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Géopolitique du pays Basque

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413 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 53
EAN13 : 9782296334533
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BARBARA LOYER

" GEOPOLITIQUE

DU PAYS

BASQUE

Nations et nationalismes

en Espagne

Préface de Yves Lacoste

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Préface

Yves Lacoste

Le terme de géopolitique, qui suscite aujourd'hui un vif intérêt, est abondamment utilisé~ aussi fait-il l'objet des acceptions implicites les plus diverses, souvent des plus banales, mais parfois aussi très tendancieuses. Au contraire, Barbara Loyer, dans son approche des difficiles problèmes du Pays basque, a mis en oeuvre une méthode qui, loin de déformer ou d'escamoter tel ou tel des points de vue sur cette question, cherche à les présenter de façon objective et à comprendre les oppositions actuelles. Barbara Loyer a fait ses recherches dans le cadre du Centre de Recherches et d'Analyses Géopolitiques (Université Paris 8), et elle participe activement à l'orientation et à la réalisation de la revue Hérodote. C'est dire qu'elle se réfère à une conception précise et originale de la géopolitique, fondée sur l'analyse des rivalités de pouvoirs sur des territoires. Il n'est pas inutile d'expliquer que le mot « géopolitique» soit si récent, alors que de telles rivalités sont extrêmement anciennes. Durant des siècles, celles-ci n'ont relevé que de la décision des princes et de leurs conseillers, alors que depuis quelques décennies, du moins dans les pays démocratiques où existe la liberté d'expression, les problèmes géopolitiques sont abondamment traités dans la presse et font l'objet de débats entre citoyens. Les points de vue qui s'opposent les uns aux autres ne traduisent pas nécessairement des intérêts antagonistes, mais le plus souvent des façons différentes de se représenter une situation géographique et de se raconter une histoire. Aussi l'analyse de ces

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problèmes doit-elle accorder une très grande place aux diverses représentations intellectuelles qui traduisent les préoccupations des courants d'opinions adverses. C'est ce que Barbara Loyer a mené à bie~ grâce à de minutieuses enquêtes sur le terr~ grâce à son souci de cartographier précisemment les phénomènes qu'elle a pu identifier, grâce, en~ à la compréhension sympathique qu'elle a su trouver auprès de multiples personnalités. Avec le rétablissement de la démocratie en Espagne, le problème basque a fait l'objet de très nombreuses réflexions et publications qui ont cherché a saisir son extrême complexité. En mettant en oeuvre un méthode d'analyse nouvelle, et en faisant preuve d'une grande objectivité comme d'un très grand talent, Barbara Loyer apporte une contribution qui est d'ores et déjà jugée précieuse par nombre de ceux qui se soucient des Basques et de leur destin. Mais la portée de cet ouvrage est plus vaste encore, puisqu'il s'agit, à mon sens, d'une étude géopolitique exemplaire.

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Merci à Félix Marafta pour l'aide et l'amitié qu'il m'a apportées au long de cette recherche, et pour tous les contacts qu'il m'a facilités. A Antonio Petit, qui m'a laissé toute latitude pour consulter sa documentation. A Juan Bautista Biurrarrena, dont l'obligeance m'a toujours été d'un grand secours. Ainsi qu'à Fabienne Vansteenkiste, dompteuse d'ordinateurs. A toutes celles et à tout ceux dont} e concours m'a permis de mener à bien C~ travail. A Angel de Miguel et son coin de fougères.

INTRODUCTION

Presque un siècle après 1914, l'Europe semble vouloir à nouveau emprunter le chemin de ses vieilles larmes. A l'est, des guerres ensanglantent l'ex-Yougoslavie ou les anciennes républiques soviétiques et, à l'ouest, l'établissement d'une communauté économique n'a pas empêché le développement de revendications régionalistes ou nationalistes. L'avenir de la Belgique est menacé par l'antagonisme entre Flanlands et Wallons, l'Italie est agitée de revendications régionales, les habitants du nord de la péninsule ranimant de vieux particularismes locaux, et le glas funèbre est l'écho des hymnes d'Irlande. En Espagne, depuis la mort de Franco, des centaines de personnes ont perdu la vie dans les attentats de l'E.T.A., tandis que plusieurs hauts responsables du gouvernement de Madrid ont été accusés par la justice d'avoir commandité l'assassinat d'indépendantistes basques. Les conflits concernant les minorités refusant l'autorité d'une plus grande nation posent souvent des redoutables problèmes territoriaux, et leur résolution bute sur de véritables impasses lorsque le sens des mots ne fait Das l'unanimité: qui définit un groupe comme une minorité, une nation, un peuple? Qui baptise une terre, et la fait sienne? L'étude des exemples de l'Union européenne apporte des éléments de réflexion à ce sujet, car la pratique politique des citoyens de ces Etats, les difficultés économiques moindres qu'ils connaissent par rapport à ceux de l'Est, et leur faible croissance démographique, expliquent que les contradictions s'y aggravent moins rapidement et conservent ainsi plus de possibilités d'être résolues, ou du moins atténuées, autrement que par la violence. L'Espagne et le Pays basque sont un cas intéressant d'enchevêtrement sur. un même territoire de représentations contradictoires au sujet des concepts de peuple, nation, nationalisme, minorité, régionalisme, autodétermination, souveraineté, identité, etc. Au sortir de la dictature en effet, les nouveaux gouvernants espagnols furent confrontés "à des revendications nationalistes très organisées de la part des Basques, des Catalans, et, dans une moindre mesure, des Galiciens, qui 13

parvinrent à faire inscrire leur spécificité dans la Constitution votée en 1978, et obtinrent pour leurs régions de larges cOlnpétences adn1inistratives et législatives. La Constitution espagnole résulte donc d'un compromis géopolitique entre les nationalistes espagnols et ceux des régions périphériques, les uns et les autres ayant le souvenir des conflits d'antan qui conduisirent à la guerre civile de 1936-1939. Certains indépendantistes basques estiment cependant que leur pays est en guerre contre l'Espagne et c'est pourquoi ils jugent nécessaire et légitime de continuer la lutte armée. Leur tâche est pourtant compliquée par le fait que la majorité des Basques rejette ce choix et qu'ils réclament une province, la Navarre, dont les habitants leurs sont très hostiles. Enfin, les revendications dt;s indépendantistes concernent un territoire partagé entre deux Etats, l'Espagne et la France. Le Pays basque présente également un grand intérêt pour l'analyse géopolitique car le mouvement nationaliste y est extrêmement diversifié, divisé sur l'opportunité de la lutte armée, sur l'avenir du Pays au sein de la Communauté Européenne et, plus largement, au sujet des notions de souveraineté, d'identité nationale, ou des valeurs qui doivent fonder la nation. Cet ouvrage présente, pour comn1encer, les enjeux et contradictions du «problème basque », tel qu'on le nomme en Espagne; il décrit les territoires et la population sur lesquelles portent les revendications des différentes forces politiques locales. La deuxième partie analyse les fondements historiques et géographiques de l'idéologie nationaliste basque; elle fait un détour par les différents temps de l'histoire de cette région, depuis la préhistoire jusqu'à notre siècle, et insiste sur les divergences des historiens selon leurs affinités idéologiques. La troisième partie revient à la période contemporaine et aborde plus longuement la question de la communauté nationale basque, en examinant le rôle des intellectuels, de l'euskara, des politiciens, et de l'E.T.A. dans la formation des idées au sujet du peuple basque. La quatrième et la cinquième parties portent sur l'équilibre actuel des forces politiques et leurs aires d'influence, ainsi que la géographie de divers phénomènes ou événements, comme par exen1ple la répartition de certains actes de violence. Enfin, la sixième partie propose une 14

ébauche de l'avenir du Pays basque, insistant sur les facteurs de permanence ou au contraire de transformation par rapport à la situation actuelle.

