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L'ECOLE FRANCAISE D'EXTRÊME-ORIENT OU L'INSTITUTION DES MARGES (1856-1956)

De
384 pages
Dans le mouvement de l'expansion coloniale, de jeunes savants français participent en Extrême-Orient, souvent au prix de leur vie, à la fondation des sciences humaines - philologie, archéologie, ethnologie. La création de l'EFEO en 1898 vient consacrer l'action accomplie et institutionnaliser les sciences indochinoises. Des chaires sont instaurées qui constituent autant de débouchés pour les membres de l'École.
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L'École française d'Extrême-Orient l'institution des marges (1898-1956)

ou

Collection Recherches Asiatiques
dirigée par Alain Forest

Dernières parutions
Marie-France LATRONCHE, L'influence de Gandhi en France, 1999. Julien BERJEAUT, Chinois à Calcutta, 1999. Olivier GUILLARD, Désarmement, coopération et sécurité régionale en Asie du Sud, 1999. NGUYÊN THÊ ANH, YOSHIAKI ISHIZA WA (eds), Commerce et Navigation en Asie du Sud-Est (XIVe-XIXesiècles), 1999.

@ L'Harmattan, ISBN:

1999 2-7384-8155-8

Pierre SINGARAVÉLOU

L'Ecole française d'Extrême-Orient
'"

ou l'institution

des marges

(1898-1956)
Essai d'histoire sociale et politique de la science coloniale

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

à Marie-Lys, pour Margot.

<<Approche ta joue de ce bouddha de pierre et ressens combien la journée a été brûlante»
Paul Claudel, Cent phrases pour éventails.

Qu'il nous soit permis de remercier Monsieur le professeur Christophe Charle qui a accepté de diriger nos travaux, Madame Jacqueline Filliozat qui nous a facilité la consultation des archives de l'EFEO et ouvert ses précieuses archives familiales, Messieurs les directeurs de l'EFEO, Denys Lombard, décédé en janvier 1998, qui a bien voulu accueillir favorablement notre projet et Jean-Pierre Drège qui lui a succédé et nous a témoigné sa bienveillance. Les amis et parents - M.M.F., M.L.S. et S. - qui ont pris le temps de lire cette étude sont assurés de ma gratitude.

«J'ai bien amusé un de mes amis en lui racontant que j'avais accepté d'écrire ce petit livre, destiné à renseigner le public sur le «Savant coloniab>. - Mais il n'y pas de «savant coloniab>, m'a-t-il dit. Quelle fabuleuse profession est-ce là ? elle ne figure point dans le Bottin, je puis m'en porter garant. Parle-moi d'un administrateur colonial. Tout le monde sait ce que c'est: fonctionnaire qui administre les colonies, comme son nom l'indique, mais qui n'a théoriquement aucun emploi en France; c'est une sorte de français périodique, qu'on a des chances d'apercevoir tous les deux ou trois ans soignant son foie à Vichy ou buvant un demi blonde à la terrasse du Pousset. J'en connais beaucoup. Je connais plus encore d'officiers, de médecins coloniaux, gens qui sur les vingt-cinq années de service, au minimum, qu'ils doivent à l'Etat, en passent une vingtaine au-delà des mers et qui ne peuvent servir dans la métropole qu'en changeant d'arme, cessant par cela même d'être des coloniaux. Je compte aussi parmi mes relations d'outre-mer un missionnaire colonial qui, au contact de la simplicité indigène, a repris le sens vraiment évangélique de sa vocation. Je croyais posséder dans ma collection coloniale toutes les variétés humaines, de belles variétés qui fortifient de leur énergie ces pays si durs à l'effort quotidien. Et tu m'annonces délibérément qu'il y manque un type fondamental: le savant colonial! Mais je n'ai jamais entendu parler d'un savant colonial de première ou troisième classe, qui passe sa vie aux colonies pour y faire exclusivement des recherches scientifiques.
-

Ma tâche, lui répondis-je, est justement de découvrir le savant colonial

dans la gangue où il s'enveloppe. Et ce n'est pas très facile, mon cher, car il est protéiforme et sans mesure hiérarchique. - Oui, j'ai connu des médecins coloniaux, des administrateurs, des officiers de l'armée coloniale, des missionnaires qui enrichissent l'exercice de leur profession par des études locales sans cesse renouvelées et auxquelles ils se consacrent plus ou moins complètement. Pourtant elles demeurent généralement un accessoire, grâce auquel on peut admettre - sauf leurs chefs

immédiats bien entendu - qu'ils rendent des services au moins équivalents au
principal de leurs fonctions. Il y a des savants qui vont aux colonies une fois par hasard, pour étudier la fièvre jaune, observer une éclipse ou voir une éruption volcanique. Il y en a même qui y retournent, parce qu'ils ont continué, après leur retour en Europe, à étudier la question qui les avait amenés. Je n'ai jamais songé à les classer sous la rubrique «coloniab>. Nous sommes peut-être à ce point administratifs en France que nous distinguons mal ce qui n'est pas sous une étiquette.» Edouard de Martonne, Le Savant colonial, réface, p. 3, Larose. p

INTRODUCTION

Des archives bien gardées

<<1,' orientalisme est une chose trop importante aux orientalistes.»'

pour qu'on la laisse

Sir Hamilton Gibb. Area Studies reconsidered.

Convaincu des vertus de l'école buissonnière, nous voulions étudier les orientalistes amateurs du XIxèmesiècle. La tâche nous sembla difficile en raison de l'éparpillement des sources et de la difficulté d'appréhender la multitude des savants obscurs. Or, les orientalistes amateurs, collant de près au processus de colonisation de l'Asie, ont fondé l'orientalisme de terrain. Cet amateurisme consubstantiel à l'inconscient colonial de la discipline orientaliste, ce métissage inavoué entre amateurisme colonial et
professionnalisme universitaire sont

-

pour

une

part

non

négligeable - à l'origine de la marginalisation de l'orientalisme au sein du champ universitaire français. L'Ecole française d'Extrême-Orient offre un prisme propice à l'analyse du dynamisme de la science amateur, novatrice, confrontée à la concurrence des universitaires qui disciplinent les amateurs en institutionnalisant les sciences indochinoises. Notre étude de l'EFEO, «Institution des marges», facilitée du fait du caractère regroupé de ses sources qui épargnait tâtonnements et pertes de temps, se trouvait en outre ratifiée par l'enjeu de la commémoration imminente du centenaire de l'Ecole. La quasivirginité des archives de l'EFEO était, pour un apprenti chercheur, un trésor inespéré. Denys Lombard nous autorise à consulter les archives de l'Ecole. Elles sont accessibles depuis deux ans, et la direction de l'EFEO, au seuil du centenaire, consent à laisser écrire quelques pages de son histoire - confiée jusqu'ici à des historiographes issus de l'EFEO - par des éléments extérieurs à l'Ecole2.
1

Cf. article

du BEFEO

1907-1908.

