CONDAMNÉ À MORT AU TEXAS

CONDAMNÉ À MORT AU TEXAS

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207 pages
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Jaime Elizalde, jeune Américain d'origine mexicaine, a dix-sept ans lorsque sa vie bascule : arrêté dans une voiture où a été cachée de la cocaïne, il fait cinq ans de prison. A 22 ans, alors qu'il est en liberté conditionnelle , un double meurtre est commis sous ses yeux et ceux de son père. La police convainc deux " témoins " d'accuser les deux hommes. Jaime est condamné à mort. Un innocent de plus bientôt exécuté au Texas ? Aux côtés de combien d'autres ? Ce livre expose un combat mal connu aux États-Unis mêmes :celui de quelque 3600 hommes, femmes et adolescents reclus dans un Couloir de la mort et de leur famille qui lutte au dehors.

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Ajouté le 01 janvier 2001
Nombre de lectures 319
EAN13 9782296151031
Langue Français
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Condamné à mort au Texas

Couverture: Jaime Elizalde, dont les lettres écrites du Couloir de la mort des deux prisons où il a été cloîtré depuis avril 1997 ont motivé l'écriture de ce livre, clame son innocence comme tant d'autres condamnés à mort du Texas et des États-Unis. Photo prise au pénitencier de Terrell, 3 juillet 2000.

Jacques SECRET AN

Condamné à mort au Texas

Témoignages du Couloir de la mort

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ItaUa Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

(Qphotographies: Jacques Secretan, Lausanne, Suisse @ L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7475-0094-2

Avertissement
Par-delà les mers et les murs d'un sinistre pénitencier, un homme clame son innocence. Sera-t-il assassirlé légalement comme tant d'autres avant lui? Le livre que vous tenez entre les mains expose en détailla situation de Jaime Elizalde, dont l'espoir s'est considérablement fragilisé aufil des mois et des années. Ses lettres en disent long sur la torture qu'endurent, tout comme lui, quelque 3600 hommes et femmes (dont près d'une centaine d'adolescents) dans les Couloirs de la mort du Texas et d'ailleurs. Les conditions dans lesquelles Jaime Elizalde est contraint de se démener, pour tenter de renverser le cours d'une «justice» aveugle, sont proprement incroyables. Bien d'autres condamnés à mort, dont ce jeune homme d'origine mexicaine mentionne fugitivement l'état de prostration, ont quant à eux abandonné tout espoir. Les mots de tous les jours disent à quel point il est difficile d'élaborer sa défense à l'aveugle, sans téléphone et souvent sans pouvoir obtenir les timbres nécessaires à l'envoi d'une lettre. Ce genre de privation dure parfois des semaines, même lorsque la famille du détenu ne cesse d'alimenter le compte cpurant du parent condamné à mort. A lire le récit des mésaventures de Rogelio Reyes Cannady et de Brian Davis (chapitres 9 et 10), mais aussi à passer en revue les éléments historiques répertoriés dans les derniers chapitres de ce livre, on réalise que l'histoire de Jaime est la même que la leur: il s'agit de deux hommes qui eux aussi se battent depuis des années contre l'inacceptable, écrivent en Europe à des amies et amis qui tentent de leur venir en aide et de former un comité de soutien avant qu'il ne soit trop tard. Si la partie paraît perdue d'avance, pourquoi aider ces trois hommes ou d'autres condamnés et condamnées à mort, signer des pétitions, soutenir les avocats qui se battent contre la barbarie (voir les appels relayés en pages 155, 180 et 206)?