PREMIERE PARTIE

LE « PROBLEME BASQUE»

1 PEUPLES ET TERRITOIRES DU « PROBLÈME BASQUE »

Plus de vingt ans après la mort du général Franco, les attentats commis par le groupe armé indépendantiste basque, E.T.A., font encore régulièrement la une des journaux espagnols. Malgré l'instauration d'un système démocratique protégeant la liberté d'expression de tous les partis et d'une région autonome basque aujourd'hui contrôlée par des nationalistes basques, .malgré l'amnistie générale, en 1977, des prisonniers politiques basques, une fraction des indépendantistes juge qu'ils ne peuvent libérer leur territoire que par les armes. La grande majorité de la population basque n'est pas favorable à l'utilisation de la violence, mais entre Je tiers et la moitié des électeurs de cette région (quelques 600 000 personnes) votent néanmoins pour des nationalistes qui pensent que le Pays basque n'est pas l'Espagne. Le droit du peuple basque à disposer de lui-même, que revendiquent les nationalistes, ne va cependant pas de soi car l'autre moitié de l'électorat accorde ses suffrages à des partis soutenant au contraire que ce Pays est espagnol, ou s'abstient.

Un Pays, deux Etats Les habitants du Pays basque ont au moins deux représentations contradictoires de cette région: pour les nationalistes basques, elle correspond au territoire d'une nation, nommée Euskadi, dont la langue s'appelle l'euskara et, de leur point de vue, le territoire de l'Etat espagnol devrait s'arrêter aux lin1itesdu Pays basque. Pour les Espagnols ou les Basques qui sont aussi attachés à l'Espagne (on dira: Basques-espagnols), le territoire de la nation espagnole s'étend jusqu'aux Pyrénées et comprend le Pays basque. Le «problème» basque (c'est l'expression couramment employée dans la péninsule 19

ibérique), résulte ainsi de la polémique qui divise les habitants de cette région au sujet de son appartenance à l'Espagne. Ce problème est en fait plus complexe encore qu'il n'y paraît, car les nationalistes basques pensent que la limite de leur pays s'étend au nord de la frontière franco-espagnole et intègre des cantons français. Le peuple basque, reconnaissable par ses traditions culturelles (langue, architecture, économie rurale, coutumes, folklore, légendes...), est en effet installé sur les deux. versants de la chaînc, qui, dans ce secteur, est aisément franchissable au nord et au sud. Des deux côtés, les paysages ont été façonnés par les mêmes traditions. Le Pays basque nord, appellé Iparralde en euskara, comprend 158 municipalités situées dans un rectangle entre la côte atlantique et la crête des Pyrénées, au sud et à l'ouest, et, au nord et à l'est, le fleuve Adour et son affluent, la Maule. Avant la Révolution française, il était partagé entre deux vicomtés, Labourd et Soule, dont les capitales étaient respectivement Bayonne et Mauléon, et l'extrémité nord du royaume de Pampelune, appelée Basse-Navarre. En 1512, les Castillans s'emparèrent de la capitale navarraise, Pampelune, et obligèrent la dynastie régnante des Albret à se réfugier au nord des Pyrénées, dans la Basse-Navarre libre de la domination castillane. Les Albret caressèrent un temps l'espoir de récupérer le trône de Pampelune, mais, en 1589, Henri de Navarre coiffa la couronne de France et renonça à cette idée. La frontière pyrénéenne entre la France et l'Espagne a néanmoins été une zon~ d'escarinouches fréquentes jusqu'à la signature du traité de:s Pyrénées, en 1659, entre Mazarin et Don Luis de Haro, représentaut Philippe IV d'Espagne. Au cours des XVIIème et XVIIIème siècles, la monarchie française installa dans la région ses représentants et ses percepteurs d'impôts, et rogna peu à peu les coutumes locales malgré diverses révoltes. Durant la Révolution française, les Basques tentèrent vainement de résister aux mesures anticléricales et centralisatrices de l'Assen1blée nationale parisienne: malgré le.s protestations des élus locaux, les coutumes anciennes furent abolies lors de la nuit du 4 août. Le titre distinguant le « roi de France et de Navarre» disparut également, et les provinces basques furent réunies au Béarn, en 1790, afin de créer un vaste département des Basses-Pyrénées, devenu par la suite Pyrénées-Atlantiques. Pour les statisticiens de l'administration française, le Pays basque n'existe 20

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donc pas en tant que tel, mais, sur place, les dénominations et la représentation cartographique des trois provinces basques d'Ancien Régime, Labourd, Basse-Navarre et Soule, sont toujours bien vivantes. Leurs écus se trouvent par exemple représentés dans la gare de Bayonne aux côtés de ceux des provinces basques espagnoles. De même, les atlas publiés dans la communauté autonome du Pays basque espagnol représentent les trois provinces françaises avec leurs noms en euskara: Lapurdi, Benafarroa, Zuberoa. Pourtant, la majorité des Basques français, même lorsqu'ils sont attachés aux particularités de leur peuple et qu'ils réclament, par exemple, la constitution d'un département basque, s'expriment en faveur de partis politiques français et non pour ceux qui revendiquent l'indépendance ou l'union avec le sud. L'histoin~ particulière de l'Etat français a intégré le Pays basque nord à la France, et les Basques sont aujourd'hui divisés non seulement par une frontière internationale mais également par l'enseignement, l'administration, l'économie, les habitudes de vie, et surtout,. la langue: Environ un tiers des habitants des trois provinces françaises connaît l'euskara, mais les disparités sont énormes selon les zones. Dans la plupart des villes, le français est pratiquement la seule langue utilisée. On se trouve ainsi dans une situation où la conscience d'appartenir à un ensemble culturel indéniable coexiste avec l'allégeance et les liens anciens des Basques à deux Etats différents. Trois ou quatre provinces En Espagne même, les limites territoriales du Pays basque sont loin d'être simples car l'actuelle communauté autonome (Comunidad Autonoma dei Pais Vasco) comprend trois provinces, Alava, Biscaye, et Guipuscoa, alors que les nationalistes pensent qu'elle devrait en compter une quatrième, la Navarre. L'actuelle province de Navarre correspond en effet au territoire des premiers Bascons, et le royaume de Navarre s'étendait au XIème siècle sur tout l'ensemble basque tel qu'il est revendiqué aujourd'hui par les

