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Dialogisme et altérité dans les sciences humaines

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206 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 162
EAN13 : 9782296311725
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~

DIALOGISME

ET ALTERITE HUMAINES

DANS LES SCIENCES

sociologie... enseignants

S

émantiques:

une collection ouverte, éclectique et actuelle de
des formateurs, étudiants,

linguistique générale et appliquée, confrontée à la psychologie, à la Un titre par mois à l'intention et chercheurs intéressés par les techniques et les industries

de la langue, lexicographes, traducteurs, interprètes, orthophonistes..., ainsi que par les études littéraires et les sciences humaines.
Coordination: Maître Centre Universitaire de conférmces route en sciences forestière du langage Hurtault, Marc Arabycm Paris XII

- Université

de Fontaineble:du,

77300

FONfAlNEBLEAU

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P. BERTIiIER, esthétiLJue Le premier
Astrid

D.-R. DUFOUR et alii, Philosophie et éducation recueil de travaux du Groupe enfant

du langage,
du même nom.

de Recherche

VAN DER STRATEN, Un

troublant

Deux discours sur le langage d'un enfant que l'on a dit autiste. Frédéric FRANÇOIS, Morale et mise en mots Essai sur les morales des "petits sujets hétérogènes" Boris LOBATCHEV, L'autrement-dit Du jeu des langues àla linguo-psychologie. Martine CAMBOUUVES, signes dans la forêt Des Ce que l'observation des chimpanzés peut enseigner à propos du langage. Elisabeth BAUTIER, Pratiques langagières, pratiques sociales De la sociolinguistique à la sociologie du langage.
Sylvie COIRAULT-NEUBURGER,Dire

que nous sommes.

la croyance

Non pas que doit-on croire, mais comment peut-on croire? Paul jouI SON Ecrits sur la Langue des Signes Française , (édition établie par Brigitte Garcia) De la langue des sourds comme langue à part entière, et de son écriture. j.-C. CHEVAUERt M.-F. DElPORT,L'horlogerie e Problèmes linguistiques de la traduction. Christian MARCH, e discours L
et créolité Entre diglossie : le français

de saintJérôme

des mères marliniquaises une chance en plus.

-

Dawn MARLEy, Parler catalan à Perpignan Renversement de la substitution du catalan par le français en Roussillon. Christian lAGARDE, onflits de langues, C Les immigrés espagnols du Roussillon. conflits de groupes

C l'Harmattan,

1996

-

ISBN:

2-7384-3823-7

«

S
sous

é
la

man
direction

t
de

i

que
Marc Arabyan

s

»

Marilia AMORIM

~

~

DIALOGISME

ET ALTERITE

DANS LES SCIENCES HUMAINES

Editions

L'Harmattan
75()05 PARIS

5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique

Du même auteur
Atirei 0 pau no pato - a pré-escola en serviço Ed. Brasiliense, Sao Paulo, 1986 (4ème éd., 1990).

Psicologia Ed. Universidade

escolarFederal

artigos e estudos (dir.) do Rio de Janeiro, Rio, 1990.

Pour Dany et à la mémoire de Philippe Sautez

Dieu que c'est difficile la vie! Il faut jouer toutes les notes, les jouer bien, ne pas croire à l'âme, à l'inspiration, oublier les études secondaires, détruire les encyclopédies et faire des gestes simples, bons. DE STAËL, N., Peintures et Dessins, catalogue de l'exposition de l'Hôtel de Ville de Paris, 15 mars

- 19 juin

1994.

Avant-propos

J

e suis venue à Paris pour faire ma thèse de doctorat et c'est de cette thèse qu'est tiré ce livre. Au Brésil, je suis professeur à l'Université Fédérale de Rio de Janeiro, au sein de 11nstitut de Psychologie. Au cours de l'année de 1983, j'ai créé le Programme de Psychologie de l'Education qui intégrait aux cours théon'ques des activités de recherche et un stage pour les étudiants de maîtrise en psychologie. Cela se développait autour d'un travail de consultation psychopédagogique auprès des écoles publiques ou communautaires des banlieues et des "favelas" de

