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FEMME, VIOLENCE ET IDENTITÉ

De
295 pages
Cette recherche montre que la violence exercée par l'homme sur la femme n'est pas simplement une affaire privée qui trouve son explication dans le psychisme et le caractère de son auteur, mais qu'elle est reliée à des changements profonds qui affectent l'ensemble de la société. La violence concerne les rapports de force dans le couple et une nouvelle définition de la place de l'homme et de la femme dans la famille et la communauté.
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FEMME, VIOLENCE ET IDENTITÉ
Le cas de l'Amérique centrale

Collection Recherches et Documents -Amériques latines dirigée par Denis Rolland, Pierre Ragon Joëlle Chassin et Idelette Muzart Fonseca dos Santos Dernières parutions
INVERNIZZI Antonella, La vie quotidienne des enfants travailleurs, 2001. HEMOND Aline et RAGON Pierre (coord.), L'image au mexicaine: usages, appropriations et transgressions, 2001. D. ROLLAND, L. DELGADO, E. GONZALEZ, A. NINO, M. RODRIGUEZ, L'Espagne, la France et l'Amérique Latine, 2001. SERRE Agnès, Belém, une ville amazonienne, 2001. TULET, ALBALADEJO, BUSTO CARA, Une Pampa en mosaïque, 2001. DEVETO, GONZALEZ BERNALDO, Emigration politique: une perspective comparative, 2001.

@L'Hannatlan,2002
ISBN: 2-7475-2167-2

RICCARDO LUCCHINI

FEMME, VIOLENCE ET IDENTITÉ
Le cas de I'Amérique centrale

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ItaIia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

INTRODUCTION
Ce livre concerne la violence domestique exercée par I'homme sur la femme dans un contexte de vie caractérisé par différents degrés d'indigence, y compris l'extrême pauvreté. Ces femmes vivent dans les agglomérations urbaines d'Amérique centrale. Ce choix n'est pas fortuit; c'est la conséquence d'une triple réflexion. D'une part, cette violence n'est pas simplement une affaire privée qui trouve son explication dans le psychisme et le caractère de ses auteurs, mais elle est reliée à des changements profonds qui affectent l'ensemble de la société et remettent en question les repères identitaires des individus. D'autre part, ce livre montre que la femme n'est pas une simple victime de la violence et de la pauvreté. Elle développe des compétences indispensables à la survie du groupe domestique et de la communauté dans des situations de privations qui peuvent être extrêmes. Les femmes adoptent différentes stratégies pour prévenir le passage à l'acte violent de la part de leur compagnon ou de leur mari. Ces stratégies et les discours qui les accompagnent révèlent des niveaux de compétence symbolique et de conscience politique très différents. Finalement, il apparaît que l'origine et la dynamique de la violence domestique ne peuvent pas être expliquées seulement par les contraintes de la pauvreté et de la survie. Une telle perspective conduit à une stigmatisation des populations les plus démunies des pays du Sud, alors que l'on sait que la violence domestique se retrouve dans tous les milieux et sous toutes les latitudes.! Nous verrons que la genèse de la violence domestique dans des sociétés qui connaissent de fortes mutations sur le plan social et culturel est reliée à la dynamique identitaire et aux rôles de genre. La violence domestique ne correspond pas à un fait brut. Elle

Cette question concerne la définition de la violence en général, de sa mise en forme culturelle et de ses différents degrés. Voir le 3ème chapitre.

Introduction

concerne les rapports de force dans le couple et une nouvelle définition de la place de I'homme et de la femme dans la famille et dans la communauté. En effet, cette violence est étroitement reliée à des modifications concernant les rôles de genre et les statuts qui leur sont associés. Or ces modifications sont la conséquence de changements structurels profonds dans les domaines économique, social et culturel. Par conséquent, la violence ne concerne pas seulement la sphère privée, elle investit le politique et donc l'espace public. Les politiques d'ajustement structurel imposées par le Fond monétaire international (FMI) et la Banque Mondiale aux pays du Sud, la crise économique et les inégalités dans la répartition des richesses ont durement touché les populations les plus pauvres, les femmes en particulier. Les coupes budgétaires dans les domaines de la santé, de l'éducation et des infrastructures en général, ainsi que l'inflation et le sous-emploi masculin ont poussé de plus en plus de femmes à assumer l'ensemble des tâches (domestiques et extradomestiques) nécessaires à l'entretien du groupe familial. Ces changements affectent en particulier les populations les plus défavorisées d'Amérique centrale et d'ailleurs. Cela apparaît dans les récits des femmes lorsqu'elles disent être «mère et père en même temps» ou « homme et femme à la fois ». Certains auteurs parlent à ce propos d'un processus d'« envahissement» des rôles masculins par les femmes. D'autre part, les femmes aspirent à la reconnaissance sociale de leurs nouvelles compétences et font état des sacrifices qu'elles consentent pour la survie du groupe familial. Certaines d'entre-elles aspirent explicitement à une redéfinition de leur place dans la famille et dans la communauté. Même si ces revendications identitaires et statutaires ne s'expriment pas de manière uniforme, elles représentent un défi pour I'homme. Les pratiques adoptées par les femmes pour affronter les situations de pauvreté et de pénurie extrêmes ont modifié les rapports de rôles entre les genres. La délimitation entre ce qui était du domaine de I'homme et ce qui était celui de la femme a perdu sa validité pratique. Cette disparition d'une délimitation précise entre les rôles de genre, tout comme leur transformation, a débouché non 6

Introduction

seulement sur une crise importante de la masculinité, mais aussi sur une remise en question de l'identité de la femme et de ses fonctions au sein de la communauté et du groupe domestique. Ces crises identitaires s'accompagnent d'une modification profonde des relations entre le groupe domestique et la communauté (voisinage, associations locales, institutions officielles, ONG, églises), car la femme assure progressivement une grande partie des fonctions qui permettent à ces deux ensembles d'interagir. La femme remplace progressivement I'homme en tant que relais entre la sphère de la reproduction et celle de la production; elle devient même l'acteur principal dans ces deux domaines.2 Cette situation inédite conduit à une marginalisation progressive de l'homme et comporte un enjeu majeur pour le couple et la famille: celui du pouvoir et de l'autorité. La violence domestique de l'homme est une réaction à sa marginalisation dans les contextes familial et communautaire. Si la violence familiale n'est pas nouvelle, les mécanismes qui la produisent le sont en grande partie. D'autre part, la violence concerne maintenant des unités domestiques dans lesqueIles les couples et leurs enfants sont souvent coupés du système de parenté élargie et ne trouvent pas d'insertion sociale dans une communauté en crise. Cet isolement rend la médiation entre hommes et femmes difficile et souvent impossible. Par ailleurs, l'instabilité chronique des couples a de multiples conséquences dont l'une est l'absence ou l'affaiblissement des rites familiaux. Comme nous le montrons, ces rites réduisent les tensions dans le couple et le groupe familial et par conséquent, leur absence ou leur faiblesse est un facteur supplémentaire de violence. Par ailleurs, la crise des modèles traditionnels des rôles de genre et l'absence d'une modernité affirmée sont des facteurs qui renforcent une situation d'anomie, situation qui intensifie et multiplie les formes de violence. En effet, les hommes et les femmes se trouvent pris entre
La distinction entre sphère de production et de reproduction pose certains problèmes, notamment dans les situations d'extrême pauvreté. Cette question est traitée dans les sèmeet 6èmechapitres. 7

