//img.uscri.be/pth/adf7ff9e4ba0754b280440eb62a0ebc277e4a00d
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 14,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Coupable d'être née

De
202 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 66
EAN13 : 9782296340947
Signaler un abus

Simone LAGRANGE

COUPABLE D'ÊTRE NÉE
Adolescente à Auschwitz

Préface de Élie WIESEL Prix Nobel de la Paix
Postface de Bertrand POIROT-DELPECH de l'Académie française

L 'Hnrmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55. rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y 1K9

(Ç)L' Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5430-5

Préface

Chère Simone, Ce témoignage, tu as bien fait de l'écrire. Et le lecteur reconnaissant, c'est à voix basse qu' il le lira. Pour t'écouter, il lui faudrait d'abord faire silence en soi-même. C'est ainsi seulement que l'on te rencontre, toi, petite fille juive de treize ans que la haine d'un système froid et cruel a plongée dans l'univers dégradant du désespoir et de la lnort. Dès la première page l'on est pris par ce récit qui, par la puissance de sa vérité, nous empêche de nous installer clans le confort du quotidien. Tu nous ran1ènes dans un lieu lointain, dans un temps autre. Je me souviens de ta déposition au procès Barbie, je 111' en souviendrai toujours. C'est l'enfant en toi qui parlait, doucement, très doucement, l'enfant que les tueurs n'avaient pas réussi à faire taire. Des millions de Français t'écoutaient, le cœur brisé, se demandant com.ment tu faisais pour ne pas t'effondrer en larmes. Cette déposition, tu l'évoques: «Le sang commençait à remonter dans Ines veilles. Mon cœur me faisait mal à cogner ainsi dans Ina poitrine. Soudain, je me suis mise à parler. Je racontais tout ce qui était caché au plus profond de 111oÎ-mê,ne,ce que je 11 'avais encore jamais dit, tout ce que j'avais gardé el~folli, loin aIl fond de ma mémoire. Les choses les plus horribles remontaient à mes lèvres, sortaient de 1110n œur 111eurtri . c » En te lisant maintenant, comme autrefois les journalistes dans la salle, l'on a envie de s'indigner, de crier. La bassesse

5

de Jeanne, la moucharde. La rencontre avec Barbie «en civil, tenant dans ses bras un chat gris qu'il caressait ». Les séances de torture. Les exécutions. Drancy ou l'attente. Les orphelins perdus, égarés. A présent, la douleur du lecteur remplace sa colère. La petite fille de treize ans et son voyage dans les ténèbres des wagons plombés. Les premiers

cadavres. « Un peu plus au fond, une maman a écrasé son jeune bébé. Elle le regarde, hébétée, sans cesser de le
bercer ». A une station de gare, tu aurais pu t'évader,. ta maman le souhaitait. Mais tu refusais de la quitter. Birkenau et les sélections. A chaque épisode l'on s'arrête. Pour reprendre souffle. Et puis tu nous entraînes plus loin, toujours plus loin, dans la nuit. Qu'est-ce qui provoque un déchirement plus profond: ta solitude le jour de la mort de ta mère ou la vue soudaine de ton père que, dans la 111asse humaine, tu venais de retrouver le temps d'un cri? Tu l'avais reconnu. Lui aussi. Il t'a vue. Son sourire, comm,ent le décrire, comment raconter vos retrouvailles? Il arrivait de Buna. Comme moi. « Un SS s'approche et lui aussi sourit ». Il te demande: «Qui est-ce? Ton père?» Tu réponds que

oui. Raconte, toi, Simone:

