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Conflans-Saint-Honorine

De
504 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1994
Lecture(s) : 384
EAN13 : 9782296267893
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CONFLANS-SAINTE-

HONORINE

Bernard

LE SUEUR

CONFLANS-SAINTE-

HONORINE

Histoire fluviale de la capitale de la batellerie

Avant-propos

de Michel Rocard

Préface de François Beaudouin

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

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L'Harmattan, 1994 ISBN: 2-7384-1343-9

Remerciements

L'auteur qui lui ont à ceux qui jusqu'alors mations et

tient à adresser ses vifs remerciements à toutes les personnes permis de mener à bien ce travail. Il pense particulièrement lui ont donné accès à des fonds d'archives publics ou privés inexploités, et à ceux qui lui ont fourni de précieuses inford'utiles documents. Qu'il nous soit permis de citer:

- Monsieur F. Beaudouin, Conservateur du Musée d'Intérêt National de la Batellerie de Conflans, sans lequel ce livre n'aurait pas vu le jour. A Conflans, - Mes amis bateliers en particulier Messieurs Bérenwanger, Chantre, Naveteur et Pioche, - Monsieur l'abbé Duvallet, le Père Arthur et monsieur Delouye du Je Sers, - Monsieur Lambin, directeur de l'École Régionale du Premier Degré et Monsieur Viala, proviseur du Lycée de Conflans, - Monsieur Pellion, directeur du Bureau d'Affrètement, - Madame Trichet, du Port Autonome, - Les services techniques municipaux ainsi que Monsieur Delcroix de «Vivre à Conflans », - et Monsieur Maury, du groupe « Conflans à travers les âges» qui a eu la gentillesse de relire l'ensemble de la copie. - Messieurs Dibon et Galéa, ingénieurs du Service de la Navigation à Andrésy et Pontoise et leurs collaborateurs, en particulier Monsieur Carrières, - Madame Maieur, Messieurs Reimbold et Autier, du Port Autonome de Paris, - Madame Fuzellier, du Centre de Recherche Archéologique du Vexin français, - Monsieur Zeller et Monsieur Mouquet, ancien et nouveau directeurs des Chantiers d'Achères, - et les services de la Direction Régionale de l'Équipement d'lIe de France.

(Photothèque

de Conflans . X. DelctOix)

Avant-propos

La Batellerie, le Fleuve, la Rivière, les Hommes, bref... Conflans. Au fil des ans une Histoire s'est écrite, dont chaque page puise sa source dans ce que l'humanité a depuis toujours essayé de faire, pour mieux s'adapter au milieu environnant. S'adapter, mais aussi le modeler, le façonner, le domestiquer et, s'agissant de la voie d'eau, renforcer le rôle économique qui est le sien. De toutes parts, l'eau est ici présente; et rares sans doute sont les lieux où elle s'est autant identifiée aux fonctions premières de l'homme. Bernard Le Sueur aime passionnément le Fleuve. Il l'aime pour ce qu'il est, c'est-à-dire Celui qui peut donner beaucoup et de la même manière tout retirer. Il aime de la même passion les gens qui en vivent, ces nomades qu'une profonde intimité avec l'eau a rendus méfiants à l'égard de ceux pour qui elle n'est ni plus ni moins qu'un élément du paysage. Une égale affection pour «ceux d'à-terre », comme on les appelle ici, l'amène à embrasser d'un même regard ces deux communautés que beaucoup ont cru devoir opposer dans une mutuelle incompréhension. De ce point de vue, ce livre est une œuvre de reconnaissance, même si finalement l'interrogation reste posée de savoir si la Ville a bien rendu au fleuve les dividendes qu'elle lui doit, de la Batellerie et de ceux qui l'ont fait vivre. Conflans : Ville-étape, ville d'accueil ou véritablement Capitale de la Batellerie? Le lecteur - non initié s'entend - saura y apporter réponse. Car cet ouvrage s'adresse aussi - surtout, devrais-je dire - aux non spécialistes, auxquels il livre une à une les clefs de notre histoire commune. Une histoire qui n'est pas seulement et uniquement conflanaise, en ce qu'elle nous enseigne de façon magistrale de quelle manière la Voie d'Eau a été un élément moteur dans l'aménagement du territoire. A été; le sera-t-elle encore ? Je le crois profondément, même si les difficultés seront grandes avant qu'aboutissent les grandes liaisons entre les bassins - Seine-Nord, SeineEst et Rhin-Rhône - indispensables aux échanges commerciaux qu'impo-

sera « la Grande Europe» de demain.
7

D'ici là, les professions de la Navigation Intérieure trouveront matière à une profonde mutation et, n'en doutons pas, Conflans et sa Batellerie sauront prendre la place qui leur revient. Place éminente, depuis des décennies, dont l'ouvrage de Bernard Le Sueur porte témoignage de façon éclatante.

Michel Rocard Maire de Conflans-Ste-Honorine

Tradition et modernité

Bénédiction inaugurale de la statue de saint Nicolas, patron des bateliers, par l'évêque de Versailles, monté pour la circonstance à bord du pousseur Kleber (juin 1986 : 27e Grand Pardon National de la Batellerie).
(Photothèque, ViIle de Conflans-Sainte-Honotine)

8

Préface

Dans l'histoire de notre pays, que nous croyons si bien connaître, il y a des lacunes parfois très importantes; c'est le cas de notre « histoire fluviale» négligée par les historiens et par conséquent ignorée du grand public, alors que la « relation de l'homme à l'eau », dans son caractère toujours vital et dans son infinie diversité est une clef essentielle de l'organisation et de l'existence même des sociétés, celles d'aujourd'hui - et l'écologie nous a familiarisé avec cette idée - mais plus encore peut-être celles d'hier. Cela est vrai pour l'histoire de la France qui, à maints égards, et notamment dans le domaine de la navigation intérieure, est la plus riche qui soit: la civilisation française est fluviale par excellence, trois décennies, de ma vie consacrées à ce sujet au musée de la Batellerie de Conflans-SainteHonorine m'en ont progressivement convaincu. Il reste que cette intuition, que cette conviction qui est mienne, doit se transformer en certitude « historique» pour devenir collective et s'inscrire dans notre conscience . de nation. Ce vaste travail d'élaboration est d'ores et déjà commencé par une nouvelle génération d'historiens fluviaux dont Bernard Le Sueur est un des premiers représentants, premier, chronologiquement parlant, ainsi que par le nombre, l'ampleur et la qualité de sa « production ». Il y a plus de dix ans maintenant que Bernard est venu me voir au Musée de la Batellerie avec l'intention de se consacrer à la navigation intérieure à laquelle sa femme Annick - petite-fille de marinier - le relie par « alliance ». Notre première idée fut d'étudier, éventuellement pour édition, un merveilleux manuscrit offert au musée, l'autobiographie d'Alphonse Guignard, un vieux marinier, mort depuis, presque centenaire. Le travail d'analyse critique, de mise en forme et d'explicitation qu'il fit à cette occasion fut une véritable initiation qui aboutit tout naturellement à sa thèse de doctorat: Le Pénichien marinier du Nord 1850-1950, essai d'histoire sociale qu'il soutint en 1982. Ce travail monumental fut suivi par une synthèse très générale destinée au grand public: Batelleries et bateliers de France (Horvath 1984) où la collaboration entre l'historien et le musée fut là encore étroite. Puis vint « L'enfant au Musée» (cahier du Musée de la Batellen.e n° 9). N'oublions pas que Bernard est tout autant pédagogue qu'historien; il a 9