Introduction

deux modèles de société: d'un côté, le modèle traditionnel dont les ressources culturelles, matérielles et spatiales (migrations et urbanisation) se sont épuisées et, de l'autre, le modèle moderne (citoyenneté) qui n'a aucune réalité pour les populations les plus défavorisées des bidonvilles. En traitant de la violence domestique, nous voulons montrer comment les femmes appartenant aux couches les plus défavorisées du Honduras et du Costa Rica la définissent, l'expliquent et y font face. La violence dont nous parlons dans ce livre est celle expérimentée par les locutrices. Les femmes définissent la violence de manière plus large que les hommes et les témoignages que nous avons recueillis le montrent abondamment. Ainsi, elles « identifient plus souvent que ne le fait l'homme la contrainte (<< abuse ») émotionnelle et la subordination économique comme étant des formes de violence ».3 Nous verrons comment le discours des femmes sur ces formes de violence devient un discours identitaire et véhicule une revendication statutaire. La critique de la violence masculine débouche ainsi sur une demande de reconnaissance et de valorisation - adressée à l'homme des compétences de la femme dans la lutte pour la survie. Certaines études montrent que la violence physique et symbolique de l'homme envers sa femme ou sa compagne est reliée à deux facteurs principaux: « a strong cultural emphasis on the use of violent means to resolve interpersonal disputes and gender-based economic inequality ». Ces mêmes études montrent qu'une compétition importante entre I'homme et la femme «over social and personal ressources and rewards» favorise également la pratique de la violence physique.4 Les résultats de notre recherche confirment
Websdale N., Chesney-Lind M., Doing Violence to Women, dans: Bowker L.H., Masculinities and Violence, Sage, London 1997, p. 56. Levinston D., Family violence in cross-cultural perspective, Sage, Newbury Park 1989; Erchak M., Rosenfeld R., Societal Isolation, Violent Norms and Gender Relations: A Reexamination and Extension of Levinson's Model of Wife Beating », dans: Cross-Cultural Research, Vol28, No2, 1994, pp. 111-133. 8

Introduction

également l'importance de ce facteur - que l'on peut désigner de « compétition statutaire» - dans la genèse de la violence domestique ainsi que l'importance du facteur culturel que nous avons désigné de « nouveau machisme» (voir chap. 3). Les entretiens et les histoires de vie qui sont à l'origine de ce travail ont été soumis à l'analyse de contenu.5 Des notes de terrains et des photographies complètent la documentation. La méthode d'analyse utilisée est proche de l'analyse comparative constante, «ce qui signifie que les entretiens ont été en partie analysés au fur et à mesure (.. .). Cette méthode est une méthode de comparaison successive de cas, de situations délimitées dans le temps et dans l'espace, comparaison qui permet d'abstraire certaines catégories, certaines

propositions théoriques (00 .). L'analyse thématique individuelle est le
cumul de toute l'information relative à un thème donné au sein d'un fichier thématique. A cette étape, l'information demeure très proche des dires des sujets (.. .). L'analyse dynamique ou inférentielle individuelle permet alors de faire des liens et des interprétations, de
Les entretiens concernent quatre-vingt dix femmes et quinze hommes. L'âge moyen des femmes est de 34.57 ans; la plus jeune a 16 ans et la plus âgée 48. Afin de ne pas fausser la moyenne d'âge, nous avons exclu du calcul une femme de 71 ans. Les âges se répartissent comme suit: jusqu'à 20 ans compris = 5.5°10; entre 21 et 30 ans compris = 25°10; entre 31 et 35 ans compris = 27.5°10; entre 36 et 40 ans compris = 12.5°/0 ; plus de 41 ans = 25.5°10. L'âge moyen auquel le mariage ou la première union consensuelle a lieu est de 18.28 ans, les extrêmes étant situés entre 13 et 28 ans. Au moment de l'enquête, 55°10 des femmes vivaient avec un homme alors que les autres vivaient sans compagnon stable. Ces données ont une valeur toute relative en raison de la grande mobilité domestique des hommes qui abandonnent couramment leur compagne pour rejoindre une autre femme. Nous aborderons cette question dans le 2èmechapitre. Le nombre moyen d'enfants par femme est de 4.42 et les extrêmes se situent entre un enfant et 13 enfants. Le nombre d'enfants par femme se répartit comme suit: entre 1 et 3 enfants = 35.5°10 ; entre 4 et 5 enfants = 35°10; entre 6 et 10 enfants = 20°10; plus de 10 enfants = 5.5°10. 9

Introduction

préciser le sens de la communication analysée et d'approfondir l'objet de la recherche (...) ».6 L'analyse comparative constante des récits est un instrument qui tient compte de la distinction qui doit être opérée entre une analyse reposant sur le cadre conceptuel du chercheur (etic) et une analyse menée à partir du cadre conceptuel des locuteurs/locutrices. «Les perspectives emic sont les récits des personnes impliquées obtenus généralement par des interviews directs avec des informateurs. Les récits etic sont les perspectives théoriques de personnes extérieures à la situation ou de l'ethnographe luimême ».7 La première perspective nous oblige à reconnaître et à accepter le caractère pluriel de la réalité.8 Par rapport aux différents thèmes (violence, machisme, éducation, sacrifice, travail, quartier, sécurité etc.) notre attention a prioritairement porté sur comment les locutrices et les locuteurs: a) assurent la cohérence de leurs discours, b) présentent leur vie quotidienne, c) tiennent un discours dominant pour l'ensemble des personnes rencontrées, d) utilisent des références pour donner un sens et une crédibilité aux récits. A partir de ces références, il s'agissait d'identifier locutrices et les locuteurs comment les

e) localisent, identifient et définissent des événements et des situations dont elles (ils) ont une expérience directe ou indirecte. Finalement, notre tâche a consisté à f) relier les thèmes entre eux.
Poirier M. et al., Relations et reprfsentations interpersonnelles de jeunes adultes itinérants, CRIJA, Montréal 1999, pp. 28-29. Boyle J.S., Styles of Ethnography, dans: Morse J.M., Qualitative Research Methods, Sage, London 1994, p. 175 ) Fetterman D.M., Ethnography. Step by Step, Sage, London 1989, p. 31. 10