Rio.
Panni les différentes expériences vécues dans ce programme, il yen a.une qui semble jouer un rôle sz'gnificatif dans l'histoire de cette thèse. C'était auprès d'une école communautaire de la 'Javela" de Rocinha, une des plus grandes de Rio. Il faut peut-être expliquer que les écoles nommées communautaires sont celles qui sont créées et gérées par la communauté du quartier. Les communautés demandent une aide technique et financière à certaines institutions mais elles gardent leur autonomie. Dans le cas des crèches et des écoles maternelles, jusqu'au moment de l'alphabétisation, l'Etat autorise que ces écoles puissent fonctionner avec des éducateurs non-diplômés qui ont eux-mêmes un niveau d'instruction primaire. Ces éducateurs appartiennent à la communauté et sont payés par le Secrétariat du Développement Social. A partir du niveau de l'école primaire, les enfants sont envoyés dans les écoles publiques de l'Etat. L'Ecole Communautaire de Rocinha avait demandé une aide technique à l'Université et c'est ainsi que le programme de Psychologie de l'Education a commencé ses activités dans cette 'Javela". Le travail a duré quatre ans et le bilan final, de notre côté et de celui de l'école, a été très positif. Ayant éprouvé, au début, toutes les difficultés des rapports d'altérité entre le groupe de l'université et les gens de la 'Javela It, nous avons réussi à construire une relation d'échange intense et stimulante. Du point de vue des résultats scolaires, le bilan a aussi été positif. Les enfants, considérés au début comme "malades des nerfs" ou "handicapés culturels", sont arrivés à montrer un niveau de production symbolique et cognitif équivalent à celui qu'on rencontre dans les groupes d'alphabétisation des écoles de milieu favorisé. L'expérience menée auprès de cette école et auprès d'autres est racontée dans un livre que j'ai publié au Brésil1.
1 AMORIM M., Alirei 0 pau édition, 1990. no galo . A Pré-esco/a em serviço, Ed. BClsiliense, Sao Paulo, 4ème

12

DiaIORisme et altérité dans les sciences bumaines

Un an après le travail de terrain, mon assistant (un ancien étudiant) et moi avons eu l'idée d'y retourner pour réaliser un suivi. Nous avons proposé aux éducatrices avec lesquelles nous avions travaillé de les filmer en vidéo, dans des entretiens où elles racontent, de leur point de vue, notre expérience commune. Dans certains passages, c'est moi qui parle, en exposant en gros les bases tbéoriques du travail et son fonctionnement du point de vue universitaire. L'objectif de la vidéo était à la fois de les entendre, d'enregistrer leur témoignage et de construire un outil académique qui pourrait sert{ir dans les cours théoriques, les stages, les exposés en congrès, etc. Les éducatrices, de même que nous, étaient très enthousiasmées par la réalisation de la vidéo. A la fin, avant de commencer le travail d'édition, nous leur avons montré le matériau filmé. On leur a demandé de dire quels étaient les passages qui devraient être supprimés et ceux que, inversement, il ne fallait pas supprimer. Leur participation a été importante. Nous poursuivions ainsi notre façon de travailler ensemble, dans un dialogue permanent. Une fois éditée, la vidéo était prête; à l'Université, elle a eu un excellent
accueil. On lui a donné comme titre: "Universidade e Rocinha

- um

encontro

possivel"l. Ensuite, il fallait la montrer aux éducatrices et aux gens de la communauté. L'attente de ce jour a été fiévreuse et a gagné un caractère de fête comme souvent il arrivait dans les moments d'achèvement de notre travail. Cependant, la réaction de la communauté nous a surpris. Après la projection, un silence gênant s'est produit. Quand je leur ai demandé leur avis, ils n'eurent rien à dire. Pour être polis, ils disaient, "Oui, oui c'est très bien. " Mais on sentait qu'ils étaient déçus. Unjeune homme, militant politique, qui était le fiancé d'une éducatrice, nous a reproché de ne pas avoir été assez "engagés" dans la réalisation de la vidéo. Mais les éducatrices ne le suivaient pas je lui ai répondu que ce n'était pas l'objectif principal du travail. Je suis rentrée chez moi, le silence des éducatrices faisait du bruit dans mon esprit. Je me sentais triste et déçue: cette fois-ci, la fête n'avait pas eu lieu. J'ai Les points de compris plus tard qu'il Y avait là quelque chose d'infranchissable. vue, les intérêts, les objectifs n'étaient pas les mêmes: cette vidéo était la nôtre et non pas la leur. Mais tout cela fut vite oublié, j'étais à quelques mois de mon départ pour Paris. Pendant que je menais ce travail à l'Université, quelques années avant de

