//img.uscri.be/pth/29c9198d78c04ef46d55da82caa1503ee494dbd9
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 12,60 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

EXCELLENCE SCOLAIRE : UNE AFFAIRE DE FAMILLE

De
210 pages
Il s'agit de percer le secret de fabrication des représentants les plus emblématiques de l'excellence scolaire à la française : Les élèves scientifiques de l'École Normale Supérieure de la rue d'Ulm. L'analyse des récits des normaliens et de leurs parents permet d'entrevoir, selon les types d'héritages familiaux, l'intensité et les formes variées du travail nécessaire pour produire un normalien ou une normalienne.
Voir plus Voir moins

Michèle FERRAND FrançoüeI~ERT Catherine MARRY

L'EXCELLENCE SCOLAIRE : UNE AFFAIRE DE FAMILLE

Le cas des normaliennes et normaliens scientifiques

Préface de Christian BAUDELOT

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Collectiolz Bibliothèqlle de l'Éd,lcatioll dirigée par Sl1zaïnLaacher
Si l'Institution scolaire est au centre de débats scientifiques, philosophiques et politiques sans cesse renouvelés, c'est parce qu'elle a, peut-être plus que toute autre institution, partie liée avec l'avenir de la société. Du même coup, toutes les questions posées à son sujet deviennent des questions vitales, et concernent aussi bien l'éducation, que les dispositions culturelles, la formation, l'emploi. Aussi, les nombreuses transformations qui touchent aujourd'hui aux fondements et aux finalités du système scolaire ne laissent indifférent aucun groupe social. La collection" Bibliothèque de l'éducation" veut à sa manière contribuer à une connaissance plus grande de ces transformations en accordant un intérêt tout particulier aux textes fondés sur des enquêtes effectuées en France et ailleurs. L'analyse des pratiques scolaires des agents, des groupes au sein de l'école (de la maternelle à l'enseignement supérieur), y côtoiera celle des modes de fonctionnement de l'institution et de ses relations avec les autres champs du monde social (politique, économique, culturel, intellectuel).

Dernières parutions
Paul BOUFFARTIGUE, De l'école au monde du travail. La socialisation professionnelle des jeunes ingénieurs et techniciens, 1994. Claude DIEBOLT, Education et croissance économique. Le cas de l'Allemagne aux XIXème et XXème siècles, 1995. Jean LEZIART, Le métier de lycéen et d'étudiant, Rapport aux savoirs et réussite scolaire, 1996. Pierre ERNY, Expériences deformation parentale etfamiliale, 1996. Claude CARPENTIER, Histoire du certificat d'études primaires, 1996. O. LESCALET et M. de LEONARDIS, Séparation des sexes et compétences, 1996. Grazia Scarfo GHELLAB, La Transformation du système d'enseignement italien: la diffusion des business schools, 1997. Georges OLTRA, Une éducation qui tient parole, 1998. M. FERRAND, F. IMBERT, C. MARRY, L'excellence scolaire: une affaire defamille, 1999.

Cette enquête n'a pu être réalisée qu'avec l'appui très compréhensif des responsables de l'ENS: Directeur, sousdirecteurs, caïmans, que nous remercions ici de nous avoir ouvert les portes de l'ENS. Le soutien d'anciens normaliens et d'anciennes sévriennes nous a été précieux: il nous a aidées à saisir les enjeux et les subtilités des concours et des cursus scolaires. L'exploitation statistique doit beaucoup à la compétence de Jacques Jenny. Les critiques constructives de Monique PinçonCharlot et d'Edmond PréteceilIe nous ont permis d'améliorer notablement la version définitive de cet ouvrage. Les encouragements et l'appui de Christian Baudelot, Claudine Hermann, Dominique Le Quéau et Frédérique Matonti ne nous ont jamais fait défaut tout au long du parcours aboutissant à ce livre. La mise en forme finale et l'édition de ce volume ont été assurées par Yasmina Hamzaoui. Qu'ils en soient tous chaudement remerciés. Mais nos remerciements les plus chaleureux vont aux normaliens et aux normaliennes des promotions 85-90 et à leur parents. Sans leur participation, sans l'accueil qu'ils ont réservé à nos interrogations, cet ouvrage n'aurait jamais vu le jour.

L' Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-8221-X

@

PRÉFACE
Christian Baudelot

L'improbable est toujours possible

La statistique incarne souvent la force du destin en sociologie. Les écarts d'accès aux grandes écoles scientifiques selon le sexe et l'origine sociale sont si forts qu'on a tôt fait d'assimiler les très faibles chances d'accès des filles en général et des filles d'origine populaire en particulier à ces aberrations statistiques que sont les cas d'exception. Ne relevant que de contingences individuelles ou de hasards personnels, ces destins d'exception défieraient les lois de la sociologie au point de se réduire pour elle à des grandeurs irréelles dénuées de toute signification. Irréelles parce que non généralisables. Il n'en est rien. L'improbable n'est pas l'impossible. L'improbable arrive et il est toujours scientifiquement fructueux de l'étudier. Les minorités statistiques les plus improbables ici les normaliennes scientifiques recèlent sous une forme concentrée des trésors de propriétés sociales qui informent davantage sur la structure du système, la logique de son fonctionnement, les lois de ses transformations et les possibilités de les contourner que la hiérarchie bien ordonnée des variables qui définissent la population des normaliens normaux. L'insignifiant statistique est

-

-

sociologiquement significatif. Tel est le parti pris sciemment assumé par les trois auteurs de cette étude riche d'enseignements et de surprises. S'intéresser à la minorité que constitue le petit quart féminin d'une promotion de normaliens scientifiques, c'est d'abord se demander pourquoi et comment elles sont entrées dans un lieu qui leur était a priori si défavorable. De quels atouts supplémentaires, de quelles propriétés particulières disposaient-elles pour défier aussi ouvertement les règles les plus élémentaires de la statistique sociale? La première hypothèse qui vient à l'esprit du chercheur consiste en effet à créditer ces filles de qualités exceptionnelles qui les distingueraient à la fois des autres filles et surtout des garçons de leurs promotions. Sur un terrain aussi inégal, elles ne pourraient en obtenir autant qu'à la condition d'en avoir plus au départ. Cette hypothèse de la sursélection dont les sociologues de l'éducation ont éprouvé la pertinence pour expliquer la réussite d'enfants d'origine populaire à plusieurs étages de l'édifice scolaire est infirmée à ce niveau. Et cette infirmation est à elle seule une grosse surprise. Elles ont eu beau fouiller de fond en comble et avec une grande minutie les capitaux scolaires accumulés par les ascendants familiaux, peser au trébuchet de leurs nomenclatures les professions exercées par les pères et par les mères, traquer les origines sociales des grand parents paternels et maternels, recenser pour les filles et les garçons la part relative de scientifiques au sein de la parentèle, Michèle Ferrand, Françoise Imbert et Catherine Marry sont, toutes les trois, rentrées bredouilles de cette chasse au petit supplément qui ferait la différence. Et ce n'est pas faute d'avoir essayé. Force leur est alors de consigner ce premier résultat. Par leurs propriétés sociales, leurs héritages culturels et, fait encore plus troublant, leur degré d'excellence scolaire, les filles entrées à Normale Sup par la filière scientifique ne diffèrent en aucun point de leurs camarades masculins. Première victoire de la méritocratie scolaire: elles peuvent rivaliser à armes égales avec les garçons, elles n'ont pas besoin d'en avoir plus au départ pour en avoir autant. Deuxième victoire de cette même méritocratie. Qu'ils soient filles ou garçons, enfants de cadres ou d'origine plus populaire, les normaliens se caractérisent tous par des parcours scolaires exceptionnels en amont du concours. Alliant vitesse et précocité, ils franchissent les étapes de leurs parcours scolaires à la vitesse 8