La dignité de ces hommes et de ces femmes, et du même coup la vôtre et la mienne, ne sont-elles pas des raisons essentielles de notre obstination... même si l'optimisme, au pays de George W. Bush, n'a peut-être jamais semblé aussi illusoire qu'en cette fin d'année 2000! Les premiers chapitres de ce livre exposent, aussi clairement et précisément que possible, le contexte dans lequel Jaime Elizalde et sa famille se battent, après avoir déjà perdu l'un des leurs, Oliver Cruz, le 9 août 2000. Le souvenir de cet homme, que j'ai connu bien trop brièvement, est notamment évoqué à la fin du chapitre 4. Les 28 et 29 mars 2000, lors de ma deuxième visite à mon ami Jaime et à son «beau-frère» Oliver (qui était donc le fiancé de sa soeur), nous nous sommes retrouvés une demidouzaine sur le parking du pénitencier de Terrell, quelques minutes après midi, à l'heure de la sortie. Il y avait Manon, de Rotterdam, Gven et son mari, venus d'Angleterre, ainsi que" Priska, une jeune femme du canton d'Argovie, près de Zurich. Chacune d'elles venait de rendre visite à un correspondant et ami condamné à mort. Il y avait aussi Allessandra, une Italienne venue s'établir temporairement à Houston après s'être mariée avec le condamné à mort Dennis Thomas. Cet homme, qu'elle aime sans jamais pouvoir le toucher, signa un jour des aveux sous la contrainte. Au printemps 2000, il était enfermé depuis dix-neuf ans dans le Couloir de la mort, en dépit d'un ordre de libération signifié en 1999 par un juge fédéral! Quantité de témoins ne cessent de s'élever contre une machine judiciaire et carcérale qui tue légalement une centaine de personnes par année, sans même tressaillir lorsqu'il s'avère qu'au moins seize innocents ont été exécutés depuis 1977 aux Etats-Unis (voir p. 188). Les Américains sont pourtant traditionnellement nos amis, rappelle une pétition lancée à Paris et en Europe en octobre 2000, leur enjoignant de rejoindre le monde civilisé... Occ~sion de rappeler que pendant plusieurs années, vers 1970, les Etats-Unis donnèrent l'illusion d'avoir fait le plus gros du cheniin vers l'abolition (voir chapitre 10). Lausanne-Paris, 10 novembre 2000 8

En préambule LE TRAIN DE LA MORT S'EST EMBALLÉ
Dans la jungle des Couloirs de la mort, ilfaut souvent un concours de circonstances pour qu'une histoire parmi tant d'autres sorte de l'anonymat. Le plus souvent, cet anonymat persiste jusqu'à l'exécution d'un être humain réduit à la dimension de son numéro matricule. Au Texas notamment, même les preuves d'innocence les plus flagrantes ne sont pas prises en compte. Lorsqu'un nom, ou la photo d'un visage, interpelle l'opinion publique, il est presque toujours trop tard: telle une locomotive sans conducteur, la machine de mort ne s'arrêtera plus. Les possibilités de recours et d'appels ont été épuisées, la date de l'exécution a souvent été reportée à plusieurs reprises, peut-être la dernière fois in extremis. Un homicide de plus va être commis au nom de la loi. Il y en a déjà eu bien d'autres auparavant, et ce ne sera pas le dernier. Un homme qui tente de démontrer son innocence après avoir été condamné n'a guère de chances de salut, en partic1;llier au Texas. Ainsi malgré d'énormes présomptions d'erreur judiciaire, Odell Barnes a été exécuté à Huntsville, le 1er mars 2000 (voir p.23). D'autres sont Q10rts dans des circonstances similaires, tel Troy Farris, le 13 janvier 1999. Cette fois-là pourtant, deux membres de la Commission des grâces du Texas avaient émis des doutes quant à sa culpabilité. Le 22 juin 2000, en présence du révérend et ancien candidat à la présidence des Etats-Unis Jesse Jackson, Shaka Sankofa (Gary Graham pour l'état civil) fermait les yeux pour toujours. Il avait 36 ans. Il est mort dix-neuf ans après avoir été identifié par un seul témoin, une femme ayant aperçu le meurtrier d'un commerçant depuis sa voiture. L'avis divergent de deux autres témoins du meurtre ne fut pas pris en compte.