longtemps enseigné à l'École Normale de Cergy-Pontoise, époque où il organise au musée de la Batellerie, et en dehors, stages d'initiation à la navigation intérieure, visites-conférences au musée, conférences-découverte du milieu fluvial, rencontres avec les bateliers, les ingénieurs etc. C'est donc tout naturellement qu'il passe de la péniche et du marinier à « La navigation en Basse-Seine au début du XIX. siècle », (cahier du Musée de la Batellerie n° 25, 1989). Cette activité intense et continue n'épuise pas l'énergie créatrice de Bernard, son œuvre s'enrichit d'un genre nouveau, l'étude de site fluvial, avec: Conflans-Sainte-Honorine, histoire fluviale de la capitale de la batellerie, aux éditions de l'Harmattan. Bernard Le Sueur est aujourd'hui un de nos meilleurs historiens de la navigation intérieure. François BEAUDOUIN Conservateur du Musée d'Intérêt National de la Batellerie de la Ville de Conflans-Ste-Honorine

La capitale de la Batellerie vue de l'ile prise en amont, en regardant vers l'aval. 10

Introduction

« Découvrir les indices que, sans préméditation, laisse traîner le long de la route. »

le passé

Marc BLOCH Apologie pour l'Histoire ou Métier d'Historien (1941)

Est-ce un hasard, un destin ou une volonté consciente et affirmée? Le nom de Conflans-Sainte-Honorine évoque des images indissociables: celle de la confluence de deux grands cours d'eau de l'Ouest parisien, la Seine et l'Oise, et celle d'un monde marinier, vivant à bord de ses maisons flottantes, ici sous la protection d'une sainte quelque peu oubliée par nos contemporains. Cette double représentation exprime bien sûr une partie de la réalité urbaine contemporaine et répond au besoin d'une « trace-mémoire» d'un âge d'or batelier largement disparu. Pourtant, lors d'une promenade le long des quais de la ville, en observant tous ces bateaux en attente, ce cliché à double face se perd souvent dans l'univers de rêve que nous bâtissons tout en flânant. Nous suivons par la pensée ces couples qui voguent au fil d'une eau toujours calme, dans des paysages naturels merveilleux, au rythme lent de leur navigation! Et ce mythe qui prend racine au plus profond de nous-mêmes se développe aujourd'hui en s'appuyant sur ces ouvrages de luxe remplis de clichés photographiques magnifiques qui mettent en scène les ombres et les lumières de l'onde et perpétuent les fascinations de notre enfance. Pouvons-nous dépasser cette vision idéalisée et rechercher les indices authentiques d'un passé fluvial révolu? A partir d'une double réalité contemporaine, celle du monde batelier et celle du fait urbain, pouvons-nous élaborer le scénario de l'histoire de la ville dans sa communion avec ses rivières fondatrices? Présenté encore au début du XIX. siècle comme un
« grand et beau village situé à quatre lieues et demie de Versailles et à

six lieues au nord-ouest de Paris », Conflans prend en cent cinquante ans l'habit neuf d'une ville banlieusarde de la couronne. En tant que telle, elle n'échappe pas à l'évolution générale des pôles urbains français. Mais alors que la plupart de nos cités se détournent de leurs cours d'eau, les 11

1. Conflans-Sainte-Honorine, en regardant vers l'amont.
(Photothèque,

capitale de la batellerie. Vue générale prise au ras de l'eau

Ville de Conllans. X. Deletoix)

« bétonnent» et maudissent les fractures que ceux-ci opèrent dans leur tissu urbain, Conflans renforce son appui sur ses « chemins qui marchent ». Sans doute l'Histoire peut-elle nous donner quelques clés pour comprendre l'originalité de cet itinéraire et pour qualifier les relations qui se tissent alors aux abords des rives. Cette approche souhaite montrer comment un village somme toute « ordinaire» devient capitale de la batellerie et comment la grande ville qui lui succède tente de le demeurer. Pendant des siècles, les habitants de ce modeste village des bords de Seine vivent en osmose avec la rivière, tirant largement profit de ses eaux. Là comme ailleurs, la rivière est alors un centre dynamique d'activités multifonctionnelles. Elle fournit l'eau potable et la nourriture grâce à des pêcheurs professionnels qui proposent le poisson frais. Elle permet à l'homme de capter son énergie primaire et d'exploiter sa force motrice par des moulins aux techniques diverses (moulin-bateau, moulin-pont, moulinrive). Sur ses bords les troupeaux du voisinage s'abreuvent et ses eaux sont utilisées pour diverses activités productrices, agricoles et industrielles. Et surtout peut-être, le fleuve est un axe majeur de circulation dont les historiens débattent encore du poids économique réel, comparé à celui de la route. Sans nul doute, l'eau navigable a joué un rôle fondamental au temps de l'implantation initiale des hommes en ces lieux. Dans cette structure d'ancien type, tout à la fois centre militaire et religieux, Conflans garde la porte du Parisii, profite des bienfaits de sa sainte patronne et récupère des droits multiples de navigation. Pourtant, le village, bien ancré dans cet ensemble pérenne, ne semble jamais avoir abrité une importante communauté de « gens de l'eau », voituriers, maîtres et compagnons bate12

liers, tireurs de bateaux... La Seine, une Seine alors bien capricieuse, dangereuse, et seulement navigable durant quelques mois de l'année, cette Seine n'apporte d'ailleurs pas que des avantages aux riverains. Le chemin de halage qui suit la berge sur la rive droite reste une zone interdite, coupe les Conflanais de l'eau et freine l'essor d'activités exploitant longitudinalement le fleuve. De même, les déplacements en direction de la rive opposée, vers Saint-Germain et Versailles, demeurent longtemps limités aux seules capacités des bacs. Transversalement, la rivière demeure une frontière et une barrière! Dans la typologie urbaine classique, Conflans apparaît comme un simple «village de confluence », au carrefour de deux cours d'eau qui ne jouent longtemps qu'un rôle de second plan dans notre économie. Les zones en amont de la capitale sont tellement plus actives! Et puis, tout bascule lentement, comme avec prudence. Dès la fin du XVIIIesiècle, les « faiseurs de projets» expriment leur volonté de façonner un espace économique aux dimensions plus amples, à l'exemple de Vauban qui prévoit d'aménager près de deux cents axes fluviaux! Au cours du XIX\ à ces « coulées puissantes de l'économie paysanne », si bien décrites par F. Braudel comme facteur constitutif de l'identité française, se mêlent bientôt les éléments fondateurs de l'univers de la navigation industrielle. L'homme réalise un rêve ancien et domestique la rivière pour pouvoir, tout au long de l'année, transporter des charges supérieures. La machine à vapeur chasse les attelages ancestraux et fait entrer la navigation dans le règne de la mécanique. De nouveaux courants commerciaux apparaissent et la batellerie transporte désormais quelques produits types, sur des axes limités. La circulation de l'ère industrielle construit ainsi son tissu de relations spécifiques entre des régions conquérantes. Il s'ensuit une profonde redistribution des rôles. Malheur aux mariniers des zones devenues périphériques, leurs jours sont dorénavant comptés! Mais ce remodelage et cette ouverture de l'espace économique placent Conflans au cœur du nouveau dispositif. Conjonction d'un ensemble de facteurs politiques, économiques et techniques, la métamorphose de la ville mérite bien qu'on s'attache à définir la nature et l'amplitude de ce changement et qu'on en tente une interprétation à la lumière même des continuités. Après 1850, Conflans entre de plain-pied dans la sphère de la haute circulation fluviale (pour reprendre une terminologie braudélienne) qui oppose les grands courants de trafic, ceux des artères canalisées, à ceux moins volumineux des vaisseaux capillaires de la France fluviale. De nos jours, les traces des premiers facteurs de la transformation du village en capitale de la batellerie ont déjà disparu ou s'effacent peu à peu. Et les centaines de bateaux à quai dans l'horizon conflanais nous rappellent la gravité de la crise actuelle de ce mode de transport, même si quelques signes encourageants ont pu récemment être enregistrés. Des mariniers stationnent des semaines et des semaines dans l'attente d'un voyage rémunérateur. D'autres se résolvent à quitter le métier et, chaque année, des dizaines de familles batelières débarquent et entrent « en reconversion ». Quant aux anciens, beaucoup vivent leur retraite sur leur bateau sans pouvoir bénéficier toujours des atouts de la modernité, malgré les efforts de leurs associations et de la ville. La crise contemporaine marque donc 13