2 L'EFEO détient la totalité de ses archives qu'elle n'a pas transférées aux Archives nationales. A notre connaissance, aucun historien extérieur à l'Ecole n'a consulté les dossiers administratifs et personnels des membres de l'Ecole. 15

L'École française d'Extrême-Orient

ou l'institution des marges (1898-1956)

Les archives, en effet, ne recèlent pas seulement quelques secrets sur l'histoire de l'EFEO : elles conservent des manuscrits
uniques

-

des

hapax

-, des

traductions

de

textes

perdus,

des

carnets de mission qui représentent des années d'intense activité scientifique. Ces documents, dans un système de recherche qui survit grâce aux documents qu'il a accumulés, constituent un enjeu de taille. La découverte des notes d'un ancien collaborateur de l'Ecole est souvent aussi gratifiante que des années de laborieuses recherches personnelles. L'érudit se consacre à l'édition, la correction et la clarification des notes de ses prédécesseurs ou de manuscrits en langues originales. L'orientaliste cultive une forme particulière de l'érudition et son discours cumulatif a constamment recours aux citations des savants qui l'ont précédé. Aussi, bien plus encore que dans les autres disciplines scientifiques, l'orientalisme est-il indissociable de son histoire. L'orientalisme d'aujourd'hui vit encore de son his toire. Les archives' de l'EFEO sont constituées de 37 cartons concernan t les affaires générales de l'Ecole, et 20 cartons contenant les dossiers personnels des membres de l'Ecole, de la fondation aux années 1960. Chaque dossier administratif peut conserver indifféremment des écrits scientifiques, des dessins, des aquarelles, des photos, des notes de frais, de la correspondance professionnelle ou administrative - circulaires et bulletins de notes; la correspondance privée est beaucoup plus rare. En outre, Jacqueline Filliozat, membre de l'EFEO, m'a permis de consulter les archives privées de son père Jean Filliozat, infiniment précieuses pour l'étude de l'EFEO dans les années 1950.
vers une ((histoire sociale de la science coloniale)) 2

Historiographie:

<<L'orientalisme est une science nouvelle» article «orientalisme», Dictionnaire Robert, 1830.

Si le mot orientaliste naît avec l'expédition de Bonaparte en Egypte, l'histoire de l'orientalisme3 peut remonter bien plus avant: à l'Anabase d'Alexandre le Grand, quand les savants compagnons du roi de Macédoine décrivent l'Asie, l'Inde et ses philosophes, appelés gymnosophistes.
1

Cf. la présentation des archives et le descriptif du contenu de chaque carton

établis par Mme Couëdelo, à la fm de notre étude. 2 Cf. Pierre Bourdieu, «Sociolo,gie coloniale et décolonisation de la sociologie», extrait du Mal de voir, Cahiers Jussieu 2, Université de Paris VII, coll. 10/18, 1976, p.416-427. 3 TI s'a~t en réalité de plusieurs orientalismes: celui du proche, du moyen et de l'Extrême-Orient. 16

Introduction

Les historiens contemporains de l'orientalisme n'étudient la constitution tardive de l'orientalisme en discipline qu'à partir du XVIIIème1;pour la plupart, ils se partagent entre deux Ecoles, qui ont tendance à détruire également leur objet: la première en l'encensant, la seconde en réduisant l'histoire de l'orientalisme à l'étude d'un discours. La première tradition, la plus ancienne, naît avec le colonialisme. Ses historiens contemporains ou plutôt ses historiographes, en reproduisant le discours officiel de la IIIème République, célèbrent l'œuvre des orientalistes français pour mieux glorifier l'action civilisatrice de la colonisation française; de même l'historiographie conservatrice de la Révolution française reprend souvent mot pour mot le discours royaliste de la fin du XVIIIème.L'histoire est, dans cette perspective, science de la nation et l'orientalisme, science de la colonisation. Les travaux des savants français dans les colonies légitiment l'œuvre colonisatrice française. Issu de cette tradition historiographique, Le Savant colonial d'Edouard de Martonne se distingue à deux titres: publié au début des années 1930 et donc au milieu de notre période, c'est sans doute le ~remier ouvrage de vulgarisation de la figure du savant colonial; de Martonne ayant par ailleurs le mérite de fonder en partie son analyse sur une distinction - à laquelle nous souscrivons - entre les savants métropolitains de passage aux colonies et les ((savantsoccasionnels)), c'est-à-dire les savants amateurs. A l'instar de l'ouvrage de de Martonne, les historiographes de la science coloniale préfèrent aux sciences humaines l'étude des sciences dites «dures», comme la médecine ou l'agronomie. Avec la deuxième guerre mondiale et l'aggravation de la crise coloniale, ces études scientifiques se multiplient. Dans Sciencefor Empire 18951940 publié en 1941, C.Forman défend l'idée d'une science coloniale politiquement neutre et socialement utile. Vingt-cinq ans plus tard, G. Basalla modélise cette idée d'une science coloniale bienfaitrice. Dans un article intitulé «The spread of western science>/, il explique que la science se diffuse linéairement dans les colonies suivant trois phases successives: exploration des colonies, institutionnalisation et autonomisation des savants par rapport à la métropole4.
1 Cf. Sylvia Murr, L'indologie du père Coeurdoux: stratégies apologétiqueset scientificitéet L1nde philosophique entre Hossuetet Voltaire, EFEO, 1987. 2 Quatrieme ouvrage à paraître dans une collection intitulée «Vies coloniales» notamment après Médecins coloniaux, La Femme française aux colonies et avant administrateurs coloniaux, Missionnaires, Le Colon. 3 Cf. G. Basalla, «The spread of science», Science,156, n° 3775 du 5 mai 1967, p. 611622. 4 D'abord la période de découvertes, de reconnaissance, de missions dénommée «science d'exploration», puis ce que l'on pourrait appeler la phase d'institutionnalisation avec l'installation permanente de savants dans les colonies mais qui 17

L'École française d'Extrême-Orient

ou l'institution des marges (1898-1956)

L'exemple de l'EFEO confirme l'idée d'un processus d'institution-nalisation de la science, contemporain de la mise en valeur du terrain colonial. Néanmoins, le modèle de G. Basalla est globalement inopérant: il omet l'existence d'une science autochtone pré-coloniale, notamment en Indochine et ignore complètement les enjeux sociaux et politiques de l'histoire de la science coloniale. L'histoire des sciences humaines se refonde avec Michel Foucault, dont l'œuvre est à l'origine de la deuxième école historique, l'histoire critique de l'orientalisme. Dans Les Mots et les Choses, Michel Foucault qui met entre parenthèses la question de la vérité des savoirs, envisage les règles de constitution de ces savoirs à une époque donnée, la pensée scientifique étant asservie par un système de règles d'énonciation. Deux concepts foucaldiens intéressent directement notre étude: la mise en discipline des sciences humaines, processus applicable à l'institutionnalisation des sciences indochinoises effectuée par l'EFEO et sa conception de l'objet «Orient» construit par l'Occident. Dans un de ses cours au Collège de France, intitulé Il faut déjèn-

drela Société, ichel Foucault analyse la disciplinarisation au XIxème M
siècle des savoirs ((àl'état sauvage)),1?roduits par les savants amateurs selon le processus: ((Sélection', normalisation, hiérarchisation, centralisation)).La centralisation des savoirs correspond au processus d'institution-nalisation qui permet de contrôler totalement la production des savoirs de haut en bas, de l'étude ethnologique dans les montagnes annamites à la publication d'un ouvrage ou Hautes Etudes ou au Collège de France. La censure des énoncés, au XVlllème siècle, fait place au contrôle de la ((régularitédes énonciations)),en bref du locuteur. Ainsi les savants de l'EFEO se prévalent de leur autorité scientifique pour - au mépris de la vérité - discréditer les orientalistes amateurs contestataires. Toutes les vérités sont désormais bonnes à dire, même les plus subversives, dès lors que l'énonciateur est «qualifié», c'est-à-dire reconnu par ses pairs, et que son énonciation est conforme aux règles préétablies:
restent extrêmement dépendants de la science métropolitaine quant à leur formation universitaire et à leur débouché de carrière. Enfin la dernière phase correspondrait à l'autonomisation de la science coloniale dont les savants se reproduisent et définissent eux-mêmes leurs propres programmes de recherches. 1 Les savoirs inutiles ou irréductibles sont éliminés; les savoirs sélectionnés sont ensuite ajustés les uns aux autres et homogénéisés, afin de rendre (dnterchangeables non seulement les savoirs, mais aussi ceux qui les détÙnnenb). Puis on classe ces savoirs; on les catégorise hiérarchiquement: ce qui permet «de les emboîter les uns aux autres)).Cette hiérarchisation scientifique se double d'une hiérarchisation sociale des disciplines scientifiques, qui place, selon le critère de la recherche théorique, la métaphysique au sommet et l'ethnographie tout en bas. 18

même la création d'une nouvelle discipline - couronnée par la création d'une chaire

