LA MÉTALLURGIE TRADITIONNELLE DU FER EN AFRIQUE CENTRALE (Société, économie et culture)

LA MÉTALLURGIE TRADITIONNELLE DU FER EN AFRIQUE CENTRALE (Société, économie et culture)

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La production et le travail du fer ont longtemps été au centre des préoccupations économiques et sociales des communautés d'Afrique centrale. Cet ouvrage se situe à la croisée des chemins entre archéologie, ethnologie, histoire et archéométrie. Il propose un éclairage aussi complet que novateur sur la place de la métallurgie du fer dans l'univers technique, économique et culturel des sociétés du passé.

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Ajouté le 01 janvier 2001
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EAN13 9782296154636
Langue Français
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La métallurgie traditionnelle du fer
en Afrique centrale
(Société, économie et culture)~ L'Harmattan, 2001
ISBN: 2-7475-0126-4Félix YANDIA
La métallurgie traditionnelle du fer
en Afrique centrale
(Société, économie et culture)
L'Harmattan L'Harmattan Inc. L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
5-7, rue de l'École-Polytechnique 55, rue Saint-Jacques Hargita u. 3 Via Bava, 37
75005 Paris Montréal (Qc) CANADA 1026 Budapest 10214 Torino
France H2Y IK9 HONGRIE ITALIECollection Études Africaines
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Cheikh Yérim SECK, Afrique: le spectre de l'échec, 2000.A ma bien-aiméeREMERCIEMENTS
Ce travail n'aurait pas vu le jour sans J'appui financier du
Ministère Français des Affaires Etrangères qui, de 1986 à 1993, a
supporté les frais de nos études et de nos recherches. Il nous aurait
par ailleurs été impossible de bénéficier de cette formation sans le
consentement du Ministère Centrafricain de l'Education Nationale,
qui a bien voulu nous libérer de nos obligations professionnelles
pendant toute cette période.
Nous tenons à remercier Monsieur Jean Polet, Professeur
d'archéologie africaine, qui a accepté de diriger ce travail et dont
les conseils, les suggestions et les encouragements nous ont été
des plus précieux tout au long de ces quatre années.
Nous remercions tout particulièrement Monsieur Paul Benoit,
Maître de Conférence d'Histoire des Sciences et des Techniques à
l'Université de Paris J, codirecteur de cette thèse, qui, en dépit de
ses nombreuses activités tant dans la recherche que dans
l'enseignement, nous a témoigné une réelle confiance et nous a
encouragé dans la voie des recherches paléométallurgiques
africaines. Il nous a accueilli dans l'équipe de l'Histoire des Mines,
Carrières et Métallurgie qu'il dirige et a mis à notre disposition le
fond très fourni de la documentation sur la paléométallurgie, sans
lequel beaucoup de points traités ici n'auraient pu l'être.
Patiemment, il nous a guidé et dirigé dans l'élaboration de cette
thèse.
Notre gratitude s'adresse également à Monsieur Philippe
Fluzin, Directeur de recherche au CNRS et à son équipe de l'Unité
Propre de Recherches Paléométallurgie et Culture de l'Institut
Polytechnique de Sévenans, qui 110US ont initié aux méthodes de la
métallographie.
Aussi, 110US ne pouvons oublier Pierre Vidal, qui a ouvert le
chemin de la recherche. archéologique en République
Centrafricaine et s'est dépensé sans compter, tant à l'université de
Bangui, où il a accepté de guider nos premiers pas dans la voie dela recherche, que sur l'immense terrain archéologique
centrafricain.
Nous ne saurions oublier tous les forgerons et paysans,
gardiens de cette tradition technologique. Ils nous ont ouvert leur
porte et leur mémoire, ce qui nous a permis de mieux cerner la
place et l'importance de la métallurgie du fer dans les
communautés sub-actuelles et actuelles. Que tous ceux qui, de
près ou de loin, nous ont apporté leur aide au cours des
prospections et des fouilles, trouvent ici la marque de notre
reconnaIssance.
Enfin, un dernier et grand merci à mon ami François
Pommier, dont le savoir-faire technique et l'infinie patience ont
rendu possible la présente édition de cet ouvrage.
10AVANT-PROPOS
Cette étude de la métallurgie ancienne du fer, encore appelée
sidérurgie, concerne l'ensemble des procédés d'extraction, de
production et de travail du fer. Elle porte sur le Nord-Est et le
Nord-Ouest de la République Centrafricaine, deux régions
diamétralement opposées. Ceci n'est pas un choix. Il résulte de
plusieurs concours de circonstances.
