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La petite entreprise africaine

De
304 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
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EAN13 : 9782296319202
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LA PETITE ENTREPRISE AFRICAINE MORT OU RESURRECTION?

Jean-Luc CAMILLERI

LA PETITE ENTREPRISE AFRICAINE MORT OU RESURRECTION? Etude socio-économique

en Afrique de l'Ouest

Préface de Philippe HUGON

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique
75005 Paris

Jean-Luc Camilleri est socio-économiste. Après avoir étudié la Sociologie à la Sorbonne, il séjourne plusieurs années en Inde et il écrit une thèse sur l'acculturation des catholiques de Goa soutenue à Aix en Provence. Puis il obtient un DESS en commerce international (groupes ESC Paris-Marseille). Consultant auprès des organisations internationales, il collabore avec les Universités de Ouagadougou au Burkina Faso et de Groningue aux Pays-Bas. Principales publications: Gulbenkian, Paris-Lisboa 1986. - Communidades de Goa et mode de production asiatique. Cahiers de sociologie économique n° 6, Le Havre 1986. - Guide pratique de santé communautaire, ouvrage collectif, Ministère de la santé, Ouagadougou 1986. - Goa, reine de l'Océan indien, L'Histoire nOl09, 1988. - Le crédit, outil de développement ou gadget, Politique africaine n031, Karthala, 1988. - Dialogue avec la brousse, L'Harmattan, 1993. collectif, L'Harmattan, 1995.

- D'une Inde qui fut portugaise, Archives XXII, Fondation

- Le financement

de la petite entreprise africaine, ouvrage

Couverture: Présentation des tissus Faso Fani au Salon international de l'artisanat de Ouagadougou (SIAO). Photographe: Mikhai1SLEPTSOV

@ L'Harmattan 1996 ISBN: 2- 7384-4264-1

Pour 11l£Scfiers enfants, 9rfattfiieu, Constanœ et Zelda.

If n't?$t point néct?$StllTetft?$pérer pour entrepre1tlÛtj ni dé réUSStT pour persé'tlérer...
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Reme rciements

Nous remercions les étudiants de la Faculté des sciences économiques et de gestion (FASEG) de l'Université de Ouagadougou, pour la qualité de leurs enquêtes; Issa Nana, notre assistant de recherche, pour son courage et sa ténacité; nos collègues de la FASEG, pour leurs conseils; Patrice Wavelet, Maître de conférences à l'Université de Caen, pour ses corrections; Luchien Karsten, Professeur à l'Université de Groningue, pour son soutien; Monique Bauer, Centre d'information sur le développement (CID), pour sa disponibilité ; Charles Chouvet, Chambre de commerce et d'industrie de Marseille-Provence, pour son amicale confiance; et François Lecuyer, Directeur du programme régional d'appui aux opérations décentralisées d'épargne-crédit, pour son aide et ses suggestions. Nous rendrons également hommage à tous les organismes, Banque Mondiale, FED (Union européenne), BAD, FIDA, Coopération française, GTZ, Institut du développement (CCI de Marseille-Provence), NUFFIC (Coopération universitaire néerlandaise), Universités de Ouagadougou et de Groningue, Bureaux d'études (Louis Berger, Transtec, Sedes, Cossocim), qui prirent le risque de nous engager, et de nous envoyer sur le terrain scruter la petite entreprise...

SOMMAIRE
P r é.f ace. ....................................................... 9

A van t-propos
I. Voyage au coeur de la petite entreprise 1. Qu'est-ce qu'une petite entreprise (PE) ? Petite entreprise et entrepreneuriat en Europe Le secteur non structuré ou informel en Afrique Petite entreprise et croissance 2. Environnement des PE en Afrique La faiblesse de la demande L'environnement administratif Les politiques d'ajustement structurel 3. Le .financement des PE L'h ostili té banc aire Un financement informel ou alternatif 4. Sociologie de la petite entreprise africaine Esprit d'entreprise et culture ethnique L'entrepreneur et son entreprise Marketing et management II.L'impact de la dévaluation au Burkina

21
27 27 29 33 41 45 48 51 54 59 67 72 Faso 87 89 90 98 100 1()6

1. Le poids des bailleurs de .fonds L'inéluctable dévaluation Au pays des hommes intègres 2. L'env;ronnem.ent de la PE au Burkina Faso Importance du secteur non structuré au Burkina Environnement légal et institutionnel 3. Enquête sur la PE burkinabè Méthodolo gie de l'enquête Caractéristiques de la PE burkinabè................ 111 4. L'impact de la dévaluation Investissement et valeur de réalisation Financement du cycle d'exploitation Chiffres d 'affaires