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nationalistes. Ceux-ci pensent donc que la Navarre fut leur premier Etat et qu'ils doivent reconstituer cette unité politique~ ils ne peuvent concevoir une nation qui ne comprendrait pas le vieux royaume. Pourtant, la majorité des Navarrais se représente cette région non pas comme un royaume basque, mais comme l'héritière d'un des plus anciens royaumes d'Espagne. En 1936, l'insurrection franquiste a débuté en Navarre et ce sont les troupes navarraises, engagées volontairement aux côtés des militaires rebelles, qui ont envahi le Pays basque pour défendre l'Espagne et la religion catholique. En 1982, les électeurs de cette province ont opté pour la constitution d'une communauté autonome navarraise uniprovinciale, indépendante de la communauté autonome basque. Ce vote ne suffit pas cependant à résoudre le problèn1e, car les nationalistes basques ont des élus au parlement de Navarre qui, même s'ils sont minoritaires (15% des suffrages aux législatives de 1993), continuent de réclamer l'unification du vieux royaume et de la communauté basque. Leur influence est néanmoins extrêmement concentrée géographiquement dans la partie septentrionale de la province. La Navarre est en effet partagée entre un domaine inclus dans l'ensemble culturel basque, au nord, et un domaine appartenaut au contraire à l'ensemble culturel castillan, au sud, où l'euskara n'est plus utilisé depuis le Moyen Âge et dont les habitants se définissent en général comme Espagnols. Cette différence est calquée sur de grands contrastes morphologiques: le nord s'étend sur le versant méridional des Pyrénées~ c'est une zone montagneuse, pluvieuse et boisée, assez faiblen1ent peuplée. Vers le sud au contraire, les reliefs s'abaissent jusqu'à la vallée de l'Ebre, et laissent place à une région d'agriculture irriguée, plus densément peuplée, où l'influence des nationalistes basques est moindre. La capitale, Pampelune, est située entre ces deux extrên1es, dans une zon~ intermédiaire, tant au point de vue orographique et clin1atique, que du point de vue culturel et politique. Les limites du Pays basque sont donc assez complexes: il est partagé entre deux Etats, la France et l'Espagne, et, en Espagne, entre deux communautés autonomes dont les habitants n'ont pas l(:s mêmes représentations de leur territoire. Mais ce n'est pas tout: les

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rivalités au sujet de ces limites existent même à l'intérieur de la conwunauté autonome. Nationalistes et non-nationalistes basques La communauté autonome comporte, on l'a dit, trois provinces: Biscaye et Guipuscoa sur le littoral, et Alava au sud. L'ensemb]e constitue une région au relief assez mouvementé, dont les altitudes s'élèvent depuis la côte du Golfe de Gascogne vers le sud. La crête d'un arc montagneux, dépassant 1 500m, sépare le Guipuscoa et la Biscaye de l'Alava et se poursuit dans la pa.rtie orientale de cette dernière province. Les altitudes en Alava sont donc plus importantes qu'au nord (elles excèdent fréquemment 1000 mètres), mais le relief y est néanmoins plus ouvert que celui des provinces côtières: Vitoria, chef-lieu de la province, est située dans une vaste dépression, nommée la « plaine alavaise » (en fait un plateau entre 500 et 600m d'altitude) en forme d'amande horizontale, ou de barque d'une quarantaine de kms de long et d'une trentaine de large dont la proue serait tournée vers l'est. Ce plateau, entouré de plus hauts sommets, est relié vers le sud à la dépression de l'Ebre par une large trouée dans la montagne, qu'empruntent un affluent du grand fleuve et les voies de communication rapides. Lorsque l'on vient de Castille, l'accès à Vitoria est donc relativement aisé alors qu'à l'inverse, les routes qui joignent le nord de l'Alava aux provinces côtières sont très escarpées et parfois bloquées par la neige en hiver; seule l'autoroute joignant Vitoria à Bilbao par la vallée du Nervion évite de franchir les cols montagneux. L'Alava est ainsi mieux reliée au sud qu'au nord, et les caractères géographiques de ce territoire indiquent une conjonction des ensembles castillan et basque: comml..~ en Navarre, la proportion de bascophones diminue vers le sud, et It:s partis nationalistes basques y sont moins bien implantés que dans les provinces côtières. C'est d'ailleurs la faiblesse relative de leur influence en Alava qui a résolu les nationalistes basques à faire de Vitoria la capitale politique de la communauté autonome basque. Installer l'administration régionale dans cette ville était une façon d'intéresser la population aux affaires du Pays basque et de

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confirmer symboliquement son appartenance à l'ensemble basque. Pourtant, aux législatives de 1989, 1993 et 1996, les partis espagnols (PSOE et PP) y étaient le mieux représentés et, depuis 1990, il existe un parti anti-nationaliste, appelé Unidad Alaves(l, qui menace de réclamer l'indépendance de la province vis-à-vis de la communauté autonome. Les vastes ensembles espagnols et français se superposent donc au Pays basque en lparralde, Navarre et Alava, et l'enchevêtrement de représentations contradictoires sur le territoire basque est à l'origine de la complexité du problèn1e. Les convictions opposées sont très fortement ancrées dans les esprits; le bulletin météorologique de la télévision autonome basque communique par exemple les températures des « cinq capitales basques », Bilbao, SaintSébastien, Vitoria, Pampelune et Biarritz, avec la carte des sept provinces du pays des nationalistes basques; il diffuse ainsi une image qui devient intangible, comme peut l'être pour les Français celle de l'hexagone incluant le pays basque nord ou, pour les Espagnols, l'image de la « peau de taureau », ainsi qu'ils nomment la péninsule ibérique, comprenant le Pays basque sud. Selon les écoles et les familles, tous les enfants n'étudient donc pas l'histoire et la géographie à l'aide des mêmes cartes. . La situation est encore un peu plus embrouillée, car cet enchevêtrement des représentations contradictoires a lieu non seulement sur les marges du Pays mais également en son centre, en Biscaye et au Guipuscoa. L'influence espagnole est en effet considérable dans ces deux provinces, par l'utilisation généralisée de la langue castillane (j'emploie « espagnol» et «castillan» comme des synonymes), et parce qu'une frange importante de la population refuse que le Pays basque puisse devenir un Etat indépendant. Jusqu'aux années cinquante en effet, cette région fut la principale région d'industrie lourde de la péninsule et de très nombreux Espagnols vinrent y travailler sans avoir l'impression de sortir d'Espagne: environ le quart de ses habitants est originaire d'autres
provinces d'Espagne}
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A l'heure actuelle, le vote en faveur des partis

non-nationalistes basques est tout spécialement concentré dans les municipalités ou les quartiers habités par ces « immigrés » (c'est Je
) Anuario estadistico vasco, 1994, p.73. 26

terme utilisé localement). A l'inverse, certaines zones rurales SOl1t tellement partisanes des nationalistes basques que leurs adversaires ne présentent même pas de candidats aux élections locales. Il y a donc non seulement superposition des ensembles basque, castillan et français à la périphérie du Pays basque, mais également imbrication, en son coeur mên1e, de populations dont les représentations géopolitiques sont contradictoires. C'est d'ailleurs à l'époque où sont arrivés ces immigrés que le particularisme s'est transformé en un problème apparell1lnent insoluble, avec la création, en 1895, d'un Parti nationaliste basque (Partido Nacionalista
Vasco, PNV).