d'un TGV, ramassant au passage mentions élevées au baccalauréat et lauriers au concours général. Communes à tous, ces conditions scolaires se révèlent nécessaires et suffisantes puisque les membres des catégories statistiquement improbables les normaliens scientifiques d'origine populaire, les normaliennes scientifiques et, cumulant les deux handicaps statistiques, les normaliennes scientifiques d'origine populaires ne présentent aucun trait distinctif sous le rapport de l'excellence scolaire mesurée à l'aune de ses indicateurs les plus classiques. Ni en plus, ni en moins. Filles ou garçons, héritiers ou nouveaux venus, ils ont tous été d'excellents élèves et c'est sur le critère de cette excellence scolaire partagée qu'ils ont été recrutés. Vive la République! Rassurée dès lors qu'on mesure la réalité sociale normalienne au microscope, l'idéologie républicaine de la méritocratie scolaire a davantage de soucis à se faire lorsque, prenant un peu de recul, on scrute cette même réalité au télescope. Il s'en faut alors de beaucoup que les chances de devenir un normalien scientifique soient les mêmes pour tous les enfants de notre pays. Confirmant les résultats de beaucoup d'autres études mais portant cette fois le projecteur dans les zones encore inexplorées des différentes espèces de capitaux sociaux et culturels dont héritaient les élèves de leurs parents et grand parents, Michèle Ferrand, Françoise Imbert et Catherine Marry .mettent en évidence l'immense quantité d'énergie sociale et familiale nécessaire pour produire un normalien. Le normalien scientifique modal, fille ou garçon, est un produit longuement mûri par au moins trois générations, le père et la mère associant au final leurs efforts, leurs capitaux culturels et professionnels pour en accoucher. L'impitoyable spectrographie à laquelle se livrent les trois auteurs de cette étude ne laisse planer aucun doute et justifie pleinement le titre de leur ouvrage. À ce haut niveau de la compétition scolaire, l'excellence scolaire est bien une affaire de famille. Dans leur immense majorité, les normaliens, filles et garçons, bénéficient au départ d'atouts sociaux et culturels rares, considérables et fort inégalement distribués au sein d'une classe d'âge. Apparemment contradictoire avec le caractère franchement républicain du précédent, ce résultat illustre une fois de plus l'ambiguïté du système scolaire français qu'on retrouve à tous les étages de l'édifice. Il est méritocratique en ce qu'il ne reconnaît et

-

-

9

ne consacre que les compétences scolairement définies. Il est socialement inégalitaire en ce que l'accès à ces compétences scolairement définies dépend largement de l'univers familial. Et il en va ici des filles comme des garçons. Ni plus, ni moins. Aucune différence, alors? Soit! Mais comment expliquer qu'il y ait si peu de filles scientifiques à Normale Sup? Que le lecteur se rassure, nos sociologues ont trouvé une différence décisive. Inattendue, de taille, d'origine familiale et de grande portée sociologique et politique, elles la réservent pour la fin. Pour s'engager avec succès dans une filière hautement compétitive et s'inscrire ainsi à contre-courant des standards d'une soumission assumée aux modèles féminins de la réussite scolaire, il fallait bien qu'elles bénéficient quelque part d'un soutien efficace et particulier. Les normaliennes scientifiques interrogées déclarent avoir été éduquées dans des familles où filles et garçons, aînés et cadets, étaient de la part de leurs parents, l'objet d'un traitement égalitaire, le destin scolaire et professionnel d'un enfant ne se dessinant jamais d'après son sexe ou son rang dans la fratrie. Les sociologues ont raison: l'excellence scolaire est bien une affaire de famille mais ici la famille est moins envisagée comme un destin que comme un lieu moderne d'éducation et d'égalité de traitement entre filles et garçons. L'avenir est ouvert.