Nous avions, depuis 1984, multiplié enquêtes orales et
prospections archéologiques dans différents secteurs de la
souspréfecture de Bocaranga, au nord-ouest de la République
Centrafricaine. Cette longue expérience de terrain, conjuguée aux
données ainsi recueillies et aux relations déjà établies avec la
population locale, faisait de cette région un site privilégié pour la
poursuite de nos recherches. Mais il fallut compter avec les
difficultés de terrain, marquées par la présence de "coupeurs de
route" qui sévissaient dans cette partie du pays. C'est donc guidé
par les circonstances et les opportunités du moment que nous
avons décidé d'ouvrir une nouvelle zone de prospections et de
recherches dans le Nord-Est, et de poursuivre celles préalablement
engagées dans le Nord-Ouest.
Le mérite des premières recherches entreprises dans cette
seconde région revient toutefois à Pierre Vidal, qui nous a permis
de recevoir l'aide matérielle du P.D.R.N'. Grâce à cette aide, nous
avons pu mener deux campagnes, l'une en 1990, dans la zone
d'Orotoulou, et l'autre en 1991, dans les environs du Pont de la
Gounda, de Ouanda-DjalIé et de Ndélé. Cette région du Nord-Est
fait encore figure de parent pauvre dans le domaine des recherches
archéologiques, en dépit de son importance pour la connaissance
du passé du pays centrafricain. Elle est située à la frontière des
grands états nilotiques et des royaumes sahéliens. Cet état de fait
,
Programme pour le Développement de la Région Nord. Projet financé par la
C.E.E et le F.E.D.
11s'explique par les difficultés d'accès liées au dépeuplement de la
région et donc à son isolement.
Dans le Nord-Ouest, relativement connu, toujours grâce aux
travaux de Pierre Vidal, nous avions mené des prospections en
mars 1990 et en avril 1991, suivies d'une première campagne de
fouilles en 1992.
12INTRODUCTION
La métallurgie du fer occupait, il y a encore une cinquantaine
d'années, une place importante dans la vie économique et sociale
des communautés centrafricaines. En raison des difficultés de sa
production, le fer était considéré comme un métal précieux. Il était
investi dans des objets de luxe, de parade, des bijoux ou tout autre
objet symbole de pouvoir. Parallèlement à cet usage, ce métal était
produit pour fabriquer des objets utilitaires comme les outils
domestiques et agricoles, ou les armes pour la chasse et la guerre.
Dans ce travail, nous chercherons à comprendre les techniques et
l'organisation sociale de cette production. Mais peut-on aborder la
question de la métallurgie ancienne en République Centrafricaine
en distinguant, d'un côté les conceptions symboliques qui sont le
fondement même de cette culture, et de l'autre les pratiques
techniques? Pourquoi la tradition ne semble-t-elle surtout retenir
que les aspects rituels de cette industrie? Ces questions nous
conduisent à considérer la pratique sidérurgique dans son contexte
historique.
En République Centrafricaine, on trouve encore plusieurs
centaines de fours de réduction2 à l'état de vestiges, ou même
encore en bon état de conservation, à proximité des villages
actuels ou en pleine brousse. Ces fours datent parfois de plusieurs
siècles. Devant un tel potentiel archéologique, qui disparaît
d'ailleurs peu à peu, limiter les champs de recherches aux seuls
documents écrits, ou encore à la seule tradition orale, équivaut à
ne considérer qu'un des aspects de cette industrie ancienne,
d'ailleurs transmise par l'apprentissage et par l'imitation directe
des gestes des aînés et dont l'acquisition des secrets de production
2 Dans ces fours, le fer est produit suivant la méthode connue sous le nom de
méthode directe de réduction du minerai de fer. Le minerai, généralement sous
forme d'oxydes de fer, est réduit à J'aide de charbon et transformé partiellement en
fer métallique. Cette opération produit une éponge, mélange de métal et de
déchets, qui doit être purifiée par chauffage et martelage.et la mise en pratique des connaissances ainsi acqUIses passent
toujours par de véritables rites de métiers.
