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L'ÉCONOMIE VIETNAMIENNE ET LA CRISE ASIATIQUE

De
320 pages
La crise asiatique est analysée comme toile de fond dans cet ouvrage pour mieux comprendre les enjeux qui en résultent pour l'économie vietnamienne. Quelles ont été les parts respectives des facteurs réels et des facteurs financiers dans le déclenchement de la crise asiatique ? Quelles sont les différences avec les crises antérieures ? Quels étaient les facteurs de ralentissement et de déséquilibre propres à l'économie vietnamienne et quel a été l'impact de la crise asiatique ? Quels sont les enjeux et les scénarios de sortie de crise aux niveaux à la fois régional et vietnamien ?
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L'ÉCONOMIE

VIETNAMIENNE
ET

LA CRISE ASIA TIQUE

(Ç) L'Harmattan,

1999

ISBN: 2-7384-8395-X

Cuong LE VAN Jacques MAZIER (eds. )

L'ÉCONOMIE

VIETNAMIENNE
ET

LA CRISE ASIA TIQUE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Tous nos remerciements à Josiane Pencolé qui a assuré, avec une grande efficacité, la mise en forme de l'ouvrage.

INTRODUCTION
Cuong LE VAN (CERMSEM, CNRS) Jacques MAZIER (CEDI, Université de PARIS 13)

La crise asiatique a brutalement interrompu depuis l'été 1997 un processus de croissance qui avait été érigé en modèle par certains observateurs mais qui était traversé par d'importantes contradictions. Les causes de cette crise sont multiples. Plus que d'origine externe elles sont, pour la plupart, directement liées aux caractéristiques du mode de croissance adopté. Aux tendances à la suraccumulation du capital sont venus s'ajouter les effets d'une libéralisation financière excessive. Les pays asiatiques les moins touchés sont ceux qui avaient le moins libéralisé leur système financier ou qui avaient des systèmes bancaires plus solides. Le Vietnam appartient à la première catégorie mais n'a pas été épargné pour autant. La réussite de l'expérience vietnamienne de transition vers l'économie de marché depuis la fin des années 1980 ne pouvait masquer des facteurs de ralentissement et de déséquilibre qui étaient sensibles avant même l'ouverture de la crise. La dégradation de l'environnement international, jusque là très porteur, a accentué les contraintes. L'économie vietnamienne est confrontée à de nouveaux défis. Les restructurations doivent être poursuivies dans un contexte de concurrence renforcée de la part des autres pays asiatiques. La dégradation de la balance des opérations courantes et la baisse des investissements étrangers posent des

problèmes de financement. Plus que par le passé les réponses qui pourront être apportées apparaissent dépendantes des scénarios possibles de sortie de crise pour l'ensemble de la zone asiatique. Pour éclairer ces enjeux, deux niveaux d'analyse sont retenus dans cet ouvrage. Les caractéristiques de la crise asiatique dans leurs dimensions à la fois réelles et financières sont d'abord dégagées pour servir de toile de fonds. L'impact sur l'économie vietnamienne est ensuite examiné dans une perspective de court et moyen terme. La première partie débute par une étude synthétique des conditions préalables et des causes directes de la crise asiatique. La financiarisation excessive des pays asiatiques et la suraccumulation du capital ont constitué les deux conditions de base de la crise. Les causes proprement dites se situent au niveau de la dégradation des balances des opérations courantes consécutive à la chute des exportations à partir de 1996 et au niveau du retrait massif des capitaux internationaux à partir du deuxième semestre 1997. L'importance des «faiblesses structurelles », souvent mises en avant par les organisations internationales, est relativisée. La fragilité des systèmes financiers, la nature des relations existant entre l'Etat, les banques et les entreprises et la rigidité des changes ont surtout joué un rôle d'amplificateur. Les différences par rapport aux crises antérieures, la crise mexicaine de 1995 et les crises asiatiques de suraccumulation des décennies précédentes, sont ensuite soulignées. Dans le cas du Mexique la dette externe à court terme a pu être plus aisément gérée car il s'agissait d'une dette publique et non d'un ensemble de dettes privées à court terme en devises. Par ailleurs les Etats-Unis, dont le poids économique était prédominant, sont intervenus massivement. Par rapport aux crises asiatiques antérieures, deux éléments nouveaux sont intervenus. La libéralisation financière a été un facteur d'aggravation des déséquilibres. Le poids croissant du commerce intra-zone a constitué un élément supplémentaire de blocage en engendrant un cercle vicieux qui a contribué à la diffusion de la récession. De ce fait, malgré d'importantes dévaluations en termes réels, la reprise des exportations n'a pu être que limitée. Les aspects réels de la crise sont abordés d'une manière plus approfondie dans plusieurs contributions. La spécialisation dans les produits de relativement bas de gamme a entraîné une détérioration des termes de l'échange et la montée en puissance de la Chine a 8

accentué les déséquilibres. Les phénomènes de surproduction et les difficultés à introduire des technologies plus avancées ont également fortement pesé. Les développements récents de la nouvelle géographie économique conduisent à s'interroger sur la capacité de résistance des industries nées de la vague des investissements étrangers des années 1990. Plus généralement le contexte international dans lequel s'est inscrit le développement des Nouveaux Pays Industrialisés (NPI) de la deuxième et troisième générations était très différent de celui de la première génération et la stratégie de promotion des exportations se heurtait plus vite à des limites. D'où un plaidoyer pour une réhabilitation du marché intérieur et une meilleure valorisation du potentiel agricole et du secteur rural. Les aspects monétaires sont éclairés sous différents angles. La hausse des taux d'intérêt consécutive à des politiques monétaires trop restrictives menées dans le but de stabiliser les taux de change a accentué l'asphyxie financière des agents. C'est pour éviter une telle évolution et, plus généralement, pour réduire l'instabilité financière que des mesures de contrôle des changes ou de contrôle des mouvements de capitaux à court terme sont parfois envisagées. La politique de change a constitué un enjeu important pour les pays asiatiques. Sans traiter cette question d'une manière complète, la notion de taux de change d'équilibre est utilisée pour tenter de donner un fondement aux phénomènes de surévaluation ou de sousévaluation. Deux démarches sont retenues à titre exploratoire, l'une à caractère normatif s'inspirant de l'approche de Williamson est appliquée dans le cas de la Corée, l'autre à caractère positif s'efforce de dégager les forces de rappel s'exerçant à moyen terme sur le taux de change (positions extérieures nettes, effet Balassa) dans le cas du won coréen, du bath thaïlandais et de la roupie indonésienne. La dimension régionale de la crise est étudiée d'une manière spécifique dans une seconde partie en soulignant les faiblesses du régionalisme est-asiatique. Un important retard institutionnel existe en effet par rapport au niveau atteint en matière d'intégration économique et financière. Après les crises de change, la reconstruction d'un cadre monétaire régional constitue un enjeu central. Mais une grande incertitude apparaît concernant la monnaie susceptible de servir d'ancre et l'évolution des rapports de force politiques entre les différentes puissances régionales. 9

