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Islam et nationalisme en Algérie

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224 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296416406
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Islam et nationalisme en Algérie

Collection «Histoire et perspectives méditerranéennes» dirigée par
Ahmet INSEL, Gilbert MEYNIER et Benjamin STORA

Dans le cadre de cette nouvelle collection, les éditions l'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours. Ouvrages parus dans la collection: - O. Cengiz Aktar, L'Occidentalisation de la Turquie, essai critique, préface de A. Caillé. - Rabah Belamri, Proverbes et dictons algériens. - Juliette Bessis, Les Fondateurs, index biographique des cadres syndicalistes de la Tunisie coloniale (1929-1956). - Juliette Bessis, La Libye contemporaine. - Caroline Brae de la Perrière, Derrière les héros... les employées de maison en service chez les Européens à Alger pendant la guerre d'Algérie (19541962). - Camus et la politique, actes du colloque international de Nanterre (juin 1985), sous dir. J. Guérin. - Christophe Chiclet, Les communistes grecs dans la guerre. - Catherine Delcroix, Espoirs et réalités de la femme arabe (EgypteAlgérie). - Geneviève Dermenjian, La crise anti-juive oranaise (1895-1905): L'antisémitisme dans l'Algérie coloniale. - Fathi Al Dib, Abdel Nasser et la révolution algérienne. - Jean-Luc Einaudi, Pour l'exemple: l'affaire Iveton, Enquête, préface de P. Vidal-Naquet. - Famille et biens en Grèce et à Chypre, sous la direction de Colette Piault. - Seyfettin Gürsel, L'Empire ottoman face au capitalisme. - Kamel Harouchc, Les transports urbains dans l'agglomération d'Alger. - Marie-Thérèse Khair-Badawi, Le désir amputé, vécu sexuel de femmes libanaises. - Ahmed Khaneboubi, Les premiers sultans mérinides: histoire politique et sociale (1269-1331). - Ahmed Koulakssis et Gilbert Meynier, L'émir Khaled, premier zaim? Identité algérienne et colonialisme français. - Christiane Souriau, Libye: l'économie des femmes.
Benjamin Stora, - 1974) (réédition). Messali Hadj, pionnier du nationalisme algérien (1898-

- Benjamin Stora, Nationalistes algériens et révolutionnaires français au temps du Front populaire. - Claude Tapia, Les Juifs sépharades en France (1965-1985). - Gauthier de Villers, L'Etat démiurge, le cas algérien. - Brahim Zerouki,I. L'[mamat de Tahart: premier Etat musulman du Maghreb, tome Coordination générale de renseignements concernant des Editions L'Harmattan, 5.7, rue de la collection: Christiane DUBOSSON. Pour tous ce secteur et pour recevoir le dernier catalogue écrire à l'adresse suivante: l'Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

Collection Histoire et perspectives méditerranéennes

Monique GADANT

Islam et nationalisme

en Algérie
d'après « El Moudjahid» organe central du FLN de 1956 à 1962

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

@ L'HARMATTAN, 1988 ISBN: 2-85802-938-5

A Irène et Fabrice, mes enfants, qui ont fait avec moi en Algérie, d'octobre 1962 à juin 1971, le difficile apprentissage de la politique.
«

Quiconque prend la responsabilité

d'introduire ses doigts dans la roue du développement politique... doit avoir les nerfs solides et ne pas être trop sentimental pour faire de la politique temporelle. Et quiconque s'engage dans la voie de la politique temporelle doit avant tout rester sans illusions et reconnaître le fait fondamental de l'existence de la lutte inéluctable et éternelle des hom-

mes contre les hommes sur cette terre.
Max WEBER

»

PRÉFACE

Pour l'analyse des événements contemporains, la presse s'est progressivement imposée comme un instrument majeur du travail de l'historien. Quand les rapports de police se ferment au regard indiscret du chercheur, quand les témoins disparaissent ou se taisent, quand les archives se dérobent à l'investigation scientifique, il reste heureusement la presse pour combler les lacunes, scruter les éléments du quotidien, tenter de situer le fil d'une histoire. Mais la presse n'est pas qu'un simple support, véhicule de nouvelles. Son importance se comprend par l'époque dans laquelle nous vivons. Dans la communication intense du monde d'aujourd'hui, la bataille de l'information/désinformation fait rage. A plus forte raison lorsqu'il s'agit d'une période troublée, chaotique, incertaine, où toutes les lectures sont possibles, contradictoires, passionnées. Les ruptures révolutionnaires appartiennent à ce moment privilégié où l'apparition d'un seul fait suscite de multiples interprétations. La presse n'est plus alors un simple réservoir de sources pour l'historien: elle se transforme en objet d'études. Précisément, Monique Gadant a choisi d'interroger un journal pour saisir le sens d'une révolution-guerre, qui a vu, au terme de sept longues années, l'Algérie conquérir son indépendance. Et pas n'importe quel journal. Dans l'été 1956 commence l'aventure d'El-Moudjahid, organe du FLN, qui allait accompagner, ou devancer, les espérances, contradictions et difficultés de la révolution algérienne. El Moudjahid, journal clandestin et interdit, quitte le territoire algérien pour trouver refuge à Tunis. Journal partisan à faible tirage, il s'efforce de tenir tête aux médias de la puissance coloniale. Combat évidemment disproportionné. Et l'on découvrira, dans cette étude très fouillée de Monique Gadant, qu'il s'adresse surtout aux gouvernements et à l'opinion publique internationale, pour les prendre à témoin, les interpeller: sur 1 292 articles, 38 % traitent de politique internationale! 7

