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DE LA DÉMOCRATIE SOCIALE EN France

De
240 pages
De la démocratie sociale en France explore, comme cela n'a jamais été fait, les tréfonds de la lutte des classes française, en montrant ses aspects psychologiques, et ses liens inquiétants avec des défaites nationales et la collaboration. Il décrit aussi l'origine de la démocratie sociale, dans l'idéalisme de la Belle Epoque, de la guerre de 1914-1918 et de la Libération. Au-delà de l'analyse historique, le message politique est clair : la France ne peut assumer son destin national que quand elle trouve les voies de son union sociale.
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LA DÉMOCRATIE SOCIALE EN FRANCE le pain, le sang, le droit

Du même auteur

La Prise du Pouvoir Mondial (sous le pseudonyme de Jean Carra!) Denoël, 1971 Le Complexe de Marianne Le Seuil, 1988

PAUL TROUILLAS

LA DÉMOCRATIE SOCIALE EN FRANCE

le pain, le sang, le droit

L' Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L' Harmattan Inc 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

Je remercie Jean-Pierre Clerc pour son aide éclairée dans la mise au point du manuscrit et Jean-Pierre Troullier pour son encouragement chaleureux dans la réalisation de ce travail

Je remercie Marie-Pierre Réthy pour son assistance dans la documentation et les notes

(Ç) L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9313-0

«Au peuple qui, pour être heureux Ne veut qu'un peu de gloire avec un peu de pain»
VICTOR HuGO

En mémoire de Pierre Laroque Fondateur de la Sécurité Sociale française Et pour mes trois flls

Un oncle médecin que j'aimais, résistant de 1940 et dirigeant du maquis du Vercors, m'emmenait volontiers sur ces lieux tragiques. Je visitais le plateau de Vassieux et La Chapelle en Vercors, encore marqués des combats. La grotte de la Luire me désespérait. Là, de jeunes français avaient été massacrés par les Allemands. On avait achevé les blessés. Une main d'enfant pouvait prendre un peu de terre, qui avait bu du sang. Je me rendis compte, bien plus tard, que cette grotte était pour moi le symbole de la souffrance et des difficultés du peuple français. Le même oncle, socialiste SFIO, me déclamait de temps à autre une tirade stupéfiante: «Ceci, Mesdames et Messieurs, n'est qu'une inflffie partie de notre immense programme. Car nous ne serons satisfaits que lorsque le prolétariat plantera son étendard sanglant sur les ruines fumantes du capitalisme, et qu'à chaque réverbère, la dépouille d'un bourgeois se balancera au souffle puissant de la révolution». Agé de six ans, je frissonnais, mais essayais de retenir les enchaînements du texte. Visiblement mon oncle, propriétaire et notable, avait du recul vis-à-vis de cette histoire. Mais il me la contait tout de même. Ainsi, la fable de la bourgeoisie et du prolétariat se plaça-t-elle aux côtés du «Petit Chaperon Rouge» dans mes fantasmes d'enfant. Il me fut donné, en mai 1968, d'entendre à nouveau ce discours à Paris. Les ruines fumantes furent celles des barricades du quartier latin et le souffle de l'émeute en arracha les réverbères. Révolution mimée ou réelle, Mai 1968, fut pour moi une sorte d'éducation sentimentale sociale. J'étais stupéfait de la frénésie des étudiants et de la paralysie totale de la nation. Les usines Renault de Flins et de Cléon, champs de bataille entre étudiants et policiers, incarnaient à l'époque les haut-lieux d'un héroïsme prolétarien. Et je sentais qu'il y avait, dans cette immense Commune moderne - comme dans sa soudaine dissolution - un puissant mystère.