La nation basque Jusqu'au XIXème siècle, l'existence d'un territoire basque juxtaposé aux deux Etats espagnol et français n'a pas soulevé de problèn1es particuliers. Chaque province était régie par des autorités coutumières qui faisaient allégeance au roi et, s'il pouvait surgir des conflits, il n'y avait pas d'incompatibilité de principe entre les deux niveaux de pouvoir. Les Basques avaient intérêt à s'intégrer dans de plus vastes ensembles car, avant l'essor de l'industrie, leur petit pays montagneux et densément peuplé était très pauvre. Les difficultés entre les représentants locaux et le pouvoir madrilène s'accentuèrent néanmoins au XVlllème siècle, lorsque la monarchie castillane devint plus centralisatrice et entreprit d'élÎ1niner les juridictions spéciales qui subsistaient alors partout dans la péninsule, afin d'asseoir les fondements d'un Etat-nation espagnol régi par une seule loi. Pendant tout le XVlllèn1e siècle, les Basques se sont en effet particulièrement obstinés à défendre leurs traditions politiques et leurs pouvoirs locaux. Ils n'ont cependant véritablement remis en cause leur appartenance à l'Etat espagnol qu'au XIXème siècle, lorsque, en réaction à l'industrialisation. rapide de la région de Bilbao provoquant l'arrivée massive d'ouvriers imn1igrés, un homme, Sabino Arana y Goiri, conçut une idéologie nationaliste revendiquant la formation d'un nouvel Etat indépendant. Cette idéologie, en formalisant la représentation d'un territoire national

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exclusif de l'Espagne et de la France, repoussait la frontière espagnole à l'extérieur du Pays basque et interdisait toute figuration mêlée des différents territoires. Sabino Arana diffusa l'idée que le Pays basque devait se protéger des influences espagnole et française pour ne pas disparaître. Le problème basque tel qu'il se présente aujourd'hui est donc apparu lorsque l'idée d'un peuple distinct s'est cristallisée en un territoire chargé des mêmes symboles que ceux des deux Etats précédents, et qui devint, par conséquent, incompatible avec eux. Les nationalistes basques sont alors devenus très soucieux non seulement de leur autonomie politique, revendication ancienne, mais également de leur identité. Ils ne veulent pas être assimilés aux Espagnols. La confusion systématique à l'étranger entre le Pays basque et l'Espagne est particulièrement irritante pour les nationalistes basques. De leur point de vue, par exemple, le bombardement de la ville de Guernica, durant la guerre civile de 1936-1939, traduit la volonté franquiste de détruire le symbole de l'indépendantisme basque, car c'est dans cette ville que les rois d'Espagne venaient jurer de respecter les coutumes locales, c'est-àdire l'autonomie des autorités provinciales. Pourtant, ailleurs en Europe, Guernica a surtout symbolisé la barbarie nazie, car la guerre civile espagnole a servi de terrain d'essai pour les armes nouvelles de l'armée allemande, et c'est la légion allemande « Condor» qui a bombardé la ville. Le tableau de Picasso traduit l'horreur de la guerre; il a vocation universelle et son impact dans le monde entier a éclipsé l'interprétation nationaliste de cet événement. Picasso avait demandé qu'après la mort du dictateur, son tableau soit installé à Madrid; pourtant les nationalistes basques jugent qu'il leur est destiné parce que ce sont des Basques, et pas n'importe quels hommes, que l'on a bombardé; c'est leur plus cher syIllhole, et pas n'importe quelle ville, que l'on a voulu détruire. La nation espagnole et le Pays basque L'exigence d'autonomie politique a donc pris la fonne, au XIXèn1e siècle, d'un territoire exclusif, écrin d'une identité irréductible, la nation basque, impossible à confondre avec la nation espagnole. Or, 28

du point de vue des Espagnols, l'incompatibilité entre les deux nations est tout aussi radicale puisqu'ils ne peuvent admettre que l'Espagne soit amputée du territoire basque. Cela crée, en effet, un véritable problème. Ainsi, l'un des motifs de la rébellion en 1936 des militaires espagnols, qui se sont qualifiés eux mêmes de « nationaux », fut la progression des mouvements nationalistes basque, catalan et galicien, qui menaçaient à leurs yeux l'intégrité de l'Espagne. Franco tenta de s'emparer d'abord de Madrid pour contrôler immédiatement toute l'Espagne, n1ais devant la résistance de la capitale, ses troupes se tournèrent vers le Pays basque où l'on produisait tout l'acier de la péninsule. La prise de Bilbao, en juin 1937, et la transformation des usines sidérurgiques en. usines d'armement, fut un atout des nationaux sur le gouvernement républicain pour emporter la victoire. Les souvenirs d'une cruelle guerre civile et trente-sept années de dictature franquiste, pendant lesquelles les lycéens de toute l'Espagne, y compris du Pays basque, ont dû suivre des cours de « formation de l'esprit national », n'ont pas effacé la difficulté de faire cohabiter plusieurs nations en une. La Constitution espagnole de 1978, déboutant les prétentions des nationalistes catalans et basques, ne reconnaît pas l'existence de «peuples », au pluriel, au sein de l'Espagne, mais entend au contraire représenter « le peuph~ espagnol », bien que les nationalistes basques et catalans refusent cette formulation. Les parlementaires attachés à l'unité d'une Espagne comprenant le Pays basque et la Catalogne, jugeaient également inadmissibles les exigences catalanes et basques de mentionner «les nations» d'Espagne et l'on pouvait craindre que l'année interdise ce pluriel. Mais, de leur côté, les nationalistes catalans et basques ne pouvaient admettre qu'aucune mention ne soit faite de leur singularité. L'accord eut lieu sur l'expression «nationalités d'Espagne» COlllposant la «nation espagnole». Cependant, bien que les nationalistes espagnols aient obtenu l'exclusion des formes au pluriel, dans les faits, l'existence de peuples distincts au sein de l'Espagne est admise ou, tout au moins, les contradictions entre les différentes représentations de l'Espagne, Etat-nation ou Etat de nations, sont amorties par la tolérance d'une certaine marge d'ambiguïté qui laisse portes ouvertes: le préambule

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de la Constitution stipule par exemple que celle-ci a pour vocation de « protéger tous les Espagnols et les peuples d'Espagne »; de même, dans son bref discours de présentation de la Constitution, le roi Juan Carlos évoqua à la fois « le peuple espagnol », «les Espagnols », et « les peuples d'Espagne». L'esprit d'ouverture que dénote l'utilisation de toutes ces expressions en n1êmetemps, n'a pas suffi néanmoins à régler le problème basque. En 1978, le Parti nationaliste basque majoritaire (PNV), s'absenta de l'assemblée lors du vote parlementaire pour l'approbation de la Constitution et donna à ses électeurs la liberté de choix au référendum pour l'approbation ou le refus de la nouvelle Charte fondamentale; les autres partis nationalistes appelèrent à voter «non» parce que le droit à l'autodétermination des peuples d'Espagne n'y était pas mentionné. Le résultat fut mitigé: il y eut, dans la communauté autonome basque, une majorité de « oui» par rapport aux « non », mais également une majorité d'abstentionnistes par rapport aux i1ombr,~ des suffrages exprimés; il devint possible, dès lors, de conclure à un rejet par la population basque de la nouvelle Constitution, et par extension, à un rejet de l'Etat espagnol par les Basques. Forte de ce refus de la Constitution, l'organisation armée E.T.A. continue d'utiliser la violence pour réclamer la formation d'un Etat souverain.