2. «Il faut à Conflans allants et venants» Poésie marinière

1. Il est un pays au bord de la Seine Où sur les quais beaucoup d'monde s'pro[mène] Pour admirer les bateaux navigants De ce beau petit village flottant. Mariniers belges, hollandais ou fran[ çais] Sont tous sur le même pied d'égalité Et le «Je Sers» est au pieux d'amarrage Pour baptêmes, communions, mariages, C'est Conflans ! C'est Conflans ! REFRAIN
Conflans-Sain te- Honorine Capitale de notre belle marine Tout le monde travaille Nul ne défaille Conflans-Sain te- Honorine Pour nous tous c'est la grande La famille batelière De toi est fière.

famille.

II. Trois jours la s'maine, nos gentilles ma[rinières] Vont au marché combattre la vie chère Pendant ce temps, les maris pleins d'ar[deur] Nettoient le bateau et astiquent le mo[teur.] L'après-midi, à la bourse d'affrètement, Faut regarder bien attentivement Pour s'affréter et avoir un voyage Qui conduira vers d'autres rivages. C'est Conflans ! C'est Conflans ! III. Ayant quand même cessé de naviguer Le marinier s'est enfin débarqué Et les balades qu'il fait au bord de l'eau Lui donnent l'occasion de r'voir les ba[teaux] L'âme nostalgique, il rentre à la maison Mais malgré tout, faut se faire une rail son] Et il espère que tous les jeunes mariniers Pourront, comme lui, faire ce beau métier. C'est Conflans ! C'est Conflans !
Texte envoyé au Journal de la navigation, 1952. (Musée de la Batellerie)

profondément la cité de son emprelOte et elle ne peut nous laisser indifférents. En partant du village, hier structure unitaire de production commode pour l'analyse, on est amené à tracer les grandes étapes du changement

14

3. Dessin réalisé à parrir d'un cachet de cire daté de 1793, représentant le sceau de la ville pendant cette période révolutionnaire. (Musée de la Batellerie, F.Beaudouin).

4. Cachet de l'opération Jumexphil de novembre 1976. Pour les villes européennes avec lesquelles Conflans est jumelée, la ville se fait représenter par un bateau, affirmant ainsi son identité de capitale de la batellerie.

de nature des liens de la ville et de ses rivières. En chemin se dégage une forme spécifique du rapport de la société à l'espace qui, par son inscription locale, présente un caractère dominant. Ce modèle révèle ainsi l'existence de micro-formations sociales dotées dès l'origine de stratégies qui se définissent toujours par rapport à la rivière. Agissant avec une certaine part d'autonomie les uns par rapport aux autres, ces sous-systèmes sociaux peuvent se fixer des objectifs complémentaires ou concurrents. Et la force centripète de dislocation finit par l'emporter: « gens de l'eau» et « gens d'àterre» deviennent comme des étrangers sans aucune solidarité réelle, alors que la ville se détourne de ses rivières et cherche sur le plateau l'espace de son développement contemporain. On le voit, le champ de réflexion est ici un espace de vie, tout à la fois familial et professionnel, pour lequel nous tenterons de ne négliger aucune dimension. La démarche historique fait appel à des lectures différentes et multiplie ses angles d'attaque. La trame de ces mondes qui se déploient sur cet espace limité est tissée de diversités, d'interactions et d'événements singuliers. Nous nous essaierons à disjoindre les éléments enchevêtrés et confus de ce réel pour faire surgir les permanentes relations d'échanges et de correspondances entre les « gens d'à-terre» et les « gens de l'eau ». Nous soulignerons les héritages multiples qui modèlent le paysage pour déboucher sur la prise de conscience des ruptures et des continuités de l'environnement. A chaque étape de sa formation et de son histoire, le paysage conserve certains traits des aménagements antérieurs en les « digérant» plus ou moins bien. Avec ses implications économiques, techniques, sociales, le transport fluvial impose ses exigences à la ville, 15

5. Conflans. «un grand et beau village... à six lieues au nord-ouest de Paris ». Carte des «Environs de Paris» de Robert publiée en 1753.
(Archives dépanementales du Val-d.Oise)

engendre un certain type de développement et n'autorise plus l'essor dans d'autres directions. Les hommes modèlent ainsi leur espace à chaque moment en fonction d'impératifs souvent contradictoires. Le résultat reflète un équilibre instable entre les conditions naturelles, les exigences de la technique et les impératifs économiques. Il traduit le rapport de forces qui existe à chaque étape historique entre les intérêts des Conflanais et les exi16

gences minimales de ceux qui vivent de la navigation intérieure. Système global en mouvement interne incessant, il obéit à des logiques souvent difficilement décelables. Mais bien des choses échappent aux habitants de la ville comme à ceux des rivières et relèvent uniquement de centres de décisions extérieurs. Au-delà, nous voudrions également montrer quelle image se faisaient nos ancêtres au fil du temps de ce paysage, de ce méandre, de la rivière elle-même...

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6. Conflans au cœur de la France fluviale, Carte des densités de trafic O.N.N. 1990. La densité de trafic est un indice obtenu en divisant le nombre de tonnes/kilomètre transportées annuellement par la longueur de la section de la voie considérée. L'O.N.N. (Office National de la Navigation) a reporté ses calculs sur cette carte. En 1990, cette densité a été maximum en France sur la Seine, entre Conflans et Méricourt (D = 11 942), zone suivie de peu par le secteur compris entre Conflans et La Bâche (11 738). Seule la navigation du Rhin, entre Strasbourg et Lauterbourg, obtient des résultats du même ordre (11 094). Conflans est bien situé au cœur de la zone au trafic fluvial contemporain le plus intense. 17

Ces représentations diverses, dont beaucoup nous surprennent aujourd'hui, constituent d'étonnantes traces du passé trop souvent laissées pour compte. Lucien Febvre écrivait: « Il n'y a pas le passé qui engendre l'historien,

il y a l'historien qui fait naître l'histoire. » Puissecelle des relations de Conflans et de ses rivières susciter intérêt et passion afin que nous comprenions notre passé pour éclairer notre présent et préparer l'avenir d'une batellerie toujours prête à jouer les premiers rôles.

