//img.uscri.be/pth/6f3b5b093eba995a81b2089f3774fdf23702f01b
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 30,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Elles écrivent des Antilles (Haïti, Guadeloupe, Martinique)

De
397 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 294
EAN13 : 9782296330337
Signaler un abus

ELLES ÉCRIVENT DES ANTILLES
(Haïti, Guadeloupe, Martinique)

L'Harmattan~ 1997 ISBN: 2-7384-4864-X

Sous la direction de Susanne Rinne et Joëlle Vitiello

ELLES ÉCRIVENT DES ANTILLES... (Haïti, Guadeloupe, Martinique)

Éditions L'Harmattan )-7. rue de J'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55. rue Saint-Jacques rv10ntréal (Qc) ('AN /\r)/\ H:2Y 1K q

REMERCIEMENTS

Nous tenons à exprimer nos plus vifs remerciements à tous ceux et celles qui nous ont aidées et encouragées dans cette entreprise, à commencer par les écrivaines elles-mêmes, qui nous ont inspirées et ont parfois accepté de répondre à de nombreuses questions. Nous souhaitons exprimer notre gratitude aux traducteurs et traductrices de quelques textes écrits en anglais à l'origine, en particulier Catherine Pulling, Ali Bouanani et Whitney Sanford, qui poursuivent leurs études de doctorat dans le domaine de la littérature francophone. NOlls remercions également Darcy Johnston, Sébastien Chan Tin, et Ingrid Redmond du département d'études françaises de Macalester College, ainsi que John Yewell qui ont facilité quelques aspects techniques essentiels à l'élaboration du présent ouvrage. Nous remercions enfin tous nos collaborateurs et collaboratrices qui ont participé à ce projet, en particulier Christiane Makward, qui nous a fourni le titre du présent recueil. S.R. et J. V.
******

PRÉFACE
Directrice Ginette Adamson du Conseil International d'Études Francophones

Après un nombre imposant de titres parus sur la littérature antillaise en général, Elles écrivent des Antilles se consacre uniquement à l'écriture des femmes et démontre la richesse et la diversité qu'elles apportent à la littérature des Caraïbes, à toute la littérature de langue française, sans compter les nouvelles voies qu'elles offrent aux écrivaines du monde entier. Les éditrices de ce volume, Susanne Rinne et Joëlle Vitiello, comme deux vraies «rassembleuses,» l ont réuni sous l'ombrelle du mot Antilles une polyphonie de voix dont l'écho ne fait qu'un. Les divisions forcément arbitraires et artificielles, mais géographiquement nécessaires, qui séparent ces écrivaines d'Haïti, de Guadeloupe, de Martinique, s'écroulent devant une mise en évidence: le ton et le rythme des mythes anciens font peu à peu la place à la symphonie et au mouvement qui anime aujourd'hui ces écrivaines. Elles parlent de moins en moins d'aliénation coloniale et, plus explicitement, elles dépeignent les préoccupations de leur vie, telle qu'elles sont en train de la vivre. Les auteur-es des articles qui composent ce volume sont des spécialistes qui ont longuement réfléchi sur l'écriture des écrivaines antillaises. On les a entendu-e-s maintes fois présenter leurs travaux au cours des divers congrès organisés en Afrique, aux Antilles, au Canada, aux États-Unis et en Europe. Leurs textes devraient fertiliser le champ de recherches déjà en cours sur la littérature antillaise et faciliter la gennination de nouvelles analyses portant sur les anciens et les nouveaux écrits des écrivaines. Ce livre continue et complète, une quinzaine d'années après sa parution, La parole des femmes de Maryse Condé. Il renforce, en même temps, les contributions plus récentes de Nouvelles écritures féminines: La parole aux femmes, publiées dans Notre Librairie.2 Elles écrivent des Antilles est le premier ouvrage exhaustif consacré uniquement aux écrivaines antillaises francophones. Comme les femmes de ces îles, il deviendra le poteau-mitan de toutes les études portant sur elles.

1 Expression de Yanick Lahens. 2 Nos 117 et 118. Avril-Juin 1994 et Juillet-Septembre 1994.

INTRODUCTION

Susanne B. Rinne Lincoln University

Elles écrivent des Antilles regroupe des articles sur les femmes écrivains des Antilles (Haïti, Guadeloupe et Martinique). Au-delà d'auteures très connues du grand public et incontournables, comme Simone SchwarzBart ou Maryse Condé pour la Guadeloupe et Marie Chauvet pour Haïti, qui suscitent, depuis longtemps déjà, de nombreuses études, nous invitons à la découverte d'écrivaines relativement peu connues en dehors des cercles de spécialistes, ou bien qui se trouvent oubliées des lecteurs, comme MarieMagdeleine Carbet, Mayotte Capécia ou Nadine Magloire. Nous présentons également des études qui portent sur la production littéraire de ces dernières années où l'on a assisté à la floraison de nouvelles écrivaines antillaises, par exemple Suzanne Dracius, Gisèle Pineau, Ina Césaire, Lilas Desquiron et Yanick Lahens, entre autres. Ce recueil, auquel ont contribué de nombreux universitaires d'horizons divers, spécialistes de littérature afro-antillaise, nous semble combler un vide dans le domaine de l'analyse littéraire des oeuvres des femmes antillaises qui écrivent en français. Nous souhaitons qu'il devienne un ouvrage de référence aussi bien en ce qui concerne les informations biographiques et historiques sur les auteures présentées, qu'en matière de documentation critique sur l'écriture des Antillaises. Si nous regrettons l'absence d'articles sur quelques auteures qui auraient mérité d'y figurer, telles Jacqueline Manicom et Sylviane Telchid, ou bien Edwige Danticat, une jeune auteure haïtienne qui écrit en anglais, ce recueil est cependant le premier depuis La parole des femmes à fournir, de la manière la plus complète possible, des lectures de textes écrits par des Antillaises francophones. Certes, nous nous adressons, à travers ce livre, à un public de lettrés mais nous espérons qu'il saura intéresser un lectorat divers, tant français qu'international, spécialiste ou non de littérature antillaise. Si la distinction entre les diverses îles peut paraître arbitraire, ce choix nous a semblé correspondre à une nécessité historique encore requise des chercheurs: à l'intérieur de chaque section, les chapitres sont organisés selon une volonté chronologique de représentation des auteures.

I. HAITI

..

VIRGILE

VALCIN (CLÉANTHE

DESGRA YES)

Née en 1895, Virgile Valcin est la première romancière haïtienne. Elle a publié son premier roman Cruelle destinée en 1929, puis La blanche négresse en 1934. Elle avait déjà publié un recueil de poésie Fleurs et pleurs en 1918. Elle a été active dans la lutte contre la pauvreté et l'oppression en Haïti et a été l'une des fondatrices du journal féministe Voix des femmes qui a paru entre 1934 et 1935. ANNIE DESROY (MME ÉTIENNE BOURAND MARIE LEREBOURS) et ANNE-

Annie Desroy (1893-1948) a publié le premier de ses quatre romans, Le Joug, en 1934. Dramaturge, elle a écrit des pièces de théâtre et a produit deux de ses textes sous l'Occupation américaine (1915-1934), Et ['amour vint! en 1921 et La cendre du passé en 1931.

15

AYITI çÉ TER G,LISSÉ : L'OCCUPATION ~MÉRICAINE EN HAITI ET L'EMERGENCE DE VOIX FEMININES EN LITTÉRATURE HAÏTIENNE.

Myriam J.A. Chancy Vanderbildt University

On était obligé de tuer quelquefois, au début, pour des raisons assorties. Mais heureusement, tout cela est tenniné. Notre attitude actuelle envers Haïti est supérieure, mais amicale. --William Seabrook, L'île magique Imaginez! Des nègres qui parlent le français. --Secrétaire d'État américain, William J. Bryan S'il me fallait, au monde, présenter mon pays Je dirais la beauté, la douceur et la grâce De matins chantants, de ses soirs glorieux Je dirais son ciel pur, je dirais son air doux...
--Marie Thérèse Colimon, «Mon Pays»

Occuper c'est posséder
L'occupation d'Haïti a duré presque vingt ans, de 1915 à 1934, et a laissé une forte impression sur le pays. L'occupation a changé la littérature haïtienne, qui n'avait jamais jusqu'alors engagé textuellement son voisin se profilant au nord. La censure, imposée par l'armée d'occupation a rendu difficile, voire impossible, pour les écrivains d'exprimer librement leurs opinions politiques, surtout par rapport à l'occupant américain. Pour les femmes, qui n'avaient pas encore commencé à chercher une voix littéraire qui leur soit propre, présenter des opinions politiques se révélait encore plus difficile. Le critique Michael Dash constate que l'Américain comme personnage littéraire «n'émerge pas explicitement dans la littérature haïtienne... jusqu'aux années trente quand la censure est devenue moins rigide.» (51) 1 Des écrivains haïtiens comme Stephen Alexis, F. Morisseau17

