HISTOIRE POLITIQUE DU BURKINA FASO 1919-2000

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Ce livre est une grande fresque historique qui présente la Haute-Volta d'abord, le Burkina Faso ensuite, depuis la naissance du pays en 1919, en tant que colonie, jusqu'en 2000, à l'aube du 3è millénaire. Il s'agit de 80 ans d'histoire qui fait défiler les grand acteurs de la vie politique du pays. L'œuvre contient par ailleurs, en annexe, les textes des 5 constitutions du pays et les listes des équipes gouvernementales qui se sont succédées de 1958 à 2000.

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Ajouté le 01 janvier 2002
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EAN13 9782296282650
Langue Français
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HISTOIRE POLITIQUE DU BURKINA FASO 1919-2000

Collection Études Africaines
Dernières parutions Jacques COLAS, Une case à Molimé, 2001. Abdou HAMANI, Les femmes et la politique au Niger, 2001. Barnabé Georges GBAGO, Le Bénin et les Droits de I 'Homme, 2 001. Paulette ROULON-DOKO, Cuisine et nourriture chez les Gbaya de Centrafrique, 2001. Edouard ETSIO (coord.), Congo 2000 : état des lieux, 2001. Tidiane DIAKITE, Appel à lajeunesse africaine, 2001. François OSSAMA, Les nouvelles technologies de l'information - Enjeux pour l'Afrique subsaharienne, 2001. Gabriel GOSSELIN, L'Afrique désenchantée, vol.l, 2001. Jean-Marc ELA, Guide pédagogique de formation à la recherche pour le développement en Afrique, 2001. Albert G. ZEUFACK, Investissement privé et ajustement en Afrique subsaharienne, 2001. Silvère Ngoundos IDOURAH, Colonisation et confiscation de la justice en Afrique, 2001. Alain MENIGOZ, Apprentissage et enseignement de l'écrit dans les sociétés multilingues, 2001. Pierre ERNY, Essais sur l'éducation en Afrique Noire ,2001. Mathurin C. HOUNGNIKPO, L'Afrique au passé recomposé, 2001. Léon MATANGILA MUSADILA, Pour une démocratie au Congo Kinshasa, 2001. Raphaël NT AMBUE TSCHIMBULU, L'Internet, son Web et son E-mail en Afrique, 2001. Julien CONDE, Abdoulaye-Baïlo DIALLO, Une ambition pour la Guinée, 2001. Mahamoudou OUEDRAOGO et Joachim TANKOANO, Internet au Burkina Faso: réalités et utopies, 2001. Tidiane N'DIA YE, L'empire de Ckaka Zoulou, 2001. Mwayila TSHIYEMBE, Etat multination et démocratie africaine, 2001. Marc BELLITO, Une histoire du Sénégal et de ses entreprises publiques, 2001. Yves Ekoué AMAIZO, L'Afrique est-elle incapable de s'unir, 2002.

Roger Bila KABORE

HISTOIRE POLITIQUE DU BURKINA FASO
1919-2000

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Du même auteur: Au clair de lune, contes et proverbes du Burkina, édité par Finnatnent. L'épopée de Boukary Koutou Elnpereur des lTIoosé, édité par Finnament. Sous l'arbre à palabre, contes et proverbes du Burkina, édité par Finnalnent. Indésirables, ROlnan, édité par l'Hannattan La princesse Yennenga et autres histoires, édité par EDICEF Un chat pour Noël, édité par la MUSE

~L'Hannattan,2002 ISBN: 2-7475-2154-0

Le Burkina Faso au Centre de l'Afrique de l'Ouest

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AVANT-PROPOS PAR LE PROFESSEUR JOSEPH KI-ZERBO

Le présent ouvrage n'est pas l'œuvre d'un historien professionnel. Son auteur m'a demandé une préface en même temps que "des corrections, rectifications, et enrichissements" éventuels. N'ayant pas disposé du temps nécessaire pour accomplir ce type de travail, j'ai tenu par un bref avant-propos à accompagner l'auteur dans son entreprise louable mais très périlleuse. Quatre-vingt ans de la vie politique de la HAUTE VOLTA et du BURKINA FASO; quatre Républiques racontées en quelques 300 pages seulement, c'est un défi, un pari difficile. Pour embrasser sans mal étreindre cette matière touffue, hétéroclite, houleuse, boueuse et sanglante parfois, l'approche synthétique et structurelle semblait s'imposer d'elle-même. Mais cela n'est pas aisé surtout pour un non spécialiste; alors que tout cela est si récent, ne seraitce que par la multitude des acteurs de premier rang qui n'ont pas encore pris leur retraite; sans compter que I'histoire immédiate n'est pas facile à maîtriser. L'auteur a donc opté pour la méthode linéaire et événementielle qui égrène les faits au fil des jours. Mais surfer sur la crête des péripéties empêche souvent d'atteindre les mouvements de fond qui engendrent et portent les vagues des événements. Par ailleurs, de nombreux faits notables ou majeurs glissent et disparaissent entre les mailles du filet du narrateur. 9

Relevons seulement trois occurrences: -Lors du référendum du 28 septembre 1958 dans les Territoires Français d' Outre-Mer, les résultats du scrutin montrent qu'il Y a eu des votes négatifs, mais l'on ne sait d'où ils viennent, alors que les partis responsables des votes positifs ( RDA et PRA ) sont mentionnés. Il est vrai que le Mouvement de Libération Nationale (M.L.N) né l'année précédente n'était pas encore transformé en parti politique; mais il s'est signalé par son Manifeste retentissant: "LIBERONS L'AFRIQUE" et sa campagne pour le NON au référendum avait été relatée peu après dans le célèbre ouvrage du Professeur Ahmadou DICKO :journal d'une défaite. -Le 3 janvier 1966 est relaté dans maintes péripéties, mais pour ceux qui, comme nous, ont organisé les manifestations, en particulier sur la fameuse place ( baptisée successivement place d'Armes, place du 3 janvier, place de la Révolution, place de la Nation) la substance des événements n'apparaît pas. Il y a lieu de croire que les protagonistes des événements ultérieurs feraient la même observation. -Le coup d'Etat du 8 février 1974 est expliqué par les événements qui l'ont préparé; mais l'auteur n'indexe pas assez clairement le premier coup d'Etat militaire prémédité de la HAUTE VOLTA. En effet, si le Général putschiste l'a justifié en disant "le rôle d'arbitre qui m'est dévolu n'a jamais été de résoudre les conflits internes des partis politiques ", l'historien peut signaler que le rôle d'arbitre devait être de recourir en dernière instance à l'arbitrage du peuple. Malgré ces handicaps considérables qui sont simplement évoqués ici, malgré que la moitié de l'ouvrage consiste en annexes qui rassemblent des documents pesants, il faut reconnaître que cet ouvrage présente une utilité réelle, qu'on peut résumer dans la sentence suivante: La chronique est profitable en ce qu'elle offre un premier fil d'ARIANE auquel on peut par la suite accrocher bien des choses. Elle a l'avantage aussi de faire défiler devant nous le film vivant des acteurs saisis sous les trois dimensions avec des gros plans et des dialogues parfois colorés. L'auteur y ajoute souvent le sel et les épices de son style alerte qui rappelle qu'il est aussi conteur de récits pour enfants. Parce que l'Histoire doit être rendue accessible à tous; parce que la chronique peut être une préface de l'Histoire structurelle, je crois qu'il faut saluer cet effort pour esquisser ne serait-ce qu'en pointillé l'itinéraire tumultueux et laborieux du BURKINA FASO.

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INTRODUCTION La Haute-Volta, ancien nom du Burkina Faso, a été trouvée par les Portugais. En effet, c'est lors de leur pérégrination à travers les mers et les océans, à la recherche de nouvelles terres et de nouvelles routes reliant l'Inde à l'Europe, que les navigateurs portugais du Isème siècle découvrirent l'elnbouchure d'un fleuve dans le Golfe de Guinée qu'ils appelèrent "Rio da Voha", c'est-à-dire le fleuve du retour. Plus au Nord, ce fleuve se subdivise en trois que d'autres conquérants se permirent de colorier en parlant de Voha Noire, VoIta Blanche et Volta Rouge. Les révolutionnaires au pouvoir en 1983 mirent un terme à tout cela en nommant leur pays le Burkina Faso et leurs trois fleuves le Mouhoun, le Nakambé et le Nazinon.
siècle, la France entreprit la conquête de la HauteA la fin du 19ème

Voha. La conquête terminée, la Haute-Volta fut érigée en territoire Inilitaire de 1896 à 1904, puis intégrée à la colonie du Haut-Sénégal-Niger de 1904 à 1919. Pendant la guerre 1914-1918, le Moogho Naaba Koom II envoya des Inilliers de soldats voltaïques combattre aux côtés de la France. Après la victoire du Il novembre 1918, la France reconnaissante au vaillant peuple voltaïque, lui taille une récompense à la mesure de sa vaillance: un décret en date du 1el' mars 1919 détacha le territoire voltaïque de la colonie du Haut-Sénégal-Niger, pour en faire une colonie à part entière. Cette situation dura pour la Haute-Volta le temps qu'on oublie ses bons et loyaux services pendant la guerre. Le glas de l'oubli sonna en effet le S septembre 1932, où un autre décret supprima la colonie de Haute-Volta. Il

En juin 1947, la Haute-Volta fut rétablie dans ses limites de 1932. De 1945 à 2000, ce pays, terre des hommes, selon certains, pays des hommes intègres, selon d'autres, allait connaître une vie politique tumultueuse où toutes les expériences auront été tentées: la dépendance politique dans le grand ensemble colonial français; la république autonome dans l'Union Française; l'indépendance politique; le régime républicain à parti unique; le régime républicain à partis multiples; le régime républicain à partis limités à trois; le régime du renouveau; le régime du redressement; le régime du salut du peuple la révolution; la rectification et le front populaire.

De 1919 à 2000, les écoliers du pays ont, tour à tour, chanté les hymnes nationaux du pays: "la fière volta", puis le "dytaniè" ; ils ont appris que la devise du pays était "unité - travail - justice", puis "la patrie ou la mort, nous vaincrons!", et enfrn "unité - progrès - justice". De 1919 à 2000, des politiques ont voulu conduire ce pays au développement. Il y avait des hommes et des femmes; certains étaient jeunes, d'autres moins jeunes. On y comptait des civils et des militaires; plusieurs étaient honnêtes, sincères et patriotes, et plusieurs démagogues, malhonnêtes et irresponsables. Le pays se trouve toujours à la croisée des chemins et le peuple toujours à la recherche de son bonheur.

12

CHAPITRE

-

I: LA HAUTE VOLTA COLONIALE:

1919-1960

1. La création de la colonie de Haute-Volta La France mit pied en Afrique occidentale en 1659. A cette date, elle fonda le fort de Saint-Louis, dans L'île N'Dar, à l'embouchure du fleuve Sénégal et créa la première colonie du même nom, en Afrique de l'Ouest. Elle progressa plus à l'intérieur et le 10 octobre 1882, créa une deuxième colonie, celle des "rivières du Sud". Le 17 décembre 1891, cette colonie changea d'appellation pour devenir la colonie de la "Guinée Française et dépendances". Le 10 mars 1893, deux autres colonies virent le jour: la Côte d'Ivoire, avec Grand Bassam comme chef-lieu et le Dahomey, avec PortoNovo comme chef-lieu. Le 22 novembre 1893, une cinquième colonie fut créée, il s'agit du Soudan français. Trois autres colonies furent créées par la suite: le Niger, la Mauritanie et la Haute-Volta. Ces huit colonies furent fédérées pour constituer une seule entité politique, l'Afrique Occidentale Française (AOF). Ce fut le décret du 16 juin 1895 qui institua la Fédération de l'AOF, la dotant d'un gouvernement Général présidé par un gouverneur général. En ce qui concerne la colonie de la Haute-Volta, le cheminement a été long pour aboutir à sa création. La pénétration Française en HauteVolta commença par des missions exploratoires:

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L'exploration du Capitaine Binger en Afrique de l'Ouest (de 1887 à 1889) avec un passage à Ouagadougou, où il fut reçu par le Mogho Naaba Sanem. 13

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La mission du docteur Crozat en 1890 à Bobo-Dioulasso, où il fut reçu par la princesse Guimbi Ouattara et à Ouagadougou où le Mogho-Naaba Wobgo le reçut également. En 1891, le Capitaine Montei! visita Ségou, Sikasso et BoboDioulasso. Il continua en pays mossi où le Mogho Naaba refusa de le recevoir. En 1891 et 1892, des missions françaises, conduites par Ménard et Beaulot, visitèrent les territoires de la Haute-Volta. En 1894, les troupes françaises du Président français de Bandiagara prirent pied à Ouahigouya, dans le Yatenga, profitant d'une querelle de succession de trône des fils de Naaba Saaga. En 1895 et 1896, faisant suite aux missions de Alby, Decoeur et Band, le capitaine Destenane arriva à Ouagadougou. Le MoghoNaaba Wobgo, intraitable, refusa de le recevoir.

. . .

Après les missions exploratoires qui eurent plus ou moins de succès, les conquêtes militaires prirent le pas.

pays Mossi; Ouagadougou,capitale de l'empire, tomba le 1er septembre
de cette année. Le Mogho-Naaba Wobgo tenta une vaine résistance, mais fut obligé de fuir. Il essaya d'organiser les royaumes voisins pour la reconquête du pays mossi, mais dut, finalement, s'exiler à Gambaga, dans le nord du Ghana. Le 20 janvier 1897, le royaume mossi devint un protectorat français. Puis, ce fut le pays des Samos qui fut conquis en janvier 1897. La même année, les pays des Birifors, des Lobis, des Bwabas, des Gourounsis, des Toussians et des Gourmantchés furent conquis et pacifiés par les Capitaines Destenave, Monteil, Cazemazou, Caudrelier, Baud et le Commandant Decoeur. Après la conquête militaire, commença l'organisation administrative et politique du pays. C'est ainsi que de 1896 à 1904, le territoire de l'actuel Burkina Faso fut érigé en territoire militaire. Le décret du 18 octobre 1904 créa la colonie du Haut-Sénégal-Niger. La HauteVolta fut rattachée à cette colonie. 14

C'est ainsi qu'en 1896, la colonne Voulet et Chanoise conquit le

Le 1er Inars 1919,un décret, signé du Président de la République
française, RaYlnond POINCARE, du ministre des colonies, Henri SIMON, et du Ininistre des finances, Léon KLOTZ, créait la colonie de la Haute-Volta, la détachant ainsi du Haut-Sénégal-Niger. La nouvelle colonie était constituée des cercles suivants: Gaoua, Bobo-Dioulasso, Dédougou, Ouagadougou, Dori, Say et Fada N'gourma. Le chef-lieu étant Ouagadougou. Le décret instituant la nouvelle colonie précisait que la HauteVolta avait une autonolnie adlninistrative et financière dans les Inêlnes conditions que les autres colonies de l'AOF et qu'elle devait être adlninistrée par un gouverneur des colonies portant le titre de lieutenantgouverneur, assisté d'un secrétaire général et d'un conseil d'adlninistration.
Dans une lettre adressée au Président de la République française, le Ministre des colonies justifiait les raisons de la création de la nouvelle colonie: "La présence d'un gouverneur au centre du Mossi assurera en outre à cette contrée, qui se trouve la plus éloignée du chef-lieu, la régularité d'un contrôle qui, en raison de la distance, n'a pas pu être exercé d'une l11anière toujours satisfaisante. Elle facilitera égalenlent l'évolution (l'une population loyaliste, nlais encore arriérée. L'existence budgétaire du nouvel organiSl11e est pleinel11ent assurée dès le début: les ressources de la H aute- Volta iront s'accroissant sans cesse et atteindront leur entier développenlent lorsque l'arrivée du rail donnera des facilités ,,\ d'évacuation inconnues jusqu'ici.

Ainsi donc, la colonie de la Haute-Volta fut créée, parce que la colonie du Haut-Sénégal-Niger était très vaste et ne pennettait pas à l'adlninistration coloniale de gérer au quotidien les contrées éloignées du chef-lieu, Balnako en l'occurrence. Il y avait aussi des raisons éconolniques qui furent développées en 1922 par le gouverneur-général, Gabriel Angoulvant: "Au point de vue écononlique, la Haute-Volta reJ?{ernle du .{ait de la densité et du caractère des habitants, les possibilités (le développenlent considérables, denleurées à l'état latent et que, seule, l'autononlie adnlinistrative et budgétaire, dont elle jouit clésor111ais, eut lui perl11ettre de réaliser. Cette partie de la boucle p
I /11Légendes et histoire des peuples du Burkina Faso de Salfo Albel1 BALIMA

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du Niger n'a aucun intérêt commun, ni aucun lien économique avec la colonie du Soudan français, ni avec les régions du Haut-Sénégal ou du Haut et moyen Niger. Elle est directement tributaire des colonies du Sud et du Golfe du Benin. Les mouvements de sa population et de son commerce se font dans la direction de la Gold Coast et de la Côte d'Ivoire, cette dernière colonie, dont elle forme l'hinterland, étant son débouché naturel sur la mer. Il était donc indispensableet rationnel de grouper ces territoires en une colonie autonome et indépendante. " 1 La colonie de Haute-volta, avait, selon les estimations de l'époque, une population de trois millions d'habitants. Son budget a connu une progression croissante; les recettes ont été de 5 000 000 FF en 1920, 8 000 000 FF en 1922 et 36 000 000 FF dix ans plus tard, en 1932. En dépit de toutes les raisons avancées en 1932, il fut beaucoup question de la suppression de la colonie de la Haute-Volta parce que les finances de la fédération de l'AOF avaient commencé à mal se porter. L'administration coloniale cherchait donc à faire des économies. Sentant les choses venir, la haute hiérarchie du pays mossi se mit debout pour empêcher l'aboutissement du projet de suppression de la Haute -Volta. er C'est ainsi que les Il avril et 1 juin 1932, le Mogho Naaba de Ouagadougou envoya une première, puis une deuxième lettre à Blaise DIAGNE, député du Sénégal à Paris, pour plaider la cause du maintien de la colonie et solliciter ses bons offices pour empêcher le projet de démantèlement de la Haute-Volta. L'empereur des mossi évoqua ainsi les inconvénients d'une telle entreprise :"Tout d'abord, ce geste serait très mal compris des indigènes et même les inciterait à croire que le rattachement du mossi à la Côte d'Ivoire n'a d'autre mobile que de permettre de lever à tout moment de forts contingents de travailleurs pour les travaux neufs et les entreprises privées. Mieux que moi, monsieur le député, vous savez que géographiquement le mossi se rattache au Soudan Français et non à la Côte d'Ivoire. (...). Ne serait-il pas à craindre que ce peuple déjà sensiblement éprouvé par la maladie et la famine, n'ait encore le moral fortement atteint par un aussi brusque changement de commandement au moment surtout où l'effort nouveau qui va lui être demandé va profiter à d'autres races voisines (déviation du tracé du chemin de fer vers le Soudan 1 alors que tout laissait à supposer que le rail atteindrait Ouagadougou)".
1 ln légendes et histoire des peuples du Burkina Faso de Salfo Albert BALIMA.