Arme de propagande pour temps de guerre, El Moudjahid et ses rédacteurs se soucient peu «d'informer» leur public, ils préfèrent le «former ». On apprend le culte de la Nation dans des éditoriaux ou articles qui exaltent l'héroïsme, l' « amour» de l'armée dans les reportages qui relatent des batailles glorieuses ou la vie des maquis, l'importance de l'Islam dans la reconstitution de l'histoire passée et présente. Replacés dans leur contexte, liés à d'autres plus actuels, les textes cités éclairent sans fard ni simplification, jusque dans leur style et leur vocabulaire parfois ardus, les mentalités d'autrefois (préjugés, occultations, mais aussi courage). En procédant par montage, par commentaire, Monique Gadant ne nous fait pas entrer dans le laboratoire de la «petite histoire», mais ouvre des perspectives sur la manière dont la naissance et la vie d'une institution (le parti FLN et son journal) ont été vécues par les acteurs ou les observateurs, au moment où elles se sont déroulées: c'est quand l'histoire semble se réduire à l'histoire des textes qu'il faut justement aller au-delà des textes. Un regret toutefois, en forme d'interrogation que j'aimerais prolonger avec l'auteur: la tendance à la comparaison avec la politique du PCA / PCF apporte-t-elle vraiment tous les éclairages aptes à saisir le nationalisme algérien dans sa complexité? Quoi qu'il en soit, cette idéologie nationaliste, avec ses caractéristiques plébéiennes et connotations arabo-musulmanes (qui
ignorent la composante berbère), est bien signalée dans ce livre. Car journal-miroir d'une idéologie, El Moudjahid dessine les contours d'une pratique politique dont on n'a pas encore fini de mesurer la portée: volontarisme politique, recours aux valeurs de l'arabo-islamisme, centralisation autoritaire autour d'un parti défini comme seul garant de l'identité nationale. C'est pourquoi, le c6té stimulant de cet ouvrage est de donner à voir, dans tous ces textes d'un journal de guerre, un vivier de thèmes et d'images pour comprendre l'Algérie d'aujourd'hui.
Benjamin STORA

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AVANT-PROPOS

El Moudjahid fut, de 1956 à 1962, l'organe d'information du Front de libération nationale (FLN) algérien: il rend publiques les décisions, les prises de position du FLN-ALNet du GPRA.S'y élaborent aussi, sous l'étroit contrôle de leurs responsables (et au gré de leurs rapports de force), les représentations qui tendent à donner une vision cohérente des finalités de la lutte de libération nationale, de ses motivations profondes, de ses idéaux. C'est un journal qui s'adresse certainement plus à l'opinion internationale qu'aux militants algériens. Cependant, à travers lui, l'idéologie nationaliste développe des thèmes qui, pour l'essentiel, étaient déjà fixés avant 1954. Ce sont d'abord les thèmes communs à tout nationalisme: unité du peuple, exigence de souveraineté, exaltation du passé et réappropriation d'une histoire, qui fournissent les moyens d'affirmer en même temps la spécificité nationale et la valeur universelle du combat mené au nom du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et à lutter contre le colonialisme. Ce sont aussi les thèmes propres à l'Algérie combattante, sous l'égide du FLN: insistance sur ce qui définit l'identité, c'est-à-dire sur l'appartenance religieuse comme ciment de l'unité nationale, l'Islam, entendu non seulement comme culture mais comme fondement de la société et de l'unité politique, régissant indistinctement le public et le privé. La transparence du privé au public (interdiction de fumer, obligation du Ramadhan, rigorisme sexuel) ne choque pas durant la guerre si l'on pense que l'individu n'a aucune place dans une lutte où chacun a le devoir de se fondre dans la communauté et d'être un militant dévoué à sa cause. Cependant si le combattant (el moudjahid) préfigure l'idéal du citoyen de l'avenir, s'il est l'accoucheur de cet «homme nouveau» dont on vante les qualités, on ne peut oublter que l'exaltation du citoyen-militant est la référence obligée de tous les totalitarismes. Elle interdit la diversité des opinions, le débat et 9

