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CULTURE ET DÉVELOPPEMENT EN AFRIQUE

De
192 pages
" Le problème de la relation entre culture et développement se pose avec acuité en Afrique depuis les indépendances. L'ouvrage de Mahamoudou Ouédraogo éclaire ce problème. Il l'actualise. Il l'élargit aux effets actuels de l'occidentalisation du monde " qui couvre la vue des choses sans couvrir la vie des hommes (…). Le repositionnement proposé est en fait une réconciliation de l'Afrique avec elle-même et des Africains entre eux. Mais sa portée est plus vaste. En ce temps dit de globalisation, elle a une valeur universelle. " J.L. ROY
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Culture et Développement en Afrique: le temps du repositionnement

Collection Études Africaines

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Mahamoudou OUÉDRAOGO

Culture

et Développement

en Afrique: le temps du repositionnement

Préface de Jean-Louis ROY

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques

75005 Paris
FRANCE

Montréal (Qc)
CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Du même auteur

Contribution à un ouvrage collectif: «Cinéma et télévision », «Quelles perspectives pour l'Afrique », in L'Afrique et le centenaire du cinéma, Editions Présence Africaine, Paris, 1995, Prolégomènes pour l'action au sein du Ministère de la Communication et de la culture, 135 pages Editions Sidwaya, Ouagadougou 1996 Contribution à un ouvrage collectif du Carrefour de la pensée, Le Mans, France, intitulé Demain l'Afrique: Cauchemar ou espoir, 234 pages, Editions complexe, 1998

A paraître Les enjeux politiques et économiques des NT/C. Le casde l'Afrique.

REMERCIEMENTS

A la mémoire de mon regretté Père Tindaogo Ouédraogo A ma regrettée Tante Nabyouré Ouédraogo A ma mère Tinga Ilboudo A ma chère épouse Adèle Ouédraogo A mes enfants: Zara Perle Rosemonde Sidkiéta, Clivia Zeïna Manegda et Eddie Shanoun Taryam A mes amis d'enfance Marc Ouédraogo et Christophe Kafando,

feu Francis Gomnoaga Kaboré A Serge Théophile Balima, Juliette Bonkoungou et Jean-Pierre Guingané, en témoignage de leur amitié A mes amis Luc Adolphe Tiao, Joseph G. Kahoun et Filippe Sawadogo A mon aîné Adama Fofana, en témoignage de ses marques d'estime A Songré Etienne Sawadogo en témoignage de sa fraternité intellectuelle A David Barry pour sa confraternelle amitié A Yacouba Traoré, pour son soutien A la mémoire de Vinu Muntu Yé, disparu en juin 2000. L'auteur

PRÉFACE
Le problème de la relation entre culture et développement se pose avec acuité en Afrique depuis les indépendances. Il se pose en vérité dans toutes les régions du monde et dans toutes les ères de civilisation où s'est accomplie l'expansion européenne ce dernier siècle. L'ouvrage de MahamoudouOuédraogo éclaire ce problème. Il l'actualise. Il l'élargit aux effets actuels de l'occidentalisation du monde « qui recouvre la vue des choses sans couvrir la vie des hommes ». Le plaidoyer est puissant; le repositionnement proposé convaincant; la finalité fondatrice. Il s'agit en effet de créer « des espaces républicains et démocratiques» à partir des matériaux propres aux cultures africaines, matériaux perdus dans les tourments de l'histoire. Ces matériaux sont nombreux: pratiques et méthodes ancestrales de gouverner, organisation du pouvoir, conception de l'autorité, fusion instruction-éducation. En renouant avec ces matériaux historiques qui sont les valeurs premières, on découvrira la place centrale des « intérêts supérieurs du plus grand nombre» dans l'Afrique traditionnelle. On découvrira aussi la démocratie « comme large participation du plus grand nombre aux exercices et aux réalités décisionnelles », comme pratique courante. Cet appel pour une épistémologie des valeurs séculaires du continent se concrétisera dans la mesure où des espaces de liberté

seront ouverts, le devoir de débattre assumé, l'histoiredu continent libérée dans sa totalité. Alors le tissu de confiance disloqué par l'esclavage, la colonisation et leurs conséquences pourrait se reconstituer. Et s'affirmer dans le cadre de ce que Mahamoudou Ouédraogo nomme « realpanafricanisme ». Alors la culture ou mieux, les cultures africaines alimenteraientenfm le développement du continent, de ses sociétés et de ses citoyens et contribueraient de manière significative à la formation de la civilisation planétaire. Le «repositionnement» proposé est en fait une réconciliation: réconciliation de l'Afrique avec elle-même et des Africains entre eux. Mais sa portée est plus vaste. En ce temps dit de globalisation, elle a une valeur universelle. Jean-Louis ROY