Une étude des stratégies de délocalisation des firmes japonaises en Asie et en Europe permet d'apporter un éclairage complémentaire. L'Europe et l'Asie apparaissaient comme des zones d'implantation complémentaires pour les investissements japonais, les pays asiatiques étant utilisés comme des bases de production pour des produits finis exportés vers l'Europe et les Etats-Unis. La crise n'a pas remis en cause ce schéma et les perspectives de basculement des délocalisations d'une zone asiatique, devenue plus instable, vers l'Europe sont très limitées. Dans une troisième partie l'impact de la crise asiatique sur l'économie vietnamienne et les perspectives d'évolution de cette dernière sont dégagés. L'économie vietnamienne a été moins vulnérable que les autres économies asiatiques et des mesures d'urgence ont joué un rôle stabilisateur. La crise ne s'en fait pas moins sentir avec une dégradation du commerce extérieur, une surévaluation du dong et un repli des investissements étrangers dont les origines sont plus anCIennes. Une projection macroéconomique pour les années 1999 et 2000 présente une première synthèse. Sans connaître les chutes de production enregistrées par certains de ses voisins, la croissance ralentirait avec des taux de l'ordre de 5.5% pour le PIB en volume mais les contraintes les plus sévères à court terme porteront sur le financement du déficit courant dans un contexte de reflux des investissements étrangers. Face à cette situation le gouvernement vietnamien a pris depuis le début de 1998 un ensemble de mesures telles que le développement de l'aide à l'exportation et aux investissements étrangers, une dépréciation contrôlée du dong et une réforme du système bancaire. L'accent a été mis sur le renforcement du secteur agricole et sur l'accroissement à moyen terme du taux d'investissement dans ce secteur. Un diagnostic plus détaillé est ensuite porté sur les tendances récentes de la compétitivité des produits vietnamiens. Cette analyse fine, par produits et par principaux partenaires, du commerce extérieur conduit à penser que la compétitivité est mieux préservée que ne le suggèrent les analyses menées à un niveau agrégé. Une étude de l'efficacité des contrats de joint ventures qui servent de support aux investissements étrangers au Vietnam fournit un éclairage intéressant. Elle montre qu'en période de ralentissement les risques 10

d'instabilité se trouvent accrus et qu'une plus grande souplesse dans la conception des contrats doit être favorisée. La participation des autorités vietnamiennes à la création d'une institution indépendante chargée à la fois de mieux évaluer les projets, de réduire l'incertitude pour les parties prenantes et de faciliter des adaptations serait une réponse possible. Les enseignements qui peuvent être tirés de la modélisation macroéconomique sont enfin exploités dans une quatrième partie. L'utilisation d'un modèle d'Equilibre Général Calculable permet de simuler plusieurs variantes décrivant des réponses possibles aux effets de la crise sur l'économie vietnamienne. Ainsi une baisse des élasticités des exportations et des importations permet de stabiliser l'économie et de réduire le déficit commercial mais au prix d'un ralentissement de la croissance. De même une réduction des barrières tarifaires sur les inputs importés dans des branches comme le textile favorise la croissance. Les résultats obtenus avec un modèle distinguant secteur d'offre pour l'agriculture et secteur de demande sont enfin présentés. Malgré le caractère réducteur des hypothèses trois scénarios explicitent certains enjeux auxquels l'économie vietnamienne est confrontée. Les problèmes posés par une transition marquée par un important effort d'épargne, un taux d'investissement élevé et des gains de productivité sont illustrés dans une variante dite «transition asiatique». Le rôle des investissements étrangers dans la modernisation de l'appareil productif est décrit sans aborder les problèmes de nature plus structurelle que pose une telle stratégie. Enfin l'impact de la crise asiatique dans sa dimension réelle est étudié avec les effets récessionnistes de la baisse de la demande mondiale et des investissements étrangers et les effets atténuateurs de la dévaluation. Une conclusion générale récapitule les enjeux et les perspectives pour la zone asiatique et pour l'économie vietnamienne en distinguant trois scénarios possibles, une reprise sans rupture, un blocage durable dans plusieurs pays et une reprise avec des réformes. Le présent ouvrage reprend les contributions présentées à un colloque organisé conjointement par le CEDI de l'Université de Paris 13, le CEPREMAP, l'Université d'Economie d'Ho Chi Minh Ville, le Centre de Technologie de l'Information d'Ho Chi Minh Ville et le Centre Franco-Vietnamien de Formation à la Gestion d'Ho Chi Minh Ville les 15 et 16 décembre 1998 à Ho Chi Minh Ville sur le thème: Il

«L'économie vietnamienne et la crise asiatique ». Ce colloque, ainsi que la publication de ce livre, ont bénéficié d'un soutien du CNRS, de l'Université de Paris 13 et de l'Ambassade de France au Vietnam.