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* * *

Mes ancêtres, du côté de ma mère, étaient des paysans des confms de l'Auvergne, tôt républicains. Mon trisaïeul, proscrit de l'Empire, avait été nommé maire de Grazac par Gambetta en 1870, en remplacement d'un affidé de Napoléon III. J'héritai de son revolver: être maire républicain et paysan au temps de la Commune nécessitait d'être armé. Contre qui fallait-il se défendre, je ne le sus jamais. L'une de mes trisaïeules, qui ne parlait que le patois auvergnat, avait une indignation chronique contre les «zoufflots». J'appris que son vocabulaire désignait ainsi les communeux et autres socialistes du début du siècle. Je compris la malédiction qui pesait sur eux, en particulier dans les campagnes. De Clémenceau, le «zoufflot» qui apporta la victoire de 1918, elle jugea: «Qui oun mouvai qui sa tsantza en boun» (<<c'est un mauvais qui s'est changé en bon»). Les bons, les mauvais: une mythologie sociale était là. Du côté de mon père, la grande figure était un grand-oncle. Ancien ouvrier chez Renault, à Boulogne-Billancourt, cet homme truculent avait eu la machoire inférieure fracassée lors de la Grande Guerre, en 1916. Il avait monté une entreprise de tôlerie, à la force du poignet, dans les années trente. J'aimais aussi cet homme, qui se démenait au milieu de secrétaires affolées et d'ouvriers furtifs. Je revois les machines qui tournoyaient pour façonner les bidons, les visages tendus des travailleurs dans la pénombre, à la Guillotière. On me dit que beaucoup de ses ouvriers étaient peu payés et communistes. L'accumulation du capital et ses plus-values, il me les exposait en riant: «Les usines et les appartements, ça culbute de partout». Un autre souvenir me revint en mémoire à son propos, qui me stupéfia. Il m'avait confié à la fm d'un repas: «Au fond, le Maréchal avait raison. Il n'y a qu'un capital qui vaille: c'est le capital-travail» . Comment Pétain pouvait-il avoir socialement raison? Quel était le type de capital qu'il me montrait? Capital-travail mystérieux, quel était ton sens?

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* * *

Le capitalisme transformé en «ruines fumantes» , c'était ce qui devait terroriser ma trisaïeule paysanne et mon grand-oncle industriel, réunis socialement dans mes rêves d'enfant. C'était aussi ce qui dut provoquer le raz de marée électoral de Juin 1968. C'est alors que je compris combien la fable du réverbère et du bourgeois était encore importante dans la société française. Je compris aussi les liens cachés qui pouvaient exister entre la guerre de 1939 et la Collaboration - qui m'obsédaient - et la lutte des classes. J'entrevis que d'anciens travailleurs, devenus patrons, avaient pu jouer Pétain contre leurs ouvriers, dont ils avaient peur. Et que cela avait probablement conduit aux souffrances de la grotte de la Luire... Ainsi, l'immense territoire des sentiments sociaux français que j'essayais de comprendre, je le connaissais du dedans, depuis mes plus jeunes années. Je soupçonnais les folies cachées. Je devinais la tragédie.
* * *

Ayant ébauché ce livre en 1981, puis l'ayant repris dans les années 90, je compris aussi que la société française ne se résumait pas à ces passions. Immergé dans le système de solidarité, je dispensais tous les jours les bienfaits de la Sécurité Sociale à des hommes de toutes conditions. Malgré l'importante montée du chômage et l'apparente lutte des classes, un temps revivifiée par le pouvoir socialiste à partir de 1981, je savais qu'un autre système social s'était installé en profondeur. La grève de Novembre-Décembre 1995, dont l'un des enjeux était la Sécurité Sociale, impressionna l'Europe par sa fougue, mais ne jeta plus cette fois la classe ouvrière contre le patronat. Les fonctionnaires y défendirent un système complexe de protection, un cadre maîtrisé de la vie au travail, et obtinrent dans les faits son maintien. Le peuple français devenait-il mûr? Sans doute mes souvenirs d'enfance s'en allaient-ils avec l'enfance d'une société. 9

PLAN DE L'OUVRAGE Prologue

Difficultés

nationales

et problèmes

sociaux

PREMIÈRE PARTIE: LE PAIN ET LE SANG Chapitre Tableau Chapitre Chapitre Chapitre 2 3 4 1 Le syndrome socio-économique français

Les grandes crises sociales françaises

L'atelier des guerres Juridiques: Mystiques:
PARTIE:

sociales

le Juge et le coupable le sacrifice de classe

DEUXIÈME

LE PAIN ET LE NÉANT

Chapitre 5 Chapitre 6
Chapitre 7

Tragiques: le drame des frères sociaux
Le mythe social français La Collaboration, crise fmale de la lutte des classes en France