Introduction

Nous avons choisi l'analyse comparative constante car elle permet de

saisir la « manière dont les protagonistes interprètent les choses». 9
D'autre part, cette approche « met en exergue l'acteur social et son imagination et est particulièrement appropriée pour l'étude de la subjectivité et de l'identité ».10Elle tient compte de l'insertion dans le temps et dans l'espace des locuteurs et souligne l'importance de leurs expériences biographiques et de leurs compétences pratiques et symboliques. Nous avons traité l'analyse spontanée des événements fournie par les locuteurs/locutrices comme un élément important d'information pour comprendre comment les acteurs sociaux produisent du sens. En ce qui concerne l'échantillonnage, nous avons choisi l' « échantillon utile» par opposition à l'échantillon probabiliste ou de

convenance.Il Cet échantillon prédomine largement dans la recherche
qualitative et repose sur un choix basé sur des critères. En d'autres termes, « il s'agit d'une stratégie dans laquelle des environnements, des personnes ou des événements particuliers sont choisis délibérément afin de fournir les informations importantes qui ne peuvent pas être aussi bien obtenues en suivant d'autres choix ».12 Certaines personnes ont été choisies uniquement parce qu'elles étaient expertes dans un domaine ou avaient été les témoins privilégiés d'un événement. Quelques auteurs parlent à ce propos de « listes» de personnes auxquelles le chercheur a recours en tant qu'informateurs clefs.13 On
Bruner, J., Acts of meaning, Cambridge, MA, Harvard University Press, 1990, p. 51. Dans: Riessman C.K., Narrative Analysis, Sage, London 1993, p.S. 10 Riessman C. K., op. cit., p.S. 11 Maxwell J.A., La modâisation de la recherche qualitative. Une approche
interactive, Editions Universitaires, Fribourg 1999, pp. 127-132. 12 Maxwell J. A., op. cit., p. 128. 13 Les risques de résultats biaisés introduits par les informateurs privilégiés ne doivent pas être sous-estimés. En effet, «il n'y a aucune garantie que les positions de ces informateurs soient typiques. En outre, les Il

Introduction

peut toutefois considérer ces listes comme une forme d'échantillonnage utile (J. A. Maxwell). Ce choix à été élaboré en collaboration avec des ONG qui interviennent auprès des populations urbaines les plus défavorisées. L'appui de ONG nous a également permis d'accéder aux personnes avec lesquelles nous voulions parler. Le guide d'entretien était très simple, dans la mesure où il ne comportait que quelques questions d'ordre très général sur l'enfance du locuteur/locutrice, sur ses enfants, sur le groupe domestique et son histoire, sur le rapport à I'homme, respectivement à la femme. Ce sont ces grands thèmes qui ont généré les discours des personnes contactées, dont certains ont pris la forme de récits de vie.14
informateurs privilégiés supposent eux-mêmes une uniformité plus grande qu'elle n'existe réellement» car « les groupes culturels comportent une diversité substantielle et I'homogénéité ne peut pas être supposée» (Maxwell J. A., op. cit., p. 134). Toutefois, cette information garde sa validité si elle est comparée aux typifications construites par les autres locuteurs. Elle est même indispensable en ce sens qu'elle aide le chercheur à établir des liens entre les thèmes qui émergent des différents récits. Dans ce cas, l'information obtenue grâce aux informateurs privilégiés peut être comparée au ciment qui permet de tenir les pierres ensemble lors d'une construction. Les pierres correspondent aux thèmes qui surgissent des entretiens. D'autre part, lorsque ces pierres ne sont pas toutes identiques, le maçon doit les ajuster selon leurs contours et leurs aspérités. Le chercheur doit faire de même lorsqu'il doit relier les différents thèmes. C'est alors que l'information privilégiée fonctionne comme un boussole. En effet, elle oriente le chercheur vers des choix théoriques et contribue à structurer l' explication. Une bonne connaissance du terrain de recherche est indispensable pour que l'information privilégiée puisse développer tous ses effets. D'autre part, cette information aide le chercheur à comprendre comment se construit le contexte d'entretien en tant qu'interaction sociale et le renseigne sur les repères normatifs et symboliques de la population à laquelle il s'intéresse. 14 La recherche sur les enfants de la rue en Amérique latine que je mène depuis 1987 me donne une connaissance du milieu de vie des personnes interrogées très utile pour la contextualisation et donc l'interprétation 12

Introduction

Afin d'atténuer l'effet réducteur d'une situation dans laquelle seul le chercheur pose des questions, nous avons privilégié la conversation, là où les conditions l'autorisaient. Ce choix délibéré permet aux personnes d'orienter activement le déroulement de l'entretien en posant elles-mêmes des questions de manière explicite ou implicite. Comme l'écrit D. Silverman, « the chaining rule gives a great deal of space to the interviewer to shape the flow of topics, while the interviewees depend upon being granted a right to ask questions themselves ».15 Toujours dans le souci de rendre l'entretien proche d'une situation d'interaction sociale en milieu « naturel », nous avons réalisé les entretiens avec au minimum deux personnes. D'autre part, dans l'intention de varier les situations, certains entretiens ont été réalisés dans un espace ouvert (une place, un coin de rue, une taverne). Cette stratégie permet à ceux qui n'ont pas été conviés d'intervenir dans la conversation, souvent sans connaître personnellement les autres interlocuteurs. Cette technique comporte certains avantages, le plus évident étant d'apporter un nouveau point de vue sur l'objet de la conversation (machisme, violence, travail des enfants, etc.). L'intervention de tiers dans la conversation rend aussi moins visible la présence du chercheur et contribue à « naturaliser» la situation d'interaction en réduisant son influence et donc son pouvoir. L'expérience montre que l'intervention de tiers limite le rôle directif du chercheur et favorise des opportunités nouvelles de prise

de parole pour les personnes engagées dans l'entretien. 16 En ce sens,
l'usage que nous avons fait de l'entretien avec deux ou plusieurs personnes - organisé ou improvisé - est proche de la technique du « focus group », car il donne des résultats semblables à ceux de cette technique. En effet, le chercheur utilise l'interaction de groupe « pour produire des données et des indices (<< insights») qui sont moins

de leurs récits. 15 Silverman D., Interpreting Qualitative Data, Sage, London 1993, p. 117.
16