L'Eglise basque Le nationalisme basque s'est enraciné dès l'origine dans le terreau d'une mystique catholique qui a fait la particularité de CI~ mouvement jusqu'aux années soixante, et à laquelle les analystes actuels attribuent parfois le fanatisme de ce~ains indépendantistes prêts à tuer aveuglément pour leur cause. Il y a encore peu, les Basques étaient de très fervents catholiques; comme le disait la maxime: euskaldun, fededun «( Basque, homn1e de foi »). Le système du majorat réservant à l'ainé des enfants la totalité de l'héritage, amenait, en outre, de non1breux cadets à entrer dans l'Eglise: au tournant du siècle on comptait un prêtre pour 450 habitants au Pays basque, contre un pour 1 000 ou plus, en

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AndalousieI . Aujourd'hui, la pratique religieuse y est en régression autant qu'ailleurs en Europe, mais la symbiose entre le bas clergé et les nationalistes basques reste traditionnellement très étroite, fondée sur l'usage partagé de l'euskara. Au XVlème siècle, le Pays basque s'est en effet trouvé à l'intersection des ensembles catholique et protestant, car Jeanne III d'Albret, reine de Navarre (1555-1572) et mère d'Henri IV, avait embrassé la Réforme et l'avait imposée dans son royaume. Pendant tout le XYlème siècle cette région fut donc pour l'église catholique un territoire à défendre ou même à reconquérir et, d'après les linguistes, le péril huguenot explique sans doute que l'Eglise basque ait été l'une des premières en Europe à prêcher dans la langue vernaculaire, l' euskara. Le bas-clergé s'est ainsi identifié au peuple euskaldun (basque et bascophone; le même terme est employé dans les deux sens).et a par la suite développé une singulière tradition d'activisme politique contre le protestantisme, contre le libéralisme, et enfin pour le nationalisme basque. Ignace de Loyola, fondateur de l'ordre des jésuites, est basque, comme Saint François-Xavier, patron de la Navarre (si l'on considère que la Navarre est basque...). Les prêtres ont joué un grand rôle dans l'histoire locale à l'heur(~ d'attiser les passions et de guider la sainte colère de leurs ouailles. Un des héros des guerres carlistes fut un curé particulièren1ent cruel et indomptable. En 1895, le Parti nationaliste basque s'est créé afin de combattre l'impiété des ouvriers socialistes et de restaurer le règne de l'Eglise sur la terre basque: la maxime du nouveau parti était « Dieu et les vieilles lois », et Sabino Arana pensait que le pouvoir religieux devait avoir une prééminence sur le pouvoir civil. Les mythes du nationalisme basque rapportaient en effet que les habitants de ce pays avaient été les premiers évangélisés d'Espagne car ils étaient les descendants en ligne directe du petit fils de Noé et, pour ]e fondateur de la doctrine, la religion catholique faisait partie des éléments caractéristiques de la race basque. On ne s'étonne guère, dès lors, que ce nationalisme ait reçu le soutien du clergé. Aujourd'hui, le PNV se déclare aconfessionnel mais il reste très proche de l'Eglise et de ses ministres. Dans les années soixante, à
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Fernando de Cortazar, Juan Pablo Fusi, 1988, p.64. 31

l'époque du concile de Vatican II, une partie du clergé a délaissé l(:s rangs des nationalistes conservateurs pour rejoindre les patriotes impliqués dans la lutte antifranquiste. Les revues en euskara étaient alors publiées par des bénédictins et des franciscains, et les liens des ecclésiastiques avec les intellectuels de gauche furent d'autant plus étroits que nombre de ces opposants au régime s'étaient instruits dans les séminaires qui offraient souvent la seule possibilité d'étudier, car le système scolaire franquiste était très élitiste. C'est dans le monastère bénédictin de Belloch, près de Bayonne, que s'est déroulée, en mai 1962, l'assemblée de l'E.T.A. au cours de laquelle l'organisation s'est définie comme un «mouvement basque révolutionnaire, créé dans la résistance, patriotique, laïque, non raciste, anti-dictatorial ». Après la mort de Franco, l'abbé de Belloch a néanmoins refusé à un groupe d'activistes de l'E.T.A. d'utiliser l'abbaye comme sanctuaire: « Je l'ai regretté, expliqua-t-il, mais ils l'ont très bien accepté; en fin de compte, nous étions tous Basques (euskaldun) »1. La cinquième assemblée de l'E.T.A., en décembre 1966, se déroula en partie dans la maison du curé de Gaztelu et en partie chez les jésuites du port de Guetaria, au Guipuscoa, à Pâques 19672. Certains curés ont apporté leur soutien à l'E.T.A., même après la mort de Franco. Les évêques basques, en revanche, se sont en général opposés à cette frange radicale du bas clergé, et la plupart des Inen1bres de l'église locale plaident aujourd'hui pour la pacification du pays, c'est-à-dire pour l'abandon de la lutte armée par l'E.T.A, même lorsqu'ils jugent que le:5 revendications des indépendantistes sont légitimes. L'Eglise est donc un élément fondamental de la société basque et, comme cette dernière, elle se trouve divisée au sujet de la violence nationaliste basque.

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El Pais, 14.10.1990.
Cronica, n087 et 143.

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2 LA VIOLENCE POLITIQUE

La mort de Franco, en 1975, provoqua une véritable explosion de l'activisme politique. Il semblait aux jeunes qui avaient grandi dans le régime conservateur, ultra-catholique et répressif du Général, que tout devenait possible. «Tout» contenait les libertés qui mènent à l'avenir radieux, l'élargissement des prisonniers politiques, l'avènement d'un pays bascophone pour ceux qui connaissaient cette langue, l'émergence des grands talents grâce à la liberté d'expression pour les artistes, la fin de l'oppression par le travail pour les ouvriers, l'autogestion, l'égalité, la fraternité. Les grèves et mobilisations diverses se multiplièrent, les manifestations de rue donnant le la des revendications politiques; le mouvement nationaliste se radicalisa dans ce contexte d'effervescence et l'E.T.A. se lança, à partir de 1975, dans une escalade d'attentats sans précédent: il y eut plus de 500 victimes dans les dix premières années de la démocratisation, contre 31 entre 1968 et 1974, la majorité dans les rangs de la garde-civile. En 1990, l'E.T.A. a commis 125 attentats, 149 en 1991,51 en 1992,49 et 45 dans les deux années suivantes, faisant au total 123 morts et de nombreux blessés, souvent terriblement mutilés. Depuis 1992 l'E.T.A. a pâli de la répression à son encontre et c'est pourquoi le nomble d'attentats a diminué; néanmoins, juste avant les élections régionales et municipales de 1995, un de ses commandos a manqué de peu le chef de l'opposition espagnole; sa voiture à explosé, mais le blindage de la carrosserie a résisté. Ainsi, loin d'apaiser le problème, l'avènement de la démocratie aviva la flamme du nationalisme radical. Malgré l'amnistie et la libération de tous les détenus de

