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L'Asie du sud-ouest

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Ajouté le 01 janvier 1991
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EAN13 9782296233805
Langue Français
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L'ASIE DU SUD-OUEST

Firouzeh

NAHA VAND!

L'ASIE DU SUD-OUEST
Afghanistan- Iran- Pakistan

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, 1991 ISBN: 2-7384-0955-5

Pour Roxane
"ex oriente lux"

INTRODUCTION Dans le courant des années quatre-vingts,. trois pays du Sud-Ouest asiatique - l'Afghanis tan, l'Iran et le Pakistan - ont attiré l'attention soutenue des médias, fait l'objet de multiples chroniques, entraîné les commentaires les plus contradictoires et, surtout, préoccupé les chercheurs de tous gemes. Pourtant la région englobant ces trois pays, qui fut le berceau de notre civilisation Toynbee ne considérait-il pas que la Perse était la seule grande puissance de l'AncIen Monde1 - n'a cessé de susciter l'intérêt des grandes puissances depuis le XIXème siècle, tout en étant l'objet de convoitises et le terrain de luttes intenses.2

-

.

Elle

a été,

et demeure,

l'un

des points

stratégiques importants de la planète3 dans la recherche d'un équilibre des forces à laquelle se sont livrés l'Est et l'Ouest, même si le fait est actuellement légèrement voilé par une redistribution des cartes au niveau internationa1.4 Néanmoins, les événements survenus dans cette partie du monde provoquèrent le réveil de l'Occident, illustrant un désarroi intellectuel ou une surprise naïve, caractéristiques des réactions récentes envers l'Orient.
1 Voir à ce sujet The Legacy of Persia, edited by A.J. Arberry, London, Claredon Press, 1989. 2 La crise qui a débuté en août 1990, à la suite de l'agression irakienne envers le Koweit, et la réaction occidentale témoignent à leur manière de l'importance stratégique vitale de cette région. 3 M.R., Djalili, Le Golfe Persique, Paris, Dalloz, 1978; L'Océan Indien, Paris, P.U.F., 1978; Liesl Graz, Les Omanis, nouveaux gardiens du Golfe, Paris, Albin Michel, 1981 et Le Golfe des turbulences, Paris, L'Harmattan, 1990. 4 11est remarquable qu'en dépit des différences fondamentales qui séparent les U.S.A. de l'U.R.S.S., notamment en matière de politique intérieure, les deux pays suivent un schéma similaire quant à leurs relations avec les pays du Tiers-Monde, passant par l'aide économique et militaire et le droit d'intervenir dans les affaires d'autres Etats, voisins ou non. Voir Christer Jonnson, Superpowers: Comparing American and Soviet Foreign Policy, New York, St.Martin's Press, 1984. 7

Si, au XIXème siècle, les puissances témoignèrent d'une relative compréhension des données régionales et d'une finesse d'analyse, respectant certaines d'entre elles tout en jouant subtilement les cartes disponibles, les grandes {>uissances du XXème siècle, en dépit du progrès considérable des communications, font souvent montre d'un manque de discernement frappant. La révolution iranienne de 1978-1979 prit de court les théoriciens des révolutions et les spécialistes de l'Iran; elle ne correspondait à aucun modèle établi, même si, à certains égards, son déroulement pouvait rappeler soit la Révolution française soit la révolution russe, ou encore tel autre bouleversement politique ... Elle éclatait dans un pays qui était considéré militairement comme l'un des plus puissants du TiersMonde (la cinquième armée du monde) et qui avait été présenté, quelques mois avant les troubles, comme un havre de paix au Moyen-Orient, par le président américain de l'époque, Jimmy Carter. Les conséquences de ce cataclysme furent tout aussi déroutantes, de la prise d'otages américains à l'ambassade des Etats-Unis à Téhéran jusqu'à la condamnation de Salman Rushdie en passant par les répercussions hors frontières de cet événement, l'Iran n'a pas fini d'inquiéter et de surprendre. La chute de l'Empire perse créa également un vide dans une région où il tenait le rôle de "gendarme"

et

.