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AVANT-PROPOS
Le processus de rupture des pays africains d'avec les anciennes puissances tutélaires aux plans politique, économique, culturel, social ou même symbolique s'est le plus souvent accompagné d'un leitmotiv dans sa manifestation et dans sa formulation. Il s'agit de ce que l'on désigne souvent, aussi bien dans les cercles de débats que dans les structures de décisions ou d'analyses, de dimension culturelle du développement. L'expression, pour généreuse et sympathique qu'elle voudrait bien être, n'en demeure pas moins sujette à caution et entachée d'une certaine ambiguïté ou, à tout le moins, d'un relatif malentendu aussi bien de forme que de fond. Il semble que par accoutumance, parler de dimension culturelle du développement reviendrait tout simplement à faire passer le développement comme une réalité intrinsèque qui se suffirait à elle-même dans ses tenants et aboutissants et qui, dans un second temps, pourrait éventuellement se parer de quelques artifices ou atouts sans que sa dimension fondamentale n'en soit affectée ou modifiée. Cette perception du développement est fortement biaisée et hypothèque une réflexion véritablement féconde sur le sujet comme elle fausse toute pratique enrichissante et fertilisante du développement. Aussi, est-il capital de percevoir la culture non comme un

ornement du développement mais comme une valeur-clé du développement, en somme comme une épine dorsale. En ce sens, on devrait convenir que le puzzle du tissu social, du jeu des rapports intercommunautaireset interindividuels mérite d'être revu à la lumière des enjeux culturels. Comme le disent les anciens de notre terroir, "il est difficile de contraindre quelqu'un à recevoir un don". Aussi, un développement - ou ce qui en tient lieu - qui ne passe pas par les ressorts culturels qui ont été éprouvés et adoptés par le corps social est condamné à n'avoir pas une sérieuse assise et un avenir réel. Et à la lumière de la pratique sur le terrain et des résultats enregistrés le plus souvent, force est de reconnaître que les progrès économiques, les acquis scientifiques et technologiques n'ont de signification qu'au regard des valeurs humaines. Pour mettre réellement les impacts de ces données technologiques au service des populations, il convient d'abord d'œuvrer à restaurer la confiance de ces populations dans leurs cultures. C'est par là qu'il faut commencer si l'on veut donner réellement un sens, une pertinence existentielle aux combats contemporains que nous voudrions voir être ceux de l'Afrique en marche. Une des dimensions fondatrices des questions du devenir de notre continent nous semble être la prise en compte des pas posés par l'Afrique dans sa marche au quotidien; il convient de prendre en considération les éléments du passé pour mieux faire face aux défis du présent et se poser les bonnes questions pour l'avenir. Il importe pour les Africains de travailler à une mise en lumière et, partant, en évidence de toutes les strates de leur marche: en allant des éléments de satisfaction aux ratés inévitables. Le but de l'exercice en pareille circonstance est de prendre en compte toutes les dimensions de notre passé, de notre présent et de notre avenir. Il est certain que même les pays qui passent pour aVOIr 10