12

PREMIERE PARTIE

ORIGINES ET ENJEUX DE LA CRISE ASIATIQUE

Préréquisits et causes de la crise du Sud-Est Asiatique. Jacques Nagels Crise asiatique et nouveaux régimes de croissance. Jacques Mazier Aspects réels de la crise en Asie de l'Est. Thi Anh Dao Tran La stratégie de développement asiatique. Dao The Tuan des pays de l'Asie et la crise financière

La crise asiatique et son impact sur les nouveaux pays industrialisés la 2ème 3èmegénérations. Yasuo Inoué et

de

T~,ux de change d'équilibre et crises dans les NPI d'Asie du sud-est. Didier Borowski et Cécile Couharde

CHAPITRE

1

Préréquisits et causes de la crise du sud-est asiatique
Jacques NAGELS (Université Libre de Bruxelles)

La cause principale de la crise de l'Asie 4+ 1* réside dans le retournement massif et ultra-rapide des capitaux internationaux. L'afflux des capitaux étrangers jusqu'au début de l'année 1997 n'aurait pas pu avoir lieu, s'il n'y avait pas eu préalablement une financiarisation « à la hussarde» des économies asiatiques. Il s'agit là d'une condition préalable (préréquisit) à la crise qui sera analysée dans une première section. La suraccumulation aiguë du capital (deuxième section) constitue le second préréquisit de la crIse. La troisième section aborde les causes de la crise. En premier lieu, l'ampleur du retrait des capitaux: une centaine de milliards de dollars en moins d'un an, soit Il % du PIB cumulé des cinq pays en crise. Une quatrième section concerne le déficit de la balance des opérations courantes des paiements

* Pour ne pas devoir les nommer à chaque fois, nous symboliserons les quatre pays en crise

(Malaisie, Thaïlande, Indonésie, Philippines) par Asie - 4 et la Corée du Sud par Asie - 1.
Aut total cela fait Asie 4 + 1.

causé principalement par la chute des exportations à partir de 1996. Les causes essentielles de la crise trouvent donc leur siège dans l'économie réelle. Une cinquième et dernière section examine de manière critique ce que les organismes financiers internationaux (FMI, Banque Mondiale, OCDE...) appellent« les faiblesses structurelles» des économies Asie 4+ 1 et qu'ils considèrent comme la cause essentielle de la crise. Je montrerai que les dites carences ont certes servi d'amplification à la crise, mais qu'on doit éviter l'amalgame: ils ne constituent pas, à proprement parler, un élément causal de la crise.

1.

LES PREREQUISITS DE LA CRISE Lafinanciarisation Les bourses des pays de l'Asie 4+11

L'expansion des marchés boursiers dans les pays du Sud date de la fin des années 80. Sur le plan mondial "la capitalisation2 des 38 marchés émergents les plus importants est passée de moins de 100 milliards de USD à la fin de 1983 à près de 2.000 milliards à la fin de 1993,,3. Les principales places fmancières asiatiques sont Hong-Kong, Singapour, Bangkok. De 1983 à 1998 la financiarisation en Asie du Sud-Est a été plus rapide qu'en Amérique latine et qu'en Afrique. Une croissance économique forte - de l'ordre de 7% par an - favorise la capitalisation: les entreprises de production croissent, émettent de nouvelles actions qui trouvent acquéreurs sur les marchés boursiers. Cela
1 La financiarisation des économies de l'Asie 4+ 1 ne se comprend que dans le cadre de la financiarisation de l'économie mondiale. Les actifs des investisseurs institutionnels des EtatsUnis, du Japon, de l'Allemagne, de la France et de la Grande-Bretagne - principaux acteurs des marchés financiers mondiaux (fonds de pension, compagnies d'assurances, sociétés d'investissement) sont passés de 5.026 milliards de dollars en 1985 à 18.737 milliards de dollars en 1996. Cette somme excède de loin les PIB cumulés de ces pays. Cette évolution n'a trait qu'à un des éléments de la financiarisation. Sans garde-fous, c'est-à-dire sans réglementations internationales qui contrôlent les mouvements de capitaux, la puissance financière des investisseurs institutionnels est devenue énorme et peut déstabiliser toute économie fragile. 2 Par capitalisation on entend la valeur boursière des actions cotées sur le marché des valeurs. 3 Institut français des relations internationales (IFRI), Ramsès 1997, p. 258.

-

16

permet aux entreprises d'accéder à d'autres sources de financement que le crédit bancaire, souvent canalisé dans les pays émergents, vers les toutes grandes entreprises. Cette capitalisation boursière va de pair avec l'internationalisation de la financiarisation. Même si, comme en Indonésie et en Corée, la libéralisation des capitaux à long terme était encore limitée - première entrave que le FMI va faire sauter - les investisseurs institutionnels occidentaux se placent en actions locales. Quand le marché boursier est haussier, la financiarisation à son tour, accélère la croissance. De 1983 à 1996, les privatisations importantes ont touché les cinq pays en crise. Rien qu'en Malaisie la privatisation a rapporté de 1983 à 1994,35 milliards de dollars à l'Etat. Quarante pour cent des actifs des sociétés privatisées sont cotées en bourse. La privatisation alimente la capitalisation boursière et l'introduction du capital international dans le pays. En troisième lieu, la libéralisation conditionne la financiarisation de l'économie. Le capital étranger peut alors se mettre en actions locales et ainsi accélérer la capitalisation boursière.

Tableau 1 : Capitalisation des marchés boursiers de Asie 4 + 1, 1983-1993 (en % du PIB) 1983 5.3 76.1 3.8 0.1 4.3 1993 42.1 341.9 1.5.5 23.1 75.0

Corée Malaisie Thaïlande Indonésie Philippines

Source: Institut français des relations internationales (IFRI), Ramses 1997, Paris, sept. 1997, p. 209. En début de période, seule Kuala-Lumpur constituait une place financière digne de ce nom. Dans les quatre autres pays la capitalisation boursière était insignifiante. Dix ans après seule l'Indonésie n'atteint pas la barre des 25%... comme le Brésil (20.6%) et l'Argentine (17.2%). La Corée reste dans des limites prudentes. La Thaïlande a connu la plus forte progression: de 3.8% à plus de 100% en dix ans. Les Philippines et la Malaisie « scorent » à un niveau élevé.

17

Les crédits bancaires Un deuxième indicateur de la financiarisation réside dans une croissance des crédits bancaires qui dépasse celle de l'économie réelle. Il en résulte des endettements privés qui excèdent de loin les ratios des pays développés: les Etats-Unis atteignent 65%, l'Europe occidentale 89%... la Malaisie 95% et la Thaïlande 105%. Cette croissance annuelle de plus de 15% de 1990 à 1997 dans quatre des cinq pays en crise excède de très loin ceux d'Amérique latine: le Mexique atteint 7%, le Brési120/0 et l'Argentine 40/0. Ce gonflement des crédits bancaires en Asie est donc tout à fait exceptionnel.