Cet homme d'origine africaine refusa de s'alimenter durant les deux derniers jours de son agonie (comment appeler autrement l'attente programmée de sa propre mise à mort?); il résista à ses geôliers jusqu'à la limite de ses forces et, une fois sanglé sur la table d'exécution, livra une ultime déclaration d'innocence jusqu'à ce que le bourreau de Huntsville le fasse taire pour toujours, l'interrompant au milieu d'une phrase. «Il a eu droit à un procès correct, j'estime qu'il était coupable, je n'ai donc pas à mettre en doute le verdict de la justice», se contente généralement de dire le gouverneur du Texas, au moment où un .condamné à mort l'exhorte à lui accorder un sursis de 30 jours. Après Ann "Richard, qui le précéda à la tête du gouvernement de son Etat, George W. Bush a toujours prétendu à l'infaillibilité du système judiciaire texan, contre toute évidence. Formellement, le gouverneur texan n'a pas le choix de la clémence. Cette responsabilité est dévolue aux dix-huit membres de la Commission texane des grâces et libérations conditionnelles, dont la nomination incombe au gouverneur lui-même. Ces délégués n~ prennent dans certains cas même pas le temps de se réunir. A quelques heures de l'exécution de Carla Faye Tucker, par exemple, qui eut lieu au soir du 3 février 1998, ils n'ont délibéré que brièvement, et en pure forme, avant de dénigrer la réhabilitation qu'avait opérée la condamnée, au long de quinze années de détention. Condamnations racistes En juin 2000, contre toute attente, un vent d'espoir a soufflé dans le Couloir de la mort de Terrell Unit, au Texas. Dans les sections abritant des condamnés à mort catalogués comme «hispaniques», six d'entre eux pouvaient alors s'attendre à une prochaine commutation de leur peine: après un ~vis négatif de la Cour d'appel du Texas, la Cour suprême des Etats- Unis venait d'ordonner la révision de certaines condamn~tions à mort prononcées pour un motif raciste. A l'origine de cette décision de la Cour suprême, on trouve un psychologue régulièrement cité comme expert de l'accusation, dans les procès où la peine de mort est requise. 10

Or ce psychologue, dont le rôle est habituellement de démontrer la «future dangerosité» d'un accusé (facteur permettant de prononcer la peine de mort en cas, par exemple, de «meurtre capital»), a déclaré que la «race hispanique» de Victor Hugo Saldano, de nationalité argentine, faisait de lui un «futur danger pour la société». Sur cette base, cet homme a

été condamnéà mort.

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Suite à l'admonestation de la Cour suprême, John Comyn, procureur général du Texas, a estimé que six autres prisonniers du Couloir de la mort, d'origine hispanique, avaient subi un préjudice du même ordre que l'Argentin Saldano. Parmi ceux-ci figurent trois des condamnés à mort du comté de Hagis, celui qui détient le record des exécutions à l'échelle des Etats-Unis. Jaime Elizalde, dont ce livre expose l'histoire, a été jugé par un tribunal de ce comté. Il pourrait être l'un d'eux, ont momentanément espéré ses parents et ses amis, avant d'apprendre, tout comme l'intéressé lui-même, que tel n'était pas le cas. Selon l'agence Associated Press du 5 juin 2000, le procureur Cornyn a annoncé avoir examiné huit cas litigieux, dans lesquels le psychologue Walter Quijano avait incité le jury à prendre en compte la race de l'accusé pour déterminer son verdict. Aux yeux de la majorité, des juges qui siègent actuellement à la Cour suprême des Etats-Unis, les hommes et les femmes condamnés à mort dans leur pays ne sont pas victimes d'un châtiment cruel, dégradant ou inhumain. En 1958 pourtant, les neuf juges de cette même Cour suprême (seule susceptible de casser ses propres arrêts) avaient bien stipulé que la notion de cruauté était de nature fluctuante, et devait être interprétée en fonction des mœurs et de l'époque. La peine capitale était alors en vigueur dans la plupart des pays, alors qu'à l'heure actuelle, même pour les crimes contre l'humanité comme ceux que juge le Tribunal international pour l'ex -Yougoslavie, la peine de mort n'entre pas en considération.

Il

À mi-mai 2000, les États-Unis étaient interpellés à Genève par la Commission des Nations Unies contre la torture, notamment en raison de leur application de la peine de mort, incluant l'exécution de malades mentaux et de personnes condamnées pour des crimes commis avant l'âge de dix-huit ans (un excès que même la Chine condamne). Auparavant, la dernière motion européenne présentée à l'ONU, demandant une interruption des eJ'écutions dans le monde entier, avait capoté, la Chine et les Etat~-Unis ayant opposé leur veto. En Occid~nt, les Etats-Unis d'Amérique font bande à part. Sur les 50 Etats qui les composel!t, 38 appliquent la peine de mort. Dans un seul de ces Etats, l'Illinois, un moratoire des exécutions a été décrété le 31 janvier 2000. .11 sera en vigueur jusqu'à ce qu'une commission d'étude ait rendu ses conclusions, concernant !es modalités d'application de la peine capitale. Par ailleurs, l'Etat fédéral et la juridiction militaire prononcent aussi des condamnations à mort. Les États-Unis restent la seule nation occidentale à n'avoir pas suivi la ligne abolitionniste de la vieille Europe. Bien au contraire, puisque 98 personnes y ont été exécutées en 1999, et que les compteurs en étaient déjà à 52 morts pour les six premiers mois de l'an 2000, dont 24 pour le seul Texas. Qu'ils soient coupables ou non du crime qui leur est imputé, plus de 3600 êtres humains ont vécu le passage de l'an 2000 dans un Couloir de la mort. Dans le m.,êmetemps, la population carcérale n'a cessé d'augmenter aux Etats-Unis, pour dépasser le cap des 2 millions de détenus.