-

venir à Paris, je commençais, en même temps, ma lecture des œuvres de
Bakhtine. Cette lecture devenait de plus en plus absorbante tellement je me sentais fascinée par ses idées et surtout par sa façon de les faire travailler dans l'analyse de textes. J'y voyais tout un horizon de questions s'ouvrir que je ne pouvais pas encore situer mais qui me contraignait à le suivre. Tout cela se passait de façon indépendante de mon travail car, jusque là, je ne voyais pas de relation directe entre les deux. Je crois pouvoir dire que la pré-histoire de la thèse se situe dans ces deux lieux disjoints: mon travail de terrain et la lecture de Bakhtine. Et, c'est à l'instant de leur rencontre que l'histoire a commencé. Evidemment, cette histoire ne peut se reconstituer qu'après coup. De la même façon, le souve1 En français: tlUniversité et Rocinha

-une

rencontre

possible".

Avant-propos

13

nir de ce silence entendu à Rocinba ne m'est venu que quand la thèse était déjà presque entièrement rédigée. Une chose est claire.: mon objet de recherche s'est constitué dès l'origine à l'intérieur d'uf.1regard bakhtinien Il n y a pas eu un problème posé d'abord et une recherche des auteurs ensuite. Cela explique la démarche adoptée qui fait une large part à Bakhtine. J'espère que la logique interne du livre tiré de cette thèse et, surtout, les résultats obtenus pourront justifier ce parti pris bakhtinien. Paris,juillet 1995

Introduction

Ce qui motive le travail de la connaissance est la volonté de valeur. Par cette expression lentends les aspirations qui mènent les individus et les groupes à la recherche du savoir et de sa communication. (..) Et, pour que la science qui en résulte ne regresse pas au simple niveau de masque de l'intérêt qui l'a motivée, il faut aussi une "métavaleur", la volonté de vérité, qui rend le sujet honnête face à

sonobjet.
BaSI, A Dialética da Colonizaçao, Paulo, 1992, p. 350, traduit par moi. Ed. Companhia das Letras, Sao

T'IDÉE de dialogisme ou polyphonie est construite par Mikhail Bakhtine dans le .L.champ de la théorie littéraire et dans celui de la philosophie du langage. Dans certaines parties de son œuvre il donne des indications à propos des possibles conséquences de sa théorie pour la problématique des sciences humaines. Ce sont ces indications que nous essayons de développer ici. Mais, pourquoi une approche
dialogique? Pour que le débat de sa rigueur, à propos de la recherche en sciences etc. humaines

-

de ses méthodes,

de ses conditions

de possibilité,

-

puisse

tenir

compte de la question de l'altérité. Question autour de laquelle s'organise, en grande partie, la production de connaissances. Il n'y a pas de travail sur le terrain qui ne vise la rencontre avec un autre, qui ne cherche un interlocuteur. Il n'y a pas non plus d'écriture de recherche qui ne pose le problème de la place de la parole de l'autre dans le texte. Cette question peut, évidemment, être évacuée. On peut utiliser des méthodes ou des conventions d'écriture qui ignorent ou qui oublient le fait que, de l'autre côté, il ya un sujet qui parle et produit un discours autant que le chercheur qui l'étudie. On peut, au contraire, essayer de tenir compte de cette présence autre, de cet étranger rencontré ou non. Dans ce dernier cas, les méthodes et récriture de recherche peuvent être interrogées de façon plus riche et critique. Mais, dans un cas ou dans un autre, de la façon dont la recherche traite ou maltraite le rapport à l'autre, dépendent certains effets dans la connaissance. Adopter une perspective dialogique ne veut pas dire qu'on refuse tout texte monologique. Le monologisme a sa productivité, sa puissance de dire. La dimension monologique dans le texte scientifique est aussi nécessaire qu'elle l'est dans le