Une approche globale, qui combine données archéologiques,
tradition orale3 et sources écrites, permet de mieux saisir cette
industrie dans son contexte à la fois technique et socioculturel. Or
les différentes études qui ont été jusque là effectuées sur
l'industrie métallurgique africaine d'une manière générale et
centrafricaine en particulier, ont souvent été menées dans deux
optiques parallèles. La première, celle des ethnologues, est axée
sur la collecte des témoignages oraux et l'analyse de l'organisation
sociale des producteurs pour les situer dans la société globale. La
seconde, celle des archéologues, est surtout dominée par des
préoccupations d'ordre chronologique. Pour ces derniers, il faut
situer, par le biais des datations, les débuts de cette industrie dans
l'espace et le temps. A partir des foyers originels ainsi repérés, on
s'attache ensuite à déterminer d'hypothétiques voies de diffusion
et axes d'expansion. Ces orientations sont faites au détriment des
aspects techniques et historiques qui constituent les fondements de
ces préoccupations, pourtant légitimes.
La maîtrise, par une société, d'un ensemble de techniques est
la condition sine qua non de son existence. Elle lui permet
d'utiliser et de transformer les ressources de son milieu naturel. La
nécessité de collecter les témoignages oraux sur les pratiques
sidérurgiques s'explique par l'urgence qu'il y a de sauvegarder les
pratiques techniques et les comportements sociologiques qui ont
accompagné les productions industrielles dans les sociétés du
passé.
Dans le cas précis de la République Centrafricaine, où les
documents écrits font défaut au-delà d'un siècle, il devient
nécessaire de partir du connu, des sociétés sub-actuelles et
3 Nous nous limiterons aux données de la tradition orale et aux écrits des premiers
Européens ayant visité cette partie de "Afrique centrale. Toutefois, nous pouvons,
à juste titre, considérer que ces préoccupations sont plus anciennes. Ainsi nous
considérons comme sub-actuelle, la période qui s'étend de 1870, début des
premiers écrits sur les populations qui occupaient ces régions du centre de
l'Afrique, à 1960, date de l'indépendance de la République Centrafricaine.
14actuelles vers le moins connu, sinon vers l'inconnu. Une telle
démarche présente l'avantage de pouvoir confronter les données
de la culture matérielle à celles de la tradition orale. Il est donc
urgent de procéder à la collecte des informations relatives à cette
métallurgie avant la disparition, tout autant progressive que
rapide, des derniers acteurs et des autres détenteurs4 de ces
connaIssances.
Les vestiges archéologiques et les souvenirs des derniers
témoins de cette industrie ancestrale peuvent donner un aperçu
cohérent de la pratique sidérurgique ancienne en République
Centrafricaine. Les observations consignées par les premiers
Européens à avoir visité les régions centrafricaines sont autant de
sources de connaissance qui contribuent à rendre complète l'étude
de la métallurgie dans cette partie du continent africain.
Mais le degré de complexité technique de cette industrie
invite, une fois encore, à faire appel aux méthodes scientifiques de
laboratoire afin de mieux comprendre la nature de la production.
Les techniques d'élaboration des objets en fer, issues de
l'empirisme, peuvent en effet être comprises par un raisonnement
fondé sur la thermodynamiques. La structure intrinsèque de ces
produits sidérurgiques est complexe. Cette complexité provient
des multiples et successifs mécanismes d'épuration et de forgeage,
voire de reformage des objets usagés, selon la fonction de l'objet
produit et selon la compétence de chaque artisan. Une simple
description des seules caractéristiques extrinsèques des objets
métalliques ne saurait donc restituer la chaîne opératoire ni mettre
en évidence les différents problèmes mécaniques résolus par
l'artisan au moment de la mise en forme de l'objet.
Nous étudierons les différents aspects techniques et
sociologiques de cette industrie en relation avec les événements
4 THILMANS (G.), "Le site métallurgique de Diamoungucl et les problèmes de la
destruction des sites protohistoriques au Sénégal", Notes Africaines n° 163, 1979,
pp.57-60.
S FLUZIN (Ph.), "Notions élémentaires de sidérurgie", dans Métallurgies
Africaines, textes réunis par N.EcHARD,Mémoire de la Société des Africanistes
(n°9), 1983, pp.13-62.
15historiques. Durant les trois derniers siècles et sans doute bien
avant, les sociétés villageoises de la partie Nord de la République
Centrafricaine durent s'adapter à l'essor de la traite
transsaharienne. On peut se poser la question de savoir si - et comment
- à cette période, elles organisaient cette industrie métallurgique,
de manière à fournir les armes nécessaires à leur résistance.