donna lieu à un ré-équilibrage des puissances

régionales, comme en témoignent les prétentions hégémoniques irakiennes.5 Les acteurs directs de ce processus de conquête de pouvoir se débattent, quant à eux, dans des problèmes insurmontables, dont le
En attaquant l'Iran en 1980 puis en envahissant le Koweit en août 1990, le président Saddam Husayn ne laisse aucun doute quant au rôle et à la place qu'il espère avoir dans la région. Par ailleurs, ce n'est pas la première fois que l'Irak a des vues sur son voisin arabe. En 1961, lors de l'indépendance du Koweit, l'Irak réclamait le rattachement de l'Emirat qu'il considérait comme une partie de son territoire. Il ne reconnut l'indépendance qu'en 1%3. Lors des incidents qui opposèrent plus tard les deux pays, le Shah d'Iran soutint toujours le Koweit en envoyant même des troupes en renfort. La révolution iranienne a détruit la seule puissance régionale qui pouvait être un bouclier face aux visées hégémoniques de l'Irak. 8 5

moindre n'est pas celui de l'approvisionnement quotidien, répercussions d'une révolution, d'une guerre, d'un tremblement de terre, mais aussi d'une lutte de pouvoir intense au sein du régime. L'Afghanis tan ne préoccupa guère les observateurs des relations internationales jusqu'à son invasion par les troupes soviétiques en 1979. En considérant ce royaume comme exotique et féodal, les chercheurs ne s'intéressèrent longtemps qu'aux domaines anthropolo~ique ou archéologique, sans tenir compte de la posItion stratégique de ce pays, qui comme l'Iran, était une des pièces maîtresses de la lutte hégémonique des puissances au siècle dernier (Russie et Grande-Bretagne), puis des Etats-Unis et de l'Union soviétique, après le retrait britannique des Indes.6 En 1979, l'occupation militaire de l'Afghanistan par' les troupes soviétiques, même si l'influence de l'U.R.S.S. était visible depuis très longtemps, fut comme une révélation pour le monde occidental, le bouleversant et l'amenant à prendre des mesures de rétorsion, aussi timides fussent-elles. On sait aujourd'hui que le bureau politique du P.e. soviétique dans son ensemble n'était pas associé à l'opération et que séul quelques personnalités autour de Brejnev décidèrent de l'intervention (des membres du bureau du secrétaire général siégeant en dehors du cadre habituel); aucun expert n'avait été consulté, la décision n'avait pas fait l'objet d'un vote du Soviet suprême et en conséquence beaucoup de militaires comme de hauts responsables n'étaient pas d'accord sur le principe de l'opération.7 Par ailleurs, Edouard
6 Voir So~iet-American Relations with Pakistan, Iran and Afghanistan, edited by Hafeez Malik, New York, SI. Martin Press, 1987. 7 Une des hypothèses avancées pour expliquer l'invasion soviétique est l'inquiétude engendrée par le nationalisme progressivement virulent et antisoviétique de Hafizullah Amin et son intention de diversifier ses partenaires économiques ce qui auraient rendu caducs les investissements soviétiques en Afghanistan. C'est une hypothèse émise entre autres par Michael Barry, dans La résistance afghane. Du grand moghol à l'invasion soviétique, Paris, Flammarion, 1989, ouvrage qui constitue une excellente introduction au rôle des grandes 9

