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L'IMAGE AU MEXIQUE

De
288 pages
Tour à tour pays des tlacuilos préhispaniques, des peintres baroques et des muralistes révolutionnaires, terre d'artisans réputés et d'auteurs de telenovelas à succès, le Mexique passe pour être le domaine de l'image triomphante. Qu'en est-il en réalité ? Ce pays entretient-il vraiment une relation particulière à l'image, a-t-il crée une " culture de la représentation " originale ? ou, au contraire, des observateurs étrangers en mal de sensationnel l'habillent-ils trop rapidement des figures et des couleurs de leur propre imaginaire ? Et pour quelles rasions ?
Voir plus Voir moins

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L'IMAGE AU MEXIQUE
USAGES, APPROPRIATIONS ET TRANSGRESSIONS

Collection Recherches et Documents -Amériques latines dirigée par Denis Rolland, Pierre Ragon Joëlle Chassin et Ide/ette Muzart Fonseca dos Santos
Dernières parutions
GRESLE-POULIGNY Dominique, Un plan pour Mexico-Tenochtitlan,

1999. ROLLAND Denis, Mémoire et imaginaire de la France en Amérique latine, 1999. BOSI Alfredo, Culture Brésilienne: une dialectique de la colonisation, 2000. ROUX Jean-Claude, Les Orients de la Bolivie, 2000. CHARIER Alain, Le mouvement noir au Venezuela, 2000. ALMEIDA de Paulo Roberto, Le Mercosud, 2000. BENOIT Sébastien, Henri Anatole Coudreau (1855-1899),2000. ZAVALA José Manuel, Les Indiens Mapuche du Chili, dynamiques interethniques et stratégies de résistance, XVIIIe siècle, 2000. CROUZET François, BONNICHON Philippe et ROLLAND Denis (sous la direction de), Pour l'histoire du Brésil. Hommage à Katia de Queiros Mattoso,2000. NAVARRETTE William, La chanson cubaine (1902-1959) textes et contexte, 2000. PERRONE-MOISÉS Leyla et RODRIGUEZ MONEGAL Emir, Lautréamont. Une écriture transculturelle, 2001. D'ADESKY Jacques, Racismes et antiracismes au Brésil, 2001. LIENHARD Martin, Le discours de esclaves de l'Afrique à l'Amérique latine, 2001. HERZOG Tamar, Rendre la justice à Quito, 1650-1750,2001. HOSSARD Nicolas, Aimé Bonpland, 1773-1858, médecin, naturaliste, explorataur en Amérique du Sud, 2001. FERNANDES Carla, Augusto Roa Bastos Écriture et oralité, 2001. DUROUSSET Éric, À qui profitent les actions de développement? La parole confisquée des petits paysans (Nordeste, Brésil), 2001. GRUNBERG Bernard, Dictionnaire des Conquistadores de Mexico, 2001. ODGERS Olga, Identités frontalières, immigrés mexicains aux £tatsUnis, 2001. INVERNIZZI Antonella, La vie quotidienne des enfants travailleurs, 2001.

Aline HÉMOND et Pierre RAGON
(coordinateurs)

L'IMAGE AU MEXIQUE
USAGES, APPROPRIATIONS ET TRANSGRESSIONS

Centre d'Études Mexicaines & Centraméricaines Sierra Leona 330 - 11000 MExIco D.F.
L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3
1026 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Traduction des articles:

Martine Dauzier, Aline Hémond,

Guilhem Olivier, Pierre Ragon Conception graphique: Jean-Marc Gaudin

<0 L'Harmattan / CEMCA, 2001 ISBN: 2-7475-1333-5

Nous remercions chaleureusement Martine Dauzier, directrice du CEMCA, sans qui ce livre n'aurait pu voir le jour.

AVANT-PROPOS

rIMAGE AU MEXIQUE
USAGES, APPROPRIATIONS ET TRANSGRESSIONS

OCRES arabesques Mexique

DE TEOTIHUACAN, bleus de Cacaxtla, figures éclatantes des codices, de noir et de blanc ou fresques multicolores chantant passe souvent, des couvents colole la gloire de la révolution:

niaux, grands à-plats des muralistes pour le royaume

auprès des siens comme aux yeux de ses visiteurs, Emblème d'un pays où l'image Notre-Dame de tous les jardins de l'imaginaire,

de l'image triomphante.

semble vouloir s'approprier

Guadalupe y est née et s'y démultiplie sans fin, omniprésente Vierge de papier, de carton, de bois, de pierre et de plastique, tour à tour majestueuse sur ses toiles et naïve quand elle se fixe sur les murs des villes ou la tôle des

-7-

automobiles. proche, quand Plus que jamais, la Vierge

L'imageau Mexique aujourd'hui vient encore, triomphante et toute leur

du Tepeyac

saturer

le rêve de ses merveilles, qui prêtent

elle ne le dispute chimères.

pas aux héros des te/move/as

visage à d'autres

Le dessin et la couleur jouiraient

donc, au Mexique, d'un statut particulier; qu'ailleurs, de fonctions plus

ils y seraient chargés d'un sens plus profond

vastes et plus universelles. Face aux civilisations de l'écrit, on tiendrait là une civilisation de l'image, voire, dit-on parfois, une préfiguration nous attend, tant l'évolution le rouge) : en nahuatl, leurs"
ment

du monde qui

des technologies

travaillerait déjà à bouleverser ln Tlilli in tlapalli (le noir, dessiner en couJamais vrai-

les règles de l'échange en matière d'informations. " écrire"

fi est-ce pas précisément"