rejette les pratiques et les institutions démocratiques comme incompatibles avec la «révolution». Elle justifie par le fait même une information dominée par la censure, telle qu'elle existe encore aujourd'hui et dont El Moudjahid est le premier exemple. Le thème de l'unité et de la cohésion absolue du groupe, qui oblige à cacher les conflits entre les individus ou les clans (voire à mentir en présentant l'assassinat d'Abbane Ramdane comme une mort au combat) est un thème fondamental. On privilégie tout ce qui fait croire à l'unité, on occulte toute information sur les divisions. Il est certain qu'un tel comportement trouve dans l'opinion algérienne un répondant. Non seulement parce qu'il est normal qu'un peuple qui lutte pour son indépendance privilégie ce qui renforce sa cohésion, non seulement parce que ce peuple n'a jamais dans le passé, ni sous la domination française, ni sous la domination turque fait l'expérience des avantages de la démocratie, mais encore parce que la représentation de la communauté nationale est une projection de la famille patriarcale et que celle-ci se fonde sur l'effacement absolu de toute expression individuelle considérée comme coupable et égoiste. Toute différence d'opinion est dissension, toute dissension doit être cachée, toute divergence tue. Elle ne saurait faire l'objet d'un débat. Le pouvoir, quels que soient ses représentants, saura user de cette identification de toute relation politique à la relation communautaire pour imposer son autorité. La revendication de souveraineté sur le territoire algérien est présentée comme celle d'un peuple uni, on pourrait dire uniforme, puisque ni les différenciations sociales, ni les différenciations culturelles ne sont évoquées. Cette unité est fondée sur l'arabo-islamisme, constitutif de la personnalité nationale. Elle ne fait aucune place à une culture berbère. L'arabo-islamisme est une certaine forme de vie familiale et sociale. Tout autant qu'un ensemble de rites religieux, il est une forme de sociabilité: relations de politesse, manières de table, façons de s'habiller, de s'asseoir, de faire la fête, de se rapporter à la vie et à la mort. Il définit les modalités de la relation des hommes et des femmes et le droit de regard du public sur le privé. Le discours par lequel on justifie la perpétuation de ces comportements s'appuie donc sur la référence religieuse, qui les sacralise, et le politique se légitime en assumant ces valeurs et en les faisant respecter. L'Islam, comme le souligne C. Cahen, ne suppose pas comme le fait le droit romain, et à sa suite le christianisme, une légitimité de l'Etat indépendamment d'une référence à la loi divine I. Cette référence permet donc au FLN d'exalter la communauté nationale, sur laquelle il exerce son autorité, en l'identifiant à la communauté musulmane et d'affirmer, sans plus de précision, sa spécificité. Si l'Islam spécifie, on voit mal alors ce qui distingue la nation algérienne des autres nations arabes. Et pourtant elle ne se fond pas dans la Nation

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arabe traversée elle-même par de multiples contradictions. Cependant ce discours marque la rupture avec l'idéologie coloniale, il pose une différence irréductible. L'Islam distingue l'Algérie de l'Europe colonialiste et la rattache à une autre aire culturelle. Il rompt avec la «mère-patrie» qui traitait l'Algérie comme une parcelle de terre française et lui imposait une domination économique, politique et culturelle. Il rend problématique la place des Européens, même si on dit vouloir accepter dans l'Algérie à venir ceux qui voudront être algériens en acceptant de se soumettre à ses lois. Quelles lois définiront la nationalité? Ce discours sur la spécificité est volontariste. Il traite de la nation idéale et non de la nation réelle dans la mesure où il ne veut voir en Algérie que des «frères» à la culture et aux intérêts communs: s'y trouve ainsi en germe le refus d'accepter l'expression, demain, des conflits sociaux et l'existence d'une culture berbère. Cette vision unitaire,centraliste et jacobine, les rend impensables. Elle renvoie à une nation éternelle dont la représentation est a-historique. Toutefois, l'appui que la politique prend sur la religion n'autorise pas à considérer qu'il s'agit d'une guerre de religion, comme le colonialisme se plaisait à l'époque à le faire croire. El Moudjahid insiste sur le fait que le FLN n'a pas le projet d'instaurer un Etat théocratique jugé rétrograde 2. En tous les cas, l'utilisation de l'Islam comme référent symbolique cimentant l'unité de la société a permis au FLN de gérer les emprunts idéologiques qu'il faisait au marxisme et de réduire ces emprunts à une simple technique de développement. La synthèse de l'Islam et de ce «marxisme» constitue une idéologie de la construction nationale qui refoule à l'avance (et refoulera de fait après 1962) tous les conflits sociaux dans le domaine de la morale: le déni de l'existence de classes, ou de luttes de classes, conduit à penser l'exploitation capitaliste (privée ou d'Etat... en parlant des petites entreprises ne dit-on pas qu'il s'agit d'un «capitalisme non exploiteur» ?), aussi bien que les revendications sociales, dans les termes de l'égoïsme ou de la générosité selon que les comportements sont censés servir ou non l'intérêt général. La moralité est en effet censée régir les rapports sociaux et c'est à l'arabo-islamisme qu'on demandera (jusqu'aux années 80 3) de prendre en charge les conflits d'intérêts par la condamnation des mauvais riches tandis qu'on accuse les intégristes d'être de mauvais musulmans. L'Etat se trouve en effet garant d'une interprétation orthodoxe et progressiste de l'Islam. L'affirmation de la spécificité référée essentiellement à la religion permet donc d'intégrer au nationalisme l'influence «étrangère» du marxisme. Encore faut-il en préciser les limites. Si on reconnaît au passage les influences de l'analyse léniniste de l'impérialisme, il faut finalement reconnaître qu'il n'y a pas dans l'idéologie du FLN de compréhension de l'impérialisme comme système mondial mais 11