Tableau 2 : Croissance des crédits bancaires au secteur privé et taux de croissance du PIB Taux de
crOIssance

annuel des crédits

Taux de croIssance du PIB

Parts des crédits

dans le PIB

(1990-97) (1994-96) (1997, %) Corée 12 8 64 Malaisie 16 9 95 Thaïlande 18 8 105 Indonésie 18 8 57 Philippines 18 5 52 Source: Banque des Règlements Internationaux, Rapport 1997, Bâle, 1998, p. 119 et Banque Mondiale
La croissance de l'économie réelle sous-tend l'expansion du crédit d'autant plus que cette croissance réelle est de longue haleine: « la dernière année où la Thaïlande ait eu une croissance inférieure à 5% date de 1972,

l'Indonésie en 1985 et la Malaisie en 1986»4 . Les agents économiques
deviennent euphoriques... et pensent que la forte croissance est éternelle. Les banques sont insérées dans cette spirale et elles prêtent sans trop

4

BRI, op. cit., p. 119

18

calculer leurs risques: les créances douteuses s'accumulent principalement dans le secteur immobilier qui traverse une période de boom. Ce phénomène est accentué par deux éléments. Le premier consiste dans l'absence de développement d'un marché obligataire dans la plupart des pays asiatiques émergents. Cette faiblesse du marché obligataire oblige l'entreprise de s'adresser à sa banque... Un deuxième élément a trait à la croyance dans une garantie étatique implicite... toute grande banque se dit qu'en cas de péril, l'Etat interviendra. Des liens très étroits entre entreprises de production, système bancaire et l'Etat renforcent évidemment cette croyance. Les financements internationaux Les financements nationaux par le truchement de la bourse et des crédits bancaires ont alimenté la sur accumulation qui précède la crise. Les financements internationaux, toutes catégories confondues, ont triplé entre 1990-94 (30 milliards de dollars) et les années 1995-96 (92 milliards de

dollars) .
On constate que les flux interbancaires sont les plus importants - près de la moitié - et les plus réversibles. Ils passent de + 43 milliards en 19951996 à - 31 milliards en hiver 1994. Les banques locales ont emprunté en devises et prêté en monnaie nationale à leurs clients: ce sont principalement ces flux de capitaux à court terme qui ont occulté jusqu'en juillet 1997 la situation critique de la balance des paiements courants. Jusqu'en été 1997 ils ont pu sans difficulté rembourser les banques occidentales en devises puisque le taux de change restait stable. A partir de l'été, les banques locales sont prises à la gorge: elles doivent rembourser en devises à partir d'une monnaie locale fortement dépréciée. Les prêts des banques occidentales à des entreprises asiatiques nonbancaires ne représentent qu'un bon tiers de prêts bancaires internationaux. Ils sont également volatiles et réversibles: de + 15 milliards de dollars en 1995-96 à - 1 en hiver 1997. Les émissions de nouvelles obligations ont décuplé entre 1990-94 et les trois premiers trimestres 1997... pour s'effondrer fin 1997. Sommer les IDE et les investissements en portefeuille prête à confusion: les investissements directs ont peu diminué en 1997 et 1998 tandis que les investissements de portefeuille deviennent négatifs dès 1997. On en reparlera.

19

Tableau 3 : Financements internationaux aux cinq pays en crise (en milliards de USD) 1990-94 Asie 4+ 1 Base annuelle Prêts interbancaires
(1)

Tl 1995 à T 1996 Base Annuelle 43

T4 1996 à T 1997 Base annuelle Il

T 1997

Base trimestr. -31

14

Nets

Prêts bancaires nets au secteur (2) non-bancaire Emission de nouvelles obligations Total Flux d'IDE + Investissements de portefeuille)
(1)

2

15

Il

-1

3

17

32

1

19

75

54

-31

Il

17

2

N.D.

Source: BR!, op. cit., p. 122 (2)

Prêts nets des banques étrangères aux banques de Asie 4+ 1

Prêts nets des banques étrangères aux entreprises non-bancaires de Asie 4+1 La suraccumulation La suraccumulation proprement dite Michel Aglietta qui a étudié de manière approfondie les crises aux EtatsUnis de 1873,1894,1907 et 1929 met l'accent sur l'importance du point de départ de la crise, son ouverture. Pour Aglietta «le concept de

20

suraccumulation de capital le pennet »5. Il ajoute: « La crise financière débute par une euphorie des affaires... les capitalistes individuels (dont chacun ignore ce que fait son concurrent) encouragés par des résultats antérieurs obtenus aisément, anticipent les meilleurs résultats dans l'avenir et accélèrent leurs programmes d'investissements d'autant plus qu'ils disposent des réserves monétaires substantielles »6. Le concept de suraccumulation a été mis en avant par Marx dans le fameux chapitre XV du Capital intitulé «Développement des contradictions internes de la loi» (il s'agit de la loi de la baisse tendancielle des taux de profit). Dans ce chapitre Marx se place aussi bien dans une perspective à long terme - le mot « tendanciel » l'évoque - que dans une perspective à court tenne. Cette dernière constitue une explication des crises cycliques. En effet, si un investissement supplémentaire n'engendre pas un profit suffisant, notamment parce que l'investissement supplémentaire rehausse la composition organique du capital (CN) et, toutes choses égales par ailleurs, fait baisser le taux de profit en dessous d'un seuil acceptable, il y a crise. Il y a crise parce que « le taux de profit est bien l'aiguillon de la production capitaliste, sa baisse ralentira la constitution de nouveaux capitaux et elle semble dès lors menacer le développement du procès de production capitaliste, elle favorise la surproduction (de marchandises), la spéculation, les crises... »7 La suraccumulation~ lors de la crise de l'Asie 4+ 1 Dans les années qui précédaient l'été 1997, la suraccumulation en Asie du
5 Aglietta M., Régulation et crises du capitalisme: l'expérience des Etats-Unis, Paris, 1976, p.302. 6 Ibid, p. 303. Notons qu'en Asie du Sud-Est les réserves monétaires, au sens large, étaient disponibles sur une grande échelle: capitalisation boursière croissante, crédits bancaires internes augmentant beaucoup plus vite que la croissance réelle de l'économie, financements internationaux pléthoriques. 7 Marx, K., Le Capital, Livre ill, Chapitre XV. (Editions sociales, Livre ill, tome I, Paris, 1957, p. 244-245). 8 Lors d'une suraccumulation, la croissance du secteur qui produit des biens de production (acier, produits semi-finis...) et des biens d'équipement est, en règle générale, plus rapide que celui qui produit des biens de consommation. On sait, par exemple, « qu'aux Etats-Unis, de 1925 à 1929, la production des biens d'équipement croît deux fois plus vite que celle des biens de consommation ». (Cassiers, 1., Croissance, crise et régulation en économie ouverte, Bruxelles, 1989, p. 55.)