-

telle la vietnamologie à l'Ecole Pratique des

Introduction

«E t du coup, s'en déduit tout naturellement une possibilité de rotation beaucoup plus grande des énoncés, une désuétude beaucoup plus rapide des vérités; d'où un déblocage épistémologique.» 1

Michel Foucault estime que cette mise en discipline programme au XVIII-XIxème siècle la disparition du savant amateur. Néanmoins, pendant toute la première moitié du xxème siècle, l'orientalisme de terrain constitue un môle de résistance de l'amateurisme en sciences humaines et le lieu privilégié de confrontation entre l'orientalisme universitaire et l'orientalisme amateur. Nous devons, par ailleurs, à Michel Foucault l'intuition du caractère essentiel de l'orientalisme, à travers lequel la pensée occidentale a construit l'Orient et l'oriental, figure de l'autre:
«Dans l'universalité de la ratio occidentale, il y a ce partage qu'est l'Orient: l'Orient pensé comme origine, rêvé comme le point vertigineux d'où naissent les nostalgies et les promesses de retour, l'Orient offert à la raison colonisatrice de l'Occident, mais indéfmiment inaccessible, car il demeure toujours la limite: nuit du commencement, en quoi l'Occident s'est formé, mais dans laquelle il a tracé une ligne de partage, l'Orient est pour lui tout ce qu'il n'est pas, encore qu'il doive y chercher ce qu'est sa vérité primitive. Il faudra faire une histoire de ce grand partage, tout au long du devenir occidental, le suivre dans sa continuité et ses échanges, mais le laisser apparaître aussi dans son hiératisme tragique.>/

Dans son histoire critique de l'orientalisme, L'Orientalisme. L'Orient créépar l'Occident, Edward Saïd, professeur de littérature comparée, appliquant à la lettre la théorie du discours de Michel Foucaulf, étudie l'orientalisme comme une pratique discursive et analyse les objectifs politiques qu'elle sous-tend. Les orientalistes ont selon lui construit un objet «Orient» pour servir les visées impérialistes des pays colonisateurs. Cependant Saïd oublie un aspect primordial: la récupération du discours orientaliste par les élites autochtones pour légitimer leur autorité. Le savoir orientaliste est de fait un enjeu de pouvoir pour les colonisateurs et pour les colonisés. L'histoire critique de Saïd se limite en outre à une histoire des idées de l'orientalisme, à
1

Cf. Michel Foucault, Il faut défendrela Société, aris, Seuil-Hautes Etudes, p.160. P

Michel Foucault appelle cette discipline de l'énonciation (d'orthologie)). 2 Cf. Michel Foucault, préface programmatique - rapidement supprimée - de la première édition de l'Histoire de la Jolie à l'âge classique, Paris, Plon, 1èreédition de 1961, Préface, p.IV. 3 Cf. Michel Foucault, L'Archéologie du savoir, Paris, Gallimard, 1969, p.66-67: «ne plus traiter les discours comme des ensembles de signes (d'éléments signifiants renvoyant à des contenus ou à des représentations) mais comme des pratiques qui forment systématiquement les objets dont ils parlent». 19

L'École française d'Extrême-Orient

ou l'institution des marges (1898-1956)

la manière de l'histoire critique de la Révolution française des historiens qui se situent dans la lignée de François Furet; toutes deux éludent délibérément l'aspect social et économique de la question. Son analyse, intellectuellement stimulante, pèche par un manque de rigueur historique: les citations dissociées de leur contexte historique1 perdent de leur efficacité démonstrative. Tandis que l'étude de Saïd se limite au Proche-Orient, le philosophe Roger-Pol Droit élargit cette histoire des idées à
l'indianisme européen dans ses ouvrages qui font référence

-

L'Oubli de 11nde. Une amnésiephilosophiqueen 1989 et Le cultedu néant en 1997 - et brosse un panorama des études orientales à la fin du XIxème siècle, c'est-à-dire juste avant le début de la période que nous étudions. La dimension sociale de l'orientalisme est abordée pour la première fois, à l'occasion du colloque intitulé «Ethnologie et Politique>/, tenu le 5 juin 1975 à Jussieu. Pierre Bourdieu dans une intervention programmatique pose les conditions d'une «histoire sociale de la science coloniale» qui seule peut nous éclairer sur les préjugés à travers lesquels nous pensons aujourd'hui les sociétés anciennement colonisées. Il s'interroge sur l'actualité de l'enjeu dans les anciennes colonies:
«Et, plus précisément, est-ce que la science sociale de la «science» «coloniale» est une des conditions d'une véritable décolonisation de la science sociale d'une société récemment décolonisée ?»

Par la suite, un colloque tenu en juin 1977 et intitulé Sciencesde
l'homme et conquête coloniale. Constitutions et usages des sciences humaines en

Afrique (XIX-xx siècles! a le mérite d'initier un objet d'étude relativement nouveau mais son compte-rendu se perd dans le pointillisme. En 1980, dans Des savants pour l'Empire: la structuration
des recherches scientifiques coloniales au temps de la mise en valeur des colonies4,

Christophe Bonneuil applique les nouvelles méthodes de l'histoire des sciences à l'histoire de la science coloniale, mais limitées aux sciences dures. Le sociologue Trinh Van Thao, dans son ouvrage intitulé L'Ecole française en Indochineparu en 1995, aborde l'EFEO à travers les portraits de quelques -uns de ses membres enseignant à
1 Pourquoi s'étonner en effet des propos racialistes tenus par les orientalistes de la seconde moitié du XIXème sièae lorsque l'on sait que les idées darwiniennes sociales sont à l'épogue les lieux communs les mieux partagés du monde - sous la Troisième République notamment. Ce discours raclaliste n'est pas une invention des orientalistes qui en réalité sont instrumentalisés par le pouvoir colonial. 2 Cf. Le Mal de Voir, Cahiers Jussieu 2, Université de Paris VII, coll. 10/18, 1976. 3 Cf. Nordman D. et Raison T.P. (éd.), Sciences de l'homme et conquête coloniale. Constitutions et usagesdes sciencesbumaines en Afrique (XIX-XXème siècles),Paris, presses de l'ENS, 1980. 4 Edition de l'ORSTOM, 1991, extrait d'un mémoire de DEA de Paris VII, 1990. 20

Introduction

l'Université de Hanoï. Cependant il laisse dans l'ombre le rôle fondamental des précepteurs français de l'élite indochinoise. Quant à l'histoire de l'EFEO proprement dite, seuls les membres de l'Ecole en ont écrit quelques pages. Membres d'une Institution, ils défendent l'œuvre de leurs pairs et des savants pionniers de la lignée au bout de laquelle ils se trouvent. La nécrologie est presque toujours une hagiographie et l'histoire de l'Ecole une épopée. L'histoire officielle de référence a été écrite par Louis Finot en 1921, dans un long article intitulé «L'Ecole française d'Extrême-Orient depuis son origine jusqu'en 1920» paru dans le BEFEO de 1921. Cela mis à part, les travaux évoquant de près ou de loin l'histoire de l'EFEO se comptent sur les doigts de la main1.