De plus, si la conquête française à la fin du XIXème siècle et
au début du xxème siècle a mis un terme aux processus
endogènes de pratiques métallurgiques, elle en a déclenché
d'autres, tout aussi importants, qui bouleversèrent les civilisations
anciennes. Comment la société a-t-elle été amenée à abandonner
la production locale de fer au profit de l'utilisation de la ferraille
de récupération? En effet, les forgerons actuels travaillent de la
ferraille de récupération, des aciers d'origine européenne et de
plus en plus japonaise: cercle de "touque"6, vieux ressorts
d'automobiles, morceaux de fer à béton. Or ce métal est souvent
du fer aciéré. Il contient déjà entre 0,6 à 1,5% de carbone. Ce
passage, du métal local contenant normalement une très faible
teneur en carbone, au fer de rebut n'est pas suivi par une
transformation quelconque des techniques et des outils locaux de
forge. Le forgeron travaille encore, même de nos jours, avec de
l'outillage ancien pour produire des objets de forme quasi
identique à ceux utilisés par les anciens comme le témoignent les
découvertes archéologiques.
Il convient donc d'adopter une stratégie de recherche
permettant de répondre aux multiples questions, tant techniques
que sociologiques, que posent la pratique et la conduite de cette
industrie. Pour mener à bien une telle étude, les vestiges
archéologiques constitueront pour nous le support nécessaire à la
connaissance des aspects techniques. Les documents écrits,
quoique peu nombreux et dispersés, représentent également une
part importante des sources de connaissance, car ils fournissent
des renseignements ponctuels dans le temps et dans l'espace. Ils
décrivent souvent les structures techniques au sein de quelques
6 On nomme ainsi les fûts métalliques de 200 litres, servant au transport maritime
ou routier de l'essence ou d'huile.
16communautés au moment où celles-ci produisaient et travaillaient
elles-mêmes leur propre fer. Dans cette perspective d'ensemble,
où la métallurgie de fer se trouvait intégrée dans une dynamique
sociale interne, les vestiges métallurgiques se présentent donc
tantôt comme le produit d'actes individuels (cas des objets forgés),
tantôt une production collective7, de surcroît fortement
ritualisée (cas des dispositifs techniques de réduction du minerai
de fer8).
Dans la première partie de ce travail, nous exposerons la
méthodologie adoptée, nous détaillerons nos différentes sources
ainsi que leurs limites, puis nous traiterons les contextes
environnementaux et humains de la pratique de cette industrie
sidérurgique.
La seconde partie sera consacrée à l'étude des différents
vestiges archéologiques relatifs à la production du fer et à la
technique de mise en forme des outils, des armes et des objets
symboliques dans ce métal. Nous étudierons ainsi les dispositifs
techniques dans lesquels la loupe de fer est produite et, grâce aux
examens métallographiques effectués en laboratoire sur les
productions du forgeron, nous analyserons leurs structures
intrinsèques afin de mieux saisir la nature du support et les
différents niveaux de traitement que chaque objet a subi au cours
de son élaboration.
La troisième partie visera à montrer comment les hommes
ont utilisé les ressources de leur environnement en replaçant ces
activités dans leur contexte historique, économique et humain.
Ainsi, nous analyserons l'organisation de la production et de la
consommation pour finir par le processus et les problèmes liés à
l'abandon de la production de fer par les communautés
centrafricaines.
7 Pour ce qui relève de la construction des fours de réduction par exemple.
8 Un minerai se trouve à j'état de roche, présentant une concentration
anormalement élevée en minéraux utiles économiquement et techniquement
exploitables. Les minerais de fer sont très abondants et très variés. Leur valeur
dépend de la nature de leur teneur en fer.
17PREMIERE PARTIE
ETAT DES CONNAISSANCES,
METHODOLOGIE
ET CADRE DE RECHERCHEChapitre 1
ETAT DES CONNAISSANCES,
DEFINITIONS DES NOTIONS
UTILISEES ET METHODOLOGIE DE
RECHERCHE
I -ETAT DES CONNAISSANCES
L'origine du savoir-faire métallurgique, de même que les
dispositifs techniques dans lesquels le fer est produit restent mal
connus dans les régions centrafricaines. Ce n'est que dans la
région du Nord-Ouest que de sérieuses recherches en
ethnolinguistique9 et en archéologieIO ont été entamées. Mais,
même là où quelques-uns des problèmes sont abordés, la question
de la métallurgie centrafricaine, tant dans une approche
archéologique qu'ethno-archéologique, demeure entièreII.