remporté leur challenge au niveau de leur croissance et/ou de leur développement doivent leur situation au fait qu'ils n'ont pas ignoré les spécificités culturelles de leurs populations. De fait, il appartient aux Africains de travailler à ouvrir les espaces de débats pour nourrir ici et maintenant la réflexion sur un continent jeune en devenir, mais qui, à cause d'un certain nombre d'éléments essentiellement d'origine allogène, a été freiné considérablement dans ses progrès tant aux plans historique, culturel, artistique que social, économique et politique. Ce devoir de débat nous semble s'accompagner d'une autre exigence tout aussi urgente qui est le devoir d'initiative et d'action alternative. En effet, les retards cumulés par l'Afrique sont d'une telle ampleur et tellement pluriels qu'il ne saurait y avoir un temps uniquement destiné à la réflexion, fût-elle prospective, et un autre destiné à l'action. Il convient d'agir de front dans l'optique de trouver une médication efficace aux multiples problèmes qui se posent aux Africains et qui ont pour noms perte de valeur référentielle, absence de réel projet de développement, installation de l'amertume et de l'anomie. Notre prise de parole dans le débat sur les voies et théories du développement en Afrique à la lumière des éclairages conceptuels des cultures d'Afrique se fonde essentiellement sur un certain nombre de constats issus d'une observation relativement attentive à défaut d'être professionnelle (au sens des exigences des sciences économiques) de la réalité de la marche du continent africain. En effet, au sens des expressions culturelles ou artistiques de la vie des peuples d'Afrique, le continent a accumulé un train impressionnant de manifestations et d'activités à dimension historique: il en est ainsi du Dak' Arts au Sénégal, du FESPAC de Lagos, du FESPACO et du SIAO ainsi que de l'IPN et de Laongo au Burkina Faso, du MASA marché des arts et spectacles d' Abidjan en Côte d'Ivoire et plus récemment du festival de théâtre historique d'Accra et de Cape Coast, au Ghana ainsi que des multiples rendez-vous culturels au Sénégal,au Cameroun, au Congo Il

Brazzaville en Afrique du Sud notamment. Si l'anachronisme et l'essoufflement ne guettent pas encore certaines de ces rencontres, il convient de reconnaître que dans le vécu quotidien des peuples, la préoccupation la plus urgente, la plus pressante est celle de la survie "immédiate" pour être expressément tautologique. En réalité, tout en évitant de manipuler négativement et de manière à en essorer la substance, il nous semble important de reconsidérer les conceptions culturelles dans leur dimension fonctionnelle pour en tirer la meilleure partie pour nos peuples. La culture accompagne en effet tous les aspects de la vie notamment dans ses aspects économiques. La culture donne du relief et de la vie, nous dirions de l'âme, à toutes les dimensions politique, économique, technologique, scientifique de la vie et de la gestion de la cité. Sur le concept de culture, nous nous devons de relever quelques ambiguïtés qui généralement l'accompagnent et sont nuisibles à tout travail de théorisation, tant que les équivoques ne sont pas levées. Ainsi, on peut observer cette préoccupation sur l'ambiguïté des concepts à la lecture de l'ouvrage collectif dirigé par Basile T. Kossou et intitulé Essais sur le développement culturel paru en 1985 aux Editions NEA en 1985 : « La culture du sol est une activité qui a pour but de l'enrichir et de le rendre plus fécond Le concept de culture est ici très clair, et se relie à une notion de productivité. Transposé du sol à l'esprit humain ce concept de culture s'élargit et devient flou. Certes le mot fait image et suggère bien l'idée de développement des facultés naturelles de l 'homme par l'observation, l'étude et la réflexion. Mais il est curieux de constater que la référence à uneproductivité disparaît. La qualité du terrain produit l'emporte sur l'intérêt des récoltes possibles. D'autre part les facultés humaines sont étonnamment diverses, ce qui se traduit par l'adjonction de qualificatifs variés 12

qui précisent le domaine dans lequel ces facultés s'exercent - culture philosophique, scientifique, artistique, ... - ou leur mode d'acquisition - culture livresque, empirique, autodidacte - ou leur

mode d'application - culture de l'intelligence, de la sensibilité... L'abondance même de ces qualificatifs crée un halo autour du concept même de culture. Ne serait-elle alors que l'expression de connaissances (générales ou particulières) ou d'aptitudes (physiques, intellectuelles, artistiques, ...) ? Mais pourquoi tenter de préciser le sens du mot culture? son caractèrejlou le rend apte à recouvrir quantité d'aspects de notre vie que nous classons intuitivement parmi les «éléments culturels », et permet aux « autorités» responsables de la culture de choisir avec quelque souplesse leurs divers domaines d'intervention. Conserver cejlou relève du confort intellectuel.Il est responsable de l'insuffisance ou de l'ambiguiïé de beaucoup de politiques culturelles. Celles-cise cantonnent souvent dans quelques
domaines sélectionnés des activités humaines