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2. La suppression et la reconstitution de la colonie de Haute-Volta Le cri du Mogho-Naaba ne fut pas entendu. Le décret portant suppression de la Haute-Volta tomba le 5 septembre 1932. A cette date en effet, le Président de la République française, Albert LEBRUN, et le Ministre des colonies, Albert SARRAUT, signèrent un

décret qui disait:" Article premier: Les décrets du 1er mars 1919 créant

la colonie de la Haute-Volta et instituant un Conseil d'administration de cette colonie, le décret du 4 décembre 1920, portant réorganisation du Conseil d'administration de la colonie de Haute-Volta et le décret du 30 mars 1925, en ce qu'il concerne en son article 2, le Conseil d'administration de cette colonie, sont et demeurent abrogés. Article 2 : Les cercles de Fada et de Dori (le canton d'Arbinda excepté) sont rattachés à la colonie du Niger. Le cercle de Ouahigouya, le canton d'Arbinda du cercle de Dori et la partie du cercle de Dédougou situé sur la rive gauche de la Volta Noire sont rattachés à la colonie du Soudan Français. Les cercles de Tenkodogo, Kaya, Ouagadougou, Koudougou, Gaoua, Batié, Bobo-Dioulasso et la partie du cercle de Dédougou situé sur la rive droite de la Volta Noire, sont rattachés à la colonie de la Côte

d'!voire."

1

Les chefs traditionnels mossi, le Mogho Naaba Koom en tête, furent très affectés par cette mesure. Mais ils durent se résigner et attendre d'autres opportunités pour reposer leur revendication. Entre temps, la 2èmeguerre mondiale éclata. L'AOF et surtout le pays mossi furent mis à contribution. Les tirailleurs dits sénégalais qui s'étaient illustrés sur les champs de bataille européens étaient, pour la grande majorité, des mossi. Dès le 15 septembre 1939, le Mogho Naaba Koom de Ouagadougou envoya son fils aîné, le Djiba Naaba, et son fils cadet, le Doulougou Naaba, tous chefs de cantons, combattre aux côtés de la France, contre l'Allemagne Nazi. Dans la foulée, plus d'un millier d'engagés volontaires furent enregistrés en pays mossi. Pensant, sans doute, que son engagement personnel ainsi que celui de son peuple, pouvaient mieux plaider la cause du rétablissement de la Haute-Volta,
1 ln légendes et histoire des peuples du Burkina Faso de Salfo Albert BALIMA.

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l'empereur des mossi revint à la charge sur le sujet. Le 16 septembre 1941, il adressa une lettre au gouverneur général de l'AOF, Pierre BOISSON pour manifester son désir de voir la Haute-Volta rétablie comme colonie autonome. En réponse en date du 13 octobre 1941, Pierre BOISSON lui opposa une fm de non recevoir, arguant que cela serait un nouveau morcellement de la Fédération, préjudiciable à son unité politique et à sa cohésion. En novembre 1945, le Mogho Naaba Saaga, reprenant le flambeau allumé par son père, le Mogho Naaba Koom, le flambeau de la lutte pour la reconstitution de la Haute-Volta, formula la même requête auprès de Pierre Charles COURNARIE, gouverneur général de l'AOF. Il rappela au bon souvenir du gouverneur, la souffrance de son peuple et sa grande contribution lors des grands travaux d'aménagement du delta du Niger, la construction du chemin de fer Thiès-Kayes et du chemin de fer Abidjan-Ouagadougou. Il termina son plaidoyer en indiquant que le rattachement de son pays à la Côte d'Ivoire était une sanction plutôt qu'une récompense car elle avait favorisé le recrutement pour les travaux forcés et poussé la population à un exode massif vers la Gold Coast. Continuant sa croisade, le Mogho Naaba Saaga prit langue, par lettre en date du 20 juin 1944, avec le Naaba Tigré du Yatenga à Ouahigouya pour le prier de conjuguer ses efforts aux siens pour la lutte pour la reconstitution de la Haute-Volta, afin que le groupe mossi ne soit pas partagé entre deux colonies, le Yatenga appartenant au Soudan Français et Ouagadougou à la Côte d'Ivoire. Cette démarche aboutit le 21 juillet 1946 à une lettre conjointe écrite par les deux Naaba, Saaga et Tigré, adressée au Ministre de la France d'Outre-Mer. Les chefs traditionnels mossi disaient notamment: "A l'issue d'un conseil de famille tenu à Ouahigouya (Soudan Français) le 17 juillet, nous, Naaba Saaga, Mogho Naaba de Ouagadougou (Côte d'Ivoire) et le Naaba Tigré, Yatenga Naaba de Ouahigouya (Soudan Français) agissant en notre nom et au nom de nos collègues, les chefs de Fada (Niger), de Tenkodogo et Boussouma (Kaya, Côte d'ivoire) et au nom de 2 400 000 habitants que nous administrons, exprimons au Gouvernement Français, le mécontentement général de notre pays. En effet, placé sous le protectorat français, notre pays est toujours resté fidèle à la France, tant aux heures tragiques qu'aux heures de prospérité. Ce pays a toujours consenti d'une façon désintéressée à tous les sacrifices au profit de ses 18

voisins. C...) Qu'à-t-il reçu en retour pour sa fidélité, son loyalisme et pour tous les sacrifices consentis? Pour toute réponse: division de la famille, partage cruel du sol de ses enfants. Cette famille que la France a trouvée unie par le sang, unie par le sentiment, a subi cette division cruelle C...) Le pays émet donc au Gouvernement Français les vœux suivants:

10) Recréation d'urgence de la colonie de la Haute-Volta afm de lui
permettre de conserver son union familiale. 2°) Il tient à être représenté en France par ses enfants et non plus par des étrangers qui ignorent tout de ses mœurs, de ses coutumes comme de ses
institutions dix fois séculaires."
1

Ce cri de cœur véhément trouva enfm une oreille attentive: le 3 septembre 1946, le Ministre de la France d'Outre-Mer, Marius MOUTET répondit courtoisement à la lettre ci-dessus évoquée, en laissant poindre un espoir. Il disait notamment: "C'est avec la plus vive sympathie que j'ai pris connaissance de vos demandes. Je connais la fidélité de votre famille, de vous-même et des populations mossi à la France. J'ai vivement apprécié les sentiments d'amitiés et les assurances de loyalisme et d'attachement dont vous avez tenu à me faire part. Je vais étudier les réformes que vous suggérez avec le plus vif désir de vous être agréable. Je ne manquerai pas de vous faire connaître la suite qu'il me sera possible de réserver à vos demandes, dès que j'aurai réuni tous les éléments d'appréciations nécessaires." 1 Le Mogho Naaba Saaga enregistra cette promesse du Ministre et ne continua pas moins à taper à d'autres portes. Profitant du passage à Niamey du Président de la République Française, il lui adressa, le 28 avril 1947, une lettre centrée sur la même et unique requête: la reconstitution de la Haute-Volta. Le 4 septembre 1947, les vœux du monarque mossi, ainsi que de l'ensemble de sa population, furent enfm satisfaits: un décret pris à cette date, signé de Vincent AURIOL, Président de la République, Paul RAMADIER, Président du Conseil des Ministres et de Marius MONTET, Ministre de la France d'Outre-Mer, prononçait le rétablissement du Territoire de la Haute-Volta. Le décret disait notamment: "Article 1er : Est et demeure abrogé le décret du 5 septembre 1932 portant
suppression de la colonie de la Haute-Volta.

Article 2 : Le territoire de la Haute-Volta, rétabli, possède l'autonomie administrative et fmancière dans les mêmes conditions que les autres territoires du groupe de l'Afrique Occidentale Française.
lIn légendes et histoire des peuples du Burkina Faso de Salfo Albert BALIMA

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Son chef-lieu est Ouagadougou et ses limites celles de l'ancienne colonie de la Haute-Volta à la date du 5 septembre 1932. Article 3 : Des modifications pourraient être apportées aux limites territoriales fixées à l'article 2 après consultation des assemblées locales intéressées. Article 4 : La représentation du territoire à l'Assemblée Nationale, au Conseil de la République et à l'Assemblée de l'Union Française, ainsi que l'organisation du Conseil général de la Haute-Volta, feront l'objet de lois
ultérieures."
I

Au nombre des raisons qui avaient poussé au rétablissement de la Haute- Volta, il n'y avait pas que le "plus vif désir" du Ministre de la France d'Outre-Mer "d'être agréable" au Mogho Naaba, ainsi qu'HIe disait dans sa lettre du 3 septembre 1946. Il Y avait d'autres raisons: il y avait bien sûr la mobilisation pendant plus de 15 ans des chefs traditionnels et de la population mossi autour de cette requête de la reconstitution de leur territoire. A cela, il fallait ajouter d'autres considérations politiques: le RDA venait de se créer en 1946. Ses députés, au palais Bourbon en France, s'apparentèrent au parti communiste français. L'Etat colonial français ne voyait pas cette affiliation d'un bon œil et voulut contenir l'influence du RDA à la seule Côte d'Ivoire, le fief du Président du RDA, Félix Houphouët BOIGNY. La solution était de reconstituer la Haute-Volta pour créer une zone tampon entre le siège du RDA et les autres colonies situées plus au nord à savoir le Niger, le Soudan français et la Mauritanie. 3. La Conférence de Brazzaville. La Haute-Volta se trouvait au sein de l'AOF qui, telle que l'avait organisée le système colonial français, était une fédération de huit colonies ou territoires, selon le terme administratif de l'époque: Le Sénégal, la Côte d'Ivoire, le Niger, la Mauritanie, la Guinée, le Soudan (actuel Mali), le Dahomey (actuel Bénin) et la Haute Volta (actuel Burkina Faso). La capitale de cette fédération était Dakar. L'AOF était placée sous le commandement d'un gouverneur général, un citoyen français. Il résidait à Dakar. Il était secondé par un secrétaire général et était responsable de domaines spécifiques comme le budget, l'administration, l'économie, la santé publique et l'enseignement.
lIn légendes et histoire des peuples du Burkina Faso de Salfo Abert BALIMA 20

Ces deux personnages centraux de l'AOF étaient assistés d'un Conseil de Gouvernement et d'un Conseil de contentieux administratif. Chaque territoire avait à sa tête un gouverneur toujours de citoyenneté française. Il était assisté d'un secrétaire général. Un Conseil d'administration comportant des élus africains était installé. Chaque territoire était divisé en cercles, qui se décomposaient à leur tour en subdivisions. Les possessions françaises comprenaient, outre les colonies de l'AOF, d'autres territoires, notamment ceux de l'AEF, l'Afrique Equatoriale Française. L'AEF comprenait quatre colonies: L'Oubangui-Chari (actuelle Centrafrique), le Congo Brazzaville, le Gabon et le Tchad. La Haute-Volta, à l'instar des autres colonies de l'AOF et de l'AEF, guerre mondiale, aux côtés de la France, avait pris une part active à la 2ème plus précisément aux côtés de la France libre du Général de GAULLE. En effet, à la suite de l'armistice signée par le régime de Vichy du Général PETAIN, de GAULLE constitua à Alger en juin 1943, le Comité Français de Libération Nationale (CFLN). Toutes les colonies françaises en Afrique prirent fait et cause pour le CFLN. Le Général de GAULLE, en reconnaissance de ce soutien et du guerre mondiale, rôle important joué par les soldats africains pendant la 2ème convoqua, du 30 janvier au 8 février 1944, la Conférence Africaine Française de Brazzaville. Cette conférence fut présidée par René PLEVEN, Commissaire aux colonies et rassembla autour du Général de GAULLE, 70 participants à savoir: les gouverneurs généraux des fédérations de l'AOF et de l'AEF; les représentants du Gouverneur Général de l'Algérie; les Gouverneurs des territoires de l'AOF et de l'AEF ; des représentants des Résidents Généraux de la France au Maroc et en Tunisie; des membres de l'Assemblée Consultative Provisoire de la France; des représentants des syndicats et partis politiques français. C'était une conférence francofrançaise plutôt qu'une conférence africaine-française comme la nommèrent ses organisateurs, car aucun africain n'y prit part. L'objet de cette rencontre était de réfléchir sur l'avenir des colonies, une fois la guerre terminée. Il s'agissait pour les participants à cette conférence de se donner des idées sur de nouvelles formes et méthodes de colonisation, qui fussent moins brutales et moins dirigistes. Il n'était pas question d'une quelconque indépendance. Il s'agissait de voir comment assimiler les peuples colonisés et non comment les rendre autonomes. Prenant la parole à l'ouverture des travaux, le Général de GAULLE devait dire: "sans vouloir exagérer l'urgence des raisons qui nous poussent à aborder l'étude d'ensemble des problèmes africains 21

français, nous croyons que les événeInents qui bouleversent le Inonde nous engagent à ne pas tarder (. ..) Au moment où commençait la présente guelTe 1110ndiale, pparaissait déjà la nécessité d'établir sur les bases nouvelles les a conditions de lnise en valeur de notre Afrique, des progrès humains de ses habitants et de l'exercice de la souveraineté française (...). La guelTe ellel11êllleprécipite l'évolution. Elle fut jusqu'à ce jour, pour une bonne part, une guelTe africaine (...). Dans l'extrélnité où une défaite provisoire l'avait refoulée, c'est dans ses telTitoires d'outre-mer que la France a trouvé son secours et la base de départ pour sa libération et il y a désormais de ce fait, entre la Inétropole et son empire, un lien définitif (...). En Afrique française, il n'y aurait aucun progrès si les hOlnlnes, sur leur telTe natale, n'en profitaient pas moralement et matériellement, s'ils ne pouvaient s'élever peu à peu au niveau où ils seront capables de participer chez eux à
la gestion de leurs propres affaires."
1

René PLEVEN, pour sa part, déclarait: "Nous lisons de telnps à autre, que cette guerre doit se tenniner sans ce qu'on appelle un affranchisselllent des peuples coloniaux. Dans la grande France coloniale, il n'y a ni peuples à affranchir, ni discritnination raciale à abolir. Il y a des populations qui n'entendent connaître d'autre indépendance que celle de la ,,1 France. La Conférence déboucha sur les principales recolnmandations
su ivantes :

Les colonies devraient être représentées à la future Assemblée Constituante qu'il était prévue d'élire dès que la guerre prendrait fin. Cette Constituante devait doter la France et ses colonies d'une nouvelle Constitution; Les colonies devraient aussi avoir une représentation accrue au niveau du pouvoir central; Les travaux forcés devraient prendre fm, mais un délais de cinq ans était accordé aux gouverneurs des colonies pour s'exécuter; Les colonies devront être dotées d'Asselllblées TelTitoriales représentatives, élues au suffrage universel, composées d'européens et "d'indigènes".
'Inl Afrique Occidentale Française de Joseph Roger Debenoist

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Cependant, en préambule à ces recommandations, la conférence disait que "les fms de l' œuvre de civilisation accomplie par la France dans les colonies écartent toute idée d'autonomie, toute possibilité d'évolution hors du bloc français de l'empire. La Constitution actuelle éventuelle, même lointaine, de self-government dans les colonies est à écarter." 1 4. La Haute -Volta sous l'Union Française. La deuxième guerre mondiale prit fm le 8 mai 1945. Le Général Charles de GAULLE, nouvellement installé aux affaires de la France, entreprit, en homme de parole, d'honneur et de grandeur, de mettre en œuvre les promesses généreuses de la Conférence de Brazzaville. Cela allait déboucher sur la mise en place d'une institution typique, regroupant la France et ses colonies, qu'on appela "l'Union Française". Pour en arriver là, le Général décida de l'élection d'une Assemblée Constituante chargée de rédiger la Constitution de la Iyème République française. Ainsi, par ordonnance présidentielle en date du 22 août 1945, de GAULLE précisait que les territoires d'outre-mer (TOM) devraient envoyer à la Constituante deux catégories de représentants selon le principe du double collège. Le premier collège étant constitué d'élus français d'origine métropolitaine vivant dans les colonies et le deuxième collège constitué d'élus africains autochtones. Au sein de l'Assemblée Constituante, les colonies avaient droit à 64 sièges sur un total de 586. L'AOF était ainsi appelée à élire dix députés, cinq au titre du premier collège et cinq au titre du deuxième collège. Cette première participation des africains aux affaires politiques fut bien accueillie par l'élite africaine, bien qu'elle fût timide et disproportionnée. En effet, pendant que les 21 000 français d'Afrique étaient représentés par 4 députés, les seize millions d'africains n'avaient droit qu'à 6 députés. La colonie de la Côte d'Ivoire à laquelle était rattachés Ouagadougou et Bobo-Dioulasso, collège. La lutte fut âpre entre la Haute avait droit à un seul député du 2ème Côte d'Ivoire, c'est-à-dire la portion de l'ancienne Haute-Yolta et la Basse Côte d'Ivoire, pour arracher cet unique député qui était accordé. En Haute Côte d'Ivoire, à Ouagadougou précisément, le Moogho Naaba Saaga II, tout puissant empereur des Mossi, se mit debout pour la circonstance, affûta ses armes et ménagea sa monture pour voyager loin. Il suscita la création d'un parti politique, l'Union pour la Défense des Intérêts
lIn l'Afrique Occidentale Française de Joseph Roger Debenoist