CI4 relatives à cette période ont certes été obtenuesDes dates
à la suite des fouilles archéologiques. Déjà très circonscrites dans
l'espace et dans le temps, plus précisément dans cette même
région du Nord-Ouest, elles proviennent pour l'essentiel des sites
9 MONINO (Y.), "Accoucher du fer, la métallurgie gbaya (Centrafrique)",
Métallurgie Africaines, Mémoire de la Société des Africanistes (n09), 1983,
pp.281-309.
JO VIDAL (P.), Tazzmu, Nana-Modé Toala ou de l'archéologie et de l'histoire
africaine et centrafricaines, Bangui, 1983; VIDAL (P.), Civilisations
Mégalithiques de Bouar, Recherches Oubanguiennes, 1969; ZANGATO (E.),
Etude du mégalithisme dans le Nord-Ouest du Centrafrique, Thèse de doctorat de
l'Université de Paris X Nanterre, 1991, 435p.
II YANDIA (F.), Métallurgie du fer en Centrafrique (archéologie et enquêtes
orales), Mémoire de maîtrise de l'Université de Paris X Nanterre, 1988.d'habitats dont les fouilles ont révélé la présence d'objets
métalliques. Seuls deux fonds de fours ont été fouillés et datés
dans la même régionl2. Le premier, de la zone Bezongo, est "une
sole circulaire", datée de 121O:J:110 B.P. (Bondy: 347), soit 740
après J.-C., ce qui correspond au vmème siècle après J.-C. Le
second, celui de Mbili, moins tardif, est daté de 1760:J: 180 B.P.
(Bondy: 601), soit 390 après J.-c., ce qui correspond au IVème
siècle.
Les premières recherches, effectuées par Pierre Vidal dans le
Nord-Ouest du pays, ont porté sur deux types de site d'habitats: le
site villageois de Nana-Modé, puis ceux de la région
archéologique de Ouham- Taburo. Celle-ci est très riche en anciens
sites d'habitats, disséminés sur des plateaux d'environ 900 mètres
d'altitude, qui font partie des escarpements du plateau de
BouarBocaranga, et dans les vallées encaissées, ou sur les îles de la
rivière Ouham. Le site de Nana-Modé, situé dans la plaine, au
confluent des rivières Nana et Modé, à 6° 20' N et 15° 5' E, est un
site d'habitats qui couvre une superficie totale de six hectares. Il a
livré de nombreux échantillons "de charbon de bois bien associés
aux couches archéologiques contenant des scories et des pièces de
fer datées de 1235:J: 60 B.P. et 1560:J: 60 B.P. "13,soit entre 670 à
980 après J.-C., et entre 420 à 620 après J.-c. L'origine de ces
vestiges reste indéterminée: ils peuvent provenir de la réduction
du minerai de fer comme être des déchets de forge, ce qui reste
difficile à déterminer sur le terrain. Les dates obtenues se situent
selon toute vraisemblance à des périodes où le travail du fer se
pratiquait couramment. En République Centrafricaine, la plus
ancienne date connue à ce jour reste celle de Ko-Be-Doe, qui se
situe seulement au Hème siècle après J.-C.14. En cela, elle
n'indique en rien le début de ce savoir-faire technique pour
12 ZANGATO (E.), Op. cil., pp.232"233.
13 VIDAL (P.), "Archéologie du terrain centrafricain: une approche réaliste de
l'histoire pré-coloniale et ancienne", Les Recherches en Sciences Humaines en
République Centraji-icaine, llème Table ronde, Paris, Institut d'Histoire des Pays
d'Outre-mer, Université de Provence, 1982, 31p.
14 Ibid.
22l'ensemble du pays, mais elle est plutôt un marqueur dans le temps
et un indice pour une recherche qui n'en est qu'à son début.
Si, en République Centrafricaine, les dates obtenues ne
remontent pas au-delà du début de notre ère, et les recherches
restent encore trop circonscrites dans l'espace, de nombreux
travaux archéologiques effectués ces dernières années, ailleurs en
Afrique centralel5, ont cependant permis la découverte d'ateliers
sidérurgiques plus anciens. En dépit de la disparité des datations
pour l'ensemble de la sous-région, nous pouvons admettre, de
manière globale, que la pratique métallurgique est ancienne en
Afrique centrale.
15 ESSOMBA (M.J.), Civilisation du fer et sociétés en Afrique centrale, Paris,
l'Harmattan, 1992, et CLlST (B.), 1988, "La fin de l'Age de la pierre et les débuts
de la métallurgie du fer au Gabon", résultats préliminaires des travaux de terrain
de 1986 à 1987, Nsi n02, 1988, pp.24-28.
