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Destins croisés

240 pages
Christelle et Déborah: deux femmes d'origine sociale, culturelle et religieuse différente. Comment l'amitié peut-elle naître entre deux personnalités qui n'ont apparemment rien en commun, si ce n'est la volonté de vivre, d'aimer, de réussir malgré les drames et les épreuves? Ce qui les anime: un besoin de reconnaissance et d'estime, la nécessité de l'autre dans sa richesse et sa spécificité, le désir de réaliser une mixité amoureuse épanouie. Au-delà de la particularité de ces "Destins croisés", ce texte original nous offre un double témoignage universel, authentique et vibrant.
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DESTINS CROISÉS
Elles sont profs, l'une juive, l'autre catholique...

HISTOIRE DE VIE ET FORMATION
Dirigée par Gaston Pineau avec la collaboration de : Pierre Dominicé, Magali Dubs, Guy Jobert, André Vidricaire et Guy de Villers

Cette collection vise à construire une nouvelle anthropologie de la formation, en s'ouvrant aux productions qui cherchent à articuler "histoire de vie" et "formation". Elle comporte deux volets correspondant aux deux versants, diurne et nocturne, du trajet anthropologique. Le volet "formation" s'ouvre aux chercheurs sur la formation s'inspirant des nouvelles anthropologies pour comprendre l'inédit des histoires de vie. Le volet "histoire de vie" , plus narratif, reflète l'expression directe des acteurs sociaux aux prises avec la vie courante à mettre en forme et en sens.

Titres parus : Volet "histoire de vie" Claire Sugier : Haïti terre cassée... Quinze ans dans la campagne haïtienne.

Volet "formation" Danielle Desmarais, Jean-Marc Pilon (coord.), Les histoires de vie au carrefour de la formation.

@ L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4718-X

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Marie-Christine POINT

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DESTINS CROISÉS.
Elles sont profs, l'une juive, l'autre catholique...

Préface d'Henri RACZYMOW

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L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

A Pélagie,

Ségolène, Sarah, Léa et Étienne.

Illustration de couverture: France Renoncé

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PRÉFACE

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LA VIE TISSÉE

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L'une est juive, l'autre catholique. Nulle n'est parfaite. Leurs pseudonymes choisis ici sont en eux-mêmes éloquents, qui insistent sur une identité forte, massive, inentamable, Christelle et Déborah. Ils semblent accentuer l'identité prétendue, alors qu'il est patent qu'elle fait défaut, qu'elle est à venir, à construire. C'est le but d'une vie, maillage des jours et des mots. L'une, dans son nom, porterait l'Oint catholique (c'est-à-dire universel), l'autre serait prophétesse, Mère d'Israël, seule prophétesse juive. Excusez du peu. Tout tourne ici autour du "Qui suis-je?" comme si l'on ignorait encore que je suis ce que je fais. Et pourtant. La question reste lancinante. Qu'elle se pose, qu'elles se la posent, empêche de bien vivre, ou de vivre tout court. Et que la vie même ne l'efface pas, cette question, par son érosion d'usure, qu'elle soit impuissante à la rendre caduque, cela fait que tout part ici d'une sorte de détresse, comme d'un socle mouvant où l'on s'enfonce sans avancer. Il s'agissait donc de construire, de solidifier les choses, de stabiliser ce socle qui fût resté mouvant si à la question on n'eût cherché à ap'porter les possibles contreforts, les arcs-boutants de quelques certitudes transitoires (préparer le CAPES et l'agrégation joue, un temps, ce rôle de moteur). La tâche, en vérité, n'était pas si démesurée. Car de quoi, dans ces "destins croisés", le lecteur est-il témoin? D'une double posture. Où la duplicité' est tout le contraire de l'imposture. D'une part, une identité friable et comme effondrée, une durable culpabilité, le persistant sentiment de son insignifiance, le poids d'une perte inaugurale; de l'autre, l'obscure prescience d'une "mission" qu'elles incarnent, que

DESTINS CROISÉS

portent ici leurs noms comme on porte un enfant. Un vague"et puissant désir de gloire, cette chose toute simple, humaine, trop humaine, l~ désir de reconnaissance, signe des temps. Au fond d'elles, ces jeunes femmes savent leur importance et qui elles sont et que les réponses existent, fussent-elles encore dans les limbes, comme un encore faible murmure émis d'une lointaine galaxie. Mais va-t-on passer sa vie à dresser l'oreille, attendant la Voix comme on attend le Messie ou le Prince charmant ou une improbable visitation? Elles découvrent alors cette vérité incongrue que pour entendre, il faut parler. Parce que la vérité n'est que de soi, que de sa parole. Mais qui m'écoutera? Qui voudra écouter ma minuscule voix singulière qui, on le sait que trop, ne mettra au jour nulle information décisive sur le monde, ne projettera nulle lumière nouvelle sur les choses, n'insufflera nulle force au monde pour qu'il daigne poursuivre sa course? Voilà bien encore cette pauvre et commune condition humaine et peut-être proprement féminine qui veut qu'on soit condamné au bonheur. Le bonheur ou rien. Le bonheur et rien d'autre. Les hommes, en général, comprennent mal ces choses. La parole est un droit tout théorique. Ce n'est pas pour rien que les" groupes de femmes" des années intransigeantes, combien lointaines aujourd'hui, évinçaient les hommes de leurs prises de parole. La parole de rune, ici, se confortera de celle de l'autre. Ces deux voix vont dessiner un curieux escalier à double révolution où elles trouveront les "mots pour le dire", mots justes pour dire des maux iniques, et elles mesureront, à chaque palier, le chemin parcouru, les marches gravies de part et d'autre d'un axe qui sera un livre. Car nul doute, le mouvement est ascendant. D'où le sentiment qui saisit le lecteur que quelque chose, là, se construit, des identités jumelles et un destin à double foyer. Le mode opératoire est le tissage. Celui des mots, c'est-à-dire très exactement un texte.