7. Le confluent.
(DREIF. Groupe Communiration)

Sur cette photo difficilement.

aérienne

oblique,

les eaux du fleuve Seine et de la rivière Oise se mêlent

18

8. La ville et l'eau aujourd'hui. Vision quotidienne d'un convoi poussé de la Compagnie Citerna qui transporte des véhicules Renault. La cabine télescopique du pousseur a été surélevée pour permettre au pilote de conduire son unité avec une bonne vision panoramique.
(DREIF. Groupe Communication)

Le panorama de Conflans vu du pont de Saint-Germain dans les années 1920. Avançons-nous jusqu'au milieu du pont de St-Germain et, le dos tourné à la forêt, regardons à droite, c'est-à-dire du côté du levant, voilà un des tableaux les plus ravissants que l'on puisse rencontrer. A Conflans, la Seine d'une largeur d'environ 180 mètres (en face de la promenade des Tilleuls) forme un vaste bassin entre la terre et les îles qui longent la rive gauche du fleuve. De notre observatoire, la ville de Conflans nous apparait perchée sur sa colline, et avec ses maisons blanches bordant le quai de la République et le quai de Seine, avec ses jardins suspen-

dus, avecson égliseet son clocherdu onzième siècle, avec sa vieilletour carrée, aveclescampaniles de son hôtel de Ville et de son hospice, avec le pensionnat des sœurs de la Providence
et avec l'élégante habitation de Madame Gévelot, le tout dominant le pays à plusieurs kilomètres à la ronde, ne dirait-on pas une miniature d'Alger-Ia-Blanche, se détachant au soleil levant sur le ciel encore rose, aux regards éblouis des voyageurs arrivant de Marseille ou de Port-Vendres? Plus loin, c'est le clocher d'Herblay, incliné sur la montagne que domine le village de Montigny. Du côté du couchant le panorama change. C'est le moderne clocher d'ardoises de la vieille église d'Andrésy que l'on voit s'élevant au-dessus des arbres et se dessinant sur la montagne où se cache le village de Chanteloup. Puis, dans la direction de ce clocher, la Seine tournant brusquement à gauche se subdivise en deux bras séparés par une île boisée, pour de là continuer sa route vers la ville royale de Poissy.
Conflans-Sainte-Honorine, son origine, M. Le François, son passé, son avenir 1921-1922 Manuscrit

19

9. Le confluent vu de l'Oise
(photographie aérienne oblique. Baranger - Port Autonome de Paris)

Au premier plan, la commune de Maurecourt et, sur la rive gauche de l'Oise, le port de Conflans, bordé par la voie ferrée qui relie Pontoise à Saint-Germain. Les quatre ponts sont bien visibles. A l'arrière-plan, la Seine puis la plaine d'Achères dans le lointain. Le confluent décrit dans les années 1920 :

Prenons sur la droite un petit sentier qui nous descend à l'Oise, suivons le bord de cette rivière, et en quelques secondes, nous arrivons au Pointis, c'est-à-dire au point de jonction de la Seine et de l'Oise. A cet endroit, le quai de forme circulaire représente comme un petit môle s'avançant dans les eaux. Nous ne pouvons faire autrement que de nous y arrêter, pour contempler le panorama vraiment admirable et grandiose du confluent des deux rivières, qui compte ici près de 300 mètres de largeur, embiaisant vers l'estacade du barrage. Le coup d' œil est en effet de toute beauté. A droite, les hauteurs ensoleillées de l'Hautil, le clocher et les îles d'Andrésy, se détachant sur le ciel bleu et se mirant dans l'immense nappe liquide, le barrage avec sa flottille de canots de pêche, et en perspective dans le fond la forêt de Saint-Germain et le clocher d'Achètes. A gauche au premier plan le pont du chemin de fer (ligne d'Achères), plus loin le pont de Saint-Germain, et dans le fond, en suivant le ruban argenté de la Seine, le village et le clocher de Conflans, et les hauteurs d'Herblay et de Cormeilles.
Conflans-Sainte-Honorine, son angine, M. Le François, son passé, son avenir 1921-1922, Manuscrit

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10. La Seine, vue des terrasses vers l'aval, lavis de Claude Brison, artiste conflanais, 1985.

réalisé vers

Né en 1928, Claude Brison, célèbre peintre local, réalise sa première aquarelle en 1971 et depuis sa passion le conduit à enfanter de très nombreux tableaux. L'eau, les pierres et les bateaux constituent sa source d'inspiration principale. Conflans lui fournit donc un terrain de prédilection pour exercer ses talents et jouer avec les couleurs. Dans les années 80, il réalise quelques lavis de la vieille ville et de ses quais.

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12. Segment de la Table de Peutinger (lye siècle).
Cette carte représentant des « itinéraires romains » a été dessinée sur parchemin, vers 1205, par un moine de Colmar qui a reproduit un document romain du IIIe ou lye siècle. C'est un réseau de lignes terrestres et fluviales reliant des cités-carrefours. On reconnaît ici la Seine avec Melun et Paris.

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Chapitre 1

A. CONFLANS, VILLE DE MÉANDRE
1. LA LONGUE ET MAJESTUEUSE BOUCLE DU FLEUVE

Quand on se promène sur le quai de Seine et que le regard se porte vers l'amont, puis vers l'aval, on découvre un horizon bouché par des collines voisines. Le fleuve ondule en une courbe large et harmonieuse. La lecture d'une carte nous révèle la raison de ce lointain doublement barré. Conflans est avant tout une ville de méandre. Dans la région, la Seine « s'écarte sans raison apparente de la direction de l'écoulement des eaux pour y revenir, après avoir décrit une courbe prolongée» 1. Ce tracé, qui s'inscrit dans le paysage, a toujours intrigué le géographe qui s'étonne de son caractère spécifique. Anormal, ce méandre l'est d'abord par son développement. La Seine effectue une large boucle d'une trentaine de kilomètres. Anormal, ill' est aussi par sa forme et son orien-

tation. Comme ses voisins, avec lesquels il dessine un « train de méandres », il se déverse légèrement vers le nord-est, donc dans le sens contraire de l'écoulement des eaux. Mais sa large base lui donne un lobe plus ventru. Cette sinuosité ne s'inscrit dans aucun tracé identique de la vallée, mais s'étale dans une large plaine alluviale qui s'est agrandie progressivement, par creusement et déplacement latéral. On définit ainsi un
« méandre

de divagation ». Celui-ci s'oppose au « méandre

de creusement »,

pour lequel la vallée entière, encaissée, serpente comme la rivière. Comment expliquer ce phénomène naturel aux aspects surprenants? Dans ce secteur, pour une pente relativement faible, le cours d'eau transporte une forte charge en suspension. Dans ces conditions, toute perturbation locale devient un facteur de formation et d'accentuation de la courbure. Or la confluence de l'Oise provoque un ralentissement de la vitesse de l'écoulement des eaux de la Seine. Elle semble bien être, pour de nombreux spécialistes, la cause principale de l'existence du méandre conflanais. Vers Fin d'Oise, les alluvions modernes forment encore une plaine
1. Définition classique du méandre donnée par Derruau (Ph.), dans son célèbre Précis de Géomorphologie. Le mot méandre vient du nom d'un fleuve d'Asie Mineure dont le tracé présente de nombreuses boucles devenues caractéristiques. 25

1. Une vue des terrasses du château vers l'aval de Seine.
(Serv. Nav. Seine)

Le site de Conflans, dessiné en 1942 par l'auteur d'un projet de pont routier pour la N. 184 (projet non retenu mais dont l'idée générale sera prise un demi-siècle plus tard avec le pont autoroutier). L'église domine outrageusement la ville... et la tour féodale. Le talus est représenté avec de nombreux arbres et les constructions, assez éparses, laissent bien voir le pont. Dans le lointain, le confluent et la colline de l'Hauti!, limite du Vexin français, qui barre l'horizon.