TROISIÈME PARTIE: LE PAIN ET LE DROIT
Tableau Les grands acquis de la démocratie française

Chapitre 8

La grande mutation: française Spécificité

la démocratie

sociale

Chapitre 9 Conclusion

sociale et destin national

Il

PROLOGUE
DIFFICULTÉS NATIONALES ET PROBLÈMES SOCIAUX

«Le destin de la France est triste... parce qu'elle perd trop souvent»
FERNAND BRAUDEL

La personnalité du peuple français est complexe. Comme dans l'âme de Proust, il y a plusieurs «côtés». Le côté patriotique et dynamique est sans doute le côté dominant, depuis la Révolution française. S'y rattachent les grandes valeurs démocratiques de la trilogie «Liberté-Egalité-Fraternité», qui figurent aux frontons nationaux. Dans «Le Complexe de Marianne», j'ai essayé d'analyser les logiques secrètes de cette psychologie collective. L'inconscient français semble renfermer les ressorts d'une identité nationale puissante et positive. Un besoin furieux de succès transparaît. Une aspiration décisive à l'Unité et même à la fusion nationale, remplie d'allégresse, semble exister. Le «côté de Marianne» est dominant. Il n'est pas le seul. L'autre visage français, on serait tenté de l'appeler «le côté de Vichy», tant cette extraordinaire expérience contredit le projet national, mais paraît liée au passé collectif, et à mille dispositions mentales fréquemment observées. Et tant elle incarne le malheur collectif: l'humiliation, la perte de la démocratie, la négation des valeurs nationales. 13

Que signifie Vichy? D'où cela vient-il? N'est-ce festation d'une autre tendance essentielle de la secrète des Français: là où l'ambition, l'héroïsme et de l'identité nationale ne sont plus recommandés, d'une identité inconnue ne serait-elle pas sourdement L'accident des années trente

pas la manipsychologie la générosité la noirceur prescrite?

Si cette hypothèse est exacte, les événements de 1940 et Vichy ne sont pas survenus par hasard: ils sont l'aboutissement d'un travail inconscient, agissant de façon plus ou moins permanente dans la vie collective française. Ce processus semble avoir été à l'oeuvre dès après la victoire de 1918, qui avait refait de la France une puissance mondiale. Georges Clémence au - dans Grandeurs et misères d'une victoire - rassemble ses dernières forces pour comprendre la mécanique psychologique qui sape cette réussite: «Comment, du jour au lendemain, l'enthousiasme patriotique qui nous porta si haut s'est-il subitement évanoui en fumée ?»,s'interroge le grand homme d'État. Et de gémir: «Chaque jour tout s'aggrave de notre passivité». Il aperçoit, dès 1929, l'aboutissement du processus de déchéance: «La catastrophe est en vue»... Cette disposition d'esprit, étrange et dangereuse, Clémenceau la comprend mal, et lui accole d'abord des qualificatifs moraux : «renoncement», «faiblesse d'âme», «défaillance de caractère». Cette désobéissance d'un peuple à sa propre identité lui paraît un «manquement». Ailleurs, l'ancien médecin sent qu'il s'agit d'un processus psychique particulier et choisit pour lui des qualificatifs cliniques: «convulsion de neurasthénie», «accident de pathologie sociale». Il va jusqu'à qualifier le peuple français de «désaxé». Il lui arrive d'entrevoir l'aspect inconscient du phénomène, quand il stigmatise «les erreurs mises inconsciemment en chemin». Il aperçoit même la relation de cette psychologie avec la passivité populaire devant «les deux Napoléon», et avec «l'esprit de 1871», qui avait conduit la France à l'amputation de l'Alsace-Lorraine. «Encore est-ce une force de connaître son mal et d'en gémir» constate «le Tigre», qui ne parvient pas à déchiffrer l'étrange processus. Clémence au mourra en 1929 sans avoir identifié le 14

