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DANIEL MAYER

De
296 pages
Disparu à la fin de l'année 1996, Daniel Mayer continue à vivre dans les mémoires. Ici, 33 témoins manifestent leur attachement et leur admiration à l'égard d'un homme aussi porteur d'espoir. Proche de Léon Blum, il dirigera pendant la résistance le parti socialiste clandestin, au coude à coude avec Pierre Mendès-France . il est acteur, à l'Assemblée Nationale, de la décolonisation. Président de la Ligue des Droits de l'Homme, il sera nommé en 1983 Président du Conseil Constitutionnel.
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DANIEL MAYER
DES COMBATS, UNE PAROLE C L'Harmattan, 1999
ISBN : 2-7384-7791-7 Michel COUTEAU et Gilbert GASTON
DANIEL MAYER
DES COMBATS, UNE PAROLE
Nos entretiens
33 témoins
Ses écrits
Éditions L'Harmattan L'Harmattan Inc.
5-7, rue de l'École-Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) — CANADA H2Y 1K9
OUVRAGES DE DANIEL MAYER
Sur les ondes, éd. de la Liberté, 1945.
Les conditions de l'unité, éd. de la Liberté, 1946.
En collaboration avec Albert Gazier et Pierre Ségelle :
Les socialistes animateurs de la sécurité sociale,
éd. du Parti socialiste, 1949.
Contre le réarmement allemand, éd. du Parti socialiste, 1950.
Le rôle de l'O. R. T. dans l'émancipation et la dignité de l'homme,
éd. 0. R. T., Genève, 1962.
Etapes Yougoslaves, éd. de Minuit.
Les socialistes dans la Résistance, éd. PUF, 1968.
Pour une histoire de la gauche, éd. Plon, 1969.
Socialisme : le droit de l'homme au bonheur,
éd. Flammarion, 1976. PREFACE
INVITATION
Amis de Daniel Mayer, nous l'avons été et le res-
tons, pour qu'il survive, l'un depuis trente ans, plus ré-
cemment pour l'autre.
En septembre 1996, il avait accepté notre proposi-
tion d'un ouvrage le concernant et auquel il prendrait
part. Durant les dernières semaines de sa vie, nous
l'avons interrogé. Nous avons suscité et suivi la récapi-
tulation d'une existence.
A chaque rencontre, nourrissante et conviviale, il
relisait attentivement - et parfois corrigeait - la trans-
cription de notre enregistrement précédent. Mais lui-
même nous interrogeait, avec un certain sourire, sur la
date de cette publication...
Après sa disparition, le 29 décembre 1996, 33 té-
moins nous ont rejoints. Ils ont eu en général le souci
de ne pas "enterrer" un contemporain : celui-ci, à
l'aube du troisième millénaire, ne demeure-t-il pas en
politique un modèle ?
Ce livre servira à mesurer la hardiesse de tous les
rôles qu'il a joués au cours de ce siècle. On y entendra
7 une voix, soit en direct, soit à travers ses ouvrages, qui
exprime les tourments de notre époque et ses attentes.
Vie de combats et de réflexion ! Sous la troisième
République - entre deux guerres mondiales - , il s'en-
gage avec ardeur dès 1933 - il y a soixante-six ans ! - en
tant que journaliste du Populaire, aux côtés de Léon
Blum. Il ressent à l'égard de celui-ci - il nous l'a confié-
une vénération. Elle n'est jamais une idolâtrie. Contre
vents et marées, il a voulu seconder son action et la
prolonger.
Pendant la guerre, il devient secrétaire général
d'un parti socialiste en pleine reconstitution et va nier
dans la clandestinité la légitimité du régime de Vichy.
Il est aux côtés de De Gaulle, menant le combat sur le
territoire français, dans l'obscurité et les pires périls. Il
représentera son parti au Conseil National de la Résis-
tance.
Sous la quatrième République, quand la France se
reconstruit et amorce la décolonisation, il est au coeur
de choix malaisés en tant que ministre du Travail, puis
président, à l'Assemblée Nationale, de la commission
des Affaires étrangères.
Au retour de De Gaulle en 1958, il s'oppose à lui et
aux responsables de la S.F.I.O. qui l'ont rejoint. Il
participe au lancement du P.S.A., puis du P. S.U.