21

Sud-Est était patente. Elle était particulièrement prononcée dans le secteur électronique (composants d'ordinateurs), dans le secteur immobilier (construction de bâtiments administratifs, d'installations touristiques, d'hôtels), dans le secteur automobile, mais également dans les secteurs plus traditionnels orientés vers l'exportation tels que textile-confection, chaussures, produits agro-alimentaires tels que jus d'orange, jus d'ananas, concentré de tomates... Les institutions internationales n'utilisent pas le tenne « suraccumulation », elles emploient le tenne « surinvestissement» (overinvestment) dont le contenu est proche de surac cumul ation. Celui-ci peut être mesuré par la croissance, en l'occurrence rapide, du taux d'investissement (I/PNB) comme le montre les deux premières colonnes du tableau suivant. Les mêmes rapports internationaux lient la notion de surinvestissement à celle d'une diminution du talL~de profit ou d'tme diminution de la rentabilité du capital. Tableau 4 : Investissement, Taux d'investissement(2) épargne et ICOR(l) Asie 4 + 1 Taux d'épargne(3) ICOR

1996 1996 86-95 86-95 86-90 91-96 Corée 33.9 36.8 36.4 35.2 32.9 20.2 Malaisie 32.7 42.2 35.8 42.6 25.1 22.1 36.3 42.2 33.5 Thaïlande 35.9 32.6 19.6 Indonésie 32.6 32.1 33.8 31.2 19.2 22.6 Philippines 20.5 23.2 17.5 15.6 20.5 12.2 Source: B.R.L, Bâle, juin 1998 (1) ICOR : Incremental Capital Output Ratio (2) Taux d'investissements: part du PNB consacrée aux investissements (en %) (3) Taux d'épargne: part du PNB consacrée à l'épargne (en %) J'ai déj à mis en évidence que les taux d'investissement étaient extrêmement élevés de 1986-95 : plus de 30% sur base annuelle dans les pays d'Asie 4+ 1 sauf aux Philippines (20%) qui n'était d'ailleurs pas considéré jusqu'à ces dernières années comme un pays émergent. La Malaisie et la Thaïlande dépassent les 40% ce qui est exceptionnel... seul Singapour a fait mieux en 1984 avec 47%.

22

Quand on atteint de tels niveaux, on comprend bien que la rentabilité de l'investissement diminue: un million de francs d'investissement supplémentaire ne fournit pas la même valeur ajoutée que les investissements précédents. Les augmentations salariales étant contenues, ce sont principalement les profits qui trinquent. Une diminution de l'ICOR l'atteste9. A l'exception de l'Indonésie, elle est significative. La Corée et la Thaïlande perdent plus de 10 points en quelques années. Les chiffres des taux d'épargne montrent qu'ils sont, eux aussi, extrêmement élevés. Dans la plupart des pays et notamment dans les deux pays les plus importants - la Corée et l'Indonésie - ils sont du même ordre de grandeur que le taux d'investissement. La Malaisie se trouve dans une situation similaire. Sur le plan économique cela signifie fondamentalement que ces pays n'avaient pas besoin de faire appel aux capitaux étrangers pour financer leur croissance. L'épargne nationale suffisait. En Thaïlande et aux Philippines les choses se présentent autrement: le taux d'investissement excède le taux d'épargne. Suraccumulation, dévalorisation du capital et sous-consommation Pour restaurer le taux de profit, l'aiguillon du capital, il faut supprimer du capital excédentaire. En tous les cas dit Marx « l'équilibre se rétablirait par la mise en sommeil et même la destruction du capital »10. Marx parle parfois de «mise en jachère », de « dépréciation de capital constant », parfois de« dévalorisation ». Celle-ci peut prendre différentes formes: mise en faillite d'entreprises, fermetures d'installations, mise au chômage d'une

partie de la population active11,dépréciation des « valeurs-capital»

12

c'est-

à-dire chute du cours des actions. Inutile de dire que tous ces phénomènes se sont présentés en Asie du SudEst de manière rapide et brutale. Sur le plan macro-économique, nous y reviendrons, on a assisté à une récession profonde: d'une croissance de 7 à 8% pendant la période 1990-96, on est passé à de -5 à -15% pour
9 Une diminution de l'ICOR signifie qu'une unité d'investissement supplémentaire engendre moins de valeur ajoutée supplémentaire. ICOR = (MIB / PIB) / (1/ PIB) = MIB /1. 10 Marx, K., op. cit. p. 266. Il Pour Marx la suraccumulation concerne aussi bien l'augmentation du capital fixe que l'augmentation de l'emploi. 12Marx, K., op. cit., p. 266. 23

l'ensemble de la région en 1998; tous les pays connaissaient une situation de plein-emploi jusqu'en été 1997 et ont vu leur chômage monter en flèche en moins de six mois; le krach boursier a dévalorisé les « valeurs-capital» en l'espace de quelques semaines; d'innombrables entreprises ont été restructurées et des unités de production fermées. Cette dévalorisation des actions et des actifs réels13 constitue une occasion unique pour les FIN de s'implanter en Asie. Les consultants internationaux en stratégie des affaires les y incitent. « Bain and Company» (Business Strategy Consultancy) a six bureaux en Asie (Pékin, Hong-Kong, Séoul...) et vingt deux bureaux en Amérique du Nord (Chicago, Dallas, Sydney, Toronto...), en Amérique du Sud (Mexico-City, Sao Paulo...) et en Europe (Londres, Paris, Bruxelles, Moscou...). L'éditorial de son« Newsletter» de septembre 1998 donne le ton: « Il y a eu rarement un meilleur moment pour les firmes occidentales de pénétrer le marché asiatique. La crise financière en Asie a forcé différents pays d'ouvrir leurs marchés... » Keiji Naganol4, vice-président de Bain et Company, conclut: « Les «leaders» du futur seront ces entreprises qui tirent avantage des conditions économiques déprimées pour étendre leurs affaires aujourd'hui en s'appuyant sur une stratégie pro-active en
15 réponse à la crise asiatique» .