plutôt restriction dans l'application de cette analyse au seul colonialisme français. D'où les naïvetés et les illusions qu'on entretient vis-àvis des USA. Plus que l'idéologie marxiste, c'est la pratique des partis communistes qui séduit le FLN, sur plusieurs points fondamentaux: 1. La conception du Parti unique, sa forme d'organisation: le centralisme démocratique (déjà adopté par le PPA et le MTLD).L'attrait est grand pour la puissance mobilisatrice de tels partis et pour l'image du militant (homme-nouveau) qu'ils proposaient. Le sacrifice de l'individu au groupe qu'ils exigeaient trouvait dans la culture un écho puissant. Certains futurs dirigeants du FLN avaient lu avec admiration le sacrifice de Roubachof dans Le Zéro et l'infini d'A. Koesler. N'y avait-il pas une fascination pour le totalitarisme et l'étatisme? Pour le FLN c'est la puissance mobilisatrice de l'idéologie et du Parti qui importe, quelle qu'en soit la philosophie. L'une et l'autre sont perçues comme des instruments au service de la manipulation des masses et de leur mise au travail. L'Etat peut ainsi se justifier comme étant, selon la formule stalinienne, celui du peuple tout entier 4. 2. Le marxisme dépouillé de toute allusion à la lutte des classes, dépouillé de sa philosophie de l'histoire, donne ainsi un modèle de modernisation et d'occidentalisation acceptable. C'est de lui qu'on s'inspire pour prôner la nécessité d'une planification et d'une gestion étatique de l'économie. On fait donc, selon l'expression d'Abdallah Laroui, du «marxisme objectif» 5 et on peut, selon l'idéal des réformistes, «prendre à l'Occident la science et la technique et garder nos mœurs ~. Projet « socialiste» ? Un tel projet a-t-il jamais existé ailleurs que dans les rêves d'une partie de la gauche française qui, engagée dans le soutien au FLN, admettait parfois difficilement qu'elle n'avait affaire qu'à une révolution nationale? A moins qu'on accepte d'appeler « socialiste» un projet étatiste qui s'inspirait des modèles offerts par le «socialisme réel». Quelles qu'aient été les aspirations dont les masses étaient porteuses, aucune force ne réussit à imposer le dépassement de la révolution nationale et à donner à ce qui n'était qu'une aspiration confuse à une vie meilleure, associée à la disparition du colonialisme, une forme autre que millénariste. La raison en est sans doute dans la nature de la domination coloniale qui n'a pas plus permis que se constitue une bourgeoisie nationale qu'un prolétariat et/ou une paysannerie révolutionnaire, tout en maintenant et en créant, cependant, de grandes inégalités sociales entre Algériens. «Parce que le capital n'a pas pris toute la société dans ses rets, "aucune classe n'a été complètement constituée, avec sa fonction sociale, son rôle économique, ses instruments politiques, sa conception de l'histoire et de la 12

société". On ne peut parler de classe qu'au sens économiste du terme. La vie politique révèle une structure de classe en formation ~ 6. Par contre, El Moudjahid nous donne à lire les éléments d'une idéologie justifiant la venue au pouvoir d'une future classe dominante qui va se recruter dans les appareils politiques et militaires. Elle définit les critères qui permettront de s'y intégrer. On voit déjà se mettre en place la difficile coopération d'une autorité légitimée par la participation au combat, visant la construction nationale, prêchant le sacrifice de soi, dont Boumediene restera le représentant, avec ces cadres rétifs à l'engagement, aspirant à être nantis, acceptant le discours socialiste à condition qu'il ne les empêche pas de copier les modèles européens de consommation. La rente pétrolière a rendu possible pour un temps cette alliance fragile entre diverses c compétences ~ dont parle El Moudjahid à la fin de la guerre. Quels que soient les rôles que les uns et les autres seront amenés à jouer dans les affaires de l'Etat, l'armée représentera cependant, en 1962 et pour longtemps, la seule force organisée. Elle sera l'arbitre des conflits, la maîtresse des décisions.