Problématique

et méthodes:

l'institution

des marges

La méthode de notre étude emprunte à ces différentes approches historiographiques. L'étude du discours institutionnel que l'EFEO tient sur elle-même, à travers les nécrologies et les publications commémoratives, constitue le premier degré de l'analyse. Cette étude du discours institutionnel doit être confrontée à l'analyse de la prosopographie élaborée à partir des dossiers personnels des membres de l'EFEO, qui incarnent l'histoire sociale et culturelle de l'Ecole. L'approche prosopographique permet de relativiser le discours institutionnel et surtout d'évaluer la marge d'autonomie des orientalistes au sein d'une Institution hétéronome du pouvoir colonial. L'étude des articles de presse et de quelques romans fournit le point de vue des orientalistes amateurs et restitue l'image de l'EFEO telle qu'elle est perçue au sein de la société coloniale et en métropole. Enfin quelques textes - trop rares - de la main des autochtones nous permettent d'évaluer la perception des orientalistes de l'EFEO par les indigènes. La nature et la diversité des relations, souvent conflictuelles, entre l'EFEO, et le pouvoir colonial, les indigènes, la science métropolitaine et les orientalistes amateurs sont au cœur de la problématique. L'orientalisme est-il utilisé par l'administration indochinoise comme une science de la colonisation et comme un instrument de pénétration culturelle des sociétés indigènes?
1 On compte deux articles: Christiane Pasquel Rageau «L'Ecole française d'Extrême-Orient ou l'orientalisme vivant en -Prance» dans Bulletin d'information de l'Association des bibliothécaires français (n° 142, 1er trimestre 1989) et qui s'intéresse à la bibliothèque et au fonds de manuscrits de l'EFEO ; l'article fondamental de l'ancien directeur de l'Ecole, Léon Vandermeersch «Un tournant décisif dans l'histoire de l'EFEO: son retrait de Hanoï à la suite des accords de Genève» (C.R. des séances de l'Académie des I.B.L., nov-dec 1992). 21

L'École française d'Extrême-Orient

ou l'institution des marges (1898-1956)

Quelle est la part des savoirs orientalistes dans la construction des identités nationales des pays de l'Indochine? La possession de ces savoirs orientalistes est-elle un enjeu de pouvoir pour les élites autochtones? Quel est le rôle des orientalistes français dans le mûrissement des mouvements d'indépendance politique en Indochine? Les orientalistes sont-ils des intellectuels engagés? Sont-ils favorables à une politique d'assimilation ou à une politique d'association avec les indigènes? Dans quelle mesure le dynamisme conjugué de la colonisation française et des orientalistes amateurs fait-il obligation aux universitaires de s'intéresser aux études indochinoises? Et par la même, comment le paradigme amateur de l'enquête de terrain se substitue-t-il progressivement au modèle universitaire de l'orienta-lisme de bibliothèque? Si l'EFEO est un lieu de convergence entre amateurs et universitaires, l'Institution est la cible d'attaques émanant des savants amateurs rebelles ou marginaux. Quelle place l'EFEO occupe-t-elle dans le champ universitaire français? Selon quelles modalités participe-t-elle à une division internationale de la recherche orientaliste? Nous étudierons toute la période coloniale de l'EFEO, de la fondation de la Mission archéologique d'Indochine - en 1898 - à l'établissement de son siège à Paris en 1956. La longueur de la période étudiée nous invite à une étude chrono- thématique. L'histoire des sciences orientalistes permettra dans un premier temps d'étudier la genèse de l'Institution, à la confluence de l'orientalisme amateur et de la tradition universitaire. Dans un second temps, l'histoire sociale des membres de l'EFEO nous engagera à souligner les rapports étroits entre l'Ecole et la science métropolitaine à travers l'étude de la formation universitaire, du passage à l'EFEO et des stratégies de carrière. Et enfin l'histoire politique centrée sur l'analyse des crises et des conflits internes et externes à l'Institution révélera les clivages fondamentaux de la société coloniale. Notre étude ne prétend pas dresser un bilan critique de l'œuvre scientifique accomplie par les anciens membres de l'EFEO. Nous sommes incompétent en la matière; des spécialistes de chaque discipline l'ont fait à l'occasion des 25ème,50èmeet 75ème anniversaires de l'Ecole et ne manqueront pas de publier une nouvelle synthèse à la faveur du centenaire de l'EFEO en l'an
2000.

En revanche le désintérêt à l'égard de l'histoire sociale et
de ces

politique de la science coloniale que marquent certains chercheurs nous a encouragé à explorer cette voie. 22

PREMIÈRE PARTIE

" Naissance de l'Ecole française d'Extrême-Grien t

Avant-propos

«L'Ecole se découvre chaque jour des patrons inconnus et imprévus, qui en auraient souhaité, réclamé, provoqué la fondation. Cette émulation, assurément honorable pour nous, pourrait à la longue modifier sensiblement l'aspect réel des faits. Nos origines, pour récentes qu'elles soient, s'estompent déjà d'une légère brume de légende. C'est ce qui m'engage à en dire un mot en commençant. Si l'Ecole vit, comme je l'espère, assez longtemps pour avoir une histoire, nous épargnerons ainsi certaines perplexités à son futur historien.» Louis Finot (BEFEO 1. 1, n° 4 octobre 1901) Séance du 10 mai 1901 Académie des LB.L.

Pour une contre-histoire

de la naissance de l'EFEO

Louis Finot mérite notre gratitude pour sa sollicitude à l'égard du (lutur historien))de l'Ecole française d'Extême-Orient. Dès 1901, le premier directeur de l'Ecole tient à écrire l'histoire de la naissance de la mission archéologique d'Indochine fondée deux ans auparavant, pour établir la réalité des faits dans la foulée de l'événement. La paternité de l'EFEO est en effet controversée. Nombreux sont ceux qui s'estiment en droit de revendiquer la création de l'Ecole de Saïgon: un journaliste colonial, un administrateur des télégraphes, des officiers de la marine, un jeune indianiste du Collège de France, trois académiciens et un gouverneur général d'Indochine. Cet inventaire à la Prévert - que Louis Finot passe sous silence - reste par la suite absent de l'historiographie et des nécrologies officielles qui accréditent une version épurée de la genèse de l'Ecole. ((L'idéepremièrede l'école))française d'Extrême-Orient est née à l'Acadé-mie des inscriptions et belles lettres, écrit Louis Finot. Et le gouverneur général de l'Indochine, Paul Doumer, a réalisé ce projet, le 15 décembre 1898. 25