16

DialORisme et altérité dans les sciences humaines

texte poétique, nous apprend ainsi Bakhtine. Simplement, il faut pouvoir analyser comment: où est-ce que le texte est monologique ? à quel endroit? queUe est la voix qu'il supprime? et qu'est-ce que cela produit aux niveaux des connaissances ? Il n'y a pas de monologisme absolu, ni de dialogisme absolu. Donc, le dialogisme dans notre travail est une proposition d'analyse, une voie d'investigation, une façon d'interroger et non pas une méthode de recherche ou un modèle d'écriture.
Dans les livres de Bakhtine, on trouve souvent une affirmation qui est devenue, pour nous, une sorte de formule clé : le mot s'adresse. De sorte qu'une bonne façon d'introduire ce livre serait, pour nous, d'essayer de dire à qui il s'adresse. Il faut cependant faire remarquer que, dans une approche polyphonique du texte, chercher son destinataire ne consiste pas à identifier son public réel ou les contraintes réelles de l'institution universitaire ou éditoriale qui déterminent inéluctablement l'écriture. Chercher les destinataires, c'est chercher les instances créatrices. Ceux qui, par opposition ou par accord, composent avec l'auteur un dialogue permanent qui traverse le texte et constitue sa tension de base. C'est aussi chercher le choix de l'auteur: ceux auxquels il a choisi de répondre et ceux auxquels il a choisi de ne pas répondre. Parmi toutes les voix que le lecteur pourra entendre dans ce livre, quelquesunes peuvent d'ores et déjà être indiquées. D'une part, notre travail répond à tout un courant classique de recherche en sciences humaines où la parole de l'autre est dépourvue de son caractère énonciatif, encadrée et épurée à tel point par les questionnaires, les grilles, les échelles de mesure, qu'elle, la parole, devient comportement et cesse d'être énonciation adressée à quelqu'un. Ce qui était réponse devient réaction, et, si on se base sur Benveniste, dès ce moment, la spécificité de ce qu'il en est de l'humain disparaît. La mise en question de ce type de recherche n'est pas seulement éthique mais aussi épistémologique: la parole devenue comportement perd sa possibilité de sens. Si le sens est exclu, à quoi, au juste, accède le chercheur, sinon à ses seuls présupposés? Du côté opposé, des formes plus contemporaines de pratiquer et d'écrire la recherche ont également joué le rôle d'interlocuteur dans la construction de notre point de vue. En ce qui concerne notre problématique, ces courants se caractérisent par trois aspects (qui peuvent apparaître, ensemble ou pas, dans une même recherche) : 1) l'accent mis sur le terrain, sur l'action, avec un mépris plus ou moins explicite par rapport à la théorie et au concept; 2) l'accent mis sur la proximité avec l'autre, l'identification, l'empathie et la naturalité de la rencontre; 3) l'accent mis sur l'expérience du chercheur, son vécu, sa personne. Or, si on veut tenir compte 1) La théorie et le concept que mon texte soit objectable de prétention universalisante, de la question de l'altérité, il faut considérer que: jouent eux-mêmes un rôle altéritaire. Ils permettent dans sa prétention universalisante. Car, s'il n'y a pas il n'y a pas d'objection possible. Si je parle en mon