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de la Haute- Volta (UDIHV), et proposa un candidat à l'élection du député de la Constituante. Ce candidat n'était autre qu'un de ses ministres et notables coutumiers, le Baloum Naaba Tanga OUEDRAOGO, un respectable vieillard de 70 ans, marié à une quarantaine de femmes, père d'une centaine d'enfants, et de surcroît analphabète. Ce candidat devrait, une fois élu, monter à Paris au Palais Bourbon et légiférer dans la langue de Molière avec les vieux routiers de la politique française. C'est tout dire. En Basse Côte d'Ivoire, les planteurs avaient fondé le Syndicat Agricole Africain (SAA) et désignèrent le président dudit syndicat, un jeune médecin sorti de l'Ecole de Médecine de Gorée, un certain Félix Houphouët BOIGNY, comme candidat à la députation. Une autre candidature avait été suscitée, en sous main, par l'administration coloniale, le Gouverneur MAUDUIT en l'occurrence, dans le dessein inavoué et dans le but exclusif d'empêcher l'élection du candidat du remuant et dérangeant syndicat des planteurs; cette candidature commanditée était celle de Daniel Ouézzin COULIBAL Y, alors instituteur en poste à Dakar, comme surveillant général de l'Ecole Normale William-Ponty. Celui-ci, de sa lointaine Gorée, ne connaissait pas les dessous et les contours de la pressante sollicitation dont il était l'objet. Il entreprit de descendre à Bobo-Dioulasso, son fief électoral, pour battre la campagne. Sur la route du retour, il fit la rencontre, par hasard, de Félix Houphouët BOIGNY. Celui-ci était aussi en partance pour la Haute Côte d'Ivoire, où il comptait convaincre le Moogho Naaba Saaga II, de faire désister son candidat en sa faveur. Rude tâche s'il en fut. Les deux hommes eurent ainsi, fortuitement, l'occasion de discuter et de faire connaissance. Félix Houphouët BOIGNY expliqua alors à Ouézzin COULIBALY pourquoi l'administration coloniale tenait tant à ce qu'il se présentât. En effet, argumentait-il, lui et son puissant syndicat des planteurs étaient un épouvantail pour les gouverneurs coloniaux. Il fallait tout faire pour tuer dans l'œuf ce foyer incandescent de revendications et d'opposition. Or, les prédispositions du corps électoral de la région faisaient ressortir que les bobolais voteraient volontiers pour Houphouët BOIGNY plutôt que pour le Baloum Naaba, coupable à leurs yeux de collusion avec la chefferie traditionnelle mossi. Une candidature d'un ressortissant de la zone de Bobo, celle de Ouézzin COULIBALY notamment, était donc préjudiciable à Houphouët et profitable au Baloum Naaba. Cette candidature, pourtant, n'avait pas de chance de passer car les électeurs bobo lais ne représentaient qu'un huitième du corps électoral. Avec une

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confrontation à trois, le Baloum Naaba viendrait en tête, alors qu'une confrontation à deux donnerait Houphouët BOIGNY gagnant. Ouezzin COULIBAL Y comprit tout de suite que l'Administration coloniale voulait l'utiliser à des fins qu'il désavouait. Il décida donc sur-le-champ et spontanément de retirer sa candidature afin d'assurer l'élection de Houphouët. Il fit alors ce serment à Houphouët : "Je réalise les raisons pour lesquelles l'on veut t'empêcher de nous représenter sur les bords de la Seine et le rôle abject que l'on veut me faire jouer... Mes frères Bobos ne peuvent assurer ma propre élection, mais leurs votes peuvent départager la Basse Côte d'Ivoire et le pays mossi. Non seulement je ne me présente plus, mais
j'irai faire la campagne en ta faveur en Haute Côte d'Ivoire."
1

Félix Houphouët BOIGNY après avoir enregistré ce ralliement de taille, poursuivit son voyage jusqu'à Ouagadougou, mais là, le Moogho Naaba Saaga II ne se rallia point et fut intraitable. Un refus catégorique lui fut opposé. Le Baloum Naaba restait candidat. Les élections eurent lieu le 21 octobre et le 4 novembre 1945. Le candidat des planteurs remporta la victoire, mais d'une courte tête cependant: Houphouët BOIGNY obtint 13.750 voix contre 12.900 au Baloum Naaba, soit une différence de 850 voix. N'eut été donc le désistement de Ouezzin COULIBAL Y, le candidat du Moogho Naaba passait haut la main. Les quatre autres élus du 2èmecollège de l'AOF, furent Sourou Mignan APITHY pour le Dahomey, Fily Dabo SISSOKO pour les colonies du Soudan et du Niger, Léopold Sédar SENGHOR pour le Sénégal, et Yacine DIALLO pour la Guinée. Ces cinq élus, au sein de la Constituante, s'apparentèrent aux partis français. Yacine DIALLO et Léopold Sédar SENGHOR s'apparentèrent à la SFIO, Section Française de l'Internationale Ouvrière; quant à Houphouët BOIGNY, Fily Dabo SISSOKO et Sourou Mignan APITHY, ils s'affilièrent au parti communiste français. L'Assemblée constituante se mit à l'ouvrage et entreprit sa tâche d'élaboration de la Constitution. Le fruit de sont travail fut d'une coloration plutôt progressiste. Il y était dit au détour d'un article à l'apparence anodine, que l'unité des colonies avec la France métropolitaine était laissée au bon vouloir des colonies. L'article N° 41 du texte constitutionnel stipulait en effet que "la France forme avec les territoires d'outre-mer d'une part et les Etats associés d'autre part, une union librement consentie". En d'autres
1111 ombat pour/ C 'Afrique de Claude Gérard.

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termes, le rattachement ou le maintien des colonies à la France métropolitaine devait être décidé par voie d'élection dans les colonies. Ce projet de Constitution fut adopté le 19 avril 1946 par l'Assemblée Constituante, par 309 voix, contre 249. Les socialistes et les communistes s'étaient prononcés" pour", pendant que le Mouvement RépubHcain Populaire (MRP) vota contre. Il s'agissait alors de le faire approuver par référendum. Les partis français de la droite et du centre et le groupe de pression des gouverneurs dans les colonies, se liguèrent alors pour le faire échouer. Ainsi, le projet de Constitution fut rejeté au référendum du 5 mai 1946, par 10 584 359 voix, contre 9 454 034. Les opposants à ce projet de Constitution estimaient qu'il y avait trop de vin dans l'eau, trop de rouge sur le tableau et trop de concessions faites aux colonies. Suite à ce rejet, le Générale de GAULLE présenta sa démission et un autre Gouvernement fut formé le 26 janvier 1946 par Félix GOUIN. Il fallait alors élire une autre Assemblée Nationale Constituante. Ce qui fut fait le 2 juin 1946. L'AOF y envoya les mêmes députés qu'à la première. Le texte préparé par cette deuxième Constituante fut autrement plus édulcoré et nuancé. Cette fois-ci, on y avait mis beaucoup d'eau dans le vin. Il n'était plus question "d'union librement consentie". Son titre III disait en effet que la République Française, comprenant les Départements d'Outre-Mer (DOM) et les Territoires d'Outre-Mer (TOM), était une et indivisible. C'est-à-dire en clair, que ces territoires et départements d'outre-mer étaient intégrés et assimilés à la France métropolitaine sans une possibilité d'autonomie et d'indépendance. Pour enfoncer le clou, l'article 72 de ladite Constitution disposait que seul le parlement français avait prérogative de légiférer en matière de loi criminelle, d'organisation des libertés publiques et d'organisation politicoadministrative pour les TOM. En d'autres termes, l'AOF et l'AEF ne pourraient connaître une quelconque autonomie sans une révision préalable de la Constitution. Chose qui était l'apanage du Parlement ou d'lm référendum circonstancié. Le texte préparé par la deuxième Constituante fut adopté le 13 octobre 1946, par 9 297 470 voix pour et 8 165 459 contre, comme Constitution de la IVème République Française. Elle prévoyait une certaine organisation politico-administrative. Ainsi, l'Union Française était composée de la République Française d'une part, des Etats associés et Territoires sous mandat comme le Togo et le Cameroun d'autre part. Par République Française, il fallait entendre la France métropolitaine, les DOM-TOM, c'est-à-dire la Guadeloupe, la Martinique et les Territoires de l'AOF et de l'AEF. Par Etats associés il fallait entendre des pays comme la Tunisie et le Maroc. Sur le plan de l'exécutif, la présidence de l'Union revenait d'office au Président de la 26

France métropolitaine. Le Gouvernement de l'Union était aussi celui de la même France, sans une participation prévue et formalisée de Ministres africains. A la tête des fédérations de l'AOF et de l'AEF, on avait toujours les gouverneurs généraux et au sommet de chaque territoire il y avait les gouverneurs, secondés par des commandants de cercles et de subdivisions. Au niveau du législatif, des changements notables avaient été introduits. Il était prévu une représentation élue des Territoires d'Outre-Mer à l'Assemblée Nationale Française. Ainsi, l'AOF s'était vue accorder un contingent de 20 députés au Parlement et 21 sénateurs au Sénat français. Il est à noter cependant que l'élection des députés africains ne se faisait pas au suffrage réellement universel, dans la mesure où n'était pas électeur le premier africain venu. C'étaient les notables coutumiers, les chefs traditionnels, les anciens combattants et la poignée d'élite intellectuelle qui avaient droit de voter et de se faire élire. Par contre, la masse des paysans, des éleveurs et des artisans de la campagne profonde, c'est-à-dire la majorité de la population africaine, était maintenue à distance et sous bonne escorte des bureaux de vote. Il faut aussi souligner que la représentation des TOM et des DOM n'était pas proportionnelle ni égalitaire à celle de la métropole. Ainsi, selon la loi du 5 octobre 1956, les DOM-TOM avaient seulement droit à 38 députés soit un député pour 800.000 habitants contre 544 députés pour la métropole, soit un député pour 80.000 habitants. Une autre injustice flagrante était cette représentation selon le principe du double collège. Pour justifier cette disposition somme toute vicieuse et scélérate, ses instigateurs alléguaient le fait que les citoyens de statut civil français vivant dans les colonies devraient avoir une représentation séparée des africains afm de permettre d'avoir un meilleur contrôle des dépenses, de diminuer le gaspillage, de rentabiliser l'épargne locale et de mieux défendre les capitaux métropolitains investis en Afrique. En clair, les Africains étant de grands enfants, sympathiques sans doute, mais d'une compétence douteuse, il fallait à leurs côtés, des français de souche, pour les guider et les éclairer. En son temps, en 1951 notamment, à la tribune de l'Assemblée Nationale Française, Ouezzin COULIBAL y devait démonter ces arguments fallacieux en ces termes: "Pour justifier le double collège, on parle également de la défense des capitaux métropolitains qui s'investissent outre-mer. De deux choses l'une: ou l'on admet que ces investissements doivent contribuer à la prospérité économique du pays et il n'y a pas de raisons pour qu'ils soient spécialement défendus par des représentants d'une catégorie déterminée, ou alors le député élu au premier collège ne représente plus dans notre Assemblée l'ensemble de cette partie de la France qui se trouve au-delà des mers, il ne sera plus le représentant de ces Français qui là-bas vont de l'autochtone noir cigare à l'européen blanc 27

aux yeux bleus, en passant par le métis. Il sera le représentant des capitaux,

pas même des capitaux d'Etat, mais ceux de l'intérêt privé."

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Au niveau toujours du législatif: il était prévu dans chaque colonie, la mise en place par élection, d'une Assemblée Territoriale appelée Conseil Général; ce Conseil avait compétence pour délibérer sur les questions de budget et de travaux publics. En revanche, les secteurs stratégiques comme la défense du territoire et les affaires étrangères échappaient totalement et à dessein, à son domaine de compétence.

Au niveau des fédérations africaines de l'AOF et de l'AEF, il était aussi prévu une Assemblée Fédérale appelée Grand Conseil. Le Grand Conseil de l'AOF comprenait 40 membres, à raison de 5 représentants par colonie. Ces représentants étaient élus par les Assemblées territoriales. Après l'adoption de la Constitution de la Iyème République, un rendez-vous important attendait les hommes politiques: les élections du 2 novembre 1946 à la première Assemblée Nationale de la Iyème République. La fièvre s'installa encore dans les partis politiques. La colonie de la Côte d'Ivoire, à laquelle étaient toujours rattachés Ouagadougou et BoboDioulasso, avait droit à trois députés. Le Moogho Naaba Saagha de Ouagadougou voulait se les approprier. Pour ce faire, il dynamisa son parti, l'UDIHY, qui devint l'Union Yoltaïque (UY). D'un autre côté, Daniel Ouezzin COULIBALY animait le Parti Démocratique Yoltaïque (PDY), surtout implanté à Bobo et voudrait se faire élire. A Abidjan, Félix Houphouët BOIGNY n'était plus seulement le président du Syndicat Agricole Africain, il avait pris du galon: il avait fondé et dirigeait le PDCI, le Parti Démocratique de Côte d'Ivoire. Mieux, le 21 octobre 1946, il fut créé à Bamako, au Soudan, le Rassemblement Démocratique Africain (RDA), qui porta Félix Houphouët BOIGNY à sa présidence. Daniel Ouezzin COULIBALY en était le Secrétaire politique. Une entente tacite naquit entre Ouezzin et Houphouët pour avoir au moins deux des trois députés revenant au territoire de la Côte d'Ivoire. Ils entreprirent de convaincre le Moogho Naaba de constituer avec eux une liste unique. Ce dernier, instruit sans doute de sa déconvenue avec la candidature de son protégé et ci-devant Ministre coutumier, le Baloum Naaba, se montra plus
lIn Combat pour ['Afrique de Claude Gérard.

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ouvert à la concertation. Il accepta fmalement de parrainer la candidature d'un jeune pharmacien voltaïque, un prince de Konkistenga, de la région de Koudougou, du nom de Philippe Zinda KABORE. L'alliance fut ainsi scellée entre le RDA et l'Union Voltaïque pour une liste commune de trois noms, avec un slogan électoral bien imaginé: "La Côte d'Ivoire est malade du colonialisme. Un Docteur pour la soigner: Félix Houphouët BOIGNY, un Pharmacien pour fabriquer le remède: Philippe Zinda KABORE, un instituteur pour l'instruire: Daniel Ouezzin COULIBALY". Cette liste unique de trois noms fut plébiscitée le 2 novembre 1946 et les trois leaders se retrouvèrent députés ivoiriens au Palais Bourbon à Paris, où ils s'apparentèrent au groupe parlementaire du Parti Communiste Français. Les députés africains à l'Assemblée Nationale Française se fIrent un devoir de faire voter des lois améliorant le sort des Africains des colonies. C'est ainsi que, sous leur vigoureuse impulsion, une valse de décrets, lois et arrêtés furent promulgués entre 1945 et 1946. On peut citer: Les décrets des 22 décembre 1945 et 20 février 1946, abolissant le régime de l'indigénat ; Les décrets du 13 mars et 16 avril 1946 consacrant la liberté d'association; Le décret du Il avril 1946, établissant la liberté de réunion; La loi du Il avril 1946, supprimant le travail forcé; Le décret du 30 avril 1946, supprimant la justice indigène en matière pénale; La loi du 7 mai 1946 octroyant la citoyenneté à tous les ressortissants des Territoires d'Outre-Mer, au même titre que ceux de la métropole et des Départements d'Outre-Mer; Le décret du 27 septembre 1946 assurant la liberté de la presse. Mais ces différentes mesures n'étaient pas du goût de tout le monde, des colons d'Afrique en l'occurrence. Leurs représentants se réunirent en Etat Généraux de la colonisation à Douala au Cameroun le 5 septembre 1945 et à Paris le 30 juillet 1946, pour étudier les voies et moyens, pour eux, de sauver les meubles. Ils mirent ainsi tout le mauvais zèle qu'il fallait pour appliquer, dans les colonies, les textes pris à Paris par le Parlement. Le député Ivoirien, Félix Houphouët BOIGNY, ne manqua pas de stigmatiser cette situation en ces termes: "Les plus généreuses lois votées par le Parlement, les plus beaux décrets pris à Paris sont, permettezmoi l'expression, comme des messagers. Ils partent de France, joyeux, pleins de santé, arrivent alités à Dakar ou à Brazzaville, tombent malades 29

dans les chefs-lieux des colonies, pour mourir dans les cercles ou subdivisions et être enterrés dans les caisses dites" dossiers en instance"
prévues pour leur inhumation."
1