Naissance de l'Ecole française d'Extrême-Orient

Cette version de la genèse de l'EFEO est partiellement fausse, l'Ecole n'étant pas comme veut le faire croire son premier directeur, un pur produit du système universitaire français. En réalité, si l'Académie des inscriptions et belles lettres n'a pas été à l'origine de ce projet indochinois, elle en a été le principal bénéficiaire et a, on le comprend aisément, toujours corroboré l'histoire tronquée de Louis Finot. Il nous faut donc reconstituer le puzzle fragile des contributions à la fondation de l'EFEO que le discours institutionnel a sciemment occultées. Nous avons pris le parti de superposer deux histoires des sciences orientalistes: celle de l'orientalisme universitaire, des orientalistes professionnels et celle de l'orientalisme des savants que nous appellerons amateurs, c'està-dire des acteurs de la colonisation française en Indochine. Bien évidemment ces deux histoires s'entrecroisent: certains hommes s'associent, les savoirs voyagent et s'échangent. Néanmoins les collaborations entre universitaires et amateurs sont extrêmement rares et d'autant mieux identifiables. Les antagonismes qui opposent professionnels et amateurs sont d'ordre socio-professionnel et géographique, et touchent à l'objet de la recherche et à la méthode scientifique. L'orientalisme universitaire entend défendre la tradition et la rigueur scientifiques à travers un objet d'étude privilégié, l'Inde, et une méthode exclusive faisant principalement appel à la philologie et à l'histoire. Le champ universitaire de l'orientalisme français s'est, en grande partie, défini en fonction des modèles proposés par la science pragmatique anglaise et l'école philologique allemande. Quant à l'orientalisme amateur, il convient d'apprécier dans quelle mesure il est lié au processus de «pacification» de l'Indochine. Les savoirs qu'il constitue sont pratiques et applicables sur le champ. Les orientalistes amateurs systématisent l'étude de terrain dans la deuxième moitié du XIxèmesiècle et objectivent les sociétés indochinoises contemporaines. Les «contre-sciences» se développent naturellement chez les «contre-savants» . Le gouverneur général d'Indochine exploite le dynamisme de la science amateur et fonde, par là même, une institution originale dans le champ universitaire français: l'Ecole française d'ExtrêmeOrient qui associe des traditions scientifiques, des objets d'études, des savoir-faire, et des professions extrêmement variés.

26

Avant-propos

PRECEDENTS ET MODELES: GENESE DE L'ORIENTALISME DE TERRAIN, SCIENCE CIVILISATRICE «Une tradition française, remontant à Bonaparte et à l'expédition d'Egypte, veut que tout envoi de nos troupes dans un pays de vieille tradition soit accompagné d'une mission scientifique. Ainsi fut-il fait pour l'expédition de Morée et, en 1860, en Syrie avec la mission Ernest Renan. La question se pose différemment quand l'intervention militaire aboutit à l'occupation. Il doit s'ensuivre l'installation d'un service des antiquités. En Indochine, après une période d'incertitude, on a fait plus et mieux...» Nécrologie de Finot par René Dussaud dans «Le Temps» du 19 novembre 1938.

La volonté politique joue un rôle essentiel dans l'institutionnalisation de la science coloniale. Ainsi, à la fin du XIxèmesiècle, la fondation de l'EFEO s'inscrit dans une ancienne tradition d'études orientales sur le terrain colonial. Ces missions d'études ont une visée politique, moins pragmatique que symbolique: elles cherchent à prouver la bonne foi des vélléités coloniales françaises. Cependant ces modèles sont peu ou pas reconnus par l'EFEO qui, depuis sa fondation, a élaboré une mémoire institutionnelle sélective. Evoquons succintement ses modèles avoués et refoulés en insistant surtout sur les méthodes scientifiques mises en œuvre et les formes d'organisations institutionnelles. La perspective comparatiste est nécessaire pour comprendre les héritages et l'originalité de l'EFEO.

L'expédition d'Egypte de 1798 : impérialisme, orientalisme etproblèmes de commémoration

Précisément un siècle avant la création de l'EFEO a lieu l'expédition d'Egypte de Bonaparte accompagné de ses 160 savants. La République en guerre contre l'Angleterre depuis 1792, essaie de tenir la route des Indes grâce à sa prise de position en Egypte. L'expédition d'Egypte marque la naissance d'un discours français de l' orien talisme civilisateur - repris plus tard par les chantres de l'EFEO - et la naissance d'une méthode: l'étude systématique de terrain. En outre les cérémonies du bicentenaire de l'expédition d'Egypte posent le problème de la commémoration de la science coloniale française, auquel est aussi confrontée l'EFEO.
Les savants français de la commission des sciences mettent en œuvre un programme d'étude exceptionnel. 27 et des arts L'Institut

Naissance de l'Ecole française d'Extrême-Orient

sens)) 1

d'Egypte est fondé le 20 août 1798. La pierre de rosette est découverte au mois de juillet 1799. Les premières véritables fouilles commencent en janvier 1801 à Giza et Saqqara: elles sont dirigées par l'architecte Jean-Baptiste Lepère et le physicien JeanMarie-Joseph Coutelle. L'Institut est chargé d'en établir le programme. Les archéologues essaient de tracer le plan de Memphis comme plus tard les architectes de l'EFEO ont tenté de dessiner le plan d'Angkor. Les savants de l'expédition ont initié l'archéologie scientifique, fondée sur la géométrie, la critique philologique et la description graphique. Les naturalistes et les ingénieurs substituent à l'archéologie prédatrice des antiquaires, qui se contentaient de ramener les plus beaux objets en Europe, une science plus respectueuse des monuments et de leur environnement. Les archéologues s'attachent moins à l'esthétique qu'au contexte topographique, géographique et historique de leur découverte. Ils dégagent les socles des monuments, mesurent les terrains et pratiquent des sondages: ((IIne s'agitplus de trouverdes trésors ou des curiosités, ais d'aborddes donnéespositives.Et de tenter de leur donner m

.

Cependant le général Menou est défait à Canope. Les troupes anglo-ottomanes assiègent le Caire et les Français évacuent l'Egypte en mars 1801. Après l'échec de l'expédition d'Egypte, cette archéologie scientifique associant recherches historique et philologique tombe pour un temps dans l'oubli. L'archéologie mercantile des antiquaires a encore de beaux jours devant elle et les savants retournent à leurs bibliothèques. Les orientalistes français doivent attendre 80 ans avant de reconstruire un autre Institut archéologique du Caire. Les compagnons de Bonaparte, comme quelques historiens postérieurs, considèrent l'Egypte comme un pays quasiment barbare, ensauvagé par l'Islam. Ainsi l'historien François Merreau2 laisse entendre que la «Renaissance égyptienne» du XIxèmesiècle, liée à la naissance du nationalisme, est le fruit de l'expédition de Bonaparte et des Lumières françaises. Les Français auraient libéré l'Egypte, vieille terre de civilisation opprimée par les Mamelouks et les Turcs. Cependant les sources égyptiennes ne parlent que des ruines et de l'asservissement causés par la guerre de Bonaparte, et les historiens égyptiens ont désormais démontré que le mouvement indépendantiste autochtone - notamment avec Ibrahim et Mourad - avait précédé l'arrivée des Français. Le Caire se soulève en 1798, et en 1800, la répression de l'armée française fait des milliers de victimes. Ici est née la thématique de l'Europe qui enseigne la liberté et l'indépendance à l'Orient. Dès 1801, le
1

Cf. Patrice Bret, <<L'expédition d'Egypte:

une révolution

scientifique», L'Histoire

des pyramides», décembre 1997. 2 <<Ala découverte Cité dans l'ouvrage D un Orient l'autre (Cf. bibliographie).