118 120 125

Coûts de production Analyse financière Mort ou résurrection? III. La petite entreprise et le monde rural 1. Petite et micro-entreprise rurale au Sénégal Aspects socio-économiques L'entreprise rurale et son marché 2. Sinistre économique et artisanat en Centrafrique La région Centre-sud Une société rurale en transition
Une éc 0 nom ie sin i s tr ée . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

129 135 142 151 152 160 169 175
1 79

Sondage sur les revenus

186

3. Marché rural et marché urbain Analyse comparative entre le Sénégal et la RCA.. 195 Spécificités des marchés ruraux et provinciaux... 197 Stratégie pour des PE provinciales 199 IV.La création
L 'es pri t

d'entreprise
d 'en trep rise.

et son financement

209

1. Une gageure: la création d'entreprise
. .. . . . .. . . . .. . . . .. . . . .. . . . . .. . . . . 209

Compétitivité et facteurs de production Etudes préalables 2. Aide internationale et.financement alterna~f Interventions majeures au Sénégal Structures d'appui au Burkina Faso 3. Quelle stratégie pour les bailleurs defonrb ? L'approche" bottom up" Les fonds de crédit 4. Analyse d'une création d'entreprise en Guinée La filière huile de palme et palmiste La presse à huile de palme Altech Comptes prévisionnels comparés Epi logue
Bib I i 0 g rap hie..

211 214 217 229 238 242 251 258 264 287

. .. .. . .. . . . . . .. . .. .. . . . . . . .. . . . . . . .. . . . .. 293

Table des matières détaillée

297

Préface

de Philippe

DUGON

lA petite entreprise africaine est souvent comparée à une Arlésienne, on en parle, on la désire, on ne la voit guère et pourtant elle existe. L'ouvrage que Jean-Luc Camilleri vient de lui consacrer nous permet de voyager à travers les petites entreprises africaines, d'en voir les modalités spécifiques au Burkina Faso, en Centre Mrique, au Sénégal et en Guinée. TIse focalise sur la petite entreprise (ou le secteur informel supérieur) celle qui représente le potentielle plus important. L'impact de la dévaluation du FCFA de Janvier 1994 est également pris en compte. L'ouvrage lie avec bonheur l'analyse économique et sociologique, et tire son principal intérêt d'enquêtes de terrain et d'une connaissance approfondie de l'intérieur permettant de restituer le vécu des acteurs, leurs pratiques en liaison avec l'environnement macro-économique et l'impact des projets de développement et d'appui aux petites et micro-entreprises. Dans cette préface, après avoir rappelé les principaux symptômes du développement des petites unités informelles et des PME africaines, nous discuterons de deux questions théoriques pour analyser les dynamiques des petites entreprises africaines: celle du débat marché/organisation, celle de la territorialité des micro-units avant de débattre de la question du quefaire? Le développement petites entreprises des unités africaines informelles et des

Les petites unités informelles marchandes prolifèrent dans les villes africaines mais également dans de nombreuses zones rurales. Elles peuvent être définies comme des unités à petite échelle où le salariat est absent (ou limité), où le capital avancé est faible mais où il y a néanmoins circulation monétaire et production de biens et services onéreux. Les règles dominantes ne sont pas salariales mais coutumières, hiérarchiques, affectives. Les relations de proximité sont essentielles. La proximité est spatiale (activités à petite échelle pour 9

un rayon limité), temporelle (horizon court des agents permettant la réversibilité et la prise en compte des aléas) et sociale (confiance, réputation, crédibilité de relations personnalisées). Ces unités réinventent de nouvelles formes d'organisation sociale, satisfont les besoins essentiels en milieu urbain (se nourrir, se vêtir, se loger, se déplacer...) pour la majeure partie de la population qui n'a pas accès aux services collectifs publics et aux marchandises industrielles. Elles sont caractérisées par une faible dissociation de la sphère productive et domestique, par l'absence de salariat permanent, l'inexistence de comptabilité et d'appel au crédit institutionnalisé. Subissant un environnement instable et aléatoire, les petits producteurs cherchent à minimiser les risques, pratiquent la pluri-activité et recherchent généralement le taux de retour le plus rapide de l'avance monétaire. La production à petite échelle, pour une demande peu solvable et très instable, conduit à une fragmentation des biens et des services vis-à-vis de clientèles personnalisées. Il est possible de différencier comme le fait CAMILLERI plusieurs segments depuis le bricolage des petits métiers ou activités marginales jusqu'à l'artisanat et à l'informel supérieur. Les petits producteurs sont entreprenants mais non entrepreneurs, ingénieux mais non ingénieurs (Latouche). On constate une logique de diversification et non d'accumulation permettant des apprentissages et des progrès de productivité. L'informel témoigne d'un dynamisme porteur d'avenir et ne peut être réduit àde simples activités improductives de survie. Il paraît, par contre, hasardeux d'en faire une pépinière d'entrepreneurs. A une échelle supérieure, les petites et moyennes entreprises peuvent avoir une meilleure capacité d'adaptation à la crise et elles peuvent souvent s'adapter aux mutations technologiques voire les devancer. Ainsi que l'analyse Courlet, l'industrialisation rampante et diffuse se réalise à partir de petites initiatives en dehors de la protection de l'Etat et sans l'aide directe de ce dernier. Cette industrialisation se réalise au ras du sol dans des aires de peuplement dense mais diffus. Les petites unités jouent sur de bas coûts de production, une très grande flexibilité, la possibilité de fractionner les processus productifs et de créer de la divisibilité.