Cet effet est plus fort dans les cultures qui privilégient et le goût pour la discussion et la palabre. 13

l'échange

verbal

Introduction

accessibles lorsque ce type d'interaction fait défaut». 17 Les stimuli
pour la discussion ne sont pas fournis par de la documentation visuelle (films, photographies ou autre), mais par les argumentations et les prises de position « publiques» des personnes qui participent à l'entretien. L'effet de mimétisme ou de conformité des opinions et des prises de position que peut produire l'interaction de groupe s'est manifesté dans un nombre limité de cas.IS L'entretien de groupe renforce l'effet réflexif de l'entretien compréhensif individuel, en ce sens qu'il permet aux informateurs de sortir de leur « cadre habituel en (les) engageant dans une démarche réflexive par rapport à (euxmêmes) et à l'objet» du débat.I9 Finalement, il est intéressant de signaler d'importantes différences dans les attitudes des femmes et des hommes pendant les entretiens. Les premières tentent avant tout de témoigner d'une vie et des efforts qu'elles fournissent pour résoudre les difficultés de l'existence quotidienne. Elles sont moins préoccupées que les hommes par la présentation de soi.20 La plupart des femmes n'adoptent pas une
17 Morgan D. L., Focus groups as qualitative Rasearch, Sage, London 1988, p. 12. 18 Nous n'avons pas d'explication satisfaisante pour comprendre cela, mais seulement une supposition. Il s'agit peut-être de la conséquence des thèmes abordés, thèmes qui impliquent des enjeux identitaires importants pour les interactants et qui leur imposent des prises de position personnelles D'autre part, nous avons observé que l'effet créatif de l'entretien en groupe est moins important dans les situations où les participants ont des liens de parenté étroits [mère/fille, bellemère/bru, femme/mari-compagnon]. C'est alors la relation de pouvoir entre les personnes qui limite les effets créatifs de l'interaction dans le groupe. 19 Kaufmann J.-C., op. cit., p. 62. 20 La différence d'attitude pendant l'entretien pourrait aussi être abordée en termes de définition des normes morales et des normes de justice par les femmes, respectivement par les hommes. Il serait intéressant de voir si la critique de C. Gilligan à la théorie de la formation du jugement moral de L. Kohlberg peut contribuer à l'explication de ces différences

14

Introduction

attitude défensive et manifestent un besoin intense et une volonté de s'exprimer et d'être écoutées sur des sujets dont il est difficile de parler dans le cadre domestique ou communautaire.21 Par contre, la plupart des hommes montrent un souci évident de préserver la face pendant l'entretien et adoptent une position de retrait et d'attente. La préoccupation de répondre aux attentes du chercheur domine et le désir de témoigner d'une vie est très faible chez la plupart des hommes. Le souci de correspondre à un modèle masculin appauvrit leurs discours et les rend très semblables. Les répétitions d'un entretien à l'autre sont nombreuses, ce qui accélère l'apparition de l'effet de saturation. Les différences d'attitude entre hommes et femmes pendant les entretiens peuvent probablement être attribuées en partie aux thèmes abordés: la violence domestique, le statut de 1'homme et de la femme, l'éducation des enfants, le travail de la femme etc. Il est possible que les hommes se sentent implicitement accusés ou tout au moins perçus comme responsables d'un état de fait qui demande à
d'attitude. Voir: Debuyst Ch., Jugement moral et d9inquance. Les diverses throries et leur opérationalisation. Kohlberg - ses études comparatives, dans: Déviance et Société, Vol. 9, N 02, pp. 119-132, 1985; Miller J.G., Cultural Diversity in the Morality of Caring: Individually Oriented Verusus Duty-Based Interpersonal Moral Codes, dans: Cross-Cultural Research, Vol. 28, No 1, pp. 3-39, 1994. 21 Cette question est traitée entre autres dans le 4èmechapitre où il est question du besoin de valorisation personnelle de la femme.

15

Introduction

être justifié. Cela favorise l'apparition d'un discours sans aucune implication personnelle et sans réflexivité. Dès lors, la situation devient rapidement une situation d'interview ne laissant plus de place à l'entretien compréhensif.

16

L'ENFANCE

1 DE LA FEMME

Nombreuses sont les femmes de notre corpus chez qui le passage de l'enfance à la non enfance reste mal délimité. Ces femmes appartiennent à une population où le monde de l'enfance n'est pas séparé de manière nette du monde adulte. Les responsabilités domestiques et le travail précoce insèrent très tôt l'enfant dans ce monde. Il est vrai que ces responsabilités et ce travail ne sont pas à priori des facteurs qui rendent l'enfance impossible. Tout dépend des contraintes matérielles, affectives et identitaires qui sont associées à ces activités. Ces dernières deviennent incompatibles avec l'enfance quand elles entravent la satisfaction de besoins qui - d'un point de vue culturel- sont définis comme étant ceux de l'enfant.

1.1. L'ABANDON PRECOCE

PAR LE PERE

ET LE TRAVAIL

Vera a vingt-sept ans et trois enfants. La première chose qu'elle dit de son enfance concerne le marché où travaillaient ses parents. Elle se rappelle avoir commencé à vendre des fruits à l'âge de sept ans dans les environs immédiats de ce poste de vente où elle reste jusqu'à l'âge de vingt et un ans. Lorsqu'elle parle de ses parents, elle le fait avec une grande tendresse qui témoigne de la qualité des relations familiales. Ainsi elle parle du « petit poste de vente» (<< puestecito ») de ses parents; des «petites choses» (<< cositas ») qu'ils vendaient. D'ailleurs elle rend visite quotidiennement à ses «petits vieux» (<< mis viejitos ») qui ont élevé treize enfants dont certains ont une formation professionnelle alors que d'autres sont encore au collège. Vera n'a pas voulu étudier au-delà de l'école primaire. Elle dit: « moi