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Or les mots sont mixtes, pas seulement parce qu'ils sont ventilés en genre et en nombre, qu'ils se fondent en langue à partir d'étymologies métèques, mais parce que par eux c'est le sens qui advient, et que celui-ci passe son temps à se chercher en forant pour ainsi dire dans ce qui n'est pas lui, comme la lumière dans le noir ou la parole dans le silence. La vérité et le sens sont au bout de la phrase, des phrases, du texte. Toujours à l'horizon. Parler, écrire, c'est une marche et une démarche. Les mots sont mixtes parce qu'ils sont approximatifs, à défaut de quoi on donne dans le slogan ou la commination. Mais la parole sincère, celle par laquelle on cherche sa vérité, est par principe hésitante, faite d'aveux et de réticences, d'avancées et de rétractions, de mais et de peut-être. Et puis, les mots s'assemblent; ils doivent "coller ensemble", "cristalliser". Ils se croisent. C'est comme l'amour. Ce n'est pas le même qui s'assemble, c'est le même et l'autre. Ces "destins croisés", à ce titre, sont un éloge de l'altérité. Conquête de l'autre, mais surtout, me semble-t-il, de cet alter ego si proche et si lointain, inconnu à nous-mêmes, au devant de nous, dont l'avenir seul recèle l'image. Cela s'appelle vivre. Éloge de l'altérité, donc, et, d'une certaine façon, du commun. Ces deux jeunes femmes sont des femmes du commun à l'ouvrage. Le commun est ternaire: la vie, l'amour, la mort. C'est beau comme un film de Lelouche, avec un zeste de chabadabada qui nous reste longtemps en mémoire. La vie? Des pas et des mots qui gravitent autour d'une question sans réponse (toujours la question qui insiste): "Qu'est-ce que vivre?" Il fallait fixer ces pas et ces mots, ces pas par des mots. Et voir, au bout du compte, la figure que cela dessinait. Un visage humain. Alors que rien ne les signale, pourquoi ces deux amies retiennent-elles notre attention? Ce qui surgit à leurs yeux d'extraordinaire, voire de providentiel tient en un mot: leur rencontre. Une histoire d'amour. Elles se construisent sous nos yeux. Elles renaissent parallèlement, en miroir. En témoin l'une de l'autre. Elles insistent sur leurs différences comme pour mieux mettre en lumière leur gémellité et la similitude inversée de leurs lignes de 7

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CROISÉS

vie (l'une juive épouse un goy, l'autre goy épouse un juif). Destin en chiasme, comme une maille, comme les aiguilles du tricot. Ce n'est pas un hasard si ces deux amies sont professeurs. Secrétaires, cadres, médecins ou boulangères, elles n'eussent pas écrit ce livre. Il fallait nécessairement qu'elles fussent professeurs. Pourquoi? Parce que cette catégorie socioprofessionnelle est précisément celle où le mal d'identité et de reconnaissance est le plus profond. Mais c'est l'histoire de l'oeuf et de la poule. Est-ce l'ide~tité mouvante qui induit un métier aux contoursflous ou bien le métierlui-même qui vous fait douter? Le préfacier est ici en singulière position: il est censé parler de deux jeunes femmes parlant d'elles-mêmes, et parlant juste. De quelle légitimité se prévaudra-t-il pour les réduire en mots, les siens, alors que leurs voix seules importent? Il est temps de les écouter, d'écouterce chant en contrepoint,beau projet d'amitiéet d'écriture.
HENRI RACZYMOW

