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ETHNOLOGIE D'UN BIDONVILLE DE LIMA

De
144 pages
Durant les années 80, de grandes quantités de migrants principalement des indiens des Andes du Sud, vinrent s'installer à Lima, capitale du Pérou pour constituer une épaisse ceinture de bidonvilles (barriadas) autour de la ville. " Tupac Amaru ", une barriada récente de 1520 habitants nous est ici présentée et analysée dans son fonctionnement social, et économique quotidien.
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ETHNOLOGIE D'UN BIDONVILLE DE LIMA

Le petit peuple de Tupac Amaru

Collection Recherches et Documents -Amériques latines dirigée par Denis Rolland, Pierre Ragon Joëlle Chassin et Ide/ette Muzart Fonseca dos Santos

Dernières parutions

CENTRE D'ETUDES SUR LE BRESIL, Matériaux pour une histoire culturelle du Brésil, 1999. RIBARD Franck, Le carnaval noir de Bahia, 1999. ZAP A TA Monica, L 'œuvre romanesque de Manuel Puig, 1999. ROJAS Paz B., ESPINOZA Victor C., URQUIETA Julia O., SOTO Heman H. Pinochet face à la justice espagnole, 1999. CHEVS, Enfants de la guerre civile espagnole, 1999. GRESLE-POULIGNY Dominique, Un plan pour Mexico-Tenochtitlan, 1999. ROLLAND Denis, Mémoire et imaginaire de la France en Amérique latine, 1999. BOSI Alfredo, Culture Brésilienne: une dialectique de la colonisation, 2000. ROUX Jean-Claude, Les Orients de la Bolivie, 2000. CHARIER Alain, Le mouvement noir au Venezuela, 2000 BENOIT Sébastien, Henri Anatole Coudreau (1855-1899),2000. ZAVALA José Manuel, Les Indiens Mapuche du Chili, dynamiques interethniques et stratégies de résistance, XVIIIe siècle, 2000.

Christophe MARTIN

ETHNOLOGIE

D'UN BIDONVILLE DE LIMA
Le petit peuple de Tupac Amaru

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y IK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9696-2

SOMMAIRE
INTRODUCTION REMERCIEMENTS ... . 7 17 18 27 42 51 60 70 84 90 95 102 113 116 120 128

Méthode d'enquête... ... .. ... ... ... ...... .. ... Les figures de Tupac Amaro................................. La condition de migrant .....................
La condition de pionnier Q'Invasion). .. . . . . . . ... . .. . . . . . ..n L'architecture intérieure des maisons........................ L'absence des services publics . ... ... ... ... ....
Les travaux Sortir à Lima. communautaires... ........ .. . . .. . .. .. . . . . . . . . . . . .. . .. .. . '" La religion.. . .. . . .. . . . .. . . . . . . . .. . .. . .. . .. . .. . . .. . . . .. . . . . . . . .. . Les institutions. . . .. . . . . .. . .. . . . . .. . . . . .. . . .. .. . . . . .. . . . . . .. . . . . .. . . . .. . . . . .. . .. . . .. . . . . . . . . . . . . . .. . ..

Le collège... ... ... ... . ... ... .. . .... La base militaire Micaela Bastidas... .. .. ... .. ... .. ..
Le commerce informel, les ambulantes

.........
....

CONCLUSION

Introduction
Ces deux dernières décennies, des flots apparemment interminables de migrants venus de provinces ont grossi les bidonvilles (nous dirons « bamadas ») de Lima. La grande pauvreté gagnait encore un peu plus la ville, dont l'apparence est encore aujourd'hui celle d'un gigantesque espace parsemé de tas de sable et de briques, un peu comme si la ville entière était livrée à un architecte fou qui ne finira jamais sa construction. Le voyageur qui entre ici pour la première fois pourra imaginer aussi qu'il arrive sur un sol dévasté par un furieux cataclysme. La capitale péruvienne d'aujourd'hui ressemble à un champ de ruines et de décombres. Les migrants débarquaient souvent sans bagages, à pied, en bus ou en train. Tout habillés de rêves, ils venaient là pour donner vie à leur in1a.gination d'une vie plus sinlple, colorée d'inuges idéales, et d'une vie moins rude. Les villes et les villages des Andes étaient l'aire d'origine de la plus grande partie d'entre eux. Plus rares étaient ceux qui arrivaient des autres régions côtières et d'Amazonie. La télévision, la publicité, et les histoires contées par ceu..'{qui revenaient d'un séjour dans la capitale (des commerçants, des étudiants.. .), avaient transformé Lima en paradis et en richesse infinie. L'imaginaire remisait tous les prétendus mau..x des provinces et des villes des Andes. Comme les papillons attirés par une lumière blafarde et prometteuse à la fois, on n'hésite pas et on s'éloigne du chômage, de la famine, de la violence terroriste. Les migrants arrivés