Sept mois après l'élection, l'un des trois députés ivoiriens mourait brutalement: le 25 mai 1947, en effet, Philippe Zinda KABORE décédait subitement, après une période de brouille avec ses parrains politiques, le Moogho Naaba et ses Ministres notamment. Ceux-ci reprochaient effectivement au jeune député qu'ils avaient fait élire de ne plus tenir compte de leurs préoccupations, de se détourner de l'Union Voltaïque pour se rapprocher du RDA et, enfm, de s'être affilié au Parti Communiste Français au Palais Bourbon. Le député de son côté faisait montre de beaucoup d'indépendance, de désinvolture pour ne pas dire d'impudence vis-à-vis de la haute hiérarchie de la chefferie mossi. Le torchon brûlait donc entre le turbulent filleul qui n'avait pas sa langue dans la poche et ses parrains qui ne voulaient pas se laisser berner. La mort subite de Philippe Zinda KABORE vint faire jaser et les supputations allèrent bon train, jusqu'à parler d'empoisonnement et de forces occultes. L'administration coloniale, quant à elle, après une autopsie qu'elle avait fait faire, conclut à une mort par crise cardiaque. Suite au rétablissement de la colonie de Haute-Volta en 1947, il s'agissait alors de mettre en place une Assemblée Territoriale de 50 députés. En réalité, sur les 50 sièges, 16 seulement étaient à pourvoir, les 34 autres étant déjà pourvus lors d'élections antérieures dans la période de démantèlement de la HauteVolta. Les élections furent fixées au 30 mai et 20 juin 1948. Une grande bataille politique s'engagea alors entre l'Union Voltaïque et le RDA. Il fallait aussi et surtout compter avec le nouveau gouverneur de la Haute-Volta, Albert Jean MOURAGUES, arrivé le 29 avril en remplacement du gouverneur MOURGUES. La mission que le Ministre des colonies lui avait assignée était claire et carrée: Il fallait casser le RDA jugé alors révolutionnaire et communisant, sinon communiste, du fait de son affiliation au Parti Communiste Français. Il s'y employa avec zèle et même excès de zèle. A son arrivée, lors d'une entrevue avec Ouezzin COULIBAL Y, il ne manqua pas d'étaler aux yeux de celui-ci ses accointances avec le Ministre Français, question de signifier à son interlocuteur qu'il avait reçu carte blanche pour administrer le territoire à sa guise. Il disait en effet: "Vous savez que je suis un MPR notoire. Vous n'ignorez pas que le Ministre de la France d'Outre-Mer, lui aussi, est un MPR, que j'occupais dans son
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cabinet une place de confiance, au premier plan. Vous savez aussi que le Président du Conseil est MPR. Je viens donc représenter le Gouvernement." 1 L'Union Voltaïque bénéficiait en revanche de l'appui de l'administration coloniale, des chefs traditionnels et du clergé local, conduit alors par le dynamique Monseigneur THEVENOUD. Pour ce prélat dévot et charismatique, en effet, le RDA rimait avec communisme; lequel communisme sonnait et résonnait comme athéisme à ses oreilles cléricale; lequel athéisme ne pouvait aller de pair avec le christianisme. Il fallait donc combattre le RDA pour battre le communisme et abattre l'athéisme en Haute-Volta. Le missionnaire s'y employa. A l'issue des élections, sur les 16 sièges à pouvoir, l'Union Voltaïque se tailla la part du lion avec 13 députés et 60.000 voix et le RDA 3 députés et 14.500 voix. Ce résultat complémentaire venait conforter la majorité de l'Union Voltaïque au sein du Conseil Général de 50 élus. L'UV avait ainsi 42 sièges contre 8 au PDV-RDA. L'Assemblée Territoriale ainsi élue s'installa et désigna son président en la personne de Georges KONSEIGA de l'UV. Le 27 juin 1948, eut lieu l'élection à l'Assemblée Nationale Française. Trois sièges de députés revenaient à la Haute-Volta. Trois listes s'affrontèrent lors de ce scrutin: la liste de l'U.V. constituée de GUISSOU Henri, OUEDRAOGO Mamadou et Nazi BONI; la liste du PDV-RDA composée de BARRAUD Ali, KABORE Yemdaogo Dominique et BASSINGA Bagara Réné Blaise; la liste du RPF (Rassemblement du Peuple Français) avec MANIGLIER Georges, ROBIN Edgard et KOCH Henri. Les résultats donnèrent 71.304 voix à l'UV, 15.515 voix au PDV-RDA et zéro voix au RPF qui, entre temps, s'était retiré de la compétition. En vertu du scrutin majoritaire en vigueur, et selon les termes de la loi du 5 octobre 1946, en son article 13 notamment, l'UV s'adjugea la totalité des trois sièges. Ces élections du 27 juin 1948 devraient être validées par l'Assemblée Nationale Française en mars 1949. Ouezzin COULIBAL Y, qui en était membre en tant que député de la Côte d'Ivoire, ne manqua pas de dénoncer les fraudes qui avaient entaché leur déroulement. Il releva notamment que le gouverneur MODRAGUES fit tout pour dissuader et même empêcher par divers moyens les populations de l'Ouest, acquises à la cause du RDA, d'aller voter. Le PDV-RDA était bien implanté dans les cercles de l'Ouest, comme Bobo-Dioulasso, Gaoua et Tougan. Dans ces
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zones là, le taux de participation fut très faible: 30 %. En revanche, selon toujours Ouezzin COULIBALY, le gouverneur MOURAGUES encouragea et même facilita par divers moyens de l'administration la participation aux élections des populations du plateau mossi, acquises à l'UV. Les cercles du plateau mossi où l'UV était bien implantée étaient Ouagadougou et Kaya. Dans ces régions, le taux de participation était de 75 %. Cette disparité criarde entre 30 % et 75 % de taux de participation dans un même territoire était le résultat, disait Ouezzin, de l'intrusion partiale de l'administration lors des élections. Lors desdits débats parlementaires, Ouezzin COULIBAL y donna une profusion de détails attestant l'irrégularité du scrutin du 27 juin. Ainsi, disait-il: "Les élections furent plus que dirigées: elles furent conduites ouvertement par l'administration. On procéda à des expulsions arbitraires de nos représentants, munis cependant de procurations légales. Ce fut le cas à Dédougou, à Boromo, à Tougan, à Toma, à Gassan, à Didyr, à PÔ, à Zam et en bien d'autres lieux encore. Des hommes munis de procurations légales qui devaient nous représenter dans les bureaux de vote ont été expulsés par la force militaire. Le vote s'est alors déroulé sans qu'aucun camarade de notre liste eût la possibilité d'en contrôler la régularité. A Didyr, à Konkistinga, des hommes furent placés à la porte des isoloirs et indiquèrent le "bon bulletin". A Ouagadougou, au deuxième
bureau, le Larlé, Ministre du Moro Naba, imposa des bulletins."
I

Il donna même le cas de résultats plus que douteux: "on peut prendre, au hasard, les résultats des bureaux de vote de Ouahigouya à Zitinga; là sur 901 votants, 901 suffrages en faveur de la liste GUISSOU, aucun pour la liste RDA; à Zamsé, sur 855 votants, 855 pour la liste GUISSOU, aucun pour la liste du RDA ; et ainsi de suite. Dans trente-neuf bureaux de vote (à Ouahigouya) aucun suffrage en faveur de notre liste. A Kouka, sur 1 101 votants, le procès-verbal attribue 1 101 votes à la liste GUISSOU et zéro à la liste BARRAUD. A Tougan, sur 1 107 inscrits,1107 voix sont attribuées à la liste GUISSOU et zéro à la liste BARRAUD. A Souret sur 857 inscrits, 857 votants pour la liste GUISSOU, zéro à la liste BARRAUD."1
En conclusion de son réquisitoire, Ouezzin COULIBAL y déposa à l'Assemblée Nationale Française, une motion préjudicielle ainsi libellée: "l'Assemblée Nationale, après avoir entendu les divers orateurs et avant de
lIn Combat pour l'Afrique de Claude Gérard.

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se prononcer sur la validation des élus de la Haute-Volta, décide la nomination d'une commission d'enquête". La motion fut mise au voix et fut rejetée par 234 voix contre 143. Après quoi, la validation des trois députés contestés, GUISSOU, OUEDRAOGO et NAZI, fut mise aux voix et adoptée. L'Assemblée Nationale ainsi que le Gouvernement de l'époque n'étaient pas favorables et même étaient farouchement contre le RDA. Les résultats de ces débats parlementaires étaient donc logiques. Le 17 octobre 1951 devait intervenir le renouvellement de l'Assemblée Nationale Française. Cette fois-ci, 4 députés revenaient à la Haute-Volta. Parmi les listes qui s'alignèrent pour compétir, il y avait celle conduite par Nazi BONI qui avait quitté l'UV en 1950, celle du Docteur Ali BARRAUD du PDV-RDA, celle du Docteur Joseph CONOMBO secondé par Henri GUISSOU et Mamadou OUEDRAOGO de l'UV et enfm celle conduite par Bougouraoua OUEDRAOGO et Maurice YAMEOGO. L'Union Voltaïque confIrma son hégémonie à ces élections en s'adjugeant 3 revenant à Nazi BONI. Le PDV-RDA, quant à lui, s'en des 4 sièges, le 4ème tira avec 7% des suffrages et n'obtint aucun député. L'hégémonie de l'UV devait perdurer jusqu'au 30 mars 1952 où eut lieu le renouvellement de l'Assemblée Territoriale mise en place depuis 1948. L'Union Voltaïque rafla la totalité des sièges. Mais cette victoire devait être la dernière. En effet, des facteurs internes et externes à l'UV présidèrent à son déclin sur la scène politique voltaïque: une scission éclata en son sein en 1954, qui donna d'un côté le MPEA, Mouvement Populaire d'Evolution Africaine de Nazi BONI, de l'autre, le PSEMA, Parti Social d'Emancipation des Masses Africaines de Joseph CONOMBO. Cette scission intervint suite au refus de l'aile progressiste dirigée par Nazi BONI de continuer à supporter la férule des chefs traditionnels Mossi. Par ailleurs, l'UV perdit un soutien de taille avec le départ de la Haute-Volta en février 1953 du gouverneur MOURAGUES qui lui apportait un appui non négligeable sur le plan politique et administratif. Un autre facteur du déclin de l'UV a été le repli tactique du RDA en 1950, date à laquelle ce parti se désapparenta du Parti Communiste Français pour s'affilier à l'UDSR de François MITTERAND et René PLEVEN, le parti au pouvoir à l'époque en France. Cela fit que l'administration coloniale, qui jusque là, cherchait à briser le RDA, entreprit de collaborer avec lui.

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5. La Haute-Volta sous la Loi Cadre. En France, en cette année 1956, c'était un Gouvernement socialiste qui se trouvait aux affaires. Les socialistes avaient une certaine idée de la façon dont il fallait gérer l'Afrique et c'était avec plus d'autonomie et de liberté. Ils entendaient donc mettre leur conception du monde en application en Afrique. C'est ainsi que le Ministre de la France d'Outre-Mer, Gaston DEFFERRE, assisté par le député africain au Palais Bourbon et président du RDA, Félix Houphouët BOIGNY, prépara une loi qu'on appela la LoiCadre. Cette loi avait pour but de permettre au pouvoir exécutif français de réaliser des réformes politiques et administratives dans les colonies en attendant d'autres réformes plus audacieuses qui ne pouvaient intervenir qu'avec la révision de la Constitution de la IyèmeRépublique française votée en 1946. Le titre YIII de cette Constitution disait en effet que la République était "une et indivisible", c'est-à-dire qu'il ne pouvait être question d'indépendance ou d'une quelconque forme de séparatisme ou de
dessaisissement du pouvoir d'Etat central. L'article 1 de la Loi-Cadre disait
er

que "sans préjuger la réforme attendue du Titre YIII de la Constitution, afm d'associer plus étroitement les populations d'outre-mer à la gestion de leurs intérêts propres, des mesures de décentralisation et de déconcentration administrative interviendront dans le cadre des territoires, groupes de territoires et de services centraux relevant du Ministère de la France d' Outre- Mer". La Loi-cadre était, comme son nom l'indique, un cadre créé pour permettre au Gouvernement d'opérer certaines réformes dans le but d'apaiser et de contenter les velléités d'indépendance qui commençaient à se faire nombreuses et pressantes en Afrique. Pressantes surtout depuis la conférence de Bandoung en 1955 où les pays non alignés et indépendants du Tiers Monde se fIrent entendre pour réclamer plus de liberté. Cette Loicadre fut votée le 23 juin 1956 et ses premiers décrets d'application commencèrent à tomber au début de l'année 1957. Les aménagements qu'elle apportait étaient les suivants:

- Le suffrage universel direct était institué. Désormais les paysans, les éleveurs, les artisans, toute la population en somme, en âge de voter et d'être élue, devenaient électeurs et éligibles.
- Le collège unique était institué. Il n'y avait plus deux types de représentants de l'Afrique: les représentants des français métropolitains vivant en Afrique et les représentants des français-africains pour ne pas dire les "indigènes" selon l'appellation de l'époque. Le double collège était ainsi supprimé.

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Chaque territoire colonial était, avec la Loi-cadre, conduit par trois pouvoirs politiques au lieu de deux comme précédemment. Ces trois pouvoirs étaient le gouverneur, le Conseil de gouvernement et l'Assemblée Territoriale. Le gouverneur de la colonie était nommé par le Ministre de la France d'Outre-Mer. Il était d'office le président du Conseil de gouvernement. C'était le Chef de l'Etat colonial et le représentant de la France métropolitaine. Il avait des pouvoirs très étendus et des domaines qui lui étaient strictement réservés comme la monnaie, la douane, la police, la radio et la défense. Le Conseil de gouvernement faisait office de pouvoir exécutif; c'était une nouveauté de la Loi-cadre. Il était élu par l'Assemblée Territoriale, se composait de 6 à 12 membres selon l'importance de la population du territoire et les membres jouissaient du titre de Ministre. Le Conseil de gouvernement, dont le président était le gouverneur, avait aussi un vice-président qui devait être le leader et tête de liste du parti majoritaire à l'Assemblée. L'Assemblée Territoriale était élue au suffrage universel direct. Elle avait compétence, entre autre, pour voter le budget, élire le Conseil et fixer le statut des fonctionnaires. Cependant, elle ne pouvait pas voter une motion de censure contre le Conseil. Au niveau des fédérations africaines de l'AOF et de l'AEF, la Loi-cadre avait prévu : - Un haut-commissaire, nommé par le Ministre de la France d'Outre-Mer; il représentait le Gouvernement français. - Un Grand Conseil. Il était présidé par le haut commissaire. Il se composait, en ce qui concerne l'AOF, de 40 membres à raison de 5 membres par territoire, élus au suffrage universel indirect. Ses prérogatives étaient entre autre de voter le budget de la fédération. On note cependant l'absence, au niveau de l'AOF et de l'AEF, d'un Conseil de gouvernement fédéral, comme il en existait dans les territoires. Il n'y avait donc pas de pouvoir exécutif au niveau de la fédération. Ceci constituait des prémices à la balkanisation de l'Afrique. La Loi-cadre reconnaissait ainsi comme entité politique et administrative le territoire et non la fédération. Elle consacrait le morcellement politique et administratif de l'Afrique. Cette question importante allait diviser les hommes et les partis politiques africains en deux camps: les fédéralistes favorables à l'institution des grands ensembles de l'AOF et de l'AEF en entités politiques et administratives; les antifédéralistes territorialistes qui étaient pour le morcellement et l'érection des territoires en entités politiques. Au niveau de l'AOF, les territoires qui défendaient les thèses fédéralistes étaient au nombre de cinq, à savoir: le Sénégal, la Haute-Volta, la Guinée, le Soudan et le Dahomey. Les antifédéralistes étaient la Côte d'Ivoire, le Niger et la Mauritanie. Pendant que la 35

Convention Africaine de Léopold Sédar SENGHOR se disait prête à se saborder au profit d'un seul grand parti fédéraliste, le RDA de Félix Houphouët BOIGNY affichait un territorialisme strict et militait pour une autonomie des territoires. La mise en œuvre de la Loi-cadre commença le 31 mars 1957 avec l'organisation des élections pour le renouvellement des Assemblées Territoriales en place depuis 1952. Huit Assemblées furent ainsi élues au niveau de l'AOF. Le RDA remporta un grand succès. Sur 474 élus, il en comptait 241. Daniel Ouezzin COULIBALY, lors d'une intervention à l'Assemblée Nationale Française le 2 février 1957, appréciait le contenu de la Loi-cadre: "Depuis dix ans que nous siégeons dans les Assemblées métropolitaines, nous agissons pour que les africains puissent faire un pas en avant. Nous pensons que ce pas, les Africains pourront le franchir en 1957 grâce au texte élaboré par un Gouvernement auquel appartient le président du RDA. L'ensemble du projet qui nous est soumis est dû à la conjugaison des efforts de tous ceux qui veulent que les africains puissent progresser." 1 Il expliqua pourquoi le RDA avait voté oui au projet de la Loi cadre: "Si nous avons exigé l'inscription dans la Constitution de l'autodétennination, c'est que pour nous, la Loi-cadre, avec toutes ses imperfections, est venue comme un premier instrument d'essai du selfgovernment. Nous pensons, quant à nous, que nous sommes en pleine organisation de notre indépendance. Mais ce mot a tellement été galvaudé que les esprits non avertis l'assimilent à l'isolement. A Bamako, nous avons choisi de construire avec la France une communauté des peuples libres et égaux" (...) Pour tous les peuples dépendants, le mot indépendance contient un dynamisme explosif et un idéal spirituel tellement élevé qu'il est devenu à leurs yeux le summum de la liberté. On [mit par oublier que l'indépendance est une conquête plus qu'une loi sociale qui s'octroie. A quelques exceptions près, les cadeaux d'indépendance ne sont que des abandons, et nous voyons sous nos yeux des exemples malheureux où les tribus et les clans ont repris leurs habitudes. L'indépendance doit être la volonté des masses et non le désir de satisfaction spirituelle d'une clique, ,,1 d'un consortium minoritaire.
En Haute- Volta, la fièvre politique avait monté d'un cran, sinon de deux, avant la consultation électorale du 31 mars. Les manœuvres et autres
lIn Combat pour l'Afrique de Claude Gérard.

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tractations politiques virent le jour. Daniel Ouezzin COULIBAL Y qui se trouvait en Côte d'Ivoire et dont il était encore le député au Palais Bourbon, rentra en Haute-Volta pour veiller au grain et préparer lesdites consultations. Il engagea donc des pourparlers avec le Moogho Naaba Saaga II, Joseph CONOMBO et Joseph OUEDRAOGO. Ces tractations aboutirent à la fusion du PDV-RDA et du PSEMA pour constituer le Parti Démocratique Unifié (PDU) en septembre 1956. Daniel Ouezzin COULIBALY se maintint cependant en retrait avec le poste de vice-président du parti pendant que Joseph CONOMBO assurait la présidence et que le Moogho Naaba en devenait le président d'honneur. Les autres partis de l'échiquier politique de la Haute-Volta de l'époque n'étaient pas en reste: le MPEA, Mouvement Populaire d'Evolution Africaine de Nazi BONI consolidait ses positions dans l'Ouest, notamment à Bobo-Dioulasso, Dédougou et Nouna. Le MDV, Mouvement Démocratique Voltaïque de Gérard Kango OUEDRAOGO étendait son influence à l'Est et au CentreOuest; Ouahigouya en était le fief et le bastion imprenable. Au sortir des élections du 31 mars 1957, où 70 députés devaient être élus, le PDU s'en tira avec 37 députés; le MDV 26 députés et le MPEA 5 députés, plus deux députés indépendants qui ne tardèrent pas à rejoindre le PDU qui pouvait donc aligner 39 députés sur un total de 70 à l'Assemblée Territoriale. Il disposait donc de la majorité absolue. Selon les dispositions de la Loi-Cadre, le vice-président du Conseil de gouvernement de la HauteVolta devait être le leader du parti majoritaire et c'était ce dernier qui devait composer le Conseil de gouvernement. Daniel Ouezzin COULIBALY et son parti eurent donc en charge cette responsabilité historique de former le premier Gouvernement africain. Bien que disposant de la majorité absolue, Ouezzin COULIBALY opta de constituer un Gouvernement de coalition avec 7 ministres PDU et 5 ministres MDV. Le Gouvernement était ainsi composé: Yvon BOURGES, Président du Conseil de gouvernement; Ouezzin COULIBALY, Vice-Président; Ousmane BA, Ministre de la Fonction Publique; Michel DORANGE, militaire français en retraite, Ministre de l'Intérieur ; Joseph OUEDRAOGO, Ministre des Finances; Sibiri SALEMBERE, Ministre des Investissements, de l'Industrie, du Commerce et des Mines; Maurice YAMEOGO, Ministre de l'Economie Agricole; Jean LEROY, français, Ministre de la Mutualité, du Paysannat et des Collectivités Rurales; 37

Bakary TRAORE, Ministre des Travaux Publics, de l'Urbanisme et des Transports; François LOMPO, Ministre de l'Enseignement Primaire et Secondaire; Paul NIKIEMA, Ministre de la Jeunesse et des Sports, de la Formation Technique et Professionnelle; Ousséni KONE, Ministre des Affaires Sociales, de l'Habitat et du Travail ; Darsalam DIALLO, Ministre de la Santé. Il est à noter que cette répartition des postes ministériels au sein du Conseil de Gouvernement était le résultat d'un accord secret, signé le 29 avril 1957 à Abidjan, entre Ouezzin COULIBAL Y et Michel DORANGE, représentant le MDV. Cet accord disposait ainsi, qu'au sein du Grand Conseil, la répartition des postes sera de 3 pour le RDA et de 2 pour le MDV. Joseph CONOMBO qui avait sabordé son parti, le PSEMA, pour constituer avec le PDV de Ouezzin COULIBALY, le PDU, Parti Démocratique Unifié, était le grand perdant dans cet accord. Ceci constituait les prémices de la crise gouvernementale qui allait intervenir par la suite. S'exprimant sur le Gouvernement qu'il venait de former, Ouezzin COULIBALY déclarait: "Le Gouvernement qui est formé est un Gouvernement d'union né du réalisme politique des partis et de la sincérité des contacts. Au moment même où le sort du pays est remis entre les mains de ses enfants, la Haute-Volta, pays pauvre par excellence, ne possédant, même en perspective, aucune ressource qui la qualifie, la Haute-Volta ne peut se payer le luxe des oppositions factices et des querelles intestines. La
1 grande sagessea prévalu et ce Gouvernementa été élu par acclamation."