23Tableau n° I : Datations des sites relatifs à la pratique
métallurgique en République Centrafricaine
Labo et na écho Site Dates Carbone14 Dates calendaires
Wasch. D.C Nana-Modé 1235:1::60 B.P. 980 à 670 ap. J-C.. D.C 1560:l::60B.P. 420 à 470 ap. J-C..
Oif Sty : 5669 lie de Toala 1560:1::80 BP. 310 à470 ap. J-C..
OifSIY: 5567 lie de Toala 1200:l::60B.P. 690 à 810 ap. J-C..
650:1:: 60 B.P.OifSIY: 5666 lie de Toala 1240 à 1360 ap. J-C.
OifSIY: 5212 lie de Toa1a 410:1; 100 B.P. 1440 à 1640 ap. J-C.
.
390:1; 70 B.P.OifS/Y:? lie deToala 1410 à 1470 ap. J-C.
OifS/Y: 5210 lie de Toala 220:1; 80 B.P. 1650à 1810 ap. J-C.
350:1; 80 B.POifSIY Ko-be doe 1520 à 1600 ap. J-C.
Bondy: 347 Bezongo 1210:1:: 110 B.P. 630 à 960 ap. J-C..
Bondy: 601 1760:1: 180B.P. 170 à 440 ap. J-C..
Mbili
Ces dates sont tirées de VIDAL (P.) 1982 et de VIDAL (p.), BAYLES des HERMENS
(R.), MENARD (J). 1983 et ZANOATO (E.) 1991.
. = Ces dates ont été calibrées par nos soins suivant la table de calibrage de OTI..OT
(E.) etMAHlEU (B.). 1987, suivant un écart type I et2.
? Références non communiquées par l'auteur.
24II -ESSAI DE DEFINITION DES NOTIONS
UTILISEES
Avant d'aborder le processus technique métallurgique qui est
l'objet premier de ce travail, il convient de souligner les difficultés
de terminologie qui s'y attachent et de définir les principaux
concepts qui seront utilisés tout au long de cette étude.
A - LE "MAITRE REDUCTEUR" ET LE "FORGERON"
Dans les ouvrages qui traitent de cette métallurgie ancienne
et de ses artisans, on trouve souvent les termes de fondeur et de
forgeron. Le mot "fondeur"16 est souvent utilisé pour désigner les
artisans de la sidérurgie primaire, c'est-à-dire ceux qui réduisent
les oxydes de fer sans pratiquer une véritable fonte de la matière
première. Le travail du maître réducteur dans des fours anciens
s'effectue en effet à des températures inférieures à celles
nécessaires à la fonte proprement dite du fer. Pour notre part, nous
adopterons le terme de maître réducteur pour désigner cet artisan
de la sidérurgie primaire.
La dénomination maître réducteur provient des vocabulaires
des langues locales qui traduisent les différentes appellations de
l'artisan métallurgiste dans quelques sociétés centrafricaines
étudiées en rapport avec ce travail. Les Karé du Nord-Ouest
désignent celui qui produit les loupes de ferl7 par le terme
ngavùtù (seigneur-soufflet), et le forgeron par le terme ndao. Les
Gbaya appellent le premier wan-oora (personnage qui produit), et
16 Le travail des anciens sidérurgistes consiste à réduire les oxydes de fer. La
température nécessaire à la fusion du minerai de fer 1536°C avec ses
composantes, parmi lesquelles on peut citer la silice (l600°C), n'est pas atteinte
dans les fours de réduction des oxydes de fer.
17 La loupe ou l'éponge de fer est le produit de la réduction du minerai de fer de
texture spongieuse. Il s'agit d'un bloc de métal mélangé à des déchets (charbon,
cendre, scories..). Il doit être raffiné avant d'être forgé.
25le second wàn-dàrmàn, (personnage qui invente quelque chose).
Au Nord-Est, les populations Yulu, Ferl8 et Goula usent chacune
d'une terminologie analogue, composée d'un adjectif associé à un
nom, gàsà-wàr (grand-maître) pour le premier et marka-kagl9 en
yulu pour les seconds, pour appeler cet artisan du fer.