? Dès lors, dans le cas du Mexique, toute théorie de la communicaaboutie nous en verrons brièvement les possibles raisons

tion semble devoir passer par une théorie de la représentation.
-

-

celle-ci

a donc suscité quelques courageuses vocations. Génétalement admise, l'idée d'une spécificité mexicaine en la matière n'est Et pourtant, il n'est rien de plus trompeur qu'une" évilorsqu'il s'agit d'image de l'anthropologue ... Le discours sur l'image qui, en et, au mieux du savoir appartient identifiées, normalela sémioloet anthropole docuforce, guère questionnée. dence ", surtout l'occurrence, de l'historien,

relève souvent de la culture commune ou du sociologue, la psychanalyse

ment aux champs de quelques disciplines clairement gie, la critique d'art, la philosophie, plus complexe ni de plus déroutant ment écrit ou l'informateur

encore. Il n'est rien de

qu'une image. Historiens

logues, familiers des textes et des discours, le savent bien. Quand explicitent

leur propos pour lui donner

l'image se contente de suggérer: pour une large part, elle renvoie son propre regard à celui qui la contemple, un regard culturellement déterminé par le monde où il vit. En somme, elle lui montre ce qu'il peut voir. Antonio Rubial Garda l'a bien compris, lui qui, constamment, espagnole fait le va-etou de l'exégèse et le vient entre les tableaux de la Jérusalem moderne céleste des XVIIe et XVIIIe siècles,

qu'il étudie. et les grands textes de la mystique

(voir infra). Analyser une image impose donc la prudence

-8-

- Avant-proposrecours à l'érudition, définitives. Aussitôt postulé, le caractère original expliqué par le au Mexique est rapidement l'heure n'étant peut-être pas venue de tirer des

conclusions

Que sait-on des images mexicaines? des règles de la représentation poids de l'héritage mot, bien souvent, convient préhispanique.

Mais on ne fait que déplacer l'interrogaLoin de pouvoir les qualifier d'un sur la manière d'entre dont il elles. sur l'apafin de de beaucoup

tion : que sait-on des images indigènes? de les aborder

on en est encore à s'interroger et sur la signification

Ainsi, dans les pages qui suivent deux objets: Mixcoatl proche montrant un vase mixtèque (G. Olivier). Le premier

deux ethna-historiens auteur renouvelle reprend

s'interrogent complètement

(A. Lôpez Austin) et la figure de la divinité un dossier complexe,

et la lecture d'un

motif, le second

la grande diversité et les limites des analyses antérieures nœud de l'affaire. Pour beaucoup, la conception

dégager quelques vérités simples mais vérifiables. Allons jusqu'au européenne de la représentation de culture tinguerait indigène jamais (comme figuration par ressemblance) serait toujours, l'écorce", peu ou prou, ne pourrait rendre

compte de la nature de l'image mexicaine. nahuatl désignant"

Celle-ci, encore toute imprégnée ixiptla selon un terme ne se disil serait des migra: la représentation ou plus exactement, habités"

" le réceptacle" représente

de ce qu'elle

absurde de chercher à les distinguer les hommes-dieux, tions préhispaniques,

l'une de l'autre.

Qui plus est, comme

ces guides non pas inspirés mais" toute image se trouverait

investie d'une présence qui

serait en même temps une force. Lidée, chère à tous ceux qui ne veulent voir dans la nation mexicaine qu'une nation métisse, a de quoi séduire au-delà de leurs rangs puisqu'elle héritées de la théologie demeurant, Pourtant, ne manquent invite à repenser plus largement et de la sémiologie pas d'arguments. en cause cette vérité peut-être oppose résolument otomi qu'il étudie, trop vite tout d'abord, dans un travail tout armé de réfédeux types de reprécoexistent sans se les catégories étroites Ses partisans, au occidentales.

ici, deux études remettent

admise. Jacques Galinier sentations confondre. qui, dans

rences à la théorie psychanalytique, le groupe

Selon lui, les idolos des chaman es seraient bien habités et vivants

-9-

tandis

L'image au Mexique

demeureraient de de la représenta-

que les santos introduits

par les missionnaires

simples artefacts inertes. Dans ce cas, la théorie occidentale

tion aurait bien été assimilée: sans parvenir à éliminer la conception autochtone, elle ne se serait pas trouvée réduite à ses présupposés. Pierre Ragon, de son côté, met en doute le fait que l'image religieuse du catholicisme ait pu constituer le creuset où l'image-écorce auraient fini par s'entremêler: hispanique baroque et l'image-représentation à l'intérieur du monde lui-

pour lui, le culte des images ne prit pas dans sans équivalent

le Mexique baroque une importance même, non un quelconque nuités qui tissent,

et son succès tardif refléterait une évolution du christianisme processus de métissage.