nom seul je ne peux pas être contestée

- curieuse

façon

de vouloir

être au-dessus

Introduction

17

de la loi. La première altérité du texte sdentifique est ce qui, dans les termes proposés par Bosi, se nomme volonté de vérité. 2) Quant à l'idée de l'identification et de l'empathie avec l'autre, nous pouvons dire que c'est au contraire l'écart, l'exotopie, la dissymétrie qui permettent l'expression de l'altérité. L'illusion de symétrie, de réciprocité, de spontanéité dans l'approche de l'autre, correspond à ce que Segalen appelle l'enfer du même et conduit à ce que nous pourrons nommer l'impossibilité de connaissance. Car la compréhension et l'interprétation de l'autre sont, en réalité, des formes de traduction et, traduire, c'est montrer l'écart. 3) L'accent sur le vécu du chercheur correspond à la suppression de l'altérité à un autre niveau également décisif, celui-ci constitutif de récriture. Il n'y a pas d'écriture créative sans altérité entre l'auteur et le locuteur. Il s'agit de la distinction fondamentale entre celui qui écrit et celui qui est écrit. l'effacement de la personne de l'auteur, la désubjectivation vers le "personne ne parle", analysé par Benveniste et par Dufour, est la condition de base du rédt, dans sa distinction avec le discours. Même le rédt autobiographique ou confessionnel ne fait que confirmer cette règle, par la poursuite obsédée d'un double - personnage ou créature qui pourrait refléter le créateur. D'un point de vue épistémologique, il est curieux d'observer que l'accent mis sur le vécu du chercheur, nommé souvent réflexivité du chercheur, tombe dans un piège aussi positiviste que celui du courant classique. Pour ce dernier, c'est la transparence de l'objet, de la parole de l'autre. Dans le courant du vécu, le piège est la transparence du sujet, de la parole de l'auteur. Dans les deux cas, nous restons dans ce que Todorovappelle l'herméneutique positiviste. L'approche dialogique du texte de recherche en sdenees humaines essaie de sortir de ces deux impasses symétriques par l'idée selon laquelle la connaissance est une affaire de voix. L'objet qui est en train d'être parlé par le chercheur, est, au même instant, objet déjà parlé, objet à être parlé et objet parlant. Véritable polyphonie que le chercheur doit pouvoir transmettre en même temps qu'il y partidpe. C'est donc l'épaisseur discursive qui se pose ici comme horizon et comme limite à la fois puisque la construction du sens de tout discours est, par définition, inache-

vable.
L'origine des perspectives présentées ici vient, nous l'avons déjà dit, des lectures bakhtinienneset d'une expérience en psychologie de l'éducation, dans un cadre d'activités de consultation, d'enseignement et de recherche à l'Université. Le travail sur le terrain se réalisait toujours avec beaucoup d'autres personnes: des étudiants, des institutrices, des pédagogues, des enfants, des parents... La construction du savoir se faisait non seulement avec l'autre, mais aussi, en grande partie, concernait précisément ce rapport à l'autre. Au moment de l'écriture (rapport de recherche, article, etc.) où le chercheur se retrouve seul, la question se pose: que devient ce rapport? Quelle est la place de l'autre dans le texte? Le travail visant à répondre à ce problème présente d'abord les thématiques de l'altérité qui concernent les sdences humaines. Cela nous conduit à une discussion sur la possibilité et l'impossibilité du dialogue et de la rencontre avec l'autre, dans

la situationde recherche, tout en affirmantune impossibilitéessentiellecomme

18

Dialogisme et altérité dans les sciences humaines

constitutive des sdences humaines. En constituant quelques éléments pour une approche sémiologique de l'altérité, nous reprenons la controverse classique entre universalisme et relativisme, mais pour la retravailler en d'autres termes: en construisant un débat entre LéviStrauss et Affergan, nous faisons ressortir la question du concept, entant qu'inscrit dans les propositions universalisantes de la sdence et les conséquences pour une écriture de l'altérité. Premier chapitre qui se conclut sur le problème du passage de la situation de terrain à la situation de l'écriture, toujours en ce qui concerne le rapport à l'autre. Le deuxième chapitre est entièrement consacré au problème du texte. Il contient une recherche conceptuelle: premièrement, autour des rapports de personnes verbales (je/tu/il), d'après Benveniste pour l'énonciation en général et d'après Dufour pour l'énonciation scientifique en particulier; deuxièmement, la recherche concerne le dialogisme de Bakhtine et ses conséquences quant au texte scientifique. Pour mener à bien l'examen du concept de dialogisme, il nous est nécessaire de faire un petit détour et de plonger dans la problématique du texte littéraire puisque c'est là que se trouvent les panies plus denses de la réflexion bakhtinienne. Le chapitre se clôt sur la formulation de nouvelles catégories et hypothèses qui doivent être mises à l'œuvre dans l'analyse des textes en sciences