2. En regardant vers l'aval. Cette photographie est prise au ras de l'eau, sur un bateau qui descend la Seine et va doubler Conflans. Dans le lointain la colline de l'Hautil. 26

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BERNARDIN DE SAINT-PIERRE RACONTE LA SEINE « La Seine, fille de Bacchus, et nymphe de Cérès, avait suivi dans les Gaules la déesse des blés, lorsqu'elle cherchait sa fille par toute la terre. Quand Cérès eut mis fin à ses courses, la Seine la pria de lui donner en récompense de ses services ces prairies que vous voyez là-bas. La déesse y consentit, et accorda de plus à la fille de Bacchus de faire croître des blés partout où elle porterait ses pas. Elle laissa donc la Seine sur ces rivages, et lui donna pour compagnes et pour suivantes plusieurs nymphes, entre autres Hèva, qui devait veiller près d'elle, de peur qu'eUe ne fût enlevée par quelque dieu de la mer, comme sa fille Proserpine l'avait été par celui des Enfers. Un jour que la Seine s'amusait à courir sur ces sables, en cherchant des coquilles, et qu'elle fuyait en jetant de grands cris devant les flots de la mer qui quelquefois lui mouillaient la plante des pieds et quelquefois l'atteignaient jusqu'aux genoux, Hèva, sa compagne, aperçut sur les ondes les cheveux blancs, le visage empourpré et la robe bleue de Neptune. Ce dieu venait des Orcades après un tremblement de terre, et il parcourait les rivages de l'Océan, examinant avec son trident si leurs fondements n'avaient pas été ébranlés. A sa vue Hèva jeta un grand cri, et avertit la Seine qui s'enfuit aussitôt vers les prairies. Mais le dieu des mers avait aperçu la nymphe de Cérès et, touché de sa bonne grâce et de sa légèreté, il poussa sur le rivage ses chevaux marins après elle. Déjà il était près de l'atteindre, lorsqu'elle invoqua Bacchus, son père, et Cérès, sa maîtresse. L'une et l'autre l'exaucèrent: au moment où Neptune la saisit dans ses bras, tout le corps de la nymphe se fondit en eau; son voile et ses vêtements verts, que les vents poussaient devant elle, devinrent des flots couleur d'émeraude; elle fut changée en un fleuve de cette couleur, qui se plaît encore à parcourir les lieux qu'elle a aimés étant nymphe. Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que Neptune, malgré sa métamorphose, n'a cessé d'en être amoureux, comme on dit que le fleuve Alphée l'est encore en silence de la fontaine Aréthuse. Mais si le dieu des mers a conservé son amour pour la Seine, la Seine garde encore son aversion pour lui. Deux fois par jour il la poursuit avec de grands rugissements, et chaque fois la Seine s'enfuit dans les prairies en remontant vers sa source, contre le cours naturel des fleuves. En même temps, elle sépare ses eaux vertes des eaux azurées de Neptune. « Hèva mourut de regret, et on lui éleva sur le rivage un tombeau de pierres blanches et noires. C'est la montagne escarpée qui porte toujours le nom d' Hèva, et qui renferme un écho pour prévenir les marins des dangers du naufrage, comme autrefois elle avait averti la nymphe de Cérès des périls qui la menaçaient. « Les autres wmpagnes de la Seine furent métamorphosées comme elle aux divers lieux où elles s'arrêtèrent dans leur fuite. Ce sont l'Aube, l'Yonne, la Marne, l'Dire, l'Andel/e, et toutes les autres rivières qui viennent apporter le tribut de leurs eaux à leur ancienne maîtresse. «Amphitrite, à la nouvelle de ces désastres, fit construire plusieurs petites baies à l'embouchure de la Seine, et voulut qu'elles fussent des havres assurés contre la fureur de son infidèle époux. Ce sont les différents ports qui offrent un asile aux vaisseaux depuis Rouen jusqu'à la mer. »

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de 4 à 5 mètres au-dessus de l'étiage. En amont pour la courbure voisine de Saint-Denis-Gennevilliers, le freinage du courant pourrait résulter seulement d'une augmentation sensible de la charge des eaux. La Seine coule alors sur des terrains épais et tendres qui fournissent d'abondants matériaux grossiers. Cette surcharge pèse en aval. Pour vérifier ces hypothèses, plusieurs laboratoires hydrographiques ont effectué des essais grâce à des modèles réduits. Ceux-ci reproduisent un chenal en ligne droite que l'on perturbe par un accident local en un point de la rive. On assiste alors à un dépôt d'alluvions qui repousse le courant principal vers l'autre berge. En aval, une pointe se forme démontrant le rôle capital d'un freinage par dépôts lors de la constitution d'un méandre. Les hommes n'ont pas toujours été conscients des caprices des rivières conflanaises et ils ne les ont représentées correctement que tardivement. La comparaison des publications réalisées entre le XVIeet le XVIIIe siècle témoigne des progrès de la cartographie au cours de cette période.

Vignette de Marville et Foussereau.
(Musée de la Batellerie)

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4. Premières approches cartographiques.
(Arch. Départementales du Val.d'Oise)

Choisis dans un imposant ensemble, ces quelques exemples de cartes traduisent l'immense effort que les géographes ont dû développer au travers des âges pour représenter l'espace et se forger de pertinents moyens d'action.

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a) Sur cette carte, dite de la « Retraite du Duc de Mayenne », le méandre de Saint-Denis
n'est pas trop mal représenté. Mais il n'en est pas de même pour celui de Conflans ! Sur l'Oise, le méandre de Cergy n'est pas dessiné du tOut. Contrairement à d'autres documents de la même époque, la localisation des villes donne globalement satisfaction.

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b) «Environs de Paris»

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vers 1635 (?).

Le méandre de Conflans est mieux traduit que celui de Saint-Denis qui s'est déformé, ou celui de Cergy qui s'amorce seulement. Aucune île n'apparaît vers Conflans largement dominé par une sur-représentation d'Andrésy. On remarquera l'importance donnée au réseau secondaire, petits rus, lacs et étangs... du moins entre Seine et Oise puisque les affluents de la rive droite de l'Oise n'ont pas été dessinés.

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c) «Environs de Paris,., Nicolas de Fer (vers 1705). Le tracé du méandre conflanais s'améliore de manière remarquable, contrairement à celui de Cergy. L'auteur note avec soin les bacs. Au nord, on remarquera le tracé de la route de Paris à Rouen et Dieppe passant par Pontoise.