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l'organisation année en 1977, les centres pénitentiaires espagnols abritent en 1995 plus de 500 prisonniers nationalistes basques. Euskadi Ta Askatasuna, Pays basque et liberté L'E.T.A apparaît à la fin des années cinquante comme une organisation anti-franquiste socialiste. Elle fut créée par des jeunes nationalistes voulant rompre avec l'attitude trop mitigée de leurs pères qui ne résistaient pas à la dictature, ainsi qu'avec l'idéologie traditionnelle, catholique, conservatrice, et raciste envers les ouvriers espagnols travaillant au Pays basque. Pendant les dix premières années de son existence, ses actions furent relativement limitées, tracts, graffitis, actes symboliques puis, en 1968, l'E.T.A assassina le commissaire Meliton Manzanas, responsable de la Brigade Sociale (sorte de police politique) du Guipuscoa. Elle se fit connaître dans toute l'Europe en 1970, à la faveur de la condamnation à mort par le tribunal militaire de Burgos de neuf militants. Dès l'ouverture du procès, l'organisation kidnappa le consul allemand à Saint-Sébastien pour faire pression sur les juges, mais le libéra cependant la veille de la sentence; celle-ci provoqua une telle émotion à l'étranger que les protestations internationales et la mobilisation de nombreux intellectuels de la gauche européenne, amenèrent Franco à commuer les peines capitales en emprisonnement. Le procès de Burgos, qui devait dén10ntrer la fermeté et la solidité du régime franquiste, ne fit que ternir plus encore son image et rehaussa au contraire l'aura des seuls résistants ayant pris les armes contre le dictateur. L'attentat, en 1973, contre l'amiral Carrero Blanco, bras droit du général Franco et qui était appelé à lui succéder, eut également un retentissen1ent considérable. Dès la mort de Franco, un mouvement de citoyens basque:s s'organisa en faveur de l'amnistie des prisonniers; elle leur fut accordée, on l'a dit, en 1977, mais de nouveaux militan1s continuèrent de rejoindre l'E.T.A. après cette date car i)s considéraient que la démocratisation était factice parce que la nouvelle Constitution ne reconnaissait pas le droit de fonder un Etat basque indépendant.

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L'E.T.A., cependant, ne bénéficie plus de la réputation positive qu'elle avait dans les almées soixante-dix; la poursuite de la lutte année, dans un régime parlementaire qui autorise la représentation électorale des indépendantistes, suscite au contraire chaque jour plus de condamnations, surtout lorsque les victimes des attentats sont des civils fauchés par une violence aveugle: en juin 1987, 2 l morts et 35 blessés dans l'explosion d'une bombe incendiaire placée dans le parking d'un supermarché catalan, Hypercor; en mai 1987, 3 voitures piégées explosent à Madrid, faisant 1 mort et 9 blessés. En

décembre 1987, Il morts, dont 5 enfants, et _40 blessés dans
l'explosion nocturne d'une caserne où logeaient les familles de:s gardes-civils; en novembre 1988, une voiture piégée explose à Madrid tuant un enfant de trois ans ainsi qu'un journaliste et faisant plus de vingt blessés; en mai 1991, une voiture piégée est lancée dans la cour d'une caserne de la garde civile où des enfants sont en train de jouer: 9 morts et 40 blessés; en octobre 1991 une bombe posée dans la voiture d'une femme, vivant en compagnie d'un gardecivil, la meurtrit cruellement ainsi que sa fille, âgée de 12 ans, qui, amputée des deux jambes, devint en Espagne, bien qu'elle ne fût pas la première à subir ce malheur, le symbole vivant de la barbarie des nationalistes de l'E.T.A. En 1992, la voiture d'un garde-civil, marié à une Basque, fut piégée et son plus jeune fils, âgé de quatre ans, mourut déchiqueté par la bombe alors que son père le ramenait de la piscine. En juin 1993, 2 voitures piégées provoquèrent 7 morts et 19 blessés (dont un jeune honID1eet une fillette amputés, et une autre privée d'un oeil). En novembre 1995, un capitaine perdit les jambes dans l'explosion de sa voiture, le 12 décembre 1995, une voiture piégée provoqua la mort de 6 personnes à Madrid, le 22 décembre un militaire fut tué de nouveau par une bombe posé sur sa voiture, et sa fille qui voyageait avec lui fut gravement blessée. Entre 1975et juin 1993, l'E.T.A. a fait exploser 19 voitures piégées à Madrid qui ont causé la mort de 37 personnes et blessé 134 autres. Il faut y ajouter 13 victimes en 1994, 15 en 1995. Ces images font l'actualité de l'Espagne.

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La « guerre sale» contre l'E.T.A La violence est également dirigée contre les nationalistes basques: les rapports d'Amnety intenlational font état de tortures dans les commissariats de la garde-civile. En 1983, deux nationalistes basques, José Antonio Lasa, et José Ignacio Zabala, moururent entre les mains de la police (on leur avait arraché les ongles des mains et des pieds) avant d'être achevés à coups de crosse et d'une balle dans la tête. Leurs cadavres furent détruits dans la chaux vive et leurs ossements enterrés, mais retrouvés en 1995. En novembre 1985, un autre nationaliste basque, Mikel Zabaltza périt vraisemblablement noyé dans la baignoire où il fut tourmenté. En juillet 1987, Lucia Urigoitia, fut abattue d'une balle dans la nuque lors de son arrestation. Entre 1974 et 1987, plusieurs organisations délictueuses ont mené une « guerre sale », selon l'expression journalistique, contre l'E.T.A. et les indépendantistes proches de l'organisation; elle fit plus de cinquante morts et une trentaine de blessés, principalement au nord de la frontière, parmi les Basques ayant obtenu durant le franquisme et les premières années de la transition, le statut de réfugiés politiques en France. En 1974, les attentats étaient signés AntiTerrorisme E.T.A (A.T.E), puis, entre 1978 et 1981 Bataillon Basco-Espagnol (B.V.E), puis Groupe Antiterroriste de Libération (G.A.L) de 1983 à 1987. La presse nladrilène et quelques juges tenaces ont dévoilé la responsabilité directe des services de l'Etat {~t de certains ministres dans ces assassinats, et le gros ouvrage (758p.) des journalistes Ricardo Arques et Melchor MiraIles, publié en 1989 après neuf années d'enquête, décrit par le menu toutes les connections entre les meurtriers et la police espagnole. Cette histoir~ débute en 1973, lorsque l'amiral Carrero Blanco créa un Service Central de Documentation de la Présidence du gouvernement (SECED) chargé de lutter contre l'E.T.A par l'élimination physique de ses dirigeants. Les attentats contre les membres ou les proches de l'E.T.A furent exécutés par des mercenaires à la solde du gouvernement de Madrid et recrutés principalement dans les rangs de l'ex-OAS française, de néo-fascistes italiens et de militants de l'extrêlne droite espagnole. Ce service continua de fonctionner après la mort de Franco, jusqu'en 1977, puis fut remplacé par un Centre 36