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Chapitre I

"El Moudjahid"

El Moudjahid, organe central du FLN de 1956 à 1962, constitue pour l'étude du nationalisme algérien un document important, aussi bien du point de vue de l'histoire que du point de vue de l'idéologie. A condition d'en voir les limites: ce journal n'est pas un livre d'histoire. Il livre une histoire qui se fait, à travers le prisme de l'idéologie. El Moudjahid, plus qu'un organe d'information est le porte-parole d'une organisation, la pièce essentielle de sa propagande sur le plan international. Mais il est le porte-parole d'une organisation divisée par des conflits internes. Son propos est donc de les cacher non de les révéler, d'être le moyen d'expression le plus fidèle possible d'une politique qui se développe au gré des rapports de force existant non seulement entre l'Algérie et la France mais aussi à l'intérieur des appareils de direction eux-mêmes: FLN-ALNet GPRA. Le premier numéro d'El Moudjahid paraît clandestinement, ronéotypé à Alger, durant l'été 1956. A ce moment-là, le FLN diffuse déjà un journal, Résistance Algérienne, mal contrôlé par la direction. Composé et diffusé en France, en Tunisie et au Maroc les éditions n'en sont pas identiques et dépendent des initiatives des militants locaux 1. A partir du numéro 5 le titre définitif sera:
«LA RÉVOLUTION PAR LE PEUPLE ET POUR LE PEUPLE EL MOUDJAHID»

C'est la reprise de l'ancien slogan de l'organe de presse du MTLD, L'Algérie Libre: «Par le peuple et pour le peuple ». 15

Jusqu'au début de 1957, c'est A. Temmam, ancien centraliste ayant rejoint le FLN en 1955, qui est le responsable de cette publication. Le journal s'écrit, s'imprime à Alger. La répression systématique menée par le général Massu en 1957 contraint la direction du FLN à quitter Alger. El Moudjahid prend le chemin de l'exil. C'est à Tunis qu'il s'installera jusqu'à l'indépendance sous la responsabilité de Redha Malek, lui-même dépendant d'Ahmed Boumendjel, responsable de l'Information à Tunis. L'équipe comprendra entre autres F. Fanon, le Dr Chaulet et Abbane Ramdane y sera relégué après sa défaite politique au CNRAd'août 1957 (suivi de son assassinat en décembre de la même année). Malgré les difficultés que l'on rencontre à faire des estimations, on peut évaluer à 3 000 exemplaires le tirage fait à Alger et à 10 000 celui de Tunis. En cet été 1956, la guerre d'Algérie traverse une phase importante. Les positions des adversaires se sont radicalisées. En France, le Front républicain ne se montre pas capable de répondre aux espoirs de négociations et de paix qu'il avait suscités. A Alger, le 6 février 1956, Guy Mollet capitule devant les manifestants européens hostiles à la nomination de général Catroux comme ministre résidant, car jugé trop « libéral». Robert Lacoste lui succède le 9. février et, tandis qu'il vient de céder devant les ultras, Guy Mollet déclare: «La France se battra pour rester en Algérie et elle y restera... ~ Le 10 mars, R. Lacoste, dans le cadre du débat sur l'Algérie, proclame devant l'Assemblée: «Ce qui est dépassé, c'est le temps des promesses. Ce qui est arrivé, c'est le temps de l'action ferme et rapide... » Les effectifs de l'armée française en Algérie se sont considérablement accrus. De 70000 hommes en 1954, ils sont passés, fin 1955, à 120000 avec la participation des réservistes et à 400000 en 1956. Comme le dit Guy Mollet au cours du débat qui aboutira au vote des pouvoirs spéciaux:
«Nous avons en Algérie un cinquième de l'armée française. Il est possible, j'en suis convaincu de faire plus et mieux. Le gouvernement entend donner à l'armée sa pleine efficacité ~.

Du côté du FLN on sent la nécessité de ne pas compter uniquement sur la lutte armée mais de mener aussi une action politique. La recherche d'alliances et de soutiens sur le plan international s'impose. Face à la puissance coloniale et aux appuis que la France trouve au sein de l'OTAN,il est utile et urgent que le Front de libération nationale (FLN) fasse connaître le plus largement possible ses objectifs. Durant l'été 1956, rendre publique la définition d'une ligne politique est une des principales préoccupations de la direction. La parution d'El Moudjahid est donc associée à la préparation du Congrès de la Soummam qui se tiendra en août. Le besoin intérieur d'assurer la 16

