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Des ciels d'Amazonie aux berges de l'éternité

De
144 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1992
Lecture(s) : 265
EAN13 : 9782296261150
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Des ciels d'Amazonie aux berges de l'éternité

Collection L'Autre Amérique Un jour comme tant d'autres, Manlio Argueta, 1986.

Anthologie de la nouvelle poésie brésilienne, présentée par Serge Bourgea, 1988. La Situation, Lisandro Otero, 1988. Lima Barreto, 1989.

Souvenirs d'un gratte-papier,

Sous la bannière étoilée de la croix du sud, Lima Barreto, 1992.

@ L'Harmattan, 1992 ISBN: 2-7384-1236-X

Denis BOURGERIE

Des ciels d'Amazonie aux berges de l'éternité

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Dans ce livre tout est vrai, à l'exception des noms propres qui furent changés pour préserver ceux que j'ai connus. Ces pilotes furent, et sont, mes amis. Nous avons partagé les mêmes rêves...

Suzel, mon épouse c'est toi que je cherchais de ciel en ciel, de Tit-Melli! à l'Amazonie

CORONHA

C'était il y a trois semaines à Rio Brancol ; Tiago venait d'atterrir lorsque deux amis vinrent à sa rencontre pour lui annoncer la mort de Fabio et de Coronha, deux jeunes pilotes. Pilote lui aussi, Tiago revenait de ses longues courses le dos moite, et semblait tendu et préoccupé car il avait découvert d'autres bruits insolites dans son moteur d'avion. n regarda ses amis fixement sans rien répondre. Napoléoni, avec son éternelle salopette bleu ciel, se tenait près de lui. Tiago l'interrogea du regard pour savoir si, lui aussi, était complice de cette mauvaise plaisanterie; puis il chercha du regard l'avion blanc, vert et jaune de Fabio. n n'y était pas. Sur la longue liste des pilotes disparus dans les ciels d'Amazonie, on devait donc bien ajouter les noms de Fabio et Coronha. Cheminant vers l'aéroport, Tiago se faufila entre des groupes d'amis et d'inconnus qui parlaient à voix basse. Deux des leurs venaient de disparaître; et cela était important car ils parcouraient les mêmes ciels.
1. Rio Branco est la capitale de l'Acre, l'État brésilien le plus à l'ouest, à la frontière de la Bolivie et du Pérou. A vol d'oiseau, cet État est à 3 500 km de Sâo Paulo et de Rio de Janeiro. 9

Tiago ne savait pratiquement rien de Fabio. Il en captait seulement les émissions radio. Tiago avait sympathisé avec lui car ce pilote avait eu l'honnêteté de lui dire, alors qu'il arrivait dans l'Acre: - « Je vole, mais bien souvent j'ai peur. » Cette franchise l'avait séduit. Comment ne pas avoir peur après avoir décollé, en découvrant deux immensités: les ciels d'Amazonie et la jungle vert bouteille qui semble infinie, entrecoupée seulement par des fleuves. Où sont les points de repère dans ces deux grands espaces illimités qui ponctuent chaque jour la vie de tous les hommes? En face de ces étendues sans fin, quel est le pilote qui, en gagnant de l'altitude, n'est pas pris de vertige: il laisse derrière lui la sécurité d'une petite ville qui se rétrécit trop vite, pour passer à l'assaut de ces grands ciels. Comment ne pas avoir peur dans ces avions monomoteurs, aux révisions mal faites par des mécaniciens à qui on ne peut pas toujours faire confiance. Chaque soir, après une journée de vol, Fabio buvait. Il alternait bière et cachaça, cet alcool de canne à sucre extrêmement fort, et révélait alors l'angoisse des heures difficiles qu'il avait vécues. Il cherchait dans ces boissons une détente artificielle car la peur le rongeait. Il craignait une panne en vol, et il avait la hantise d'être englouti dans la jungle. Ainsi, grâce aux coordonnées qu'il émettait à tout instant, il pensait qu'en cas d'accident il serait localisé plus rapidement. Mais ce ne fut pas ainsi qu'il mourut... Tiago se fraya un passage entre les groupes de passagers mélangés aux pilotes; ils murmuraient en commentant tous la même phrase: - « Fabio et Coronha se sont écrasés avec cinq passagers; il n'y a aucun survivant. » Ils imaginaient de probables pannes, tout en passant au crible leur vie de pilote. Il n'y avait pourtant plus rien à dire, et si peu de choses à faire. Tiago frôla ces groupes sans s'arrêter, car les quelques bribes de phrases qu'il recueillit le poussèrent à fuir. Ceux qui aujourd'hui jugeaient Fabio risquaient pourtant demain de le rejoindre... Fabio et Coronha s'étaient écrasés près de Brasiléa, 10