Entre 1958 et 1982, durant près d'un quart de
siècle, il assume scrupuleusement la présidence, au
plan national, puis international, de la Ligue des
droits de l'homme.
François Mitterrand, premier président socialiste
de la République, fait de lui, deux ans après son élec-
8 tion, le président du Conseil constitutionnel. Nomi-
nation inattendue et pourtant logique ! Il s'agit de
veiller, outre le respect dû à cette constitution, aux dé-
bordements susceptibles d'aggraver des défauts dé-
noncés par... Daniel Mayer, et par François Mitter-
rand lui-même, longtemps avant d'être élu.
Quel sens a la décision du président de la Répu-
blique d'appeler, pour assumer cette charge, un
homme qui a été un virulent opposant à la constitu-
tion ? Le souci de faire apporter, par son entremise, un
contrepoids démocratique, lorsque tel texte comporte
une marge d'interprétation, et ce, dans le respect ab-
solu du droit.
Peu d'hommes se sont illustrés autant que lui, dans
des domaines aussi divers, avec autant de constance,
au service de ses concitoyens : presse et information,
action associative, affaires étrangères, droit national
et international.
Daniel Mayer... (D.M. : Discret Militant !) Que
de charges, non revendiquées, mais acceptées ! Il fut
même jugé capable d'assumer la plus haute respon-
sabilité nationale, la proposition lui ayant été faite en
1965 d'être candidat à l'élection présidentielle.
On pourrait s'étonner qu'il n'ait pas, à première
vue, la notoriété de beaucoup de ceux qui louent ici
son esprit et son action. Mais les signataires des textes
qui suivent témoignent du poids politique et moral
d'une personnalité marquante du siècle.
Parfois incommode aussi et même, dit-on, sévère !
Car il savait affronter ses camarades, claquer des
9 portes pour en ouvrir d'autres, toujours capable politi-
quement de se tenir, avec autant d'exigence que de
loyauté, à la fois dedans et à distance. Anti-carriériste
de choc !
La plupart des témoins mettent en relief un trait
plus inattendu chez un homme aussi attaché au sérieux
de ses missions : l'humour. "L'écrit le tue" , tel était
son regret. Ce maniement de flèches, cette causticité
jamais prévisible, ne jouait pas chez lui un rôle secon-
daire.
Quel était le sens de cette gaieté, de cette grâce
perpétuelle ornant son visage et son discours ? Elle
rythme nos entretiens. La plupart des témoins y font
allusion plus loin.
Cadeau offert à l'interlocuteur ? Signe d'apparte-
nance au bon peuple moqueur ? Procédé de défense ou
de contrôle ? Tentative pour apprivoiser les drames
qu'il savait devoir vivre ? Tout cela à la fois !
A 87 ans - le lecteur l'observera - , Daniel Mayer
n'avait rien perdu de ce talent.
Jaillissement d'étincelles ! Qui n'était pas destiné à
blesser ! Toute personne, qu'elle fût proche politi-
quement ou même éloignée de lui, avait droit à son
respect, pourvu qu'elle ne trahît pas la pureté de ses
engagements. Pourquoi alors s'étonner de découvrir
dans ce livre - c'est si rare ! - des témoins d'un autre
"bord" qui ont tenu à manifester leur estime.
Car Daniel Mayer n'avait qu'un objectif - nous
sommes invités par lui à le partager : se battre et
10 débattre, parfois rudement, mais dans l'intérêt de
chacun.
Il usait de la plus pacifique des armes : un sourire
éclairé par l'espoir.
Michel COUTEAU Gilbert GASTON
11
33 témoins sont ici à nos côtés :
(au chapitre II, p. 103 )
Robert Badinter, Main Bergounioux, Renée Blum,
Robert Chambeiron, Monique et Jean-Louis
Crémieux-Brilhac, Olivier Duhamel, Roland Dumas,
Claude Estier, Laurent Fabius, Robert Fabre,
Jacques Fauvet, José Guntzburger, Stéphane Hessel,
Daniel Jacoby, Lionel Jospin, Maurice Kriegel-
Vahimont, Josette Kruk, Jean Lacouture, André
Laurens, Bernard Livian, Yves Frédéric Livian,
Marie-Claire Mendès France, Danielle Mitterrand,
Nine Moati Cariès, Bertrand Poirot-Delpech,
Madeleine Rebérioux, Marc Ringenbach-Carriche,
Michel Rocard, Maurice Schumann, Daniel Vaillant,
Robert Verdier, Pierre Vidal-Naquet.