Chevarnadzé fut amené à reconnaître publiquement l'erreur que constitua cette décision. Que l'U.R.S.S se fût enfoncée dans un bourbier rappelant le Vietnam était déjà intéressant en soi, mais qu'elle se retirât l'était encore plus, et cela montrait un changement important de la politique soviétique, tout autant que la détermination des Afghans à ne pas laisser leur pays aux mains des étrangers, détermination ,\u'ils ont d'ailleurs prouvée tout au long de leur histoire. Les conséquences déstructurantes de la guerre sont nombreuses, en particulier sur l'organisation du pouvoir: beaucoup d'Afghans ont dû quitter leur village natal et ont découvert d'autres tribus, d'autres ethnies. Cet ouverture a mis en péril les structures traditionnelles de pouvoir qui, dans certains Gas, ont même disparu. L'Afghanistan d'aujourd'hui cherche désespérément une formule £our sa direction en essayant de concilier les dIfférentes factions en présence.9 La lutte pour le pouvoir n'est pas seulement idéologique, elle se double d'une rIvalité tribale traditionnelle compliquant considérablement son analyse. Dès 1977, l'établissement par Zia ul Haq de l'ordre islamique (nizam é islam) et les répercussions de ce changement au Pakistan étaient également sujets à commentaires. Ce pays prit une place importante sur l'échiquier international en devenant, grâce à la crise
puissances en Afghanistan. Voir plus loin à ce sujet. D'autres hypothèses ont bien sûr été avancées, telles la propension de l'URSS à atteindre depuis toujours les mers chaudes, cette invasion n'étant qu'une étape; la crainte de la contagion et du poids de l'islam surtout après la révolution iranienne; l'impact grandissant des républiques musulmanes en raison du nombre croissant de leur population... 8 Dans la région, le changement de la politique étrangère soviétique s'est récemment illustré par sa prise de position face à l'agression irakiennes et son soutien à l'Occident, ce qui n'aurait pas été concevable, il ya peu. 9 Lors de la deuxième shura réunissant 450 chefs militaires afghans de l'intérieur, en 1990, un comité permanent de coordination politico-militaire a été élu pour appliquer un programme en six points. Les rôles ont été ainsi répartis: Abdul Haq, responsable des problèmes intérieurs; Haqani, chargé de la coordination des actions militaires et le commandant Massoud qui prend l'action internationale des Mujahidin en main.

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afghane, une pièce maîtresse de la stratégie américaine dans la région. Il bénéficia de l'aide américaine et du soutien apporté par les pays arabes à l'Afghanistan. On sait que Zia s'opposa fermement à la reconnaissance du régime de Kaboul. Les accords de Genève 14 avril ~ 1988) ont dans ce sens changé les perspectives.1 Le triomphe de Bénazir Bhutto, première femme des temps modernes à avoir dingé une nation musulmane, malgré les résistances, marquait également une évolution des mentalités et un début probable de bouleversement plus profond. La tradition devait pourtant l'emporter. Ici aussi, comme en Afghanistan et en Iran, le poids politique de la religion est un facteur non négligeable et parfois redoutable. Joint dans ce cas aux pressions de l'armée, il.a poussé inexorablement le Premier ministre à se rapprocher des partis et groupes religieux et à ména~er les généraux ce qui, continuellement, restreignait son terrain d'action. Son pouvoir ne dura qu'à peine deux ans et, en août 1990, le président pakistanais Ghulam Ishaq Khan démit Madame Bhutto de son poste, proclama la dissolution du Parlement et l'état d'urgence, invoquant des menaces externes et internes. . Cependant, même si les situations que nous venons d'évoquer semblent avoir abouti à une stabilité relative, l'avenir de ces trois pays reste plus qu'incertain et un grand nombre de questions ne cessent de se poser. Il y a peu, on pouvait s'interroger sur l'avenir du cessez-le-feu entre l'Iran et l'Irak. Aujourd'hui la situation a bien évolué puisque l'Irak a accepté les termes des accords d'Al~er (1975) et qu'il a retiré ses troupes. Près de deux mIllions de morts pour entériner
10 Les accords de Genève sur le retrait militaire soviétique de l'Afghanistan signés entre le Pakistan, l'Afghanistan, les USA et l'URSS comportaient un accord bilatéral entre l'Afghanistan et le Pakistan sur les principes de relations mutuelles (non ingérence et non-intervention), un accord bilatéral entre l'Afghanistan et le Pakistan sur le retour volontaire des réfugiés, des garanties internationales signées par l'URSS et les USA, un accord sur l'échelonnement sur neuf mois du retrait soviétique (15 mai 1988-15 février 1989). Il faut noter que le retrait a eu lieu et que la résistance afghane a rejeté l'accord et continue les combats. 11

