//img.uscri.be/pth/ba18eda0cf30e84086f2f634e4a2b683edd01047
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 15,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Fissures

De
208 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 170
EAN13 : 9782296320826
Signaler un abus

Fissures

Collection Écritures MERIDJEN Alain, Un matelas par terre, 1995. DUVIGNAU Marie, Vingt chroniques garlinoises plus une, 1995. RABINOVITCH Anne, Comme si les hommes étaient partis en voyage, 1995. AOUAD BASBOUS Thérèse, Mon roman, 1995. HAGHIGHAT Chapour, Le chant nocture des voyageurs, 1995. CLANCY Genviève, TANCELIN Philippe, L'été insoumis, 1970-1984, 1995. LO NYOMBO Samba, Dakar Transgress, 1995. FLAHAUT Daniel, Une blouse blanche sous le boubou, ...en Afrique et à l'OMS, 1995. ZIANI Rabia, Le secret de Marie, 1995. STARASELSKI Valère, Le Hammam, 1996. DESHAIRES J.M., L'Impromptu d'Alger, 1996 GOURAIGE Guy, Courage, 1996. GENOT Gérard, Lafrontière des Beni Abdessalam, 1996. MUSNIK Georges, Par-dessus mon épaule, 1996. BOCCARA Henri Michel, Traversées, 1996.

STARASELSKIValère, Dans la folie d'une colère très
juste, 1996. ALATA J.-F., Les Colonnes defeu, 1996. COISSARD Guy, L'Héritier de Bissas Moïse Simba Kichwa Ngunuri, 1996. DUBREUIL Bertrand, Pierre, fils de rien, 1996. GUEDJ Max, le cerveau argentin, 1996. AOUAD Maurice, Dernier jour, dernier rois, 1996. BALLE Miguel, L'éveil, 1996. BENSOUSSAN Albert, Les eaux d'arrière-saison, 1996

(Ç)Éditions L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4355-9

Elisa BRUNE

Fissures

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

LES GENS
D'un peu plus loin La grossesse Les macarons La haine Le chef Le prodige Lenfant La muse La pianiste La collègue La carriériste Quasimodo Le Prince L écrivain La danseuse La victime Iphigénie Le nombriliste La bousculée D'un peu plus près Nostalgie Le prince charmant Le puceau Le fantôme La fourmi Lobstiné Le fermier Le pari Le concert La place du cul Le Polonais Le dentiste Le visiteur Le sommeil Le rêveur Le menteuJ Le passant Les mots-croisés Le camioneur Lhomme de ma vie Le sexagénaire Loubli

5

Annie attend un bébé. C'est-à-dire qu'elle se concentre pour attendre, chaque fois qu'elle s'en sou vient, car elle est incapable de s'arrêter, vu qu'elle n'est pas malade. Il faut qu'elle bouge, danse et lance son beau rire souple comme un serpentin sur les foules. Elle veut bien renoncer, à la limite, au rafting et aux autoscooters. Annie était déjà légère, mais avec ce gosse dans le corps elle prend littéralement son envol. C'est comme si elle avait avalé une bulle. La bulle pousse, et Annie est tout près du ciel. Je me demande si elle sera encore aussi pimpante après, quand ça gueulera et que ça chialera dans tous les coins. Mais pour une grossesse, c'est quelque chose de ténu et d'éclatant à la fois. Elle n'en fait pas un plat, de son ballon. Ça faisait longtemps qu'elle le voulait, le mioche, et maintenant qu'il est là, bien coincé dans sa grotte, on dirait que ça ne la concerne plus. Elle est dégagée. Dégagée de ça et aussi de n'importe quelle tristesse. Peut-être qu'elle attendait d'être prise pour pouvoir être libre, et maintenant, kermesse, la nature s'organisera bien toute seule. Ce poids en plus, je vois bien que c'est un souci en moins. Annie, ma complice, c'était une petite fumée. Ça gazouillait à droite à gauche, sans se poser. Elle avait une idée fixe, et je trouvais que ça lui allait mal, ce désir d'enfant, comme une fée qui voudrait devenir secrétaire. Elle n'en a jamais démordu, et les 400 coups c'était juste comme ça, pour s'occuper en attendant. Elle a tout fait en parfaite gestionnaire: le mari, le salaire garanti, la maison en briques avec un nain dans le jardin. Tout ça dans l'ordre et la détermination. Je pensais: Annie, arrête, tu lis la partition des voisins. Il fallait qu'elle cesse de se coller la tête sur les épaules. Mais elle a été jusqu'au bout, quand il a fallu planter la petite graine, tout ça, et ça a marché du tonnerre, son ventre qui levait 7