10

INTRODUCTION

Comment devient-on normalien ou normalienne scientifique? Quels sont les secrets de fabrication de cette « pointe acérée d~ l'excellence scolaire» à la française? La recherche1 présentée ici tente de les percer à partir d'une analyse des histoires scolaires et familiales de la petite élite de mathématiciens, physiciens, chimistes et biologistes entrée à l'Ecole Normale Supérieure (ENS) de 1985 à 1990. Elle est née d'un étonnement: celui de la quasi-disparition des filles reçues aux concours de mathématiques et de physique depuis la fusion, en 1986, de l'ENS d'Ulm, école des garçons, et de l'ENS de Sèvres, école des filles. Pour tenter d'éclairer le paradoxe que représente l'éviction des filles des sciences « dures» dans un contexte d'essor sans précédent des scolarités féminines (DuruBellat, 1990, Baudelot et Establet, 1991), nous avons choisi de nous interroger sur celles qui y avaient échappé: quelles sont les conditions scolaires et sociales, notamment familiales qui ont rendu pensables et possibles ces destinées particulièrement improbables des normaliennes scientifiques? À l'instar des diplômés des autres grandes écoles et des normaliens littéraires,
1 Cette recherche qui s'inscrit dans le cadre de l'appel d'offres« L'éducation des enfants et d'adolescents, un enjeu pour la famille» a pu être réalisée grâce à un financement conjoint de la Mission Interministérielle RechercheExpérimentation (MIRE) et de la direction de l'Évaluation et de la prospective.

les normaliens scientifiques, sont, aujourd'hui comme hier, des « héritiers» (Baudelot et Matonti, 1994, Euriat et Thé lot, 1995): près de 80 % sont issus de familles très dotées, scolairement et socialement. Mais qui sont les héritières? Se distinguent-elles des héritiers par des atouts scolaires et sociaux plus importants encore? Ou l'excellence scolaire des normaliens efface-t-elle les différences entre les sexes? Parties de cette interrogation sur l'improbable réussite des normaliennes scientifiques nous avons déplacé notre questionnement sur la fabrication familiale des exceptions: devenir normalien, pour une fille mais aussi pour un garçon, pour un enfant d'instituteur mais aussi pour celui d'un professeur de l'université est toujours un destin d'exception! Les normes d'excellence scolaire requise sont très élevées et les « fautes» de parcours (redoublements...) difficilement rattrapables. L'entrée à l'ENS exige ainsi toujours, outre la mobilisation de la famille autour de la réussite scolaire des enfants, la mobilisation propre de ces derniers: si les normaliens et normaliennes sont massivement des héritiers, tous les héritiers ne deviennent pas normaliens! Nous avons donc cherché à comprendre par quelle mystérieuse alchimie les atouts liés à la famille d'origine, inégalement distribués selon la classe sociale et (peut-être) selon le sexe, ont été mobilisés, transmis et finalement « hérités» ou réappropriés par les normaliens et normaliennes. En ouvrant la boîte noire de la famille et en donnant la parole aux jeunes normaliens - et à leurs parents - impliqués dans ces parcours de réussite, nous avons tenté d'en retracer les ressorts et les moments-clés. La linéarité, la facilité et le bonheur semblent souvent dominer dans les histoires qu'ils nous ont narrées. Mais nous n'avons interrogé que les seuls rescapés d'une course semée d'embûches et d'éliminations: comme tous les premiers, ils ont certainement moins souffert que ceux restés à l'arrière et leur réussite tend aussi à effacer, au moins dans ce qu'ils disent, les moments de doute voire de souffrance. Notre interrogation sur des destins d'exception, ceux des normaliennes scientifiques mais aussi des normaliens, s'inscrit dans la filiation critique de l'école de la « reproduction ». Dans la lignée des travaux initiés par Pierre Bourdieu et Jean-Claude 12