28

Avant-propos

Premier consul Bonaparte, fonde accueillant les rescapés de l'expédition

ce mythe politique en d'Egypte par ce discours:

«Ils laissent à l'Egypte d'immortels souvenirs, qui peut-être un jour y réveilleront les arts et les institutions sociales. L'histoire, du moins, ne taira pas ce qu'ont fait les Français pour y reporter la civilisation et les connaissances de l'Europe. Elle dira par quelle discipline ils l'ont si longtemps conservée, et peut -être en déplorera la perte comme une nouvelle calamité du genre humain.»1

En cette année de célébration du bicentenaire de l'expédition d'Egypte, le gouvernement égyptien n'entend pas cautionner cette version historique. Les Egyptiens préférent célébrer 200 ans de collaboration franco-égyptienne plutôt que l'expédition coloniale de Bonaparte. Ainsi les références à l'armée d'Orient sont quasiment absentes de l'exposition sur l'expédition d'Egypte au Museum d'histoire naturelle. Et les militaires français célébrent, indépendamment des cérémonies et en catimini, le souvenir de l'armée d'Orient aux Invalides.
La ((sœur aînée)/ de l'EFEO : l'Ecole francaise d'Athènes (1846)

En avril 1898, année de naissance de la mission archéologique d'Indochine, on célèbre avec quelque retard - en raison de la guerre franco- turque - le cinquantenaire de l'EF A. Georges Radet écrit trois ans plus tard l'histoire d'une Ecole française d'Athènes qui devient la référence de tous les établissements scientifiques français à l'étranger. Les fondateurs de l'EFEO considèrent l'Ecole française d'Athènes comme une ((sœur aînée}), un de ses rares modèles avoués. L'EF A essuie les plâtres: la première promotion de 1847 de sept membres - dite des «argonautes» - est trop nombreuse. Les promotions suivantes sont réduites à 3 membres. Si l'EFEO adopte grosso modo l'organisation de l'Ecole française d'Athènes et doit comme elle sa naissance à une volonté politique3, l'Ecole française d'Extrême-Orient s'assigne en revanche des objectifs et des fonctions bien à elle. Contrairement à une idée reçue, l'Ecole française d'Athènes n'est pas, à l'origine, un Institut de recherche. La fonction première de cette «Ecole française de perfectionnement» est
1

Cf. Henry Laurens, «Bonaparte a-t-il colonisé l'Egypte ?», L'Histoire <<Ala

2

découverte des pyramides», décembre 1997. C'est ainsi que les membres de l'EFEO qualifient l'EFA dans tous les textes officiels. 3 Charles Lévêque écrit «ce qu'il est nécessaire de dire et même de répéter avant tout, c'est que la fondation de l'Ecole d'Athènes, pour une notable part, fut un acte politique» in «Débuts de l'EF A. Histoire et souvenirs», Revue des (Jeux mondes, 1er mars 1898.
29

Naissance de l'Ecole française d'Extrême-Orient

l'enseignement. Et ce n'est que dans les années 1870-80 que les membres de l'EF A commencent à effectuer des recherches de grande envergure, tandis que l'EFEO, dès sa fondation, réduit la fonction enseignante à l'extrême pour développer la recherche scientifique. Tirant les leçons des difficultés auxquelles l'EF A a été confrontée, l'EFEO est en outre novatrice en matière d'organisation et de méthode archéologique. L'EFEO est le premier Institut d'archéologie à solliciter la collaboration d'un architecte pour effectuer les travaux d'archéologie monumentale. A la séance du 4 mai 1900 de l'Académie des IBL, quand la commission spéciale, responsable de l'EFEO, désigne Henri Parmentier comme architecte de l'Ecole, M. Perrot approuve et exprime le vœu qu'un architecte soit aussi attaché de façon permanente à l'Ecole d'Athènes1. Néanmoins le poste d'architecte de l'EFA n'est créé qu'en 1930. Dans le domaine des méthodes archéologiques, c'est un membre de l'EFEO, Bernard-Philippe Groslier qui introduit la méthode «Wheeler»2 à l'Ecole française d'Athènes. L'EFEO et l'EFA ont des prétentions scientifiques radicalement différentes. Dans les Ecole d'Athènes et de Rome, les chercheurs étudient le territoire d'un Etat ( la Grèce ou l'Italie) dans ses relations avec le bassin méditerranéen alors que l'EFEO a pour champ d'étude l'Asie toute entière. En outre les travaux des deux «sœurs aînées» de l'EFEO relèvent essentiellement de la philologie et de l'archéologie alors que l'EFEO prétend être le laboratoire de toutes les sciences humaines, de l'ethnologie à la linguistique. Trente-quatre ans après la fondation de l'EF A, naît le premier véritable Institut de recherches orientales de terrain au Caire.
Renan et l'Ecole française du Caire (1880): une Ecole tournée vers l'étude du passé

L'Institut français d'archéologie orientale est le deuxième modèle institutionnel de l'EFEO. Son directeur, Claude Maitre, s'inspire des statuts de l'IF AG pour élaborer le projet de personnalité civile de l'EFEO, décrété en 1920. En outre les fils et la petite fille du fondateur de l'Ecole du Caire, Gaston Maspero, ont activement participé à la création de l'EFEO. En 1880, Gaston Maspero décide de créer une Ecole française au Caire pour court-circuiter les initiatives des égyptologues

1

2

Cf. compte-rendu des séances de mai 1900de l'Académie des IBL, BEFEO 1901.
Sir Mortuner Wheeler, directeur général du service archéologique en 1944. Il introduit la fouille stratigraphique. 30 de l'Inde

Avant-propos

allemands 1 qui, profitant de la victoire de 1870 et de leur entrée à la cour d'Isma'il, essaient de prendre la direction du service des antiquités égyptiennes dirigé par Auguste Mariette2, très malade. Dans cette épreuve de force, Gaston Maspero sollicite l'appui et les conseils d'Ernest Renan. Idole et idéologue de la IIIème République, Renan est aussi un des ténors de l'orientalisme, un des pionniers des études <<insitu» qu'il pratique en 1860-61 lors d'un voyage au Liban et en Palestine. Ernest Renan répond à Gaston Maspero le 6 décembre 1880 en définissant les statuts et les fonctions de la future Ecole. Les fondateurs de l'EFEO se sont inspirés de la figure du savant idéal de Renan, mais se démarquent fortement des conservatismes méthodologique et idéologique qui régissent sa relation de l'orientalisme à l'Orient contemporain. Ernest Renan définit, dans sa lettre à Gaston Maspero, ce que doit être un bon orientaliste: c'est, évidemment, un philologue de formation, et simultanément un missionnaire que l'ascèse préserve des vices et des plaisirs d'une société en perdition. Dans un pays
((OÙ chaque chose est estimée d'après ce qu'elle rapporte, et chaque homme d'après