petite bourgade, à la frontière de la Bolivie. Le mauvais temps n'était pourtant pas responsable de cet accident: ce jour-là, il n'y avait pas de brouillard et il ne pleuvait pas; la couche de nuages était alors à mille pieds, à peu près trois cents mètres. Quatre avions avaient décollé depuis plusieurs heures pour ramener les corps. Brasiléa n'est pourtant qu'à cinquante minutes de vol de Rio Branco. Le ciel grisâtre et sale de cette fin d'après-midi participait aussi de l'angoisse et de la tristesse générale. Tous les pilotes étaient présents. Tiago savait que, si demain il venait à mourir, il y aurait autour de son corps à peu près les mêmes groupes, les mêmes réflexions, et les mêmes larmes. Tous les vols étaient suspendus, mis en attente. Au-delà de ces morts, et des vols qui attendaient, il y avait pour les pilotes l'impérieux besoin de connaître la cause de cet accident pour éviter une macabre répétition. Tiago se dirigea vers le hangar de la Tavap. C'est l'une des compagnies d'aviation de cette région de l'Amazonie. n voulut hâter les mécanos qui travaillaient sur son avion. Cela lui permit aussi d'échapper aux considérations souvent très dures des groupes sur les disparus. Ce matin encore Fabio était là. Comme lui, il avait surveillé le remplissage de ses réservoirs, et avait fait son plan de vol. n était encore parmi eux. n avait bu un café, se l'était fait offrir, ou peut-être avait-il demandé à Maria, la caissière du bar, qu'il soit porté sur son compte, avait salué de la main d'autres pilotes dans leurs avions, puis certainement plaisanté avec ses passagers en s'installant sur son siège. Et dans les quelques instants qui précédèrent sa chute, il appela désespérément au secours. Maintenant il n'était plus... Mais il traînait encore son ombre et le volume de sa présence. C'était cela qui touchait profondément les autres pilotes: tous les petits riens qui s'attachaient à la vie d'un homme n'existaient plus d'un instant à l'autre. Demain, ils risquaient de suivre le même itinéraire, et l'effroi qu'ils révélaient n'était pas entièrement dû à l'absence de l'un des leurs, mais à la peur de leur propre mort. C'était une répétition dramatique de ce qu'il pourrait leur arriver... 11

Il pleuvait une pluie très fine, et tous les avions au sol reflétaient la tristesse de cette fin d'après-midi. A l'inces. sant mouvement des départs et des arrivées des journées normales, s'opposaient maintenant l'immobilité et la mort. Sous les ailes hautes des Cessna, des pilotes qui s'abritaient de la pluie discutaient tout en scrutant le ciel. Ils attendaient les premiers avions qui devaient ramener les sept corps, mais aussi les nouvelles de l'accident. Trois voitures de police surmontées de leurs sirènes rouges en entonnoir se garèrent près de la tour de contrôle. Dans les hangars, les mécanos travaillaient, attentifs seulement aux rares avions se présentant en finale. Alors ils jetaient leurs clés et leurs outils, et couraient en petit groupe vers le stationnement, à l'affût des nouvelles. La compagnie pour laquelle Tiago volait appartenait à Admond. Ce dernier avait une trentaine d'années. Toujours habillé de jeans, de chemises à carreaux, avec ses bottes, ses cheveux blonds et ses yeux bleus très clairs, il était si différent dans ce monde de métis aux peaux bru. nes ! Sa famille était venue d'Allemagne. Comme à chaque fois qu'un pilote ne revenait pas, les sœurs d'Admond arrivèrent avec la veuve d'Henrique. Si un autre de ses pilotes devait disparaître, ses deux sœurs seraient encore là, présentes et immobiles, pleurant en silence celui qui terminait sa course terrestre... La femme d'Henrique, écrasée de douleur, sanglotait bruyamment. Il était 16 heures 40 ; il ne restait plus qu'une heure avant la nuit. La pluie tombait par intermittence. Adossé contre son avion dans le hangar abandonné par les mécaniciens, Tiago regarda la piste en pensant à Coronha. Sa mort le bouleversait. Coronha avait dix ans lorsque Tiago l'avait rencontré pour la première fois. C'était, alors comme tous les autres enfants de son âge, un laveur d'avion: son travail consistait à nettoyer les pare-brise, les capots moteurs, les fuselages, et surtout les trains d'atterrissage incrustés de boue. Puis il avait eu aussi la responsabilité de surveiller entre chaque vol les pleins des réservoirs et de contrôler le niveau d'huile des moteurs. Peu à peu, Coronha s'était attaché à l'avion de Tiago et, quand il décollait, n'ayant plus rien 12