Passeron sur les étudiants (1964) et poursuivis par ces auteurs et par d'autres sur le champ des grandes écoles (Bourdieu, de SaintMartin, 1987, Bourdieu, 1989) nous avons mis l'accent sur l'importance des héritages familiaux dans la fabrication de l'excellence: l'école sanctionne le mérite mais les plus « méritants» sont surtout les « possédants» ou ceux qui appartiennent aux classes dominantes... et au sexe dominant, le sexe masculin (Bourdieu, 1990). L'analyse des mécanismes d'imposition de la domination à travers l'idéologie du « don» ou du « mérite» et d'intériorisation de la domination par les dominés est forte et convaincante. Elle permet d'éclairer l'éviction durable des femmes des filières les plus rentables et prestigieuses du système scolaire qui conduisent aux positions sociales les plus élevées: les humanités hier, les sciences « dures» aujourd'hui (Lelièvre F. et C., 1991). Il nous a donc semblé essentiel d'ordonner notre lecture des pratiques éducatives des familles et de leurs effets à partir du volume des différentes formes de capitaux détenus par les familles des normaliens et des normaliennes scientifiques. En tentant de comprendre comment l'improbable est devenu possible, nous introduisons toutefois une vision dynamique des trajectoires individuelles qui bouscule le point de vue le plus souvent avancé dans les travaux sur la reproduction et la domination de sexe et de classe. Nous rejoignons ainsi des travaux récents sur d'autres réussites scolaires statistiquement peu probables, celle des enfants d'immigrés (Zeroulou, 1988, Laacher, 1990) ou des fils et filles d'ouvriers (Terrail, 1984b, 1992b et 1995). Cette vision met l'accent sur l'ampleur des changements au fil des générations et sur la « mobilisation» des familles (Godard, 1993) et des enfants dans ces évolutions. Les transformations des rapports entre les hommes et les femmes depuis trente ans sont particulièrement remarquables (Lefaucheur, 1992). La meilleure réussite scolaire des filles depuis les années 60, leur entrée en masse dans des études et professions supérieures longtemps réservées aux garçons (médecine, droit, grandes écoles de commerce...), leur engagement têtu dans la vie professionnelle dans un contexte de rude concurrence (Maruani, 1991), leur plus grande maîtrise de 13

leur destin de mère troublent en effet les eaux paisibles de la domination masculine. Dans leur ouvrage au titre allègre Allez les filles I, Christian Baudelot et Roger Establet ont bien souligné la continuité remarquable, tout au long du siècle, du mouvement de progression des scolarités supérieures féminines. Mais cette continuité masque, selon nous, une rupture récente: celle du sens nouveau qu'elles donnent (et que leurs parents donnent) à leurs diplômes. Ceux-ci ne sont plus seulement une dot placée dans un «beau mariage» (Singly, 1990) mais un capital qu'elles investissent dans des professions qualifiées où elles affirment leur propre place. Certes, elles demeurent toujours peu nombreuses à s'orienter vers les études et professions scientifiques et techniques et leur part s'amenuise au fil du cursus d'excellence qui accorde en France une place centrale aux mathématiques: majoritaires en classe de seconde « indifférenciée », elles ne sont plus que 36 % en Terminale C (ou S), 15 % dans les plus « grandes» écoles d'ingénieur (14 % à l'X en 1998) et moins de 10 % dans les promotions 1985-90 de mathématiciens et de physiciens de l'ENS; mais elles ont investi, au plus haut niveau, d'autres domaines scientifiques, la chimie, la médecine, l'agronomie, la biologie. Près d'un normalien sur deux en biologie est une normalienne et leur part a peu fléchi depuis la fusion de 1986. Elles ont aussi, à l'instar des garçons, diversifié leurs orientations au sein des disciplines dites «non scientifiques»: des générations d'avant-guerre à celles des années 60, la part des jeunes filles littéraires a diminué au profit des juristes, économistes et diplômées des grandes écoles de commerce2. Cette diversification témoigne de leur aspiration, pour partie réalisée, à exercer des professions «rentables» autres que celles de l'enseignement et plus généralement à une plus grande égalité dans leurs rapports avec les hommes.
2 Celles qui avaient 16-34 ans en 1985 sont moins nombreuses que leurs aînées à avoir suivi un enseignement en lettres et sciences humaines (28 % contre 39 %) et plus nombreuses à s'être orientées vers le droit, l'économie, le commerce (39 % contre 14 %). (Source: enquête Formation-Qualification Professionnelle de l'INSEE, exploitation secondaire du LASMAS, in C. Marry, 1989).