en 1990 à Tupac Amaro, hamada du nord-est de Lima qui sera le cadre de référence de cet ouvrage, avaient tous dans la tête ces projets enchanteurs du miem:-vivre et du mieux-être. Arrivé à bon port, le migrant rejoint la plupart du temps un compatriote, un parent qui, entreprenant, s'est déjà installé dans la capitale. On vit un temps à ses côtés, on travaille avec lui. Dans ce cas, le migrant vit à Lima, et parfois pendant quelques années, avant d'avoir un logement bien à lui, autonome. A Tupac Amaro, plus des trois quarts des pobladores(habitants) étaient liméniens depuis plus de deux ans avant 1990. D'autres migrants font le voyage sans avoir, dans la capitale, de point de rencontre possible avec des proches, avec ceux qui, de près ou de loin, partagent la même histoire, la même origine qu'em. Puis un jour le migrant s'associe à l'invasion d'un terrain qui servira de heu de vie à une bamada. Les terrains choisis sont tous situés aux conftns de la ville existante. Une large ceinture de la ville est aujourd'hui une gigantesque bamada. Un peu comme si la ville voulait à tout pri.x le rejeter, le bidonville est éloigné le plus possible du regard des hommes pohtiques et de celui, juge et délateur, du touriste. Tupac Amaro, par exemple, se trouve presque comme caché dans les jupes de montagnes de pierres, à un bon kilomètre de la route principale. La stratégie d'invasion est illégale, elle est à la marge des lois et des obligations sociales des personnes. La grande fréquence des invasions, au moins avant les années 90, comme le grand nombre de personnes concernées, obligeaient les autorités nationales et municipales à tolérer la création des bamadas. Pour des raisons politiques et en raison du poids social des migrants, elles les soutenaient en validant leur existence, en les insérant aux progranunes d'infrastructures (créations d'écoles, de collèges. ..). La plupart des bamadas de Lima se trouvent sur les pentes des cerrosqui entourent Lima. La topographie de ces collines de pierres et de terre est étrange, leur couleur est inquiétante; elles ressemblent au sol d'une lune sur laquelle l'homme ne viendra jamais. Accrochées ça et là sur les pentes, les maisonnettes sont de matériau composite: planches ou plaques de bois, tubes de métal, morcea1LX de carton, tout est récupéré dans les poubelles de la ville moderne. Plus rarement, des murs de briques orange cimentées ensemble, disent

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que, dans des f.unilles plus «aisées », on peut investir dans les constructions. On dirait bien qu'elles vont tomber, car seul un invisible fil venu des étoiles et de la lune semble les maintenir là-haut. Le bidonville est une sorte de no man's land qui échappe à la marche du monde, du monde de ceux qui n'ont qu'à regarder se dérouler l'histoire devant eux sans avoir à la fabriquer de leurs mains. Les pobladores, eux, fabriquent leur existence, leur vie, leur être. Ici, sans doute plus que dans tout autre espace, les vies sont écrasées de misère, toujours chaotiques et difficiles, souvent pénibles. La bamada est la grotte originelle des temps préhistoriques: elle est un refuge, qui abrite et qui rassure. Les pobladoress'y rassemblent pour exister, s'aident et se parlent. Tupac Amaro est un temer où il fait chaud, 1520 êtres sont là, mêlent leurs corps et leurs pensées. La petitesse serre les êtres les uns contre les autres. Nul besoin de parler fort: les paroles sont souvent chuchotées, dites un peu comme un secret. Un seul espace qui est le centre de la maison: comme dans les maisons Indiennes, les malocas de l'Amazonie. La « maison commune », pièce où l'on vit aux côtés des autres, où l'on fait tout, où l'on dit tout, où l'on partage tout. L'igloo, le tipi, la grotte. En bref, un univers en cercle, confiné, centré sur lui-même. Tupac Amaro n'en est pas pour autant un monde clos. Les pobladoressortent à Lima, voyagent parfois, et reçoivent. Les pobladore.s se rendent visite entre eux, échangent des savoir-faire, des savoir-dire, des savoir-être. Les nombreux échanges locaux ont, nous le dirons plus loin, un contenu d'une infinie richesse qui est la marque d'une vision panoramique du monde des hommes: on y parle de sport, de politique, de musique et d'histoire. On peut parler de « stratégies» de survivance car il y a quelque chose comme une volonté de vivre mieux, de permettre à ses enfants de penser l'avenir, une volonté de dépasser la simple subsistance. Les bamadas sont des lieux où on lutte pour une vie meilleure. On y forge en secret un idéal et là aussi, tout là-haut sur la crête des cems, on fabrique des rêves. Un peu cOlrune l'ethnographe classique dit les mythes que les tribus lui racontent, il me faudra lire les rêves des simples gens des bamadas. Les bamadas sont un lieu d'innovation pour le Pérou. En elles, elles portent le mouvement, et une sorte de souffle de viequiva