cohésion du mouvement s'ajoute à la nécessité de gagner une audience internationale. Le FLN s'était manifesté le l'" novembre 1954 par des actions terroristes et par la diffusion d'un texte bref dans lequel il se contentait de tracer les grandes lignes d'une politique: l'indépendance comme objectif et comme préalable à la négociation, l'existence du FLN comme seul interlocuteur valable après la défection des anciens partis. Mais «qui» se cache derrière le sigle FLN? Que sont devenus les anciens membres du MTLD depuis la scission de l'été 1954? Comment le FLN entend-il régler ses relations avec les anciens partis UDMA,PCA, avec l'Association des Oulémas? Le FLN, n'est-ce pas aussi une organisation armée: l'ALN (Armée de libération nationale) ? Qu'en est-il du rapport FLN-ALN? Toutes ces questions se posent d'abord aux anciens militants nationalistes déjà engagés, ou pas encore, dans la lutte. Elles se posent aux alliés présents et à venir, à la France elle-même. Toute négociation future exige d'apprécier les objectifs de celui avec qui on se bat. L'Algérie a des alliés potentiels dans le Tiers-Monde. A Bandoeng, en avril 1955, le FLN envoie une discrète délégation tandis que la commission politique de la Conférence demande au gouvernement français de résoudre pacifiquement les problèmes de l'Afrique du Nord. Le 16 novembre 1955, après l'abdication du sultan fantoche Ben Arafa.t, Mohammed V revient à Rabat. Le 20 mars 1956, un protocole d'accord déclare la Tunisie «indépendante dans l'interdépendance». Le FLN, dont certains dirigeants avaient souhaité étendre la guerre à toute l'Afrique du Nord afin d'en accélérer l'issue, se trouvait devant un Maghreb comparable à un oiseau dont les ailes étaient libres et le corps prisonnier. La France lâchait du lest pour isoler l'Algérie dont les alliés poursuivaient séparément leurs propres objectifs nationaux. L'Algérie devait poursuivre, sinon seule, du moins avec des alliés maghrébins dont elle attendait davantage. A l'ONU s'engageait une bataille dans laquelle l'Algérie se voulait présente. En effet, en septembre 1955, l'ONU avait inscrit à son
ordre du jour

-

à une voix de majorité

-

pour la première

fois,

la question algérienne. Il devenait donc urgent pour le FLN de se définir. Avait-il alors une idée précise du contenu à donner à l'indépendance? Quelle idée avait-il des alliances recherchées sur le plan international? Y avait-il au sein du FLN lui-même une unité de conception quant à la manière de mener la lutte et de concrétiser l'unité nationale? Non sans doute. Mai au congrès de la Soummam une direction est mise en place, qui proclame un certain nombre de principes situant le FLN par rapport à ses objectifs et tente de fixer les relations du politique et du militaire. 17

La Charte de Tripoli, adoptée dans la confusion de la crise de l'été 1962, dénoncera la carence du FLN quant à la définition de ses objectifs politiques et les conséquences néfastes qui s'en sont suivies. Mais de la Soummam à Tripoli, six ans ont passé. Ce ne sont plus les mêmes hommes qui sont derrière les textes ni au sein des appareils de direction 2. Précisément au sein de la direction du FLN, les rapports de force ont changé. Certains individus fauchés par la guerre, d'autres éliminés par les luttes intestines, ont cédé la place à de nouveaux responsables. De plus l'Etat-Major de l'ALN, à partir de 1960, va apparaître comme jouant un rôle politique déterminant. Les relations définies en août 1956 entre le militaire et le politique sont restées lettre morte avant d'être officiellement remises en avant. Quant aux alliances internationales recherchées, elles l'ont été à travers bien des illusions et des déceptions faute d'une analyse conséquente et lucide de la nature de l'impérialisme, faute d'un soutien rapide et ferme de la gauche française et du mouvement ouvrier dans son ensemble: on se méfie du FLN à cause de ses clins d'yeux à l' « anticolonialisme» américain, à cause de son nationalisme teinté d'anticommunisme. Ces ambiguïtés renforcent, sans toutefois la justifier, l'ancienne crainte des communistes de voir en Afrique du Nord un impérialisme se substituer à un autre 3. El Moudjahid ne sera que très peu diffusé dans les maquis. Non pas tellement à cause de l'analphabétisme (car on peut toujours organiser des lectures publiques, ce qui se faisait çà et là), ni non plus en raison de la méconnaissance du français par bon nombre de combattants (El Moudjahid en arabe n'était pas plus diffusé), mais bien plutôt à cause du caractère de ce journal beaucoup plus porté à se constituer en tribune de FLN dans l'arène internationale qu'en moyen de formation des militants. L'intérêt de cette formation fut constamment négligée par le nationalisme algérien bien avant 1954. A travers El Moudjahid, se reflètent donc, étouffés et déformés, les conflits de groupes et de personnes, le avatars des relations entre « politiques» et «militaires », «intérieur» et «extérieur ». Jamais ne seront ouvertement mises en cause les décisions du congrès de la Soummam, tandis qu'Abbane Ramdane, dont l'autorité et les orientations avaient dominé le congrès, disparaît, supprimé par d'autres membres de la direction. L'organe central du FLN présente sa mort en mai 1958 comme une mort au champ d'honneur 4. El Moudjahid se soucie moins d'informer que d'interpréter les événements, ce que fait tout organe qui défend une ligne politique. De plus, l'état de guerre est encore moins propice que tout autre à l'objectivité. Dès lors la connaissance des événements devient nécessaire à la compréhension d'un discours dont l'intérêt - par-delà la conception de l'information qu'il révèle est de nous donner une image du nationalisme algérien dans ses dimensions politiques, sociales, idéologiques, culturelles. Tribune de la direction du FLN