Supérieur d'Infonnation pour la Défense, CESID. L'arrivée au pouvoir des socialistes, en 1982, ne provoqua qu'un bref répit dans les attentats; dès 1983, le GAL remplaçait les BVE de l'ancien gouvernement, et recrutait plusieurs personnes précédemn1ent impliquées dans les actions anti-nationalistes basques. La lutte année contre l'E.T.A. fut menée en France, en Espagne, en Amérique (deux morts au Venezuela en 1980, un aux Etats-Unis en 1981), et prit une tournure parfois très dramatique: en novembre 1980, un commando des BVE n1itrailla sans distinction les client.s d'un bar de Hendaye, faisant deux morts et dix blessés, parnli lesquels deux personnes seulement étaient liées à l'E.T.A. A partir de 1995, plusieurs ministres et ex-ministres de l'intérieur du gouvernement socialiste furent impliqués par la justice dans l'organisation d~ ces meurtres, ainsi qu'un général de la garde civil et certains de ses subordonnés. En 1996, les deux principaux partis, de gouvernement et d'opposition, faisaient front contre la Justice pour étouffer l'affaire. C'est la crédibilité de l'Etat qui est en jeu, car s'il couvre ouvertement ces assassins, il sera difficile de nit:~r que, de ce point de vue, la rupture de la police avec un passé marqué par la haine des indépendantistes basques, est loin d'être complète. Des parlementaires assassinés La violence politique a également fait des victimes parmi les parlementaires basques: en février 1984, le sénateur Enrique Casas, numéro deux du PSOE basque, fut assassiné par des « Commandos Autonomes Anticapitalistes », obscur groupuscule d'extrême gauche. En novembre 1984, Santiago Brouard, pédiatre de 64 ans, parlementaire et chef de file des nationalistes indépendantistes proches de l'E.T.A, fut mitraillé dans son cabinet médical. En 1989, le député indépendantiste Josu Muguruza fut également tué par balle à la veille de l'ouverture de la session parlementaire aux Cortès espagnoles où il devait siéger. Panni les accusés de ce demi(~r n1eurtre se trouvait le fils d'un garde-civil assassiné par l'E.T.A., Ricardo Saenz de Ynestrillas, proche des milieux de l'extrêllle-droite

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espagnole (le père avait été impliqué, en 1978, dans un complot militaire, aux côtés du lieutenant Tejero qui tenta un autre coup d'Etat en février 1981). En 1995, le candidat de la droite espagnole pour la mairie de Saint-Sébastien, Gregorio Ordonez fut assassiné d'une balle dans la tête. Le 6 février 1996, Fernando Mujica Herzog, avocat, membre influent du PSOE basque, frère de l'ancien ministre socialiste de la justice, Enrique Mujica, fut abattu dans une rue de Saint-Sébastien. Le 14 février 1996, Francisco Tomas y Valiente, ancien président du Tribunal Constitutionnel, personnage important de la transition démocratique, fut tué de la même manièr(,~, dans son bureau de l'Université Autonome de Madrid. La violence politique suscitée par le problème basque est très grave: en 1981, par exemple, un lieutenant-colonel de l'armée, Antonio Tejero, prit d'assaut la chambre des députés à Madrid pour restaurer un régime autoritaire; Antonio Tejero avait déjà été impliqué dans plusieurs actes de protestation contre la légalisation du drapeau nationaliste basque (appelé ikurrina en basque), ou contre l'E.T.A. En février 1981, l'intervention du Roi (et chef des armées) à la télévision afin de rappeler les militaires au respect de la Constitution, contribua à isoler les factieux et précipita l'échec du coup de force. On pourrait en conclure à la solidité de la démocratie en faveur de laquelle s'est finalenlent ralliée la majorité de l'année; mais, dans le même tenlps, les démocrates du post-franquisme, à droite comme à gauche, ont bafoué les règles élémentaires dû Droit, dépensé de l'argent public et affaibli la légitimité des institutions, pour venger les victimes de l'E.T.A dans le style des vendettas mafieuses. Ils abondent dans le sens des nationalistes basques pour qui les attentats sont une réponse à la violence que l'Etat espagnol exerce contre leur peuple; les victimes seraient les stigmates d'une guerre opposant les Basques à l'Espagne. De quelle sorte de guerre s'agit-il? La lutte armée divise les nationalistes basques L'E.T.A. ne reçoit plus aujourd'hui le soutien que d'une partie de la population, correspondant environ aux électeurs de la coalition nationaliste de gauche nommée Herri Batasuna (<< Unité populaire », 38

14% des suffrages exprimés aux municipales 1995, dans la communauté autonome basque). Herri Batasuna se distingue des autres partis nationalistes basques par son refus de condamner l'E.T.A. tant que le gouvernement de Madrid n'aura pas inclu le droit à l'autodétermination dans la Constitution espagnole. Toutes les autres fonnations politiques, réunies depuis 1989 en ut;l pacte contre la violence, condanment et" combattent l'E.T.A.; on peut parler, à l'heure actuelle, d'un véritable bras de fer entre partisans et opposants à la lutte armée au sein du mouven1ent nationaliste basque. Celui-ci se déroule dans la rue, où des manifestations concurrentes sont organisées par chacun des secteurs, et dans les mairies, entre les conseillers municipaux de Herri Batasuna et ceux des autres partis. Depuis 1991, la garde civile espagnole cède le terrain à la police autonome basque, sauf aux frontières et dans les capitales. La police locale est donc activement compromise dans la lutte anti-terroriste aux côtés des forces de l'ordre espagnoles et françaises et les coups portés à l'E.T.A. sont très durs: la plupart des dirigeants importants ont été faits prisonniers, les réseaux et les sources de financement démantelés. Elle doit en outre combattre l'incertitude qui gagne les rangs de ses partisans quant au bien fondé de la lutte armée: des expulsions ou départs volontaires de Herri Batasuna ont révélé ces contradictions internes. En 1991, des militants clandestins ont été arrêtés à Pampelune parce qu'i1s n'avaient trouvé personne pour les cacher; c'était la première fois qu'un tel événement se produisait. La permanence d'une organisation armée indépendantiste vingt ans après la mort du général Franco est un véritable paradoxe. La situation du Pays basque a en effet réellement changé depuis l'avènement de la démocratie. Depuis 1980 l'assemblée législative dl~ la communauté autonolne basque est majoritairen1ent acquise aux partis nationalistes basques et c'est un gouvernement local, avec ses ministres et son président, qui dirige la région; le drapeau basque, officiellement reconnu aux côtés du drapeau espagnol, flotte sur toutes les mairies. La langue basque est co-officielle avec le castillan dans la communauté autonome: tous les documents administratifs sont publiés en bilingue et, dans la plupart des écoles, l'enseignement est également bilingue ou même uniquement en

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euskara. Une partie des progralnmes scolaires est du ressort du gouvernement basque. Les impôts ne sont pas levés par l'Etat espagnol, mais par l'administration autonome qui négocie périodiquement, avec le ministère des finances de Madrid, la quotepart que doit reverser la région à l'Etat central. Lorsque le président basque se déplace à l'étranger, il le fait au nom de la communauté autonome. Tout ceci tranche radicalement avec la situation du Pa)'S basque sous le régime franquiste où l'expression des particularismes locaux était interdite au nonl de l'unité de l'Espagne; depuis 1975 au contraire, l'Etat espagnol a cessé de monopoliser certains symboles majeurs comn1e le drapeau, la langue, l'éducation, la collecte des impôts. Les nationalistes basques se montrent pourtant insatisfaits de leur lot. Les conservateurs modérés, actuellement aux commandes de la communauté autonome, pensent qu'ils devraient avoir reçu du gouvernement central plus de compétences qu'ils n'en disposent actuellement, et l'accusent de freiner le transfert des services centraux aux administrations régionales en raison d'un nationalisme espagnol non avoué. Si leur pratique politique est fondée sur cel1e du compromis, leurs convictions sont très fermes: ils jugent en effet que l'autonomie dont ils disposent est un droit; et ne s'estiment pas en devoir d'exprimer une reconnaissance envers les constituants de 1978. L'E.T.A. est en fait la pointe extrên1e et extrémiste d'exigences assez radicales des nationalistes en général, mais s'en distingue par sa revendication d'un pouvoir populaire de type « socialiste». L'E.T.A. postule la constitution d'un Etat basque socialiste alors que le n10uvement nationaliste basque est à l'origine conservateur, et mên1e réactionnaire. Ses militants ont fait le saut entre réaction et révolution par le biais de la classe ouvrière~ jusqu'aux années quarante, il était clair en effet, pour les nationalistes basques, que leur mouvement représentait les Basques, et que les socialistes étaient les porte-parole des ouvriers espagnols. Mais, dans les années cinquante et soixante, une partie de la jeunesse basque, emportée dans l'enthousiasnle révolutionnaire de cette époque, s'est trouvée confrontée au dilemme de vouloir défendre un peuple, alors assimilé à la classe ouvrière, qui n'était pas toujours basque. Dans le contexte de la guerre froide, qui amena les Etats-Unis à soutenir 40