14

Notre lecture sexuée des trajectoires improbables des normaliennes scientifiques enrichit aussi l'analyse de la reproduction. En accordant une égale attention aux mécanismes de transmission des héritages familiaux selon le sexe et la classe sociale, nous mettons au jour un jeu différent selon le sexe des parents (père/mère) et des enfants (fils/fille) et le poids particulier des héritages disciplinaires: la présence de parents, et tout particulièrement de figures féminines dans l'entourage familial, ayant suivi, avec succès et plaisir, des études scientifiques est un élément déterminant des orientations des enfants, et surtout des filles, vers ce type d'études. En tentant de comprendre pourquoi et comment ces jeunes filles sont parvenues à créer une brèche dans un domaine - l'exercice des sciences dures à un haut niveau - qui, depuis deux siècles se conjugue au masculin, nous voudrions éclairer les processus par lesquels la domination se perpétue, mais aussi se transforme et peut-être s'atténue. Le caractère restreint de notre population et la nouveauté relative de l'interrogation sur le sexe des normaliens nous ont conduites à mener une enquête longue (de 1992 à 1995) et minutieuse. Nous avons d'emblée associé une approche quantitative, par questionnaires auprès de la totalité des lauréats aux concours scientifiques de l'ENS des années 1985-90 (419 garçons et 131 filles) et qualitative, par entretiens effectués auprès des élèves et de leurs parents. Nous avons cherché l'exhaustivité sur les plus minoritaires - les mathématiciennes et les physiciennes - et constitué des échantillons « raisonnés» sur les populations moins exceptionnelles - les filles biologistes, les garçons de toutes les disciplines scientifiques. Il nous a été impossible aussi, bien sûr, de rencontrer tous les parents. Ces choix ont été faits de façon pragmatique pour tenter de couvrir toutes les configurations familiales possibles décelées dans l'enquête statistique (cf. annexe méthodologique): des enfants uniques à ceux appartenant à des fratries de 7, des aÎné(e)s aux benjamin(e)s, des parents mariés aux divorcés etc. Mais le fil rouge de nos choix, de nos relances dans les entretiens, de nos interprétations des discours recueillis, a été avant tout celui de l'appartenance de classe des familles. Nous 15

voulions en effet saisir les fonnes très concrètes ou plus diffuses, déclarées ou plus cachées, de l'influence de la famille sur ces histoires de réussite scolaire au-delà des dénégations, des euphémisations, du caractère vague ou au contraire trop prolixe des informations recueillies. Nous commencerons donc par exposer brièvement dans le chapitre I le principe de construction de cette typologie des familles normaliennes et les grandes caractéristiques qui se dégagent de l'enquête statistique. Cette typologie ordonne l'analyse des pratiques éducatives faites dans les chapitres III à VI. Mais avant cette entrée dans les récits des normaliens et de leurs parents, un chapitre II brossera quelques traits statistiques d'une autre caractéristique normalienne: l'excellence scolaire. Celle-ci est indubitablement nécessaire pour entrer à l'ENS. Elle explique pour partie le sentiment, exprimé par certains normaliens, de ne devoir leur réussite qu'à eux-mêmes; ce sentiment renvoie également à l'idée que le destin scolaire de chacun relève principalement de sa propre responsabilité (Terrail, 1990). Cette idée est celle de l'idéologie méritocratique à laquelle, explicitement ou non, la plupart des normaliens adhèrent. Ce chapitre esquissera le cadre des formes et des stratégies d'excellence des divers types de familles, pour l'un et l'autre sexe.

16

Chapitre I

LES NORMALIENS:

TABLEAUX DE FAMILLE

La massification et la démocratisation relative de l'enseignement supérieur ont peu modifié les lois de la réussite révélées par les travaux pionniers d'Alain Girard (1961), Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron (1964) : l'accès aux grandes Écoles demeure toujours largement réservé aux enfants d'une petite élite sociale cumulant diplômes et position sociale élevés (Bourdieu, 1989, Baudelot et Matonti, 1994, Euriat et Thélot, 1995). Les normaliens scientifiques des promotions 1985-90 ne font pas exception. Ce sont des « héritiers »: 80 % de leurs pères exerçait une profession supérieure (18 % seulement des hommes de leur générationl). Ces pères appartiennent au monde universitaire et de la recherche (17 %), mais aussi à celui des entreprises privées (ingénieurs et cadres) (31 %) ou de la santé (9 % de médecins). Les mères se démarquent tout autant des femmes de leur génération par leur position très élevée: 45 % d'entre elles exercent ou ont exercé une profession supérieure (6 % de l'ensemble de leur
1 Source RP de 1990 : hommes de 45-54 ans.