à faire, il allait dormir sous la carlingue d'un autre avion, allongé sur une vieille bâche. C'était sa façon de l'attendre. Rien ne le différenciait des autres enfants jusqu'au jour où Tiago l'emmena avec lui. La joie très forte du premier vol modifia toute sa vie. A partir de cette date, il désira voler à tout prix; il apprit petit à petit aux côtés de pilotes plus âgés. Pour débuter, il accepta de participer aux vols dangereux; il s'agissait de ravitailler des défricheurs : larguer des caisses et des sacs dans d'étroites clairières. Lorsque l'on perce à travers la jungle une nouvelle. piste, elle commence toujours à partir d'une minuscule clairière ; les hommes qui y travaillent sont périodiquement ravitaillés par avion en sacs de riz, de sucre, de sel, de haricots noirs, de farine de manioc mais aussi en outils. Ces vols sont difficiles pour le pilote, mais aussi pour le largueur. Il faut d'abord localiser la clairière, qui est généralement une minuscule ouverture percée dans le velours de la jungle. Au début, la clairière est seulement formée par quelques arbres abattus. C'est finalement un trou presque imperceptible percé dans l'uniformité de la jungle, et qui va augmenter de semaine en semaine. Après l'avoir localisée, le pilote doit perdre beaucoup d'altitude; il doit aussi diminuer sa vitesse en vue du larguage. Il faut alors sortir tous les volets qui freinent l'avion pour essayer de le faire planer malgré la vitesse réduite. En altitude, la jungle semble absolument plate. En réalité, elle est accidentée, c'est une succession de grosses collines, de vals, parfois de plateaux. Dans le larguage, il faut épouser les contours du relief en volant le plus bas et le plus lentement possible, afin de ne pas manquer la clairière. C'est un travail dangereux que la plupart des pilotes refusent. A l'entrée de la clairière, le pilote donne ordre à son largueur de jeter les premiers sacs. Plus la clairière est petite, plus le travail est délicat. Il faut que tous les sacs tombent dans la clairière afin qu'aucun ne soit perdu. Appuyé à côté de l'ouverture béante, car les portes de l'avion sont retirées avant le vol, le largueur pousse généralement trois à quatre sacs à chaque passage. C'est essentiellement un travail d'adulte. 13

Pourtant, à dix ans, Coronha poussait dans le vide, et sans être attaché, des sacs plus lourds que lui. Il ignorait la peur, le danger. Il était toujours volontaire pour « larguer un fret», alors que bien souvent les hommes hésitaient à faire ce travail. Mais au retour les pilotes lui laissaient tenir le manche de l'avion. Coronha assumait gratuitement les risques du larguage, pour avoir l'immense joie de tenir le manche. En revenant de ces vols il continuait pourtant à laver l'avion de Tiago. Il commença à connaître quelques clairières; puis, au fil des mois, toutes les autres. Il savait où elles entaillaient la jungle, et comment présenter l'avion pour larguer le fret aux différentes heures de la journée, en fonction du soleil et éventuellement des vents. Il fallait trente à soixante jours pour ouvrir une nouvelle piste. Durant ce délai Coronha devint rapidement indispensable aux pilotes, parce qu'il accompagnait l'évolution de chacune d'elles. Il abandonna son métier de laveur d'avion pour être, à treize ans, un largueur professionnel. Au retour de chaque vol, il tenait le manche, mais aussi contrôlait les manettes. Les pilotes ne pouvaient rien lui refuser puisqu'ils avaient besoin de lui; il recevait en plus une commission sur tous les larguages. Coronha s'arrêta de grandir en pleine adolescence. Il avait un corps de jockey, pesait moins de cinquante kilos, et s'adaptait facilement à n'importe quel fret. Il pouvait des heures durant rester accroupi dans un avion entre deux sacs de farine de manioc, ou s'allonger entre la cargaison et le haut de la cabine. Il ne parlait pratiquement jamais, mais il voyait tout. Rien ne lui échappait. Progressivement il augmenta ses tarifs. Chaque piste avait un prix en fonction des heures de vol. Les pilotes nouveaux dans cette région se le disputaient car il connaissait toutes les pistes, et, sans erreur possible, les amenait à destination. Après avoir décollé, les pilotes lui laissaient généralement les commandes qu'il gardait jusqu'à destination. Quel que soit le temps, Coronha arrivait au-dessus des clairières qu'il retrouvait sans hésitation. Lui seul les localisait, même si elles étaient cachées entre deux collines semblables à toutes les autres. Ce sont très souvent de fines entailles au 14