La suraccumulation du capital engendre la dévalorisation. L'ensemble de ces phénomènes qui affectent le capital productif ont des répercussions sur ce que Marx appelle les delL",{ sphères de la circulation du capital: la sphère A-M qui englobe le monde bancaire et monétaire, les intermédiaires financiers, les marchés boursiers, le financement international et les crédits bancaires etc. et la sphère M-A, sphère de la réalisation des marchandises produites, de leur vente. (M : marchandises; A : argellt, liquidités) Dans la sphère financière, la chute des investissements privés et publics abandon de vastes programmes d'infrastructures économiques et sociales, imposé par le FMI - l'effondrement du secteur immobilier où les surcapacités en mètres carrés bureaux et en chambres d'hôtel atteignent 60 à 80%... contractent le crédit octroyé par les banques locales et occidentales. Comme toujours les perturbations de la sphère réelle « sont encore aggravées par l'effondrement correspondant du système du
13

A partir de l'été 1997, l'immobilier a chuté de l'indice 180 à l'indice 93 en Thaïlande, de

113 à 104 aux Philippines et de 30% en Corée, en Indonésie et en Malaisie. 14Nagano, K., Asian Crisis Opportunities, dans « The Newsletter of Bain and CompanyBenelux », Bruxelles, septembre 1998, p. 1. 15Ibid 24

crédit» 16.En Asie du Sud-Est, cet « effondrement» s'accompagne du retrait des capitaux étrangers et d'un krach boursier qui assèchent les sources de financement. Le gonflement des créances douteuses entraînent les faillites d'établissements financiers, des restructurations dans le secteur bancaire qui, à leur tour, restreignent le crédit. En même temps, la chute des monnaies locales - pour rappel: les taux de change ont connu une dépréciation allant de 84.3 % en Indonésie à 41.8% aux Philippines entre juillet 1997 et mars 98 - ont forcé les banques centrales à rehausser les taux d'intérêt à court terme. Les taux d'intérêts réels (détlatés par les variations de prix à la consommation) sont passés en Indonésie de 8.1 % en 1990-95 à 17.3% le troisième trimestre 1997; en Corée de 6.9% à 12.6% (premier trimestre 1998); en Malaisie de 2.7% à 5.9%; aux Philippines de 4.7% à 10.8% et en Thaïlande de 5.1 % à 14.5%. Les taux~d'intérêt au jour le jour ont atteint 300% en Indonésie (25 août 1997), 102.6% aux Philippines (6 octobre 1997) etc. Il y a donc eu resserrement du crédit (crédit crunch) et augmentation de son coût... ce qui, par ricochet, a accentué la récession. La suraccumulation engendre une surproduction de marchandises « dont une partie se trouvant sur le marché ne peuvent accomplir leur procès de circulation »17, elles ne trouvent plus d'acquéreurs, c'est la crise des débouchés et la crise de sous-consommation. Ce qui caractérise notamment les pays de l'Asie 4+1, était leur politique du « tout à l'exportation». La chute vertigineuse des exportations qui sera examinée dans une section ultérieure entraîne pour chaque pays une « crise des débouchés» catastrophique qui le plonge dans la récession. Celle-ci à son tour va l'amble avec une contraction des revenus disponibles des ménages dont résulte une crise de sous-consommation. Cette crise de sous-consommation était latente en Asie du Sud-Est: le niveau extrêmement élevé du taux d'épargne comprimait la consommation. En outre, l'expansion des profits pendant la période 1990-96/7 s'est faite partiellement au détriment de hausses salariales qui restaient en deçà de l'augmentation de la productivité du travail. Dès le retournement de la situation cette tendance à la sousconsommation s'est muée en crise aiguë de sous-consommation. Je voudrais clore cette partie en citant quelques phrases de Kind1eberger, ce grand spécialiste de la crise 1929-34 dont il dit: « Le surinvestissement en
16 17 Marx, Ibidem. K., Le Capital, op. cit., p. 267.

25

biens de capital fixe était fonction du « boom» sur le marché boursier, des crédits faciles et des profits trop élevés par rapport aux salaires... ce qui à son tour accentue la demande de nouveaux biens de capital fixe. La sousconsommation est la contre-partie du surinvestissement qui résulte tout autant d'un détournement des revenus vers la bourse que d'une insuffisance

des hausses salariales au profit des bénéfices des entreprises»

18.

2.

LES CAUSESDE LA CRISE DE L'AsIE 4+ 1 Le retournement des flux de capitaux internationaux

L'importance du reflux des capitaux privés étrangers a été à l'image du déferlement des entrées de capitaux jusqu'en 1997. De surcroît, le renversement de tendance a été brutal: entre 1996 et le deuxième sesmestre 1997 une centaine de milliards de dollars ont changé de signe (de + à -) comme le montre le tableau suivant. Tableau 5 : Mouvements de capitaux privés vers la Chine et les pays émergents d'Asie (en milliards de USD)
1 semestre
er

2èsemestre

1994 Chine (2) Reste de l'Asie Total
(1)
(2)

1995 13 38 51

1996 19 77 96 8 62 75

1997
13 24 37

(1)

1997 (1)
6 -108 -102

Sur base annuelle Asie 4+ l, Inde, Singapour, Taïwan
B.R.I., Rapport annue11998, p. 133.