Appelant ses concitoyens au travail il dit: "Sans le sacrifice de chacun, à son poste, si modeste soit-il, le chantier que nous voulons créer manquera
d'ouvriers, la ruche ne bourdonnera pas."
1

Le Gouvernement ainsi constitué ne devait pas tarder cependant à connaître sa première crise. L'occasion ou le prétexte vint avec la tenue du 3ème Congrès du RDA à Bamako. Sur le plan africain, Ouezzin COULIBALY était le Secrétaire politique du RDA, le bras droit de son Président, Houphouët BOIGNY, et son commis voyageur à travers le continent. Il devait donc prendre part au congrès du RDA, mais comment, et à quel titre? En effet, son ancien parti le PDV, Parti Démocratique Voltaïque, était bel et bien une section territoriale du RDA. Mais tel n'était pas le cas du PDU, Parti Démocratique Unifié, résultant de la fusion du
lIn Combat pour l'Afrique de Claude Gérard.

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PDV et du PSEMA. L'idée de Ouezzin était donc de transformer le PDU en section du RDA afm de permettre au parti de prendre part en tant que tel au congrès de Bamako. Pour ce faire, il convoqua, en septembre 1957 à BoboDioulasso, des journées d'études du PDU. Ces journées d'études furent transformées pendant le déroulement des travaux en congrès extraordinaire et lequel congrès décida la transformation du PDU en section teITitoriale du RDA, avec l'appellation "UDV", Union Démocratique Voltaïque. Cependant, Joseph CONOMBO était contre la transformation des journées d'études en congrès extraordinaire et contre la transformation du PDU en section du RDA. Il quitta donc le PDU et recréa son ancien parti, le PSEMA. Il quitta également la majorité présidentielle ou plus exactement la majorité vice-présidentielle, avec ses sept députés. Du coup, il fallait maintenant parler de minorité vice-présidentielle. En effet, le rapport des forces avait basculé au sein de l'Assemblée TeITitoriale. Le nouveau parti, l'UDV-RDA, amputé qu'il était du PSEMA n'avait plus la majorité absolue. Il fallait exploiter la nouvelle situation créée. Il se constitua alors un front anti-Ouezzin : trois partis, le MDV, le MPEA et PSEMA se liguèrent pour constituer à l'Assemblée TeITitoriale, un groupe parlementaire appelé "Groupe de Solidarité Voltaïque". Il comptait 38 députés dont 25 du MDV, 7 du PSEMA, 5 du MPEA et 1 député indépendant, contre 3 1 députés de l'UDV-RDA. Le Médecin Yalgado OUEDRAOGO, Président de l'Assemblée, mourut accidentellement. Il fallait le remplacer. Le Groupe de Solidarité Voltaïque (GSV) décida d'user de sa toute nouvelle force. Il proposa son candidat, en la personne du leader du MPEA, Nazi BONI, contre le candidat de l'UDV-RDA, Moussa KARGOUGOU. Nazi BONI recueillit 37 voix contre 31 à KARGOUGOU Moussa. Le GSV exulta et décida d'aller encore de l'avant: le 17 décembre 1957, au cours de la session budgétaire de l'Assemblée, Joseph CONOMBO, au nom du GSV, déposa une motion de défiance contre le Gouvernement. La motion fut approuvée par 36 voix soit par plus de la majorité absolue. La motion de défiance disait que l'Assemblée ne votera pas le budget tant que le Conseil de Gouvernement ne présentait pas sa démission. Une autre motion également votée au cours de la même session budgétaire disait que l'Assemblée était mise en congé et devait être reconvoquée par son président quand le Gouvernement aura démissionné. Ouezzin COULIBALY refusa obstinément de démissionner, alléguant le fait que l'article II du décret du 4 avril 1957 ne l'obligeait pas à le faire. L'article en question disait textuellement que "le Conseil de gouvernement a la faculté de démissionner s'il estime ne plus avoir la confiance de l'Assemblée TeITitoriale". Pour Ouezzin COULIBALY, ceci 39

était très clair; il pouvait démissionner s'il le jugeait nécessaire; or justement, il ne le jugeait pas nécessaire. Le GSV ne voyait pas les choses de cette façon et n'entendait pas la musique de cette oreille. Une situation de blocage s'installa et dura environ deux mois. Les protagonistes durent s'en référer à la puissance coloniale pour avoir une juste interprétation des textes. C'est ainsi que les trois leaders du GSV à savoir Gérard Kango OUEDRAOGO, Joseph CONOMBO et Nazi BONI, accompagnés de Ouezzin COULIBAL y en personne, se rendirent en France pour un arbitrage. La France, soucieuse de stabilité, se prononça en faveur du leader de l'UDV-RDA. Le retour des quatre hommes à Ouagadougou, en dépit de l'éclairage de la France, n'amena pas la fm de la crise. Elle perdurait de plus belle. Ouezzin COULIBAL y eut même droit à un tract largement diffusé et qui s'intitulait "Les dix commandements du muezzin Coulibaly" et qui disait:
" De Ban/ora tu te souviendras Quand la Côte d'Ivoire te regrettera La démocratie tu bafoueras Pour le grand bien du RDA Tes adversaires tu attireras Par des procédés de scélérat Le fromage tu boufferas Et jamais rassasié ne seras Vice-Présidence tu garderas

Et la Haute-Volta se détruira. "1 Daniel Ouezzin COULIBAL y eut fmalement recours au débauchage pour mettre fm à la crise: Il réussit, en effet, à amener dans son camp quatre députés du MDV qui vinrent lui rendre la majorité qu'il avait perdue. Ces députés transfuges s'appellaient Maurice YAMEOGO, Ministre de l'Economie Agricole de l'ancien cabinet, Denis YAMEOGO, Nader ATTIE et Gabriel TRAORE. Cette tractation terminée, Ouezzin COULIBAL y fit convoquer l'Assemblée le 22 janvier 1958 par son viceprésident, devant le refus de son président Nazi BONI de le faire. Cette session adopta une motion de réparation qui rétablissait la confiance de l'Assemblée au Gouvernement. Trois mois après, l'UDV-RDA paracheva sa victoire au niveau du parlement en faisant élire, le 25 avril 1958, lors de la session ordinaire, Laurent BANDAOGO comme président de l'Assemblée, en lieu et place de Nazi BONI. Au niveau de l'exécutif: la défaite du GSV se solda par la dissolution du Gouvernement par Ouezzin COULIBAL y qui
lIn Genèse de la Haute Volta de Salfo Albert BALlMA

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présenta le 6 février 1958 un nouveau cabinet composé exclusivement de Ininistres RDA. Maurice YAMEOGO, en guise de récompense, se retrouva propulsé n02 du régime avec le poste stratégique de Ministre de l'Intérieur. Son cousin Dénis YAMEOGO occupa le poste de Ministre des Affaires Sociales, de l'Habitat et du Travail et Mathias SORGHO le ministère de la Santé. Du côté des perdants, on tenta de se réorganiser. C'est ainsi que le GSV se mua en MRV, Mouvement de Regroupement Voltaïque, le 29 avril 1958. Les composantes du MRV demeuraient les mêmes que celles du GSV à savoir le MPEA, le PSEMA et le MDV. Mieux, le MRV se déclara section voltaïque du PRA, Parti de Regroupement Africain, qui venait de tenir son congrès constitutif le 26 mars 1958 à Cotonou au Dahomey. Ouezzin COULIBAL Y, une fois la crise gouvernementale surmontée, se tourna vers les tâches de développement. C'est ainsi que le 20 mai 1958 il prononça devant l'Assemblée Territoriale son discours-programme. Dans ce discours, il commença d'abord par apprécier la crise que le pays venait de connaître: "Ce n'est certainement pas une célébrité de bon aloi pour la Haute-Volta que d'avoir ouvert, la première, la crise des compétitions internes et livré à l'exploitation des vieilles résurgences du colonialisme, l'itnage d'une désunion, qui est apparue aux yeux des moins avertis, comme une preuve d'incompétence de notre élite et le témoignage d'un manque de
. .

lnaturité politique."1 Faisant ensuite le bilan d'un an de gouvernement,il
poursuivait: "lorsqu'il s'installa, il y a un an, appelé pour la première fois à diriger collégialement les affaires publiques, (Je Gouvernement) dut s'attacher, en premier lieu, à la réorganisation des services territoriaux et à la défmition de leurs attributions respectives. Une série d'arrêtés locaux furent pris dans ce but, notamment celui du 18 mai 1957 relatif aux compétences des divers ministères et celui du Il juin 1957 qui a déterminé le nouveau rôle des chefs de circonscription en tant que représentants
locaux du Conseil de Gouvernement."
1

Abordant la question de la chefferie traditionnelle, il fit remarquer qu'il y a une différence de situation entre l'Est et l'Ouest du pays. Ainsi, ditil, à l'Est, notamment en zone mossi, la chefferie est séculaire, est demeurée solide, jouit d'un grand prestige. Aussi, conclut-il, "l'évolution du pays ne pourra pas se faire sans le concours de la chefferie mossi. Mais elle doit aussi comprendre qu'à notre époque, (...) un pays ne peut être guidé dans
les voies du Inonde moderne que par des chefs aux conceptions modernes."
1

En revanche, disait Ouezzin COULIBAL Y, "à rOuest, la chefferie traditionnelle est une création de l'administration coloniale et les chefs n'ont
I/11Combat pOlir 1'"1frique de Claude Gérard. 41

souvent aucune attache dans le pays et aucun ascendant sur les populations". Pour toutes ces raisons, concluait-il, "le Conseil de Gouvernement a décidé de ne pas procéder, en principe, au remplacement des chefs de cantons de la région Ouest qui viendraient à disparaître. Au fur et à mesure des nécessités, des postes administratifs y seront créés, jusqu'à

ce que soit obtenu un réseau suffisammentdense."1 Enfm, il aborda des

points relatifs aux changements politiques et administratifs à opérer dans le territoire. Ouezzin COULIBAL y était venu à l'avait beaucoup fatigué et avait aggravé depuis un certain temps. Il dut donc partir en décret en date du 28 juillet 1958, l'intérim de confié à Maurice YAMEOGO. bout de la crise, mais cela un mal dont il souffrait France pour se soigner. Par la présidence du Conseil fut

6. La Haute-Volta sous la Communauté Franco-Africaine. La Constitution de la Iyème République Française ainsi que la Loi-Cadre allaient devenir caduques sous la poussée des évènements de la politique intérieure et extérieure de la France: le 13 mai 1958, un groupe de généraux français perpétra un putsch militaire à Alger. Le Gouvernement de la IyèmeRépublique, en grande difficulté, fut obligé de rechercher un homme providentiel pour gérer la situation. Il se tourna vers le Général de GAULLE. Celui-ci revint ainsi au pouvoir et proposa une nouvelle Constitution pour une yème république. Cette Constitution devait être approuvée par référendum. Elle contenait des propositions sur les nouveaux rapports entre la France métropolitaine et les Territoires d'Outre-Mer, à savoir les territoires de l'AOF et l'AEF. Ces nouveaux rapports prônés par le projet de Constitution étaient baptisés "Communauté Franco-Africaine". Selon les termes de ce projet de Constitution, chaque Territoire d'Outre-Mer (TOM) avait le choix entre trois solutions: être un département français; être une république autonome bénéficiant de l'ensemble des attributs de l'indépendance hors des domaines réservés comme la monnaie, les affaires étrangères et la défense; ou bien être une république indépendante. Dans les deux premiers cas, le territoire restait membre de la Communauté, mais dans le troisième cas, il était immédiatement exclu de la Communauté comme le stipulait l'article 86 de la nouvelle Constitution. Selon le contenu de la "Communauté Franco-Africaine", le président de la France métropolitaine était le Président de la Communauté; cependant, les Territoires d'OutreMer (TOM) participaient à son élection. Un Conseil Exécutif était prévu ;
lIn Combat pour l'Afrique de Claude Gérard.

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il était présidé par le Président de la Communauté, avec comme membres les Ministres gérant les affaires communes de la Communauté et les Chefs de Gouvernement des Etats membres. Un Sénat était également prévu, regroupant les parlementaires des TOM et de la France métropolitaine. Le référendum pour l'adoption de la Communauté Franco-Africaine fut fIXéau 28 septembre 1958. Le scrutin du référendum devait se dépouiller et se comptabiliser par territoire. Les territoires qui auraient une majorité de "Oui" feraient partie de la Communauté, ceux qui auraient une majorité de "Non" en seraient automatiquement exclus.
Au niveau de l'AOF, les partis politiques durent se déterminer face à cette question. Le PRA, lors de son congrès constitutif tenu à Cotonou les 25, 26 et 27 juillet 1958 se prononça pour l'indépendance immédiate. Auparavant, ledit congrès avait rejeté le rapport moral présenté par Léopold Sédar SENGHOR qui eut ce mot: "Nous voulons l'indépendance immédiate, mais pas immédiatement".

Le PRA par la suite, lors de son congrès extraordinaire de Niamey au Niger, décida de laisser à ses sections territoriales la liberté de choisir entre le "Oui" et le "Non". Les leaders du RDA, Félix Houphouët BOIGNY, Modibo KEITA, Sékou TOURE, Gabriel d'ARBOUSIER et Doudou GUEYE se retrouvèrent au chevet de Ouezzin COULIBALY à l'hôpital Saint-Antoine de Paris le 3 août 1958 et décidèrent de faire campagne pour le "Oui". Du 20 au 27 août 1958, le Général de GAULLE entreprit une tournée d'explication du projet de la Communauté Franco- Africaine. Cette tournée le mena successivement à Fort Lamy, actuel N'Djamena, à Tananarive, à Brazzaville, à Abidjan, à Conakry et à Dakar. Partout, l'accueil était enthousiaste et parfois délirant. A l'étape de Conakry, une très forte note discordante résonna aux oreilles du Général et du monde entier. Au cérémonial officiel qui eut lieu le 25 août 1958 à l'Assemblée territoriale de Guinée, le leader guinéen, Sékou TOURE, s'adressant à son hôte, le Général de GAULLE, devait dire sans ambages, dans un discours devenu historique: "Le privilège d'un peuple pauvre est que le risque que courent ses entreprises est mince et les dangers qu'il encourt sont moindres. Le pauvre ne peut prétendre qu'à s'enrichir (.. .). Nous avons quant à nous, un premier et indispensable besoin, celui de notre dignité. Or, il n'y a pas de dignité sans liberté, car tout assujettissement dégrade celui sur qui il pèse. Nous préférons la pauvreté dans la liberté à la richesse dans l'esclavage (. ..). Nous ne renonçons pas et ne renoncerons 43

jamais à notre droit légitime et naturel à l'indépendance. (.. .). Nous entendons exercer souverainement ce droit (. ..). Le projet de Constitution ne doit pas s'enfermer dans la logique du régime colonial (.. .). Nous sommes africains et nos territoires ne sauraient être une partie de la France (...). La qualité ou plutôt la nouvelle nature des rapports entre la France et ses anciennes colonies devra être déterminée sans duperie. En disant non de manière catégorique à tout aménagement du régime colonial et à tout esprit paternaliste, nous entendons ainsi sauver dans le temps et dans l'espace les engagements qui sont conclus par la nouvelle Communauté FrancoAfricaine." I Le Général de GAULLE, lui donnant la réplique, devait dire: "On a parlé d'indépendance, je dis ici, plus haut encore qu'ailleurs, que l'indépendance est à la disposition de la Guinée. Elle peut la prendre, elle peut la prendre le 28 septembre en disant non à la proposition qui lui est faite; et dans ce cas, je garantis que la métropole n'y fera pas obstacle. Elle en tirera bien sûr des conséquences, mais d'obstacles elle n'en fera pas et votre territoire pourra, comme il le voudra et dans les conditions qu'il voudra, suivre la route qu'il voudra (...) . La Communauté, si nous la faisons ensemble, ce sera un acte de foi dans une destinée commune et humaine et ce sera aussi, je le crois bien, la manière, la seule manière d'établir une collaboration pratique pour bien des hommes dont nous avons la responsabilité. Je crois que la Guinée dira oui à la France et alors je crois que la route nous sera ouverte où nous pourrons marcher en commun. La route ne sera pas facile, il y aura beaucoup d'obstacles sur le chemin des hommes d'aujourd'hui et les paroles n'y changent rien. Ces obstacles, il faut les franchir. Il faut franchir l'obstacle de la misère. Vous avez parlé de l'obstacle de l'indignité, oui, il est franchi déjà en grande partie (...). Il Y a d'autres obstacles encore qui tiennent à nos passions, à nos préjugés, à nos exagérations. Ces obstacles là, je crois que nous saurons les surmonter."I A la date du 28 septembre 1958, Sékou TOURE passa outre ce souhait du Général; il ne tint pas compte de la décision du staff du RDA du 3 août 1958. Et au soir de cette journée historique, la Guinée fut le seul territoire de l'AOF à se prononcer à une écrasante majorité (97,4 %) contre le projet de Communauté Franco- Africaine. Les 7 autres territoires avaient opté pour le "oui". Les résultats furent les suivants:
lIn Afrique Occidentale Française de Joseph Roger De Benoist.