Quant au mot "forgeron" son usage dans divers écrits
ethnographiques et archéologiques pose tout autant un sérieux
problème terminologique. Ce terme désigne à la fois le maître
réducteur et celui qui se charge de la transformation du métal brut
en outil ou tout autre produit fini. Si le statut du forgeron a retenu
très tôt l'attention des observateurs, celui du maître réducteur est
resté largement méconnu, laissant une impression de cumul de
fonctions par un seul et même homme. De ce fait, nous réservons
le terme de "forgeron" au second et consacrerons l'appellation
"maître réducteur" au premier. Le maître réducteur, chargé de
produire les loupes avec lesquelles le forgeron fabrique les objets
de la vie quotidienne, travaille avec une équipe vraisemblablement
plus importante, et avec des moyens techniques très limités et
probablement renouvelés2o à chaque campagne. Nous reviendrons
par la suite sur ce dernier aspect.
B -LE "FOUR DE REDUCTION"
L'usage des termes bas-foyers, bas-fourneaux et
hautsfourneaux n'est pas toujours clair pour tous. Les bas-foyers, pour
certains2I, sont des fours dont la hauteur n'est pas ou à peine
supérieure au diamètre. La réalisation la plus simple d'un
bas18 La population fer occupe l'èxtrême nord-est du pays. Le mot fer se prononee
ici avec ton bas qu'il ne faut pas confondre avec le fer métal. Se référer à
BOYELDIEU (P.), Les langues Fer [Kara] et Yulu du Nord centrafricain, Paris,
Lacito,1987.
19Nous ne pouvons actuellement donner la traduction littérale de ce terme yulu.
20 Une exception peut toutefois être tàite concernant les soufflets, dans le cas des
fours fonctionnant avec une ventilation forcée.
21 RAMAIN (J.), La technique minière et métallurgique des anciens, Latomus
Vol. 153, Bruxelles, 1977, p.119.
26foyer consiste, selon cette définition, à creuser un trou peu
profond dans le sol. Les hauts-fourneaux sont quant à eux définis
comme étant plus hauts que larges. Cette distinction, très
contestable, se fonde essentiellement sur des critères
morphologiques et ne rend pas compte des aspects fonctionnels
propres à chaque type de dispositif, qu'il soit construit au-dessus
ou dans le sol, qu'il soit activé ou non. Une classification basée sur
les simples critères extérieurs ne peut rendre compte de la
performance des fours et donc de l'inventivité des anciens artisans
métallurgistes.
En ce qui nous concerne, nous utiliserons les termes de four
de réduction pour désigner les différentes formes d'ancienne
structure de métallurgie primaire, c'est-à-dire de réduction des
oxydes de fer. Le terme four peut être indifféremment appliqué à
tout appareil, construction maçonnée ou simple fosse, à l'intérieur
duquel on entretient un feu, pour transformer à une haute
température le minerai de fer. Nous réservons le terme de
hautsfourneaux aux dispositifs plus importants mis au point
essentiellement en Europe à partir du XIvème siècle, le
hautfourneau produisant directement de la fonte grâce à l'adoption du
système de soufflets hydrauliques.
27Cartel: Localisation de la République CentrafTicaine en Afrique
centrale
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28Carte 2 : Présentation des régions concernées par l'étude
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29Carte 3 : Sites sidérurgiques étudiés dans le Nord-Est
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30Carte 4 : Sites sidérurgiques étudiés dans le Nord-Ouest
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31III -METHODOLOGIE DE RECHERCHE
A -LES SOURCES
1 - Les sources archéologiques
a - Les prospections archéologiques: les types de vestiges
rencontrés
Les reconnaissances de terrain archéologiques, souvent
menées simultanément avec les enquêtes orales, visent surtout à
répertorier les ateliers de travail du fer dans certains secteurs
arbitrairement délimités. Ces prospections se font en fonction de
nos moyens de déplacement, souvent limités, et en de
l'accueil et de la disponibilité de certains de nos informateurs. En
l'absence d'une toponymie relative au travail du fer et faute de
moyens techniques comparables à ceux dont disposent les
géophysiciens, les prospections sont faites à pied, le long des
cours d'eau, dans les vallées, et sur les habitats de plateau et de
colline. Les sites sont notés sur une fiche standard, comportant le
nom du lieu, sa localisation, sa nature, l'état de conservation de la
structure et aussi, dans certains cas, le nom de l'informateur qui a
permis sa découverte. Il faut noter que tous les sites
métallurgiques, repérables ou effectivement repérés, n'ont
cependant pas été fouillés.
Les mines de fer
Trois types de gisement de minerai de fer ont été identifiés.