13 UNE VIE, QUELQUES DATES
29 avril 1909: Daniel Mayer naît à Paris.
Mère institutrice, décédée en 1921 (il a douze ans );
père, représentant en bijoux, mort en 1921. Habitent à
partir de 1914 rue des Prairies, non loin de la place
Gambetta, à Paris XXe Obtient son certificat d'é-
tudes à 12 ans. Entre dans la vie active à 14 ans.
1927 : un engagement politique datant de ses dix-huit
ans, provoqué par l'affaire Sacco et Vanzetti.
Adhère à la Ligue des droits de l'homme. Rencontre
pour la première fois Léon Blum, député socialiste du
XXe , lors d'une conférence de la Ligue. Adhère
également à la S.F.I.O.
1929 : rencontre de Cletta Livian, qui va jouer un
grand rôle dans sa vie privée et militante.
Participe au congrès international des Jeunesses so-
cialistes à Vienne.
Mai 1931 : épouse Cletta.
1933 : prend part à la lutte contre les "néo-socialistes"
qui aboutit à l'exclusion de Marcel Déat et des siens.
Entre au Populaire sur la recommandation de Paul
Faure. Va manifester une admiration - grandissante -
pour les qualités de Léon Blum.
1935 : est nommé rédacteur de ce journal, puis
responsable de la rubrique sociale.
15 1936: durant le Front populaire effectue de nombreux
reportages sur les grèves et les occupations de maga-
sins et d'usines.
1938 : prend parti contre les accords de Munich.
Fin août 1939 : mobilisé. Démobilisé en juillet 1940
après l'armistice. S'engage dans la Résistance.
Fin juillet 1940 : Cletta et lui rendent visite à Léon
Blum qui leur déconseille de partir pour l'Angleterre.
S'installent à Marseille. Y ont un emploi. (Comité
d'aide aux réfugiés juifs.)
Décembre 1940 : visite à Léon Blum incarcéré
(Bourassol, près de Riom.)
S'emploie à réconstituer dans la clandestinité le parti
socialiste.
30 mars 1941: réunion des militants à Nîmes.
Jusqu'en mars 1943 (date la déportation de Léon
Blum ), effectue de nombreux voyages auprès de lui
pour transmettre et recueillir des messages par
l'intermédiaire de Renée Blum.
Avril 1943: envol pour Londres. Deux entretiens avec
de Gaulle. Fait accepter une synthèse au sein du
groupe - désuni - des socialistes de Londres.
15 mai 1943 : parution du premier numéro du
Populaire clandestin.
Juin 1943 : Daniel Mayer désigné comme secrétaire
général du P.S. clandestin.
Octobre 1943 : représente le P.S. au Conseil National
de la Résistance.
26 août 1944 : défile sur les Champs-Elysées, aux
côtés du général de Gaulle.
Novembre 1944: désignation de Daniel Mayer comme
secrétaire général de la S.F.I.O.
16 Octobre 1945 : le P.S. est en troisième position aux
élections derrière le P. C et le M.R.P. Grave déception
dans le parti : elle rejaillit sur ses responsables.
Août 1946 : le rapport moral de Daniel Mayer au
congrès de la S.F.I.O. est repoussé par deux tiers des
délégués. Guy Mollet élu secrétaire général.
1946- 1949 : ministre du Travail et de la Sécurité
sociale.
1950: s'oppose vigoureusement, contre la majorité de
son parti, à la communauté européenne de défense
(C. E. D . ).
1953-1957 : président de la commission des Affaires
étrangères à l'Assemblée nationale.
Août 1954 : vote la question préalable par laquelle est
enterrée la Communauté Européenne de Défense
(C. E . D . ).
1955 : voyage en Chine II y est bien reçu.
Janvier 1956 : le Parti socialiste accède au pouvoir.