Leroy, Jean F. Brierre, Edris Saint-Amant, Maurice Casséus, René Bélance, René Dépestre, Léon Laleau, Virgile Valcin, et Duraciné Vaval (Dash 52 ; Bellegarde-Smith 235) étaient néanmoins radicalisés par l'expérience d'un néo-colonialisme qui cherchait à dévaloriser la culture et l'identité haïtiennes. La radicalisation du pays entier face à l'invasion -- en particulier, l'émergence du nationalisme haïtien -- a permis aux femmes de s'engager sans trop d'opposition dans des voies politiques, favorisant ainsi l'évolution du mouvement féministe. Il s'ensuit donc que les premières romancières écrivirent leurs oeuvres précisément à cette époque et que leurs textes, qui traitaient ouvertement les questions de nationalité, de classe sociale, et de sexualité en Haïti n'apparaîtraient pas avant 1929, avec le texte CrUElledestinée de Virgile Valcin. Les deux textes qui seront traités dans cet article -- La blanche négresse de Virgile Valcin, et Le joug d'Annie Desroy sont apparus cinq ans plus tard, en 1934, la dernière année de l'Occupation. Ces deux textes cherchaient à mettre en relief l'effet de l'Occupation sur la psyché de la femme haïtienne. Écrits de manière très différente, les deux romans réfléchissent le développement de l'esthétique littéraire de l'écrivaine haïtienne, d'un modèle sentimental français à une forme haïtienne syncrétique qui emploie des éléments modernistes d'expérimentation et de drame psychologique pour représenter les fragiles débuts de la politisation des voix littéraires féminines. Les deux auteurs cherchent à redéfinir la société haïtienne d'un point de vue féminin, en même temps qu'elles se trouvent incapables de présenter des personnages féminins forts. Il est frappant que l'image de la femme haïtienne dans les deux textes émerge non pas comme une fonction de la caractérisation, mais comme le résultat d'une lutte dialectique entre les représentations américaines d'Haïtiens à travers le sujet féminin, et la réfutation de cette image par le biais de l'intrigue et l'allégorie. Ainsi, l'image de la femme haïtienne est structurée par une absence textuelle, un aspect de ce que j'appelle la culture-lacune de la femme haïtienne. Mme Virgile Valcin, nom de plume et de mariage de Cléanthe Desgraves, une des fondatrices de la Ligue Féminine Nationale de Haïti, et de la revue Voix des Femmes est connue surtout pour ses romans sentimentaux. Valcin a la distinction être la première femme à avoir publié un roman en Haïti, rapidement suivi par La blanche négresse. Ce texte raconte l'histoire d'une Haïtienne-Française, qui se marie à contrecoeur avec un Américain pendant l'Occupation. Le mariage s'avère désastreux quand le couple découvre qu'elle est, malgré les apparences, d'origine africaine. Les mérites littéraires et culturels de l'oeuvre de Valcin sont souvent négligés par les spécialistes contemporains de la littérature haitienne qui trouvent ses contes mélodramatiques surannés et politiquement vides: les moeurs de classe sont toujours représentées COlnmetragiquement 18

inviolables, la sexualité est excisée d'une façon pudibonde, la violence n'est qu'un munnure de la réalité. Étant donné les turbulences politiques en Haïti, la plupart des critiques ont trouvé l'oeuvre de Valcin peu réaliste et peu sérieuse. A mon avis, c'est la simplicité même des intrigues de Valcin qui offre à ses lecteurs le modèle à partir duquel tirer des conclusions plus étendues que l'intrigue ne le suggère au premier abord. Valcin a très bien exploité le genre sentimental avec des personnages sympathiques et engageants, dont les crises réelles ou imaginaires sont peintes d'une manière réaliste. Pour leur donner de la substance, Valcin a soigneusement construit un cadre tiré du milieu social des classes privilégiées. La société fictive peuplée par ses personnages reflétait la réalité et les motivations de chaque personnage. La blanche négresse, qui au premier abord semble n'être que le conte tragique d'une mulâtresse, révèle la manière dont les questions de race ont été transfonnées de façon irrévocable par la présence américaine. Ce texte cherche aussi à expliquer l'ascension du mouvement féministe dans le contexte du racisme de source américaine, et il dresse une critique de l'image de la femme haïtienne «authentique» par le mouvement indigéniste, puisque cette image était en conflit avec la composition raciale complexe du pays (ni complètement blanc, ni complètement noir). Le roman d'Annie Desroy, Le joug, publié en 1934, a reçu encore moins d'attention critique que les textes de Valcin, bien qu'elle ait déjà mis en scène deux pièces de théâtre en Haïti: -- Et l'Amour vint! en 1921, et La cendre du passé en 1931. Son roman présente les effets de l'occupation sur la psyché haïtienne de manière beaucoup plus complexe encore que ne le fait Valcin dans La blanche négresse. Ce roman commence par un avant-propos élogieux de Jean Priee-Mars où le célèbre anthropologue/ethnologue remarque que «le roman est ...une tranche d'histoire contemporaine et le lecteur ne sera pas surpris de rencontrer au cours du récit une pointe de critique sur les hommes et les choses qui occupent l'attention publique dans la plus flagrante actualité.» (ii) Le roman de Desroy, dont la première édition consistait de cinquante exemplaires seulement, diffère de l'oeuvre de Valcin en ce qu'il évoque la politique de façon plus ouverte, et se consacre beaucoup moins au sentimentalisme et au romantisme qui caractérisent la tradition de la littérature féminine anglo-française avant le vingtième siècle en Europe. A travers deux couples, l'un américain et l'autre haïtien, Desray examine la dynamique raciale, sexuelle et de classe pendant l'Occupation à un niveau purement psychologique. De plus, Desroy présage l'érotisme de Marie Chauvet qui est aujourd 'hui considérée, à raison, la première écrivaine d'Haïti et qui exploite résolument la forme romanesque comme tribune politique pour interroger les moeurs de deux sociétés en conflit dans un contexte moderne. L'apparition si abrupte de deux romans écrits par des fenlnles haïtiennes en 1934 peut être illuminée seulement suivant une 19

clarification des conséquences de l'Occupation pour le pays entier. Les historiens qui soutiennent que l'Occupation avait surtout un effet salutataire citent en exemple la construction des routes et le confort moderne apporté par l'électricité et l'eau courante; ils ne mentionnent pas la règle tacite toujours suivie par les gouvernements haïtiens suivants que la modernisation avait lieu seulement dans les régions habitées par la classe dominante (dans ce cas, les militaires et citoyens civils américains), ni que les travaux étaient réalisés grâce au rétablissement de la «corvée» (Bellegarde-Smith, 78), qui contraignait les classes inférieures à travailler gratuitement (il faut noter que le roi Christophe fut le dernier à utiliser cette pratique pour faire construire son célèbre et infâme palais Sans Souci et la Citadelle Laferrière.) Entre les années 1843 et 1915, Haïti a eu vingt-deux chefs d'état, dont un seul a fini son tenne, quatre autres sont morts au pouvoir. L'île a subi cent deux guerres civiles en soixante-douze années d'indépendance, et a vu ses eaux naviguées par des vaisseaux de guerre américains à vingt-huit reprises entre 1849 et la première année de l'Occupation (Heinl & Heinl, 404) . L'île pillée

Haïti n'était pas seulement dépoUIVuede son autonomie économique et politique (une fonnule désastreuse qui ne pouvait pas être anticipée, mais qui a certainement facilité l'engrenage du régime Duvalier qui allait rapidement suivre et durer trente ans), la société était aussi enfermée de façon permanente dans une idéologie raciste perpétuée par l'armée américaine. En dépit du fait que le préjugé de couleur avait toujours figuré comme un problème sérieux en Haïti, la situation n'avait jamais atteint la division Blanc/Noir telle qu'on la trouve enracinée dans la psyché américaine. L'historien haïtien Michel Trouillot écrit que «malgré le préjugé de couleur, l'identité nationale d'Haïti impliquait une identification positive avec la race noire» ; la présence des «Marines» (dont on dit qu'ils ont été choisis dans le Sud américain à cause de leur attitude raciste) a «aggravé le préjugé de couleur,»2 (130) renforcé par l'installation de fonctionnaires à peau claire, et I'humiliation systématique des Haïtiens à peau foncée. L'historien américain Gayle Plummer constate: «Les Américains insistaient sur la ségrégation, et ils ont introduit des restaurants, hôtels et boîtes de nuits à politique raciste dans les villes.»3 (129) L'anthropologue Robert Lawless, dans son oeuvre récente Haiti's Bad Press, prétend que la discrimination raciste sous l'Occupation «a obligé l'élite mulâtre à repenser son identité et à décider de se considérer soit comme des Français d'imitation soit comme des Africains transplantés.»4 (109) En tout cas les 20