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Chapitre 1 UNE CONDAMNATION DE ROUTINE À MORT

Jaime Elizalde «junior» est né le 12 décembre 1971. Père de deux garçons âgés de 12 et 11 ans à la fin de l'an 2000, il attend d'être exécuté pour un double meurtre, commis le 5 novembre 1994 au Texas. Un crime dont il s'est toujours déclaré innocent. Il a été condamné à mort en avril 1997. Sa culpabilité a été établie par un jury qui s'est appuyé sur deux témoignages douteux, dont la défense a pourtant démontré l'incohérence, en cours de procès. Selon la version que les jurés ont refusé d'accréditer, Jaime Elizalde et son père s'étaient trouvés par malchance sur les lieux d'un règlement de comptes entre trafiquants de drogue. Dans ses lettres envoyées de prison, Jaime «junior» affirme connaître le tueur, mais avoir pour éthique de ne jamais dénoncer quiconque à la po!ice, même si sa mort pourrait bien être le prix de son silence. A l'heure où ce livre était mis sous presse, sa date d'exécution n'avait pas encore été fixée. Dans le cas exposé ici, les deux fils de Jaime, Francisco et Eddie Elizalde, risquent de se retrouver orphelins dans un délai qui dépendra de la possibilité de convaincre, avant qu'il ne soit trop tard, un avocat de poids à s'engager à fond pour leur père. Dès la fin du mois de mai 2000, des contacts prometteurs ont été établis entre la famille du condamné à mort et un avocat texan de renom, spécialisé en matière de recours de dernière instance. Grâce à la conviction d'une jeune Jurassienne du même âge que Jaime Elizalde, que la lecture d'un article exposant' son histoire bouleversa, des promesses de dons ont été recueillies auprès des entreprises de sa région pour près de 20'000 dollars, durant les premiers mois de l'an 2000. Cette somme correspond au montant demandé par l'avocat pressenti

avant de s'engager dans un travail à coup sûr long et ardu, qu'il ne décidera toutefois d'entamer qu'après étude, à ses propres frais, du dossier complet de l'affaire. Une affaire complexe et ramifiée, qui tient dans quelque 23 classeurs, incluant notamment les rapports établis durant les cinq années que Jaime passa en prison dès l'âge de dix-sept ans. Pour que Jaime Elizalde puisse recouvrer un jour la liberté, encore faudra-t-il que l'avocat pressenti, ou un autre, parvienne à convaincre à temps un juge habilité à rouvrir le dossier. Avant cela, un premier pas nécessaire, qui paraît accessible en l'occurrence, consistera à établir des preuves d'innocence suffisamment patentes pour que l'indispensable «fait nouveau» puisse inciter la justice à revoir sa copie. Démontrer son innocence L'éventualité qu'une erreur judiciaire puisse être démontrée, et ensuite reconnue, mobilise ici toute une famille, depuis plusieurs années déjà. N'ayant pu réunir qu'une dizaine de milliers de dollars suite à la vente de la maison occupée alors dans une banlieue de Houston, la famille Elizalde en fut réduite à appuyer des avocats d'office de son mieux, en payant par exemple les frais d'une enquête indépendante. Cette enquête permit de retrouver un important témoin à décharge, manifestement à même de neutraliser la déclaration d'un des deux prétendus témoins oculaires. L'homme cité par la défense expliqua qu'il jouait au billard avec le témoin principal de l'accusation, à l'intérieur du bar, au moment où des coups de feu retentirent au dehors. Jusqu'au verdict, la famille Elizalde eut confiance: Jaime «junior» ne pouvait qu'être acquitté, faute de preuves. Pour sa part, au moment où ce livre était en préparation, Jaime Elizalde «junior» croyait toujours pouvoir démontrer son innocence assez tôt pour ne pas finir sa vie sur la table d'exécution. Le résultat négatif de son premier recours, signifié le 8 juin 1999, un peu plus de deux ans après sa condamnation, lui a toutefois porté un sérieux coup au moral, comme l'attestent ses lettres de prison postérieures à son transfert au pénitencier de Terrell. (voir chapitre 7) 14