l'argent qu'il gagne)/, le jeune orientaliste aura ((une vie modeste» et désintéressée. Ces jeunes philologues vivraient dans un ((grand khan scientijique)/, équivalent des fameux «ateliers scientifiques» de Renan, transposés en Orient. Cette forme d'organisation a directement influencé les fondateurs officiels de l'EFEO: l'académicien Emile Senart reprend l'expression d'«atelier scientifique» dans sa lettre programmatique5 au premier directeur de l'EFEO qui lui même réemploie symboliquement l'expression, vingt ans plus tard lorsqu'il a écrit l'histoire de l'Ecole6. De même les fondateurs de l'EFEO s'inspirent de l'élitisme renanien, corollaire de l'ascèse. Renan estime que le nombre de douze membres, avancé par Gaston Maspero, est excessif parce qu' «ilfaudrait descendre Jusqu'à des
sUJcts médiocres ou peu doués pour les recherches, qui feraient à 11nstitut le plus

grand torb).Vouloir réduire le nombre

des membres

de l'Institut à

1 Première confrontation avec les Allemands à travers les séquelles de la guerre de 1870. Elle est suivie des événements dramatiques qui ont scellé la destinee du flls et du petit-fus de Gaston Maspero pendant la deuxième guerre mondiale (cf. notice biographique d'Henri Maspero). 2 Auguste Mariette est le fondateur de (d'égyptologie ilitante, cellequi va cherchersur le m terrain les matériaux de la science)) éCrit Jean Leclant dans son article sur <<L'Archéologie de l'Egypte et du Soudam>, EnfJ'clopédia Universalis, Atlas de l'Archéologie. 3 Cf. Decobert C., <<La lettre de Renan sur l'Ecole du Caire», in D'un Orient l'autre, vol. II., dirigé par Marie Claude Burgat, 1991. 4 Un Khan, mot arabo-persan, est un caravansérail, une étape de caravane.
S 6 Cf. lettre d'Emile Senart reproduite dans BEFEO 1901 : «L'EFEO atelier scientifigue». Cf. <<L'Ecole française d'Extrême-Orient depuis son origine BEFEO 1921, p. 19.

(...)

doit être un 1920»,

jusqu'en

31

Naissance de l'Ecole française d'Extrême-Orient

deux ou trois, et prôner l'autonomie de la future Ecole vis-à-vis de l'Etat, c'est aussi chez Renan préserver les prérogatives des maîtres de la discipline en défendant sa spécificité, c'est-à-dire sa confidentialité. La nouvelle institution doit s'adapter aux structures

de la discipline et non l'inverse: (ife crois qu'ilfaut se régler vant tout a
d'après les sUJcts qui se présentent ou que l'on a sous la main))

.

Le jeune orientaliste doit être un modèle pour les orientaux. En tant que ((bénédictin profane et critique)/, il doit par son simple exemple éclairer l'Orient:
<<La vue d'un établissement où les hommes de grand mérite mènent une vie modeste, vouée aux travaux les plus impersonnels, et néanmoins entourés de la plus haute considération, sera une leçon excellente et un spectacle nouveau pour l'Orient.>/

Ces propos associent deux mythes scientifiques fondateurs de la IIIème République qui peuvent aujourd'hui sembler contradictoires: le caractère désintéressé de la Science et sa vocation civilisatrice. Cette idéologie officielle, commune aux dirigeants politiques et à l'auteur de La REformeintellectuelle morale de et la France3,s'appuie sur les préjugés racialistes et les lieux communs lamarckiens. Avec la fin du siècle, l'orientalisme français et l'EFEO naissante s'émancipent des sciences naturelles et se purgent de ces références ethno-biologiques. Renan prononce un discours sur la méthode orientaliste en accord avec ses préjugés: il faut développer l'archéologie et l'épigraphie - ce dont les orientaux sont incapables - parce que les vestiges archéologiques sont ce que l'Orient possède de plus intéressant. Quant à la philologie, à l'étude des langues, de l'histoire, de la poésie, de la littérature et des sciences, ces
disciplines sont

-

selon

Ernest

Renan

- mieux

enseignées

et donc

mieux étudiées dans les universités européennes qu'en Orient. En effet si les Orientaux ont fait l'Orient, les Occidentaux en inventant la Science ont créé l'orientalisme. Renan, estimant que l'exercice de la «critique» suffit à l'exégèse des textes musulmans, fait fi du contexte oriental. L'Orient présent est ((dégénérb), arce que p la civilisation musulmane antique est morte depuis longtemps, et

1

2 Cf. C. Decobert, op. cit. 3 Ernest Renan, La Réforme intellectuelleet morale de la France, Calmann-Lévy,

Cf. Ernest

Renan,

L~venir

de la Science, 1890, réédition

Garnier-Flammarion,

1995.

2ème

<~a:;~fo~isation en grand est une nécessité politique tout à fait de premier ordre. Une nation qui ne colonise pas est irrévocablement vouée au socialisme, à la guerre du riclie et du pauvre. La conquête d'un pays de race inférieure par une race supérieure, qui s'y établit pour le gouverner, n'a rien de choquant.)) ou encore quand rorientaliste évoquel'existence de trois races, la (<race des ouvriers» représentéepar la (<racechinoise», une (<race des travailleurs de la terre, c'est le nègre» et «une race de maître et de soldats, c'est la race européenne». 32

Avant-propos

ne représente donc en aucun cas un objet d'étude pour les orientalistes. La fondation de l'EFEO marque de ce point de vue une rupture révolutionnaire: les orientalistes commencent à s'intéresser, dans le cadre d'une institution d'Etat, au présent des sociétés asiatiques à travers les nouvelles sciences humaines et sociales.

33

CHAPITRE

PREMIER

L'orientalisme

des universitaires

<<A l'exception peut-être du birman, les autres pays de l'Inde transgangétique, Tonquin, Cochinchine, Cambodge, Laos, Pégou, Arakan méritent à peine les regards de l'Histoire» Barthélémy Saint Hilaire, Journal des savants, 1861, p 458. «Orientaliste: homme qui a beaucoup voyagé»
Gustave Flaubert, Dictionnaire des idées reçues.

Voici deux idées reçues qui imprègnent le XIxème siècle tout entier; la première a cours dans les milieux académiques et la deuxième auprès du grand public. Et paradoxalement ces deux préjugés sont intimement liés. En réalité les orientalistes universitaires de l'époque ne voyagent guère et méprisent en particulier cette Indo-Chine, territoire extrême des aventuriers et des soudards. L'Indo-Chine ne devient véritablement un lieu de la mémoire historique française qu'à la fin du siècle avec la création de l'EFEO. L'orientalisme académique s'appuie au XIxèmesiècle sur quatre dogmes longtemps inébranlables: - Seule l'Inde, et à un moindre degré la Chine, mérite l'intérêt scientifique des universitaires. - Son corollaire: l'Orient est un toue, une entité unique et indifférenciée.

1

Louis Finot, premier directeur <<L'Extrême-Onent est un tout».

de l'EFEO écrit en 1901 dans 35

le BEFEO:

Naissance de l'Ecole française d'Extrême-Orient

- Le passé, le présent et l'avenir se rejoignent dans un Orient éternel, immuable et intemporel. Ces deux derniers lieux communs sont encore très vivaces aujourd'hui. - L'Orient doit être étudié en Occident, à travers les textes. Le choix de l'objet d'étude apparaît intimement lié à la méthode scientifique employée. De quels modèles étrangers, l'orientalisme français s'inspire-t-il? Quelles sont les institutions scientifiques qui tentent de monopoliser le discours orientaliste et qui légitiment les parti-pris méthodologiques? Pourquoi les universitaires dédaignent-ils l'Indo-Chine comme objet d'étude scientifique pendant la majeure partie du XIxèmesiècle, alors même qu'un mouvement de colonisation s'est enclenché et développé?