tensions raciales exacerbées par l'armée américaine ont éte à la source de l'«indigénisme,» le mouvement littéraire et universitaire dirigé par Jean Priee-Mars. Plus tard, ce mouvement fut connu partout dans la diaspora africaine sous le nom de négritude. (Lawless 109 ; Bellegarde-Smith 334). Le mouvement demandait une revendication de l'héritage africain, objectif rendu problématique par la satanisation publique de la culture haïtienne sous l'Occupation. Jusqu'au milieu des années trente la littérature sur Haïti était écrite par des visiteurs américains -- blancs et noirs -- dont les visions de Haïti étaient très différentes de celles des Haïtiens, alimentées par des idéologies racistes et chauvinistes qui remontaient à l'esclavage. Un de ces écrivains était William Seabrook, l'auteur de The Magic Island, qui représentait le vaudou haïtien tour à tour comme démoniaque ou beau hors de toute compréhension, en se concentrant sur ce qu'il considérait comme l'ultime symbole de la culture haïtienne: une prêtresse de vaudou. Desroy et Valcin ont consacré une partie considérable de leurs textes à coniger les mythes promulgués par la mambo de Seabrook, en même temps qu'elles proposaient une autre vision des femmes haïtiennes, moins démoniaques (bien que parfois trop romantiques). Seabrook décrit ainsi une cérémonie vaudou: «C'était l'holTeur de quelque chose de plus noir et de plus implacable qu'eux -- une horreur de la matrice noire, qui engloutit tout.» (37) Le langage de Seabrook est féminisé à dessein, tout comme il est présenté comme une double voix afin de donner l'impression fausse d'une franchise raciale et culturelle. Après avoir décrit les Haïtiens et le vaudou dans les termes les plus racistes et fantaisistes, avec des illustrations qui sont des caricatures, Seabrook écrit: Je me rends compte que j'écris sans cesse «ils», reprenant le pronom employé par tant d'auteurs-voyageurs autrement honnêtes et candides, pour décrire des occurrences sauvages qui selon eux pourraient être regardées d'un oeil douteux par les soeurs et les tantes de chez eux. Bon: la vérité. J'ai bu comme les autres, quand les bouteilles m'étaient données. J'ai fait de plein gré tout ce que m'a dit de faire Maman Célie, et maintenant avec bon appétit, je me suis gavé de chair de chèvre, et ai avalé la viande avec plus de rhum blanc, et j'ai sommeillé, satisfait, et largement repu sous le soleil brillant. C'est pour ceci que je suis venu en Haïti. Cela me concernait personnellement. Cela justifiait quelque chose dans mon âme. Il m'était égal d'écrire un livre. Je me suis simplement demandé, sans m'inquiéter -- puisqu'il est impossible d'être jamais tout à fait heureux -- dans combien de temps Maman Célie me mènerait à l'intérieur de son houmfort (44-45).5 21

De manière significative, Desroy a anticipé en 1934 les lectures accueillantes du texte de Seabrook, et elle a adopté un protagoniste insolite, l'officier américain Harry Murray, afin de traiter la rhétorique insidieuse de l'occupant américain. Murray ntest pas du tout typique de la représentation de l'Américain dans la littérature haïtienne de cette époque, souvent dépeint comme un exploiteur immoral (Dash 53 ; Feldman 37). Murray, décrit par Desroy comme un pacifiste (25) et un «indigénophile,» est gentil, galant, partisan du nationalisme haïtien. Dans le roman, Murray est choisi pour ces qualités comme remplaçant dtun officier ouvertement raciste qui rend les relations déjà délicates entre les occupants et les occupés encore plus tendues après quinze années d'occupation. Il est attiré, comme Seabrook, par les mystères du vaudou, mais il se distingue de celui-ci par sa condamnation de ceux qui rendent exotiques et exploitent la culture haïtienne pour en tirer profit. Pourtant, Murray se révèle bientôt comme aussi malavisé que Seabrook; son libéralisme n'est qu'un simple vernis qui dissimule des convictions profondément enracinées dans son sentiment dtune supériorité culturelle et raciale. Michael Dash écrit que «Desroy, à travers son personnage [MulTay] perçoit le vrai scélérat de la situation haïtienne non pas dans l'officier américain, mais dans l'élite haïtienne.»6 (53) Il remarque aussi que Murray «rejette L'Île magique de Seabrook comme un outrage au peuple haïtien.» 7 (53) Cette interprétation conduit Dash à faire une erreur de lecture du texte. L'élite haïtienne, représentée par le secrétaire de Murray, Frédéric, et son épouse Fernande, sont les démystificateurs du texte de Seabrook. Ce sont eux qui éclairent le naïf Murray. Quand Murray rappelle à Frédéric qu'il avait promis de l'emmener à une cérémonie de vaudou, Frédéric explique à sa femme la raison de la curiosité de Murray. Il dit: «Tu ntignores pas qu'un certain Seabrook a écrit, probablement sur commande, un livre intitulé «L'île magique ,» où nous sommes pris à partie comme d'habitude le font ces aventuriers de la plume, avides d'un succès de scandale.» (111) La discussion qùi s'ensuit est strictement entre mari et femme; Murray est parti depuis longtemps. Les passages que Dash voudrait attribuer à Murray sont tous prononcés par Frédéric. Il dit: Nous subissons le joug de notre ignorance, de nos passions, de nos superstitions, de nos préjugés. Ce sont toutes ces entraves qui paralysent notre évolution et nous livrent pieds et poings liés aux mains de l'étranger qui bénéficie de notre stupide désunion (112). Quand Frédéric emmène enfin Murray à une cérémonie de vaudou, ce dernier découvre que les rituels décrits par Seabrook comme barbares sont à la fois mystiques et fantastiques. C'est-à-dire que les praticiens de ÎÎ "-"

vaudou

perfonnent des rituels de dévotion religieuse que même Murray

aimerait imiter quand ils dansent et chantent pour Damdallah (le dieuserpent). Desroy écrit: «Murray n'était plus l'être à qui la Civilisation avait forgé une âme raffinée et snob. Une envie irrésistible lui venait de se jeter au milieu de cette frénésie.» (131) Le protagoniste bienveillant de Desroy devient le véhicule par lequel l'auteur dévoile la vraie tragédie de l'Occupation: l'invasion culturelle à tous les niveaux -- en d'autres termes, le néo-colonialisme. Murray, en fait, n'épouse pas les idéaux nationalistes d'Haïti, il adopte une attitude pseudolibérale depuis son poste d'autorité, ce qui cache tout simplement une condescendance profondément enracinée envers la culture haïtienne. Dash écrit que Murray «revendique une réévaluation de la culture haïtienne à partir de sa base africaine»8 (53) suivant le mouvement indigéniste. Même une analyse textuelle superficielle des opinions de MUITayà ce sujet démontre son incapacité de saisir les principes de base de l'indigénisme. Au cours d'une conversation avec son secrétaire, Murray interprète mal les idées centrales de Priee-Mars, dans Ainsi parla l'Oncle, en déclarant: «Il faudrait pour votre évolution, affirmer votre personnalité, c'est-à-dire ne jamais abandonner l'idée que vous êtes tous des nègres sans aucune distinction de nuances. Vous n'avez aucune tradition.» (142) Si Murray avait lu plus loin dans la préface qu'il cite, il aurait découvert que Priee-Mars fait une ethnographie détaillée des diverses origines ouest-africaines du peuple haïtien et des aspects de la culture tirés de chacune d'entre elles et syncrétisées sur le sol haïtien. Le volume bien connu de Prince-Mars est essentiellement la contradiction de la perspective de Murray en tant qu'il est l'affinnation que le peuple haïtien n'a pas qu'une seule tradition, mais une multiplicité de traditions qui, prises ensemble, ont résulté dans la création d'une culture distincte. Price- Mars allait bientôt écrire, en contradiction explicite de Murray et des sceptiques américains qu'il représente: «Depuis quelque temps, un grave débat s'est élevé dans notre monde intellectuel sur la culture haïtienne. D'aucuns en nient l'existence ou la mettent en doute.» (Formation Ethnique, 43) Tout comme Desroy, Valcin utilise ses romans pour s'opposer aux porttaits américains de la culture haïtienne comme un bastion de rituels animistes africains diaboliques. Sa cible centrale est aussi Seabrook qui est incarné dans le texte par son alter ego, sous le maigre déguisement de Leabrook. Leabrook figure dans le roman comme une simple affinnation de l'essence superficielle de l'Américain typique en Haïti. Le lecteur fait la connaissance de Leabrook dans un chapitre qui commence par une longue description amère de l'occupant à travers les yeux de l'occupé. Etre américains en Haïti, depuis 1915, c'est déposséder les paysans 23