«

Souriant à nouveau, il fit signe

à mon père d'approcher tout en me poussant dans sa direction. Alors je cours, je me précipite. Papa, de son côté, me tend les bras. C'est alors que le SS, qui m,'a suivie jusqu'à lui, fait mettre mon pauvre père à genoux et lui tire une balle dans la tête ». Le hurlement que tu n'as pas poussé à ce moment-là, Simone, le lecteur le pousse et l'étouffe aujourd'hui encore en lui-même. Ton père 1110urut en emportant ton image. Tu te rappelles la date, et 1110iaussi: le 19 janvier 1945, lors de l'évacuation d'Auschwitz. Nous étions venus de Buna ensemble, lui et 1110i, sans nous connaître, en route pour Gleiwitz et de là vers l'inconnu. Tu étais jeune, si jeune, si affaiblie. Et si courageuse. Tu avais la chance d'avoir des amies com,me Jacqueline. L'amitié au cœur de l'enfer, est-ce concevable? Eh oui, elle existait. Et la générosité aussi. Et l'humanité. Dans la prison

de la Gestapo à Lyon, une prisonnière, te
beaucoup de tristesse », te fit cadeau
6

«

regardant avec
poignée de

d'une

cerises. Dans la cellule numéro 18, une inconnue te parla avec douceur « comme à quelqu'un de très m,alade ». Leçon
d'espoir? Malgré leur expérience du m,eurtre, les tueurs n'ont pas réussi à déshumaniser leurs victÙnes. A l'époque, les raisons d'espérer n'étaient pas nombreuses ni évidentes. Nulle Joie n'attendait les rescapés. lnconsolés et inconsolables, il s'agissait pour eux de survivre, puis de vivre. Par devoir envers la mémoire des morts, dis-tu. Pour raconter aux vivants. Dans ce livre bouleversant, tu l'as fait. Et tu l'as fait bien. Sois en remerciée.

Élie WIESEL

7

Prologue

En cette fin d'année 1996, la neige est tombée en abondance, recouvrant mon jardinet d'un tapis blanc. Le grand sapin du fond est majestueux sous cette blancheur qui fait ressortir les étoiles de la guirlande lumineuse. L'effet est magique et les enfants s'arrêtent pour l' admirer. Moi, je pense à d'autres étoiles, à d'autres sapins enneigés. Les oiseaux ont froid, ils ont soif, ils ont faim et se rapprochent des maisons, ils frappent aux carreaux. Il faut que je les aide! Des hommes, des femmes, des enfants, sans abri; ils passeront la nuit dehors et certains seront morts au petit matin. D'autres fêteront Noël, ils auront chaud, ils boiront et mangeront plus qu'il ne faut! Ainsi va la vie... La Joie et le Malheur se croisent. La date fatidique du 19 janvier se rapproche, ma peine est toujours aussi grosse, ma douleur toujours présente. Je repense à mon père! Je repense à ces colonnes de morts-vivants qui s'étiraient sur les routes enneigées de Pologne, allant à la rencontre de leur mort! De leur vie? Et je reprendrai à mon compte cette pensée qui traduit si bien ce que je pense: La Mémoire ne vaut pas que pour le Souvenir! Elle vaut aussi pour le Devenir. .. Depuis un an, j'ai un autre petit-fils. 9

Pas très assuré sur ses petites jambes, il s'accroche à moi, lève sa petite tête blonde, il me sourit! Ses yeux sont couleur de miel! Une petite fossette orne son menton.
IL SE PRÉNOMME SIMON.

10

Introduction

1939 : j'avais neuf ans et je voyais les visages de mes parents, de nos voisins, de nos amis, devenir soucieux et graves. Je les entendais chuchoter et se taire à mon approche. La guerre... je ne savais pas vraiment ce que c'était et pourtant, comme tous les enfants, nous y avions joué souvent. Cela n'était pas si dangereux puisque, lorsque l'un d'entre nous était touché à mort, il tombait pour se relever aussitôt! La mobilisation, la drôle de guerre, la débâcle... les soldats français, qui étaient partis en chantant, reculaient en direction du Sud, très vite remplacés par les uniformes vertde-gris des militaires allemands qui défilèrent bientôt dans les rues de Saint-Fons, banlieue de Lyon où nous habitions. Nous apprîmes que de nombreux militaires français, capturés, étaient dirigés vers les camps de prisonniers en Allemagne. Je ne comprenais pas pourquoi on les emmenait si loin. Je grandissais vite mais pas assez pour tout comprendre. Plus tard, en 1942-1943, je surpris des conversations dans lesquelles il était question de la répression qui s'abattait sur les juifs d'Allemagne: spoliations, expulsions. Les juifs polonais étaient, quant à eux, enfermés dans des ghettos. Tout le monde, autour de moi, savait que j'étais juive et je n'avais jamais ressenti de différence entre les autres enfants et moi. Si j'allais toutes les semaines avec mes parents et mes frères et sœurs à la synagogue, j'allais aussi, avec mes petites copines, au catéchisme. J'étais même inscrite aux «Âmes vaillantes ». Néanmoins, au fil des mois, les manifestations fascistes, les pas résonnant sur les pavés, les chemises brunes nous faisaient froid dans le dos! La haine était en marche, nous le sentions bien. Il