10

Les petites et moyennes entreprises privées constituent généralement le principal chaînon manquant du tissu économique. On les trouve principalement dans le secteur tertiaire. De nombreuses raisons expliquent, comme le montre cet ouvrage, la faiblesse du tissu de PME en Afrique. Elles sont historique : place de l'administration et des colons; financière: effets d'éviction des entreprises publiques, frilosité des banques primaires face au risque d'investissement voire hostilité bancaire; environnementale : étroitesse des marchés, rentabilité dans les secteurs de l'import-export. Le passage de l'unité informelle au statut de PME supposerait de changer d'organisation, de se soumettre aux règles officielles, d'accéder à la visibilité, d'internaliser les risques d'entrepreneurs. On observe peu de développement graduel permettant le passage d'unités informelles à des PME. Il existe plusieurs freins au processus d'accumulation. Changer de taille et de technique, c'est acquérir de la visibilité, modifier les rapports sociaux et les modèles organisationnels au sein de l'unité, c'est accroître les risques liés à l'instabilité de la demande ou des fournisseurs. Beaucoup de petits patrons cherchent ainsi à diversifier les risques, en pratiquant de la polyactivité, plutôt qu'en investissant le surplus dans l'unité. En Afrique Sub-Saharienne, à la différence des sociétés d'Asie de l'Est, les petites unités informelles ont peu de liens avec les grandes organisations industrielles d'où un fort dualisme entre le formel et l'informel. Le débat marché/organisations et le comportement micro-économique entrepreneurial La théorie de l'entreprise, notamment de la micro-entreprise, est au coeur d'un débat économique entre l'économie orthodoxe et l'économie institutionnelle. Selon le premier courant, l'entreprise est une unité qui s'adapte au marché et l'innovation est un processus par lequel des technologies exogènes sont adoptées et diffusées dans le secteur économique. La fonction de production est un instrument central d'analyse. Au contraire, pour le courant néo-institutionnaliste, il faut ouvrir la boîte noire des organisations et des entreprises.

Il

L'innovation est un processus économique réalisé au coeur des entreprises par un apprentissage et par une capitalisation se réalisant par une intemalisation vis-à-vis du marché. Les entreprises, "institutions cardinales du capitalisme" (Schumpeter), ont une épaisseur. Elles ont une organisation interne, et sont en interrelation avec l'environnement externe, notamment celui du marché. Les stratégies des entrepreneurs doivent être prises en compte et ne peuvent être assimilées à de simples comportements de maximisation de résultats. La première raison de la faiblesse des entrepreneurs en Mrique, tient à l'importance des risques et surtout des incertitudes et au fait que, dans un système déficient en informations, les agents préfèrent une solution acceptable à une solution optimale. La forte dépréciation du futur et le choix de la réversibilité des décisions interdisent le risque entrepreneurial pour la majorité des agents. Il y a ainsi affrontement des rationalités ; celle des macro-décisions est généralement opposée à celle des micro-décideurs. Ce comportement est d'autant plus important qu'il n'existe pas de climat de confiance et que les anticipations sont pessimistes. On peut également supposer que les entrepreneurs ont une rationalité limitée et procédurale (Simon) ou adaptative (Day); ils n'ont pas la possibilité d'affecter une distribution de probabilité à l'ensemble des possibles. Ils préfèrent une situation satisfaisante à une situation optimale. TIsréalisent un pilotage approximatif en situation d'information imparfaite. Dans de nombreuses économies africaines, il y a de grandes difficultés à respecter les contrats pour des raisons extérieures aux agents, tenant par exemple à l'environnement très instable, mais également pour des raisons propres aux agents; ceux-ci ne se sentent pas obligés vis-à-vis d'institutions non légitimes à leurs yeux, étrangères à leur système de valeur et non créatrices d'obligations. De plus, en l'absence d'Etat de droit, le non respect des contrats n'est pas toujours sanctionné. Il est dès lors impossible pour des prêteurs d'apprécier le risque, de prendre des garanties ou de compenser ex post les risques existants. Ainsi peut-on expliquer la réticence des Banques officielles à faire des prêts à moyen terme finançant le risque de l'investissement et du projet entrepreneurial. Vu l'importance des créances douteuses, elles