génération) même si elles sont plus souvent enseignantes de collège ou de lycée (22 %) que de l'université (7,5 %) et très rarement ingénieurs (0,4 %) ou cadres du privé (2,4 %). Profession des parents des normaliens scientifiques
(promotions 1985-1990)
Professions Enseignants du supérieur et recherche Enseignants du secondaire Enseignants du primaire Total École Haute fonction publique Cadres supérieurs du public Pères Effectifs 77 46 20 143 2 Mères 0A. 17,0 10,1 4,4 31,5 0,4 Effecti fs 34 102 57 193 % 7,5 22,5 12,6 42,5

Officierset sous-officiers
Cadres du public Total État Professions juridiques Professions médicales Professions intellect. et artistiques Professions paramédicales Intellectuels libéraux, public/privé Patrons et chefs d'entreprise Ingénieurs Cadres supérieurs du privé Professions intermédiaires et techniciens Entreprises privées Agriculteurs, commerçants, artisans Employés Ouvriers Classes populaires
Inactifs, sans profession, non réponses

17 9
28 171 8 40 13 4 65 12 85 54 26 177 24 5 8

3,7 2,0
6.2 37,7 1,8 8,8 2,9 0,9 14,3 2,6 18,7 11,9 5,7 39,0 5,3 1,1 1,8

3
3

-

0,7

-

196 3 30 19 32 84

0.7 43,3 0,7 6,6 4,1 7,0 18,5 0,4 2,4 6,2 9,0 2,8 8,6

2 11 28 41 13 39

-

52 81 454

11,5 17,8 100,0

Ensemble

37 4 454

8,1 0,9 100,0

Catégories socio-professionelles (définition C. Baudelot et F. Matonti, 1994): Enseignants du supérieur et recherche scientifique Haute fonction publique: chargé mission ambassade, diplomate, chargé mission ministère, conseiller d'état, directeur de la banque de France, haut fonctionnaire, préfet, député-maire. y compris professeur de' droit. Professions juridiques: Professions médicales: y compris médecins et hôpitaux. Autres professions intellectuelles et artistiques: architecte, urbaniste, artiste dramatique, cinéaste, peintre, écrivain, journaliste Intellectuels libéraux, privés ou publics = professions juridiques + médicales + intellectuelles et artistiques. Patrons et chefs d'entreprise ou directeurs = détenteurs du capital et du pouvoir économique. Ingénieurs y compris Mines ou P&C. Nota bene: les professions paramédicales et d'animation sont ici regroupées avec les professions libérales, les professions intermédiaires et techniciens totalisent les seules professions intermédiaires administratives et les techniciens, les instituteurs et professions sociales et médicales étant comptées à part.

18

Au-delà de ce constat massif, nous avons souhaité distinguer les familles des normaliens, d'abord à partir de l'ancienneté de ces héritages (à quelle génération remontent-ils), ensuite selon les lieux et milieux d'acquisition (grandes écoles/université, littéraires/sei enti fiq ues, pub Iic/pri vé, ingénieurs/enseignants...), enfin en tenant compte du sexe de leurs détenteurs (lignées paternelles/lignées maternelles). L'ancienneté des héritages fonde notre typologie. Hervé Le Bras (1983) a montré en effet la pertinence de ce critère pour décrire les configurations familiales d'une promotion de polytechniciens (activité ou non de la mère, taille de la fratrie...). Comme lui, nous avons pris en compte la position sociale des ascendants masculins sur deux générations et nous avons distingué: - les familles héritières: le père et les deux grands-pères (ou l'un au moins de ces derniers) appartiennent aux classes supérieures. Elles représentent 43 % de notre corpus. Ce sont les plus nombreuses bien que leur prédominance soit un peu moins marquée que dans la promotion de polytechniciens étudiée par Le Bras, qui en comptait 53 %2. - les familles en ascension sociale: le père appartient aux catégories supérieures, mais aucun des grands pères. Elles sont presque aussi nombreuses que les héritiers et représentent 36 % (17,5 % à l'X). - les familles peu dotées3 : aucun des ascendants masculins n'appartient aux classes supérieures. Le normalien ou la normalienne appartient à la première génération de la famille qui