Il est vrai qu'en sens inverse, d'autres auteurs détectent au fil des âges, la toile d'une Galli démontre+elle pareille. Ainsi Montserrat

l'existence de conticulture à nulle autre à partir d'un

comment,

genre ancien, la gravure religieuse, Guadalupe

Posada élabore un art popudes muralistes. Dès à l'art du XXe siècle, De leur côté, dans les renanciennes

laire moderne destiné à nourrir celui, monumental, lors, il apparaît qu'enjambant les siècles, du baroque une même esthétique campagnes contrent pourraient détournant indiennes bien nourrit la création artistique. du Guerrero,

Françoise Neff et Aline Hémond des catégories

des communautés perdurer leur sens.

villageoises pour qui les conceptions sous le couvert

occidentales,

Le Mexique aurait-il mesure? La réponse, les signaux

donc besoin d'une théorie de l'image taillée sur on le voit, ne saurait être simple car, pour l'heure, contradictoires. Gardons présent à l'esprit mal posée. L'ersimplement de

demeurent

qu'une question sans réponse est souvent une question reur, en l'occurrence, ne proviendrait-elle pas tout

l'acharnement des chercheurs à vouloir penser, à la suite des idéologues, le Mexique comme un tout? Ici, bon nombre d'auteurs s'engagent donc délibérément sur d'autres voies: délaissant la question de la nature de l'image, une demi-douzaine d'entre eux s'interrogent sur ses usages et ses manipulations. Les étUdes ainsi tant les cas de tout

réunies forment un petit ensemble d'une richesse inattendue, figure recensés surprennent d'abord:

par leur variété. Variété des démarches

du temps le plus long au temps le plus court, Carmen Nava et Isa-

- 10-

- Avant-propos -

bel Fernandez d'un côté, Patrick Lesbre de l'autre examinent le devenir d'un symbole préhispanique devenu le blason national mexicain et la signification d'une gravure acolhua de la fin du XVIe siècle. La première contribution montre tout à la fois la permanence, au long des millénaires, d'un symbole fort de la mythologie américaine mais aussi sa plasticité: maintes et maintes fois retouché, il fit, au fil des temps, l'objet de lectures renouvelées et d'usages sans cesse redéfinis. Avec la contribution de Patrick Lesbre, on devine toute la complexité de la circulation des modèles et découvre l'habileté dont peut témoigner un artiste indigène qui s'efforce de les soumettre aux intérêts de ses commanditaires. Mais au sein de la société coloniale, tous les groupes sont susceptibles de s'approprier le pouvoir évocateur des images et de les adapter à leur propre projet. Parmi ces différenrs acteurs, les institutions religieuses figurent au premier rang, dans la mesure où, plus que d'autres sans doute, elles rassemblent des hommes cultivés et influents. À certains moments, elles se disputent des symboles forts qui s'imposent à elles, à l'instar de la vision de la Jérusalem céleste. Elles entreprennent alors de les reformuler en fonction de leurs propres projers, tout en veillant à ne pas affaiblir leur pouvoir d'évocation universelle (Antonio Rubial). La tâche est délicate. Aussi, plus souvent sans doute, les clercs se contentent-ils d'établir leur contrôle sur tel ou tel simulacre afin de s'approprier son prestige ou alors, faute d'y parvenir, ils s'em-

ploient à promouvoir ceux dont ils disposent. Telle est l'histoire du « Seigneur de la Sacristie» que le chapitre de la cathédrale impose à la population

de Valladoliden lieu et place du Christ « des Religieuses»(Oscar Mazin).
S'il est une constante, c'est bien celle-ci: jusqu'à nos jours l'image demeure un instrument de contrôle social et de manipulation culturelle. Dans une étude fortement nourrie de statistiques éclairantes, Tomas Pérez Vejo démontre comment les élites politiques du XIXe siècle, tout occupées à la construction d'une introuvable Nation, s'adressèrent aux artistes peintres afin qu'ils leur en fournissent une image idéale, largement utilisée dans les expositions d'art officiel. Quant aux groupes indigènes, souvent perçus comme des « corps réfractaires» au projet national, on s'efforça toujours et s'emploie encore à en capter l'image, une image assagie que les

-11-

- L'image u Mexiquea photographes et les cameramen fixent sur la pelIicule. C'est l'histoire de ces regards que saisit Andrés Medina. Nature et usages de l'image: deux invitations au débat. .. Mais alors que les interrogations sur sa nature se multiplient lorsqu'on touche à l'image préhispanique ou aux perceptions indigènes de l'image, l'image coloniale comme ses usages politiques dans le Mexique contemporain inspirent d'autres démarches. Faut-il dès lors opposer deux conceptions de l'image: l'une problématique, ancienne, rurale et indigène; l'autre urbaine, occidentale et contrôlée par les élites? Oui sans doute, dans une certaine mesure. Mais, là encore, gardons-nous d'alIer trop vite en besogne. Pays de tous les possibles, le Mexique est celui de tous les cheminements et l'on n'y trouve guère de cloison étanche. Aujourd'hui comme par le passé, les images y circulent en tout sens et y font l'objet de relectures permanentes, souvent contradictoires: nul ne peut prétendre exercer sur elles un contrôle absolu. Les Huichols du Jalisco et du Nayarit sont là pour nous le rappeler. S'emparant du drapeau de la république mexicaine, l'un de ses symboles les plus forts et les plus longuement mûris, sans hésitation, ils l'intègrent à leur propre rituel religieux, entendant ainsi s'approprier la force du serpent et celIe de l'aigle aztèque dont il est frappé. Curieux destin pour un motif préhispanique qui, de la fondation de Mexico Tenochtitlan aux fêtes contemporaines de la Sierra Huichol, passe par l'emblématique officielle afin de
mieux renouer avec son passe.