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préfèrent des prêts à court terme et des placements sûrs dans des activités commerciales. Par contre, les relations de proximité reposant sur des liens de voisinage, les relations interpersonnelles et la confiance jouent un rôle essentiel. Ainsi peut-on expliquer la prolifération des petites unités, dites informelles, qui peuvent difficilement se transformer en PME, ou le rôle des tontines et de la finance informelle. La petite entreprise africaine est ainsi traversée par des solidarités et des hiérarchies transversales: solidarités familiale, ethnique, religieuse. Dominent, à l'intérieur des unités, des relations de dépendance personnelle entre cadets et aînés, maîtres et anciens captifs ou patrons et aides familiaux. La relation d'emploi n'est pas une relation marchande; les contrats reliant les patrons et les employés ne sont pas salariaux (contrat de travail) mais de dépendance (allégeance et protection). Dans certaines organisations internes aux entreprises, l'emploi apparaît certes comme la possibilité d'un revenu régulier et peut être assimilé à une rente: la question prioritaire est celle de l'embauche (souvent payante pour le salarié et liée à des réseaux de solidarité). Mais cette règle n'est pas générale. Il y a peu de liens entre la productivité et la rémunération, et application des mesures particulières telles l'avance sur salaire. Une seconde raison explicative limitant les entrepreneurs est le faible rôle que joue le contrat salarial et le poids des relations personnalisées; les agents préfèrent jouer sur la flexibilité de l'emploi, ou sur un taux élevé de turn over et des relations personnelles de confiance et de proximité plutôt que sur des contrats anonymes. Il y a prévalence de l'exit option sur la voice (cf. Hirschman), de la migration sur la permanence de l'emploi. Les relations de proximité interdisent les économies d'échelle. Une troisième raison explicative de la faiblesse des entreprises serait due à l'importance des coûts de transaction liés au marché (du fait de sa défaillance) mais également aux coûts des relations contractuelles, des liens limités entre unités de production et du rôle prédateur de l'environnement. Ceci conduit à privilégier les relations d'internalisation entre maisons-mères et filiales étrangères.

13

Ainsi les comportements micro-économiques des agents ne conduisent pas généralement aux résultats attendus par l'économie orthodoxe. Les producteurs ont des comportements atypiques (effet de revenu où l'offre décroît quand les prix montent, inélasticité et instabilité de l'offre par rapport au prix). Dès lors que l'on intègre les réseaux familiaux, les pratiques d'exit option (Hirschman) et la non stabilisation de la population, il faut à la limite inverser les hypothèses de la micro-économie standard. Les unités de décision individuelle et collective ont des contraintes de consommation et de dépenses liées aux obligations (accueil de dépendants, transferts...). Les choix portent, dès lors, sur les revenus (polyactivités, revenus rural ou urbain, informel ou salariat). Les petites entreprises et la territorialité

Le développement économique est un processus spatialisé qui peut être analysé à plusieurs niveaux interdépendants. L'innovation peut apparaître, tout aussi bien au niveau des grandes unités qui financent la recherche et le développement, et qui disposent d'avantages comparatifs transférables, qu'à celui des petites unités qui ont une fonction incubatrice et qui sont insérées dans des districts industriels créateurs extemalisés (Marshall). Les grandes firmes peuvent s'implanter tout aussi bien à partir d'avantages transférables internes aux grandes unités qu'en jouant sur les avantages comparatifs propres aux milieux d'implantation. Le processus d'industrialisation est évidemment largement porté au niveau mondial par les acteurs transnationaux et les grandes entreprises. Il y a exportation de capitaux, de technologies et de compétences des centres vers les périphéries conduisant à des diffusions; il y a également innovations dans les centres permettant une reproduction de la hiérarchie internationale. Il y a dynamique des écarts technologiques, différence de retard dans les demandes des différents pays pour les mêmes produits et retard dans l'innovation et son imitation (cf. Posner). L'industrialisation des économies en développement est largement induite par la restructuration des économies du Nord, par des stratégies de délocalisationl relocalisation des firmes transnationales. L'expérience montre 14