en établissant le régime du latifundia, c'est se déclarer experts aux appointements de quatre à cinq cents dollars; être américains, c'est rouler en auto avec une vitesse vertigineuse, emprisonner le journaliste, se saoûler, tuer le plus paisible haïtien et trouver quelqu'un pour déclarer que vous êtes «idiots», c'est se promener en pleine paix avec des machines-guns braquées sur de pauvres étudiants en grève; être américains enfin, c'est vivre d'abondance, mourir d'indigestion à côté de l'haïtien dont les tripes se sont rapetissées à foree de privations... . (57) Leabrook est tout cela et plus: il s'imagine poète et il est admis dans les cercles intellectuels de l'élite haïtienne. Il s'accorde avec la description par Valcin de l'Américain qui s'intéresse aux thèmes lui permettant d'exorciser sa débauche. Il n'est pas étonnant que dans l'esprit de Leabrook, le vaudou soit associé de façon inextricable à la vie dissolue qu'il mène. Dans son écriture il glorifie ces «vertus» de l'île: «Pourquoi résisterait-il au désir de chanter le rhum et le clairin de cette petite île noire? d'écrire un livre sur elle ?» (58) Il est clair que l'intention de Valcin est de mettre en question la crédibilité de Seabrook en tant qu'écrivain dans cette caricature opportuniste; Leabrook est sans talent littéraire. De plus, son intérêt pour la culture haïtienne est teintée par ses attitudes racistes et impérialistes. Par exemple, Leabrook, pour qui la joie de la virée provient directement de sa position comme occupant, déclare l'impossibilité d'une révolte haïtienne même face aux révolutions des Cacos car il voit les Haïtiens comme une «horde de sauvages.» (63) Néanmoins, Leabrook daigne confronter cette «sauvagerie>} face à face lorsqu'il demande à être amené à une cérémonie de vaudou. C'est dans cette scène que Valcin dévoile l'hypocrisie de Leabrook alors qu'il cherche des zombies, qui seraient pour lui la confirmation de l'«altérité» de cette culture qu'il exploite pour son propre plaisir. En bon touriste, Leabrook prend des photos pendant que les célébrants dansent, boivent, et rendent hommage à leur loas pétro. TIvoit un petit garçon affligé de tuberculose, et s'excite à l'idée d'avoir finalement rencontré un zombie. Ses guides se moquent de lui, en lui disant: «çé mystère nous servi, nou-minne, par permission Grand Maitre. Maune qui guin Zombi, çé mauvé maune qui bésoin you pou gadé hounfort, ou pou travail nan jadin. Nou pa nan ça, nou-minme... .» (146) Leabrook prend des notes fiévreusement, pour un livre destiné aux «gogos américains» dont il va emplir la tête de visions de zombies qu'il nta jamais vus. A peine quelques pages plus tard, le lecteur va apprendre que Leabrook, comme son modèle réel Seabrook, a gagné des millions de dollars en écrivant au sujet de la mythologie supernaturelle d'Haïti. 24

La description soigneuse de Leabrook comme un parasite anthropologique semble peut-être sévère et hypocrite, mais elle illustre l'effet destructeur du texte de Seabrook sur la psyché haïtienne. Valcin a étayé sa critique de Seabrook en décriant l'existence du culte du vaudou, en s'appuyant sur la mise en place des lois qui, d'après Valcin, rendent de telles pratiques religieuses illégales. (154-155)9 Valcin ne pouvait pas, dans le contexte où elle écrivait, chercher à la fois à démystifier le vaudou et à le louer. Elle choisit alors la démystification, parce que cette alternative amène à son but principal, à démasquer l'hypocrisie des écrivains non-haïtiens qui prétendent connaître Haïti quand ils ne font qu'écrire les projections de leurs propres fantasmes sur un paysage étranger. Pour elle, L'île magique est le produit d'une invasion culturelle et ne peut pas être lu comme une expérience ethnologique, qui en transfonnant l'auteur en l'Autre (c'est-àdire le «sauvage») qu'il méprise, le disculpe de son saccage aveugle. Le malheureux effet secondaire de cette défense littéraire est que la première écrivaine haïtienne est forcée de nier les éléments mêmes de sa culture qui lui donnent sa capacité unique de résistance. Néanmoins, Valcin et Desroy ont toutes les deux attaqué Seabrook, en tant que femmes et écrivains, afin de libérer les femmes haïtiennes du joug néo-colonial que son texte leur imposait. Elles étaient moins préparées, pourtant, à construire une image réaliste de la femme haïtienne, une image qui pourrait se substituer à celle de la mambo/mammy nourricière (et de ses figures lascives dans les illustrations qui accompagnaient le texte), et à fortifier l'idée d'une notion identitaire complexe de la femme haïtienne. Des conflits haïtienne? d'identité: où se trouve et qui est la femme

Dans La blanche négresse, les personnages de Valcin confrontent le dilemme important qui a surgi pendant l'Occupation, l'union inter-raciale -non pas seulement entre «Noirs» et «Blancs» -- mais aussi entre l'occupant et l'occupé. Prise dans le contexte historique qu'elle évoque dans son roman, elle ne raconte pas simplement une histoire de «mélange racial» sur le modèle nonnatif dans la littérature africaine-américaine des années vingt et trente pendant la «Harlem Renaissance» aux États-Unis. Au niveau de l'intrigue, ce roman se distingue des récits écrits aux États-Unis (tels lofa Leroy de Francis Harper ou Passing de Nella Larsen), en ce que la «mulâtre tragique» n'est pas un véhicule de l'affinnation et de la légitimation de la race noire, mais un véhicule de la condamnation de l'hypocrisie américaine.lO L'essence haïtienne est révélée comme étant complexe par rapport à la race, et l'identité est revue plutôt que définie à travers de multiples scènes où des poètes et écrivains indigénistes se mêlent aux 25

personnages fictifs. L'image de la femme haïtienne est au premier plan de la redéfinition culturelle. À la fin, le roman semble poser une question plus grande: Qui est la femme haïtienne? La réponse est donnée en dernier lieu grâce à une lecture allégorique du texte qui suggère que la protagoniste, Laurence, incarne le dualisme racial imposé par l'Occupation, et représente ainsi une hybridité culturelle qui est niée ou négligée. Avec Laurence, Valcin produit un jeu originel sur l'oeuvre d'Oswald Durand «La Choucoune» : le prétendant français est remplacé par un Américain blanc et Laurence (dans le rôle du marabout) fmit par le rejeter en faveur de son autonomie féminine et haïtienne. Au début, Laurence refuse d'épouser son prétendant américain, Robert Watson, parce qu'elle s'est déjà promise à un Haïtien, Guy Vanel, un jeune avocat brillant. Laurence est éventuellement obligée de se marier avec Robert pour sauver les affaires de commerce défaillantes de son père. Watson n'est pas seulement riche; il est aussi superficiel. Pour lui, «le coeur de la femme était un bibelot.» (40) Bien que le lecteur n'ait jamais d'explication complète au sujet de l'intérêt de Robert pour Laurence, la première nuit de leur mariage, il confesse son amour dans des tennes très clairs: Laurence, songez au bonheur d'un malheureux qui préfère troquer sa puissance de maître contre la docilité de l'esclave. Je suis votre esclave, non, moins que cela...votre chose. Je me traîne à vos pieds. Chère Laurence! (109) Ses mots ont l'effet désiré de susciter de la pitié et de la compassion de la part de sa femme. Elle est effectivement séduite par le pouvoir que Robert lui accorde -- ironiquement -- le pouvoir de la subjugation. Le langage s'apparente ici au discours de l'esclavage: involontairement, Robert déclare son adoration pour sa femme dans des tennes raciaux. Ille fait ainsi non pas parce qu'il croit que leurs rôles d'occupant et d'occupé sont vraiment renversés, mais parce qu'il conserve le pouvoir de ses privilèges d'homme blanc et américain, et qu'il perçoit que la femme devant lui est blanche (un fait qui dans la société américaine, signifierait néanmoins, qu'elle n'aurait pas plus de droits civils). Il est donc essentiel, dans cette scène, que Robert se soit placé dans une fausse position d'objet en relation à la subjectivité de Laurence. C'est une inversion trompeuse, et sa mise en action dépend de Robert. Laurence ainsi aveuglée, poursuit son mariage en croyant que sa valeur est plus que passagère; éventuellement, elle cède à la consommation du mariage et elle donne naissance à une fille qu'elle nomme après la mère de Robert tandis que la sienne, une Haïtienne décédée, Anne, des années avant la mort de sa fille, a aussi été prise pour une blanche et que 26

des amis ont emmenée voir un lynchage public aux États-Unis. Dans les premières pages du roman, Anne décrit le lynchage avec cette image troublante et prophétique: «Fou de rage, l'américain [. . .] tira son couteau et lui coupa la langue. Il cessa de parler, puisqu'il n'avait plus de langue, mais il se mit à rire.» (12) Ce passage évoque le pouvoir et le contrôle absolus de l'Américain en même temps qu'il met en images ce pouvoir à travers la langue, outil de communication. Robert, dans son adoration pour sa femme, contrôle même les tennes linguistiques sur lesquels leur relation se base. Le défaut fatal de Laurence est qu'elle ne parvient pas à voir qu'elle n'est qu'un pion sur l'échiquier des jeux de pouvoir de Robert. Même lorsqu'elle donne un nom à sa fille, elle n'est jamais pleinement consciente de l'impact que son héritage aura sur un mariage sur lequel elle n'a aucune prise légale ou sociale. Pour rendre la situation plus compliquée, en même temps que Laurence est rejetée et abandonnée par son mari quand ils découvrent qu'elle a du «sang africain,» lorsqu'elle reçoit une petite fortune de son grand-oncle noir à sa mort, elle risque d'être rejetée aussi par la communauté haïtienne. Bien qu'élitiste, celle-ci s'éloigne des prototypes européens de beauté et d'acceptabilité qu'elle incarne. De manière paradoxale, c'est le rejet de Robert qui secoue Laurence vers une certaine prise de conscience du monde complexe qu'elle habite. Quand son mari la quitte pour la première fois, elle se rend compte qu'elle n'a aucune autonomie dans son mariage. Elle se déclare martyre et admet que sa position est pire que celle d'une esclave (125). Elle reconnaît qu'elle est prise au piège du mariage, dans son rôle de femme et épouse, dans la toile même du mariage. On doit ici se souvenir que la femme haïtienne de n'importe quelle souche raciale n'avait aucune protection légale, pas de suffrage à l'époque de l'Occupation, ses seuls droits lui provenaient de son mari, son «protecteur.» Ainsi Laurence dit: «La loi du mariage? Mais c'est une barbarie. On voit bien qu'elle a été faite par les hommes pour terroriser les femmes, pour faire d'elles d'éternelles mineures. Ne m'en parlez pas, oh ! non.» (125) Elle continue: «Il est temps que le mariage ne fasse plus d'une femme libre, une opprimée...Tenez, moi, grâce à ce mariage je suis une esclave que seul le divorce libérera.» (126) La belle-mère de Laurence l'accuse d'être une féministe, étiquette péjorative en Haïti à l'époque, aussi bien qu'aujourd'hui. Laurence ne peut que répondre: «Les malheurs m'ont émancipée.» (126) Ironiquement, Laurence souhaite être protégée, elle ne croit pas à sa propre force, et se tourne vers la religio'n. Valcin écrit: Elle voudrait avoir quelqu'un qui la protège, qui lui soit dévoué...Elle se tourne encore vers le grand Christ d'argent qu'elle avait imploré naguère dans ses premiers jours d'angoisses, et 27