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PROLOGUE Déborah et moi étions adultes et mères de famille quand nous nous sommes rencontrées. Il faut croire que nous étions à bonne distance l'une de l'autre et des objets qui nous entouraient. Non pas des amies d'enfance écrasées par les souvenirs communs, freinées par des vies de fillette projetant leurs fatalités sur l'avenir de la relation. Non pas des amies d'âge mûr et achevé, quand rien ne reste plus à entreprendre et que l'amitié ne trouve plus de terre en friche où poser son désir. Des amies sans passé, avec beaucoup d'avenir, qui avaient besoin de construire dans la clairvoyance et la nouveauté une destinée nouvelle portée par nos passés ignorés. Nous pouvions nous mettre au travail, tenter de nous accomplir et de comprendre. Il fallut des projets, des échecs et des réussites pour qu'un jour nous nous sentions au faîte de nos recherches et de nos efforts. Quand Déborah me demanda si j'étais d'accord pour un projet commun d'écriture sur ,nos cheminements respectifs et croisés, j'ai aussitôt accepté, comme si cette entreprise depuis longtemps sommeillait en moi sans que j'aie su la deviner ni lui donner forme. Elle me paraissait soudain évidente, incontournable: remonter le chemin des origines, retourner à la source pour comprendre et aplanir les tiraillements de l'existence, démonter les mécanismes de notre fabrication, aligner les étapes d'une élaboration inconsciente, subie et voulue. Nos destins individuels devaient se croiser car, opposés et semblables, ils révélaient les conflits non résolus qui avaient façonné nos vies. Conflits personnels et familiaux, conflits culturels et sociaux, 'moules adoptés puis éclatés, recherches d'autres formes, d'autres valeurs. Nous étions le produit d'une époque et d'une société, d'une culture et d'une famille, ballottées et déterminées, comme chaque être du monde. Mais nous étions 9

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également liées à nos volontés et à nos espoirs, à notre émotivité et à notre sensibilité. Déborah était comme moi, enfantine et adulte, sûre d'elle même et doutant de ses capacités, familière et distante. Elle était également plus capricieuse, plus gâtée, plus exigeante parfois et plus libre, comme j'aurais voulu l'être, comme une face de moi-même restée en suspens. Toutes deux nous avions deux filles, le même métier, la même façon de le vivre, les mêmes goûts, la même ivresse de jeunesse et de joie quand nous descendions ensemble le Boulevard Saint Michel sur mon scooter blanc qui pétaradait au milieu des voitures pressées et que nous attrapions un fou rire, les bras chargés de livres, entre la Sorbonne et nos foyers, entre notre vie d'étudiante retrouvée et nos devoirs familiaux. Nous pouvions ensemble remonter le cours de nos existences, mêler notre passé et notre présent, chercher derrière nos différences des destins semblables et croisés, unissant comme dans un chant à deux voix, la trame de nos jours et notre double vie. De conflits personnels en luttes religieuses, du pouvoir du père à celui du rabbin, unissant nos enfances si distinctes et nos origines juives et chrétiennes, nous allions tenter de reconstituer le puzzle de notre vie, nous servant l'une à l'autre de miroirs et de révélateurs. En haut de la porte de mon appartement, les trois initiales des rois mages, encadrées des quatre chiffres de l'année cohabitaient avec la mézouza 1 clouée à droite du chambranle. Est-il ainsi possible d'aligner les oppositions, de croiser les destinées dans un rêve de mixité et de respect? Peut-on ainsi bouleverser les données de l'histoire, passer outre les interdits et l'éducation, embrasser une autre coutume, un autre peuple, une autre foi, sans se perdre et s'affaiblir? Peut-on enfin faire la paix avec les vieux démons, retrouver son père et son identité tout en affirmant une autre présence, la sienne, redessinée après avoir ét~ gommée, lumineuse après avoir été éteinte, fidèle après avoir été renégate?

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l "Montant de poutre" en hébreu, petit rouleau de parchemin indiquant des commandements divins.

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Il était temps d'agir et d'expliquer comment les déchirures deviennent des étoiles et la guerre un acte d'amour.

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"Sur les épines des ronces, perlent aussi des gouttes de rosée." Le Zen

CHAPITRE

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AUTOUR DE LA MESSE DE MINUIT

Que pouvions-nous bien faire, tous les quatre, dans cette petite église de Lailly-en-Val. en cette veille de Noël 94 ? Pourquoi tenions-nous tant à assister à cette messe de Minuit, tradition naturelle et sacrée pour les catholiques pratiquants? Nous, les renégats, les mécréants, les couples mixtes honnis, qu'est-ce qui nous avait fait courir ainsi à travers les champs obscurs et le froid hivernal, entre la dinde aux marrons et la bûche glacée, pour entonner les chants du "Divin Enfant" et du "Minuit Chrétien" ? Attendrissants nous étions, recueillis sagement devant les prieDieu au bois usé mais poli, au milieu des fidèles de cette charmante et désuète église de campagne. Tantôt debout, tantôt assis, nous nous tenions là les uns à coté des autres, Simon le juif et Christelle la catholique, Marc mon mari goy l, et moi, Déborah la juive, nous épiant du regard avec ce mélange trouble de gêne, de complicité et d'indifférence feinte. A quelle mascarade nous livrions-nous? Pouvions-nous réellement communier dans la prière et pour quel Seigneur? Certes, nous savourions le touchant folklore d'une belle cérémonie sobre et dépouillée après un repas de fête copieusement arrosé, mais cet intermède pseudo-religieux est loin d'être anodin ou simplement récréatif pour chacun d'entre nous.