Source:

La Chine et l'Inde sont moins touchées: les mouvements de capitaux privés vers la Chine restent positifs durant le second semestre 1997, alors que le « reste de l'Asie» passe du premier semestre 1997 de + 62 milliards à - 108 milliards au deuxième semestre 1997. L'ampleur du mouvement de
18KindIeberger C.P., The World in Depression, 1973, p. 52. 1929-1939, Cambridge University Press,

26

capitaux qui affecte la région en une année s'élève à 170 milliards de USD ce qui équivaut au PNB cumulé des Philippines et de la Malaisie, au PNB de la Thaïlande et aux trois quarts du PNB de l'Indonésie. L'ampleur et la violence de ce choc ont plongé ces pays dans une crise profonde. La crise financière s'est répercutée rapidement sur l'économie réelle: récession dramatique - tous les pays auront une croissance négative de -5 à - 15% en 1998 -, montée du chômage, extension de la pauvreté, montée en flèche de poussées xénophobes... Le FMI ne nie pas que les mouvements de capitaux internationaux ont eu un impact sur la crise. Ainsi écrit-il, après s'être longuement étendu sur les cinq causes internes de la crise, que: «... des facteurs extérieurs ont également joué un rôle. D'importants montants de capitaux étrangers ont afflué en Asie parce que les investisseurs internationaux avaient sousestimé les risques »19. Il ajoute que les «Hedge Funds» n'ont joué un rôle significatif que dans le cas du bath thaïlandais. Quant on sait que l'effondrement du bath est à l'origine de «l'effet domino », on se rend compte que le « rôle significatif» des Hedge Funds ne se borne pas à un seul pays mais à toute l'Asie du Sud-Est. Les relations incestueuses entre le FMI et la haute finance internationale expliquent que le FMI attribue l'entière responsabilité de la crise aux mécanismes de fonctionnement internes des pays, aux politiques économiques des gouvernements des pays de l'Asie 4+ 1 : ces pays n'ont pas pu éviter la surchauffe de leurs économies; ils ont mené une politique du taux de change rigide; leurs banques faisaient preuve de laxisme dans l'octroi des crédits et s'imaginaient, qu'en dernier ressort, l'Etat recouvrerait les créances douteuses; la transparence n'était pas assurée, etc. Les chiffres ci-dessus font apparaître la responsabilité écrasante de la haute finance dans le mûrissement de la crise (les transferts de capitaux exubérants vers l'Asie avant juillet 1997), dans le déclenchement de la crise (retrait des capitaux depuis les premiers mois de 1997), dans les conséquences de la crise sur l'économie réelle (fuite massive des capitaux à partir du second semestre 1997). Certes, je l'accorde volontiers, tous les mouvements de capitaux internationaux ne sont pas à mettre sur le même pied. Le tableau suivant qui a trait à l'Asie sous-développée et émergente fait la distinction entre des

19

IMF, World Economic Outlook, mai 1998, p. 3.

27

mouvements de capitaux relativement stables et les mouvements de capitaux volatiles. Tableau 6 : Flux de capitaux privés vers les PVD asiatiques(l) (en milliards de USD, base annuelle) 84-19 4 I 7 -------13
Outlook,

Investissements directs Investissements de portefeuille Autres investissements nets ------------------Flux de capitaux privés
(1)

1996 58 10 33 -------102

1997 55 -2 -14 -------38

(1998) 41 -7 -32 -------1

L'Asie moins le Japon et les quatre dragons
IMF, World Economic mai 1998, p. 41

Source:

Les IDE (Investissements directs étrangers) qui étaient encore faibles pendant la période d'avant 1990, explosent depuis le début de la décennie 1990-2000 : 4,5 milliards de dollars entre 1984-1989,43.4 milliards de dollars en 1994 et 58.5 en 1996. Ils diminuent légèrement de 1996 à 1998 : de 58 à 41 milliards de dollars. Qu'il s'agisse d'entreprises mixtes (Joint-Ventures), de filiales de multinationales ou de participations stables dans des entreprises locales... il y a toujours un investissement matériel important: usines, machines, immeubles. Ces biens de capital fixe sont, par nature, peu mobiles. Les investissements de portefeuille qui étaient dérisoires de 1984 à 1989 ont décollé au début des années quatre vingt dix. Leur croissance est liée à l'émergence des bourses asiatiques dont il a été question précédemment. Les achats d'actions, d'obligations d'entreprises privées ou de fonds publics... sont beaucoup plus volatiles et, par conséquent, réversibles. Le premier semestre ils sont encore positifs pour devenir négatifs en fin d'année. Ces investissements de portefeuille, bien que limités, ont déstabilisé l'Asie du sud-est et accentué le processus de crise. Or ce sont ceux-ci que prône l'OCDE: « Il leur faudra (pays émergents) pour cela promouvoir les prises de participation étrangère, permettre aux entreprises d'être exposées directement aux règles des marchés de titres internationaux... »20. Cela signifie en clair laisser la bride sur le cou aux
20

OCDE,

op. cit., p. 40.

28

FIN pour mettre le grappin sur les entreprises de production coréennes, malaises, indonésiennes... La rubrique la plus volatile concerne les « autres investissements nets». Elle comprend principalement des mouvements de capitaux à court terme, des prêts interbancaires, des prêts de banques occidentales à des entreprises asiatiques non bancaires, des achats de bons du trésor... La réversibilité de ces flux est totale: 1996 : + 33 milliards de dollars; 1998 : - 32 milliards de dollars. Les investissements directs étrangers (IDE) peuvent avoir des effets positifs sur les économies émergentes dans certains cas, quand un certain nombre de conditions sont réunies. Ils peuvent donner lieu à des transferts de technologie, ils peuvent accroître la qualité du tissu industriel, ils peuvent améliorer le contenu des paniers d'exportations... Quoiqu'il en soit, ils ne sont pas responsables de la crise asiatique. Les investissements de portefeuille sont partiellement responsables. Leur responsabilité est limitée parce que les législations nationales limitaient les prises de participations étrangères dans les entreprises locales. En Corée, par exemple, «les prises de participations étrangères totales dans les sociétés ne pouvaient dépasser 26% du capital-actions, le plafond par investisseur étant fixé à 10% »21.En décembre 1997, le FMI a imposé à la Corée de porter « ces limites respectivement à 55% et à 33% ». Cette mesure ouvre les portes aux FIN étrangères. Elle rend les économies nationales plus dépendantes et plus vulnérables. Par nature ce sont les mouvements de capitaux à court terme qui portent la plus lourde responsabilité dans tout le déroulement de la crise. Un encadrement global de ceux-ci est indispensable si on ne veut pas tomber de crise financière en crise financière, de crise économique réelle en crise économique réelle, de crise sociale en crise sociale. Dans cet ordre d'idées on peut se demander, a contrario, pourquoi Iaïwan n'a été que peu touché par la crise: ni sa bourse, ni sa monnaie ne se sont effondrées et sa croissance atteindra 5 à 6% en 1998. Il Y a à cela différentes raisons. Ses exportations sont orientées à concurrence de 50% vers la Chine - par le biais de Hong-Kong - et vers les Etats-Unis et seulement de Il % vers l'Asie 4+ 1. Sa balance des paiements courants a continué à dégager un solde positif (+ 5.5 milliards de dollars) et ses réserves officielles dépassent les 80 milliards de dollars. Sa bourse des
21