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Tableau n° 1 : Référendum du 28 septembre 1958
Territoires Daho111ey Guinée Haute-Volta Mauritanie Niger Sénégal Soudan
TOT AL AOF

Taux de participation 55,65 0/0 85,47 % 74,73 0/0 84,21 % 37,41 0/0 81,14 % 45,38 % 68,76 %

Taux De Oui 99,98 % 97,84 0/0 4,78 % 99,18 0/0 94,04 % 78,43 % 97,54 % 97,53 % 81,85 %

Taux De Non 0,02 % 2,16 0/0 95,22 % 0,8 0/0 5.9% 21,57 % 2,46 % 2,47 % 18,15 %

Source: Joseph Roger de Benoît in l'Aji'ique Occidentale Française - 1944-1960

En Haute-Volta, l'UDV-RDA et le PRA firent tous calnpagne pour le "Oui" et ce fut sans surprise que le "Oui" l'elnporta au score Inentionné ci-dessus et que le pays entra dans la COlnlnunauté Franco-Africaine le 28 septelnbre 1958. Quelques jours avant cette date historique, précisélnent le 7 septelnbre 1958, Daniel Ouezzin COULIBAL y décéda à Paris. La consternation fut grande en Haute-Volta, en Côte d'Ivoire et aussi au sein du RDA fédéral. Maurice YAMEOGO qui assurait toujours l'intérim de la présidence du Conseil organisa et présida les funérailles nationales pour l'illustre disparu. A cette occasion, Félix HOUPHOUËT BOIGNY, Président du RDA parla. Il parla avec beaucoup d'émotion dans une oraison funèbre qui donnait toute la diInension du vide que créait la disparition de Ouezzin. Il disait I : "Après Zinda KABORE, Mamadou KONATE, c'est Inaintenant Ouezzin COULIBAL y qui vient d'être arraché brusquement à notre affection. Mon Dieu, pourquoi faut-il que le sort s'acharne ainsi sur nous, s'acharne ainsi sur le RDA ? Quel vide ilnlnense vient de se créer dans nos rangs! Mais c'est aussi l'Afrique toute entière qui vient de perdre un de ses fils les plus distingués, un de ceux qui se sont toujours attachés à lui préparer un avenir lUlnineux. C'est la Comlnunauté franco-africaine qui perd, en Ouezzin COULIBAL Y, un de ses partisans les plus ardents et les plus convaincus. La nouvelle de ta disparition, ô Ouezzin, lnon cOlnpagnon, lnon ami, Inon frère, quand elle nous est parvenue dÜnanche, a frappé de
I in COlubat pour l'Afrique de Claude Gérard 45

stupeur la Haute-Volta, la Côte d'Ivoire, le RDA. Une immense consternation s'est répandue sur nos villes et nos campagnes. Toute vie cessa: les populations étaient comme brusquement devenues sans âme. Tu jouais, en effet, un tel rôle dans la vie de chacun en Haute-Volta, en Côte d'Ivoire et au RDA. Nous te pleurons, nous ne cesserons de te pleurer. Nos larmes, notre émotion nous troublent la voix. Mais comment ne pas évoquer, avant que tu ne sois enseveli dans la tombe, les faits les plus saillants de ton existence, malheureusement trop brève mais si riche d'actions et de

réalisation

(oo .).

Bien que d'autres, avant moi, aient parlé de ta vie, je

rappellerai très brièvement comment tu te fis remarquer par un travail assidu, un dynamisme étonnant, une sympathie irrésistible, alors que tu te trouvais élève à l'Ecole Normale de Gorée où tu fus, parmi les premiers jeunes africains, envoyé pour parfaire tes connaissances et ainsi contribuer, unjour, à l'avenir de ton pays. Plus tard, dans le domaine de l'enseignement comme dans celui du sport, tu devais faire preuve des mêmes qualités. Et personne n'ignore le rôle déterminant que tu jouas dans la carrière de nos jeunes, espoir de l'Afrique, quand tu vins à William-Ponty comme surveillant général, poste que tu devais occuper pendant dix années. Et c'est là que se situe cette date importante entre toutes: septembre 1945. Hier, les présidents Denis et Yacé ont révélé, dans des discours émouvants, cette rencontre fortuite, déterminante, de septembre 1945. Mais volontairement, ils ont préféré me laisser le soin d'en dégager à Ouagadougou toute la portée historique.
C'est à cette date, en effet, que se situe ma rencontre fortuite avec toi. Mais rencontre déterminante pour nous deux, car sans cette rencontre, je ne crois pas que j'aurais été élu député à l'Assemblée Nationale Constituante.

Et je ne sais pas si, n'ayant pas été élu, j'aurais pu me trouver à Bamako en 1946 pour jeter avec nos autres camarades les bases de la lutte émancipatrice de notre grand mouvement: le Rassemblement Démocratique Africain. On aurait certainement écrit l'histoire de l'Afrique noire française de ces treize dernières années avec une encre autre que celle du RDA et cette histoire eût été certainement marquée par des hommes autres que les dirigeants actuels de notre beau mouvement de lutte émancipatrice.

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Pour bien expliquer l'importance de notre rencontre, il convient de se souvenir de l'ambiance de l'époque, où la Haute-Volta et la Côte d'Ivoire formaient un seul territoire. Alors que je ne sollicitais aucun mandat, désirant me consacrer entièrement au jeune Syndicat des Planteurs Africains de la Côte d'Ivoire où la confiance de mes pairs venait de m'appeler, je dus céder, à mon corps défendant, devant l'insistance de mes amis et accepter de me présenter COlnmecandidat à l'Assemblée Nationale constituante. Et que voyant, la réaction suscita immédiatement contre moi, d'une part en Basse Côte d'Ivoire onze candidatures et, en Haute Côte d'Ivoire, au pays mossi d'autre part, la candidature d'un vieillard de soixante-dix ans, le Baloum Naaba, belle et noble figure de chef traditionnel certes respectable, vénérable même, mais qui, en raison de son âge, n'avait pu aller à l'école et qui, de ce fait, ne pouvait faire entendre à Paris la voix de l'Afrique qui lutte mais espère. Et comme le pays bobo, toujours indépendant, risquait de ne pas voter pour le Baloum Naaba, on te demanda, alors que tu te trouvais à Dakar, de te présenter à Bobo-Dioulasso afin d'enlever des voix à ma candidature. Tu ne me connaissais pas alors. Et tu vins au pays en vue de la calnpagne électorale. A ce moment-là, le hasard devait nous faire nous rencontrer. Jalnaisje n'oublierai cette date de septembre 1945. Ayant pris le train pour Dimbokro, notre ami commun, Doudou Guèye, se trouvait à la gare d' Agboville pour nous accueillir tous les deux. Il nous mit en rapport et nous accompagna jusqu'à la limite du cercle de DÜnbokro. Nous eûmes un long entretien, au cours duquel cette intelligence qui te caractérisait te fit voir qu'on ne t'avait fait venir au pays que dans le but de faire brèche à la candidature d'HOUPHOUËT. Et tu me déclaras sans ambages, avec cette spontanéité lumineuse à laquelle je ne cesserai de rendre hommage: "Je réalise les raisons pour lesquelles l'on veut t'empêcher de nous représenter sur les bords de la Seine, et le rôle abject que l'on veut me faire jouer. La région de Bobo ne 47

représente que le huitième du collège électoral. Mes frères bobo ne peuvent assurer ma propre élection mais leurs votes peuvent départager la Basse Côte et le pays mossi.

Non seulement je ne me présente plus mais j'irai faire la campagne en ta faveur en Haute-Volta". On connaît les péripéties de cette campagne mémorable, entrée dans l'histoire du RDA, dans l'histoire de l'Afrique. Mon succès aux élections vint donc de ma rencontre fortuite avec Ouezzin. Nous ne devions jamais plus nous séparer. Et l'on comprendra pourquoi Ouezzin était un autre moi-même donc, au même titre que moi, fondateur du RDA. Et en 1946, sur la même liste que moi, il était porté à la députation. Pendant toute la durée de son mandat, il servit avec efficacité et bonheur la Haute-Volta et la Côte d'Ivoire fraternellement associées, mais sans jamais cesser de se consacrer à la grande cause de l'Afrique tout entière. Quel lutteur magnifique il était! Il avait sur nous tous cette supériorité que lui donnait sa race: l'indépendance et le mépris du danger. Devant les situations les plus difficiles, c'est un Ouezzin toujours souriant mais ferme dans ses résolutions que l'on trouvait. On le vit bien quand s'abattit sur notre mouvement, à partir de 1948, avec l'espoir de le décimer complètement, la dure, l'atroce, l'aveugle répression. II tint bien haut la flamme, ne se ménageant aucune fatigue, redonnant sans cesse du courage à ceux d'entre nous qui semblaient se laisser aller au découragement, forçant le respect et l'admiration non seulement de ses compagnons de lutte, mais aussi de nos adversaires. Tout a été mis en œuvre pour nous détourner de la France. Mais nous sommes restés fidèles à l'Afrique dont le RDA est et demeure la plus authentique expression. En octobre 1946, au congrès constitutif du RDA, nous avons, dans l'intérêt supérieur de l'Afrique, opté pour la coopération fraternelle avec la France. 48

Ah! l'émotion étrangle ma voix quand j'évoque ces moments. Qu'il fut beau! Qu'il fut grand! Et c'est celui-là même qui fut si beau et si grand, dont l'exemple devait encore servir à notre jeunesse ardente et fière, que la mort a arraché. Mon Dieu, nous ne pouvons dire que vous avez été injuste à l'égard du RDA, à l'égard de l'Atrique, car nous savons que nous devons tous aller un j our à la mort ! Mais, en implorant votre miséricorde, nous pouvons affmner que vous venez de trapper très durement l' Atrique. La pression administrative a pu, pendant un moment, mon cher Ouezzin, te faire perdre ton mandat de député. Mais rapidement, la Côte d'Ivoire, reconnaissante, t'envoyait siéger au Sénat. Et peu après, en 1956, tu redevenais avec moi député de la Côte d'Ivoire à l'Assemblée Nationale. Mais ta vie de lutte, ayant toujours eu pour fmalité: l'homme, tes compatriotes de la Haute-Volta vinrent, à plusieurs reprises, te solliciter, te réclamer à la Côte d'Ivoire.
Et, en 1957, nous dûmes céder à leur appel.

Elu à l'Assemblée Territoriale, l'estime de tes pairs et la confiance unanime que te portent élus et populations voltaïques ne devaient pas tarder à te conduire à la tête du Gouvernement de la Haute-Volta. Et à ce haut poste, tu t'es révélé un magnifique homme d'Etat. En effet, si tu savais conquérir, tu savais aussi te réconcilier avec tes adversaires, tu savais organiser. Fier, comme l'exigeait ta race, tu savais respecter la fierté des autres. Jamais tu ne t'es contenté d'être seulement un ardent propagandiste, car pour toi la propagande n'a jamais été qu'un moyen et non une fm.
Tu savais que la confiance des masses est un crédit que l'on ne doit pas inutilement gaspiller, et surtout pas à son seul profit. Tu as su, à la tête du Gouvernement de la Haute-Volta te réconcilier avec tes adversaires et entretenir avec eux d'excellents rapports.

Et ce n'est un secret pour personne que tu avais su forcer leur respect et leur admiration et aucun d'entre eux n'a oublié d'aller te réconforter sur ton lit d'hôpital. 49

Je viens d'écouter avec une él11otionque vous avez partagée sans doute le récit de l'entretien que vient de faire publiquel11ent l'un de ses anciens adversaires, M. Gérard OUEDRAOGO. Ouezzin, en effet, 111' avait fait part, ajoutant ceci: "Si par en nlalheur je dois disparaître, je souhaite voir avant 111a1110rttous les voltaïques unis dans le 111êl11e amour pour la Haute-Volta." La Côte d'Ivoire, la Haute-Volta, l'Afrique ne t'oublieront jamais. La France, la C0111111unauté plus. non
Dors en paix, l110n cher Ouezzin, l110n cOl11pagnon, l110n a111i, l110n

frère. "

Ouezzin COULIBAL y est né en 1909 dans le village de Pouly, relevant du cercle de Nouna de l'époque et de l'actuelle Province du Mouhoun. Ces parents eurent la sagesse d'accepter qu'il intégrât en 1916 l'école primaire de Dédougou qu'il devait quitter en 1921 pour l'école pritnaire supérieure de Ouagadougou. Il y poursuivit une brillante scolarité. Sa vivacité d'esprit et son intelligence précoce furent déjà re111arquéespar ses instructeurs et ses condisciples. Il entra ensuite à la prestigieuse Ecole Nonnale Willial11-Pontyde Gorée à Dakar au Sénégal. Il en sortit second de sa promotion en 1928. Nanti alors du diplôl11ed'instituteur, il cOl1ullençaà exercer con11ne tel à Ouagadougou, Bobo-Dioulasso et Banfora. Deux années après sa sortie de l'Ecole Non11ale, précisél11ent le 19 Septel11bre 1930, il convola en heureuses noces avec Célestine Makoukou TRAORE avec qui il eut sept enfants. Après six ans de bons et loyaux services en tant qu'enseignant du pritnaire, Ouezzin retourna à Willialn-Ponty, après avoir passé avec succès en 1934 l'exatnen d'aptitude professionnelle. Il devint ainsi le surveillant général de la prestigieuse école. Il eut encore de l' avancelnent à la faveur d'un autre exatnen qui lui fit intégrer le cercle très fenné et restreint du corps des professeurs de l'école. Il enseigna alors des Inatières COlll1nela pédagogie et la littérature africaine. Sa can.ière politique C01n1nença véritablelnent en 1945 et ce fut par un geste de générosité politique avec sa décision de s'effacer pour assurer l'élection d'Houphouët BOIGNY. L'année suivante, en 1946, c'est-à-dire à l'âge de 37 ans, il fut élu député au Palais Bourbon au titre du territoire de la Côte d'Ivoire auquel était alors rattaché l'Ouest de la Haute-Volta. A la reconstitution de celle-ci, en 1947, il s'occupa de la création de la section territoriale du RDA en Haute-Volta, à savoir le PDV-RDA. Après avoir 50

assis et consolidé le RDA dans son terroir natal, il retourna vers les autres territoires, où le parti le chargea de veiller à son implantation. Il prit donc son bâton de pèlerin ainsi que son courage, son habilité de négociateur émérite et sa fougue d'orateur pour sillonner l'AOF. C'était cet homme-là qui s'éteignit à l'hôpital Saint-Antoine de Paris le 4 septembre 1958, d'un cancer du foie, selon certaines sources. Après le référendum du 28 septembre, les institutions de la Communauté franco-africaine se mirent en place; Il s'agissait de la présidence de la Communauté, du Conseil Exécutif, du Sénat et de la Cour Arbitrale. Le Président de la Communauté était également le Président de la République française. Il fut élu le 21 décembre 1958. L'article 5 de la Constitution disposait que cette élection était faite par les membres de l'Assemblée Nationale française et des Assemblées législatives des Etats de la Communauté, par les conseillers généraux et par les conseillers municipaux élus. Ce fut le Général de GAULLE qui fut élu avec 78,5 % de voix contre 13,1 % à Georges MARANNE du PCF, et 8,4 % à Albert CRA TELAT de l'Union des Forces Démocratiques. Le Général de GAULLE nomma Michel DEBRE Premier ministre. Celui-ci constitua le premier Gouvernement de la ye république. Le Sénat de la Communauté fut installé le 15 juillet 1959. Selon l'article 83 de la Constitution, les sénateurs devaient provenir du Parlement français et des Assemblées Nationales des Etats membres. Il comprenait ainsi 93 députés du Parlement français, 93 sénateurs du Sénat français et 98 députés des autres Etats de la Communauté. Les 7 Etats de l' ex-AOF avaient ainsi un quota de 62 sénateurs. Le Conseil exécutif de la Communauté était présidé par le Président de la Communauté et avait comme autres membres, le Premier Ministre français et les premiers responsables des autres Etats membres. Selon les Etats, ceux-là s'appelèrent soit des Premiers Ministres, soit des Présidents du Conseil de Gouvernement. La Cour arbitrale fut constituée le 15 mars 1959. L'article 84 disait qu'elle avait pour rôle de statuer sur les litiges survenus entre les membres de la Communauté. En Haute-Yolta, la République fut proclamée le Il décembre 1958. Le pays avait préféré ainsi le statut de république autonome à celui de département de la France. La conséquence de cette proclamation fut la transformation de l'Assemblée Territoriale en Assemblée législative, pendant que les conseillers se faisaient maintenant appelés députés et que le Président du Conseil devenait Président de la République. Avec la 51