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l'emmetler vers l'avenir. D'ailleurs, les bamadas des grandes villes péruviennes, dont Lima, ont très souvent le nom d'un « révolutionnaire» Indien ou d'un combattant (souvent politique) des causes populaires. Ces noms sont des synonymes des hommes et des idées qui progressent. Quelques exemples sont Micaela Bastidas, Tupac Amaro, Pedro Vilka Apaza, Jose Carlos Mariategui, Victor fulul Haya de la Torre. Et quelques autres... La stratégie de survivance la plus courante et la plus facile à mettre en place pour les pobladom est l'activité commerciale informelle, notamment le commerce ambulant. En 1992, huit habitants de Tupac Amaro sur dix vivaient de l'activité de «vetldeur de rue}) (amlntlante). Tous exerçaient leur activité en dehors de la borriado,dans les districts limitrophes d'Ate (Santa Anita par exemple) ou même plus loin (centre de Lima, Miraflores. ..). Les commerces proposaient la plupart du temps des articles achetés en moyenne quantité à très bas prix et revendus au détail « de la main à la main », dans la rue. Aujourd'hui, la pratique commerciale informelle est interdite dans tous les quartiers de la ville et les autorités municipales, appuyées en cela par un arsenal législatif national, essaient de l'éradiquer en metlant de violentes actions de répression. Un simple regard sur les rues de Lima montre à quel point la ville peine à se débarrasser des ambulantes. L'éviction semble difficile, voire impossible. Les ombulante.r, u moins ceux d'il y a a peu de temps à Tupac Amaru, ne peuvent cesser leur activité commerciale, parce qu'elle est la condition même de la survie quotidienne des familles. « Nettoyer» la ville des t/111bulantes...c'est verbe que l'on emploie un ici. Un peu comme on parle d'une verrue retirée sur la peau lisse et saine d'un beau visage, un peu comme le nettoyage quotidien des ordures ménagères. Les ambulantesdérangent; le rappel à chaque coin de rue de leur existence, par le simple constat du regard, inquiète le péruvien sur l'avenir de son pays et, surtout, souligne une pauvreté galopante que l'on veut cacher, à tout prix. A la fin des années 80, les ambulantes à Lima étaient à peu près 100.000. Entre 1990 et 1996, la quasi totalité de ces commerçants ont perdu, avec l'interdiction du commerce en question, leur seule et unique source de revenus et de subsistance. Les plus « riches» d'entre eux se sont adaptés au commerce formel, c'est-à-dire déclaré à l'état. D'autres assurent d'autres travaux, parfois plus précaires et difficiles.