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plus que tribune des masses combattantes, El Moudjahid ne peut cependant donner une image complète des espoirs que la Révolution algérienne porta. Le discours tenu ne correspond pas exactement à l'idéologie spontanée des masses rurales qui constituent la majorité des forces engagées dans la guerre. Fortement imprégnées de religiosité, elles sont traversées d'aspirations de type millénariste que le PPA-MTLD, puis le FLN, contribuent davantage à entretenir qu'à dépasser: le départ des Français est perçu comme le retour à l'âge d'or. Ce décalage du journal exprime la carence d'un mouvement où les responsables et les idéologues cherchèrent davantage à utiliser un potentiel révolutionnaire qu'à élever la conscience politique, théorisant des aspirations populaires où la volonté de changements politiques et sociaux se confondait avec l'espoir de restauration de la foi musulmane. El Moudjahid est l'héritier de l'idéologie du nationalisme algérien. Comme avant 1954, les idéologues réinterprètent un vécu populaire où l'Islam est effectivement lié à la conscience nationale. Mais il répond aussi à la nécessité de rencontrer une audience internationale dans un monde où la pensée politique est laïcisée depuis plusieurs siècles. Il se situe donc dans une prudente ambiguïté, tenant un discours laïque tout en introduisant la référence à l'arabo-islamisme par le biais du recours à la «spécificité». Un tel langage permet de s'imposer à autrui comme différent. Il est une réponse à la volonté négative du colonisateur, à son projet d'assimilation. Le nationalisme algérien s'affirmait en proclamant son appartenance à l'aire culturelle arabe, l'Algérie arabo-islamique s'opposait à l'Algérie terre française comme la réalité s'oppose à la fiction. La restauration de la nation se faisait par la restauration d'un héritage culturel. Un système de valeurs, longtemps nié et humilié, cherchait à s'affirmer où le politique, le culturel et le religieux se mêlaient étroitement. Il serait toutefois inexact d'en conclure que l'adhésion à l'Islam rendait le peuple algérien inaccessible à tout autre message. Les six premiers numéros d'El Moudjahid, dont le quatrième, consacré à la plate-forme de la Soummam, sont ronéotypés. Leur parution est mensuelle. Du fait de la Bataille d'Alger, le numéro 7 ne paraîtra pas et le numéro 8 ne verra le jour que le 5 août 1957 au Maroc. A partir de novembre 1957 et jusqu'à la fin de la guerre, le journal est fabriqué à Tunis. La parution devient à peu près régulièrement bimensuelle. De juin 1956 au 19 mars 1962, 91 numéros verront le jour. Chaque numéro s'ouvre sur un éditorial, ou sur une proclamation officielle qui en tient lieu. Les articles sont anonymes, à de très rares exceptions près concernant quelques textes signés par des responsables du FLN, de l'ALN ou du GPRA. Cependant on sait que Redha Malek, ancien responsable du Comité directeur de l'UGEMA, 19'

devenu à Tunis rédacteur en chef d'El Moudjahid, est l'auteur de la majorité des éditoriaux. On peut se faire une idée des préoccupations du journal et du rôle qu'entendait lui faire jouer le FLN en recensant les sujets traités et le nombre d'articles qui leur sont consacrés. Or sur 1 292 articles, 38 % traitent de politique internationale, 17 % de l'Algérie en général, 16 % de l'ALN, 14,5 % de l'Armée française, 4,5 % de l'histoire de l'Algérie, 3 % d'économie. La rubrique «Actualités et points de repères», présente à peu près régulièrement à la fin de chaque numéro, est consacrée à 44,13 % aux affaires internationales. El Moudjahid reflète donc l'internationalisation du conflit et dans ces conditions le souci sans doute encore plus grand de toucher plutôt l'opinion internationale sur la question algérienne que l'opinion algérienne elle-même. Il répond ainsi à une préoccupation importante du congrès de la Soummam, celle de riposter à la propagande française qui tente d'isoler la Révolution algérienne en la présentant comme une révolte fomentée par des aventuriers fanatiques à la solde de l'étranger: « Nous devons veiller d'une façon systématique à conserver intacte l'indépendance de la révolution algérienne. Il convient de réduire à néant la calomnie lancée par le gouvernement français, sa diplomatie, sa grande presse, pour nous présenter comme une rébellion artificiellement fomentée de l'étranger, n'ayant pas ses racines dans
la nation algérienne captive '. »

Un autre journal en arabe, portant le même titre, est également diffusé depuis Tunis par le FLN. Il n'était pas la traduction d'El Moudjahid en français tout en véhiculant sensiblement la même idéologie. Les deux journaux diffusaient bien sûr dans les deux langues les textes officiels et proclamations du FLN-ALNet du GPRA. Sur le plan de la propagande, le FLN se manifesta aussi par d'autres publications. Quelques petits journaux de wilaya, dus à des initiatives locales, virent le jour mais leur parution fut irrégulière 6. Ils reprenaient l'orientation sinon les articles d'El Moudjahid. Des tracts édités par le FLN il ne reste que peu de chose, les particuliers ne pouvant garder la propagande chez eux pour des raisons de sécurité. L'Algérie a édité en mai-juin 1962, en collaboration avec la Yougoslavie, une reproduction des textes d'El Moudjahid en trois volumes actuellement accessibles au public.