humaines.
Le troisième chapitre contient deux exercices. Le premier est une analyse de texte selon les catégories proposées à la fin du chapitre précédent. Le texte choisi est le livre de Françoise Davoine, nommé la Folie Wittgenstein; il représente pour nous une sorte de paradigme de l'écriture polyphonique en sciences humaines. On pourrait se demander pourquoi ne pas travailler sur les textes classiques des sciences humaines au lieu de porter notre analyse sur un texte peu conventionnel et, donc, faiblement représentatif de la littérature de recherche. C'est que nous avons choisi justement d'examiner de nouvelles formes d'écriture pour connaître leur richesse et leurs impasses. Sans vouloir nier les formes consacrées, notre travail s'intéresse à l'ouverture d'un champ plus large de possibilités d'écri-

ture1.
Le deuxième exercice indique quelques conséquences issues des propositions théoriques précédentes qui pourraient s'appliquer à la situation de terrain. Une nouvelle façon d'envisager le rapport à l'autre et la place du chercheur, servirait ainsi à constituer un dialogisme de terrain. Ce chapitre prend appui sur une situation concrète, vécue dans le cadre d'une formation universitaire à l'lie de la Réu-

nion.
Nous voudrions finir cette introduction avec un problème de décision théorique auquel nous avons été confrontée pendant la réalisation de ce travail. Ce problème concerne la définition des termes de base. Comment définir ce que nous voulons dire par altérité? De quel autre parlons-nous?

1 Pour un panorcuna actuel de la discussion et une bibliog1ëlphie de l'écriture de recherche en sciences humaines, voir PERROT M. et DE lA SOUDIERE M. (Dir.), "L'Ecriture des sciences de l'homme", revue Communications n° 58, Ed.Seuil,Paris,1994.

Introduction Chez Lalande1, on trouve les définitions suivantes : "Altérité : A. Caractère de ce qui est autre. S'oppose à identité. B. Ce qui est autre que moi. Remarque :"Au point de vue logique: relation symétrique Négation pure et simple de l'identité.

19

et intransitive.

Autre:
L'un des concepts fondamentaux de la pensée; impossible par conséquent à définir. S'oppose au Même et s'exprime encore par les mots divers, différent ou distinct."
Nous savons cependant qu'à l'intérieur d'une réflexion, on ne peut définir un terme que par son inscription dans un système théorique. C'est la théorie, avec l'ensemble de ses propositions, qui confère précision à une signification et permet d'en tirer toutes les conséquences. Il faudrait alors partir d'une théorie générale de l'altérité pour drconscrire ensuite notre problème spédfique. Nous pensons particulièrement à deux systèmes de pensée qui pourraient jouer ce rôle fondamental : la psychanalyse lacanienne et sa conception de l'altérité symbolique, imaginaire et réelle et la phénoménologie de Paul Ricœur dans la dialectique du soi et de l'autre. Ou alors, nous pourrions suivre les indications de Frands Jacques2 et examiner le
champ philosophique de l'altérité, notamment l'approche phénoménologique

-

depuis Husserl jusqu'à Lévinas3 et Martin Buber, en passant par Merleau-Ponty, Heidegger et d'autres. Mais, dans tous les cas, la théorie générale contraindrait le travail spécifique et nous mènerait à une autre recherche: celle d'une articulation cohérente entre la théorie générale adoptée et les concepts de base avec lesquels nous voulons travailler ceux de Benveniste et, surtout, ceux de Bakhtine. Puisque nous ne voulions pas commencer notre recherche en nous éloignant de sa spédficité, nous avons choisi de ne pas "piéger" notre tentative dans une problématique théorique générale déjà fortement constituée. En absence d'un concept d'altérité, nous lançons le travail avec une notion syncrétique de l'altérité: l'autre, ici, est l'interlocuteur4 du chercheur. Celui à qui il s'adresse en situation de terrain et dont il parle dans son texte. Au fur et à mesure que nous avançons dans le travail conceptuel, spécialement dans le deuxième chapitre, cette notion se diversifie et. se précise à la fois. La démarche adoptée ne relève pas d'une hypothèse à propos de la problématique de l'altérité, mais d'une dédsion que justifie uniquement le travail qu'elle rend possible.