Il nous fallut bientôt passer à la mairie, munis de nos cartes d'identité qui furent barrées par le tampon «JUIF », mot qui se voulait infamant. Déjà, certains «amis» se détournaient à notre vue, interdisant à leurs enfants, qui n'en comprenaient pas la raison, de jouer avec nous. A l'école, mon institutrice, qui auparavant était en admiration devant mes cheveux acajou et bouclés, déclara que je devais avoir des poux, que je sentais mauvais, comme toutes mes compagnes juives. Alors elle décida de nous exiler au fond de la classe, afin que nous ne contaminions pas les autres élèves. De plus, chaque matin, elle nous saupoudrait la tête de D.D.T. et nous ressortions de l'école avec des cheveux tout blancs. Un matin, je passai en courant devant elle afin d'éviter la séance habituelle et allai m'asseoir à ma place. Folle de rage, elle m'ordonna de venir près d'elle! Comme je refusais, elle me promit dix coups de règle de fer sur les mains mais, au moment où elle s'approchait de moi pour concrétiser la menace, je lui lançai avec force mon encrier à la figure! C'était ma première révolte. Je n'acceptais plus d'être humiliée et je pense que, plus tard, ce type de réaction m' a aidée à survivre à Auschwitz. Ce fut aussi ma première victoire, car plus jamais l'institutrice ne me poudra les cheveux! Au moment de l'exode, une famille originaire du Nord était arrivée à Saint-Fons au milieu du flot de réfugiés. La mère avait été tuée au cours d'un bombardement et le père, infirme, était chargé d'une bande d'enfants dont Jeanne, l'une des filles, rouquine au visage criblé de taches de rousseur, mon aînée de quatre ou cinq ans. Ma mère se prit d'affection pour cette adolescente qui venait souvent partager nos_repas et qui devint un membre d'adoption de la famille. Jeanne, dans notre maison, fit connaissance de Georges, le fils de notre concierge, l'épousa et eut bientôt un enfant, prénommé Jean. Peu de temps après cette naissance, nous apprîmes l'arrestation de Georges par la Gestapo. Une semaine après, 12

ce fut au tour de Jean, son frère, d'être arrêté. Ils avaient été dénoncés et bientôt, à nos dépens, nous allions savoir qui était le délateur (ou la délatrice). Je ne dois pas oublier de dire que durant cette période troublée, sous les bombardements nocturnes, nous avions formé avec trois camarades, Yves, Jacques et Maurice, un groupe de secouristes. Bientôt, à cette activité nous avions joint celle de distribution de tracts dans les boîtes aux lettres,

travail dangereux que nous accomplissions avec une belle
part d'inconscience, fiers d'agir et fiers de garder notre secret. En avril 1943, ma sœur Phiby fut arrêtée sur le marché, avec deux de ses amies. Elle laissait un mari infirme avec trois enfants en bas âge. Nous n'eûmes jamais plus de nouvelles de Phiby. Elle a été vue, pour la dernière fois, dans les caves de la Gestapo, à l'École de santé de Lyon. Plus tard, Barbie fera arrêter ses deux fils, laissant leur père désorienté, désespéré. Les deux garçons partirent dans le dernier convoi de Montluc préparé par Barbie lui-même, le Il août 1944, à un moment où la Libération était toute proche. Ils retrouvèrent