.

,1

Aline Hémond

et Pierre Ragon

1- Ces contribUtions reprennent partidlement les travaux présentés lors du colloque La imagen en México, organisé par Pierre Ragon, Béatrice Tatart et Aline Hémond avec la collaboration d'Andrés Medina (IIA-UNAM), sous les auspices du Centre français d'ÉtUdes Mexicaines et Centraméricaines à Mexico et de l' Imtituto de Investigaciones AntropoMgicas de l' Universidad Nacional Autonoma de México en décembre 1998.

- 12-

PREMIÈRE

PARTIE

EXPRESSIONS INDIGÈNES D'HIER ET D'AUJOURD'HUI

Alfredo Lopez Austin
INSTITUTO DE INVESTIGACIONES ANTROPOLÔGICAS, UNAM

QUETZALCOATL DÉDOUBLÉ: RELIGION MÉSOAMÉRICAINE ET CÉRAMIQUE MIXTÈQUE'

Ls RÉFLEXIONS PRÉSENTÉES font partie d'un ensemble de propositions ICI relatives à la confluence de la mythologie et de l'iconographie mésoaméricaines2. Nous ne reviendrons pas sUr les aspects théoriques, méthodologiques et techniques de ce problème, utilisant comme objet d'étUde un beau vase en céramique appartenant audit « style codex ,,3 provenant de la région de la Mixteca Alta et réalisé à l'époque postclassique, le vase de Nochixtlan. Un rappel cependant: antérieurement, nous avons proposé trois recommandations méthodologiques et techniques pour l'étude de la confluence de l'icône et du mythe en utilisant comme axe mythique et iconographique la figure de

-15-

-

Expressiom indigènes

-

l'arbre cosmique. Reprenons maintenant le cas du vase de Nochixtlân afin d'aborder le thème de l'identification des personnages qui apparaissent dessinés sur sa partie globulaire.
LE VASE DE NOCHIXTLAN Cette pièce est exposée dans la salle « Oaxaca » du Musée National d'Anthropologie et d'Histoire de Mexico. Il s'agit d'un beau vase rripode de 17,20 cm de haut, acquis par le Musée en 1907, lors de l'achat d'un lot de 2234 pièces au docteur Fernando Sologuren'. Sa forme permet de le définir comme l'un des vases utilisés durant les rites mixtèques de cour - dont les mariages - à l'époque postclassique. Les figures de la partie globulaire du vase sont divisées en deux zones assorties, chacune représentant un acte d'oblation. Chaque partie est composée de deux éléments: un offrant assis avec son offrande et un être vénéré dans un cadre mythique. L'offrant de l'une des parties arbore un masque en forme de bec d'oiseau et d'autres ornements caractéristiques du dieu Serpent à Plumes5. Son offrande est constitUée d'une tête anthropomorphe couronnée par une fleur et ilIa dédie à un être en forme de serpent qui se trouve sur un temple couvert de deux toits de paille. Ce lieu mythique peut être provisoirement identifié

comme le « Lieu de la Montagne du Serpent ,,6. Sur l'autre partie du vase, le
second personnage offrant porte sur le dos un récipient de tabac. Il offre une
substance

-

montagne

du tabac probablement à l'arbre cosmique sitUé sur une où apparaît une grotte. Comme nous l'avons explicité durant la
«

-

première étape de cette recherche, la montagne représente le

Lieu des

Ancêtres" ou « Lieu du Crochet )/, lieu mythique d'origine conçu comme le site de la grande opposition binaire et situé sur la grotte sacrée qui renferme les eaux souterraines d'où surgissent les richesses du monde: le « Lieu du Ravin des Poissons ,,8.
L':£TAT DE LA QUESTION

La scène générale du vase a été étudiée par plusieurs auteurs. Les essais d'interprétation de Caso, de Seier et l'opinion de l'auteur anonyme de la fiche du Musée National d'Anthropologie méritent d'être cités. Au cours d'une brève étude - 4 pages- Caso9identifie lesdeux offrants à deux divinités anciennes: Quetza\coatl et Tezcatlipoca «< La Fumée du - 16-

-

Quetzalcoat/dédoublé-

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FIGURE 1 : Usage cérémoniel de vases globulaires tripodes : A, Mariage de cr" 13 Chien «Aigle de Vénus» er <;14 Lapin "Plumes de sable", Codex Zouche-Nuttal planche 28; B, funérailles de cr" 12 Mouvemem «jaguar ensanglanté», Codex Zouche-Nunall, planche 82. FIGURE 2 : Déroulé de la peimure de la face globulaire du vase de Nochixrlin momram : A, un offranr avec masque en forme de bec d'oiseau; B un être serpemiforme sur un temple couven par deux raits de palmes; c, un offrant ponant sur le dos un récipiem de tabac; D, arbre cosmique sur la colline des ancêtres. FIGURE 3 : Personnages à heaume de jaguar, inrerprérés par Seier comme éranr le Seigneur de Notre Subsisrance : A, Codex Borgia, pl. 60; B, Codex Vaticanus B, pl. 37; c, Codex Vaticanus B, pl. 39 ; D, Codex Laud, pl. 36. Les deux derniers personnages om l'un des côtés du corps recouven par une peau de jaguar.