Opposition de Daniel Mayer à la politique suivie en
Algérie.
Mars 1958 : élu président de la Ligue des droits de
l'homme. Démissionne de son mandat de député,
jugeant ces deux fonctions incompatibles.
Juin 1958 : lance au nom de la Ligue un appel au
rassemblement - syndicats et partis - de la gauche non
communiste.
Rupture avec la S.F.I.O. ralliée au général de Gaulle.
Adhésion au P.S.A. , puis au P.S.U.
1962: Engagement contre le principe de l'élection du
président de la République au suffrage universel.
1965 : apporte son soutien à la candidature de
François Mitterrand.
17 Mars 1970: nouvelle adhésion au parti socialiste.
Mai 1975 : quitte la présidence de la Ligue des droits
de l'homme, après 17 ans d'activité.
1976: décès de Cletta, son épouse.
1977: élu président de la fédération internationale des
droits de l'homme.
Avril 1982 : désigné comme membre du Conseil
supérieur de la Magistrature.
1983-1986: succède à Roger Frey comme président
du Conseil constitutionnel.
Jusqu'en 1992, membre de ce Conseil.
Décédé le 29 décembre 1996 à Orsay (Essonne).
Un livre fournit de nombreuses et précieuses informations sur
une vie : Liberté... Justice... Le combat de Daniel Mayer de
Claude Juin, préface de Vercors, édition anthropos, 1982, 436
pages.
Refondu et complété, il vient de connaître une réédition - fin
1998 - , sous le titre Daniel Mayer, l'homme qui aurait pu tout
changer, Romillat, édit.., 383 pages, préfacé par Henri Leclerc,
président de la Ligue des droits de l'homme.
Intertitres et précisions historiques ont été ajoutés par les auteurs.
18 CHAPITRE I
NOS ENTRETIENS
DANIEL MAYER
UNE VOIX
UNE VOIE
Ces paroles ont été recueillies par nous au domicile de
Daniel Mayer du 2 octobre au 5 décembre 1996.
Le projet d'ouvrage avait pris au départ un caractère
thématique.
Un accord est vite intervenu entre questionné et ques-
tionneurs pour privilégier, avec souplesse, l'ordre
chronologique.
Cet a priori n'a pas empêché l'intéressé de faire sou-
vent allusion à des événements postérieurs, désireux
d'affirmer une réalité pourtant peu discutable : l'unité
de sa vie.
Nous avions eu le souci de remettre ensemble un peu
d'ordre dans cette interview ondoyante.
La refonte, à ses côtés, n'a pas été possible : hospita-
lisé quelques jours après notre huitième entretien, il
est mort le 29 décembre.
Ces conversations portent, pour leur plus grosse part,
sur les engagements, les tâches de sa jeunesse et de sa
maturité : journaliste pendant le Front populaire, ré-
sistant - aux premières lignes de la clandestinité - ,
19 ministre du Travail, puis président de la commission
des Affaires étrangères sous la quatrième République,
aux heures cruciales de la décolonisation.
Mais il a toujours eu le souci de relier ces combats à
ceux, pour lui impératifs, de notre actualité.
Nous n'avons pas été en mesure de l'interroger préci-
sément sur ce qui, à partir de 1958, a marqué sa vie :
ses activités de président de la Ligue - nationale, puis
internationale - des droits de l'homme et de président
du Conseil constitutionnel.
Mais plusieurs témoins qui l'ont accompagné dans
ces missions ont apporté, rédigeant leur texte, les
éléments d'information et l'éclairage qui nous fai-
saient défaut.
20 1.LE FRONT POPULAIRE
L'éloignement dans le temps des faits évoqués a in-
cité les auteurs à fournir ici et là, à l'intention de plus
jeunes lecteurs, quelques indications historiques.
Le Front populaire de 1936 a beau se situer à
plus de soixante ans de distance, il laisse
dans l'histoire du siècle des traces de feu :
cendres ou lumière.
Daniel Mayer avait alors 27 ans. Il a parti-
cipé au mouvement social et politique, en-
gagé en tant que journaliste du Populaire aux
côtés de Léon Blum. Il évoque ici l'atmo-
sphère de liesse qui régnait alors. Il décrit
plus précisément dans Pour une histoire de la
gauche ce que fut cette fête : elle n'avait pas,
à ses yeux, de caractère révolutionnaire.