2

Et ce en dépit d'une définition moins restrictive de ces classes « supérieures»

(qualifiées de « dirigeantes» par Le Bras) dans lesquelles nous avons inclus les enseignants du secondaire. Ecarter ces derniers nous paraissait en effet incongru au regard des hypothèses sur la transmission du capital scolaire.
3

Une quatrième configuration apparaît, celle du « rattrapage social» : le père

n'appartient pas aux catégories supérieures, alors que l'un ou l'autre - voire les deux - grand-père appartient aux catégories supérieures. Le nonnalien regagnerait alors une position perdue à la génération précédente. La faiblesse des effectifs (3,7 % de l'ensemble) nous a conduit à exclure ce modèle. 19

accède aux études supérieures. Leur proportion s'élève à 17 % (22 % à l'X). Une telle typologie s'appuie sur l'hypothèse que la mobilisation familiale sur la réussite scolaire des enfants et les transmissions intergénérationneIles vont jouer différemment selon ces types de famille. Elle diffère profondément de la plupart des travaux actuels analysant les processus de socialisation familiale des enfants. Ces derniers proposent en effet des typologies transversales aux groupes sociaux, fondés par exemple sur le classement des pratiques parentales (Lautrey, 1980), ou sur l'organisation et la cohésion conjugales (Kellerhalls et Montandon, 1991). Nous nous inscrivons davantage dans une approche en termes de modèles de classe, tout en restant conscientes des limites d'une telle typologie. C'est pourquoi, au delà de ce premier classement, nous avons cherché d'autres éléments de distinction de ces familles susceptibles de rendre compte de la spécificité de notre population de normaliens et de normaliennes scientifiques, à savoir: - la familiarité avec la filière d'excellence à travers la fréquentation familiale des grandes écoles ou de l'université, la familiarité avec le monde des sciences, saisie à travers la discipline étudiée dans le cursus d'études supérieures, la familiarité avec les professions du secteur public, tout particulièrement avec celles de l'enseignement et de la recherche. Enfin, nous avons consacré une attention particulière aux héritages en provenance des femmes. Si la prise en compte des mères et des grand-mères ne modifie qu'exceptionnellement la typologie, en revanche les capitaux spécifiques qu'elles détiennent peuvent avoir un impact très important sur les pratiques éducatives, notamment à l'égard des filles. Nous avons fait l'hypothèse qu'une tradition familiale scientifique, du côté paternel et surtout maternel, avait pu rendre possible, désirable, voire parfois incontournable, pour les normaliennes une voie qui demeure improbable pour la plus grande partie des filles: celle de l'exercice des mathématiques ou de la physique au plus haut niveau.

-

20

La familiarité avec la filière d'excellence Plus d'un tiers des grands-pères appartiennent aux catégories supérieures, un sur cinq aux catégories populaires. Leur niveau de certification scolaire4 est considérable par rapport aux hommes de leur générations: 75 % ont obtenu le baccalauréat, un tiers a poursuivi des études au delà, 22 % ont suivi une formation de niveau Bac+5. A leur génération, 5 % des hommes d'une classe d'âge accédaient au baccalauréat. On retrouve ce même décalage de certification scolaire chez les pères: 85 % ont obtenu au moins le Bac, 20 % seulement des hommes de leur génération6. 60% ont un diplôme de niveau Bac+5 (voire au-delà), moins de 10% de la population masculine française de 45-54 ans.

Professions comparées pères normaliens scientifiques I hommes 45-54 ans
Classes
populaires

Professions

intermédiaires
Patrons et Cadres supérieurs Professions libérales

:::::::::::::::::::::

Cadres de la Fonction publique
Enseignants sup. et

::::::::::::::::::::

. Hommes 45-54 ans ElPères

second.

o

10

20

30

40

50

60

Cette certification scolaire s'accompagne pour la très grande majorité d'une familiarité avec les filières d'excellence des classes
4

Le taux de non réponse est assez élevé, mais la plupart des non réponses

correspondent à des scolarités peu élevées (corroboré par le métier indiqué). S Il en est de même des grand-mères. 6 La plupart des pères ont atteint l'âge du baccalauréat dans les années 50.

21