disparition de Ouezzin COULIBAL Y, une lutte âpre s'engagea pour la conquête de la première place du pays devenue ainsi vacante. Les tenants de cette guerre des tranchées s'appellaient Maurice YAMEOGO, assurant l'intérim du Chef du Gouvernement, Christophe KALENZAGA, président de l'UDV-RDA, Joseph OUEDRAOGO, secrétaire général du même parti et Ousmane BA, secrétaire politique. Maurice YAMEOGO navigua dans cette ambiance de croque-en-jambe, de peau de banane, d'intrigues et de coups fourrés, tantôt avec habileté et intelligence, tantôt avec brutalité et tricherie. Ainsi, il commença à jouer avec la carotte en accédant à la demande du PRA d'un Gouvernement d'union nationale. Dans le Gouvernement constitué le 10 décembre 1958, le PRA eut droit à cinq Ministres sur douze. Gérard Kango OUEDRAOGO devint Ministre des Finances, PALE Welté Issa Ministre de l'Elevage et des Eaux et Forêts, BOUDA François Ministre de la Fonction Publique, pendant que Joseph OUEDRAOGO se retrouvait au Ministère de l'Intérieur et Mme Célestine Ouezzin COULIBAL Y au Ministère des Affaires Sociales, de l'Habitat et du Travail. Ce lest jeté, Maurice YAMEOGO se retourna vers l'Assemblée législative pour demander les pleins pouvoirs pour trois mois, alléguant le fait que le pays se trouvait dans une situation critique du fait des agissements du jeune Moogho Naaba Kougri. En effet, celui-ci tenta de perpétrer le 22 novembre 1958, un coup-d'Etat pour instaurer une monarchie constitutionnelle. L'opération échoua lamentablement. Par la suite, le jeune empereur se signala encore en publiant une déclaration contre la Fédération du Mali en gestation. L'Assemblée accorda à Maurice YAMEOGO, lors de sa session du 28 janvier 1959, les pleins pouvoirs qu'il demandait, par 33 voix pour, 18 contre, 3 abstentions et 2 nuls. Selon les termes de ces pleins pouvoirs, le Président de la République était autorisé à dissoudre à tout moment l'Assemblée, s'il le jugeait nécessaire. Le 19 avril de la même année, usant des pleins pouvoirs, Maurice YAMEOGO organisa des élections législatives truquées à volonté. Le scrutin était tantôt majoritaire, tantôt à la proportionnelle, selon les chances des candidats des différents bords. Les circonscriptions électorales étaient taillées sur mesures. Le dépouillement donna 65 sièges, sur un total de 75, à l'UDV-RDA ; le PRA obtenait 6 sièges et le MDV 4 sièges. L'Assemblée ainsi élue grâce aux bons soins de Maurice YAMEOGO avait pour première tâche la désignation du Chef du Gouvernement devant former le nouveau cabinet ministériel. Ce fut alors que les choses commencèrent à se gâter pour Maurice YAMEOGO. Les caciques du RDA se rappelèrent à souhait que, fmalement, Maurice YAMEOGO était plutôt un ouvrier de la vingt et cinquième heure du RDA, que c'était un tard venu dans la famille RDA et que, de ce fait, sa légitimité n'était pas évidente. L'Assemblée décida donc de désigner Christophe KALENZAGA, président en titre de l'UDV-RDA, comme Chef du Gouvernement. Maurice YAMEOGO entra alors en scène, rappela 52

vertement au bon souvenir des députés RDA qu'ils lui devaient tous leur élection, laquelle élection avait été truquée par ses soins comme chacun le savait et, à moins de l'investir séance tenante Chef du Gouvernement, l'Assemblée serait dissoute tout aussi séance tenante et de nouvelles élections organisées. Une minute de silence leur était accordée, non pas pour rendre hommage à un quelconque disparu, mais pour retourner casaque, se concerter et changer de décision. La concertation ne fut pas longue et laborieuse; sur proposition de Bégnon KONE, les députés RDA investirent à l'unanimité Maurice YAMEOGO comme Chef du Gouvernement. Fort de ce résultat obtenu à l'arrachée, Maurice YAMEOGO constitua le premier Gouvernement de la première République de Haute-Volta, dans lequel il cumulait les fonctions de Président du Conseil, de Ministre de l'Information, de la Justice et des Anciens Combattants. Moussa KARGOUGOU était le vice-président du Conseil, Ministre de l'Intérieur; Denis YAMEOGO, cousin de Maurice eut en charge le Secrétariat d'Etat à la Présidence du Conseil, chargé de la justice. Bégnon KONE, qui avait eut l'idée combien géniale de proposer l'investiture de Maurice YAMEOGO, fut récompensé avec le perchoir de président de l'Assemblée législative. Après le décès de Ouezzin COULIBALY, en plus de la question de sa succession, il y avait aussi l'important dossier de la Fédération que Maurice YAMEOGO devait traiter. En effet, selon les dispositions de la Communauté Franco-Africaine, l'adhésion à ladite Communauté par les Etats Africains pouvait se faire soit par chaque Etat à titre individuel, soit par un ensemble d'Etats qui se seraient fédérés au préalable. Les hommes et partis de l'AOF et de l'AEF se divisèrent en fédéralistes et en anti-fédéralistes. En Haute-Volta, en revanche, en cette fm de l'année 1958, il y avait une certaine unanimité des partis politiques en présence: l'UDV-RDA et le PRA se déclaraient tous pour la Fédération. Ainsi, Nazi BONI, le leader du PRA est un fédéraliste résolu. Au sein du RDA, Ousmane BA, secrétaire politique du parti montait au créneau pour la lutte pour la Fédération. Les 28 et 29 décembre 1958 eut lieu à Bamako la conférence des fédéralistes de l'AOF. Cinq Etats y prirent part: la Haute-Volta, le Dahomey, la Mauritanie, le Sénégal et le Soudan. Il manquait à l'appel, la Guinée pour cause d'indépendance, la Côte d'Ivoire et le Niger pour cause d'anti-fédéralisme. La délégation voltaïque comportait sept personnes: 3 Ministres, 2 députés PRA et 2 députés RDA. Lorsque les conférenciers se séparèrent, ils avaient arrêté un calendrier devant conduire à la mise en place d'une Fédération qu'ils appelèrent la Fédération du Mali, dont la capitale serait Bobo-Dioulasso. Ce calendrier prévoyait entre autre, l'élaboration de 53

la Constitution fédérale, l'élection de l'Assemblée législative fédérale et la constitution du Gouvernement fédéral. Conformément à ce calendrier, l'Assemblée Constituante fédérale se réunit à Dakar le 14janvier 1959. Maurice YAMEOGO fut élu vice-président de cette Assemblée en même temps que Alexandre ADANDE et André GUILLAVERT, pendant que Modibo KEITA en était le président. Cette Assemblée fit son travail de rédaction de la Constitution qu'elle adopta à la fm de ses travaux. A la clôture des assises, Modibo KEITA, doutant de l'engagement des uns et des autres à travailler à la naissance de la Fédération, invita les délégations présentes à faire le serment ci-après: "Je jure sur l'honneur, pour le respect de la dignité africaine, de défendre partout la Fédération du Mali. Par monts et par vaux je me ferai le pèlerin, prêcheur infatigable de l'unité politique africaine, je le jure. Et si, pour la Fédération du Mali, pour l'unité politique, pour l'unité africaine, je dois accepter l'ultime sacrifice, je n'hésiterai pas, je ne reculerai pas, je le jure." 1 Tous les délégués levèrent le bras et jurèrent, y
compris Maurice YAMEOGO.

Le 28 janvier 1959, l'Assemblée législative voltaïque adopta cette Constitution de la Fédération du Mali. On pouvait donc dire, à ce stade des choses, que la Fédération se portait bien en Haute-Volta. Mais ce serait aller trop vite en besogne, car Maurice YAMEOGO, revenu de Paris où il était allé participer, les 4 et 5 Février 1959, à la réunion du Conseil Exécutif de la Communauté, proposa à l'Assemblée législative un projet de Constitution pour la Haute-Volta, qu'il demanda d'adopter instamment. Rien d'alarmant dans une telle démarche, pouvait-on dire, mais le nœud de l'affaire était que cette Constitution proposée était anti-fédéraliste et au détour d'un de ses articles, elle faisait sortir la Haute-Volta de la Fédération du Mali. L'Assemblée, avec cette épée de Damoclès suspendue à sa tête que constituait la menace de dissolution, avala la couleuvre de la Constitution anti-fédéraliste qui devait alors être adoptée par référendum. Le revirement spectaculaire du vice-président de l'Assemblée de la Fédération du Mali qu'était Maurice YAMEOGO trouvait son explication en France, en Côte d'Ivoire et en Haute-Volta même. La France de Jacques FOCCART s'était acharnée à tuer dans l'œuf cette Fédération naissante car elle n'avait pas du tout la garantie de la maintenir dans son giron politique. Elle redoutait les
1 ln Afrique Occidentale Française de Joseph Roger De Benoist

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thèses socialistes et à la limite communisantes de ses leaders, Modibo KEITA et Léopold Sédar SENGHOR notamment. Ce n'était pas de gaieté de cœur que la France voyait la perspective d'une Fédération du Mali passant avec armes et bagages du côté soviétique dans une période de guerre froide Est-Ouest. Il fallait donc tout faire pour contrecarrer l'entreprise et la France s'y employa en usant de pressions diverses sur les leaders africains, sur Maurice YAMEOGO en l'occurrence. La Côte d'Ivoire aussi exécrait la Fédération, car elle aurait consacré son isolement et sa perte d'influence dans la sous-région. Des huit Etats de l'AOF, la Guinée était déjà indépendante depuis septembre 1958 au grand dam d'Abidjan et de Houphouët BOIGNY et voilà que la Fédération du Mali allait soustraire encore quatre Etats à l'influence ivoirienne. Cela, le président du RDA et ci-devant président de la Côte d'Ivoire ne pouvait le tolérer, encore moins le permettre. Houphouët BOIGNY mit donc tout en œuvre pour récupérer Maurice YAMEOGO en concoctant une organisation, le Conseil de l'Entente, qui n'avait en fait pour fmalité que de semer la mésentente dans l'autre camp. Au niveau de la Haute-Volta, les fédéralistes étaient majoritaires comme nous l'avions vu, cependant il y avait des camps retranchés d'antifédéralistes. Parmi eux il fallait citer les chefs traditionnels, le Moogho Naaba en tête qui déclarait à ce propos: "L'idée qui agite tous les esprits actuellement est bien celle de la fédération primaire. Nous en avons déjà parlé. Mais il faudrait qu'on nous entende bien car nous ne saurions cautionner une entreprise de ce genre qui ne tiendrait pas compte des réalités intra-historiques de chaque peuple et en particulier le nôtre, dont tout le
monde connaît les caractéristiques."
1

Maurice YAMEOGO lui-même

pour expliquer son revirement disait: "La Haute-Volta ne veut pas choisir ,,1 entre Dakar et Abidjan. Elle dit qu'il faut à la fois Dakar et Abidjan. Ceci pour dire qu'il est favorable à la Fédération, mais à une fédération à laquelle tous les Etats de l'AOF et même de l'AEF prendraient part. La croisade anti-fédéraliste des uns et des autres fit que de novembre à décembre 1958 tous les Etats de l'AOF se proclamèrent Républiques autonomes. L'AOF disparut donc faute de membres et son haut-commissaire, en la personne de Pierre MESMER, dut plier bagages de Dakar pour réintégrer sa France natale et son Lot et Garonne profond.
1 ln Genèse de la Haute Volfa de Salfo Albert BALlMA

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Cette période de grande intensité politique allait provoquer une recombinaison des forces politiques. Ainsi, Joseph CONOMBO et Gérard Kango OUEDRAOGO quittèrent le PRA pour l'UDV-RDA le 25 avril 1959 pendant que Nazi BONI et Joseph OUEDRAOGO créaient, le 5 octobre, le Parti National Yoltaïque (PNY) aussitôt dissout par décret présidentiel. Le PNV ressurgit le 7 octobre avec l'appellation de Parti Républicain de la Liberté (PRL) qui fut également dissout le 7 janvier 1960 par un autre décret. Des décrets, le Président passa à la menotte et fit arrêter les leaders de ce parti qui ne fmissait de naître et de mourir. Il en fut ainsi de Joseph OUEDRAOGO, pendant que Nazi BONI réussissait à s'échapper et à s'enfuir à l'étranger. Une initiative du Général de GAULLE allait précipiter le cours des évènements en Haute-Yolta et en Afrique. Le 4 juin 1960, il fit amender la Constitution de la yème République Française, notamment en son article 86 qui faisait rimer indépendance avec exclusion de la Communauté Franco-Africaine, avec foudre et anathème parisiens, avec colère et représailles gaulliens. Le cas guinéen où la France avait retiré toute son assistance technique était là pour dissuader les éventuels apprentis indépendantistes, les autonomistes velléitaires et les séparatistes notoires. L'amendement de cet article 86 stipulait que les Etats pouvaient opter pour l'indépendance sans sortir de la Communauté. Dans la foulée de cet amendement, le Général de GAULLE invita plus ou moins ouvertement les Etats de l'AOF et de l'AEF à aller à l'indépendance, instruit qu'il était des évènements d'Algérie et d'Indochine, et convaincu, que désormais, les intérêts de la France passaient par l'octroi d'une indépendance politique pour préserver des intérêts économiques. L'homme du 18 juin français, qui disait que "l'homme a des amis, mais qu'un pays n'a que des intérêts", avait perçu, en visionnaire qu'il était, que la seule façon de préserver les intérêts et la grandeur de la France, c'était de donner ce qui, tôt ou tard, allait être repris, c'est-à-dire l'indépendance; c'était rendre à César les pièces de monnaie où figurait l'effigie de César, rendre l'Afrique aux Africains, leur rendre leur liberté et leur indépendance. L'amendement de l'article fut donc voté, mais immédiatement complété par l'article 87 qui stipulait que les Etats indépendants devaient obligatoirement signer des accords de coopération avec la France. Lesdits accords furent effectivement paraphés entre la Haute-Yolta et la France le 24 avril 1961. Le Il juillet 1960, un accord particulier portant sur le transfert des compétences de la Communauté à la Haute-volta fut signé à Paris entre Maurice YAMEOGO et Michel DEBRE, Premier Ministre français.

L'article 1er de cet accord stipulait que "la République de Haute-Yolta
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accède, en plein accord et amitié avec la République française, à la souveraineté internationale et à l'indépendance par le transfert des compétences de la Communauté". L'article 2 précisait que "toutes les compétences instituées par l'article 78 de la Constitution du 4 octobre 1958 sont pour cela, transférés à la République de Haute-Volta, dès l'accomplissement par les parties contractantes de la procédure prévue à l'article 87 de ladite Constitution."l Le 5 août 1960, la Haute-Volta devenait indépendante. Ce jour au soir, Maurice YAMEOGO, euphorique, lit la déclaration d'indépendance ci-après: "Aujourd'hui, 5 août 1960, à zéro heure, au nom du droit national de l'homme à la liberté, à l'égalité, à la fraternité, je proclame solennellement l'indépendance de la République de Haute-Volta. Neuf Siècles d'histoire ont révélé au monde la valeur morale de l'homme voltaïque. Au nom de cette morale à partir de laquelle nous voulons bâtir notre nation, j'exprime ma profonde reconnaissance à tous les artisans de notre indépendance nationale. A la France, au Général de GAULLE, dont le courage et la magnifique lucidité lui valent l'immortalité devant I'histoire, à toutes les nations qui nous assistent, au clergé qui fournit à ce pays sa première élite avec les moyens de bord, aux professeurs français, qui, patiemment, ont façonné les responsables de ce pays, à nos chefs traditionnels qui ont su sauvegarder l'intégrité de notre Etat contre les atteintes de l'extérieur, aux anciens combattants et anciens militaires, toujours fidèles à I'honneur, à tous nos parlementaires, aux militants politiques de tous les échelons, aux vaillants combattants qui sont morts pour le triomphe de notre liberté, j'adresse, au nom du Gouvernement, l'hommage de ma profonde gratitude.
Vive la Haute-Volta indépendante, vive la France, vive la fraternité

des peuples de la terre." I
Le Général de GAULLE adressa au nouvel Etat ses félicitations en ces termes: "la République de Haute-Volta au cœur des terres africaines, accède à la souveraineté internationale dans l'amitié, avec la France. Je lui adresse mon salut. Ensemble, français et voltaïques versèrent leur sang dans les combats pour la liberté. Ensemble, ils ont suivi la route du progrès. Que

l'avenir les voit demeurer solidaires et fraternels."
1

I

ln Légendes et Histoire des Peuples du Burkina Faso de Salfo Albert BALIMA

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Chapitre II : LA PREMIERE REPUBLIQUE VOLTAIQUE Il décembre 1958 - 03 janvier 1966 La première République Voltaïque vit le jour un peu avant l'indépendance du pays. En effet, ce fut le Il décembre 1958 que la République Voltaïque fut proclamée. Le 15 mars 1959, la première Constitution fut adoptée par référendum; c'était encore dans le cadre de la Communauté Franco-Africaine à laquelle la Haute-Volta était partie prenante. Le 27 novembre 1960, une autre Constitution, taillée sur mesure, aux nouvelles dimensions de la Haute-Volta indépendante, fut également approuvée par référendum. Le pays était désormais indépendant, la première République était née; la Haute-Volta se dota de tous les attributs et signes extérieurs de souveraineté. Un hymne national, intitulé "Fière Volta" fut composé par un talentueux homme d'Eglise, l'Abbé Robert OUEDRAOGO et adopté par le Gouvernement. De même, un drapeau national fut adopté, un emblème tricolore, noir, blanc et rouge, ainsi qu'une devise à trois mots: Unité, Travail, Justice. La première République devait vivre jusqu'au 3 janvier 1966. Le Il décembre 1959, lors du 1er anniversaire de la proclamation de la République, Maurice YAMEOGO, dans une allocation à l'Assemblée Nationale, se mit en devoir d'expliquer le sens des trois couleurs de l'emblème du pays: "... à travers les plis de ce drapeau, en regardant ses trois couleurs, c'est notre pays, c'est toute notre Haute-Volta que j'aperçois. Noir, blanc, Rouge; c'est assurément les couleurs de nos trois rivières, de nos trois volta, mais ces couleurs, c'est beaucoup plus encore. Ne sont-ce pas en effet, les trois couleurs de nos masques: qu'il s'agisse des masques mossi, des masques gourounsi, des masques d'initiation des bobo, ce sont bien toujours ces trois couleurs qui sont employés, soit ensemble, soit séparément comme c'est le cas pour les bobo qui distinguent les "kéléwé" (masques noirs), les "kélébu" (masques blancs) et les "kélépéné" (masques 59

rouges). Nos compatriotes eux-mêmes n'emploient-ils pas ces trois couleurs pour distinguer entre eux les bobo fm (noir), les bobo oulé (rouge), les bobo gouin (blanc)... ainsi, notre emblème national reprend-t-il de façon magistrale, remet-il à la place d'honneur, les trois couleurs fondamentales de la nature voltaïque, je dirai même de la nature africaine."