1936. Le Front populaire plus de droits
pour les hommes. Un peu d'histoire
Michel Couteau. Nous savons que le Front popu-
laire a été un événement marquant de l'Histoire fran-
çaise au XXe et de votre propre vie. Une époque peut-
être mal connue des plus jeunes, mais dont deux géné-
rations ont récolté les fruits.
Quel rôle y a joué le parti socialiste ?
21 D.M. Rectifions d'abord une erreur souvent
commise : le Front populaire n'a pas été directement
"fomenté" , si je puis dire, par le parti socialiste. De-
puis qu'il assume la direction du groupe parlementaire
et du parti, Léon Blum s'est tenu à bonne distance des
radicaux et a marqué la réserve des socialistes quant
au principe d'une collaboration gouvernementale.
Léon Blum est donc amené à revendiquer en 1936 -
c'est la première fois pour le parti socialiste ! - la res-
ponsabilité de la direction du gouvernement : c'est là
une éclatante nouveauté et la stupeur dans l'opinion.
Le Front populaire, vainqueur du Front national que
représente la droite, quelle révélation !
Léon Blum fait une présentation du gouvernement
qui s'appuie sur une majorité parlementaire groupant
les socialistes et des radicaux, les communistes appor-
tant, eux, leur soutien sans participer.
Ces partis s'unissent sur les bases d'un programme
de Rassemblement populaire. Avant les élections a été
adoptée entre les partisans de ce rassemblement la
règle des désistements. Elle n'est évidemment pas
appliquée par ceux des radicaux opposés à l'unité
d'action.
Gilbert Gaston. Toutes ces étincelles politiques sont
à l'origine d'une énorme explosion sociale...
D.M. Des mouvements de grève et des occupa-
tions d'usines touchent depuis trois semaines la France
entière.
Personnellement, en tant que rédacteur chargé de
la rubrique sociale au Populaire, je passe tout mon
temps à rendre compte des réunions de grévistes, en
particulier aux usines Renault et Citroën.
22 Quand les socialistes sont appelés à former le gou-
vernement, Léon Blum se présentant devant la
Chambre y déclare d'emblée : "Je n'ai pas à vous pré-
senter de programme. C'est celui du Rassemblement
populaire. "
La confiance est obtenue à une imposante majo-
rité.
Le précédent gouvernement de Pierre Laval a pra-
tiqué une politique financière de déflation - impopu-
laire ! - et imposé la baisse de nombreux salaires. Aussi
des mesures immédiates sont-elles prises contre la
diminution du pouvoir d'achat. Possibilité est donnée
enfin au plus grand nombre de personnes privées
d'emploi de trouver du travail. La semaine de 40
heures est adoptée.
Décision proprement révolutionnaire, appliquée
dès juin 1936 et devenue légendaire : les congés payés !
Beaucoup de gens sont comme pris de vertige devant
cette liberté foute neuve !
G. G. Pouvez-vous évoquer un ou deux souvenirs
touchant à cette atmosphère euphorique, du moins du
côté de la gauche ? Car la droite, elle, ne parle que de
troubles et de fiasco !
1936. "Atmosphère !Atmosphère ! "
D. M. Une image revêtant - à mes yeux - un carac-
tère hautement symbolique : au coin d'une rue la sil-
houette d'un Africain immense, riant tout seul ! Dans
les lettres adressées au Populaire, que de confidences
émues : celle, par exemple d'une petite fille, exultant :
"je vais enfm pouvoir connaître ma grand mère" ; celle,
23 à l'opposé de cet âge : "grâce à vous, je verrai la mer
pour la première fois. "
M. C. Bien sûr, des vacances, cela suppose aussi des
moyens.
D. M On peut disposer de billets de chemin de fer à
coût réduit à destination des lieux de vacances... Léo
Lagrange, qui, au gouvernement, a la charge des
sports, des loisirs et du tourisme et joue dans cette fête
si nouvelle le rôle d'un grand inspirateur.
1936. En matière de réformes, record battu !
G. G. Y a-t-il eu au XXe siècle des circonstances
politiques donnant au peuple de France, en un laps de
temps si réduit, le sentiment d'une telle densité de ré-
formes ?
