédération ou à fabriquer des talismans coraniques. Ce sont des lettrés, des rêveurs, disait-il à ses guerriers les plus proches. Quant à leur magie et leurs lamentations constantes, nous faisions plus confiance à nos propres gris-gris, héritage de nos parents et grandparents. Pour revenir aux felnmes des marabouts qui vivaient cloîtrées, personne ne les voyait jamais. Moi oui, je les avais vues. On les disait obèses, car elles avaient été gavées pendant leur jeunesse. Huit à dix repas par jour et de force, pour avoir des fonnes arrondies. Et c'est vrai, elles étaient énonnes. Lorsque j'avais sept ou huit ans, avec Amir, nous avions été les observer à travers leur palissade. L'une d'elles se lavait. Seule, à demi nue. Quel spectacle! Obèse est un mot trop modeste. _ Mouloud vous demande, Yaya et toi. Il veut vous voir avant le départ, vint me dire un petit esclave. - Que veut-il? Je n'ai pas beaucoup de temps. Je ne sais pas. Il t'attend. Devant sa tente démontée et repliée, l'aménokal, en compagnie des nobles les plus anciens et des chefs, nous attendait effectivement. Il avait à ses côtés Amastane, le marabout.

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Ah, te voilà Yaya et toi aussi, Dan Bouzou. Vous en avez tnis du temps! Est-ce que tout est prêt? - Oui, presque tout. il reste seuleInent à charger ta tente, ta grande tenue et tes annes.

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- Bien. Très bien. Je voulais vous dire une chose à tous les deux. Jusqu'à mon élection, je n'ai jamais compris pourquoi vous étiez iklan. Je vous ai affranchis. Vous avez eu le droit de porter le bouclier blanc en peau d'oryx. - Oui, pour cela nous devons encore te remercier, Mouloud. Si dans les autres confédérations les gueniers libres se font tuer en aussi grand nombre, c'est qu'ils n'ont pas le droit d'avoir la moindre protection. Ton père Mahmoud a eu la sagesse de changer la loi. Il a ainsi sauvé la vie de beaucoup d'entrenons. Le vieil 31nénokal, en accordant ce privilège, n'avait pas voulu récompenser les hommes libres. Il avait modifié les usages, tout silnplement pour augmenter sa force de guerre. De la même façon, il avait donné aux esclaves l'autorisation de porter la tacouba et la lance, alors qu'ailleurs ils se battaient avec de simples épieux de bois. Ils y laissaient souvent la vie. Que Yaya était naït: par moments! Et cette manière qu'il avait de toujours remercier Mouloud. Le remercier de quoi? De ne pas savoir nous protéger de la famine, de la pauvreté? il n'y avait aucune raison d'éprouver la moindre reconnaissance. Les immajeghen n'étaient que des bons à rien, seulement capables de faire la gueITe et de récolter la taille. Rien d'autre. Oui, en vérité, mon grand-père était parfois crédule. Moi, non. - Aujourd'hui, continua Mouloud, jour de la guerre, je vous offre à tous deux le bouclier rouge, bordé de léopard. J'ai consulté les meInbres de Ina famille. ils sont de mon avis. Vous le méritez. Vous êtes nobles désonnais, vous et vos descendants. Et ta femme Dakara qui était tamklit, devient femme libre. il nous remit à chacun un grand arar, le bouclier en cuir de chameau, bordé de peau de félin et orné de tifinagh de cuivre du plus bel effet, montés en serte. Les tifmagh sont les signes de notre écriture que presque tous savent lire et écrire, en dehors de quelques malheureux esclaves. - Voici pour vous récompenser et voici l'acte d'anoblissement qu'Amastane a rédigé pour vous, sur une peau de mouflon. Maintenant, allons. Guide-nous encore Wlefois, Yaya. 30