munnure : «Mon Dieu, protégez Eveline. Si je suis coupable envers Guy, ne punissez que moi...»(205) La protagoniste de Valcin échoue donc dans sa tentative de se donner du pouvoir sur son destin ce qui suggère qu'elle n'est qu'une imitation pâle de la femme haïtienne typique. En fait, Laurence n'est pas présentée comme un prototype de la femme haïtienne. Elle est une énigme, un mystère, comme le passage suivant le suggère: Elle dort. On eût dit une déesse, à la voir ainsi, la tête rejetée en arrière, ornée d'un touffe de jasmins sauvages...Ses deux nattes blondes comme deux rubans jaune-pâle tombent négligemment sur ses épaules nues. Elle dort profondément dans une pose inconsciemment lascive et naturellement séduisante. Un sourire erre sur sa lèvre rose. Tout se tait, c'est la nuit, une nuit ouatée de mystère. (129) De manière inquiétante, les caractéristiques «lascive» et «séduction» sont censées faire allusion à son héritage africain. Plus ironique est le fait que Laurence ne convient pas à l'image de la nouvelle femme haïtienne mise à jour par les poètes de l'époque tel que Lucien Bayer dans son poème «Ignorance» que Valcin cite en entier dans son roman : On ne vous le dit pas que vous êtes exquise Dans toutes les chansons et dans tous les sonnets, On célèbre toujours quelque pâle marquise, Vous êtes excitante, on n'en parle jamais. (66) Laurence, «au naturel,» est excitante quand elle n'est pas consciente de son identité raciale, mais elle reste, à l'état conscient, membre de la classe propriétaire, privilégiée, une «pâle marquise,» la femme blanche honorée. Elle n'est pas obligée d'imiter la société blanche parce qu'elle y est déjà bien installée. Elle n'a pas besoin de se demander si elle ressemble à la Vénus grecque comme l'héroïne effacée de Bayer: Ai-je l'air de Vénus avec ce teint pâli ? Vous vous croyez déjà blonde comme Cybelle, Mais le miroir se tait parce qu'il est poli. (69) L'image parlaite de Laurence est bien celle de Vénus qui émerge de la mer enveloppée de sa splendeur blonde. Elle ne pourrait jamais être 28

chantée comme faisant partie du nouvel ordre qui cherche à rompre avec son héritage franco-éuropéen, afin de chanter l'africanité de la culture haïtienne. Elle n'est pas, et elle n'en a pas la possibilité, la beauté dont Boyer fait l'éloge au derniers vers de son poème: Eh bien! moi, j'ai par trop chanté la femme blanche, Je m'en vais t'ériger -- à charge de revanche -Une statue avec le bronze de ta peau. (67) Le choix de poème de Valcin est significatif pas seulement parce qu'il souligne les insuffisances de Laurence en tant que déesse française ou africaine, .mais aussi parce que son titre signale un des thèmes majeurs du roman, c'est à dire l'ignorance. Au niveau textuel, il expose l'ignorance de Laurence au sujet de son propre héritage, ignorance aggravée par le contexte social dans lequel elle est élevée et vit. Mais le poème de Boyer fait référence aussi à l'ignorance intellectuelle de la beauté africaine dans la culture haïtienne; son incorporation dans le texte suggère que Valcin croit que le mouvement idéologique vers la glorification de l'essence africaine résultera dans une dénégation de l'identité hybride ou syncrétique en Haïti. C'est à travers l'interaction de la protagoniste avec Myrtana, la seule femme nationaliste qui s'identifie comme telle dans le roman, qu'un portrait réaliste de la femme haïtienne émerge. L'image définitive de la femme haïtienne offerte par le texte est suggérée par la fusion des deux personnages. Alors qu'elles sont assises ensemble dans les dernières pages du roman, Laurence dit: «J'aime tant ces silences sacrés où l'on parle à l'âme de son âme.» (211) Laurence et Myrtana partagent une âme qui est devenue unifiée à travers les luttes individuelles de l'une à l'intérieur de l'institution du mariage, et la conscience politique de l'Occupation de l'autre. Laurence, quand elle émerge de sa misère personnelle à la fin du roman, commence à peine à comprendre l'impact de l'Occupation; elle déclare d'un air content que les ancêtres révolutionnaires d'Haïti doivent être bien heureux avec ce qu'elle appelle la deuxième indépendance (213), quand elle apprend la [m de l'Occupation. Myrtana la comge tout de suite : Ne comparons pas 1934 à 1804. Deux dates historiques, oui, mais combien différentes, l'une de l'autre. 1804 : proclamation glorieuse de l'Indépendance d'Haïti après des luttes incessantes par des citoyens jaunes et noirs de la petite île opprimée par les Français! 1934, hélas! ; libération... évacuation pacifique d'Haïti, grâce aux besoins de la politique du Président des États-Unis...et, ô ironie!...deuxième Indépendance. (214) 29

Ces mots communiquent de manière réaliste l'amertume des Haïtiens envers le départ des Américains, un départ orchestré selon les besoins des États-Unis, plutôt que de Haïti, dont les ressources économiques et naturelles sont complètement épuisées. Sur un autre plan ces mots offrent au lecteur une lecture allégorique du texte. Laurence, en effet, représente Haïti dans sa fluctuation économique et culturelle pennanente. Ses épreuves conjugales et sa relation avec Robert réfléchissent la relation de dépendance avec l'occupant américain, à qui elle résiste, sans pouvoir s'en libérer toute seule. Haïti n'est pas plus libérée par ses propres actions que les intellectuels débattant de l'identité haïtienne en pleine Occupation dans le roman de Valcin. L'échec de ce dernier à appuyer les actes révolutionnaires qui ne sont évoqués que par Myrtana dans les dernières pages du roman où elle mentionne le nom de Charlemagne Péralte et d'autres chefs tombés dans les révoltes des cacos, révèle les doutes de Valcin sur la capacité du mouvement indigéniste à libérer Haïti de l'hégémonie américaine. Comme l'inertie de Laurence, le mouvement est dépeint comme stagnant, se déroulant dans le confort des salons de la haute société. La conscience raciale que Laurence est forcée de réaliser est le sujet de débats académiques intitulés par exemple «[l]e préjugé de couleur, existet-il en Haïti entre les naturels mêmes du pays ?» (67) et traitent le thème de la «négrophobie nègre.» (72) De telles présentations se terminent par l'affinnation de l'Afrique comme l'aïeule d'Haïti et l'avertissement que «la grandeur d'une nation se mesure à la persistance de ses souvenirs.»(73) Ces souvenirs, pourtant, semblent refuser l'héritage franco-européen ou se substituer à lui en faveur d'un afrocentrisme qui n'est pas épousé dans la vie quotidienne des cercles sociaux élitistes. La réunion racontée par Valcin où l'historien Pradel et les écrivains Aléxis et Priee-Mars sont présents aussi bien que l'amour contrarié de Laurence, Guy Vanel, se termine par l'appréciation impuissante d'une nuit haïtienne: «une nuit rose, hésitante, éperdue, une nuit qui s'avançait et qui s'arrêtait, vaincue et triomphante.» (174) Comme ils regardent tous le soleil couchant, Guy se rappelle les nuits passées avec Laurence. Cette scène, juxtaposée à l'image précédente d'une Laurence endormie, désigne l'incapacité des intellectuels à pénétrer le mystère de la nuit haïtienne -c'est-à-dire le syncrétisme culturel avancé par Price-Mars lui-même dans la théorie de l'indigénisme qui a cédé la place au noirisme (tel qu'il est structuré par Duvalier et Denis) et à la négritude (Césaire et Senghor). La fusion de deux ou plusieurs cultures disparates est affirmée dans le corps trompeur de Laurence, mais encore plus dans le potentiel de son arnalgamation idéologique avec Myrtana -- une fusion qui est laissée in-ésolue à la fin du roman. Desroy, par contre, ne se contente pas d'explorer simplement les 30