une. situation ancienne. Les ennemis d'hier seront peutêtre les partenaires de demain. Quelles seront les répercussIOns à long terme de la mort de Khomeiny, comment répondre à la baisse de la ferveur révolutionnaire? Quel sera le modèle de développement choisi? Que deviendra l'Afghanistan après le retrait des troupes soviétiques? La résistance s'entendra-t-elle sur la nature du régime qui sera celui de l'avenir, comment réagira le gouvernement communiste actuel? Quel sera le modèle de développement choisi? Quel sera l'avenir du Pakistan avec sa nouvelle direction? Les successeurs de Madame Bhutto parviendront-ils à maintenir la paix au sein du pays et à éviter les dissensions, lorsque l'on connaît les difficultés qu'a eues Zia, attaqué sur les deux fronts, après avoir établi le nouvel ordre, par ceux qui estimaient qu'il allait trop loin mais aussi par ceux pour qui rien n'avait changé et qui ont encore un pouvoir considérable?..Y Les problèmes des régions limitrophes à l'Inde, dont témoignent régulièrement les violents affrontements, entre autres au Cachemire, seront-ils réglés pacifiquement?...12 .

Les incertitudes ne sont pas que politiques pour

l'avenir de ces trois pays, elles portent aussi sur les modèles de développement futur. Elles sont aussi d'ordre plus général, plus profondes et même plus internationales. Qu'adviendra t-il du fondamentalisme qui s'exerce, certes de manière différente, dans les trois
Les élections du 24 octobre 1990 ont, contre toute attente, consacré la victoire de l'Alliance démocratique islamique et son président, Nawaz Sharif, est le nouveau Premier ministre du Pakistan. 12 Depuis l'indépendance en 1947, trois guerres ont opposé l'Inde au Pakistan: en 1947-1948 et 1965 à propos du Cachemire, Etat à majorité musulmane et appartenant à l'Inde; et en 1971, ce qui devait aboutir à la création du Bengladesh. Depuis restait le contentieux sur le glacier de Siachen, situé à 6000 mètres d'altitude et qui est une région où la ligne de cessez-le-feu est mal délimitée. Les incidents du mois de février 1990 au Cachemire, qui ont fait de nombreux morts, ont fait craindre le pire de part et d'autre; pourtant aucun des dirigeants n'a vraiment intérêt à une guerre supplémentaire. Toutefois la question du Cachemire reste entière depuis 11

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pays, mais qui est une réalité sans laquelle aucun des dirigeants de la région ne peut compter et qui fait partie de l'effervescence générale du monde musulman?13 L'incertitude provient également de l'évolution des rapports de force internationaux à l'échelle de la région. Ces trois pays constituent une zone tampon séparant l'U.R.S.S de l'un des points de focalisation des' intérêts occidentaux: le golfe Persique et la mer d'Oman.14

Le présent ouvrage se veut une introduction à l'étude du développement des Etats du Sud-Ouest asiatique, à savoir une région englobant l' Afghanistan, l'Iran et le Pakistan. En partant de l'hypothèse que le souci des dirigeants du Sud-Ouest asiatique a été, au vingtième siècle, le développement, la modernisation et l'insertion de leur pays dans le rang des nations prospères et/ou indépendantes, les voies choisies sont considérées dans leurs finalités et leurs conséquences. Il s'agit de comprendre, dans l'acception wébérienne du terme, les actions des agents, en tant qu'elles sont structurées par un sens, les buts visés et les moyens mis en place pour y parvenir, en tenant compte du fait que les connexions signifiantes mises à jour, pour autant qu'elles englobent l'action, ses conditions et ses effets, ne sont pas quelque chose dont les acteurs ont toujours la maîtnse.

l'indépendance et en dépit de la résolution des Nations-Unies du 5 janvier 1949 selon laquelle" la question de l'annexion de l'Etat du Jammu et Cachemire à l'Inde ou au Pakistan sera décidée par la méthode démocratique d'un référendum libre et impartial ", 1\ est clair qu'une auto-détermination pourrait donner libre cours à de multiples aspirations indépendantistes dans la région qui inquiéteraient sérieusement de nombreux Etats. 13 En témoigne encore récemment la victoire du FIS en Algérie en juin 1990. 14 Voir à ce sujet, l'excellent dossier "L'U.RS,S. et l'Asie incertaine" paru dans Le Trimestre du Monde, 4e trimestre 1988, pp.19 à 93.