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d) La cane dite « de Cassini» au milieu du XVIII'siècle. Depuis Colbert, l'État a compris tOut l'intérêt qu'il peut tirer d'une bonne connaissance cartographique de l'ensemble du royaume. L'Académie des Sciences, créée en 1666, devient l'organisme de tUtelle scientifique de ce projet dont l'ObservatOire de Paris est le pôle central. Pour se voir confier la réalisation de cette carte générale et scientifique du royaume, plusieurs clans s'affrontent tels ceux des ingénieurs des Ponts et Chaussées, des ingénieurs géographes-militaires du roi, ou de canographes déjà célèbres comme les Cassini. Ainsi en 1746 César François Cassini de Thury (1714-1784) publie une cane générale de la triangulation de la France en 18 feuilles. Peu après le roi Louis XV charge ce directeur de l'Observatoire de publier la carte de France. Globalement, elle comprendra 182 feuilles, les relevés sur le terrain et la gravure sur cuivre s'étendant de 1750 à 1815. La société par actions créée par Cassini sort, malgré d'énormes difficultés financières, les deux premières feuilles en 1756. Conflans y figure. On ne serait trop insister sur l'importance de cette cane qui introduit bon nombre de nouveautés. C'est la plus ancienne des cartes de France générale à l'échelle topographique. C'est aussi la première du monde à être réalisée en s'appuyant sur la triangulation géodésique. Malgré ses imperfections, elle constitUe un exemple dont s'inspireront les cartographes futUrs... Quelques années plus tard, en 1768, le sieur Julien publie le célèbre Atlas Topographique des Environs de Paris qui regroupe en 36 planches différentes les cartes de Cassini. Pour la Seine, on trouve ainsi le cours compris entre Sens et Rouen. Le but de cette publication est bien éloigné de nos considérations présentes puisqu'il s'agit de fournir à la noblesse un document pratique et utile « pour connaître la distance exacte de Paris à routes les Maisons de Campagne (et Châteaux) et de s'assurer d'avance des chemins qu'il faut suivre pour s'y rendre ». Mais c'est une œuvre intéressante dans l'histoire de la pensée canographique régionale.

L'orientation du méandre représente la plus grosse difficulté pour ces premiers cartographes. Quant aux îles, leur nombre et leur localisation peuvent nous surprendre. Il est vrai que leur instabilité constante rend délicat tout dessin précis. Au moment des crues, les eaux lavent les sols et emportent les motteaux. Puis elles accumulent de nouveaux dépôts. Lors des étiages, des bras morts s'assèchent et des noues complémentaires se forment. Des procès sans fin opposent propriétaires et locataires au sujet d'une île disparue ou de quelques arpents supplémentaires! Les riverains cherchent en effet à tirer le maximum de profit de ces mouvements. On comble des noues, on rattache des îles à la rive...

5. Le confluent
(PhotO Baranger - Port AutOnome de Paris).

Cette vue aérienne oblique montre la confluence de la Seine (à droite) et de l'Oise (à gauche). Les eaux de ces rivières, de couleurs différentes, se mêlent difficilement, comme en témoigent les taches visibles au premier plan de cette photographie. Cette remarque a déjà été faite par N.A. Duchêne lors de sa visite en 1786 !

Dans les temps les plus reculés, le lobe du méandre constitue une large zone marécageuse avec un nombre incalculable d'îles, de tailles très diverses. Certains textes parlent de la « région des cent trente îles! » Puis les
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eaux reculent et les îlots disparaissent. La « Grande Ordonnance» de 1669 dénombre encore .une dizaine d'îles entre Herblay et Andrésy. Elle contraint leurs possesseurs ou leurs fermiers au paiement du vingtième denier sur les revenus de ces biens, à savoir: « La grande et la petite île d'Herblay, l'île d'entre deux ports, l'île d'en Haut, l'île d'en Bas, l'île de Conflans-Sainte-Honorine, l'île Bergeran, l'île de Nancy-Chastel, l'île d'Andrésy et l'île de Mayenne, le pied de dix-huit livres pour chaque arpent de pré et de neuf livres pour chaque arpent de terre labourable 2. » Sans compter qu'on connaît mille moyens pour « aider» la rivière à construire ou

6. Cours de la Seine du chevalier d'Azé au XVII'siècle.
(Archives Nationales)

Remarquable document de cet ingénieur du Roi qui dessine en 31 feuilles le cours de la Seine, entre Paris et Rouen. Sur la rive droite, il représente les villages de La Frette, Herblay (Darbley), Conflans et Andrésy, ainsi que la simple ferme de La Garenne sur la rive gauche. Face à Conflans, trois îles dont un bref commentaire indique: « n° 20 : île de 25 arpents évaluée à 2 500 livres; n° 21 : île de 60 arpents évaluée à 6 000 livres; n° 22 : île de 100 arpents évaluée à 25000 livres ». Pourtant, ce document reste difficilement compréhensible. Il présente à la fois des erreurs (comme par exemple la direction même du méandre) et de judicieuses observations, uniques pour cette époque. Il en est ainsi pour les traverselles, petits bras qui séparent les îles. Il en est de même pour la configuration des bras de la Seine qui s'élargissent et se rétrécissent de part et d'autre d'un chapelet d'îles. 2. Ordonnance de Messieurs les Trésoriers de France de la Généralité de Paris contenant l'estimation du revenu des terres et prés, des îles, îlots et marche-pieds le long des rivières navigables 23 déc. 1669. 35

à agrandir les îlots appréciés. Par exemple, il suffit de lâcher le long de la berge des fagots solidement liés les uns aux autres. Puis on les recouvre de lourdes pierres pour former une petite digue submergée, encore invisible. Les eaux viennent y abandonner peu à peu divers matériaux et former une zone marécageuse. Dès que possible, on y plante des saules... De nombreux conflits émaillent l'histoire conflanaise à propos de ces propriétés. Encore au milieu du siècle dernier, les Services de la Navigation s'opposent vivement au sieur Caffin, propriétaire d'une pièce de terre, déjà appelé «le Motteau ». Cette parcelle constitue la pointe amont de l'île du Devant. Vers 1835-1840, au-dessus de cette île, à la jonction du bras Favé et du bras navigable de la Seine, un îlot d'atterrissement apparaît. Caffin le plante, puis le réunit au Motteau par une digue en terre. En 1852, en aval du bras secondaire, il édifie une sotte d'épi en moellons et pilotis. Il veut réunir à sa terre le nouvel îlot et une partie du bras secondaire, large d'une vingtaine de mètres. Pour se justifier, il affirme seulement reconstitUer sa propriété première, la Seine l'ayant séparée récemment en deux pans! Les rappotts se succèdent et l'affaire fait grand bry.it. Le Conseil de Préfecture donne raison à Caffin, mais le Conseil d'Etat annule cette décision en 1858. La seule existence de contestations de cette ampleur démontre le jeu incessant du fleuve aux abords de ses îles. Encore à la fin du XVIII'siècle, un chapelet d'îles se succèdent face à Conflans : en amont, l'île d'Herblay, la petite île du Motteau, puis l'île du Devant (ou île de Conflans), l'île d'en Bas où est installé le bacquier. Le plan d'Intendance les note fidèlement. Son procès verbal d'arpentage, dressé le 1eroctobre 1781, donne à ces îles une superficie totale de 120 arpents, ce qui correspond à peu près à la superficie occupée par le village lui-même. Quant au plan il sera achevé le 4 juillet 1821 par le Directeur des Contributions, Leroy, l'Ingénieur Choppin et le géomètre Hébett. Puis les îles sont progressivement rattachées à la berge. Celle de Conflans sera la dernière annexée. Le bras Favé, après avoir été utilisé comme cimetière à bateaux de bois, est comblé peu à peu. En paniculier, les entreprises de dragages y déversent régulièrement les matériaux arrachés aux riviè-

res. En amont, un chantier de plaisance s'est installé et, en aval, un « casseur» de bateaux.