- activités

artistiques

le plus souvent - alors que toutes les actions et les pensées des hommes sont suscitées, stimulées et orientées par des éléments de nature culturelle. Dès lors la définition du concept de culture cesse d'être un exercice purement académique: une définition s'accompagne d'un cortège d'implications que la politique prend en compte,. la définition oriente l'action. Il faut souligner ici que la recherche d'une définition à implications opérationnelles ne signifie pas méconnaissance, critique, refus ou mépris d'autres définitions plus générales, plus traditionnelles, plus affectives ou plus philosophiques. Chaque définition attire etfocalise l'attention sur des aspects de la culture qui ne sont pas mineurs. Mais il semble bien que les définitions, ou les éléments de définition, retenus consciemment ou non par certaines politiques culturelles ont parfois empêché de s'attaquer à l'essentiel. La culture est une représentation de l'environnement, 13

naturel et humain, indissociablement liée à un système de valeurs qui suscite, stimule et oriente les actes et les pensées de l'être humain. Cette définition ne sera justifiée que par l'ensemble de ses conséquences qui sont exposées ci-dessous. Cependant, la conclusion montrera comment cette définition englobe la plupart des autres, en les précisant. La première implication de cette définition est que la culture est une caractéristique de l'individu. Ce qui ne signifie nullement qu'elle ne doive rien à la société. Bien au contraire: représentation et système de valeurs viennent de la société,. il n y a pas de « culture individuelle» ( c'est un pléonasme I) sans vie sociale, quelle que puisse être l'importance du rôle de la nature physiologique de l'être humain. Cette culture individuelle peut se retrouver avec de faibles variations superficielles dans tous les êtres d'un groupe ou d'une population. On peut alors parler de culture de groupe,. en fait, il s 'agitd'uneforme de communionou comme on le ditparfois, d'une culture partagée. Cette similitude des cultures des membres de certaines communautés n 'a rien qui doive surprendre: lorsque les facteurs sociaux de la culture individuelle sont identiques, ily a des chances que les résultats soient semblables - aux différences près imposées par la physiologie. Dans quelle mesure peut-on parler de culture nationale? n est bien évident que diffèrent profondément les cultures des universitaires, des paysans, des artisans, etc. Ce qui est important, c'est que ces divers types de cultures individuelles partagées se comprennent (ou même simplement croient se comprendre), s'admettent et possèdent des éléments communs. Ces derniers proviennent de nombreuses sources, notamment d'une « histoire» vécue ensemble, ou d'une communauté au moins partielle d'objectifs. Quand ily a compréhension mutuelle, et éléments communs 14

(même peu nombreux et variables de groupes à groupes), on peut parler de culture nationale. En pratique on parlera plutôt d' « identité nationale ». Par contre il peut exister dans une nation des groupes dont la culture partagée est fermée sur elle-même, non communiquée et non comprise. De tels groupes forment des « minorités» (parfois très importantes) culturelles qui peuvent être admises, simplement tolérées, ou brimées. Cette notion de la diversité des cultures partagées dans une même nation est très importante, notamment pour les jeunes nations. Il y a des cas où le seul élément de liaison entre les cultures est la valeur attribuée en commun à la volonté de se libérer d'un colonialisme, et aux sacrifices consentis pour cela. Mais ce ciment fut et est encore fort,. sinon comment s'expliquerait que subsistent des frontières illogiques ou absurdes héritées de la colonisation, frontières que l'indépendance a en général consolidées? Ainsi s'impose une réflexion préliminaire avant tout usage d'un adjectif tiré de la géographie humaine pour qualifier une culture. L'adjectif est souvent trompeur: la réalité qu'il recouvre demande à être précisée, sous peine de créer d'innombrables malentendus. On peut parler de culture Wolof, mais à condition de rechercher les traits communs, ou les voies de compréhension mutuelle que manifestent les divers groupes culturels issus des castes, des ordres ou des confréries. On peut parler de culture sénégalaise, mais à condition de faire le même exercice en observant les diverses ethnies. On peut parler de culture africaine, mais il est évident que plus l'adjectif englobe d'êtres et d'espace, plus le contenu commun