OCDE, Perspectives économiques

de l'OCDE, N° 63, juin 1998, p. 13.

29

valeurs mobilières revêt une grande importance... mais seuls 3% des actifs sont en mains étrangères. Tous ces éléments ont joué. Au demeurant, la raison essentielle qui a mis Taïwan à l'abri des flux et reflux des capitaux étrangers réside dans sa règlementation stricte des mouvements de capitaux étrangers: les hedge funds y sont bannis. (Survey Taïwan, dans l'Economist du 13 novembre 1998). La chute des exportations paiements courants et la situation critique de la Balance des

La chute des exportations de l'Asie 4+ 1 Toute l'Asie a COlll1U chute de la croissance de ses exportations en 1996 une par rapport à 1995 : les quatre dragons, la Chine, comme les pays d'Asie 4+ 1. La Thaïlande et la Corée du Sud furent les plus touchées: la première passe d'une croissance de près de 25% en 1995 à 1% en 1996 ; la seconde de plus de 30% à moins de 5%. L'année 1995 ne fait pas exception: elle se situe à un taux de croissance similaire à celui des années 1990-1994.

Graphique 1 : La croissance des exportations des pays de l'Asie 4+ 1 de 1995 à 1996 (en 0/0)

Philippln.a

Malalale

.
,

Co~ du aud

15 pour cant

20

Différents éléments expliquent cette chute. Il y a d'abord la faible croissance des pays de l'OCDE en 1996. A l'exception des Etats-Unis d'Amérique (croissance de 3.5%), l'Europe et le Japon sont à la traîne. La bonne perfonnance des Etats-Unis se répercute sur les exportations des Philippines qui, bien que passant de 30 à 17%,

30

restent au-dessus de 15% en 1996. C'est le seul pays des Asie 4+ 1 qui exporte 36% de ses exportations vers les Etats-Unis. Pour les quatre autres pays le Japon est leur client principal: plus de 20% de leurs exportations en moyenne. Une deuxième raison est liée aux paniers d'exportations: la plupart de ces pays se sont spécialisés dans des domaines « labour-intensive» compte tenu de leur avantage comparatif au niveau des salaires: vêtements, chaussures, produits de la mer ayant subi une première transfonnation, électronique22, assemblage de biens de consommation durables... Les rythmes de croissance de ces secteurs étaient tels (de 20 à 40% sur base annuelle) de 1990 à 1995, qu'à un moment donné le marché mondial devenait saturé. Il l'était d'autant plus vite que sa croissance en 1996 était faible. Une troisième raison trouve son origine dans l'évolution des taux de change. Le graphe suivant schématise l'évolution du taux de change réel effectif des quatre pays de l'Asie 4. La Corée a connu une situation moins accentuée.

Graphique 2 : Le taux de change effectif réel dans quatre pays de l'ASIE 4

115
100 90

1986

1990

1995

1997

22

En Thaïlande les exportations du poste « électronique» exportations totales et en Malaisie pour 50%.

intervient pour 25% dans les

31

Les monnaies de l'Asie 4+ 1 sont chevillées au dollar. Quand le dollar baisse, elles se déprécient; quand le dollar monte, elles s'apprécient23. De 1986 à mars 1995, le dollar américain se déprécie et les monnaies de l'Asie 4 chutent. Leurs exportations sont continuellement éperonnées par une augmentation de la compétitivité - prix de leurs économies. Tout change à partir du premier trimestre 1995 : le dollar se redresse et les monnaies des pays de l'Asie 4+ 1 s'apprécient24. Il s'ensuit une détérioration de leur compétitivité qui comprime les exportations. A partir de l'été 1997, toutes les monnaies s'effondrent sans pour autant stimuler les exportations... d'autres facteurs plus puissants contrecarrent leur redressement. La crise des opérations courantes des paiements Seuls les pays de l'Asie 4+ 1 avaient connu de très importants déficits des paiements courants, les autres pays asiatiques (Chine, Hong-Kong, Taïwan, Singapour) étaient en équilibre ou en surplus. Le tableau suivant fournit les chiffres annuels des quatre dernières années.

Tableau 7 : Déficits des balances courantes (en

%

du PNB)

1994 1995 1996 1997 Corée -1.2 -2.0 -4.9 -2.0 Malaisie -7.8 -10.0 -4.9 -4.8 Thaïlande -5.6 -7.9 -7.9 -2.2 Indonésie -1.7 -3.3 -3.3 -2.6 Philippines -4.6 -4.4 -4.7 -5.4 Source: United Nations, Economic Survey of Europe, 1998, N° l, p. 16.
La chute des exportations explique pour une large part le déficit de 1996. Néanmoins, pendant les années précédentes, le déficit était du même ordre de grandeur - à l'exception de la Corée dont la situation n'en demeure

La définition des taux de change effectifs a été donnée dans la partie relative à la crise monétaire. Le rattachement du won coréen au dollar a été plus souple depuis le début des années quatre-vingt dix. Il ne suit donc pas d'aussi près les variations du dollar américain. 24 Le won coréen s'apprécie également en 1995. 32

23