D.M. Jamais, à mon sens, avec cette qualité de
novation et cette ampleur !
Léon Blum présente son cabinet. Dans son
premier discours, il énumère les mesures prises :
amnistie, congés payés, augmentation des salaires,
semaine de 40 heures, plan de grands travaux, office
du blé, réforme de la Banque de France et
réorganisation des finances, nationalisation des che-
mins de fer et des armes de guerre, révision des dé-
crets-lois (pratique usuelle du gouvernement - notam-
ment celui de Laval - , se substituant à la volonté par-
lementaire), réorganisation du marché charbonnier,
abaissement de l'âge légal de vote... Combien de ré-
formes devenues, particulièrement pour les moins fa-
vorisés et la classe moyenne, des acquis !
24 M. C. Pouvez-vous dire un mot des raisons qui ont
assombri un bilan a priori aussi éclatant en France pour
l'immense majorité du peuple ?
D. M. On ne peut pas ne pas avoir en mémoire le
drame touchant l'Espagne : le pronunciamiento - le 18
juillet de la même année - du général Franco.
Un tel événement tend à réduire l'impact des me-
sures que vient de faire adopter le chef du gouverne-
ment français.
Le projet d'aide à l'Espagne républicaine, qui
s'appuyait sur la ferme volonté de Léon Blum, se
heurte en France à des oppositions vigoureuses : celle,
marquante, du président de la République, Albert Le-
brun et de nombreuses autres hautes personnalités du
monde politique, en particulier le président de la
Chambre des députés, Edouard Herriot, celui du Sé-
nat, Jules Jeanneney, le ministre des Affaires étran-
gères, Yvon Delbos.
Même réserve forte chez des alliés de la France,
par exemple la Grande Bretagne, s'affirmant non as-
treinte à l'application des clauses de solidarité à
l'égard de la France dans le cas où celles-ci seraient
troublées par l'action de l'Allemagne à l'égard de l'Es-
pagne.
Le développement de la guerre civile en Espagne,
la montée concomitante du nazisme, le concours ap-
porté à Franco par l'Allemagne hitlérienne et l'Italie
fasciste auront des retombées sur la poursuite de la
politique lancée en France par le Front populaire.
Léon Blum, critique littéraire de la Revue
Blanche, s'est engagé politiquement lors de
25 l'affaire Dreyfus, il y a un siècle déjà. Il a
collaboré à L'Humanité, auprès de Jean
Jaurès, dont il fut l'ami. Il a été chef de ca-
binet de Marcel Sembat, ministre des Tra-
vaux publics, en 1914-1915.
Au congrès de Tours, il a refusé l'adhésion à
la Ille Internationale. La scission a été
consommée dans un même parti donnant
naissance au PCF et à la SFIO.
En 1936, à l'heure où il dirige un gouverne-
ment socialiste, l'antisémitisme, depuis les
campagnes antidreyfusardes, semble bien
marquer un recul. Il est loin de toucher l'en-
semble de la droite.
Il est rejeté notamment par le colonel
de la Rocque, président du parti social fran-
çais (P.S.F.) qui connaît alors une audience
majeure à droite.
Autour du racisme et de l'antisémitisme
G.G. N' a-t-on pas eu tendance à minorer les mé-
faits de sociétés d'avant la seconde guerre mondiale,
touchées par le racisme, qui ont conduit à la shoah ? En
France, quand Léon Blum se présente en 1936 devant la
Chambre, Xavier Vallat, député - futur premier commis-
saire de Vichy aux Questions juives - note qu'il est le
"premier chef de gouvernement d'origine juive". Avez-
vous ressenti très tôt l'antisémitisme ?...
D. M. Pour le rejeter, oui, la question ne pouvant
pas se poser ! On n'avait pas à traiter Léon Blum
comme Juif. Seulement comme président du Conseil !