Le 24 avril 1961, Maurice YAMEOGO signa avec la France les accords de coopération, qu'un orfèvre en la matière, Jacques FOCCART, avait concocté pour la Haute-Volta, pour les pays du Conseil de l'Entente et même pour les Etats membres de l'ex-AOF. Ces accords de coopération avaient pour objectifs de garder le pays dans le giron français et d'éviter qu'il ne basculât dans un autre camp géopolitique. Ils touchaient ainsi à pratiquement tous les domaines: la monnaie, les fmances, l'économie, la justice, l'enseignement, la culture, l'assistance technique, les postes et télécommunications, etc. Il faut cependant relever qu'ils ne concernèrent pas le domaine militaire. En effet, Maurice YAMEOGO avait eut le courage de refuser les bases militaires françaises sur le sol voltaïque. Dans la foulée, le

1er novembre 1961,il créa les Forces ArméesVoltaïquesdont il confia le
commandement à un certain Sangoulé LAMIZANA, un vétéran des guerres d'Indochine et d'Algérie. Le nouvel Etat entra dans la zone franc et dans l'UMOA, Union Monétaire Ouest Africaine, dont le traité de création avait été signé à Paris le 12 mai 1962. Le franc CFA avait ainsi cours en HauteVolta. CFA signifiait "Colonies Françaises d'Afrique", avant les indépendances, et, depuis les années 1960, "Communauté Financière Africaine". Il Y avait une parité fixe entre le franc CFA et le franc Français. Un Franc Français valant 50 francs CFA. Cette parité devait rester inchangée jusqu'à la première dévaluation du FCFA du 12 janvier 1994. Sur le plan politique, Maurice YAMEOGO se lança dans une véritable chasse aux sorcières pour consolider son pouvoir personnel. Ainsi, déjà en 1959, Joseph OUEDRAOGO était destitué de sa chaire de maire de Ouagadougou et le conseil municipal fut dissout. Joseph CONOMBO le remplaça à ce poste. Joseph OUEDRAOGO fut même exclu pour trois mois du RDA et ce n'était qu'une entrée en matière. Le 28 juin 1960, Maurice y AMEOGO franchit le Rubicon en le faisant arrêter avec d'autres personnes, Diongolo TRAORE, Edouard OUEDRAOGO et Gabriel OUEDRAOGO,des membres influents de l'opposition. La raison en était que ces messieurs s'étaient rendus coupables aux yeux du tout-puissant Maurice YAMEOGO, d'une discourtoisie pour le moins, d'une provocation pour le plus, en adressant une lettre au président de la République demandant la tenue d'une table ronde pour asseoir une vaste unité nationale. Dans leur lettre, les protagonistes du président disaient notamment: "mai 60

1959-juin 1960, une année pendant laquelle vous avez prononcé de nombreux discours politiques dans lesquels vous vous êtes parfois oublié jusqu'à injurier ceux qui ne partageait pas vos points de vue sur les problèmes internes de la Haute-Volta et surtout sur les grands problèmes afficains de l'heure, l'indépendance et l'unité afficaine." Précisant l'objet de leur démarche, ils disent plus loin dans leur lettre: "notre intention aujourd'hui est de vous permettre de réaliser enfm (...) l'unité politique dans le but de mieux servir notre république." Pour Maurice YAMEOGO, il ne pouvait être question d'une table, fut-elle ronde, carrée ou ovale, ce qui comptait à ses yeux, c'était sa volonté à lui, son Gouvernement à lui, son RDA à lui et une unité autour de sa personne. Un autre signataire de cette lettre, Nazi BONI, réussit à échapper à la vindicte présidentielle et s'enfuit au Mali d'où il gagna le Sénégal de Léopold Sédar SENGHOR. Toutes les personnes arrêtées furent ensuite libérées avec la promesse ferme d'intégrer le RDA, ou de faire allégeance à Maurice YAMEOGO ; ce fut ce qu'ils fIrent. Joseph OUEDRAOGO se fit davantage tirer l'oreille, mais fmalement, lors du deuxième congrès ordinaire du RDA en 1962, il monta sur la tribune pour faire étalage de sa bonne foi d'authentique RDA et demander sa réintégration dans le parti. Ces retrouvailles cordiales avec Maurice YAMEOGO ne furent pas longues. En effet, en janvier 1963, le président ordonnait de nouvelles arrestations. Les victimes furent les suivantes: l'incontournable Joseph OUEDRAOGO, Ali SORE et Pierre Claver TIENDREBEOGO. Il mit même en place une cour de sûreté de l'Etat pour les juger, car on les accusait, ni plus ni moins, que d'avoir ourdi un complot devant porter atteinte à la vie de l'Etat et à ses dirigeants. Les interpellés furent fmalement relaxés après enquête, car il était apparu qu'en fait de complot, il n'yen avait jamais eu. Le Président avait tout simplement été floué et berné dans cette affaire. Et comme Maurice y AMEOGO n'avait pas un goût prononcé pour ce genre de chose, il entra dans une vive colère et déversa sa bile sur son cousin et néanmoins Ministre de l'Intérieur, Denis YAMEOGO. Celui-ci fut démis de ses fonctions et même incarcéré. Ce courroux fut de courte durée, puisque le cousin fut bientôt libéré et même réinstallé dans ses fonctions ministérielles. Mais en fait d'arrestation, ce n'était que partie remise, car le 18 juin 1963, les ondes de Radio Ouagadougou grésillèrent à nouveau et c'était pour faire entendre Maurice YAMEOGO annoncer tambour battant, avec force anathème et colère, l'arrestation de Maxime OUEDRAOGO, Ministre de la Fonction Publique, pour détournement de fonds à la CCCHV, Compagnie Centrale de Consommation de la Haute-Volta.

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Au niveau de l'UDV-RDA, Maurice YAMEOGO avait d'autres batailles à remporter pour s'imposer. Les circonstances avaient fait de lui, en 1958, le dépositaire de la pensée de Ouezzin COULIBALY et son légataire politique, pendant que les héritiers politiques légitimes du défunt mordaient les carreaux et rongeaient leurs freins en attendant leur heure. Le premier congrès ordinaire du PDV-RDA s'était tenu du 2 au 6 septembre 1958 et, au sortir des travaux, Christophe KALENZAGA était confIrmé à la présidence du parti, au grand dam de Maurice YAMEOGO. Le parti lui-même changeait de nom pour devenir UDV-RDA (Union Démocratique Voltaïque). Ainsi, Maurice YAMEOGO, le transfuge venu du MDV était maintenu à l'écart de la direction du parti. Mais il travailla tant et si bien qu'au 2èmecongrès tenu du 21 au 25 février 1962, il devint le véritable patron, le numéro un incontesté du parti, à qui on obéissait au doigt et à l' œil. En effet, à la faveur d'une restructuration des organes du parti, les postes de président et de vice-président furent supprimés et leurs titulaires évacués du même coup. Il restait le poste de secrétaire général, désormais seul maître à bord du bateau RDA. Et c'était Maurice YAMEOGO qui occupait ledit poste. Ce 2ème congrès entama l'institutionnalisation de l'UDVRDA en tant que seule instance dirigeante du pays au quelle devait soumission l'ensemble de l'appareil administratif avec son armée de fonctionnaires. Une résolution fut ainsi prise, recommandant au congrès" de défmir avec clarté, la prééminence du parti sur toutes les institutions nationales à tous les échelons et d'installer un système de contrôle, afm de suivre attentivement l'exécution rationnelle des décisions qui seront arrêtées congrès ordinaire tenu en mai 1964 à Banfora, à l'issu des travaux." 1Le 3ème enfonça encore le clou de l'institutionnalisation. A cette date, l'UDV-RDA n'était plus seulement un parti unique, c'était un parti-Etat, et Maurice YAMEOGO pouvait à juste titre paraphraser Louis XIV qui disait "L'Etat, c'est moi." Une autre caractéristique du régime de Maurice YAMEOGO, c'était l'autocratie, avec une succession à un rythme effréné des remaniements ministériels. On pouvait en dénombrer une demi-douzaine, voir davantage, par an. Les Ministres étaient nommés sans consultation préalable et démis sans information. C'était à la radio que tout un chacun apprenait, soit sa promotion, soit sa déchéance et sa descente aux enfers. Par

exemple, en 1961,il y eu quatre remaniements: Le décret du 1er janvier
arrêta une liste de 13 Ministres conduits par un Maurice YAMEOGO qui cumulait les fonctions de Président de la République, Chef du Gouvernement, président du conseil des Ministres et Ministre de la Défense Nationale. Son cousin, Dénis YAMEOGO, se retrouvait au Ministère de l'Intérieur et de la Sécurité, poste clé de l'époque, qui faisait de
J ln Légendes et Histoire des Peuples du Burkina Faso de Salfo Albert BALlMA

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son titulaire le deuxième personnage de l'Etat. Dix-sept jours après, un autre décret tomba, amputant les attributions du Ministre de l'Education Nationale, de la Jeunesse et des Sports, Mathias SORGHO, au profit de Michel TOUGOUMA, nommé Haut Commissaire à la Jeunesse et aux Sports. Deux mois après, un troisième décret, celui du 24 mars, permuta le responsable du Ministère de l'Economie Rurale avec celui de l'Information et du Tourisme. La valse continua le 2 mai 1961 avec le décret n0169 qui comportait entre autres modifications, l'appel d'un autre parent du Président, un deuxième cousin, Antoine YAMEOGO, nommé Ministre de l'Economie rurale. Le 17 mai 1962, un important mouvement ministériel intervint qui vit le départ du Gouvernement de plusieurs dinosaures du RDA : Bagora René BASSINGA, Bamina Georges NEBIE et Bakary TRAORE. Le Gouvernement était ainsi géré à la petite semaine, au gré des humeurs du Président le matin à son réveil et le soir à son coucher. Sur le plan de la gestion de la chose publique, c'était la gabegie notoire. Maurice YAMEOGO multipliait les dépenses de prestige ainsi que les voyages d'agréments qui le conduisirent tour à tour aux Caraïbes, à Acapulco au Mexique, en Haïti, à Lourdes, en France, etc. Le 17 octobre 1965, après un divorce tumultueux avec Félicité, il se remaria en grande pompe avec Suzanne de Monaco en présence des présidents des pays du Conseil de l'Entente, Félix Houphouët BOIGNY et Hamani DIORI, entre autres. On parla de 150 millions, le coût dudit mariage présidentiel. La mauvaise gestion contribua à détériorer les fmances publiques. Le déficit budgétaire était permanent chaque année, à telle enseigne qu'en décembre 1965, le déficit cumulé atteignait quatre milliards de FCFA pour un budget annuel d'environ neuf milliards. C'est donc dire que l'Etat courait tout droit à la banqueroute et au dépôt de bilan. En octobre 1965, Maurice YAMEOGO devait se faire élire pour un deuxième mandat. C'était, pour lui, une simple formalité à remplir. Il se fit donc réélire au score vertigineux de 99,98% de suffrage positifs, avec précisément 2.146.790 votants, 2.146481 "Oui". C'est dire que dans tout le pays, il s'étaient trouvés seulement 209 personnes pour oser voter "Non" à Maurice YAMEOGO. La participation du corps électoral était aussi vertigineuse avec seulement 1,65% de taux d'abstention, c'est-à-dire que parmi les 2.182.425 inscrits, il s'était trouvé seulement 35.635 citoyens, qui, pour diverses raisons, n'avaient pas pu exercer leur droit de citoyen. C'est curieux tout de même, ce que les voltaïques de 1965 remplissaient, presqu'à la perfection, leurs devoirs civiques contre vents et marées, en dépit des maladies, des 63

décès, des j ours de marché, des funérailles, des baptêmes, des mariages, etc. Dans les vieilles démocraties, on n'approche jamais de ces bas niveaux d'abstention, ni de ces hauts niveaux de "Oui". Pour le cas d'espèces, c'était comme si une seule main avait voté pour plusieurs millions de têtes. Après cette élection triomphale, si on puit dire, le nouveau Gouvernement, entre plusieurs festivités, daigna jeter un coup d'œil sur les fmances publiques et ce fut l'effarement. Le nouveau responsable du Ministère des Finances et du Commerce, Raphaël MEDAH, en charge dans le précédent cabinet du Ministère du Commerce et des Mines, ne put que constater les dégâts: les caisses de l'Etat étaient vides. Cette situation amena le Gouvernement, en fm décembre 1965, à adopter un budget d'austérité comportant plusieurs mesures draconiennes comme:
-l'abattement de 20% sur les salaires des fonctionnaires; - le blocage de tous les avancements pendant deux ans; - la diminution des allocations familiales; - la majoration de 10 % sur le minimum forfaitaire.

Maurice YAMEOGO, sûr de lui et dominateur, pensait que ces mesures allaient passer dans la population comme une lettre à la poste. C'était mal connaître le voltaïque et mal apprécier la conjoncture nationale. C'était oublier que la masse des voltaïques regardait ses assiettes vides et louchait vers les tables garnies des dignitaires du régime. Quand il y en a, il doit y en avoir pour tous, et si on dit qu'il n'yen a pas, il doit manquer à tous. Pendant donc que Maurice YAMEOGO, ignorant le pouls réel de la population, se trouvait à Abidjan pour conclure son projet de "double nationalité" avec la Côte d'Ivoire, la tension monta d'un cran après l'annonce des mesures d'austérité. Ce fut le tollé général dans les syndicats qui décrétèrent la mobilisation générale. Les trois centrales syndicales que connaissait le pays à cette époque entrèrent en concertation; il s'agit notamment de : -l'Union Nationale des Syndicats des Travailleurs de Haute-Volta (UNSTHV) ; - la Confédération Africaine des Travailleurs Croyants (CATC) ; - l'Union Syndicale des Travailleurs Voltaïques (USTV) devenue entre temps OVSL (Organisation Voltaïque des Syndicats Libres). D'autres syndicats autonomes se joignirent à la concertation comme le Syndicat National des Enseignants de Haute-Volta (SNEHV). Les principaux leaders syndicalistes de l'époque étaient Joseph OUEDRAOGO (CATC), Joseph KI-ZERBO (USTV et SNEHV), Ali LANKOANDE (SNEHV) et Amidou THIOMBIANO (USTV). 64

Le 29 décel11bre, ces centrales et syndicats autonol11es se retrouvèrent à la Bourse du Travail et 111irenten place un Front InterSyndical dont ils confièrent la présidence à Joseph OUEDRAOGO. L'InterSyndicat rejeta à cette réunion l'abattement des 20% ainsi que le projet de double nationalité. Le 30 décembre, Maurice YAMEOGO décréta l'état d'urgence et orchestra, par Denis YAMEOGO interposé, une répression féroce sur les syndicalistes qui furent activel11entrecherchés dans toute la ville. Le 31 décel11bre,l'Inter-Syndicat convoqua un meeting à la Bourse du Travail. Le Ministre de l'Intérieur et de la Sécurité l'interdit. Les syndicalistes passèrent outre et le rassemblement eut lieu dans l'après-l11idi, dans une al11biancede haute tension. Il fut alors lancé le 1110t 'ordre de d grève générale pour le 3 janvier 1966. L'intel11pestifMinistre de l'Intérieur s'elnpressa de déclarer cette grève illégale. Maurice YAMEOGO y mit aussi du sien en vitupérant à la radio contre Joseph OUEDRAOGO qu'il accusa de tous les péchés d'Israël, le traitant de COI11111uniste voulant vendre la Haute-Volta au Ghana de Kwalné N'KRUMAH et à la Chine de MAO Tsé Toung. Au Inatin du 3 janvier, ce furent les collégiennes du Cours Normal des Jeunes Filles de Ouagadougou, avec leur directrice Jacqueline KIZERBO en tête, qui entrèrent les prel11ièresdans la danse, en s'ébranlant dans les rues de Ouagadougou. Elles furent suivies par les élèves du Lycée Philippe Zinda KABORE. Cette jeunesse en furie brandissait des pancartes où l'on pouvait lire: "Du pain, de l'eau et de la dél11ocratie".Les désœuvrés, petits coml11erçantsdu l11archécentral et les travailleurs du secteur public et privé se mêlèrent aux enfants. Toute la ville était en effervescence. Les forces de l'ordre tentèrent vainement de contenir cette l11aréehumaine, mais en vain. Acculé, Maurice YAMEOGO consentit enfin à donner satisfaction aux 111anifestants n abrogeant la disposition d'abattel11entdes salaires. Mais e la revendication de la population était 111aintenant utre. A la Place d'An11es, a devenue successivel11ent "place du 3 janvier", "Place de la Révolution" et enfin"Place de la Nation", la foule en colère criait "Dén1ission, dél11ission, dél11ission". D'autres voix s'élevaient pour réclal11er plus concrètel11ent "l'an11éeau pouvoir, l'an11éeau pouvoir!" Sous la pression populaire qui ne baissa pas de toute la journée, Maurice YAMEOGO finit par capituler. A 22 heures 30, les Voltaïques entendirent la voix du Chef d'Etat Major, le Lieutenant-Colonel Sangoulé LAMIZANA faire la proclal11ationsuivante:
"Chers c0111patriotes,

- Considérant

la gravité

de la situation,

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- Considérant
compromis,

que

les intérêts

supérieurs

de la nation sont

- Considérant que la paix sociale est gravement menacée, - Pour sauvegarder les institutions démocratiques et républicaines, - Pour éviter toute effusion de sang,
Je décide d'assumer les charges dévolues au Chef de l'Etat jusqu'à nouvel ordre. L'ordre public sera assuré par tous les moyens. En conséquence: - l'état d'urgence reste en vigueur; - Tout acte de vandalisme sera sévèrement sanctionné; - Je ne tolèrerai aucune ingérence d'où qu'elle vienne, dans les affaires intérieures de la République. En ce qui concerne les relations extérieures, tous les accords internationaux seront respectés. Je réaffirme solennellement l'appartenance de la République de Haute-Volta au Conseil de l'Entente, à l'OCAM, à l'OUA et à l'ONU. J'invite tous les travailleurs à reprendre leurs activités pour le plus grand bien de la Nation dès demain 7 heures. Je demande instamment au peuple de garder son calme et de faire confiance en son armée. Vive la République! ,,1 Vive la H au te- Volta.

Le 4 janvier, le nouveau pouvoir diffusait un communiqué appelant la population au calme et au travail: "par la voix du peuple, l'armée a pris ses responsabilités en assumant les pouvoirs effectifs dévolus au Chef de l'Etat. Sa mission primordiale demeure le rétablissement à tout prix de l'ordre public et rien ne sera épargné pour atteindre ce but. Pour cela, il est demandé aux travailleurs de rejoindre immédiatement leurs lieux de travail, faute de quoi, les conséquences qui découleront de leurs exigences seront catastrophiques. Les autorités militaires, soucieuses de réconcilier tous les fils de la nation, n'entendent pas pour autant recevoir des ordres de qui que ce soit sur ce qu'elles ont à faire. Dès lors que le pouvoir est entre leurs mains, il incombe à elles seules, en collaboration avec toutes les couches sociales de la nation, de trouver une solution pour dénouer la crise actuelle."

Le 4 janvier encore, le Lieutenant-Colonel Sangoulé LAMIZANA s'adressa aux maires des communes, aux commandants de cercles et aux
1 ln Recueil des discours, messages et allocutions de Sangoulé LAMIZANA. Tome I

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