En fait, dès qu'un verdict de culpabilité a été prononcé, c'est le basculement dans l'horreur. Même lorsqu'elle échappe au sens commun, et qu'elle apparaît entachée d'énormes irrégularités, comme c'est le cas po.ur Jaime Elizalde, la sentence reste pleinement en vigueur jusqu'à preuve du contraire. Et encore. C'est en tout cas ainsi que les choses se passent au Texas, où cqntrairement aux chiffres publiés en mai 2000 à l'échelle des Etats-Unis tout entiers (qui font état de deux tiers des peines corrigées par une juridiction d'appel), la révision d'une condamnation à mort est rarissime. Au Texas, seules 7 erreurs judiciaires en matière de peine de mort ont été reconnues, entre l'instauration des exécutions par injection létale le 7 décembre 1982 (au terme d'uI1;,e interruption des exécutions qui dura dix-huit ans dans cet Etat) et le 29 juin 2000. Dans le même temps il avait été

procédé à la mise à mort de 223 personnes.

'

(Les données statistiques indiquées sont relatives aux publications consultées, ainsi qu'à leur date d'édition.) Père et fils sous pression Jaime Elizalde «senior», 49 ans, se trouvait lui aussi sur les lieux du crime, au soir du 5 novembre 1994. Il a risqué lui aussi d'être condamné à mort, en qualité d'instigateur du double meurtre attribué à son fils. Mais à la différence de Jaime <~unior», Jaime Elizalde père a été finalement libéré de toute poursuite judiciaire, le 27 octobre 1999. Durant une période de détention qui dura deux ans et dix-sept jours, l'adjoint du procureur qui avait déjà fait condamner son fils tenta, à plusieurs reprises mais en vain, d'obtenir les aveux du père, en échange d'une peine de prison ferme. Au cours de la longue période de prison qui fut finalement infligée à Jaime Elizalde «senior», après que cet épisode étrange sem1;>laébuter comme un contrôle de routine, d le représentant de l'Etat du Texas a en fait tenté de neutraliser un homme susceptible de lui causer du tort.

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Le père du condamné à mort portant le matricule No 999230 apparaît en effet, plus que quiconque, susceptible de lutter en vue de démontrer l'innocence de son fils.

Dans l'affaire Elizalde,manifestement,le représentant
" de l'Etat n'a pas la conscience limpide. Après avoir réclamé et obtenu la mort pour Jaime Elizalde fils, au terme du procès qui se déroula en mars et avril 1997, la première réaction du procureur, en présence de la famille du condamné, a été: «Je ne peux pas croire que nous ayons gagné cette affaire. C'est un cas peu solide!»

Une famille unie «C'est incroyable que l'État ait gagné!», a répété le procureur de l'Etat du Texas, dans les minutes qui ont suivi le verdict de culpabilité prononcé par le jury du procès Elizalde. Ces propos désinvoltes, Brenda Elizalde, l'une des deux jeune~ sœurs jumelles du condamné, n'est pas près de les oublier. «A 'l'époque, j'avais l'habitude de fréquenter les tribunaux en tant qu'étudiante en droit. Pour Jaime, je reste son premier espoir de survie parce que je connais les lois», confie la jeune femme, qui tout comme son frère est mère de

deuxjeul!es enfants.

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A mi-juin 1999, lorsque le rejet de son appel par un tribunal supérieur de l'Etat du Texas fut connu, Jaime Elizalde disposait en principe d'un délai d'un an pour tenter de faire appel auprès d'un juge fédéral. Il imaginait alors à peine cette possibilité, sachant que les frais d'avocat d'une telle démarche dépassent en principe le cap des 100'000 dollars, somme d'argent totalement hors de portée de sa famille. Chez les Elizalde, les journées de travail sont souvent longues, au bureau ou au magasin, lorsqu'est annoncée la prochaine visite d'un journaliste suisse, au printemps 1999. Ryan-Alejandro, qui n'a alors pas encore dix-neuf ans, n'hésitera pas à prendre une semaine sur ses vacances pour accompagner le visiteur, dans toutes les démarches possibles, sans s'accorder davantage que vingt minutes de répit pour un arrêt chez le coiffeur.