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b) Conflans au début du XIX'siècle. 40 % des terres sont occupés par les cultures, 20 % par les vignes et 12 % par les prés. On remarquera que l'arpenteur royal a soigneusement isolé les rivières et les chemins de halage.

« Terre et ciel ne cessent de se quereller dans l'épaisseur du sol arable et de ces querelles naissent les qualités premières de tout paysage. » Michel Corajoud « Mort du paysage? »

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8. L'île de Conflans vue par les architectes.
(Document établi d'aptès le Mémoire des auteurs)

L'île de Conflans, encore « vierge et sauvage », a donné lieu à plusieurs projets d'aménagement, 1. Mayeur et T. Charmot, dans une étude intitulée Le Fleuve, dérive urbaine, ont proposé d'y construire un musée de plein air de la Batellerie. 38

L'ancienne île de Conflans et le bras Favé

9. Le déchirage des bateaux. Le « casseur» et son chantier de démolition installé dans la partie aval de ce qui reste du Bras Favé.

10. Plan distribué par la Municipalité en 1939, alors que la ville comptait environ 10 000 habitants. Seule l'île de Conflans demeure ici encore nettement séparée de la rive gauche.
(Ville de Conflans-Sainte-Honorine)

11. L'ancien bras Favé (photo 1. Mayeur). Zone de comblement du bras Favé : la végétation commence à apparaître sur les matériaux provenant essentiellement des travaux de la grande écluse d'Andrésy.

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2. LES DEUX RIVES AUX VIFS CON1RASTES

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12. Paysage
(Serv. Nav. Seine)

de Seine vu par L. Haffner.

Le talus de la rive haute est bien mis en valeur par l'artiste qui souligne aussi la berge de la rive basse par un rideau de peupliers. A droite, une « Petite Bleue », remorqueur à vapeur de la Société de Remorquage des Batelleries Réunies.

13. Les terrasses, la vieille ville et la rivière avec les ponts routier et ferroviaire. Au loin la colline de l'Hautil qui barre l'horizon. Au centre la tour n'est pas celle d'un moulin mais
peut-être celle d'une ancienne éolienne. (CPI: carte postale illustrée)

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1. L 'héritage de «dame nature»
Conflans, ville de méandre, s'est développé en totalité sur la rive droite, haute et concave 3. Un plateau, qui culmine à une cinquantaine de mètres, s'achève par un talus qui descend brusquement de trente mètres et domine, à ses pieds, un espace réduit bordant la rivière. Tout au contraire, les berges opposées apparaissent plates et larges; cette autre rive, gauche et convexe, ne dépasse guère les 20 m d'altitude. Et ce n'est qu'en s'éloignant de la rivière et en pénétrant plus largement dans le lobe du méandre qu'on s'élève progressivement, comme par étagements successifs. On atteint alors les anciennes te7Tassesalluviales de la Seine que l'on observe bien distinctement, par temps clair, du parc du Château du Prieuré. La végétation différenciée qui les recouvre accentue les paliers du relief par le contraste de ses couleurs.
14. Schéma théorique classique du méandre.
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rive de sédimentation inondable

Du côté extérieur de la courbe, des mesures montrent que la vitesse de l'eau est plus grande et que la distance à parcourir plus importante d'où un phénomène d'érosion. Sur la rive intérieure de cette même courbe, à l'inverse, la vitesse des eaux reste plus faible et les alluvions tendent à se déposer. 11M abrupt
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L'opposition manifeste entre les deux rives s'explique par des faits d'érosion d'un côté et de sédimentation de l'autre. De manière classique, on démontre que la rivière, coulant à l'état naturel, voit son flot principal déporté vers l'extérieur du méandre par la force centrifuge. Les eaux creusent et érodent la rive concave qui devient abrupte, en forme de falaise, caractéristique ici d'une érosion calcaire. A cela s'ajoute le jeu de mouvements hélicoïdaux qui naissent dans le méandre lui-même et sapent aussi
3. La rive droite est dite concave car, par convention, on la regarde d'un point situé sur le chenal d'écoulement des eaux. 42

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15. Le constraste naturel des rives. l - Extrémité du plateau. II - Talus. III - Le chenal d'écoulement de la Seine aujourd'hui. Le lit mineur, espace occupé habituellement par la rivière, se distingue du lit majeur sur lequel s'étendent les eaux lors des plus fortes inondations. IV - La plaine, avec ses bas-fonds d'expansion, ses rigoles et ses drains. V - Les premières hauteurs de la forêt de Saint-Germain.

le pied de la rive droite. Dès 1872, Belgrand écrit: « Dans les tournants des cours d'eau, le courant se porte contre la rive concave et tend à la corroder; les matières entraînées par l'eau, les sables, les graviers, les limons grossiers et les corps flottants sont emportés par le courant réfléchi sur la rive convexe, et y forment des dépôts 4. » En vérité, le phénomène naturel que nous observons devant Conflans traduit une réalité infiniment plus complexe, objet de nombreux et difficiles débats entre spécialistes. Pour la rive droite, il est admis aujourd'hui que la ligne des eaux la plus active n'entre en contact direct avec le talus que très rarement. En lui-même, le courant ne peut donc jouer le rôle principal dans cette dégradation. L'abrupt se constitue surtout par le jeu alternatif des inondations et des étiages. Lors des crues, la Seine atteint le pied du talus qui se gorge d'eau et se surcreuse. Le recul de la rivière s'accompagne d'une plus ou moins brusque chute de la pression hydrostatique qui suffit pour décoller d'importants fragments de roche. Cette

4. Belgrand A., La Seine, Études hydrauliques, Paris, 1872. 43

16. Le méandre de Conflans. Schéma réalisé à partir des travaux d'Émile Chaput publiés en 1924.

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limite supposée de la vallée. champ d'inondation des grandes crues
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mutilation se surajoute à l'usure habituelle du coteau. Sous l'action du gel, des eaux d'infiltration et de ruissellement... les roches s'altèrent superficiellement. Leurs débris sont entraînés vers le bas par éboulement, creeping... Au contraire, la rive gauche est une rive d'accumulation et de remblai. La faiblesse du courant diminue les capacités de transpon des eaux. Galets, sables puis limons et argiles s'accumulent alors progressivement. Ces matériaux proviennent souvent de la corrosion concave qui se produit immédiatement en amont et forment parfois des bancs au milieu du lit. De nos jours, la granulométrie nous donne une idée du débit de la Seine au moment d'un dépôt paniculier. 44