L'enfance de la femme

je ne suis pas étudiée (<< estudiada »), je suis du marché ». Il y a une forte identification avec un lieu -le marchéqui n'est pas simplement un lieu de travail, mais un endroit de vie où s'est exprimée la solidarité familiale. Nous le verrons. Dans notre corpus, les femmes qui ont été élevées par le couple parental sont une minorité (20%). Lorsqu'elles en parlent, elles le font avec beaucoup d'affection et de sollicitude. Sandra, une femme de quarante et un ans, illustre cela lorsqu'elle dit: «mes parents ont toujours été présents, ils ne nous ont jamais abandonnés (...) et ils nous ont toujours donné nos aliments sacrés, nos vêtements» (<< nunca nos faltaron nuestros sagrados alimentos »). Et cela pour dix frères et soeurs. Ces femmes mettent en exergue la responsabilité de leurs deux parents comme quelque chose de rare dans leur milieu de vie. Norma a été élevée par sa mère au marché avec ses cinq frères et soeurs. Elle mettait ses enfants dans un boîte en carton à même le sol (<< una cajita de carton los acostaba »). Norma ne parle pas de son en père qui travaillait avec sa mère au même poste de vente (fruits et légumes). La figure centrale est la mère et cela se répète dans la plupart des récits. Fatima dit avoir été «une femme travailleuse dès l'âge de sept ans ». En effet, elle a été confiée à une voisine qui lui donnait un habit par année en compensation de son travail. A partir de quinze ans elle a dû se débrouiller toute seule. L'épisode de l'habit annuel n'est pas un détail dans le récit de cette femme. Il précède immédiatement l'information qu'elle me donne sur la précocité de son indépendance. Tout cela se situe en début d'entretien et contribue à la présentation de soi. Comme Fatima, Maria arrive en ville encore adolescente. Elle a travaillé dès l'âge de huit ans pour un homme qui lui donnait huit pesos par mois. La mère de Valentina était très pauvre et n'a pas pu l'envoyer à l'école. Elles vivaient dans une petite ville et, dès l'âge de huit ans, l'enfant a dû travailler. Son père était à la maison, mais alcoolique, il n'était pas en mesure de contribuer au budget familial. Joueur de guitare, il passait son temps dans des fêtes et ne s'occupait pas de sa famille.

18

L'enfance de la femme

Carmen perd sa mère à l'âge de dix ans et grandit avec sa grand-mère. Dès l'âge de sept ans elle confectionne des galettes de maïs qu'elle vend au marché. Elle dit que cette grand-mère lui a appris à travailler durement, «à savoir vivre et partager avec les autres ». Elle a dû s'occuper de ses frères et ensuite de ses propres enfants. Quand à Martina, elle a aussi grandi chez sa grand-mère en compagnie de son oncle et de sa tante. A propos de son père qui était séparé de sa mère, Tara dit qu'il ne les voyait jamais et qu'il ne les a jamais aidés. Ils étaient quatorze enfants. Elle affirme ne pas avoir eu d'enfance à cause du travail qui l'empêchait de jouer. Maria José a aussi été élevée par sa grand-mère, son oncle et sa tante, et n'a jamais connu son père. A l'âge de neuf ans elle commence à travailler en vendant des galettes, puis dès l'âge de quinze ans elle garde les enfants d'une voisine qui ne la paie presque pas (<< mierdita »). Et cela malgré una un horaire de travail harassant (de 6hOO heures à 19h00 ). Elle poursuit cette activité pendant deux ans et l'abandonne pour vivre avec un homme. Devoir travailler si jeune, gagner si peu et être très
pauvre était lourd à supporter dit-elle. Comme ils étaient très pauvres, sa grand-mère ne l'a pas scolarisée. La configuration qui décrit l'enfance de Maria José comporte les dimensions suivantes: pau\Keté 1

non-scolarisation

4

2 travail précoce

exploitation

3 par le tra\Bil

19

L'enfance de la femme

La plupart des femmes ne font pas état de violences physiques et caractérisent leur enfance par les privations matérielles et les lacunes de leur scolarisation. Marta et Isabel ont travaillé depuis leur plus jeunes âge à la campagne. Leur père abandonne la famille pour une autre femme et va en ville. Lorsqu'elles ont huit et onze ans, leur mère trouve un nouveau compagnon qui est très attentionné envers elles. Leur mère, asthmatique, doit quitter la campagne avec toute la famille pour aller en ville. Ici, Marta trouve un travail comme domestique et garde cet emploi jusqu'à son mariage. Malgré le travail précoce et la pauvreté, l'enfance n'a pas été triste, dit-elle. Il fallait toujours «aller de l'avant» C«ir adelante »). Cette expression revient très souvent dans les autres témoignages. En dépit des difficultés il faut rester soimême, ne pas se laisser prendre par la morosité C«entristecerse »), il faut faire les choses malgré tout. Il ne faut pas avoir de regrets C«laisser derrière soi tout le passé») et ne penser à rien. Isabel apporte des précisions sur son enfance et le comportement de son père. II est intéressant de la citer:« nous étions tristes lorsque mon père venait à la maison et n'apportait pas de nourriture à notre mère C...) il arrivait ivre pour frapper notre maman. J'étais déjà grande et je me rappelle quand il est rentré à la maison et a blessé ma mère à l'épaule avec un instrument C...). Mais nous gardions toujours l'amour pour le père et nous lui disions: «papa porte-nous telle chose» , mais il nous trompait. Je me rappelle que la dernière fois, il m'a trompée avec deux sous C«centavos ») ; je lui ai demandé de l'argent et il m'a répondu: « regarde c'est tout ce que je possède C.. .)

et il m'a donné seulement deux centimes Coo.) parce qu'il allait chez
une autre femme C...). Il s'est marié avec l'autre et a abandonné ma mère. Grâce à Dieu ma mère à rencontré C«juntà ») mon parâtre. Elle est morte depuis trois ans, mais grâce à Dieu nous n'avons aucune raison de nous plaindre d'eux et mon parâtre est toujours le même, comme s'il était toujours avec ma maman C...). J'ai toujours aidé ma mère en travaillant. J'ai toujours travaillé à la maison ». Ce récit met en scène trois personnages qui permettent à la locutrice de présenter son enfance comme un tout cohérent et relativement neutre. Au père 20