IOoy : non-juif

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C'était la première fois que je rentrais dans un lieu saint depuis la mort de mon père. Quelques mois auparavant, à la Synagogue des Toumelles, en même temps que je pleurais mon père chéri, je pleurais le fidèle qui venait prier pour nous, pour ses trois filles détournées du droit chemin, celui de la Torah et de Jéhovah, et aussi mon enfance, ma jeunesse, imprégnées de cette judéité mystique contre laquelle je me suis très tôt rebellée, sans être capable d'en apprécier la richesse et le caractère émouvant et lyrique. Mes larmes coulaient de chagrin, de culpabilité, mais également de révolte contre le temps qui passe et qui vous arrache des êtres chers et de vos racines. Pourquoi ne me suis-je pas mariée sous le dais nuptial avec la bénédiction du Rabbin et celle de mon père heureux et triomphant, coiffé de son imposant gibus de Ghisbar 2 ? "D'une rose ne sont sorties que des épines !" avait-il déclaré furieux, à mes soeurs et moi-même, à l'annonce d'un de nos mariages avec un français non-juif. Mon père parlait peu et cette jolie petite phrase métaphorique à la gloire de ma mère et pour la plus grande honte de ses filles m'a longtemps hantée et me fait d'autant plus mal aujourd'hui que mon père n'est plus. Par cette simple image n'avait-il pas effectivement soulevé le point le plus "épineux" de mon existence, le noeud de mon histoire, à savoir cette attirance que j'ai eue depuis toujours pour les hommes qui n'étaient pas de ma confession, et cette impossibilité foncière, inconsciente ou délibérée, de faire plaisir à mes parents ... et peut-être à moi-même? Ce cliché proféré par mon père continue à me coller à la peau, celle d'une "écorchée juive". Du fait de cette extraction quasi-originelle, toute ma vie amoureuse s'est vécue dans un ballottement perpétuel entre amants juifs et non juifs. Je pratiquais l'alternance ou la simultanéité, avec angoisse ou jubilation, déchirement et désir irrépressible de transgression. Aussi bien en amour qu'en amitié, ma tendance naturelle a été de mêler les genres. Mes amies du lycée et plus tard mes collègues de travail étaient aussi bien juives que catholiques et je
2 Ghisbar : administrateur de la Synagogue. 14

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jouais ainsi de la différence et du même, passant allègrement de Florence la bretonne à Rachel la séfarade. Les yeux baissés, Christelle écoutait la messe de Minuit. Je sentais évidemment à. quel point, elle, était dans son élément. Absorbée par ses pensées et bercée de ces ch'ants liturgiques familiers pour elle, sans doute évoquait-elle pareillement son passé et ses parents disparus. Elle aussi s'était éloignée de son milieu pour s'immerger dans un bain judéo-algérien avec son ami Simon. Qui aurait cru que la sage communiante de l'Église du 16ème arrondissement ferait plus tard circoncire son fils et le baptiserait Nathan-Pierre-Haïm Cohen? Je n'étais pas étrangère à cette détonante mixité puisque c'était moi, peut-être par prosélytisme, qui fus à l'origine de la rencontre entre Christelle et Simon. Lorsque je fis la connaissance de Christelle à une réunion de concertation des professeurs de lettres du collège où le hasard des affectations des adjoints d'enseignements m'avait conduite, j'étais loin de soupçonner l'amitié qui se construirait, au fil de ces huit dernières années, entre nous deux. En cette rentrée scolaire automnale et morose de 1986, je ne prêtais guère attention à mes collègues hommes ou femmes que je côtoyais sans tenter d'établir des liens de sympathie avec l'un ou avec l'autre. Indifférente et meurtrie par le deuil récent de mon mari Hugo, je me faisais déjà terriblement violence pour assurer correctement le travail à effectuer avec les élèves, en classe. Dès que la sonnerie de la fin des cours retentissait, je fuyais tout contact dans les couloirs, évitais soigneusement d'avoir à passer par la salle des professeurs et courais dans la rue pour me retrouver le plus vite possible à la sortie des écoles maternelle et primaire de mes petites filles Judith et Yaël. Mais ce jour-là, je ne pouvais guère échapper à cette maudite concertation sur l'élaboration d'un contrôle de grammaire commun des classes de 6ème. Toutes ces discussions qui n'en finissaient pas m'horripilaient et je ne fis d'ailleurs guère l'effort de masquer mon ennui et mon détachement agacé en ne prenant pas la peine d'attendre la fin de cette réunion pour sortir demon sac un sandwich que j'entamais 15