comme une pâte, il n'attendait que ça, et moi je me demandais, vraiment, ce que ça pouvait être, cette excroissance, parce qu'un môme, non, pas de ça, Annie n'est pas de taille. Et pourtant si, avec son corps de gamine étirée, il faut la voir, elle enfonce les matrones et les permanentées. Elle fabrique son crapoussin, tranquille, sans marcher de guingois ni reluquer les fraises. Annie, elle vous fait ça sans avoir l'air d'y toucher. Ce qui doit sortir sortira, et qu'on ne vienne pas lui faire des regards en cœur ou elle enfile ses patins à roulettes et part à tire d'aile. Comme elle est là, sa grenouille est presque cuite, et moi je n'y vois toujours que du feu, ma copine avec une bosse, comme un gros bleu après une cavalcade, je ne m'y ferai jamais à

l'idée qu'elle va pondre, renouer avec les traditions.
Attendons de voir le braillard, et si je serai toujours incapable de lui en vouloir. .

8

Je marche dans la rue et une voix crie mon nom. C'est Sandra. Sandra la forte. Sandra la rayonnante. Sandra-miracle. Elle porte un petit paquet de biscuits à la main. "Je vais voir mon père à la clinique. Il adore les macarons." Je suis restée anéantie par cette phrase: "Il adore les macarons", et par l'impuissance tapie dans le double fond de sa
VOIX. Évidemment, plus? apporter des macarons, que peut-elle faire de

Son père, on vient de l'opérer au cerveau. Une tumeur "de la taille d'une mirabelle". Pour l'instant, le côté gauche du corpsne bouge plus. On attend. On examine la tumeur et on attend. En attendant, Sandra ne peut rien faire. Acheter des macarons. Elle me brise par l'émotion qui coule d'elle. On sent qu'on touche à quelque chose d'indestructible, que la vie va pourtant détruire. Avant qu'on lui ouvre la tête - la tête! - elle lui a dit: "Papa, tu as quatre enfants qui t'adorent, alors pas de blague, hein! On a besoin de toi". Et lui, si pudique, si bon mais si timide en affection, il a dit "Moi aussi, je vous aime tous". Et Sandra étouffait d'émotion, et elle pleure encore en me racontant ce premier mot d'amour de son père, juste avant qu'il se fasse découper le cerveau. Sandra n'arrive pas à contenir tous les mouvements qui secouent son âme lorsqu'elle parle de ce moment terrible. Quand on apprend tout ce que l'on avait à l'instant précis où on risque de le perdre. Elle déborde devant moi, et ça me retou.me de fond en comble, son attachement dévastateur. Elle me ferait presque croire qu'il existe des valeurs sûres. Il m'est impossible de douter qu'elle aime son père, d'un amour véritable, qui attache leurs deux vies pour de bon. Je sais toute la force qu'elle possède, je la respecte infiniment, et je la rencontre avec un petit sachet de macarons. Je sais . qu'elle ne peut rien faire de plus.
9

Finalement, on ne fait jamais rien de plus, dans les cas graves, que lors d'un simple dimanche heureux. C'est-à-dire que l'on reste aussi démuni devant l'un que devant l'autre. A ceux qu'on aime, on apporte ce qu'ils aiment, en espérant leur faire plaisir, dans l'insouciance comme dans la tragédie. Sandra ne peut pas donner sa vie, elle ne peut pas empoigner le scalpel, elle ne peut pas implorer Dieu. Le macaron est la seule réponse sensée dont elle dispose face à la cruauté primaire de l'existence. La seule chose tangible à quoi se raccrocher.

.