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Des rencontres chaleureuses ont alors permis de faire connaissance avec de nombreuses personnes et associations engagées contre la peine de mort, et luttant aussi cOJ}tre d'autres abus de toutes sortes commis par les agents de l'Etat et au nom de la justice. L'espoir est né, fugitivement, de pouvoir convaincre des avocats chevronnés de reprendre l'affaire, en assumant les risques financiers de l'entreprise. «Je garderai espoir jusqu'au bout», a répondu le petit frère de Jaime à la directrice de l'Office du développement humain de l'évêché de Houston, lorsque celle-ci indiqua les démarches à entreprendre, non sans avoir situé l'extrême difficulté de celles-ci: «Innocent ou coupable, cela ne fait guère de différence ici. C'est une terrible épreuve qui attend ta famille; il faut vous y préparer.» Une première victoire: le père recouvre sa liberté Durant l'été 1999, Jaime «junior» estimait qu'il ne lui restait peut-être plus que six mois à vivre. Suite aux démarches dues pour l'essentiel aux' connaissances de sa sœur Brenda en matière judiciaire, l'échéance sera reportée: «Mon frère est moins directement sous pression actuellement», dira-t-elle au téléphone, en octobre 1999. Après son intervention auprès d'un juge, Brenda Elizalde rapporta les propos de celui-ci: «La justice n'a rien contre votre père, ce qui signifie qu'il devrait recouvrer la liberté avant la fin de l'année.» Quelques semaines plus tard effectivement, Jaime Elizalde «senior» fut remis en liberté, après avoir longtemps couru le risque d'être jugé en tant que coauteur du crime déjà attribué à son fils. Détenu sans motif, Jaime Elizalde «senior» n'eut droit à aucune justification formelle, à sa sortie de prison. Il s'est retrouvé sans emploi, considérablement vieilli selon sa propre appréciation, et par ailleurs miraculeusement indemne. Il a porté plainte pour arrestation et emprisonnement abusifs, dans la perspective hypothétique de toucher une indemnité qui pourrait aider à la défense de son fils.

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Des deux ans et dix-sept jours endurés dans une des immenses prisons édifiées au centre de Houston, Jaime Elizalde père garde un souvenir douloureux: «Jusqu'à la dernière nuit, dans une cellule où nous étions entassés à onze, j'ai eu peur de prendre un coup de couteau», dira-t-il quelques mois après avoir recouvré la liberté. Sous le coup d'une vive émoti,on rétrospective, il revivra le moment où le représentant de l'Etat, le même adjoint du procureur qui envoya son fils dans le Couloir de la mort deux ans et demi auparavant, est venu lui signifier sa libération. Cela se passa dans un parloir, à l'issue d'une attente pénible, chaînes aux pieds et menottes aux poignets, jusqu'à l'arrivée de l'adjoint du procureur. Par la suite, avant d'être autorisé à regagner son domicile, Jaime Elizalde «senior» dut encore repasser par sa cellule. «Ce n'est qu'en prison que j'ai compris ce qu'a pu endurer mon fils, alors qu'il n'était encore qu'un enfant: jusqu'à cette expérience tenible, je n'arrivais pas à admettre qu'il ait pu se lier à la mafia pour échapper à des violeurs», s'est exclamé cet homme, des sanglots dans la voix, en se souvenant du calvaire qui fut le sien. Plaidoyer à la télévision Durant les presque 25 mois de prison qui lui ont été infligés, pour rien, Jaime Elizalde père n'a pas flanché; malgré l'horreur qu'il a vécue en cellule et au cachot, et les ri~ques qu'il a courus. Depuis qu'il a recouvré sa liberté, puis au bout de six mois de recherches un travail stable, en tant que conducteur de bus, Jaime Elizalde père se bat désormais de tout son cœur pour tenter de sauver la vie de son fils aîné. Mais Jaime «senior» ne se contente pas de témoigner pour son fils. Il parle au nom de tous les condamnés à mort. Il n'a cependant pas pu retourner voir son propre fils pendant les mois qui ont suivi l'exécution d'Oliver, le fiancé de sa fille qui lui demanda de l'accompagner, le 9 août derrière la vitre de la chambre d'exécution (voir p.46). «ça a été horrible de voir mourir ce garçon en pleine santé, que j'aimais comme un fils», disait-il la voix cassée, longtemps après ce cauchemar. 18