dans les wagons à bestiaux leur grand-père (mon père) avec lequel ils firent leur dernier voyage et furent gazés dès leur
arrivée à Auschwitz: deux petites âmes, deux petits «points de détail» qui s'envolaient, réduits en fumée dans le ciel tourmenté du temps. Ces deux enfants avaient cinq et sept ans. Lorsque je me décidai à raconter à mon père le travail que nous faisions, mes camarades et moi, il me serra très fort dans ses bras mais me gronda aussi, me demandant si je mesurais bien les dangers que nous courions. Il me semble aujourd'hui, après tant d'années, qu'une page d'histoire reste encore à écrire: celle de la Résistance des enfants auxquels, souvent, ont été confiées des missions à remplir, donnés des messages à porter. J'ai une pensée émue pour ces jeunes filles et garçons dont on a retrouvé les corps suppliciés, criblés de balles, pendus aux branches des arbres,

13

tués au coin d'une rue. Souvent, ils n'avaient pas seize ans, l'âge des premières amours mais, pour eux, l'âge de la mort. Un matin d'avril 1944, pendant les vacances de Pâques, mon père m'emmena avec lui en Saône-et-Loire. C'était une joie de prendre le train, d'aller à la campagne où nous partions, croyais-je, chercher de ce ravitaillement qui manquait si cruellement en ville. Au retour, nos valises étaient lourdes et mon père me dit alors gravement que, avec les provisions, il y avait à l'intérieur des tracts et des annes. «Si je suis arrêté, ajouta-til, fais comme si tu ne me connaissais pas et rentre vite à la maison. » Ce premier voyage, sans histoire, fut suivi de plusieurs autres. Mais un matin, alors que nous arrivions de Louhans, nous vîmes que la gare de Perrache était envahie de soldats allemands. Ils nous firent mettre en rang, réclamant nos papiers d'identité. Mon père me fit signe de m'éloigner. Dans un premier temps, je tentai de me diriger vers la sortie mais subitement une idée me vint à l'esprit: Je me dirigeai alors vers le soldat allemand qui me paraissait le plus gradé et je l'abordai, avec mon plus joli sourire. Il regarda cette enfant de treize ans, aux cheveux longs et bouclés et aux yeux verts, et me rendit mon sourire. Je lui expliquai alors que je venais à Lyon passer quelques jours de congé dans ma famille et le priai d'examiner mes valises puis de m'aider à trouver un taxi. - Tu n'as donc pas peur de moi? lança-t-il dans un grand éclat de rire. - Non, pourquoi? répondis-je tranquillement. Sans un mot, et pendant que de loin mon père me regardait, mort d'inquiétude, l'officier saisit mes bagages et, fier de lui, toisa la foule médusée en clamant haut et fort: «Les enfants nous font confiance eux au moins! » Il me mit dans un taxi et après qu'il eût demandé au chauffeur, qui me regardait d'un air dégoûté, de me conduire à Lyon, je donnai à celui-ci ma véritable adresse à Saint-Fons. J'expliquai aux miens ma petite comédie et eux, soulagés après avoir eu peur de ne plus me revoir, sentirent 14

un sentiment de fierté les submerger. Oui, ils étaient fiers de moi! La vie reprit son cours jusqu'à l'arrestation du mari de Jeanne et de son frère Jean, arrêté à son travail tandis que les exécutions se multipliaient dans les environs de Lyon. A la fin du mois de mai 1944, les bombardements devinrent plus intenses et nous apprîmes même le 26 que l'École de santé, siège de la Gestapo, était touchée par une bombe. Cela nous sembla être un symbole. Hélas! Pour nous, le jour du débarquement allié sur les côtes normandes, le 6 juin 1944, ne marqua pas le début des temps heureux et libres que nous espérions de toutes nos forces. Ce jour-là, commença pour nous tout autre chose.