13

Le rapprochement des trois pays, inhabituel pour le grand public comme pour les médias, a néanmoins sa raison d'être et ses commodités. Ces trois pays non arabes, mais musulmans, ont souvent une histoire commune, se partagent les mêmes frontières, constituent une région d'importance stratégique, se caractérisent par une diversité ethnique interne et certaines populations se retrouvent même à cheval sur les trois Etats. Le Pakistan, que beaucoup d'Anglo-Saxons considèrent comme appartenant au monde indien, a souvent plus de similitudes avec ses voisins de l'Ouest qu'avec ceux de l'Est... Il est vrai que la population pakistanaise est composée en grande majorité d'Hindous islamisés, malS qu'également une grande partie des élites de ce pays vient d'Asie centrale, d'Mghanistan et d'Iran. En substance, comme l'écrit Gilbert Etienne, aujourd'hui comme hier, l'étranger qui traverse l'Indus à Attock trouve des traits de civilisation communs à l'Inde et au Pakistan, mais aussi des différences qui tendent à s'accentuer depuis le départ des Britanniques.15 Culturelle ment, l'Iranien est souvent beaucoup plus proche du monde indien que du monde arabe, avec qui il partage une religion. Les similitudes culturelles vont plus loin et sont particulièrement importantes au niveau de la littérature; les grands écrivains pakistanais ont écrit en persan, la langue perse a longtemps été utilisée de part et d'autre des frontières et est encore parlée en Afghanistan, et assez répandue au Pakistan. Les trois pays ont dû faire face, en raison de la diversité ethnique qui les caractérise, aux problèmes de l'hégémonie de l'Etat dans. une société plurale, legs d'un passé qui entraîne la lutte 'pour le monopole de la vie politique, un certain chauvmisme culturel (illustré entre autres par l'imposition d'une des langues du
.
Etienne, G., Le . Pakistan, don de l'Indus, P.U.F, Publications de l'Institut Universitaire de Hautes Etudes Internationales Genève, 1989, p.4. 15

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pays), et l'impossibilité d'une administration totale du territoire.16 Tout au long du vingtième siècle, cette situation a créé un obstacle à la politique de modernisation préconisée par les gouvernements, aboutissant à des soulèvements souvent importants, qui dans le cas de l'Afghanistan par exemple, conduisirent même à l'évincement du roi Amanullah en 1929.17 L'unité entre ces pays fera l'objet des chapitres suivants, je ne m'étendrai donc pas plus longuement ici sur les raisons de ce choix. lIest, d'autre part, évident qu'il ne s'agit pas seulement d'un problème de vocabulaire, mais bien de contenu, le but est de comprendre les réalités couvertes par l'Asie du Sud-Ouest et se pose ainsi en priorité la question de l'approche choisie. De prime abord, l'inadéquation de l'appareil con~eptuel des sciences sociales frappe l'esprit. Il y a dans ce sens une différence entre les sociétés
d'Occident

d'analyse pour l'élaboration conceptuelle et la mise en place de systèmes théoriques dans différentes disciplines, comme la science politique ou la sociologie - et les sociétés non occidentales d'Asie, d'Afrique ou d'Amérique du Sud, auxquelles s'appliquent l'analyse.18 La réflexion socIologique a longtemps été dominée, par exemple, par l'hypothèse d'une modernité universelle,~énéralisant en tous points du monde l'expérience occIdentale de développement; or, comme l'explique fort bien Bertrand Badie, cette perspective est bien en crise, surtout dans un monde
16 Voir Jon W. Anderson, "Ethnic Dilemmas in Pakistan, Iran and Afghanistan as Security Problems" in Soviet-American Relations with Pakistan, Iran and Afghanistan, edited by Hafeez Malik, New-York, St. Martin's Press, 1987, pp.70-89. 17 Selon Léon PouIlada, l'évincement d'AmanuIlah n'est pas le résultat direct de sa politique de modernisation, voir Reform and Rebellion in Afghanistan, 1919-1929, Ithaca and London, Cornell University Press, 1973. 18 Voir à ce sujet Gonidec, P.P., Tran Van Minh, Politique comparée du TiersMonde, Paris, éditions Montchrestien, 1980, ou encore entre autres Babacar Siné, Impérialismes et théories sociologiques du développement, Paris, Anthropos, 1975.