Samedi 3 juin 2000, Jaime Elizalde père a pour la première fois pu exposer le cas de son fils, ainsi que sa propre histoire, à un large public. En direct, au cours d'1!ne émission diffusée sur la principale chaîne de télévision des Etats-Unis en langue espagnole, Univision, Jaime «senior» a tenu les propos suivants: «La différence entre mon fils et moi, c'est que je n'avais jamais fait de prison avant le crime qui a eu lieu devant le bar où nous nous trouvions. Il a eu la peine de mort, et moi j'ai tout de même passé plus de deux ans en prison pour m'être trouvé près de lui, ce soir-là.» Lors de cette soirée de télévision consacrée à la peine capitale, les standardistes ont enregistré plus de 4000 appels téléphoniques. Invités à s'exprimer pour ou contre la peine de mort, une majorité des op"inionsa penché, ce soir-là, pour son abolition, à l'échelle des Etats-Unis et non pas seulement dans le cas exposé par le père d'un condamné à mort clamant son innocence. Jusque-là, l'affaire Elizalde n'avait pas déclenché l'intérêt de la presse américaine, même au niveau local. Il est d'ailleurs exceptionnel que le nom d'un condamné à mort retienne l'attention avant même que sa date d'exécution n'ait été fixée. La présence sur un plateau de télévision d'un homme au passé sans tache, ayant risqué d'être condamné à mort lui aussi pour un crime attribué à son fils, ne sera sans doute pas oubliée de sitôt par une bonne partie des gens qui ont suivi le «Sabado gigante» du 3 juin 2000. «Nous avons été vivement applaudis, mais ce qu'il faut trouver maintenant, c'est de l'argent pour sauver notre fils», rappelaient cependant les parents de Jaime <<junior» lendemain du débat télévisé. au En quête d'un avocat Jaime Elizalde <~unior»sera-t-il l'un des prochains sur la liste des condamnés innocentés après des années de détention? Si tel était le cas, il le devra pour une bonne part à la foi de son père et de toute sa famille. Comme mentionné plus haut, Jaime Elizalde semblait pouvoir espérer que son affaire serait bientôt reprise par un avocat compétent et honnête, à la lumière des contacts entrepris dès le printemps 2000. 19

Durant plus de trois ans, depuis sa condamnation à mort en avril 1997, ce prisonnier n'a jamais reçu la visite de l'avocat chargé en principe de préparer son «habeas corpus». Cette disposition fondamentale du droit anglo-saxon stipule, lorsqu'elle est pleinement respectée, qu'un condamné est habilité à présenter en tout temps un «fait nouveau» à un juge, afin que celui-ci établisse si sa détention est légale ou non. Mais l'hageas corpus a été vidé d'une bonne partie de sa substance aux Etats-Unis, à tout le moins au Texas. C'est surtout vrai depuis qu'en 1996 les possibilités de recourir contre une condamnation à mort ont été fortement restreintes. L'entrée en vigueur de la loi dite de répression du terrorisme, signée alors par le président Clinton, est la cause essentielle d~ cette évolution. Au Texas, dès que la Cour d'appel de l'Etat a signifié son rejet du premier appel (lequel est interjeté automatiquement dès qu'une condamnation à mort est prononcée), un délai de deux ans est en principe à respecter pour présenter un recours d'habeas corpus. Pour ce qui est d'un appel éventuel auprès d'une Cour fédérale supérieure (celle du 5ème Circuit, dont le siège est en Louisiane, à La Nouvelle Orléans, couvre le Texas), il faut absolument qu'un a~ocat spécialisé s'en charge pour avoir une chance de succès. A l'échelon inférieur, un recours auprès d'une Cour fédérale de district est systématiquement rejeté, au Texas tout au moins. En vertu de la loi antiterroriste mentionnée ci-dessus, également désignée comme «loi de facilitation des exécutions», les délais fixés pour ces deux types d'appels se chevauchent. Le risque d'être mal défendu, déjà énorme auparavant, a ainsi été encore aggravé depuis 1996, les avocats se voyant souvent obligés de jouer sur deux tableaux à la fois. Pour Jaime Elizalde, le chronomètre s'est enclenché, en matière de recours, dès le rejet de son premier appel par la Cour d'appel du Texas pour les affaires criminelles d'Austin, le 8 juin 1999. Le fait qu'il ait été informé du rejet de son appel par sa famille, et non pas par son avocat d'office, en violation de ses droits constitutionnels, pourra éventuellement servir ultérieurement à sa défense. 20