tensions raciales mises à jour par l'Occupation; elle montre aussi que les revendications de privilège de classe ou race existent à côté d'une idéologie sexiste envahissante à travers laquelle les femmes haïtiennes sont vues, à l'intérieur de leur propre culture, comme des créatures érotiques, méritant non seulement le mépris, mais aussi des actes d'une violence nondéguisée.II En fait la seule scène violente du roman a lieu quand une femme est aITêtée après que son mari ait été torturé et qu'il ait confessé qu'elle a volé des biens. Le chef de police, un Américain, frappe la femme avec tant de force qu'elle tombe par terre «tenant des deux mains son ventre, tandis que le sang s'échappait d'elle et tombait en flaques.» Mac, le chef de police, réagit sans sympathie lorsqu'il dit «Qu'on l'enlève...si elle crève ce sera une de ces maudites négresses de moins.» (93) La femme de Murray, Arabella, ne voit aucune cruauté dans les actions de Mac, puisqu'elle croit que les Haïtiens sont nés voleurs (94). Murray est épouvanté par la conduite de son concitoyen, mais Desroy le tient pour responsable du destin de la femme. Desroy écrit: «De toute cette scène que Murray venait de raconter, ce qu'il n'avait point vu, ce qu'il ne pouvait pas voir, c'étaient deux petites filles qui se tenaient par la main, toutes endimanchées; leurs jambes décharnées brinquebalaient dans des chaussures trop larges.» (96) Quand la scène se tennine, il est évident que la famille est pauvre et que les parents ont volé de la nourriture pour leurs enfants, le mari torturé blâme sa femme et elle seule reste à payer la position inférieure de la famille. Ses filles, les deux ayant moins de sept ans, restent à consoler leur mère qui n'explique pas ses vols en désignant les enfants. La femme est emmenée de force et les filles sont abandonnées à elles-mêmes. Desroy lamente leur destin: «Pauvres épaves déjà ballottées par la vie; déshéritées, qui ne savaient pas encore ce que c'est d'être orphelin.» (98) On apprend plus tard que la femme n'a pas été seulement brutalement battue, mais aussi jetée, encore vivante, aux chiens de Mac. Pour soulager leur conscience, les Américains décident qu'elle était une espionne Caco, bien qu'en 1934, l'année Caco ait été déjà efficacement désarmée et neutralisée. Il est significatif, certes, que les enfants de la femme soient des filles, car le roman trace le peu de choix que la vie leur offre à part la probabilité de la faim, la pauvreté et une mort précoce. Lamercie, la bonne détestée d'Arabella, est le regard furtif de Desroy sur la vie d'une femme de la classe ouvrière en Haïti, pour qui la seule espérance d'échapper à la pauvreté et à la misère est la servitude. Lamercie, dont le nom réfléchit les venus sous-estimées, est un objet aussi bien que la femme qui est abattue par la police. Arabella, qui n'avait jamais auparavant connu de femme noire, ne veut pas de bonne à cause de sa haine de tout individu d'héritage africain. Quand elle fait la connaissance de Lamercie, elle est étonnée de trouver une femme belle et bien habillée. Elle est décrite dans des termes sexuels qui évoquent La choucou1le12 de Durand: «Une 31

jolie négresse, taille cambrée, seins droits, robe bariolée de fleurs vives.» (30) Il devient bientôt clair que toutes les femmes américaines envient Lamercie. Kitty, la meilleure amie d'Arabella, fait imploser la définition raciste de son amie quand elle lui dit : Tu as un idéal de beauté qui est le type caucasique. Attends d'être familiarisée avec les créoles, et tu me diras si tu n'en trouves pas de très jolies...Regarde le corps de Lamercie. Quelle ligne! Nue, elle tenterait l'artiste le plus difficile. Et cela sans massage, sans sport. Elle est «nature.» (60) La «nature» dont Kitty fait l'éloge est simplement l'attribution d'un érotisme stéréotypique attribué à la femme noire. Cet érotisme est à son tour projeté sur Fernande (la femme de Frédéric), que Kitty épie de la fenêtre d'Arabella. Kitty s'exclame: «Elle est magnifique...Oh ! Arabella, rarement j'ai vu une plus jolie femme, quel galbe. Le mari ne doit pas s'embêter... .» (61) L'appréciation des femmes haïtiennes par Kitty comporte une charge homo-érotique, elle cherche à imiter la femme noire qu'elle trouve si belle quand elle lézarde au soleil, languissant de devenir aussi noire qu'elle. Par contraste, l'objet de tels désirs ardents -- Lamercie et Fernande -- sont les seuls personnages du texte à ne pas éprouver de sentiments de désir en dehors du mariage. A travers ces contrastes entre les femmes dans son texte, Desroy subvertit encore davantage la typologie de la choucoune en suggérant que la femme haïtienne ne trahit pas et ne pourrait pas trahir l'homme haïtien, donc l'identité nationale même. Desroy semble dire que c'est la culture blanche américaine qui crée et enfonce la cale qui maintient les deux sexes à distance. La femme américaine qu'elle décrit assume les attributs des Haïtiennes qu'elle subjugue pour servir ses propres besoins, c'est-à-dire, accéder et posséder l'essence noire calomniée. Ce faisant, pourtan~ elle maintient le pouvoir sur son destin, (comme ses homologues masculins -- Robert dans le roman de Valcin, Seabrook dans sa propre «île magique»), ne perd jamais son identité ni son pouvoir de femme blanche, tandis qu'elle accède à l'autre sans peur d'éprouver une perte personnelle ou culturelle. Ceci n'échappe pas à Lamercie. Elle est fouettée sans merci par Arabella, quand cette dernière la soupçonne d'avoir volé un bijou qui sera retrouvé plus tard. Elle révèle alors à Murray les infidélités de sa femme avec le mari de Kitty. A la fin, l'érotisme lascif qui est attribué d'une manière accablante à la femme haïtienne pendant l'Occupation se révèle comme la caractéristique qui définit les occupants. De manière significative, l'intrigue du roman de Desroy tourne 32

autour de deux choses: non seulement le voyage de MUITayà travers Haïti, mais aussi les perceptions qu'ont les couples centraux les uns des autres quand ils s'observent à distance. Le racisme fondamental d'Arabella n'est jamais vaincu. Murray et Frédéric s'engagent dans des débats intellectuels en adversaires amicaux, mais entre eux, chaque couple essaie de mesurer ses différences raciales et culturelles. Fernande, par exemple, déteste Arabella et toutes les femmes américaines. Elle dit à son mari: «Elles affectent un air : -- toujours cigarette aux lèvres, mine marmoréenne, moue méprisante, l'air trop grande dame pour être de vraies dames.» (39) Son aversion est enracinée dans le racisme qu'elle sent émaner des femmes comme Arabella. Elle dit: «Le préjugé de couleur, c'est l'Américaine qui l'entretient.» (39) Par contraste avec les intellectuels qui peuplent le roman de Valcin, qui pontifient au sujet des questions raciales entre eux, Desroy communique une vision très différente -- à savoir que la société haïtienne est composée de couches qui ne sont pas forcément en désaccord les unes avec les autres. Dans le monde du roman, chaque classe est à un certain degré opprimée par une autre couche plus privilégiée. En haut de la pyramide, on ne trouve pas l'élite mulâtre, mais les colonisateurs blancs, remplacés par les occupants américains. Le résultat de ce chevauchement du préjugé de race américain sur la société haïtienne encourage des divisions raciales. Fernande et Frédéric absorbent cette haine raciale, mais en refusant d'intérioriser leur absence totale de valeur. TIsconjecturent qu'il doit y avoir un côté positif au racisme qu'ils éprouvent, que l'Occupation ne réussira pas puisque les Américains détestent tant Haïti qu'ils n'auront jamais de liens émotionnels avec ce pays qu'ils oppriment (39). Frédéric constate: «ce que nous ne pouvons empêcher, il faut bien le subir.» (42) Le dénouement du roman est occasionné par l'infidélité d'Arabella, qui motive le couple à quitter l'île. Frédéric et Fernande sont au début inquiets au sujet de la perte de leur sécurité financière, mais Fernande est soulagée: «Malgré elle[,] sa haine d'haïtienne jaillissait contre l'Occupant, dont les agissements portaient des êtres jeunes à se subalterniser presque afin de pouvoir vivre.» (207) Par opposition, Murray et sa femme retournent vers les rives américaines, comme des êtres errants, incapables de peser ce qu'ils ont gagné ou perdu. Desroy les dépeint comme des Américains élitistes typiques des années vingt et trente rugissantes, surgis des romans de F. Scott Fitzgerald. Son roman se termine d'ailleurs par une référence intertextuelle à la fin de The Great Gatsby de Fitzgerald. Tandis que la dernière petite lueur verte au bout distant du quai symbolise le gaspillage de nombreuses vies pour les récompenses superficielles de l'argent et d'un mode de vie dissolue dans le roman de Fitzgerald, le symbolisme similaire qu'emploie Desroy à la fin de son roman veut souligner non seulement le gaspillage à travers la décadence, mais aussi l'incapacité des Américains à accepter leurs propres 33