15

I La Gestapo

Ce jour-là donc, au début de l'après-midi, notre voisine Jeanne vint me demander de lui prêter mon écharpe bleue. Elle devait, disait-elle, aller à la prison rendre visite à son mari: «Je suis heureuse, je vais pouvoir lui annoncer la fin de la guerre pour bientôt et lui donner des nouvelles de ses fils!» Son dernier, Jacques, n'avait alors que quelques semaines. Elle promit à maman de vite revenir pour nous rassurer sur le sort de son époux que nous aimions beaucoup. Vers 17 heures 30, mon père rentra joyeux de son travail où les langues allaient bon train, avec la victoire qui se préparait. Partout, l'on ne parlait que de cela. La liberté pointait à l'horizon; enfin nous allions pouvoir souffler, vivre! Pour mon goûter, maman me fit une grande tartine de confiture et me servit un peu de café. Elle posa ensuite deux tasses de porcelaine sur la table. Elle aimait bien ce moment, cet instant en dehors du temps, au cours duquel, avec papa, elle prenait son café. Trois petits coups furent frappés à la porte, qui s'ou vri t en même temps sur Jeanne. Paraissant très émue, tenant à la main mon écharpe, elle pleurait et se jeta dans les bras de ma

mère qui la fit asseoir sur le divan. « Bois, lui dit-elle, tendant une tasse pour la réconforter, tu me raconteras après. »
Je revois encore Jeanne, avalant d'un coup son café, nous regardant en silence, comme si elle était pressée, et rapidement, nous racontant sa visite à Montluc. Georges avait 17

été torturé sauvagement, on lui avait arraché les ongles, écrasé les mains. C'était horrible, disait-elle en reniflant. Figés sur place, nous n'avions pas encore réagi qu'au même moment de grands coups furent donnés à notre porte. J'allai ouvrir et me trouvai en face d'une brute, un

officier en uniforme allemand: « Vous êtes bien les
Kadoshe ? » me lança-t-il avec un fort accent germanique. Ô surprise ! Avant que je n'aie eu le temps de répondre, Jeanne, toute souriante, se jetait déjà dans les bras du S.S. en disant:
« Mais oui, chéri, ce sont bien eux! »

C'était insupportable! Comment une fille si malheureuse l'instant précédent pouvait-elle se transformer à ce point? Comment cette femme, que maman considérait comme sa propre fille, pouvait-elle nous donner aux Allemands? Nous sûmes plus tard qu'elle nous avait vendus pour de l'argent, ainsi qu'elle l'avait déjà fait pour son époux et son beau-frère. De plus, depuis déjà longtemps, elle était la maîtresse de Gotzmann, l'homme qui venait nous arrêter. Aberrant! Insupportable! La stupeur faisait place au dégoût! Ce n'était pas possible, vraiment pas imaginable, c'était trop! Quelle amertume pour nous d'être arrêtés le jour même du Débarquement et d'avoir en plus été dénoncés par Jeanne! Quarante-deux ans après, je ne comprends toujours pas ce comportement. A mon retour de déportation, Jeanne, arrêtée à son tour, fut jugée. Condamnée à trois ans de prison, elle fut amnistiée trois mois plus tard. Quant à Gotzmann, S.S. alsacien responsable de nombreuses arrestations de juifs, il fut fusillé en 1948 à Caluire. Gotzmann ne voyant pas mon père, qui se lavait les mains à la cuisine, demanda après lui. Lorsque papa fit son apparition, un torchon à la main, le S.S. recula d'un pas et prit son revolver. Mon père, qui était très grand et devait se baisser lorsqu'il passait sous une porte, s'approcha du S.S., impressionné par sa taille: «Nous n'allons pas nous sauver, lui dit-il, j'ai vu que la maison est encerclée.»