Des délais impossibles à tenir Le 9 juin 2000, concernant le cas Elizalde, le délai légal était manifestement échu, et la recherche de l'avocat tant espéré était toujours en cours. Vu d'Europe, il peut sembler inconcevable qu'un condamné à mort qui a toujours clamé son innocence puisse laisser passer un délai aussi crucial. Cet apparent paradoxe souligne l'hypocrisie fondamentale des dispositions légales en vigueur. «Je ne sais même pas si j'ai encore un avocat», écrit Jaime Elizalde dans ses lettres, lorsque cette question est abordée. En août 1999, ayant cru que sa famille et ses amis avaient obtenu pour lui la garantie d'un avocat pour son appel féçléral, suite à des contacts prometteurs obtenus à l'aide de l'Eglise catholique de Houston, Jaime Elizalde rédigea une lettre signifiant qu'il désavouait son avocat d'office. Celui-ci n'avait rien fait d'autre, pendant des mois, que de réclamer 25' 000 dollars à la famille pour s'occuper de son appel à une Cour fédérale. Mais la lettre de Jaime fut adressée à Houston, à la Cour de justice du comté de Harris. Ce n'est qu'en mars 2000 que Jaime <<junior»le réalisera: il lui aurait fallu adresser sa lettre à la Cour d'appel d'Austin, la capitale du Texas. En l'occurrence, le greffe de justice du comté de .Harris ne renvoya pas la lettre à son expéditeur. Du côté du bureau d'avocats contacté par la famille, pendant ce temps, on avait attendu, en vain, de pouvoir supplanter un avocat d'office certes fantôme, mais formellement toujours accrédité comme conseil du condamné à mort Elizalde. Par la suite, rien ne se passa pendant six semaines. Jaime Elizalde n'ayant pas exactement compris ce qu'il fallait écrire, et à quelle adresse il s'agissait d'envoyer une nouvelle déclaration susceptible d'aboutir au désistement de son avocat d'office. Pour cela, il fallut que lui soit envoyé par la poste, de la part d'un avocat de confiance contacté en son nom, une lettre lui indiquant l'adresse de la Cour d'appel d'Austin, et ce qu'il s'agissait d'écrire pour pouvoir faire avancer les choses: «J'ai besoin d'un avocat pour mon appel fédéral». 21

Il faut prendre en compte tout un climat, par ailleurs, pour mieux comprendre les raisons de l'apparente inertie de Jaime «junior» dans ses démarches. Il y a eu notamment la difficulté de se procurer des timbres et des enveloppes, ou encore le retard à la livraison d'une machine à écrire payée depuis des mois. De telles mesures répressives entravent régulièrement les démarches des condamnés à mort de Terrell Unit, en particulier depuis l'époque de leur grève de la faim, en janvier 2000. Une grève de la faim menée par des condamnés à mort? La lutte fut suivie par les détenus les plus combatifs, quand bien même les gardiens s'efforcèrent d'en minimiser l'impact. Il s'agissait de protester contre l'isolement et les brimades, en particulier la fréquence du recours aux gaz lacrymogènes. Jaime Elizalde y participa durant près de deux semaines, au terme desquelles il calcule avoir perdu une quinzaine de livres, soit environ sept kilos. Téléphone interdit

Sans accès au téléphone, sans possibilité de prendre des notes durant les visites de leurs proches ou de leurs amis, les condamnés à mort du Texas qui tentent d'agir en justice donnent l'impression d'être réduits à une sorte de pêche miraculeuse, les yeu]' bandés. Dans cet Etat comme dans de nombreux autres, cependant, le risque est grand que le non respect d'un délai soit imputé au condamné à mort lui-même, lorsque l'avocat censé le défendre ne fait pas son travail. Plus tard, quand la date d'exécution a été fixée, les meilleurs avocats n'ont souvent d'autre ressource que de tenter des démarches de dernier recours, désespérées. Faute d'avoir pu intervenir à un stade moins avancé de la procédure, le dernier défenseur à s'être occupé d'Odell Barnes jusqu'à son exécution le 1er mars 2000, l'avocat Gary Taylor, a été contraint d'encaisser à six reprises successives, jusqu'à Washington, la morgue de six juges qui, l'un après l'autre, ont refusé de rouvrir le dossier qui leur fut présenté.

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