«mal français» et sans avoir été entendu. Sourde aux avertissements du vieux lutteur, la société française ira inexorablement à Munich, à la «drôle de guerre» et à la défaite. Elle choisira Philippe Pétain comme directeur de sa pénitence. Deux fois auparavant, le peuple français était allé à des catastrophes retentissantes, sous la direction d'un homme seul: en 1815 avec Napoléon 1er, et en 1870 avec Napoléon III. Chaque fois, la défaite militaire avait été l'aboutissement d'un longue aventure politique, au cours de laquelle le processus démocratique avait été entravé, tandis que les antagonismes sociaux s'étaient durement manifestés. Ainsi, trois fois, Paris avait été menacé ou occupé; trois fois le territoire national avait été violé ou amputé; trois fois les structures sociales françaises avaient été bouleversées. Vichy semblait ainsi le résultat d'une tradition secrète de renoncement, d'une retraite historique «préparée à l'avance». Dans cette grande épreuve, comme dans celles qui l'avaient précédée, le groupe national pouvait être qualifié justement, selon le mot de Gambetta, d"«infortuné peuple de France». Les causes multiples des difficultés françaises.

Existe-t-il une cause unique à ces difficultés? Dans le grand fleuve du malheur national semblent converger plusieurs affluents. Il apparaît d'abord un errement politique particulier: dans les années 30, comme dans les périodes qui précédèrent le pouvoir des deux Napoléon, les masses semblent se détourner de l'aspiration démocratique, abandonner les grandes valeurs républicaines pour vagabonder vers d'autres rêveries. Que le pays fondateur des Droits de l'Homme paraisse ainsi spontanément oublier ses propres valeurs de Liberté, voilà qui est surprenant. Cet abandon est encore plus frappant avant la guerre de 1939, alors que la République avait un demi-siècle d'existence et qu'elle avait triomphé en 1918. Une telle modification de la mentalité politique majoritaire est un fait, et un mystère. Une autre composante idéologique concerne la vision du monde, et la conscience qu'ont les Français de la place qu'ils y 15

occupent. Au lieu d'un peuple héraut et fier, se dessine une collectivité humble et craintive, bourrelée d'idées d'infériorité, incapable d'assumer un commandement européen et des responsabilités mondiales. Sous le terme de Paix, que de renoncements psychiques en 1815 et en 1940 ! Munich - le célèbre Munich - cache en lui les manifestations de cette dangereuse humilité nationale et en contient aussi l'énigme. Et le troisième affluent des difficultés françaises semble d'origine sociale. A plusieurs reprises, la collectivité se trouve dans une sorte de blocage psychologique généralisé et de mélancolie de ses divers groupes sociaux. Les années trente, qui précèdent la défaite, sont marquées de courants idéologiques passionnés et de convulsions collectives majeures. Il n'est pas jusqu'au «fond du gouffre» national qui n'ait eu ses aspects sociaux. Le maréchal Pétain ne cessera de s'exprimer sur le chômage, le travail et les classes sociales; mais Vichy sera aussi l'un des rares régimes, dans le monde moderne, à avoir accepté la déportation de sa classe ouvrière vers le pays vainqueur. Aboutissement de la destruction du groupe national, et manifestation la plus sordide du mystère social français.
* * *

Les Français se doutent-ils qu'une part importante de leurs difficultés nationales est liée à un certain type d'organisation de leurs rapports sociaux ? Il Y a pourtant là une hypothèse majeure. Il existe un style particulier, et peu expliqué, des relations sociales en France, une tonalité psychologique spécifique de celles-ci, que reconnaissent parfaitement les étrangers. Qu'il s'agisse des bienfaits de la Sécurité Sociale, qualifiés parfois de «fête», ou des grandes manifestations syndicales des rues, tout leur parait original, élément d'une culture particulière. Le sujet est énigmatique et largement tabou. Les Misérables, roman qui évoque de façon magistrale ces relation sociales, constitue une pierre angulaire de cette spécificité française. N'y aurait-il pas, dans la structure même des relations sociales, une explication décisive aux difficultés historiques françaises? N'est-ce pas pour des raisons sociales que les Français ont eu 16