-17-

Miroir »)10. Lidentification

Expressions indigènes

-

de ce dernier est basée sur ce qui semble être un miroir fumant posé sur sa tempe droite. Seler offre une analyse plus détailléell. Bien que son étude ne soit pas très étendue, il signale des éléments de grand intérêt comme les différences entre les taches des peaux sur les heaumes des deux personnages. En effet, les deux dieux portent des heaumes en forme de tête de jaguar et les taches sont différentes. La spécificité des taches devait très probablement avoir une valeur symbolique. Selon Seler, les barbes des deux personnages les caractérisent comme des dieux du temps de l'obscurité, comme des êtres antérieurs à la naissance du Soleil. Il relie également les heaumes de jaguar à l'obscurité primordiale. Seler coïncide avec Caso quant à l'identité du premier personnage - Serpent à Plumes -, ce qui est évident. En revanche, il considère second personnage est le Seigneur de Notre Subsistancelz, ce qu'il principalement de ses traits d'ancien: longue barbe et dent latérale rentel3. Il précise cependant que le yetecomatlrécipient de tabac que le déduit appaque le

dieu porte sur le dos - est caractéristique d'une divinité qu'il identifie comme l'ancien dieu du cieJ14, Blanc Serpent de Nuagel5. Il ajoute que cr" 2 Chien, un mystérieux personnage qui apparaît dans les codex historiques mixtèques, porte également cet objet rituel. Lun des grands mérites de l'interprétation de Seler réside en ce qu'il constate la corrélation d'oppositions entre les deux moitiés de la scène. Selon ce principe, il attribue à la moitié de Serpent à Plumes la direction orientale et à la moitié du Seigneur de Notre Subsistance la direction occidentale. Enfin, il convient de mentionner ce qui apparaît sur la fiche du catalogue du Musée National d'Anthropologie. En décrivant succinctement la pièce, l'auteur anonyme note qu'il s'agit de deux représentations différentes d'un même dieu, Serpent à Plumes. Malgré sa brièveté, l'énoncé est très suggestif.

A partir

des interprétations

antérieures,

il convient

de retenir

les propositions

suivantes: les deux dieux sont âgés, antérieurs à la naissance du Soleil; le second personnage a été interprété comme La Fumée du Miroir, comme le Seigneur de Notre Subsistance ou comme une autre image de Serpent à

Plumes; le même objet rituelle rapproche du personnage cr" 2 Chien; une
opposition complémentaire se manifeste entre les deux moitiés. étape dans l'interprétation, des trois auteurs il est nécescités avec les premiers Afin de proposer saire de confronter une nouvelle les opinions

- 18-

-

Quetza/coatl dédoublé

-

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FIGURE 4 ; Le vieux dieu du ciel, Serpent Blanc de Nuage: A, Codex Borgia, pl. 60 ; B, Codex Borgia, pl. 24. FIGURE 5 : el' 2 Chien .Vieux avec yetecomatl de jade» : A, dans une cérémonie du Feu Nouveau face aux montagnes des Marches des sept Grottes, Codex Vindobonemis Mexicanus l, pl. 21; B, recevant des offrandes, Codex Vindobonensis Mexicanus !, pl. 22 ; C, assis, Codex Zouche-Nutta/~ de dynastie, Codex Vindobonemis Mexicanus 1, pl. 4 ; D, dans une cérémonie de commencement pl. 22 ; E, assis, Codex Vindobonensis Mexicanus J, pl. 35.

-

19-

-

Expressions indigènes

-

résultats de nos recherches antérieures. Nous rassemblons ainsi ces résultats préliminaires: al Les offrants sont des personnages divins; les cadres représentent des lieux mythiques. bl Il existe des éléments qui permettent d'envisager une identification de chacun des offrants avec l'être qu'ils vénèrent, comme s'il s'agissait d'un dédoublement qui permettrait de confronter sa double nature de donneur I récepteur au cours d'un processus spéculaire, réfléchissant. e! Le thème de la partie globulaire du vase représente sans doute une double action: deux oblations de deux divinités en deux lieux mythiques. dl Les paires sont opposées et complémentaires. Les deux moitiés présentent des éléments symboliques contraires illustrés par les deux offrants, les deux êtres vénérés et les deux lieux mythiques. el Les cadres et les personnages sont si importants qu'il est possible que la scène en sa totalité représente un grand acte de création. En outre, nous proposons comme hypothèse que l'opposition globale de la scène mythique représente la décomposition créatrice d'une unité primordiale. DEUX PERSONNAGESDES CODEX HISTORIQUES MIXT~QUES Incontestablement, pour identifier les personnages du vase, la proximité du message des codex pictographiques, aussi bien les codex religieux et divinatoires du groupe Borgia que les codex historiques de la Mixtèque, représente un atout. En se basant sur les codex divinatoires, Seler a identifié le second personnage du vase comme le Seigneur de Notre Subsistance. Son opinion est de grande valeur mais les caractéristiques du dieu n'ont pas pu être fixées de façon certaine. Cela se retrouve avec certains des dieux créateurs dont les attributs divins et les caractéristiques iconographiques ne sont pas suffisamment précisésl6. Une autre interprétation de Seler - la proximité entre le second offrant du vase de Nochixthin et le personnage cf" 2 Chien des codex historiques
mixtèques

-

semble

beaucoup

plus

importante.