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devant mes trois collègues avec une vague sensation de délice provocateur, il faut bien l'avouer. Je les regardais réunies autour de cette table, tristes, grises et éteintes, et semblant se fondre avec les murs ternes et délavés de la salle de classe de ce sinistre collège. Impatiente d'en finir avec cette réunion imposée, je ne retirai pas mon manteau, et restai là, étrangère et spectatrice en retrait. Moi aussi, j'étais triste, profondément triste et avais conscience que je devais leur ressembler. Je savais que dans quelques minutes, libérée de cette concertation, cette délivrance ne me renverrait guère qu'à ma solitude de veuve, à mes petites orphelines adorées et au manque cruel de leur père Hugo, foudroyé un an plus tôt par une leucémie à l'âge de trente-huit ans. Ma pensée était si éloignée de ce point ridicule de syntaxe sur lequel elles débattaient consciencieusement depuis une heure! Je me disais aussi qu'il fallait cependant vaincre peu à peu cette absence d'intérêt et de dynamisme pour retrouver le rayonnement heureux d'un professeur qui avait choisi ce métier par vocation et par passion. Comme j'étais loin de ressembler à l'enseignante enthousiaste qui avait tant plu à son inspectrice, lors d'une explication d'une scène du Bourgeois Gentilhomme devant une classe de 4ème : "Mme D. Renalto aime son métier: élever les enfants vers le Beau" avait-elle écrit dans son rapport d'inspection trop élogieux. Ce qui avait surtout séduit cette petite dame énergique toute menue, aux yeux pétillants d'intelligence et de malice, était sans doute l'image positive d'un professeur souriant et comblé que je renvoyais à mes élèves, un Lundi à 8 heures du matin, alors que j'arrivais juste de la gare de Lyon, après un week-end de régates sur notre magnifique voilier aux lIes de Lérins. Juste avant la fin de la concertation, j'avais senti le regard de Christelle posé sur moi, un regard empreint de douceur amusée et me semblait-il, de compréhension. Son attitude avenante m'encouragea à lui parler de mon projet d'inscription au CAPES interne, dans le but d'améliorer mon statut professionnel et financier. Je fus frappée par la fébrilité avec laquelle elle tourna les pages de son carnet d'adresses pour noter mon numéro de 16

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téléphone. "Peut-être pourrions-nous préparer ensemble ce concours ?" En un éclair, je perçus combien cette perspective était aussi importante pour cette jeune femme nerveuse à l'air toujours affairé. La vision que j'~vais d'elle aux premiers temps de notre rencontre ne correspondait en rien avec celle que j'avais à présent sous les yeux; celle d'une femme apaisée et sereine, qui chantait les cantiques de Noël. Elle me touchait autrefois par sa pâleur, ses joues creuses, ses yeux cernés et sa silhouette maigre, presque famélique. Quand je la voyais aux cours de Censier rendre ses devoirs très fournis à la grande dame patronnesse de la didactique, Mme Tardieu, je me disais que ce CAPES devait représenter pour elle un enjeu vital. Elle m'intriguait et probablement me reconnaissais-je en elle, dans cette fragilité de femme blessée, mais combative. De toute évidence, cette "bosseuse" m'attirait. Son regard intelligent et une sorte de distinction naturelle contrastaient avec l'ensemble de toutes ces "profétudiantes" quelque peu attardées dont nous faisions partie. Il fallait lutter courageusement pour tout mener de front: travail au collège, études à la fac, dissertations à la maison et éducation des enfants. Nous avions pour points communs d'élever seules nos deux filles et de vouloir réussir à tout prix ce fameux concours. Elle me paraissait la compagne idéale de travail, stimulante et motivée. Je l'enviais de pouvoir travailler tard dans la nuit, alors qu'à dix heures du soir, j'éteignais la lumière de ma lampe de chevet, exténuée de fatigue, en espérant trouver le sommeille plus vite possible pour ne pas être assaillie par mes idées noires de deuil et de solitude. Pendant les cours de préparation à l'oral, une complicité d'étudiantes moqueuses à l'égard de nos professeurs s'était établie entre nous. Pauvre Monsieur Binaut, qui nous enseignait la didactique, maudite et foireuse discipline, et qui provoquait nos critiques les plus acerbes! Nous nous gaussions de son apparence physique offrant un curieux mélange de Jean-Paul Sartre et de Karl Marx, et son jargon emprunté à la philosophie, à la linguistique et à la psychanalyse nous plongeait dans une sorte 17

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de confusion qui frôlait le délire hystérique. Nous nous délections de "la fonction phatique", et des "performatifs", et de cette savoureuse expression d'un flou artistique total "l'horizon d'attente", tout en nous apitoyant sur ce pauvre homme à la silhouette épaisse et à la quarantaine libidineuse. Nous bavardions et prenions des fous rires comme des lycéennes insouciantes. Nous régressions, certes, mais avec lucidité. Nous avions donc décidé de nous entraîner ensemble aux épreuves de l'oral, chez l'une ou chez l'autre. Je découvrais son appartement, dans le 17ème arrondissement, cerné par les murs sales du lycée Carnot que l'on apercevait de ses fenêtres aux rideaux froissés. Ses deux filles Chloé et Solenn me plurent immédiatement car je les trouvais attachantes comme leur mère, avec ce même mélange de sérieux, de gentillesse et de fantaisie. J'habitais à l'époque dans un appartement situé rue d'Alésia dans le 14ème arrondissement. Nous courions donc d'un arrondissement à l'autre, nos sacs chargés de livres, de fiches et aussi de deux ou trois bricoles achetées à la hâte chez l'épicier du coin pour que nos enfants pussent manger décemment. Chez moi, nos séances de travail étaient parfois perturbées par les hurlements d'un voisin qui habitait juste à l'étage au-dessus. Celui-ci piquait régulièrement des crises de folie intenses mais brèves, où il se déchaînait en poussant des cris de forcené et en cassant tous ses meubles. Le concierge de l'immeuble m'avait raconté que ce voisin, un vieil homme hagard, aux cheveux blancs ébouriffés avait perdu la tête lorsque sa femme l'avait quitté. Ses geignements atroces et ses cris aigus de souffrance interrompaient notre travail. Nous levions la tête de nos livres d'histoire littéraire et nous nous regardions effarées, attendant dans un silence lourd entrecoupé de ces cris démentiels que la crise s'achevât.