d'étranges inclinations pour des tyrans? N'est-ce pas encore pour des raisons sociales que surgirent des idéologies défaitistes stupéfiantes, précédées d'incompréhensibles morosités? Victor Hugo, dans les Misérables, se sent obligé de décrire la défaite de Waterloo dans sa fresque sociale. Emile Zola, dans La débâcle, et Alphonse Daudet, dans Les Contes du Lundi, rôdent autour de ces liens profonds entre conflits sociaux et défaites militaires nationales. Zola a enquêté, interrogé les protagonistes de 1870 ; Daudet a vécu la même situation à Paris et participé à la Garde Nationale de 1871. Tous deux évoquent simultanément la catastrophe sociale de la Commune et la catastrophe nationale de 1870-1871. Poètes d'une ineffable tragédie collective, ils décrivent, suggèrent, mais ne tranchent point. Marc Bloch, grand historien et témoin douloureux des événements de 1940, abordera dans son livre L'étrange défaite, le contexte social de la paralysie nationale. Et il concluera à une participation essentielle des rapports sociaux dans le comportement collectif français des années 1939 et 1940. La relation psychologique inconsciente entre l'abaissement national et un certain style de relations sociales, telle est la première hypothèse-clé de ce livre.
* * *

Il est pourtant une autre idée, plus dynamisante, qui est surgie au fu de cette quête. C'est que la France a, de longue date, deux fers sociaux au feu de son histoire. Une structure de blocage social et de difficulté collective; mais aussi une structure positive, constructive. La France sait - à certains moments - limiter ses maux sociaux, construire des coopérations sociales remarquablement efficaces, forger avec talent des lois et des organisations de protection collective, dont rêvent d'autres peuples. Pourtant, cette cohésion sociale semble se faire à l'aveugle, sans que la collectivité se rende compte de ses avancées, ni désire les proclamer. La société française semble peu consciente des mécanismes profonds de sa cohésion. Une troisième hypothèse-clé de ce livre est que la France subit en cette fm du XXC siècle une révolution dans la psycho17

logie de ses relations sociales. Elle abandonnerait son premier fer historique, celui des relations de confrontation de classe, pour s'engager défmitivement dans un nouveau système, permettant une coopération sociale, malgré les difficultés économiques et démographiques de la période.
* * *

Ces trois hypothèses sont nées d'une réflexion sans à priori sur l'évolution des comportements français. Une idée les accompagne: c'est dans la psychologie collective que l'on aura les explications et les vérifications fmales. Flaubert a parlé d' «éducation sentimentale» à propos des convulsions de février et de juin 1848. Sans doute a-t-il raison de mettre ainsi l'accent sur la dynamique des sentiments dans la vie sociale. Le peuple français est le peuple par excellence des passions de masse, et il existe en lui un espace autonome de l'imaginaire, et des états d'âme collectifs. Ses pensées ont leur vie propre, qui s'enracinent dans des traditions culturelles et des relations particulières au passé. On découvrira ici des cycles sentimentaux: vastes mécaniques de l'angoisse, de la violence, de la morosité collective et de l'agressivité réciproque de masses hostiles. Il existe certes des dépressions économiques: il existe aussi des dépressions de groupes sociaux. Et si le doute avait paralysé l'entreprise un peu nouvelle de cette analyse, le livre-clé de Marc Bloch - L'étrange défaite - l'aurait relancée. Car dans les réflexions «à chaud» de l'historien sur le désastre de 1940, les ressorts sentimentaux des groupes sociaux apparaissent essentiels. N'écrit-il pas: «La bourgeoisie, dans la France d'avant-guerre, avait cessé d'être heureuse» ? De certaines forces progressistes tentées par un paci-

fisme fortement teinté de défaitisme, ne dit-il pas: « Ces enthousiastes, dont beaucoup n'étaient pas personnellement sans courage, travaillaient inconsciemment à faire des lâches» ? Dans l'abord de cette psychologie, il faut sortir des sentiers battus et tenter d'accéder à l'inconscient collectif. Les difficultés françaises sont obscures parce que leur cause est cachée dans les profondeurs mentales, mêlée à des pulsions inavouées et des 18