des systèmes de représentation du monde et des valeurs qui s y attachent se rétrécit. Et parler de culture universelle fait très distingué, à condition évidemment de ne pas préciser le sens de cette locution qui peut signifier tout ce que l'on veut entre deux extrêmes: la culture partagée très particulière d'une «élite 15

cosmopolite », ou ce qui reste de commun à toutes les cultures quand on supprime tous leurs éléments d'identification, reste qui a des chances de ne refléter que notre structure biologique. Ceci ne veut pas dire que de telles expressions soient à rejeter, bien au contraire; mais les employer sans un effort toujours difficile de clarification préalable relève de l'escroquerie intellectuelle. Avec le concept de culture de masse, on rencontre un autre type de conjùsion, entretenu par beaucoup de politiques culturelles. Plus la masse considérée est importante, et plus grande est la diversité des groupes à culture partagée qui la composent. Perdre cette diversité de vue correspond à deux attitudes possibles différentes. La première prend le mot culture dans un sens différent de celui qui a été choisi: on ne considère pas la culture en tant que résultat mais en tant qu'action, au sens actif; c'est l'ensemble des actions appliquées à un grand nombre d'êtres en vue de leur permettre de développer leurs systèmes de représentations et de

valeurs,pour que leur culture - au sens résultat - s'épanouisse et
leur permettre un plus grand choix entre les groupes de culture partagée auxquels ils peuvent s'agréger. Prendre le mot culture au sens « action de cultiver» n'a rien de condamnable. Mais ilfaut annoncer la couleur. Car la seconde attitude est plus discutable et en tout cas pose un problème d'éthique politique sur lequel il sera nécessaire de revenir. Cette attitude vise à créer une masse à culture uniforme partagée, et en général voulue et orientéepar une volonté politique. Ce type de volonté peut être admis, voire désiré, mais il faut l'avouer clairement. La dualité culture / connaissance mérite quelques commentaires. La représentation que tout homme se fait de son environnement dépend évidemment de ce qu'il en connaît. En ce sens le type de culture dépendfortementdu niveau de connaissance. Mais il dépend aussi d'autresfacteurs. Il en résulte que le système 16

de représentation de l'environnement non seulement n'utilise pas toutes les connaissances acquises (il les trie, en néglige certaines, en privilégie d'autres) mais sur certains points peut se trouver en contradiction avec elles. La vision de la culture comme transcendant le savoir mais l'ayant intégré en entier est inadéquate. On cite souvent la boutade attribuée à Edouard Herriot: « la culture est ce qui reste quand on a tout oublié» ou son équivalent sous forme plus élaborée: « il y a culture dans la proportion où s'élimine la contingence du savoir» (G. Bachelard). Ces formules sont séduisantes, mais en réalité la culture ne peut se réduire à l'aboutissement d'un savoir développé. En particulier le système de valeurs qui accompagne le système de représentation ne doit probablement que peu aux connaissances acquises, mais certainement beaucoup au mode de leur acquisition, et plus généralement à ce qu'on appelle la formation. Qu'il puisse même y avoir contradiction entre les éléments du savoir et des éléments de culture est unfait non moins évident. De même il peut exister des éléments mutuellement incompatibles dans une culture donnée. Ces contradictions, ces incompatibilités sont parfois bien tolérées, en quelque sorte mises entreparenthèses. Parfois elles troublent profondément l'individu. On peut observer de telles difficultés à de nombreuses époques, où par exemple science et religion n'ont pas fait bon ménage, science et religion étant deux facteurs importants de l'émergence de la culture. Dans lespays jeunes où la science a été parachutée de l'extérieur, on ne peut négliger les traumatismes qui résultent des contradictions internes des systèmes culturels. » Sur le concept de développement, il est également intéressant d'analyser la caractérisation qu'en fait l'ouvrage édité sous la direction de Basile T. Kossou: « le développement économique consiste à supprimer la misère pour tous, puis à assurer à chacun le niveau de bien-être auquel il aspire, cette aspiration étant diversifiée et évolutive. Ne risque-t-on pas des 17