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Enfin, certains prennent le risque de braver les interdits et sont toujours all/brt/alltes. ous analyserons plus en détailles conséquences N de l'éviction des all/bl/la'ltessur les conditions de vie des familles des pob/adoresde Tupac Amaro. Les enfants des familles des bamadas sont, pour leurs parents, une force de travail indispensable à la survivance et/ ou la subsistance de la famille. Ils sont un double enjeu économique: leur existence suppose qu'ils soient intégrés au.x stratégies de sur-vie et de sub-vie pensées par les adultes de la communauté. Ils sont aussi une source essentielle et importante (voire la seule et unique source) du revenu familial. Pour en mesurer le poids réel, il nous faudra qualifier et quantifier le travail des enfants. L'enquête en sera la grammaire. Le problème de la démarche des sotiologues sur l'économie des bamadas est qu'elle passe à côté de la vie des hommes. La démarche sotiologique se fabrique une rigueur d'opérette avec des formulations mathématiques. Dans cette optique, les bamadas sont immédiatement un chiffre avant d'être un endroit pour vivre. Les « péruanistes » n'échappent pas aux modes intellectuelles en vigueur et Driant, Déler, appréhendent par exemple les migrations de la sierra vers Lima en dressant un inventaire réfrigérant et imbuvable des motivations des migrants. La question humaine et personnelle s'en trouve élin1inée. Le résultat est un cadavre froid, sans vie. Sociologues et travailleurs sociaux vont main dans la main dans les bamadas. Ce sont eu.x qui oublient les hommes. Ils sont, sans le vouloir vraiment, les complices de ceux qui ne comprennent rien. Ils remplissent les tiroirs de la tribu tentaculaire des Pouvoirs publics. Ils donnent à du chiffre et à d'absurdes commentaires commentés l'allure d'une insipide et vaine bouillie pour chat. Une des richesses de la démarche ethnologique est de pouvoir s'emparer d'un tel sujet. La démarche ethnologique, dans le cadre d'une socio-histoire des bamadas de Lima, place l'homme, l'individu, armé de son quotidien, au centre de toute perspective. Dès 1984, le Concejo Provincial de Lima a mis en place le programme « Verre de lait». Il s'agissait de donner un verre de lait quotidien aux enfants de moins de six ans, aux femmes enceintes, et à celles qui allaitent un nourrisson. Chaque autorité municipale de district recevait une quantité certaine (?) de lait en poudre, la diffusait, en organisait la distribution, aidée par des Comités locaux qui se

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chargeaient de tout. Certains districts, plus riches que d'autres, complétaient le lait avec de l'avoine, un pain dans certains cas. H est intéressant (et tout ce travail reste à faire) de mesurer l'impact de ces organisations sur la femme populaire. Les cantines et les comités de verre de lait sont un espace qui groupe les femmes, permet le partage des problèmes et de conception d'alternatives, tout en offrant alL" femmes une certaine reconnaissance sociale et une certaine reconnaissance du groupe, de la communauté. Le simple fait qu'une activité individuelle comme la préparation des aliments se collectivise intéresse également la valorisation du travail domestique et de l'espace dans lequel se trouve habituellement la femme. Néanmoins, il n'y a aucun signe qui montre comment cette expérience trouve sa place dans la définition des rôles dans la famille même. Ce sont principalement les femmes qui participent à ces organisations, parce que ce sont elles qui assument le rôle de reproduction et d'entretien de la force de travail de leur groupe familial. Ces organisations sont une expérience notamment sociaéducative importante pour les femmes; à travers elles, elles apprennent à établir des liens de solidarité et des pratiques de participation populaire, qui deviennent le fondement d'un questionnement plus global de leurs conditions de vie d'aujourd'hui et de la société en général. Sur les migrants de la sierra qui débarquent à Lin1a sans rien savoir de la vie « moderne» de l'énornle ville, une question importante reste à poser et à creuser: quel est l'impact des rutilantes publicités pour les «artefactos », techniques en particulier (téléviseurs, systèmes vidéos, électro-ménager, voitures...) ? Dans le même ordre d'idées, on pourrait tenter de mesurer l'impact des enseignes lunlineuses et des publicités pour les produits alimentaires sur les conduites alimentaires des mêmes migrants. Les impacts en question existent certainement et sont sans nul doute très forts. La forte consommation télévisuelle au Pérou, réelle dans les bamadas, en est un simple indicateur. Sur le site de Tupac Amaro, dépourvu d'électricité, il y a une dizaine de téléviseurs. On les équipe de batteries. H y a ici même un atelier de réparation, qui établit des systèmes de connexion à la batterie d'alimentation. Dans la bamada, le téléviseur est un vecteur de socialité: on regarde la