Le premier est représenté par des gisements de surface, exploités à
ciel ouvert. Le seul gisement de ce type indiqué par nos
informateurs est celui de Ndélé dans la région du Nord-Est. Il est
encore constitué d'énormes blocs de latérite, dispersés à la surface
du sol. L'emplacement de ce gisement, qui nous avait été indiqué
32par le forgeron Yandia22, est actuellement occupé par une
habitation23.
Un second type de gisement, que nous avons également
visité, est représenté par des séries de puits verticaux, profonds
chacun d'environ 1 mètre. Nous avons, à la suite d'enquêtes orales,
découvert en 1984 deux gisements de ce type dans la région du
Nord-Ouest. Le premier est situé à proximité de l'actuel village
Gono, à 5 km au nord de Bocaranga. Le second, à proximité du
village Hang-Zoung, est situé à 30 km au nord de la même ville de
Bocaranga. Aucun de ces gisements n'a fait l'objet d'investigations
archéologiques.
Il existe une troisième catégorie de gisement de minerai de
fer, plus importante, dont le souvenir d'exploitation, à la fois relaté
comme macabre et héroïque, est encore présent dans quasiment
toutes les mémoires. C'est la tradition orale qui nous a permis de
relever l'existence de ces deux gisements de grande envergure:
l'un, la mine du "Bout du Monde" au Nord-Est et l'autre, la mine
de Ngoumindou au Nord-Ouest. Cependant, seule l'existence de
cette dernière, située à une trentaine de kilomètres au sud-est de
Bocaranga sur le cours de la rivière du même nom, a été vérifiée
et confirmée, puisque nous nous y sommes rendu.
Les fours de réduction
A l'issue de nos campagnes dans le Nord-Est et dans le
NordOuest, nous avons, au total, répertorié cent onze sites comportant
chacun de un four à plusieurs dizaines de fours entièrement
préservés. Ces structures se répartissent de la manière suivante:
dans le Nord-Ouest, qui correspond à la région de Bocaranga, où
neuf sites ont été découverts, un seul de ces sites comporte
plusieurs dizaines d'ateliers avec fours jumelés; dans le Nord-Est,
ce sont cent deux sites, comportant souvent plusieurs fours,
jumelés ou non, qui ont été recensés.
22 Le forgeron Yandia, 70 ans environ, est notre principal interlocuteur à Ndélé.
Il a appris son métier de son père qui faisait aussi la réduction du minerai de fer. Il
n'existe aucun lien de parenté entre ce dernier et nous même.
23 Il s'agit de la maison de l'abbé Albert Lingo.
33Ces différents sites sont d'implantation topographique assez
diverse. Les sites à batteries de fours se rencontrent
essentiellement en plaine, de préférence près des ruisseaux, alors
que les structures isolées ne se retrouvent qu'en zone de plateaux,
et dans les sites d'habitats souvent à l'écart des points d'eau. Si
nous considérons un atelier comme un espace autonome de
production, plusieurs cas de figure peuvent être identifiés:. les sites à structure individuelle et qui correspondent à un
atelier, comme celui de Polélé et de Batabakouya, près de
Ouanda-Djallé, ainsi que ceux de Konekpala, de Gbezeret et de
Mbilaï dans les environs de Bocaranga ;.les sites comportant essentiellement deux fours jumelés qui
constituent là aussi un atelier;
. enfin, les sites formés par plusieurs ateliers qui, chacun,
peuvent aussi bien contenir un seul four qu'un ensemble de deux
fours que nous appelons fours doubles.
Dans ce dernier cas, chacun des ateliers est ainsi spatialement
indépendant des autres, mettant en œuvre plusieurs unités de
production. Ces types d'ateliers sont représentés par les sites de
Sergobo, de Soulemaka, au Nord-Est et le site de Lima au
NordOuest. Mais la majorité de ces sites de réduction n'est repérable
que grâce au maintien d'un ou de plusieurs fours, ou simplement
par l'existence d'un ou de plusieurs amas de scories qui sont les
principaux résidus de la réduction du minerai de fer.
Un même site peut donc comporter plusieurs unités de
production métallurgique avec, dans chaque unité, un ou deux
fours jumelés, formant ainsi un ensemble complexe d'ateliers. Sur
un site à multiples ateliers, on peut supposer que les différents
ateliers qui le composent ont fonctionné sous la direction d'un seul
maître réducteur, ce qui sous-entendrait qu'il s'agissait là d'unités
de production clanique.
Les ferriers
Il existe des ateliers sur lesquels les vestiges de production
du fer ne sont représentés que par des amas de scories. Ce sont
d'ailleurs les plus nombreux. La structure construite est souvent
34