-

Une dernière remarque: d'une part, puisque ce travail veut traiter des scienceshumainesen général, il ne peut se spécialiseren aucune disciplineen
1
LALANDE

A, Vocabulaire

technique

et critique

de la philosophie,

PUF, Paris, 1926.

2 JACQUES F., Dialogiques - Recherches logiques sur le dialogue, PUF, Paris, 1979. 3 Il faut quand même souligner la spécificité du travail de Lévinas qui constitue, dans la littérature contemporaine, la plus imponante réflexion sur l'altérité du point de vue de l'éthique. 4 L'autre en tant qu'interlocuteur est aussi le point de départ de la recherche de Francis Jacques. Mais, problablement à cause de la différence d'objectifs, nos points d'arrivée ne sont (YdS les mêmes (voir la fin de notre chapitre ll).

20

DiaIOJlisme

et altérité dans les sciences humaines

particulier, même si, à certains moments, il fait appel à la spédfidté de quelquesunes. Cependant, chemin faisant, ce travail aboutit à la formulation d'éléments pour une théorie de la connaissance qui seraient, à notre avis, aussi bien indispensables aux sdences humaines en général qu'aux sdences de l'éducation en particulier. D'autre part, il approche de près certains champs qui sont fondamentaux quant au problème de l'alérité dans la production de connaissance sans toutefois les prendre directement en compte. Outre les champs déjà dtés pour une théorie générale de l'altérité, tel est le cas notamment de l'épistémologie, en ce qui concerne le problème de la relation sujet-objet; de la pragmatique et sa contribution à l'étude du message en tant que produit au fil des interactions; de l'analyse du discours et de la linguistique dans leurs études des différents phénomènes d'hétérogénéité dans le texte. Une telle omission ne se justifie qu'en tant que provisoire. Dans une recherche future, ces champs devront nécessairement être présents. Mais cette omission relève aussi d'un choix délibéré: elle a évité d'interrompre trop tôt l'analyse en la relayant par des champs, certes importants et même indispensables, mais déjà constitués. C'est ce parti pris qui nous semble avoir permis d'approfondir pour elle-même la problématique de l'altérité et du dialogisme dans le texte de
recherche. Plus précisément, ce choix a permis de faire apparaître la productivité de la pensée bakhtinienne pour notre problématique, non sans entretenir le secret espoir que le dialogisme est bien plus susceptible de constituer pour les sciences humaines une théorie englobante, recouvrant plusieurs champs et domaines, qu'une théorie locale à annexer dans une théorie plus large, déjà toute faite.

I
Altérité et sciences humaines
Au milieu de notre vie, ayant quitté le chemin droit, je me trouvai dans une forêt obscure. Ab ! qu'il serait dur de dire combien cette forêt était sauvage, épaisse et âpre, la pensée seule en renouvelle la peur, elle était si amère, que guère plus ne l'est la mort ; mais pour parler du bien que j'y trouvai, je dirai les autres choses qui m'apparurent. Dante Alighieri, la Divine Comédie, Ed. Flammarion, Paris, début du Chant premier.

Les ethnologues américains Spindler et Spindler 1 conçoivent l'altérité comme constitutive de la production de connaissance et résument la question dans une formule assez intéressante. Tout travail de recherche serait une traduction de l'étrange vers le familier. L'étrangeté étant la condition de départ de toute dé.. marche, ils nous avertissent que, souvent, il est nécessaire de la construire. L'im. mersion dans un certain quotidien peut.nous rendre aveugles précisément à cause de sa familiarité. Pour qu'il puisse devenir un objet de recherche,. il faut le rendre étranger avant de Ie retraduire à la rm : "from familiar to strange and back again". Nous prenons pour point de départ de notre travail cette proposition: l'étran. geté de l'objet affirmée comme principe même de sa possibilité. Nous attribuons donc à l'altérité une dimension d'étrangeté car il ne s'agit pas de la simple recon. naissance d'une différence, mais d'un éloignement: perplexité, interrogation, bref, suspension de l'évidence. L'activité de recherche devient alors une sorte de dépay. sement contrôlé où la tentative est de pouvoir être hôte dans le pays de l'autre2. Il
1 SPINDLERG. et SPINDLER L, "Roger Harker and Schonhausen : From Familiar to StI'3nge and

Back Again", in SPINDLER G., Doing the Ethnography of Schooling Anthropology in Action, ed. by GeorgeSpindler, Stanford University, 1982.