fantasmes inexplicables. Il en va de même pour la cohésion secrète des Français. Pour analyser ces couches profondes de la psychologie nationale, la méthode utilisée ici est celle qui avait permis de décrire «Le Complexe de Marianne». Traiter la société française comme une personne morale et tenter de repérer en elle des comportements réitérés ou des pensées répétitives. Ensuite, à l'aide du matériau de communication qu'une société se propose à ellemême - discours politiques, slogans, caricatures, œuvres d'art, ftlms, publicité, affiches politiques -, découvrir des associations d'idées capables de conduire à l'idée inconsciente ultime, de déchiffrer le sens le plus profond. Enfm, reconstituer, en regroupant ces fragments épars de signification, le discours de l'inconscient collectif: ce qu'on pourrait appeler le «code génétique» inconscient de la société. C'est alors seulement, à l'épreuve de la recherche, que l'on saura si certaines difficultés historiques françaises trouvent leur origine dans des sentiments sociaux. Et si la France peut, quelque jour, se garantir contre les pièges étranges que lui tend sa propre âme passionnée.

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PREMIERE PARTIE

LE PAIN ET LE SANG

CHAPITRE 1

LE SYNDROME SOCIO-ÉCONOMIQUE

FRANÇAIS

«Le monstre démocratique et social dont je ne pouvais expliquer l'énigme»
PIERRE-JOSEPH PROUDHON.

«Les relations à coup sûr collectif». ..

sociales, façonnées par l'inconscient
AwN LEBAUBE

Le 10 mai 1981, une foule de jeunes chanta L'Internationale, à la Bastille, lors d'une manifestation spontanée, à l'annonce de la victoire de François Mitterrand aux élections présidentielles. C'était la fête. Comme il pleuvait fort, on réclama: «Mitterrand, du soleil !». Qui pourra exprimer l'enthousiasme, et pourtant l'impalpable recul, qu'exprimaient les visages lorsque l'on entonnait: «C'est la lutte fmale» et qu'on levait le poing, tantôt fermé, tantôt orné d'une rose? Au premier tour des élections législatives qui suivirent, les Français donnèrent 38% des voix aux candidats socialistes et 16% à ceux du Parti Communiste, assurant au 23

deuxième tour une victoire considérable aux partisans d'une étatisation massive de l'économie française. Aucune modification électorale - le vote des jeunes en particulier - ne pouvait expliquer un tel raz de marée. Des électeurs adultes, appartenant à l'ancienne majorité modérée, avaient voté pour les hommes du socialisme ou s'étaient abstenus. On parla de Révolution de mai-juin 1981. Étonnant phénomène de psychologie collective. Sans pression extérieure, le peuple français semblait se prononcer en masse pour le socialisme, après vingt-trois ans d'opposition à ses thèses. Trois jours après l'élection, quatre communistes étaient propulsés au gouvernement. Ce qui frappait, dans le processus en cours, c'était la rapidité et la facilité avec lesquelles il s'était déroulé. Tout se passait comme si les événements aboutissant à la «victoire des travailleurs» étaient compris et acceptés. Au seuil de l'été 1981, les sondages fournissaient des indices de 60 à 70% de satisfaction en faveur du gouvernement socialocommuniste. La question fondamentale paraissait celle-ci: la France deviendrait-elle socialiste, comme elle était devenue républicaine ? Les structures mentales nationales conduiraientelles à l'irrémédiable disparition du capitalisme, comme elles avaient abouti à l'éradication de la monarchie? Le syndrome socio-économique français

Bien des comportements paraissaient conduire au passage de la France au socialisme. La Bourse nationale, dans la deuxième moitié du XXème siècle, fut longtemps maussade et chaotique, décevant chroniquement les porteurs modestes. Elle avait de la peine à vivre seule, utilisait l'apport de grands investisseurs nationalisés et dut être aidée par l'Etat 1. Elle retrouva vie - étrangement - sous le pouvoir socialiste de 1981. Cette confiance limitée dans le Capital et la libre entreprise était un trait de la psychologie collective. Une agressivité rampante et largement diffusée se manifestait à l'égard des «gros», péjorativement appelés «grossiums»2. L'industriel prospère n'était apparemment pas admiré3: il 24