L'enfance de la femme

violent et menteur font face le parâtre responsable et la mère victime. Le premier permet à Isabel de valoriser les deux autres personnages, même si la mère n'occupe pas une place centrale dans le récit. Pourtant seul le père est mis en scène. Le personnage du parâtre reste faible lorsqu'il est comparé à celui du père et cela même si celui-ci est présenté sous un angle négatif. Ecoutons le récit de Onda (seize ans) qui vit avec son enfant chez sa mère: «je sortais de l'école et à midi j'allais au marché pour vendre. Je vendais de la marchandise (fruits et légumes) que mon père me confiait et parfois je vendais mes propres articles (. . .) pour payer mon école parce que mon père était très grossier (<< grosero »). (En effet), quand je lui demandais: «papa achète-moi un cahier », (il me répondait) : « non, achète-le en travaillant ». Alors je demandais à ma mère de me donner de l'argent pour acheter de la marchandise. J'ai commencé à travailler toute seule, pour moi et pour ma maman (.. .). Des fois nous vendions beaucoup, des fois rien. A partir de ce moment mon père et ma mère se sont séparés et nous sommes restés seuls ». Le père de Onda rentrait ivre le soir et avait l'habitude de frapper sa femme et ses enfants: «une fois nous nous sommes défendus. Il y avait des bâtons à la maison (. . .) il arrive et frappe à la porte. Nous nous sommes levés, il nous à battus mon petit frère et moi; il disait qu'il allait tuer ma maman en lui mettant un couteau contre le cou. Je l'ai alors mordu (<< vien yo y me le tiré encima y 10 agarré a mordidas ») et nous nous défendions avec tout (ce qui nous tombait sous la main). Il s'est retourné et avec le couteau il m'a frappée à la jambe et le sang à jailli; mon frère David a pris un bâton, l'a battu et alors mes frères les plus petits ont commencé à pleurer. Oui, nous avons pris une pierre, nous nous défendions avec une pierre, nous nous défendions avec n'importe quoi et lui nous a dit que nous étions ses ennemis ». Le récit reproduit bien l'intensité avec laquelle Onda et ses frères ont vécu ces moments de violence. La fin est dramatique car elle se réfère à la rupture avec un père dont la figure n'est pas entièrement négative. En effet, «lorsqu'il était content avec ma maman il apportait de la nourriture à la maison, mais quand il était fâché avec elle, il ne nous donnait rien (. ..). Mais oui il 21

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nous aidait (...) ». La qualité de la relation dans le couple est perçue par l'enfant comme déterminant le comportement paternel, alors que la conduite de la mère reste toujours une conduite de soutien pour les enfants. Même si Onda estime son père plus violent que celui d'Isabel, elle ne donne pas un jugement sans appel. Si le besoin de préserver une image acceptable du père explique une attitude qui se retrouve dans d'autres entretiens, le comportement de l'homme y contribue aussi. En effet, ce comportement est souvent contradictoire puisqu'il alterne entre des moments de soutien à la famille et des épisodes de violence ou tout au moins de désintérêt et d'absence. Quand Ana Maria (dix-neuf ans) a neuf ans, sa mère quitte son père. Citons-la : <~evivais avec mon père et je vivais très bien. Puis quand il s'est séparé de ma mère nous sommes venus avec mon père ici ( en ville) et (...) nous avons souffert avec ma maman car nous étions pauvres; parfois nous avions (de quoi manger) et parfois nous n'avions rien; mais nous vivions toujours bien. Toutefois ma maman a eu un autre époux et nous a laissés avec ma grand-mère. Oui, elle est partie (.. .). Quand ma maman est partie, quand elle s'est séparée

de mon père j'avais neuf ans. Puis quand elle est partie avec l'autre
époux j'avais douze ans (...) donc je suis restée avec ma grandmère ». Le récit procède par bonds successifs souvent sans transition d'un épisode à l'autre. On est surpris par les changements de contexte et il n'est pas toujours facile de rétablir l'indexicalité du discours et sa chronologie. Cette structure de la narration est générale et se retrouve dans la plupart des entretiens. La restitution tranchée des changements de contexte fait partie du vécu des locutrices et traduit leur perception du monde. En effet, ce « qui est dit est toujours aussi une description possible du monde ».22 Les événements de la vie sont généralement perçus comme imposés par le sort, en même temps prévisibles, mais dont l'occurrence est incertaine. On ne peut pas les choisir, ni les canaliser; ils s'imposent et leur temporalité est dictée de l'extérieur. On peut tout ou plus tenter de les exorciser;
22 Widmer

J, Mémoire collective et pouvoirs symboliques, DSM, Fribourg

1999, p. 8.

22

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l'incertitude et l'imprévu marquent donc le vécu de la locutrice. Le passage d'un événement de la vie à un autre est le fruit du sort, du destin, de la volonté de Dieu. Il est alors superflu d'introduire dans le récit des commentaires personnels. Cela ne change rien au passé et n'influence en rien le futur. La biographie des locutrices apparaît par tranches de vie séparées d'un point de vue temporel. L'enfance est présentée comme quelque chose d'irréel et en même temps de très présent. Les abandons multiples et les recompositions familiales se succèdent à un rythme élevé et rendent toute périodisation de l'enfance aléatoire. L'expérience du temps de l'enfance ne correspond pas à un flux uniforme et continu; le temps est rythmé par des changements de lieu, de cohabitation, de relations rapides et instables. Comme l'écrit N. Elias, « le temps se rapporte à des relations positionnelles à l'intérieur d'un continuum évolutif que l'on cherche à déterminer sans faire abstraction de leurs mouvements et changements continuels ».23 Lorsque ces positions changent rapidement et que le locuteur n'a aucune part active dans ce qui produit le changement, il lui est alors difficile de procéder à une périodisation évolutive et progressive de son vécu. Cela est en particulier le cas quand ce qui sert de référence, de marqueur est de nature répétitive, se produit de manière saccadée et remet en question la sécurité ontologique (identitaire) du locuteur. Dans ces cas, le rapport au temps est de nature cyclique plutôt que linéaire. D'autre part, on constate que le récit des femmes qui ont participé à des activités de conscientisation et de formation (droits de l'homme, santé, éducation, estime de soi) organisées par une association locale, diffère des autres récits. En effet, elles explicitent plus fréquemment la part qu'elles ont prise dans l'événement qu'elle relatent, et les personnages du récit apparaissent plus en tant qu'acteurs que comme de simples produits des circonstances. Cela est également vrai pour les locutrices qui ont bien vécu leur enfance. Ce qui influence le plus l'attitude que les femmes adoptent envers leur enfance, c'est la nature de la privation. En effet, « the form of abuse that is most frequently
23 Elias N., Du temps, Fayard, Paris 1996, p. 116 . 23