illusions de grandeur. L'auteur écrit: Comme pour un dernier salut, le Phare au loin alluma ses feux. Puis tout disparut. Lentement le paquebot s'enfonça dans l'obscurité que la lueur des premières étoiles n'éclairait pas encore (222). Pour Desroy, le comportement des Américains en Haïti est enr~ciné dans une méconnaissance de soi. Murray et Arabella retournent aux EtatsUnis dans une activation littérale de la ligne finale du roman de Fitzgerald: «Ainsi nous continuons, barques à contre-courant, nés sans cesse dans le passé.» (149) Ces lignes font écho à l'image des deux enfants orphelins laissés à la dérive dans la pauvreté et la violence. Le roman de Desroy suggère que le destin d'Haïti n'est pas amélioré par le simple départ des Américains, puisqu'ils laissent derrière eux l'obscurité de leurs illusions et le legs de leurs étroites convictions raciales. Valcin et Desroy s'exercent aussi à montrer comment leurs personnages de femmes haïtiennes se définissent dans une société où les femmes sont sans voix et victimisées, en reproduisant cette absence de voix dans le texte, au niveau de l'intrigue et de la caractérisation. Valcin explore, certes, l'identité féminine dans des termes purement raciaux, en suggérant que la femme haïtienne ne peut être représentée ni blanche, ni noire, et qu'elle ne peut pas se définir sans être caractérisée soit comme l'une soit comme l'autre. La «blanche négresse» de Valcin a très peu de sens de son identité parce que l'entrée au monde indigéniste lui est refusée aussi bien par les indigénistes que par les Américains. Pour Valcin, donc, la conscience raciale amène la destruction parce qu'elle interdit la traversée des frontières raciales et donc des frontières de classe aussi. Desroy, par contre, prend fait et cause pour la femme de la classe inférieure et cherche à dévoiler les mauvais traitements infligés aux Haïtiens sous l'Occupation. Ici, la race n'est pas aussi centrale que le choc des classes et des sexes. Les femmes de la classe bourgeoise dans l'oeuvre de Desroy apparaissent comme ignorantes et indifférentes envers le sort des femmes appauvries, bien qu'aux yeux des Américains, elles ne soient pas distinguées de leurs homologues plus pauvres. Pour Desroy, l'énlancipation de la femme haïtienne dépend de la cessation de l'influence américaine, et avec elle, de la perturbation des stéréotypes sexistes qui causent leur réification. Les écrivaines haïtiennes depuis 1934 sont obligées de faire face au legs de l'Occupation et des pratiques anti-femme et an ti-féministes du régime Duvalier, marqué non seulement par la censure, mais aussi par une violence sans parallèle dirigée contre toute femme qui cherche à développer un concept identitaire réel de la femlne haYtienne et un pouvoir 34

potentiellement subversif. Cette notion d'identité est demeurée vaguement articulée, en même temps qu'elle est devenue de plus en plus révolutionnaire dans son étendue. Traduit de l'anglais par Catherine Pulling.
1 En traduction de : «does not explicitly emerge in Haitian writing... until the 1930s when censorship was less rigidly enforced.» 2En traduction de : «aggravated color prejudice.»
3 En

traduction de «Americans insisted on segregation and introduced Jim Crow hotels,

restaurants, and clubs in the cities.» 4 En traduction de : «forced the largely mulatto-dominated elite to rethink their identity and to question whether they were imitation Frenchmen or transplanted Africans.» 5 En traduction de : « I notice I have been continuaIly writing «they,» using the timehonored pronoun employed by so many otherwise veracious and candid traveler-authors when describing wild happenings which they feel may be regarded dubiously by sisters and aunts back home. Very well: the truth. I drank like the rest, when the bottles were passed my way. I did willingly all else that Maman Célie told me, and now with good appetite stuffed myself with goat flesh and washed down the meats with more white rum, and dozed, replete and vastly contented, in the bright sunshine. It was for this I had come to Haiti. It concerned me personally. It justified something in my soul. I cared not if I never wrote a book. I merely wondered, without worrying, how soon Maman Célie would take me inside her houmfort.» 6 En traduction de : «Desroy, through her character, sees the true villain of the Haitian situation not as the American officer but as the Haitian elite.» 7 En traduction de : «[Murray] rejects Seabrook's Magic Island as an indignity to Haitians.» 8 En traduction de : « [Murray] argues for a revaluation of Haitian culture around its African base.» 9 En fait, le vaudou n'était pas reconnu pendant la plupart du dix-neuvième siècle. Dessalines, et surtout le roi Christophe voulaient légitimer Haïti devant les pouvoirs européens en déclarant le catholicisme la religion nationale. (Desmangles, 43) ; le vaudou n'était pas condamné de manière active jusqu'en 1940, quand les églises chrétiennes (catholique et protestante) ont entamé une campagne pour abolir la religion (Métraux, 47). 10 Barbara Christian écrit de l'image de la mulâtre dans la littérature africaine-américaine: «la situation critique de la mulâtre a surgi comme matière de lecture pour les blancs ...l'existence de la mulâtre, qui combinait les caractéristiques physiques des deux races, niait leur prétention que les noirs n'étaient pas des êtres humains et en même temps leur permettait de prétendre qu'ils amélioraient la race en la blanchissant.» (3) En traduction de: «the plight of the mulatta arose as reading material for the ears of white folks. . .. the existence of the mulatta, who combined the physical characteristics of both races denied their claim that blacks were not human while allowing them the argument that they were lifting up the race by lightening it.» Il Madeline Gardiner, dans son étude de quatre écrivaines haItiennes, (Desroy ne figure P~\) sur sa liste), prétend que les personnages féminins de Desroy sont trop fri voles et hédonistes pour être représentatives de la femme haïtienne (5). Je soutiens que le ron1an, bien qu'il ne représente pas le personnage d'une femme haïtienne forte. délTIontrepourquoi
les fctnn1cs ne sont pas représentécs de façon exacle dans la littérature haÏlit:IH1c dL l'LUC

période.

35

12 Le

texte de la chanson populaire «La Choucoune»est en partie: «Choucoune, clest un
ses yeux brillent comme des chandelleslElIe a des seins droits...» (Laroche,

marabout: 116).

BIBLIOGRAPHIE Bellegarde-Smith, Patrick. Haiti: The Breached Citadel. Boulder: Westview Press, 1990. «Haitian Social Thought: A Bibliographical Survey.» Inter-American Review of Bibliography. 32 : 3-4 : 330-337. Dash, Michael. «Through the Looking Glass: Haitian-American Relations in the Literature of the Occupation.» Komparatistische Hefte. 9-10 (1984) : 41-56. Dayan, Joan. «Vodun, or the Voice of the Gods.» Raritan. 10:3 (Winter 1991) : 32-57. Desroy, Annie. Lejoug. Port-au-Prince: Imprimerie Modèle, 1934. Feldman, Yvette Tardieu. «Une Romancière Haïtienne Méconnue: Annie Desroy (1893-1948).» Conjonction 124 (August 1974) : 33-57. Gregory, Steven. «Voodoo, Ethnography, and the American Occupation of Haiti: William B. Seabrook's The Magic Island.» Essays in the Honor of Stanley Diamond: The Politics of Culture and Creativity --A CritiqLœ ofCivilization (Vol. 2). Ed. Christine Ward Gailey. Gainsville: University Press of Florida, 1992. Healy, David. Gunboat Diplomacy: The U.S. Navy in Haiti, 1915-1916. Madison : University of Wisconsin Press, 1976. Heinl, Robert D, and Nancy G. Heinl. Written in Blood: The Story of the Haitian People, 1492-1971. Boston: Houghton Mifflin, 1978. Plummer, Brenda Gayle. «The Afro-American Response to the Occupation of Haiti, 1915-1934.» Phylon 43:2 (1982) : 125-143. Seabrook, W.B. The Magic Island. NY:Harcourt, Brace & Co., 1929. Valcin, Virgile (nom de plume de: Cléante Desgraves). La blanche négresse. Port-au-Prince: n.p., 1934.

36

MARIE

(VIEUX) CHAUVET

Marie Chauvet est née à Port-au-Prince, république d'Haïti, d'une mère antillaise des Îles Vierges et d'un père haïtien qui joua à l'époque un ~and rôle dans la politique de son pays. Elle fait ses études à r Annexe de l'Ecole Nonnale d'Institutrices. Elle obtient son brevet élémentaire en 1933. Elle épouse le Docteur Aymon Charlier, puis à la suite de son divorce, elle se remarie avec PielTe Chauvet en 1948. Elle meurt en 1973. NoUITÎedes grands principes égalitaires qui ont marqué des auteurs tels Brun Ricot, Seymour Pradel et Stephen Alexis, Marie Chauvet s'insurge, comme Marie-Thérèse Colimon, contre les abus de tous genres dont sont victimes les femmes, les malheureux, les déshérités et tous les faibles. Déjà, dans sa première oeuvre, La légende des fleurs, une pièce de théâtre qu'elle fait paraître en 1947 sous le pseudonyme de Colibri, Marie Chauvet explore à travers un conte allégorique le rêve de fraternité et de solidarité qui motive son écriture. Elle publie plusieurs romans, tous dominés par la question de l'égalité et de la justice : Fille d'Haïti (1954, Prix de l'Alliance Française), La danse sur le volcan (Plon, 1957), Fond des Nègres (Henri Deschamps, 1960, Prix France-Antilles 1961), et, en 1968, le tryptique Amour, colère et folie, aujourd'hui disparu du catalogue Gallimard (son deuxième mari aurait racheté les stocks à l'éditeur et les aurait fait brûler). À cette liste, il faut ajouter Rapaces, roman posthume publié en 1986 à Port-au-Prince chez Henri Deschamps. Tout au long de sa vie, Marie Chauvet a mené une lutte ouverte contre la misère dans laquelle vît un grand nombre de ses compatriotes. Le vaudou, l'esclavage, le colonialisme (externe et interne) et l'érotisme font d'ailleurs partie de ses thèmes privilégiés. Empreinte d'un idéalisme certain, son oeuvre est toutefois marquée par un existentialisme qui, déployé dans des structures textuelles de plus en plus complexes, lui donne une voix politique puissante. Si Fille d'Hai"tiévoquait en anière-plan un mouvement 37

révolutionnaire pouvant préfigurer ce qui allait se passer après l'avènement au pouvoir de François Duvalier, Amour, colère et folie va plus loin et trouve son unité dans la mise en place textuelle d'un nouveau pouvoir noir.