Au sujet

de cette

obser-

vation de Seler, il convient de préciser qu'à l'image de nombreux personnages des codex historiques, cf"2 Chien peut être un dieu, un homme ou un homme-dieu, c'est-à-dire un homme possédé par une divinité afin d'agir à sa place sur la terre. Quant à la proximité établie par le savant allemand entre le second offrant

- 20-

-

Quetza/coatl dédoubll-

- A-

- B-

- C-

FIGURE : Les deux personnages, el' Chien « Vieux avec yetecomate de jade « et el' 9 Vent « Quet6 zalcoad . : A, dans une cérémonie du feu nouveau, Codex Vindobonensis Mexicanus J, pl. 10 ; B, dans des rites réciproques de perforation des oreilles, Codex Vindobonensis Mexicanus J, pl. 30 ; c, dans une cérémonie d'intronisation des rois, Codex Zouche-Nutta£ pl. 18, et D, comme officiants dans la cérémonie de libation du vin d'agave, Codex Vindobonensis Mexicanus r. pl. 25.
21-

-

Expressiom indigrnes

-

du vase de Nochixtlan et cr" 2 Chien, un point important doit être précisé: tout indique une réelle identification, il s'agit bien d'un même personnage. En témoignent ses traits faciaux, ses ornements et surtout le fait que cr" 2 Chien apparaît dans les codex comme le compagnon d'un personnage célèbre qui n'est autre que 9 Vent. Quant à ce dernier, il peut être aisément identifié au Serpent à Plumes du vase de Nochixtlan. De fait, le nom de calendrier 9 Vent correspond précisément au dieu Serpent à Plumesl? Dans d'autres travaux, Caso évoque également cr" 2 Chien et lui attribue le nom complet de cr" 2 Chien « Vieux avec un yetecomatl de jade ». De plus, après avoir signalé qu'il est le compagnon de 9 Vent «Quetzalcoatl », Caso
considère cr" 2 Chien comme un être important de caractère divin

-

régent

d'un groupe de cinq jours du calendrier: - qui apparaît dans les codex Porfirio Zouche-Nuttall et A. de Leônl8. Il y aurait beaucoup d'éléments à ajouter caractère divin de ces deux personnages. les domaines de cr" 2 Chien apparaît-elle Grottes »19; dans le Codex Vindobonensis,

chien, singe, herbe, roseau et jaguar Diaz, Rollo Selden, Vindobonensis, à ce qui précède, surtout quant au Ainsi, la montagne où se trouvent avec les marques du « Lieu des 7 les deux dieux compagnons s'assis-

tent mutuellement au cours d'un rite politico-religieux fondamental qui consiste à perforer les lobes des oreilles20 ; tous deux sont les premiers officiants de la cérémonie de libation du vin d'agave21 ; cr" 2 Chien reçoit des offrandes; il fait partie d'un groupe de dieux ou de prêtres vêtus comme des dieux durant l'intronisation de rois22 ; il préside à la cérémonie du Feu Nouveau23; enfin, il apparaît au cours de la fondation de dynasties24. En résumé, les deux offrants du vase de Nochixtlan se présentent dans les codex historiques comme deux personnages, compagnons divins ou semi-divins appelés cr" 9 Vent et cr" 2 Chien. De ce fait, ils doivent être étudiés comme l'une des nombreuses dualités divines qui apparaissent comme jumelles - ou pour le moins fraternelles - dans la mythologie mésoaméricaine.
FUSIONS, FISSIONS ET PROJECTIONS RELIGIEUSE M~SOAM~RICAINE DANS LA TRADITION

Pour appréhender les deux offrants du vase en tant que paire divine, il convient de prendre en compte les points suivants: al L'une des particularités les plus significatives de la tradition religieuse

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FIGURE 7 ; Les dieux céleste et terresrre er leur dédoublement: A, 0" Terre er 9 Ciel donnenr les arrributs et les devises de Serpent à Plumes au Seigneur 0"9 Vent, Codex Vindobonensis Mexicanus I, pl. 48 ; B, les dieux 0" Ciel et 9 Ciel et 0" Terre et 9 Terre durant la Création, Codex Vlndobonensis Mexicanus I, pl. 52. FIGURE 8 ; Couples divins: A, les dieux 0" 1 Mouvement et 0" 1 Mort, identifiés respectivement en tanr que Vénus et Soleil, Codex Selden 3135 (A.2), pl. 1 ; Bet C, les dirigeants cholultèques Quetzaltehueyac et Icxicoarl, Historia tolteca-chichimeca, 23pl. 1-2 et fol. 5r.