18

Jeanne intervint: «Ne te fie pas à eux, ils sont malins comme des singes! » Et voilà comment nous avons été piégés! Sur les cinq personnes qu'elle avait dénoncées, je suis la seule survivante et ce fut sa belle-mère qui éleva ses deux enfants car, courageusement, dès la Libération, Jeanne s'enfuit à Marseille en les abandonnant. A son arrestation, en 1947, elle faisait le trottoir dans cette ville. Entassés dans une voiture, une Peugeot 402, nous fûmes dirigés vers le nouveau siège de la Gestapo, place Bellecour, que nous allions inaugurer. C'était là le domaine de Barbie! Nous voici maintenant devant l'immeuble. Les soldats allemands nous poussent. Dans l'entrée, deux où trois bureaux sont occupés par celles que l'on nommait les «souris grises », à cause de la couleur de leurs uniformes. L'une d'elles, âgée d'une trentaine d'années, l'allure terne et les cheveux pâles et bien lissés, me regarde, l'air triste et sévère à la fois. Elle fixe sur moi son regard délavé puis, dans un français coloré d'une pointe d'accent, elle annonce à mes parents ceci: «Là où vous allez, les enfants, Pfutsch! Kaputt I! En Allemagne, on a besoin de ceux qui peuvent travailler, pas de bouches inutiles. Kinder Kaputt 2 » ! Puis, avec indifférence, elle détourne la tête. Moi, bien sûr, je n'avais rien compris sinon que nous allions peut-être partir pour l'Allemagne, afin d'y travailler. Mais comme cela à dû être dur pour mes parents, combien ils ont dû trembler pour moi! Et comme je souffre encore aujourd'hui de leur souffrance d'alors. Je ne sais plus si le bureau dans lequel j'ai rencontré Barbie pour la première fois se trouvait au troisième où au quatrième étage, mais quelle importance? Tant de choses se sont passées durant cette journée du 6 juin 1944. Ce jour le plus long, il le fut pour nous, ô combien! Une porte s'ouvrit sur le palier. On nous fit entrer dans une pièce meublée d'un bureau et d'une chaise. Une fenêtre
1. Pfutsch ifutsch) : «c'est foutu pour vous! » Kaputt : «vous êtes morts! » 2. Kinder Kaput! : «les enfants, liquidés! ». 19

sans rideaux l'éclairait. Au fond, se trouvait une seconde porte. Le S.S. qui nous accompagnait nous fit mettre contre un mur, à chacun le sien. Moi, j'étais du côté de la fenêtre. Au plafond pendait une lampe avec un abat-jour en métal vert. Cet objet me fascinait mais, pour l'heure, la lumière du jour suffisait. Il était environ 18 heures 30. Nous étions seuls mais nous n'osions pas bouger; nous avions l'impression d'être observés. La porte du fond s'ouvrit subitement. Un homme en civil, tenant dans ses bras un chat gris, s'avança vers nous, un sourire froid sur les lèvres. Je le regardai fixement. Je remarquai qu'il était vêtu d'un costume gris, presque de la couleur du gros chat qu'il caressait machinalement. Il n'avait pas l'air méchant. D'ailleurs pouvait-on être méchant quand on aimait les bêtes? Cet homme-là s'appelait Barbie. Avançant à petits pas, la tête baissée, il s'approcha de mon père et s'arrêta face à lui. Il leva la tête pour le regarder puis, sans rien dire, il vint auprès de ma mère. Toujours avec un sourire figé sur ses lèvres minces, ilIa regarda, plongeant son regard froid dans les yeux si doux mais un peu effrayés de maman. (Mon jeune frère, ainsi que mon fils Marcel et deux de mes petits-enfants ont hérité de ses magnifiques yeux bleu turquoise et j'avoue que leur beau et lumineux regard sur moi me fait toujours un coup au cœur. C'est comme si maman me regardait encore par l'intermédiaire de leurs yeux.) L'homme dit à ma mère qu'elle était très belle, qu'il aimait ce qui était beau. Puis, caressant toujours le gros chat qui ne cessait de ronronner, il s'approcha de moi, que son sourire froid comme une lame de couteau n'impressionnait pas vraiment. Comment aurais-je pu prévoir que cet homme était un fauve, un sadique? Et puis il n'avait pas d'uniforme, ne ressemblait pas aux autres Allemands! En outre, il parlait d'une voix douce et mesurée et aimait les bêtes. Le chat gris n'en était-il pas la preuve?