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Nos longues et studieuses entrevues avec Christelle étaient
toujours ponctuées de digressions intimes et privées. Nous aussi nous nous libérions, à notre manière, de notre poids de douleur, en nous livrant avec parcimonie. Nous passions sans transition des Essais de Montaigne au récit timide de nos vies personnelles 18

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pour revenir avec angoisse aux Mémoires d'Outre-Tombe de Chateaubriand ou aux poèmes de René Char. Je me souviens de son regard bouleversé et compatissant lorsque je lui confiai que j'avais perdu mon mari, trois ans auparavant, le père de mes deux filles Judith et Yaël qui n'avaient alors que six ans et deux ans et demi. Sa situation moins dramatique et poignante que la mienne était peu reluisante. Son mari l'avait quittée, la laissant seule responsable de. leurs deux filles méchamment abandonnées par leur père. Elle concevait encore dégoût, répulsion et haine à l'égard de cet ex-époux, professeur de philosophie et néanmoins capable d'agir comme un être rustre et goujat. Au fil de nos colles et de nos confidences, nous nous découvrions la même sensibilité littéraire et ... féminine. Christelle. se révélait être une jeune femme spirituelle et coquette, aimant la vie et l'amour. Son masque apparent de froideur et de sécheresse tombait et je me disais qu'il était vraiment dommage qu'un tel potentiel de personnalité soit à ce point enfoui et réprimé. Durant cette période de préparation au CAPES, elle partageait plus ou moins sa vie avec un informaticien maussade, perturbé, qui ne favorisait en rien son épanouissement, ni celui de Chloé et Solenn qui le détestaient. Il interrompait souvent nos séances de travail par des coups de fil intempestifs. Il harcelait Christelle, trop faible avec lui, préférant peut-être la compagnie de cet homme à la solitude. Quant à moi, je connaissais depuis quelques mois, Marc, celui qui devait devenir mon second mari. A leur début, mes relations avec Marc n'avaient pas été de tout repos. J'étais amoureuse de sa personnalité d'homme tendre et intelligent qui me rassurait et m'apaisait dans cette violente tourmente où j'avais eu si peur de_ perdre la raison. Divorcé, père de trois enfants, lui aussi était blessé par l'échec d'un premier mariage et redoutait un engagement dans une relation durable qui risquerait encore une fois de mal tourner. Aussi avait-il réagi jusqu'à notre rencontre par la dispersion sentimentale, privilégiant les aventures légères et de courte durée. Une de ses maîtresses était l'institutrice de son plus jeune fils, et celle-ci dispensait généreusement son savoirfaire amoureux au père avant son enseignement au fils, quelques 19

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matinées dans la semaine. Ces câlins et croissants du matin me rendaient folle de rage. J'étais d'une jalousie morbide et je tenais à garder pour moi toute seule cet homme que je pressentais capable de me rendre à nouveau heureuse et désirable, et d'apporter équilibre et affection à mes enfants. Moi 'aussi j'aimais trop la vie et l'amour pour me laisser enfermer dans une situation de veuve éplorée et inconsolable, dans laquelle bon nombre de gens conformistes et peu humains auraient aimé me garder. Je voulais à tout prix redonner à mes filles une image de mère joyeuse et énergique. Un an après la perte cruelle de mon mari, j'avais eu la chance de rencontrer ce premier homme qui me semblait idéal et je ne tenais pas à le perdre. Le deuxième homme de ma vie n'était toujours pas juif. Mais pouvais-je refaire ma vie avec un juif, après avoir perdu un premier mari goy? Remplacer un goy par un juif aurait été vécu comme une réparation, ou une revanche. Je n'avais pas à "profiter" de ma liberté tragiquement retrouvée pour réaliser en secondes noces un voeu de mariage juif. Mon ambivalence passée ne signifiait plus rien. Il me semblait parfois que la mort d'Hugo avait valeur de leçon magistrale et cruelle; j'avais perdu mon homme, mon Amour, le père de mes enfants. Juif ou pas, cet homme me manquait et sa perte m'avait fait réaliser le caractère vain et dérisoire des regrets d'autrefois. Je continuais à mépriser certaines de mes amies célibataires qui se mettaient à la recherche d'un "bon mari juif' en parcourant les petites annonces de l'Arche et en fréquentant assidûment les centres communautaires. Mes parents avaient aussi évolué, par la force