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Mais, pour le méandre conflanais, ces explications sont insuffisantes. Si elles nous éclairent sur l'opposition rive haute-rive basse, elles ne nous permettent pas de résoudre l'énigme des terrasses qui s'échelonnent dans le lobe du méandre. La Seine est-elle responsable de leur formation? Et dans ce cas, pourquoi le cours des eaux s'est-il détourné, en perdant progressivement de l'altitude? Dès la fin du XIX' siècle, l'explication en est recherchée dans l'histoire même du fleuve. En 1883, Belgrand propose quelques éléments que l'on peut résumer ainsi. A l'époque de « l'âge de pierre », la Seine coule à une altitude voisine de 60 m, soit à presque 40 m au-dessus de son niveau actuel. Paris disparaît quasiment sous les eaux, à l'exception de quelques îlots tels Montmartre, Passy et le quartier actuel de la porte d'Italie. En aval, si on trace les berges anciennes à cette altitude, on a également un immense marais qui occupe toute la plaine Saint-Denis et la région de Conflans. La Seine dépose alors ses alluvions dans ce marécage d'une largéur supérieure à 30 km. A la même époque, on élabore les premières chronologies du Quaternaire et l'on met en évidence les fluctuations climatiques qui font alterner périodes froides et chaudes. Dans la première moitié de notre siècle, ces deux ensembles d'hypothèses sont mis en parallèle. La notion de terrasse fluviale est dégagée par Haug et l'action des rivières mise en relation avec les changements de climats. De nombreuses théories se développent alors. On décrit un fleuve qui s'enfonce progressivement et abandonne sur ses flancs des terrasses symétriques. En 1924, E. Chaput présente une étude détaillée de la vallée de la Seine 5. Il met en évidence ces terrasses qui se correspondent de part et d'autre du fleuve, d'un méandre à l'autre. Pour la région de Conflans, il en décèle trois séries qui s'étagent par rapport à la Seine comme par rapport à l'Oise. A 14-15 m, la première commence tout près du fleuve, face à la ville. Elle s'étale de la ferme de La Garenne au parc de Maisons. A 30-35 m, la seconde inclut les collines de la Croix du Maine et le château de la Muette. A 55-60 m, la dernière occupe la plus grande partie de la forêt de Saint-Germain. Et des accidents de structure continuent à expliquer le tracé général des méandres. En 1951, E. Blosset, Ingénieur en chef du service de la Seine, reprend cette théorie quand il écrit: « Les couches ne correspondent pas d'une rive à l'autre et on en conclut que la Seine se développe à l'emplacement de failles et de plissements qui expliquent son lit sinueux 6. » Depuis une quinzaine d'années, les chercheurs proposent un système explicatif global qui allie étroitement trois paramètres: l'évolution climatique, l'élévation continuelle du bassin et la variation du niveau de la mer (d'une centaine de mètres environ). F. Lecolle distingue ainsi une succession de seize nappes alluviales, semi-emboîtées les unes sous les autres dans ce cours moyen du fleuve. Depuis le dépôt de la nappe la plus ancienne,
5. Chaput (E.), Recherches sur les terrasses alluviales de la Seine entre la Manche et Montereau, Paris, 1924. 6. Blosset (M.), Recueil de la 3' section de la Navigation de la Seine, Paris, 1951. 46

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18. Schéma classique d'explication

des terrasses fluviales de la Seine.

Les dépôts de la Seine aux environs de Paris. A. Graviers argileux de Lozère; Miocène. B. Graviers rouges d'Yerres; Pliocène. C. Graviers de Sénart; Pliocène ou Quaternaire. D. Haute-terrasse; Quaternaire, Vincennes. E. Basse-terrasse; Quaternaire. Valenton. Coupe schématique. Les terrasses fluviales « Il n'est guère de grande ville de France qui n'en présente. On peUt y observer à loisir les bancs de gravier, de sable et de limon, la nature des galets, leur triage, leur disposition. Si, de nos jours, la rivière ne monte plus jusqu'à cette hauteur, c'est que, depuis lors, la région s'est surélevée, ou que le niveau de base de la rivière s'est abaissé. La rivière s'est enfoncée et ses anciens dépôts forment aujourd'hui une terrasse. Souvent, au flanc d'une vallée, on trouve plusieurs terrasses étagées; les plus hautes sont évidemment les plus anciennes. Souvent, les dépôts d'une terrasse relèvent d'un système d'érosion, de climat et de végétation qui n'était pas celui de nos jours. Dans les plaines françaises, en particulier, la plupart des terrasses se sont formées sous climat périglaciaire, avec crues plus violentes que de nos jours, dépôts plus grossiers, fentes de contraction et autres dérangements par le froid et blocs transportés par des radeaux de glace. (*)
@ * A. de Cayeux, La Terre,
Bordas, Paris 1981.

aujourd'hui la plus élevée, il met en lumière « un enfoncement progressif de la Seine en même temps qu'elle se déplace latéralement, que le méandre s'accentue en érodant la rive concave qui reste abrupte... »7. En climat froid, le fleuve dépose d'abord des limons et des sables, puis des galets et des cailloutis grossiers quand les températures continuent de baisser et que des débacles estivales s'intensifient. Que le climat se réchauffe, et la Seine, qui a davantage d'eau et un courant plus rapide, recommence à éroder et ne maintient qu'une fraction de la nappe précédente sur la rive convexe.
7. Lecolle (F.), La Seine aux temps glaciaires, Musée Archéologique de Guiry en Vexin,
1987.

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19. Bords de Seine en amont
(@ Cliché Bibliothèque

de la ville.

Nationale. Paris).

Eau-forte de Jouas publiée en 1938, pour en évidence le talus du plateau, rive droite, Au premier plan à gauche, une péniche vernail « à lunette» ont été représentés teurs en remonte.

illustrer un ouvrage de Focillon. L'auteur met bien dont la ligne supérieure trace le méandre conflanais. de bois à l'arrêt. Le pont arrière et le grand gouavec minutie. En face, un des premiers automo-

20. «Le printemps à La Frette >} Cette huile sur toile a été peinte en 1935 par Albert Marquet (1875-1947) installé sur les hauteurs de la rive droite. Un remorqueur descend la Seine. Al' arrièreplan la plaine de la Garenne d'Achères et son rideau d'arbres vus de La Frette, petite commune voisine de Conflans.
(Musée du Petit Palais-Genève).

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--21. Et si nous imaginions...

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Le site originel de Conflans avec cette petite rivière dans le vallon (?). Cette hypothèse, longtemps soutenue en particulier par de nombreux « anciens », est aujourd'hui totalement infirmée par les dernières études scientifiques.

2. L'action tenace des hommes pour exploiter le potentiel de ce site
Les formes d'occupation de ces rives, qui exploitent et renforcent encore les oppositions naturelles, nous poussent à chercher pourquoi les hommes se sont installés en ces lieux. Le long de ce cours moyen de la Seine, comme dans la partie aval de l'Oise, au hasard des fouilles, les archéologues mettent à jour des sites occupés de longue date. Le Paléolithique inférieur est largement représenté et l'étude détaillée des outils, en particulier celle des bifaces, permet de rattacher ces premiers occupants aux civilisations acheuléennes qui peuplent alors le nord du pays. Principalement en aval du confluent, le Paléolithique Moyen a laissé lui aussi de nombreuses traces. Par contre, aucune implantation de l'époque paléolithique inférieure n'a encore été découverte. Quant aux premiers villages néolithiques, ils apparaissent en ne de France au quatrième millénaire avant Jésus-Christ. Sur le territoire même de la ville de Conflans, plusieurs importants vestiges attestent l'ancienneté de l'installation des hommes. Dès 1872-1874, un dolmen est découvert et en 1880 un important ossuaire est dégagé. Puis, dans une sablière, on met à jour une tête d'auroch associée à de nombreux silex taillés... Conflans ne fait donc pas exception: archéologues et historiens locaux démontrent que cet endroit est bien fréquenté depuis les temps les plus anciens, peut-être seulement de manière discontInue. 49

SEINE

22. Le site de Conflans. Dessin simplifié des courbes de niveau d'équidistance maquette du site. 5 m pouvant servir à construire une

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