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Chapitre II

Islam et nationalisme

« El Moudjahid, le Combattant », tel est le titre que comportent les trois premiers numéros de l'organe central du FLN. Or une telle traduction ne donne pas le sens exact du mot arabe. Un « combattant », c'est un homme armé, mobilisé pour la défense de la patrie, on peut faire abstraction de ses opinions philosophiques ou religieuses. De même pour des équivalents du péjoratif «fellagha» (terme forgé par les Français), de même pour les «maquisards », ou les «résistants» de la Seconde Guerre mondiale. Tous ces termes désignent comme dit le poète: «celui qui croyait au ciel, celui qui n'y croyait pas» . Or, en arabe, le sens premier du mot «moudjahid» est celui de «combattant de la foi» menant la guerre sainte contre le nonmusulman. Certes, le sens d'un mot peut évoluer. Mais il évolue, prend des connotations différentes, en l'occurrence plus ou moins laïques, en fonction de l'horizon politique et culturel des divers groupes sociaux participant à la lutte. En Algérie, cet horizon et, partant, le rapport à la religion, est différent à la ville et à la campagne. Les citadins, plus acculturés que les ruraux affichent volontiers par rapport à l'Islam une relative liberté. En tous cas un certain nombre d'hommes y ont acquis une expérience de la politique relativement indépendante de la religion. Il faut cependant concevoir que l'appartenance à l'Islam n'est pas seulement affaire de conviction intérieure de type individualiste, mais tout autant affaire sociale. La foi ne se 21

sépare pas de la manifestation de la foi, comme l'illustre l'expression de L. Gardet: «Religion et Communauté ~. La dimension politique en est donc inséparable. Dans ces conditions, surtout lorsque l'intérêt de la communauté l'exige, le conformisme peut même être plus important que la conviction dans la mesure où à travers lui s'exprime l'appartenance à cette communauté. L'obligation du jeûne de Ramadhan, l'interdiction des jeux d'argent, de l'alcool, sont pendant la guerre autant de manifestations politiques. De l'adhésion naïve à la volonté raisonnée de témoigner de l'appartenance à la communauté nationale, l'Islam offrait aux Algériens l'élément idéologique dans lequel pouvait prendre forme toutes les nuances de l'unité nationale et, à certains d'entre eux, le moyen de légitimer leur autorité. Traditionnellement, le pouvoir politique est justifié en Islam par le fait qu'il maintient le culte de Dieu, remplissant ainsi la tâche qui lui est assignée par un contrat tacite passé avec la communauté, laquelle lui doit en retour une obéissance absolue. Par l'appel à l'insurrection, au djihad, le FLN exprimait le devoir de la communauté et s'instituait en autorité politique en s'investissant de cette charge. Il n'est sans doute pas exagéré de penser que, dans ces conditions, le FLN devenait le substitut moderne de l'imam, fidèle à un hadith: «Cette religion sera maintenue par les justes de chaque génération. » Donner un titre au journal qui va devenir son organe central pose donc au FLN une question importante en ce qui concerne l'idéologie proclamée face à un public international pour qui la religion est une affaire privée et son immixtion dans la sphère du politique une marque d'arriération. La propagande française ne cesse de marteler les esprits, accusant le FLN de mener une «guerre sainte» non pas dans le but d'être fidèle à l'esprit dans lequel s'incarne la revendication nationale d'un peuple musulman mais avec l'arrière-pensée de susciter un réflexe raciste. Ces accusations viennent en effet se greffer sur une longue tradition de l'idéologie colonialiste qui oppose le christianisme, religion de la charité et de la paix, à un islam guerrier, conquérant ses fidèles par l'épée. On oublie vite les Croisades, l'Inquisition. Pour une large part de l'opinion publique, le comportement de l'Eglise dans les pays coloniaux, sa présence, n'ont jamais été mis en cause. L'image du missionnaire convertissant les païens accompagne celle du colon et de l'instituteur défrichant la terre: les consciences y sont solidement restées attachées. La guerre d'Algérie ravive en France le cliché du fanatisme musulman: la barbarie contre la civilisation, le croissant contre la croix. Alors, pourquoi un tel titre prêtant le flanc aux accusations? Faisant allusion à ce problème, Y. Courrière écrit:
« On avait hésité entre trois titres: le Moukafih (Le Combattant), le Moudjahid qui avait le même sens et l'Algérien. Le dernier 22