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described as devasting relates not to sexual or physical abuse, but to emotional abuse and, in particular, to the anguish and trauma of growing up in an environment where they did not feel wanted, lowed, cherished or acknowledged for themselves ».24Ce rapport à l'enfance est aussi relié à quatre dimensions que T. Hirschi a identifiées pour caractériser la nature du lien social. Pour cet auteur, « the social bond consists of (...): attachment, commitment, involvement, and belief». La première concerne les liens affectifs qui relient l'enfant à ses parents, à l'école, à ses camarades; la deuxième a trait aux aspirations de l'enfant par rapport à son futur; la troisième correspond aux conduites que la société définit comme normales pour un enfant (fréquenter l'école, faire les devoirs). La dernière dimension concerne le respect des règles sociales (<< rules of society »).25 L'image de l'enfance qui est reconstituée par les locutrices dépend donc de plusieurs facteurs dont le principal est l'attachement de l'enfant à un adulte ou à un groupe qui le valorise en tant que sujet. La présence ou l'absence de cette dimension apparaît comme cruciale pour comprendre pourquoi certaines femmes présentant une enfance tourmentée en donnent une appréciation somme toute positive, alors que d'autres ayant vécu des expériences analogues, en font un récit négatif. Il est intéressant de reproduire textuellement ce qu'Agra (trente-huit ans) dit de son enfance, car son récit est construit de manière semblable à celui d'Ana Maria, même si les événements ne se succèdent pas de manière si abrupte. «Voyez-vous (<< pués mire ») ma mère est morte et moi j'avais un an (<< quedé de un anito »). me J'ai été élevée (<< me crié ») par mes grands-parents qui étaient pourtant très stricts. Nous nous sommes élevés (<< nosotros los criamos trabajando en el campo ») en travaillant dans les champs, en semant du maïs et des haricots; mais ils ne nous regardaient pas
24 Ferguson H et al., Surviving Childhood Adversity: Issuesfor Policy and Practice, Social Studies Press, Dublin 1993, p. 116. 25 Bahr S.J. et al. , Family and religious Influences on Adolescent Substance Abuse, dans : Youth and Society, Vol. 24, No 4, 1993, p. 447. 24

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gentiment (les grands-parents), peut-être parce que j'étais sa petite fille (de la grand-mère ), je ne sais pas. Mais je ne sais pas pourquoi elle nous regardait comme des moins de rien (. . .) cela était difficile à supporter (<< el pesado de nosotros »), notre travail était difficile, era et puis (<< alIi ») j'ai rencontré mon mari et depuis je n'ai plus de jamais travaillé ». Lorsque Agra va vivre avec son mari, elle a quinze ans et ce mariage met fin à l'enfance. Celle-ci est marquée par le travail et l'absence d'affection. Agra est incapable de trouver une raison valable à cette attitude. La mort de la mère et le mariage précoce délimitent l'enfance de cette femme dans le temps. Le contexte n'est pas moins important pour comprendre le sens de ce récit que pour accéder à celui de Ana Maria. Agra souligne l'importance du travail pendant son enfance et insiste sur le fait que depuis son mariage elle n'a plus jamais travaillé. Elle valorise implicitement cette situation et l'attitude de son mari qui s'oppose à toute activité en dehors du foyer domestique. Dans le cas de cette femme, le marqueur principal de l'enfance est le travail précoce associé à l'attitude dévalorisante de la grand-mère. C'est ce qui lui permet d'identifier le seuil qui met un terme à l'enfance (le fait de ne plus travailler). Quand on demande à Ana Maria pourquoi sa mère a quitté son père, elle répond ainsi: «mon père buvait, il frappait ma mère et ma mère souffrait parce qu'il buvait; il était aussi très jaloux et alors il la frappait et maman l'a quitté. Alors ma maman n'a pas eu d'autre choix que de le laisser parce qu'elle a supporté pendant dix-sept ans papa. Elle avait une petite fille, elle avait deux ans la petite quand ils se sont quittés parce qu'il la frappait beaucoup. Il était très soûl, il buvait beaucoup et la frappait, alors elle l'a quitté, c'était mieux ». Dans ce cas aussi, le récit est très concret et relate les événements sans aucune fioriture, ni commentaire. Ana Maria donne deux repères pour l'interprétation de ce récit. D'une part, il y a la jalousie et l'alcoolisme de son père, et de l'autre la patience de sa mère face à la brutalité de son compagnon. Il faut aussi mentionner la présence d'un petit enfant (<< petite fille, elle avait deux ans») que la mère paraît une vouloir protéger en partant. 25

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L'importance de la mère par rapport au père est soulignée dans plusieurs entretiens. Celui d'Agra est un exemple. Elle rencontre pour la première fois son père lorsqu'elle a vingt-cinq ans. Voici ce qu'elle dit: «j'avais vingt-cinq ans quand je l'ai connu et cela a été une grande joie pour moi, mais en même temps j'étais triste pour ne pas

avoir pu grandir à côté de lui (oo .). Je suis heureuse d'avoir mon père
et (cela) même si je n'ai pas ma mère, car la meilleure des choses c'est d'avoir sa mère, parce que nous avons une quantité très grande de pères (<< monton »), une très grande quantité, mais des mères en un corps et âme il y a seulement elle et je voudrais l'avoir gardée vivante, c'est ainsi ». Agra fait ici allusion à la mobilité conjugale des hommes et à leur tendance à la polygamie. Elle s'adresse aussi à la figure du beau-père qui prend la place du père et qui souvent apparaît comme un personnage violent ou sans affection. Cette opposition entre une mère présente et aimante et un père absent ou inconstant est aussi très forte dans les récits de vie des enfants de la rue.26 Parmi les femmes de plus de trente-cinq ans, beaucoup sont d'origine rurale et sont arrivées en ville avec une mère ou des grands-parents pour y trouver du travail, des services sociaux et les commodités de la ville (eau, électricité, transports). Leur enfance est marquée par l'abandon du père. Gena dit que son enfance « a été très dure parce que depuis toute petite j'étais mûre car mon père nous a abandonnés et a laissé ma mère avec huit enfants (...). J'avais six ou sept ans. Je me rappelle d'avoir fait l'école primaire. C'était bien difficile pour ma mère parce qu'elle ne savait rien faire, des paysans n'est-ce pas! Elle travaillait la terre, elle semait du maïs, des haricots, elle faisait des pots en terre cuite qu'elle vendait pour acheter les choses nécessaires à la vie de tous les jours (...). Quand j'ai commencé à travailler je me rappelle que je gardais les enfants du maître d'école et lui me donnait les cahiers ou ce dont j'avais besoin à l'école. A onze ans je suis venue en ville et j'ai commencé à travailler comme
26 Lucchini R., Enfant de la rue. Identité, sociabilité, drogue, Droz, Paris/Genève, 1993 ; Lucchini R., Sociologie de la survie: l'enfant dans la rue, PUF, Paris 1996. 26