38

ANGOISSE,

CORPS ET POUVOIR DANS AMOUR MARIE CHA UVET des Lettres, Programmes Fédérale du Rio Grande

DE

Institut Université

Michel Peterson d'Études Supérieures do Sul, Porto Alegre, Brésil

Cycle de la béance et du vertjge. Nous frôlons le danger des gouffres. Frankétienne, Ultravocal.

La plupart des études consacrées à des romans haïtiens insistent d'entrée de jeu sur le fait qu'ils appartiennent à la catégorie du roman engagé. Qu'elle se soit penchée sur Stella d'Émeric Bergeaud (1859), sur Amour, colère et folie de Marie Chauvet (1968) ou sur Mère-Solitude d'Émile Ollivier (1983), la critique a par exemple souligné avec raison la violence des combats fonnels ou implicites que livrent les héros-martyres aux innombrables figures de l'oppression et de l'aliénation. L'engagement a ainsi comme corollaire la dénonciation des atrocités qui ont marqué l'histoire économique, politique, sociale, culturelle et religieuse de la première République noire des Amériques. C'est pourquoi J'actualisation syntagmatique des valeurs défendues par des auteurs aussi différents que Demesvar Delorme, Justin Lhérisson, Léon Laleau, Jacques Roumain, Jacques Stephen Alexis, René Despestre, Magloire Saint-Aude, JeanClaude Charles, Roger Dorsinville ou Paulette Poujol-Oriol génère toujours une disjonction tragique entre le vouloir-être et le vouloir-faire des personnages. Ulrich Fleischmann a en effet montré qu'il est impossible de comprendre les enjeux de la pensée et de la littérature haïtiennes sans prendre en considération le décalage fondamental entre le quotidien et l'idéaJ ou entre la réalité et sa perception. Untel constat ne permet toutefois ni d'affinner que l'objectif de la littérature haïtienne est de «corriger» la réalité ni, en s'appuyant sur la fausse distinction entre réalité et fiction, de rester en dehors de l'oeuvre afin, une fois celle-ci interprétée, de la réinsérer avec son auteur dans le contexte social.l En oubliant que c'est à travers le langage que sont distribuées, au niveau de surface comme au niveau profond, les modélisations qui constituent le texte, la sociocritique de Fleischmann se condamne d'elle-même à rater le rapport entre l'esthétique et le politique qui 39

gît au coeur de la création romanesque moderne en général, et du roman haitien en particulier. Lorsque Frankétienne fait de son roman Dézafi un lieu de récupération de mots et d'expressions qui risquent de disparaître, il en fait un espace langagier dans lequel sont matériellement articulées2 à même la mémoire et l'histoire, les fonctions et les structures de sa société. On doit donc - si l'on veut enfin indiquer les voies par lesquelles les récits et les discours des romans haïtiens affrontent le monde et explorent différents schèmes du social-/historiqpe - abandonner, comme le demandait récemment Gérard Etienne, les réflexes sociologique et historique que conservent encore malheureusement plusieurs critiques de la littérature haïtienne. Seule une sociocritique qui dialectiserait à travers les processus de médiation que sont la vision du monde propre à chaque auteur l'autonomie du texte et son sens social peut expliquer la polysémie croissante du roman haïtien de ses origines à nos jours. Pour le moment, mon intention n'est cependant pas de m'atteler à cette tâche qu'il faudra bien entreprendre un jour. Plus modestement, je propose ici une lecture du premier ,volet du tryptique romanesque Amour, colère et folie de Marie Chauvet, lecture qui me permettra d'explorer des rapports de force qui, s'ils engagent l'ensemble des personnages, passent d'abord et avant tout par le corps de la narratrice Claire Clamont. Loin d'exclure le caractère foncièrement engagé de l'oeuvre de Chauvet, je compte montrer que l'éthique de l'auteure-narratrice est liée à une conception de l'histoire haïtienne qui fait du vivre-ensemble une fonne de déjection: «La société, note Claire, ne mérite pas qu'on lui sacrifie un étron.»4 La brutalité de cette charge scatologique aide à mesurer la force nécessaire pour se dégager de la peur qui étouffe la population de la ville et qui précipite la confrérie des jeunes poètes de Folie dans un délire de persécution. En interprétant l'univers haïtien comme un lieu de manifestation des puissances de l'enfer, plusieurs personnages masculins actualisent la folie collective qui s'est en fait emparée de la ville entièrement dominée par les militaires. La théâtralisation de la paranoïa constitue ainsi une stratégie textuelle permettant de dégager les moyens par lesquels la monopolisation de la violence par l'État (sous la figure du commandant Céladu), l'occupation américaine, le néo-colonialisme chrétien (représenté par le Père Paul) ou les superstitions vaudoues sont combattus. Déjà, dans Amour, Claire prend le relais de son père qui rêve de devenir chef de l'État haïtien afin d'expulser les Français, les Allemands, les Américains et les Syriens qui ruinent le pays en exploitant les ressources naturelles (le café et le bois) et en réinvestissant les revenus dégagés dans leur pays d'origine. Mais sa résistance se situe sur d'autres plans. En surinvestissant son corps dans un amour impossible avec son beau-frère, Jean Luze, un Français qui travaille pour l'exploiteur M. Long, elle diffracte les valeurs qui fondent les 40

préjugés de caste et de couleur et les relativise à l'intérieur de sa propre recherche existentielle, laquelle consiste à affmner sa subjectivité par la transcendance: «J'aspire, écrit-elle, à une sorte de félicité par le dépassement.» (87) Si Claire fonnule son aspiration ultime par écrit, c'est parce que son projet l'amène à découvrir en elle des dons insoupçonnés: «Je crois pouvoir écrire. Je crois pouvoir penser. Je suis devenue arrogante. J'ai pris conscience de moi.» (10) Cette constatation explique pourquoi elle rédige un journal autobiographique dans lequel elle raconte non seulement les malheurs de sa ville et de son pays, mais également les siens propres, ceux de sa famille et surtout, l'histoire de son clivage, de ses passions, de ses déchirements et de son écriture. C'est donc à travers un journal d'«analyse>} que Claire se construit elle-même, qu'elle découvre le mystère et la fatalité. Maximilien Laroche écrit: «Le journal, l'autobiographie qu'elle rédige est à la fois la réalisation d'un texte et la réalisation de ses désirs. Son être, en un certain sens, est aussi virtuel que le texte qu'elle se propose d'écrire.»5 Claire assume son incomplétude et son devenir à travers une écriture qui assouvit sa vengeance, exprime ses frustrations et soumet ses désirs à des déplacements fictifs. Vieille fille élevée selon les préjugés de caste et de couleur de sa petite ville de province, Jérémie, Claire met en scène son immense désespoir. Elle se décrit elle-même comme lucide, dangereuse, avare et jalouse. Même son honnêteté (fille d'aristocrate devenue à la fois domestique et maîtresse du mari de sa soeur, elle est néanmoins antiesclavagiste) n'est, précise-t-elle, qu'un moyen d'exorciser la peur et la passion morbides qui l'étreignent. Se sentant diminuée par la couleur noire de sa peau, elle envie la blancheur de ses deux soeurs, Annette et Félicia. Cet avantage est toutefois fragile puisqu'aux yeux de Claire, Félicia est «trop blanche, trop tiède, trop blonde et mesurée>}(18) et qu'Annette, en plus de travailler pour un Syrien, est nymphomane. Le conflit latent entre les trois soeurs, exposé dans le journal, rend cependant manifeste non seulement la terreur dans laquelle vit la petite ville, mais aussi, et surtout, le caractère en quelque sorte ontogénétique de l'iniquité: La misère, l'injustice sociale, toutes les injustices au monde, et elles sont innombrables, ne disparaîtront qu'avec l'espèce humaine. On soulage des centaines de souffrances pour en voir éclore des millions d'autres. Peine perdue. Et puis, il y a la faim du corps et celle de l'âme; celle de l'intelligence et celle des sens. Toutes les souffrances se valent. L'homme, pour se défendre, a cultivé sa méchanceté. (14)

41