10

Pour le papa de Sandra, ce n'était pas de la blague. Il a un cancer dans la tête. Un cancer. Dans la tête. Six mois encore, tout au plus. Sandra a les yeux lessivés, en plein milieu d'un grand orage. Elle dit: injustice. Il s'est épuisé à travailler, il a élevé quatre enfants chiants, il est fauché avant son premier jour de repos. Sans voir le premier petit-fils. Sans voir l'Amérique. Il va vers des convulsions odieuses, qui décolleront son corps du lit et creuseront dans ses yeux une épouvante éternelle. Je regarde Sandra lutter. Toute seule, pour avaler cette abjection que la vie lui assène. Il n'y a pas de chemin détourné, pas de raccourci, pas de fauxfuyant. Elle doit prendre ce cauchemar sur ses épaules et marcher ainsi, jusqu'à sa fin à elle. Avec sa détresse et sa haine pour toujours. Je la regarde et je n'ai rien qui soit utile à lui dire, rien qui soit décent. Je suis d'accord avec sa haine.

.

11

Tout part du bac à sable. On commence par faire des pâtés de sable, et plus tard on fait des pâtés de fric. Il Y en a qui s'imposent et d'autres qui se font avoir. Il yale chef, ses amis, et puis les moins que rien. Avant même de savoir parler, tous les enfants savent ça. Et ils persévèrent. La maturation des facultés cérébrales permet de raffiner les règles du jeu mais ne change rien au fond de l'affaire. C'est à celui qui fera le plus gros pâté.

Moi, je connais un chef de bac à sable qui veut régner sur tous les bacs à sable connus de lui: à la maison, au bureau, au club sportif, au parti, à l'association des anciens trucs, à celle des futurs machins. Il a même créé une secte pour pouvoir en être le chef. Bien sûr, ça lui prend toutes ses journées, de s'assurer que c'est bien lui le chef, de faire en sorte qu'on le lui dise et d'empêcher les autres de l'empêcher de l'être. Ça lui prend toute sa vie, mais c'est très bien comme ça, parce que sa vie c'est ça, être le chef, et rien d'autre.

.

12

Je connais un homme d'affaires qui rêve. C'est le seul que je connaisse et c'est probablement le seul au monde. Les hommes d'affaires ne rêvent pas. Ils font des affaires, ce qui est le contraire du rêve. Lui, son métier c'est de dire aux autres comment faire pour réussir leurs affaires. C'est encore pire qu'un homme d'affaires anodin. C'est un homme d'affaires au carré. Il va dans les entreprises qui ont des difficultés, ou qui veulent gagner plus d'argent, il évalue la situation, il dit "voilà ce qu'il faut faire", et on le paie pour ça. C'est répugnant. Je n'ai aucun respect pour ceux qui font des affaires sur les affaires des autres, parce qu'ils sont encore plus éloignés de la vie que les simples marchands. Ils font monter d'un étage l'édifice de nos masturbations économiques. Ils ne savent rien des gens, ni des arbres, ni de la terre, ils ne connaissent que les règles de l'immense jeu de société qu'ils prennent pour le monde. Et là ils sont très forts. Globalement, ils sont infirmes, mais ils règnent par l'astuce d'un échafaudage basé sur l'argent et qu'ils connaissent comme personne. Donc, cet homme d'affaires, son affaire c'est le conseil en gestion d'affaires. Il a droit, a priori, à mon mépris le plus franc. Mais, inexplicablement, mon mépris se fracasse sur la bulle de rêve qui l'entoure. J'ai beau le regarder et l'écouter, je ne vois rien d'un rapace. On dirait plutôt un ange égaré qui cherche l'escalier pour rentrer chez lui. La lumière de ses yeux trahit des souvenirs immenses, dont nous n'avons pas idée. C'est à peine s'il en laisse tomber quelques bribes en racontant des histoires que l'on ne comprend pas toujours. Il déborde d'admiration pour les enfants. Il parle aux gens comme on ne leur a jamais parlé. Parfois, il ferme les yeux et il 13

laisse rentrer l'énergie parla paume de ses mains levées. Il va parler aux mendiants. Il fait l'amour avec sa contrebasse. II s'envole des labyrinthes. Il connaît le langage des couleurs. Cet homme, c'est un terroriste, un extra-terrestre qui vient semer l~ trouble dans nos esprits. C'est pour être plus utile, sans doute, qu'il a pris le déguisement d'un mercantile parmi les mercantiles. C'est pour effleurer du bout de son rêve ceux qui en ont le plus besoin.

.