-

Educational

2 Pour parler de l'altérité, certains auteurs utilisent la majuscule -l'AU/re au lieu de l'autre. Le critère de distinction et de choix entre un usage et l'autre n'est pas toujours formulé. Parmi les auteurs que nous mentionnons au long de ce travail, seul Mfergan explicite son choix. La

signification de la majuscule, parmi ceux qui l'utilisent, n'est pas toujours la même. Nous

22

DialORisme et altérité dans les sciences humaines

faut pourtant souligner que nous jouons ici sur l'ambiguïté du mot bôte dans la langue française. Dans un premier temps, on pourrait vouloir dire par là que le chercheur est celui qui serait reçu et accueilli par l'autre. Mais, dans ce cas, quelle serait la différence entre faire de la recherche et faire du tourisme? En fait, ce qu'il faut comprendre par notre formule est que le chercheur prétend être celui qui reçoit.et accueille l'étrangeté. Se déplacer vers le pays de l'autre pour proposer une certaine écoute de l'altérité, la traduire et la transmettre. l'altérité inhérente à toute activité de recherche gagne, dans les sdences hu.. maines,une spédfidté, à savoir, le fait d'être une altérité humaine. Entre le sujet et son objet de recherche, le rapport qui s'établit est celui de la différence à l'intérieur d'une identité. Le fait que cette identité puisse être niée dans certains cas comme résultat d'une position ethnocentrique ou radste méritera dans la suite notre attention. Cependant, que l'unité du genre humain soit niée ou reconnue dans la démarche sdentifique ne change rien à sa place centrale dans la problématique des sdences humaines, au contraire, le besoin de la nier ou de l'affirmer ne fait que confirmer cette place. Ce que nous voulons avancer comme proposition de base est que la question de l'altérité dans les sciences humaines est une question centrale autour de laquelle se tisse une grande partie du travail du chercheur. Réflexion et gestion des rapports à l'autre constituent dans la situation de terrain et dans la situation d'écri.. ture un des axes autour duquel se produit le savoir. Différence à l'intérieur d'une identité, pluralité dans l'unité, l'autre est en même temps celui que je veux rencon..

trer et celui dont l'impossibilité de rencontre fait partie du principe de la
recherche. Sans reconnaissance de l'altérité, il n'y a pas d'objet de recherche, ce qui fait que toute tentative de compréhension et de dialogue ne peut se construire que par référence aux limites de cette tentative. C'est précisément là où l'impossibilité de dialogue est reconnue, là où on admet qu'il y aura toujours une perte de sens dans la communication que se construit un objet et qu'un savoir sur l'humain peut se produire. On arriverait ainsi à l'affirmation d'une volonté de dépaysement et d'étrangeté qui serait à la base de toute activité de recherche. Même si on ne veut pas poser cette volonté comme se reportant à une subjectivité, celle du chercheur, il faut nécessairement penser que, dans la recherche il ya un mouvement vers l'altérité car, ne serait-ce qu'au sens mathématique du terme, il y a toujours une inconnue. Et, dans le cas des sciences humaines, l'étrangeté concerne ce qui est reconnu comme étant de l'ordre de l'humain, c'est-à-dire que le dépaysement touche aux traces de ce qui fait faille dans l'identité. Evidemment, on peut interpréter cette volonté et la considérer comme une volonté seconde et non pas primaire. On peut penser qu'à la base du désir de rencontrer l'autre réside justement le désir contraire. Désir de ne rien savoir de l'autre, désir de domination de l'autre et dans certains cas, on pourrait même identifier un

choisissons l'emploi plus simple et cournnt, celui de la minuscule, pour permettre que les significations que nous voulons conférer à l'altérité puissent investir le mot au fur et à mesure que notre texte se construit.