26 M.C. Quelles formes revêtait alors l'antisémitisme ?
D.M. Il était tout-à-fait isolé, individuel. Etait an-
tisémite tel type... On le montrait du doigt et on lui di-
sait de se taire ! Il y avait de la part du président de la
Chambre, des admonestations quand les Xavier Vallat
- des exceptions ! - entamaient leurs attaques :
"N'allez pas plus loin !" Autrement dit : "On voit ce
que vous allez dire !" Cela jouait encore plus pour
Mendès France. Un député avait martelé : "Le pre-
mier nom vous appartient. Etes-vous qualifié pour
conserver le second T' Alors le président de l'Assem-
blée l'avait interrompu : "Je vois où vous allez en venir!
Arrêtez-vous !" Et cela ne laissera aucune trace sur les
pages du journal officiel.
Avez-vous ressenti personnellement l'aggra-M. C.
vation du racisme après 1940 ?
D.M. En tant que personne, je n'en ai pas été vic-
time.
Si l'antisémitisme me concernait - ce qui est pos-
sible - je n'ai pas souvenance sur ce plan d'une attaque
directe ! J'ai toujours ressenti le racisme comme un
problème d'ensemble.
A mes yeux, on ne peut pas lutter contre l'antisé-
mitisme si on ne lutte pas en même temps contre tout
ce qui s'y rattache ou tout ce qui fait partie de la fa-
mille.
Léon Blum a séduit, enthousiasmé, parfois
irrité ses contemporains, même ses compa-
gnons, par ses exigences morales et le raffi-
nement de son style. Daniel Mayer mani-
feste une admiration que l'éloignement dans
27 le temps - presque un demi-siècle depuis sa
mort (1950 ) - n'a pas affaiblie.
Le sens d'un engagement politique :
la fidélité à des valeurs
G. G. Un mot revient sans cesse dans les textes
d'articles ou de livres consacrés à Léon Blum : fidélité.
Fidèle à une certaine conception du socialisme... Cette
valeur est bien au centre de votre engagement...
D.M. Fidélité, au sens d'unité de la vie.
Etre fidèle, cela veut dire, selon moi, quand il
s'agit de Léon Blum et aussi d'un certain nombre de
gens - dont je suis - , ne pas avoir changé d'opinion en
face d'une situation identique, présenter toujours le
même visage et prononcer les mêmes arguments quand
la situation semble bien analogue.
M . C. Pas de double langage !
D.M. Non seulement pas de double langage dans
le moment présent - ce que l'on pourrait reprocher à.
un certain nombre de gens - mais double langage sur
une longue période de vie.
M.C. Une unicité dans les choix.
D.M. Exactement.
1936. L'espoir : force motrice
M.C. Léon Blum prononce le 6 septembre 1936 un
discours à Luna-Park.
Il y dit : "Je refuse de considérer comme possible la
guerre aujourd'hui, parce qu'elle serait nécessaire ou
fatale. Et moi, jusqu'au bout, je me refuse à désespérer
28 de la Paix..." C'est là le signe d'un puissant opti-
misme...
D. M. Mais que l'on ne peut juger que plusieurs
années après. Sur le moment même, c'est plausible.
M.C. Cet optimisme dans la tempête hitlérienne,
quel est son contenu ? Une sous-estimation des dangers ?
Une règle d'action ?
D.M. Rien d'autre qu'un moyen de lutter contre
un pessimisme qui semblerait dire - déjà, et longtemps
avant qu'elle n'intervienne - que la guerre est inévi-
table. La guerre n'est plus évitable à partir du moment
où l'on considère qu'elle est inévitable !
Un blocage institutionnel pour la gauche française
G. G. En juin 1937, Léon Blum demande les pleins
pouvoirs pour lutter contre la détérioration de la situa-
tion économique.
Il obtient l'accord de l'Assemblée nationale mais se
heurte au Sénat ! Il démissionne. En mars 1938, il re-
demande des pouvoirs étendus. Nouvel accord de la
Chambre, refus du Sénat encore plus net. C'est la der-
nière tentative de Léon Blum sous la troisième Répu-
blique. Mais elle est contestée.
D. M. La démission de Léon Blum était normale et
légale.
G.G. Le Sénat, ne pouvant être dissous, ne devait
pas avoir le droit de mettre en jeu la responsabilité mi-
nistérielle : telle était du moins la thèse de membres du
PS et de juristes.
D. M. Non, c'était la constitution telle que tout le
monde politique l'appliquait à l'époque. C'eût été un
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