- qui

ont fourni

l'essentiel

des matériaux

15

musulman où la diversification des régimes et des pratiques politiques montre les explications diversifiées, d'où la naissance d'une nouvelle épistémologie voulant concilier l'analyse sociologique et la critique de l'universalité des concepts, la construction des modèles et l'approche individualisante.19 L'examen des cas afghan, iranien et pakistanais entraîne en soi la question de la signification même de la modernité. Le caractère inextricable des problèmes internes et internationaux constitue un autre problème auquel doit faire face celui qui se penche sur l'étude de cette région, mais aussi du Tiers-Monde en général. Dans notre cas, il est clair que les bouleversements politiques comme les problèmes économiques sont liés à l'évolution de la situation internationale, au rapport des forces entre grandes puissances, aux fluctuatIOns du cours des marchés mondiaux ... Dans l'ensemble, il devient de plus en plus évident aux spécialistes que la compréhension des phénomènes liés au Tiers-Monde ne peut que passer par une approche pluridisciplinaire, et que les explications de type moniste, économique ou golitique, ne peuvent que nuire à la complexité du sujet. 0 Finalement, il faut également s'entendre sur ce qu'implique l'idée du chan~ement dans le contexte envisagé. Jusqu'ici, deux visIons prédominent: celle que l'on peut qualifier d'américaine, proche des systémistes, par laquelle les réformes économiques et sociales devraient entraîner une évolution politique optique clairement visible dans l'administration Kennedy au début des années soixante - et en second lieu, l'idée selon.. laquelle une révolution, plus particulièrement un changement politique, est primordiale pour toute autre évolution dans quelque
19 Badie, 8., Les deux Etats, Paris, Fayard, 1986.

Voir à ce sujet Gilbert Etienne, L'Afghanistan ou les aléas de la coopération, Paris, P.U.F, coll. Tiers-Monde, 1972 , ouvrage dans lequel l'auteur décrit et explique les problèmes méthodologiques et pratiques auxquels il a dû faire face et la manière dont jlles a résolus. 16

20

domaine que ce soit. Ces deux visions se heurtent de plus en plus fréquemment aux réactions des penseurs et des dirigeants qui estiment qu'une troisième voie est
possible.21

Mais les Etats du Tiers-Monde ont longtemps oscillé entre ces deux types de changement même s'il y eut. des écarts, des atermoiements, voire des mouvements à rebours, des involutions. Ce double mouvement contradictoire ne fut pas toujours compris par les spécialistes, ~i s'exposèrent ainsi à voir leurs prédictions déjouées. 2 Cette erreur est notamment visible dans les premiers écrits de l'école développementaliste, corrigée par ailleurs à la suite des cntIques et des études de Samuel Huntington.23 Mais, elle caractérise dans son ensemble la vision occidentale de l'évolution et du progrès découlant d'un optimisme humaniste et rationaliste héritier du siècle
des Lumières.24

La première partie de cet ouvrage est consacrée à montrer ce qUi, en définitive, constitue l'unité fondamentale de l'Asie du Sud-Ouest, ce qui justifie qu'elle soit érigée en objet particulier d'étude. Pour faire ressortir la spécificité du sujet, l'accent est mis sur ce qui unit, sur ce qui rassemble, sur l'identité ou la similitude des problèmes, étant entendu que l'Asie du Sud-Ouest ne constitue pas un terrain d'étude homogène. J'insiste ici sur le poids de l'histoire et de la religion, car l'étude de ces trois pays démontre clairement - s'il y a encore un doute à ce sujet - la
21 Cette idée n'est d'ailleurs pas neuve. En témoigne l'oeuvre des grands réformateurs religieux comme Sayyid Djamal al Din Assadabadi dit al Afghani (1830-1897) ou encore celle de Muhammad Abduh (1849-1905).
22 23

Gonidec,

Tran Van Minh, op.cit, p.9. order in changing societies, New

Voir à ce sujet Huntington, S.P., Political Haven and London, Yale University Press, 1968. 24 Voir Nisbet, A.R, Social Change development, London, Oxford University

and History. Aspects Press, 1979.