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télévision en groupe, notamment les matchs de football. Les possesseurs de téléviseurs invitent des voisins, des amis le temps d'un match. Telenovelas, talkshows) deviennent aussi le support de la commensalité. Ces hôtes sont le centre vers lequel convergent les regards. Pendant un temps, ils deviennent les maîtres du jeu, c'est-àdire les maîtres du temps. Un peu comme une rumeur de fm de siècle, la pauvreté au Pérou continue sa tragique progression, rapide et silencieuse. La population active augment et, en conséquence, on cherche plus d'emplois qu'il n'yen a. La classe moyenne s'appauvrit de jour en jour. Le Pérou est un pays où le bien-être économique n'existe que pour une poignée de gens. On y perçoit un mal-être de classe qui atteint des horizons très lointains. Le chômage est un mal endémique qui touche de plein fouet les classes moyennes. Ce n'est pas seulement une nourriture pour les statisticiens: les conditions de vie des simples gens, chaque jour plus difficiles, les revenus appauvris des familles, le problème de la sécurité sociale sont une expression du mal en question. Là aussi, dans cette société capitaliste à économie de marché, le chômeur, le « sans feu ni lieu », l'indigent, le mendiant, est suspect d'être ce qu'il est, à tel point qu'on le montre du doigt. Parfois sans le vouloir vraiment, souvent sciemment, ses proches, ses relations humaines et/ou sociales, vont l'humilier chaque jour et à chaque instant. A Tupac Amaru aussi on juge la qualité des personnes, des autres pobladores,à l'aune de la valeur du travail. L'adversité qui oblige tous les pobladoresà concevoir des stratégies de sub-vie pour survivre tisse et fortifie des relations de solidarité. C'est d'ailleurs la condition même de migrant ou de résident de bamada (c'est-à-dire d'ancien migrant) qui définit et soude des liens de confiance, d'amitié, de solidarité. Les travaux communautaires (eau, égouts, électricité) tissent et fortifient également les relations de solidarité en question. La musique, la danse, la fête, sont des vecteurs de socialité, des supports possibles, habituels, de ces relations de solidarité. Le moment de l'installation dans la bamada, c'est-à-dire le temps de la construction et de l'aménagement des maisons est l'époque des travaux communautaires. La construction fomente le « donner la

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main » à l'intérieur même de la famille nucléaire mais aussi, presque systématiquement, dans la barriadatout entière, « entre vecinos ». Ce « donner la main », cette solidarité est un travail collectif d'intérêt général, une sorte de tâche communautaire. Encore une fois, on voit un point commun entre la bamada et la communauté indienne. Mais il V a une différence de taille: la tâche communautaire est régulière dans le temps, elle est annuelle. Dans le cas des tâches collectives dans les bamadas, le « besoin» en travaux (adduction d'eau, d'électricité, d'égouts, travaux de voirie (rues, trottoirs...) ou plus généralement la construction occasionnelle des maisons proprement dites et des équipements sociaux) fixe la régularité. Enthousiasme, orgueil de construire une maison, un village, quelque chose de nouveau, une sorte de Terre Promise, de Jérusalem nouvelle ou, beaucoup plus simplement un endroit bien à soi pour exister enfm et espérer vivre mieux, donne au moment de la construction un air de fête, une joie indescriptible de conquérir quelque chose. Souvent, le discours des pobladores sur le monde politique et sa gestion des problèmes des bamadas reprend une formulation bien connue de la sociologie politique (pas seulement au Pérou, on la retrouve également en France ou ailleurs dans les discours, mais aussi dans la presse, comme ici au Pérou) : il s'agit du «ils », pronoms impersonnels qui désignent « el gobiemo », sorte d'entité monstrueuse, fantômatique, qui dirige et impose on ne sait trop quoi, on ne sait trop comment. Ce pouvoir aux contours inconnus, jugé très lointain des problèmes des bamadas, a quelque chose de la théorie du pouvoir de Franz Kafka, de son « château ». Dans les discours en question, on emploie également le «on », autre pronom impersonnel, dont le vague interpelle un autre en mal d'identification, trop mal connu pour posséder un nom familier. Le « on » représente le « nous », nous autres, les pobladores. L'installation loin de la sierra natale ouvre le monde, élargit le champ de vision. Partir vers Lima, c'est aussi laisser derrière soi un horizon petit, moins vaste, une perspective « localiste » sur les choses et sur le monde. Le voyage en tant que tel, c'est-à-dire le déplacement au sens matériel du terme, participe certainement à cette ouverture (il faudrait le mesurer, en essayant de qualifier le voyage, de décrypter ses 14