LA QUESTION

DE L'OBJET

D'ETUDE:

L'OBSESSION

DE L'INDE

Le rêve de l'Inde et la concurrence entre les orientalismes

nationaux

Les savants anglais dominent l'orientalisme de terrain pendant tout le XIxème siècle depuis la création de la Royal asiatic societYde Calcutta, en 1784. Les orientalistes français se réfèrent toujours implicitement à cette Ecole anglaise mais il est significatif qu'elle n'apparaisse pas parmi les modèles avoués de l'EFEO. Dans la généalogie de l'Ecole française, les historiographes de l'EFEO préfèrent insister sur le modèle que constitue la Société orientaliste de Batavia créée en 1778, les Néerlandais ne jouant pas un rôle décisif dans la concurrence scientifique internationale. L'orientalisme de terrain plus que toute autre science est sujet au nationalisme parce que son destin est intimement lié aux colonies qui constituent la plupart de ses objets d'étude. Si l'histoire sous la IIIèmeRépublique est une science de la Nation, l'orientalisme est la science des colonies, une science extravertie qui s'expose à la concurrence scientifique internationale, particulièrement jusqu'à l'extrême fin du XIxème siècle. Le conflit militaire franco-anglais pour la possession de l'Asie se double d'une bataille scientifique, entre pragmatisme et «philologisme». Ce parti pris français ne relève-t-il pas en partie d'une volonté de se démarquer des méthodes d'une Grande-Bretagne toujours victorieuse sur les champs de bataille? Savants français et britanniques sont obsédés par l'Inde. Ce rêve de l'Inde remonte au temps où la France possédait une grande 36

L'orientalisme

des universitaires

partie du plateau du Deccan au milieu de XVlllèmesiècle et pouvait ambitionner une véritable politique «indienne». Mais la fin de la guerre de sept ans contre les Anglais, sanctionnée par le traité de Paris en 1763, marque aussi la fin des prétentions territoriales françaises en Inde. Et c'est précisément à ce moment-là que naissent les premiers projets d'institution française d'études orientales en Inde. Au début des années 1760, Anquetil-Duperron rêve de mettre en place des «Académies ambulantes» en Inde que constitueraient des corps de 80 voyageurs-savants détachés dans toutes les grandes villes indiennes. Finalement ce sont les érudits qui regrettent le plus la perte de cette «autre Alsace-Lorraine»1, de ce pays plus grand que le monde, source inépuisable d'études. Ce vieux conflit colonial franco-anglais est réactivé à la fin du siècle par la bataille pour l'influence politique en Asie, au Siam et en Chine. En outre, l'Allemagne souhaite officiellement, au congrès de Berlin de juin-juillet 1878, que la France s'engage plus activement dans l'expansion coloniale, dans l'espoir sans doute, de voir se constituer un empire colonial français rivalisant avec l'Empire britannique et de faire oublier à la France la perte de l'Alsace-Lorraine.

L'indianisme

français

et le prOJct de la Société de Chandernagor

Le champ universitaire de l'orientalisme français reflète parfaitement cette obsession de l'Inde: les indianistes profitent de l'engouement suscité par le sanscrit et les études comparées pour dominer les disciplines orientales. A la fin des années 1890, les indianistes de l'Académie des inscriptions et belles lettres, Auguste Barth, Michel Bréal et Emile Senart élaborent un projet de création d'une «Société de Chandernagor», d'un Institut de recherche pour concurrencer les orientalistes britanniques sur leur terrain, c'est-à-dire à proximité de Calcutta. Malheureusement nous n'avons pas trouvé de trace de ce projet dans les comptes-rendus de séances et les archives de l'Académie des IBL. Néanmoins, les auteurs du projet sont assez bien connus. Ils sont tous trois influencés par le paradigme de l'érudition allemande. Barth, dont le père est caissier du canal Rhin-Rhône, est né en Alsace et sa famille a dû s'exiler à Genève après l'annexion de l'Allemagne. Michel Bréal, né à Landau en Bavière, est mieux connu pour avoir créé l'Ecole pratique des hautes études en 1868, sur le modèle du séminaire allemand.
1 L'Inde est appelée «l'autre Alsace-Lorraine)) par Simplet, le héros du roman de Paul d'Ivoi intitulé Le sergentSimplet à travers les coloniesrançaises et publié en 1895. f 37

Naissance de l'Ecole française d'Extrême-Orient

Normalien, Michel Bréal étudie à partir de 1852 la philologie à Berlin auprès de Franz Bopp et de M. Weber. Professeur de grammaire comparée à la Sorbonne puis au Collège de France en 1866, et membre du Conseil supérieur de l'Instruction Publique, M. Bréal incarne superlativement l'orientaliste universitaire classique, polyvalent, dynamique, en avance sur son temps mais n'accordant aucun intérêt aux études indochinoises. Contrairement à son collègue Auguste Barth qui montre un certain intérêt pour l'Indochine à travers la publication, au début des années 1880, d'inscriptions sanscrites du Cambodge, rapportées par l'officier colonial Etienne Aymonier. En outre, Barth1 n'est pas un universitaire; il est professeur de rhétorique et de logique au collège de Bouxviller. Il se met en congé de l'enseignement secondaire en 1861 pour cause de surdité. TI collabore alors avec Michel Bréal et Gaston Paris dans la Revue critique et entre à l'Académie en 1893. Le troisième académicien que la postérité retient comme fondateur de l'EFEO, Emile Senart, est un orientaliste amateur mais reconnu par les universitaires: fils de magistrat, autodidacte, il vit de ses rentes et fait œuvre de pionnier en voyageant en Inde en 1887, 1888 et 1890 pour recueillir de la documentation. Membre de l'Académie depuis 1882 et président de la Société asiatique et du Comité de l'Asie française, Emile Senart est très lié au parti colonial qu'il représente avec ferveur. TI est en outre conseiller général royaliste de la Sarthe. Barth et les études indo-khmères, Bréal et le renouveau de la recherche, Senart et l'orientalisme de terrain: les trois indianistes de l'Académie, en dépit du conservatisme ambiant, représentent un certain renouveau de l'orientalisme universitaire mais qui s'enferme dans le cadre restrictif des études indiennes. Ainsi en 1901, après la fondation de l'EFEO, c'est toujours l'attraction de l'Inde qui prévaut chez les académiciens. Selon eux, les chercheurs de l'EFEO doivent avant tout étudier l'Inde ((qui a failli être nôtre». Dans un contexte de concurrence scientifique internationale acharnée, Michel Bréal a beau jeu d'invoquer l'intérêt supérieur de la Science pour justifier l'intérêt que doit accorder l'EFEO aux études indiennes:
<1 dirais donc qu'il y a un côté par où l'Ecole de Saïgon me paraît e destinée à s'étendre, et d'où elle tirera un singulier accroissement de force et de vitalité. C'est de l'Inde que je veux parler. Ce grand et riche pays, qui a failli être nôtre, n'est pas entièrement perdu pour nous, puisque nous y avons des stations comme Chandernagor ou Pondichéry. D'ailleurs en matière d'étude et de science, l'Inde n'est la propriété exclusive de personne. Des voyageurs français, allemands,
1 1916 et Journal asiatique, 1916.

Cf. nécrologie

de Barth

par Louis

Finot,

BEFEO,

38