20

Comme il me fixait intensément, je vis mieux ses yeux cruels et enfoncés, sous des sourcils touffus. Je me sentis soudain très mal à l'aise, bien qu'il me souriât encore. D'une main, il me caressa même la joue avant de se diriger vers son bureau pour y déposer son animal. Il revint ensuite vers moi et s'adressa à maman en ces termes: « Comme vous avez une jolie petite fille, madame, elle a de beaux yeux, d'une teinte cependant différente de la vôtre. Ils sont dorés, très rares! » (maman disait toujours que j'avais des yeux couleur de miel. Combien de fois alors que je ronchonnais ne m'avait-elle pas dit de mettre un peu du miel de mes yeux sur ma langue pour adoucir mes paroles? Pauvre petite maman, qui savait si bien me dire de si belles choses I). - Avez-vous d'autres enfants? lui demanda-t-il. - Oui, monsieur, lui répondit-elle, un garçon et une petite fille. Ils sont plus jeunes que Simone. - Voulez-vous me dire où ils se trouvent? Maman, des larmes plein les yeux, répondit qu'elle ne savait où ils étaient et qu'elle en était bien triste, car depuis plusieurs jours elle était sans nouvelles d'eux. Elle expliqua que les enfants étaient partis à la campagne, avec d'autres enfants des écoles, pour être à l'abri des bombardements. - Allons, allons, lui dit-il, ne soyez pas sotte, donnez-moi l'adresse de vos enfants, ainsi je les mettrai tous les trois à l'hôpital de l'Antiquaille. Cela évitera la prison à votre aînée. - Ce n'est pas possible, monsieur. Je ne connais pas cette adresse. Je vous le jure. » Barbie se mordilla les lèvres. Un éclair de colère traversant son regard, il prit un air féroce puis, tapant du pied, il fit un pas de plus dans ma direction. Il n'avait plus rien de l'homme souriant que nous avions vu arriver. Ignorant toujours mon père, il reprit assez vite son calme et de nouveau me regarda: « Et toi, ma fille, veux-tu me dire où se trouvent tes jeunes frères?» Je répondis que je n'en savais rien. J'avais à l'époque, ainsi que je l'ai dit, de longs cheveux retenus, comme c'était alors la mode, par une résille de 21

velours noir. Barbie me l'arracha et, mes cheveux libérés croulant sur mes épaules, il les attrapa, les roula sur sa main en tirant de toutes ses forces. Il me ramena à lui et me gifla avec force, si fort! Puis il me relâcha brusquement, et je me retrouvai par terre, pleurant de rage et de douleur. Jamais mes parents ne m'avaient giflée! Mon père voulut intervenir mais il fut tenu en respect par un soldat qui lui mit un revolver sur le ventre. Maman pleurait en suppliant que l'on ne me fît pas de mal. Barbie, du bout de ses chaussures, me releva et, alors que cette scène se passait en français, il quitta la pièce en hurlant sa rage en allemand. Tout cela est resté dans ma mémoire, tel un film que l'on déroulerait infiniment. Quel cauchemar pour la petite fille que j'étais alors! Et dire que je n'avais que treize ans! Durant cette séance affreuse et pendant tous les interrogatoires qui suivirent, pas une seule fois je ne fus interrogée sur des faits ayant eu trait à la Résistance. Seule l'adresse des deux jeunes enfants l'intéressait! La seule chose qui comptait pour lui, c'était de pouvoir compléter un convoi qui partait pour alimenter une chambre à gaz à Auschwitz. Cela semble tellement incroyable! Ce premier interrogatoire, une fois terminé, nous laissa soulagés mais ô combien fourbus! On nous laissa seuls pendant quelques minutes et mon père nous prit toutes les deux dans ses bras, nous serrant très fort. Mon Dieu, comme nous étions bien ainsi réunis! A croire que rien ne s'était passé, que tout cela n'était qu'un mauvais rêve. Seulement la pièce fut de nouveau envahie par des hommes en armes comme si nous étions subitement devenus très dangereux. Poussés dans les escaliers, nous fûmes dirigés vers la prison. Rien n'était terminé et pourtant j'étais presque heureuse, à l'arrière de la voiture qui nous emmenait, serrée entre mes parents qui me tenaient la main. Si seulement ce moment avait pu durer toujours, si seulement j'avais pu mourir là, tout de suite.

22