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des choses. N'avaient-ils pas dit, au moment de la mort d'Hugo:
"nous avons perdu un fils" ? Ils avaient donc intégré dans leur famille, dans leur chair, celui qu'ils avait refusé de voir pendant les trois ans de notre cohabitation, rue du Pré-aux-Clercs, avant notre mariage. Marc m'attirait et j'obéissais à mon désir, à mon destin qui me portait encore et toujours vers des hommes d'origine différente. Alors, "Mektoub", c'était ma destinée, comme dirait ma chère maman. 20

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Je faisais part à Christelle de mes sentiments, de mes doutes et de mes scrupules. Oui, je voulais refaire ma vie avec Marc, mais n'était-ce pas trop tôt? Comment le jugeait-elle? Elle le croisait de temps à autre et ne le connaissait pas très bien, mais sans doute avait-elle été séduite par sa pondération et sa simplicité peu courante pour un énarque, par son caractère attentionné et attentif, et par cette tendresse paternelle qu'il a tout de suite témoignée à l'égard de mes.enfants. Elle m'encourageait à rester avec lui, à me marier, à ne pas tenir compte des jugements moralistes et des médisances. Et moi, je lui faisais comprendre qu'elle méritait mieux que son informaticien qui s'opposait à son bonheur et à sa réalisation. Nous étions toutes les deux désorientées, déséquilibrées, chacune à notre façon. Alors que je me battais néanmoins pour reconstruire ma vie et retrouver le goût du bonheur, j'assistais, impuissante, à son enlisement dans une relation triste et conflictuelle. Pour fêter la réussite au CAPES, nous étions allées avec nos amis respectifs dans un restaurant indien, en bas de chez elle. Christelle s'était maquillée, arrangée avec goût, mais elle restait profondément terne et nerveuse, malgré un rouge à lèvres flamboyant et la joie du succès au concours. Décidément son ami me déplaisait par sa suffisance et je me disais que ces soirées à quatre fort ennuyeuses ne se reproduiraient pas. Nous ne devions plus nous voir pendant quelques mois. Je lui fis simplement part de mon mariage avec Marc célébré dans l'intimité et je. regrettais cette amitié avortée. Christelle ne se manifestait guère et je la jugeai de nouveau froide et distante. Elle m'était devenue une étrangère. Ce n'est qu'à l'occasion des stages pratiques du CAPES_ organisés par la MAFPEN que nous nous retrouvâmes avec un plaisir naturel, évident. Je la sentais toujours malheureuse et insatisfaite de sa vie amoureuse. Elle ne savait comment rompre avec cet homme qui s'accrochait à elle. J'eus alors l'idée de génie de lui parler d'un ami divorcé, Simon mon meilleur ami, "un ingénieur de haut niveau" avais-je bêtement précisé. Moi qui avais refusé farouchement toutes les propositions de rencontre arrangée et convenue, je fus non seulement étonnée de vanter 21

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ainsi "la marchandise", mais aussi qu'elle acceptât si volontiers mon offre. Si j'avais eu l'intuition fulgurante que ces deux êtres pouvaient bien "coller" ensemble, je pensais immédiatement à la mixité de cette relation éventuelle. Dans la morale juive traditionnelle, ce n'était pas précisément une "mitzva"3 que de favoriser la mixité. Mais cet ami Simon avait été marié avec une juive "bien de chez nous" et ce mariage juif s'était soldé par un divorce douloureux. A cette époque, j'étais encore amie avec son ex-femme, mais j'avais eu tendance à choisir progressivement mon camp et à me ranger dans celui de Simon qui avait été le meilleur ami d'Hugo. Simon est juif, originaire de Batna en Algérie et je le considère comme un frère chaleureux et sympathique. Mon deuil a coïncidé avec sa séparation conjugale et nous avons joint nos solitudes respectives en tout bien tout honneur, en nous promenant les dimanche après-midi au parc floral ou au bois de Boulogne avec nos enfants, nous réconfortant mutuellement et mêlant nos enfants joyeux de se retrouver. Simon ne m'attirait guère. Il avait été d'abord l'ami d'Hugo et était devenu mon ami le plus cher. Les psychanalystes interprètent cette impossibilité pour certains de désirer des hommes ou des femmes d'origine et de culture semblable comme une peur inconsciente de l'inceste. Mais Simon était lié en plus à Hugo, cet homme qui m'avait aimée et avec qui je m'étais sentie si protégée. J'aspirais à retrouver cette même sécurité affective. Je n'avais que 35 ans et je n'avais qu'une seule appréhension, celle de ne plus plaire et de finir mes jours, seule. Après un an de deuil et d'abstinence, j'avais l'impres'sion grâce à Marc de renaître à l'amour, de redécouvrir la sensualité et la tendresse. Je ne voulais plus penser aux étreintes passées. Il fallait surtout taire tout remord ou nostalgie de l'autre, ne pas parler, ne pas pleurer, ne pas évoquer son nom ou des souvenirs, ne pas me plaindre. Je n'étais plus une femme veuve. Marc prenait une femme neuve, pleine d'espoir. Il ne voulait pas me brusquer, me heurter. Je lui étais reconnaissante de renouer avec l'amour avec tant de
3 Mitzva : bonne action. 22