économiquement le régime franquiste (1953), et dans celui des guerres de libération anticolonialistes du tiers-monde, l'E.T.A. voulut s'inscrire dans la lutte générale des « damnés de la terre », contre le capitalisme et le colonialisn1e. Ses militants ont donc essayé d'intégrer nationalisme et marxisme dans un Inême lot afin de prendre en charge l'avenir du peuple tout entier, y compris don<:, celui des ouvriers immigrés. Pourtant, la fusion des deux idéologies ne s'est pas faite sans peine; elle a provoqué de nombreuses scissions dans l'organisation sur la question du rôle des immigrés dans la libération du peuple basque. Au bout du compte, on le verra, l'E.T.A. a démontré qu'elle faisait passer le peuple basque, consentant ou non, avant le peuple tout court. Celui pour lequel el1e combat n'est plus universel, il est seulement, ou avant tout, basque.

3 RACISME ET NATIONALISME

L'ethnie de la nation basque? Les nationalistes basques sont gênés par ce dilemme entre la défense d'une ethnie et la construction d'une nation plurielle, formée de personnes venues d'horizons différents. Les premiers d'entre eux ont d'abord créé, au XIXème siècle, un parti ethnique, regroupant des Basques qui voulaient lutter contre les Espagnols et c'est pourquoi le sang et les arbres généalogiques sont des éléments importants de cette idéologie. Cependant, de nombreux nationalistes condamnent aujourd'hui ce racisme et jugent que les Basques doivent être définjs comme les habitants du pays qui ne se disent pas Espagnols ou même que l'on peut être Basque sans renoncer à l'hispanité. Les controverses sur la nature et les contradictions de la nation sont l'une des caractéristiques les plus intéressantes de ce pays; depuis Je début du siècle, la question des immigrés est au centre des polémiques: les nationalistes accusent les grands industriels d'avojr trahi leur pays en y faisant venir des masses d'ouvriers non Basques, formant un véritable cheval de Troie espagnol au coeur de la nation. Confondant ses intérêts avec ceux de l'Espagne, la grande bourgeoisie (appelée « l'oligarchie ») serait à l'origine du problème, car ce sont les immigrés qui empêcheraient la réalisation de l'autodétermination. Il est vrai qu'une part importante des électeurs de la droit.e espagnole, anti-nationaliste basque, se trouve dans les quartiers riches de Bilbao et de Saint-Sébastien. Il est exact également que les 43

socialistes bénéficient du vote de la plupart des immigrés, et que la fédération socialiste locale est très étroitel11entliée à la direction madrilène du parti, contrairement par exemple aux n1embres de la section catalane du PSOE qui défendent les particularités de leur région, s'expriment en catalan, et prônent le développement d'un systèn1efédéral en Espagne. Bien qu'il accole aujourd'hui à son sigle un «PSE» (Parti socialiste d'Euskadi), l'assimilation entre l'Espagne et le PSOE est ancienne, comme l'est c~lle du nationalisme basque avec l'hostilité aux Espagnols et les deux partis ont fini par être assimilés à deux communautés. Les nationalistes basques ayant toujours soin de se démarquer des Espagnols, la polémique au sujet du racisme de leur idéologie dure depuis un siècle.

Les peuples de la nation espagnole? Certains accusent les adversaires des nationalistes basques de vouloir entraver l'émergence d'un sentiment national basque chez les immigrés, car une telle évolution porterait en elle le germe d'une véritable dislocation de l'Espagne. Les électeurs de ces partis, PSOE et PP essentiellement, seraient des nationalistes espagnols non avoués, tout aussi irrationnels dans leur défense de l'Espagne que le:s nationalistes basques le sont dans celle de leur Pays. Les électeurs du Parti Populaire revendiquent en effet la légitime existence d'un,~ nation espagnole dans ses limites territoriales actuelles, et les socialistes du Pays basque croient eux aussi en l'Espagne formée de toutes les parties qui la composent aujourd'hui, c'est-à-dire également du Pays basque. Jusqu'en 1995, le Parti socialiste fut même la seule formation politique ayant une représentation électorale importante dans chacune des communautés autonomes d'Espagne et ses militants ont alors acquis une conscience particulière du rôle unificateur de leur parti. Certains pensent vraisemblablement qu'il est bon que les citoyens du Pays basque continuent de s'identifier le plus exclusivement possible avec l'Espagne. Les deux nationalismes, basque et espagnol, sont-ils pour autant identiques? Ne faudrait-il pas distinguer le nationalisme qui accepte 44

l'idée que les composantes démographiques et symboliques de la nation peuvent évoluer (par exemple en acceptant l'expression « nationalités d'Espagne» et la constitution de communautés autonomes), et celui pour qui la nation est par essence inaltérable? En Espagne, on trouve les deux attitudes: il y a des Espagnols q\~i refusent toute possibilité de changement de l'Etat et de la nation et d'autres (que je crois plus nombreux) qui sont ouverts à une évolution modérée de leur Etat ou des représentations de la nation espagnole. Parfois, les individus changent de convictions: Manuel Fraga, ancien ministre franquiste, fondateur du principal parti de droite, était un farouche opposant au principe même de l'autonomie des régions, au nom de l'unité de l'Espagne. Son parti, Alliance Populaire (treize députés), s'abstint lors du vote parlementaire de la Constitution. L'un de ses élus vota même contre la Charte car il pensait que le terme «nationalités» allait conduire à l'avènement d'un Etat fédéral alors que, dit-il à l'époque, «en Espagne, il n'y a qu'une seule nation, un seul Etat»l. Quelques années plus tard, Manuell Fraga, président de la communauté de Galice, proposa une évolution du système vers une sorte de fédération qui lui donnerait plus de pouvoir encore dans son fief. On trouve la même différence à l'intérieur du Pays basque: il y a un mouvement d'ouverture sur l'idée du caractère évolutif de la nation, et un secteur rétif au métissage culturel, fondant son amour du pays et du peuple sur la permanence de caractères, de traditions et d'une originalité issus du passé. Dans les deux cas, le temps est à l'oeuvre, mais dans le premier, il mélange et produit des changements relativement incontrôlables, et dans le second, il épure pour maintenir une vérité d'essence. L'étude des principales composantes du « problèn1e basque» montre ainsi comment chacune d'entre elle, que l'on présente souvent comme des entités simples «( le territoire », et «le peuple »'), supports de revendications évidentes et justes, est en fait une pelote de contradictions fort embrouillées, et l'on peut s'attendre à trouvt~r toujours plus d'éléments contradictoires à mesure que l'analyse se précisera. Le nationalisme est un phénomène passionnel, un paysage
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El Pais, 22.7.1978. 45