of western

theory of

17

nécessité de porter notre regard au delà du temps court. "La sociologie, si elle doit devenir un champ d'étude fertile, doit, comme l'histoire, se sentIr concernée par la relation existant entre l'unique et le général. Mais elle doit aussi devenir dynamique, être une étude, non de la société au repos (car une telle société n'existe p-as), mais du changement social et du développement. 25 Ce détour par le passé, qui souvent est. négligé par les spécialistes du développement, ouvre la voie à une plus grande compréhension du tissu social et économique actuel du terrain d'étude et de là permet de mieux cerner les problèmes de développement et les bouleversements qu'ont vécus dans leur passé récent l'Afghanistan, l'Iran et le Pakistan. L'histoire du contact de ces trois Etats avec l'étranger est, principalement avant la Deuxième Guerre mondiale, celle des rapports avec la GrandeBretagne et la Russie, plus tard l'V.R.S.S.26 Ce contact a profondément marqué le devenir de cette ré~ion; il a orienté son évolution au XIXème sIècle et conditionné son développement au XXème siècle. Ces trois pays constituèrent une zone de conflits perpétuels entre les deux grandes puissances dont l'enjeu était l'accès à l'Inde ou encore aux mers chaudes27 et où chacun des protagonistes, par une série de traités bilatéraux, essayaIent d'établir sa domination ou tout au moins son mfluence, de g~ner le plus d'avantages politiques et économiques. La Russie comme la Grande-Bretagne eurent leur période de prépondérance, toutefois la lutte perpétuelle évita que
25 26 Carr, E.H., What is history?, Harmondsworth, Penguin Books, 1964, p.66.

Voir pour l'Iran, Mahmoud Afshar Yazdi, Siasat é Oroupa Dar /ran (La politique européenne en Iran), Téhéran, Fondation M. Mshar, 1357, 1979. 27 Muriel Atkin remet en question cette idée devenue classique découlant de la peur qu'avaient les Européens d'une avancée russe vers l'Inde. Voir "Myths of Soviet-Iranian Relations", in Neither East nor West, edited by N. Keddie & J. Gasiorowski, New Haven and London, Yale University Press, 1990, pp. 100-114. 28 Voir L. Carl Brown, International Politics and the Middle East; Old Rules, Dangerous Game, Princeton, Princeton University Press, 1984. 18

l'Iran ou l'Mghanistan fussent totalement absorbés. Cet état aboutit également à une méfiance envers l'étranger, qui, pour l' Mghanistan, s'illustra par un isolement voulu et pour les deux pays par un ressentiment envers l'étranger dont la meilleure illustration fut peut-être donnée pendant la révolution iranienne, des années plus tard. Dans le cas du Pakistan, le problème se pose différemment puisque à partir de 1845, le souscontinent indien fit partie intégrante de l'Empire britannique. Après la Deuxième Guerre mondiale, la distribution des cartes changea nettement dans la région. La Grande- Bretagne vit sa position s'affaiblir, voire son influence directe disparaître, tandis que les Etats-Unis faisaient une entrée fulgurante en s'assurant une influence considérable en Iran, qui persista jusqu'à la fin des années soixante-dix. La fin de la guerre fut l'occasion du premier affrontement important de la guerre froide entre l'U.R.S.S. et les U.S.A.29, et la lutte hégémonique continua dès lors, l'Iran devenant un instrument de la politique américaine dans la région30, l'Mghanistan celle de l'Union soviétique et le Pakistan passant dans l'orbite américaine jusqu'à constituer une plaque tournante importante après l'invasion de l'Mghanistan. Néanmoins, en dépit de la faible marge de manoeuvre dont disposaient les dirigeants de ces pays, ils ont toujours essayé de jouer des rivalités internationales pour en tirer le meilleur parti, processus nettement visible en ce qui concerne la
29 Il faut rappeler, que durant la Deuxième Guerre mondiale, l'Iran fut envahi par les Alliés et qu'il était convenu que le territoire serait évacué par toutes les forees étrangères, à la fin des troubles. La confrontation eut pour objet le refus de l'URSS d'évacuer ses forees d'Iran les conllits terminés, ce qui provoqua une réaction directe du président Truman. 30 Voir Richard W. Cottam, Iran and the United States: A cold War Study, Pittsburgh, University of Pittsburgh Press, 1978; MA., Ledeen, Debacle: The American Failure in Iran, New York, Knopf, 1981; J. Bill, The Eagle and the Lion: The tragedy of American-Iranian Relations, New-Haven, Yale University Press, 1988.

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