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Expressiom indigènes

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mésoaméricaine réside dans la capacité des dieux à fusionner entre eux ou à se diviser avec pour résultat l'apparition de nouvelles personnes divines. Par exemple, le Dieu de la Pluie peut se diviser en 4 personnages distincts, chacun caractérisé par une couleur spécifique qui l'identifie avec la direction de l'espace horizontal auquel il appartient. On pouvait rendre un culte aux dieux des 9 niveaux du monde inférieur sous l'aspect unitaire du Dieu 9. La fusion pouvait atteindre l'unité totale, comme Dieu Unique, tandis que la fission entraînait la multiplication des divinités de telle façon que toutes les créatures du monde, y compris les plus insignifiantes en apparence, comprenaient en elles quelque chose de divin: hommes, astres, éléments naturels, animaux, végétaux, minéraux et même les objets fabriqués. bl D'autre part, un dieu pouvait être conçu comme un couple, comme deux personnages d'âges contrastés, comme deux frères ou alors comme frère et sœur, etc. Ces projections sont particulièrement importantes pour l'étude des mythes étant donné qu'elles donnent les clefs permettant de découvrir les fonctions spécifiques des personnages dans les récits. (1) Comme dualités. Celles-ci peuvent prendre la forme de conjoints comme Ometecuhtli ! Omecihuatl chez les Nahuas ou Ixpiyacoc ! Ixmucané chez les Quichés; oU bien, sans distinction sexuelle, comme deux aspects du cosmos, par exemple, 0" Ciel I 0" Terré5 ; ou comme double projection duelle, 0" Ciel! 9 Ciel et 0" Terre! 9 Terre26. Avec la germination duelle, la fonction spécifique des dieux sur les secteurs opposés du cosmos est soulignée. (2) Comme filiations. Cela se produit afin que les fils poursuivent les œuvres des parents au cours d'une étape subséquente ou en accomplissant une fonction spécifique lors du processus ou avec une action réflexive durant laquelle l'être initial acquiert une double personnalité Père! Fils afin d'agir sur luimême. Comme exemple actuel, nous pouvons citer le Dieu du maïs et son fils Homshuk27 et, pour les époques anciennes, les premiers jumeaux quichés du Popol Vuh qui sont à l'origine des seconds jumeaux. Cela s'exprime généralement dans les mythes à travers les épisodes durant lesquels les parents lèguent à leurs enfants certains de leurs instruments comme une guitare, les accessoires du jeu de balle, etc. (3) Comme paires de jumeaux ou au moins de frères. Cela a lieu quand il est nécessaire d'accentuer à la fois dans le mythe l'unité de l'origine de deux personnages et le classement par leurs actions comme opposées et complémentaires; parfois, il s'agit de souligner l'enchaînement logique de la succession

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QJHtzalcoatl dédoubll

I Yoo28

de leurs actions. Les couples Frère Aîné I Frère Cadet, Nchikanchii

et Kauymali I Kieli Tewiali dans les mythes actuels ainsi que les couples Hunahpu I Ixbalanque et 1 Mouvement I 1 Mort29 dans l'antiquité en constituent les principaux exemples. Au sein de cette division, il est fréquent que l'un des frères représente lui~même le couple ou bien manifeste clairement sa supériorité par rapport à l'autre, par exemple dans le cas de Hun Hunahpu, le jumeau qui apparaît dans le Popol Vuh comme le père des

seconds jumeaux.

.

ci La séparation des oppositions complémentaires constitue l'un des aspects fondamentaux de la création. Citons par exemple l'acte primordial de la planche 52 du Codex Vindobonensis où un personnage prie et offre du tabac ou du copal pour produire des paires: jours et nuits, eaux et montagnes, etc. dl La germination des dieux est projetée jusqu'aux limites imprécises entre le cadre divin et le monde, caractérisant ainsi des êtres intermédiaires tels que les dieux patrons, « semences humaines» (personnages générateurs de groupes humains)3°, hommes-dieux ou gouvernants déifiés. Ainsi, le couple Quetzaltehueyac / Icxicoatl, gouvernants de Cholula qui apparaissent représentés dans les pictographies
UN MYTHE MIXTÈQUE

comme des jumeaux.

DE CR~ATION

Limportance de Nochixtlan

que semble revêtir le couple des personnages

offrants du vase

nous oblige à chercher un mythe mixtèque de création dans

lequel deux frères sont chargés de la « mise en marche» du monde. La scène
du vase pourrait évoquer un épisode du mythe de création enregistré au début du XVIIe siècle par le dominicain Gregorio Garda: « Lannée et le jour de l'obscurité et des ténèbres, avant qu'il n'existât des jours et des années, le monde étant dans la plus grande obscurité, tout étant un chaos et une confusion, la terre était couverte par les eaux: il y avait seulement du limon et de la vase sur la face de la terre. En ce temps-là, les Indiens prétendent qu'apparurent visiblement un dieu qui avait pour nom Un Cerf et pour surnom Serpent de Lion31, et une déesse très jolie et très belle dont le nom était Un Cerf et le surnom Serpent de Tigre32. Ils disent de ces deux dieux qu'ils furent à l'origine des autres dieux qu'eurent les Indiens.