conflits entre les aspects matériels et les aspects culturels de développement, pris dans son sens global? Assurément oui. Dans le livre d'A. Tevoedjré, La pauvreté, richesse des peuples, une distinction estfaite entre misère et pauvreté, cette dernière n'étant pas incompatible avec l'épanouissement de l 'homme. En fait, l'auteur n'est pas en opposition systématique avec une société d'abondance. Mais il veut que le lecteur se demande dans quelle mesure cette abondance matérielle ne s'instaure pas au détriment des aspirations culturelles fondamentales. Ainsi est posée, et bien posée la question de la place de l 'homme dans un développement harmonieux, guidé et non subi. Ainsi la notion de développement implique deux types de réflexions très différents. Il s'agit de savoir d'abord quel type de développement est désiré, ce qui suppose une attitude prospective. Il s'agit ensuite de choisir et de mettre en œuvre un certain nombre de moyens pour atteindre les buts dégagés par la prospective. La suite de cette étude montrera que beaucoup de ces moyens sont de nature culturelle. Et ceci conduit à donner dès maintenant une première esquisse de la problématique d'une politique culturelle, qui sera précisée dans la quatrième partie, mais qu'il faut avoir présente à l'esprit tout au long de la lecture des études de cas qui suivent. Une politique culturelle vise à « cultiver» c'est-à-dire à fournir plus d'éléments pour élaborer une représentation du monde, et à faire réfléchir sur elle et les valeurs qu'elle implique. S'insérant dans une politique de progrès, lapolitique culturelle nepeut être indifférente aux rapports entre ces valeurs et l'évolution qu'elles facilitent ou contrarient. Une politique culturelle doit logiquement chercher à agir sur ce système de valeurs. Dans quelle mesure en a-t-elle le droit? Où se situe la limite entre l'éveil de la réflexion qui laisse à chacun et développe chez chacun la liberté consciente de ses choix, et la manipulation des consciences? Dans ce qui suit les liens entre culture et développement quantitatif, mais aussi entre culture et mode de développement 18

apparaîtront très étroits. Dès lors une action culturelle orientée vers le développement - encore faut-il préciser sa nature et son
contenu - doit être guidée par une éthique qui en fixe les limites et

en définisse l'esprit, ne serait-ce que pour éviter les excès - et l'inefficacité - de certaines« révolutions culturelles ». Les concepts de politique culturelle, de développement culturel, et même d'épanouissement de l'homme sont en apparence innocents. En réalité le thème de cette étude n'a rien d'académique. Il est brûlant: il inclut tous les conflits possibles entre les tenants de certains pouvoirs et l'autodétermination des individus. » Dans la même lancée, les auteurs évoquent le rôle de l'UNESCO au niveau notamment de la jonction culture / développement. Si la place de l'UNESCO dans la promotion de la culture est indéniable, il convient de reconnaître qu'à l'épreuve du temps, l'institution de la place de Fontenay à Paris s'est ossifiée et a connu le "mal de l'administration". Bien entendu, on doit saluer néanmoins les initiatives et activités de cette "maison" qui est au service du développement de la culture. En fait, il appartient à tous d' œuvrer à redonner du souffle et du relief aux activités de l'UNESCO. Par ailleurs le débat sur le développement en Afrique a été enrichi par des thèses et des argumentations à valeur scientifique par des notoriétés établies comme René Dumont ou Samir Amin et bien d'autres, il convient aujourd'hui d'en élargir l'espace pour que les points de vue, les argumentations et les contre-argumentations soient plus multiformes; en somme, il faudrait un double mouvement à l'apparence contradictoire: un recentrage sur les problèmes fondamentaux par rapport à la problématique générale et une délocalisation de l'espace, du terrain du débat sur des terreaux extra-économiques. Par délocalisation de l'espace, du terrain du débat, nous voulons signifier qu'il est extrêmement important que la réflexion sur la question ne soit pas uniquement monopolisée par les spécialistes. Il faut aussi que le débat ne soit pas uniquement porté sur 19