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servante chez les pères d'une communauté religieuse. Là, j'ai travaillé environ dix ans et quand je les ai quittés j'avais dix-neuf ans; c'est quand j'ai connu le père de mes enfants. Bon, je suis tombée amoureuse, je suis partie avec lui et lui est parti pour les Etats-Unis et jusqu'à aujourd'hui je ne l'ai plus revu (oo.). J'avais environ vingt et un ans ». Malgré tout Gena considère qu'elle a eu une enfance. En effet, sa mère dit-elle « nous a toujours appris à remplir nos devoirs et à être responsables (...) apprendre à nos enfants à travailler n'est pas mauvais, n'est-ce pas leur apprendre à être honnêtes depuis qu'ils sont jeunes en gagnant leur pain quotidien avec leurs mains? ». L'importance des grands-parents et en particulier de la grand-mère dans l'enfance des femmes de notre corpus est évidente. Un tiers d'entre elles ont été élevées par une grand-mère, par une tante ou par une connaissance de la famille. Leur mère a vécu l'abandon du père, puis celui du mari/compagnon et elles vivent à leur tour ces abandons. L 'histoire se répète avec leurs propres filles. Les histoires familiales sont très semblables et constituent une toile de fond qui permet aux femmes de se reconnaître dans une destinée commune. Même si chaque histoire est vécue individuellement avec des souffrances importantes, chaque femme sait qu'elle n'est pas un cas unique. Nous avons vu que l'abandon de la mère par le père est relaté sans porter de jugement et sans beaucoup de commentaires. Le récit de Ara illustre ce rapport à l'événement: «j'ai un bon souvenir de mon enfance parce que j'ai eu ma mère et cela est la chose principale. Mon père m'a quittée quand j'avais vingt-deux jours; ma mère tout en étant pauvre m'a donné tout ce qu'elle pouvait (.. .). Elle m'a donné l'amour dont on a toujours besoin (oo.) elle vendait du pain et avec cela elle nous a tous élevés (...) parce qu'il (le père) l'a abandonnée avec dix enfants et moi j'avais vingt-deux jours. Grâce à Dieu elle nous a fait vivre (<< nos saco adelante ») ». Le fait de connaître le nombre de jours qu'elle avait lorsque son père est parti est lui-même significatif. C'est un chiffre symbolique qui lui a été répété par sa mère et qu'elle a gravé dans sa mémoire. Le comportement du père, empreint d'égoïsme, est systématiquement comparé à celui de la mère, caractérisé par l'abnégation. Il arrive que le père revienne 27

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quelques années plus tard ou qu'il se manifeste auprès de ses enfants. Le cas de Ara nous apprend comment l'enfant, devenu adulte, réagit à la tentative de rapprochement paternel: «quand j'ai commencé à aller à l'école il (son père) désirait conquérir notre affection (<< él queria ganarmos el amor») et voulait me prendre chez lui. Mais c'était impossible (...) ; imaginez-vous, moi j'avais vingt-deux jours (quand il nous a abandonnés) et quel amour j'aurais pu ressentir! Maintenant, il vient nous rendre visite, mais ce n'est pas la même chose (.. .), je ne ressens rien pour lui et simplement je le respecte parce qu'on me dit qu'il est mon père et rien de plus. Toute mon affection est pour ma mère ». Daina me dit que son mari menace de lui enlever ses deux filles et elle ne les laisse jamais seules. Elle se présente comme mère responsable: «j'ai toujours été une femme qui a travaillé, qui a lutté pour elles (ses filles). Car si je n'avais pas été ainsi, mes enfants n'auraient même pas été à l'école. Je fais des efforts pour elles». Daina dit qu'elle a été «une mère, une femme, une enfant qui n'a jamais eu l'appui de personne, ni de la mère, ni du père ». Elle raconte comment elle a été abandonnée par ses parents. Le récit est important, car il rend encore plus visible l'effort que doit accomplir une mère pour être responsable. Voici les différentes parties de ce récit: a) «Quand j'étais petite, ma petite maman (<< mamita ») est partie ailleurs avec son mari, b) c'est-à-dire qu'ils se sont séparés à cause de moi car ils disaient que je n'étais pas la fille de ma mère, c) alors ils m'ont abandonnée (<< fueron a dejar botada ») me chez ma grand-mère maternelle. d) C'est elle qui m'a éduquée, la grand-mère, e) il lui manquait un bras et un pied. f) Parfois ma grand-mère me disait: «figure-toi n'avons rien à manger ». que nous

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g) Alors je lui disais: « Tu n'as rien à vendre, grand-maman ». h) Et elle me disait: « Gui je vais te donner quelque chose ». i) Et je m'en allais vendre ces objets dans le quartier de San Miguel. j) Ainsi,je me débrouillais pour que nous puissions manger». Daina a quatorze ans quand sa grand-mère meurt. Elle raconte que ses parents ne savaient pas à qui la confier: «alors moi j'ai dit: il n'y a pas de problèmes. Laissez-moi travailler; je travaillerai n'importe où». Et elle ajoute: «je me suis pratiquement élevée (<< crié») me toute seule». Daina se présente comme quelqu'un qui dès son enfance n'a jamais bénéficié de l'aide d'un adulte. Le couple parental est absent car il n'y a pas la figure du père. Celui-ci n'est que le mari de sa mère. Les parents se séparent «à cause de moi», à cause des doutes sur la filiation. Les expressions utilisées par Daina -« mamita, mami, abuelita »- montrent le rôle central des figures féminines dans la socialisation des enfants. Le père est soit absent, soit présent mais menaçant, soit il réapparaît unefois que l'enfant est devenu adulte. Le discours de Daina est cohérent. Cette cohérence est assurée par la filière victimisation, travail, sens des responsabilités; des figures féminines positives (mère, grand-mère) la renforcent. Le sens et la crédibilité du récit sont assurés par ce que Daina dit de son attitude envers ses filles. Elle perçoit et définit les événements en fonction du besoin de sécurité de ses filles. La cohérence du discours est donnée par une référence constante au sens de responsabilité envers ses enfants. Il est aussi assuré par l'opposition entre son vécu d'enfant laissé à lui-même et son attitude envers ses propres enfants.

1.2. LES FIGURES MATERNELLE

ET PATERNELLE.

Même lorsque la mère a abandonné l'enfant très tôt, elle reste une référence très forte pour les femmes de notre corpus. Et les locutrices évitent de porter un jugement sur le comportement maternel. Elles donnent une explication qui ne met pas en question la qualité du lien 29