14

Son nom, c'est Belle, mais tout le monde l'appelle Boubou. Elle est trop jeune pour suivre les jeux des deux grandes. On pourrait croire qu'elle est bousculée par leur agitation, mais elle s'occupe d'autre chose, même quand on la malmène, et répond posément si d'aventure on lui demande son avis. Elle semble ailleurs, dans des pensées plus sérieuses, que ni les déguisements ni les poursuites n'atteignent. Elle suit néanmoins les bousculades, de loin en loin, car on lui a dit de rester avec ses sœurs. Elle s'installe un peu à l'écart et vaque à ses occupations, à peine dérangée quand le tumulte se rapproche. Son visage d'ange traduit une concentration profonde, en toutes circonstances. On se dit qu'elle a déjà compris ce que les adultes cherchent encore. On voudrait connaître le secret de la sérénité dans son regard. C'est troublant une enfant si grave. Si jeune et si grave. On la croit noyée dans des rêveries philosophiques, on aurait peur de la déranger. Pourtant, c'est l'actualité qu'elle suit. Elle saura répondre du tac au tac: c'est une mousse au chocolat qu'elle veut, pas un flan au caramel. La précision surprend, et même le genre de préoccupation, bien qu'à deux ans cela ne devrait pas surprendre. On attendait trop, finalement, de sa frimousse concentrée. On oubliait l'évidence. Cette enfant ne lit pas Schopenhauer, elle veut du chocolat. Plus tard, peut-être. Elle a déjà la façade qui laissera supposer de grandes choses. Son regard profond semble avoir été mis en place avant les pensées qui l'accompagne. Le décor est planté. Le sérieux s'annonce avant de s'installer. Il fait son nid dans un visage qui n'y est pour rien. Boubou ne sait pas qu'elle sera intelligente et studieuse. Elle ne sait pas que cela se voit. Elle n'est encore que projet, enveloppe mate et lisse qui promet plus qu'elle ne contient. C'est une porte qui s'ouvre sur le ciel. Elle me regarde droit dans les yeux, avec l'air qu'elle aura plus tard avant de dire quelque chose d'important. Cette fausse présence me trouble à la façon des phénomènes prémonitoires. Boubou est un croquis vivant. . 15

Comment se pouvait-il que Marie-Laurence soit si laide? Pendant douze années passées à l'école, cette question ne m'a jamais effleurée, pas plus que les autres élèves de la classe. Marie-Laurence était repoussante. C'était un fait. Mais eût-il fallu l'expliquer, nul n'aurait pu dire pourquoi. Elle avait les cheveux très noirs et les yeux très bleus, un nez fin et droit, des taches de rousseur et la bouche fine pour autant que je me souvienne. L'assemblage de ces jolies choses formait un tout hideux, et ce mystère ne nous a jamais frappés. C'est en repensant aujourd'hui à son visage - mais l'ai-je jamais vraiment regardé? - que je constate combien chaque partie en était irréprochable. Pourquoi n'avons-nous rien vu ? Marie-Laurence n'était pas conviée à nos jeux, nos conversations, nos tricheries en classe. On ne la tolérait que comme observatrice muette. D'ailleurs, si on lui adressait la parole, elle se brisait d'un rire gêné, absolument terrible, qui me donne la chair de poule encore aujourd' hui. Malgré l'évidence, elle ne donnait pas l'impression de souffrir de notre ostracisme, toujours discrète, décente même, quand on venait de l'exclure d'un groupe ou d'une activité. A bien y réfléchir, ce qui la rendait laide, c'était l'idée qu'elle se faisait d'elle-même et qui la précédait comme un écran. Une mésestime si grande qu'elle barbouiUait son visage, encombrait ses gestes, polluait son rire. Elle avait pour moi une admiration particulière qui n'a jamais réussi à me flatter, ne fût-ce qu'un peu. Elle venait de temps en temps me poser une question d'un air épanoui que ma froideur n'a jamais pu lui faire ravaler. Petit à petit, j'ai commencé à développer une sorte de sentiment de symétrie par rapport à son vide. Marie-Laurence est devenue mon antithèse, mon repoussoir, le modèle de ce que j'aurais pu ne pas arriver à éviter, ma face cachée, mon vice honteux.