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délicatesse. J'étais à nouveau une femme amoureuse de son amant, de la douceur de sa peau, de sa personnalité d'homme responsable, père de famille, et de militant engagé politiquement. Grâce à lui, je me réconciliais avec la vie, l'amour et ... la mixité. La bonté, l'épaisseur humaine de Marc, sa nature, voilà ce qui comptait, plus encore que l'identité culturelle et religieuse. Forte de tout cela, je refoulais mes interrogations anxieuses au sujet de "l'arrangement" d'une rencontre entre Simon et Christelle. Mais j'avais beau chasser toutes sortes de scrupules, je mesurais la gravité de cette offre formulée spontanément. Celle-ci n'avait rien d'innocent, et peut-être était-elle même un peu perverse. Qu'est-ce qui me poussait profondément à ce genre de manoeuvre? Une réalisation de fantasme par procuration? Une homosexualité inconsciente? Un besoin de me conforter dans ma propre dérive et de détourner "un bon juif" de la tradition? Pour évoluer jusqu'au choix d'une mixité librement consentie et assumée, combien de temps avais-je souffert de mon ambivalence, de mon déchirement, de ma culpabilité! Avais-je le droit et le coeur d'entraîner Simon dans les affres de la mixité? Une formule que j'avais peut-être lue dans un ouvrage d'Albert Memmi, sur la réussite de ces mariages "heureux malgré la mixité", me hantait. Je pensais aussi à une phrase de Michel Boujenah et qui me semblait tellement juste: "Un français catholique et une juive tunisienne n'ont pas les mêmes nostalgies". Je me disais en outre qu'étant à l'origine de leur rencontre, je ne pourrais qu'en subir tôt ou tard les conséquences. Si cela "marchait", il Y aurait toujours entre nous une sorte de "dette" de reconnaissance qui serait un poids gênant et qui altérerait la gratuité de notre amitié ou bien au contraire si leur union était un échec, cela se retournerait contre moi et provoquerait rancune et rejet. Loin de soupçonner tout ce débat intérieur, Christelle ne se fit guère prier pour fixer le rendez-vous fatidique. Aussitôt dit, aussitôt fait. Nous devions nous retrouver dans un café sur la place Convention pour aller voir le film d'Alexandre Arcady "Union sacrée" (titre prémonitoire !). Simon, Marc et moi étions 23

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déjà attablés lorsque nous avons vu arriver toujours avec le même air un peu fébrile, cette grande fille qui n'en fi.nissaitpas de courir après la reconnaissance de tous ordres, amoureux et professionnels. Je me rappelle encore ce premier regard étonné et souriant que Simon posa sur elle. Il est vrai qu'elle ressemblait peu à mes autres amies petites et brunes, aux cheveux frisés. Après le film, nous avons dîné et discuté chaleureusement, à bâtons rompus, sur tous les sujets et le courant passait admirablement entre nous quatre. Réunir ainsi des gens que j'aimais et estimais effaçait toutes les confuses craintes formulées précédemment. Mon impulsion d'''entremetteuse'' s'avéra plus tard fructueuse et je n'eus désormais plus aucun regret à ce sujet. J'étais mariée avec Marc, et Christelle vivait avec Simon. Nous étions heureuses dans nos couples, mais nous n'étions pas encore quittes ni l'une ni l'autre avec l'Éducation Nationale. Le statut de certifiée ne nous suffisait plus. Il fallait à tout prix briguer l'agrégation de lettres modernes. Ah ! l'agrégation! Nous n'avions que ce mot à la bouche. C'était un mythe, un rêve inaccessible... Nous nous sentions encore toutes les deux complexées de notre emploi de professeur de collège que nous n'hésitions pas à cacher lors de sorties mondaines où nous mentions l'une comme l'autre en disant que nous avions des classes de lycée, de second cycle ou même des classes préparatoires! Alors que nos collègues péroraient tranquillement entre eux à l'heure du déjeuner ou après les cours, nous ne devions surtout pas perdre une seule minute d'un temps très précieux. Nous courions éperdument d'une fac à l'autre, alignions des pages et des pages de dissertation, et avalions avec boulimie tous les ouvrages critiques sur les oeuvres au programme. Je culpabilisais de laisser mes enfants seules le mercredi après-midi mais pou.r rien au monde, je ne devais manquer une séance de didactique à l'Université de Créteil, à la Sorbonne ou à Jussieu. Pendant les vacances sur la plage de Cannes, je devais certainement intriguer plus d'un estivant, rivée à mon parasol, le nez dans les Pensées de Pascal ou dans les Fables de La Fontaine, un surligneur jaune fluo en permanence à 24

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