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Expressions indigènes

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Une fois que ces deux dieux visibles furem apparus dans le monde, sous forme humaine, selon les histoires de ces gens, avec leur omnipotence et leur sagesse, ils firent et fondèrent une grande roche sur laquelle ils édifièrent de somptueux palais, réalisés avec grand artifice, où ils établirent leur site et leur demeure sur la terre. Et au-dessus du plus haut de la maison et de l'habitation de ces dieux, il y avait une hache de cuivre, le tranchant vers le haut, sur laquelle reposait le ciel. Cette roche et ces palais se trouvaient sur une montagne très haute, près du village d'Apoala, dans la province appelée Mixteca Aha. Cette roche, dans la

langue de ces gens, avait pour nom

«

Lieu où était le Cid ». Ils voulurent

signifier par là que c'était un lieu de paradis et de gloire où il y avait abondance de félicité et de biens, sans qu'il manquât quoi que ce fût. Ce fut le premier lieu qu'eurent les dieux comme demeure sur la terre; ils y demeurèrent plusieurs siècles, paisibles et contents, comme en un lieu amène et délectable, le monde étant alors dans l'obscurité et les ténèbres. Les Indiens considèrent cela comme quelque chose de vrai et de certain et leurs ancêtres moururent dans cette foi et croyance. Père et mère de tous les dieux, ces dieux étant dans leurs palais et leurs cours, eurent deux fils très beaux, discrets et sages dans tous les arts. Le premier s'appelait Vent de 9 Serpent33, qui était le nom du jour où il naquit. Le second s'appelait Vent de 9 Caverne34, qui était également le nom du jour de sa naissance. Ces deux enfants furent élevés dans l'aisance. Quand il souhaitait se divertir, l'aîné se transformait en aigle qui allait volant par les hauteurs. Le second se transformait également en petit animal, sous l'aspect d'un serpent qui avait des ailes, avec lesquelles il volait dans les airs avec tant d'agilité et de légèreté qu'il pénétrait dans les roches et les murs et devenait invisible, de telle façon que ceux qui étaient en bas percevaient le bruit et le fracas que tous deux faisaient. Ils prenaient ces formes pour signifier le pouvoir qu'ils possédaient de se transformer et de reprendre la forme qu'ils avaient auparavant. Étant donc dans la maison de leurs parents, jouissant de beaucoup de tranquillité, ces frères décidèrent de faire une offrande et un sacrifice aux dieux, leurs parents; pour cela, ils prirent une sorte d'encensoir de terre cuite avec des braises sur lesquelles ils jetèrent une certaine quantité de jusquiame moulue35 au lieu d'encens. Et ceci, disent les Indiens, fut la première offrande réalisée dans le monde.

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Quetzalcoat l dédoubli

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FIGURE

9

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. . I FIGURE . La création. CodexVindobonmmMexicanus. PI. 52. 9.

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Expressions indigènes

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Une fois ce sacrifice offert, ces deux frères firent un jardin pour leur récréation où ils disposèrent plusieurs sortes d'arbres qui portaient des fleurs et des roses et d'autres qui portaient des fruits, de nombreuses plantes odorantes et d'autres espèces de plantes. Ils demeuraient ordinairement dans ce jardin et ce verger, se délectant et se divertissant; près de là, ils firent un autre pré très beau où il y avait toutes les choses nécessaires pour les offrandes et sacrifices qu'ils devaient faire et offrir aux dieux, leurs parents. De sorte qu'après être sortis de la maison de leurs parents, ces deux frères demeurèrent dans ce jardin, prenant soin d'arroser les arbres et les plantes, pourvoyant à leur croissance et réalisant (comme je l'ai dit plus haut) des offrandes de jusquiame en poudre dans des encensoirs de terre cuite. Ils faisaient en même temps des oraisons, des vœux et des promesses à leurs parents et leur demandaient, par la vertu de cette jusquiame qu'ils leur offraient et des autres sacrifices qu'ils leur faisaient, qu'ils eussent à bien de faire le ciel et qu'il y eût de la clarté dans le monde: que la terre fût fondée ou, pour mieux dire, qu'eUe apparût et que les eaux se réunissent car il n'y avait pas autre chose pour leur repos que ce petit verger. Et afin de les obliger davantage à ce qu'ils réalisassent ce qu'ils demandaient, ils se piquaient les oreilles au moyen de lancettes de silex pour s'extraire des gouttes de sang. Ils faisaient de même avec leurs langues et ils répandaient et jetaient ce sang sur les rameaux des arbres et des plantes avec un aspersoir fait d'une branche de saule, comme une chose sainte et bénite. Ils s'employaient à cela, attendant le temps qu'ils désiraient, pour leur grand contentement, démontrant toujours leur sujétion aux dieux leurs parents et leur attribuant plus de pouvoir et de divinité qu'ils n'en avaient reçu en partage. Pour ne pas importuner le lecteur avec tant de fables et de sottises telles que les racontent les Indiens, je laisse et omets de nombreuses choses. Concluant qu'après avoir raconté les fils et les filles qu'eurent ces dieux mari et femme et les choses qu'ils firent, où ils eurent leurs établissements et demeures, les œuvres et effets qu'ils leur attribuent, les Indiens disent qu'il y eut un déluge général durant lequel de nombreux dieux se noyèrent. Une fois le déluge terminé, commença la création du ciel et de la terre par le dieu qu'ils appellent en leur langue Créateur de Toutes Choses. Le genre humain de cette manière ce royaume mixtèque se peupla36.» fut restauré et

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