16

Dans les circonstances difficiles, celles où je ne savais pas comment réagir, j'ai vu souvent apparaître le visage de MarieLaurence, badigeonné de laideur, et j'ai pris pour ligne de conduite le contraire exact de ce qu'elle aurait fait. MarieLaurence, l'horrible petite punaise rejetée de tous, est devenue mon guide spirituel par défaut. Il suffisait que je pense à elle pour retrouver, dans un sursaut terrifié, mon assurance et ma détermination. Je crois pouvoir dire qu'elle a présidé à tous mes succès.

.

17

Cette femme, qui était d'une stupidité à couper au couteau, enseignait le solfège et le piano, l'harmonie et la composition. Sa vie, c'était la musique, chaque jour, du matin au soir. Mais

bête, bête, à la limite du supportable.Et grasse avec ça, épaisse
comme une barrique, corps et âme. Bien qu'elle fit honte à la musique, je ne pense pas qu'elle m'en ait éloignée. C'est plutôt la musique qui a fait d'elle un mystère. L'une des plus énigmatiques questions posées à mon âme d'enfant. Comment un art aussi raffiné, subtil et complexe pouvait-il rester sans secrets pour cette grosse larve au rire tonitruant et à l'odeur d'aisselles persistante. En ce qui la concerne, je n'ai jamais tout à fait admis la réalité en face. Il restait, bien caché dans mon for intérieur, un tenace soupçon d'imposture que sa maîtrise et son aisance évidentes pouvaient éroder aux entournures sans parvenir à l'entamer sérieusement. Cette créature ne pouvait pas comprendre Mozart, ou alors c'est Mozart qui nous a trahis. Depuis quand trouve-t-on des pourceaux dans les perles? Ô désordre! Ô impudeur! Moi, que Mozart tenait à distance respectueuse, j'enrageais de la voir jongler avec la partition aussi naturellement qu'elle aurait léché un doigt bouffi trempé dans la mayonnaise. Parlons-en de ses doigts, tout petits, tout gonflés, tout rubiconds, qui virevoltaient sur les touches où les miens s'empêtraient. Scandale! Infamie! Branle-bas de combat! Voici une cause juste: sortir dans la rue et manifester contre le parachutage aveugle des talents. Le vertueux Salieri n'aurait pas été le dernier à s'inscrire puisque Mozart lui-même, son grand rival, était, somme toute, incompréhensiblement vulgaire. Nous en sommes donc tous là. La grâce s'embarrasse peu de savoir où elle frappe, et les laissés-pour-compte, s'ils reçoivent la lucidité pour comble d'infortune, n'y puisent que lamentations et glapissements de vengeance. C'est bien moins d' harmonie qu'ils n'auraient voulu produire. Ils finiront par
18

abdiquer leurs ambitions sous le rire gras des dépositaires indignes mais manifestes d'un talent inaccessible. Que nous reste-t-il à nous, pâles besogneux, orfèvres de la médiocrité, esthètes sans royaume? L'humiliation. .

19

Je l'ai rencontrée dans un lieu peu propice aux amitiés vraies, encombré de papiers, d'ordinateurs et de coups de téléphone. Elle évolue sans poids dans cet univers de contraintes où flotte souvent son rire aux accents dorés, réussissant dans l'insouciance ce que d'autres chargeraient d'une ostentation accablée. Elle parle sur le ton du colibri au soleil, ses mots se frottent sans se heurter. Nous sommes vite devenues complices sans être confidentes, par une même horreur de toute obligation. Elle a pour moi d'énormes pans d'inconnu qui ne sont pas des secrets mais des légèretés. Si l'air du temps s'y prête, elle en tire un morceau pour nous faire rire. Elle a abrité certains de mes chagrins sans s'étonner ni prendre un air grave. La détresse ne mérite pas qu'on la répande. Elle a partagé certains de mes plaisirs sans les écraser de sa présence. Nous coulons des jours entiers avant de remarquer que l'autre a toujours été là. Elle glisse en surface de l'existence comme un voilier moqueur, inaccessible aux machinations des profondeurs. J'aime sa mobilité, sa tolérance et sa gaieté. De temps en temps, nous décidons de nous amuser, juste pour que l'énergie sorte. Un endroit peuplé et bruyant nous suffit. Nous ignorons les regards qui nous suivent. Je peux lui dire n'importe quoi sans craindre quoi que ce soit. Elle peut oublier comment nous sommes rentrées. Rien n'a jamais été difficile entre nous.

. 20