toutefois .que "la locomotive n'écrase pas la brouette comme le capitalisme détruit les modes de production pré capitalistes" (Engels). TIy a au contraire coexistence et altération mutuelle. Le développement se réalise également par des processus endogènes repérables au niveau localisé des entrepreneurs et des milieux porteurs d'innovations et d'apprentissage. La révolution industrielle en Grande Bretagne s'est largement réalisée sur des bases régionales (Hudson 1989, Bairoch 1965). Le centre connaît également un déclin des industries. Dans des périphéries, de nouvelles activités motrices émergent et le retournement spatial marque la revanche des régions périphériques sur les régions centrales. Le milieu régional est créateur d'innovation (cf. les travaux du Gremi). Dès lors que les techniques et les marchés changent très rapidement, des acteurs locaux peuvent saisir des opportunités en jouant sur des spécificités. Le milieu est défini comme un ensemble d'acteurs localisés qui, à travers leur fréquentation ou le fait de vivre ensemble, réalisent des apprentissages collectifs et ont un regard professionnel mutuel (Crevoisier 1993). Les formes territorialisées d'organisation de la production s'appuyant sur un milieu spécifique peuvent avoir une dimension internationale au niveau des marchés. Les districts industriels italiens (régions du Nord Est et du centre), les petites unités de Sfax en Tunisie, les activités de Catalogne et de la région Rhône Alpes (Abdelmalki, Kirat 1992) correspondent aux exigences de flexibilité du système productif (Piore 1984). Les territoires sont constitués par des agglomérations et une densification des hommes, par des centres qui maillent l'espace, et qui constituent des armatures plus ou moins lâches caractérisées par des hiérarchies de fonctions, de services, d'infrastructures et d'aires d'influence. Ainsi les centres urbains sont des foyers de convergence de pouvoirs, de richesses et d'hommes. Ils sont dotés de réseaux plus ou moins densifiés et ramifiés. Le processus d'industrialisation est également porté par des dynamiques locales, jouant sur des avantages comparatifs donnés ou créés qui remettent en question la hiérarchie internationale. TIexiste des districts technologiques ou industriels, des milieux innovateurs ou des systèmes territoriaux d'inno15

vation qui peuvent être repérés à des niveaux infra-nationaux. La petite dimension permet une grande flexibilité. Le développement n'est pas seulement spontané et lié à des initiatives individuelles. Il résulte également d'incitations provenant du milieu (ethnies, associations, collectivités locales, corporations). Il peut exister du fait de l'interdépendance entre petites unités des systèmes productifs locaux. Quelle politique africaines? vis-à-vis des petites entreprises

Peut on formaliser l'informel? Ne risque-t-on pas d'en casser les dynamiques endogènes? Faut il agir sur les petites entreprises ou sur leur environnement? Doit-on privilégier une action sur l'offre (en terme d'accès au crédit, de formation ou d'accès aux facteurs de production) ou au contraire sur la demande (sous-traitance, marchés publics). Ces différents débats opposent depuis plus de vingt ans les décideurs. Le retour aux lois du marché ne peut ainsi être confondu avec l'émergence d'organisations industrielles et d'agents innovateurs. Passer d'une économie administrée, régulée par l'Etat, à une économie de marché, régulée par les prix, ne peut être assimilé à la transition entre une économie de rente aux logiques redistributives et une économie d'accumulation portée par des entrepreneurs. La logique du marché et du capital marchand diffère de celle du capitalisme et de l'innovation entrepreneuriale. Il est utile en ce sens de relire les économistes institutionnalistes dans le contexte actuel de libéralisation. La question, pour faire émerger des entrepreneurs et des entreprises, est moins de retrouver des lois du marché face aux distorsions de l'Etat. Elle est de créer le marché et de voir comment ce principe trouve place à côté d'autres modes d'intégration ou de coordination. Il faut agir sur le système éducatif, sur le réseau des entreprises mais également sur leur environnement économique et institutionnel. Il s'agit également, de faire émerger des organisations efficientes permettant les apprentissages, les savoirs collectifs, et de trouver les modes de coordination assurant à la fois la flexibilité nécessaire aux changements de donnes 16

internationales et la permanence des relations permettant la reprise des investissements productifs et des horizons temporels longs. Les questions prioritaires de politique sont celles des séquences souhaitables des mesures, celles des rythmes, des mesures compensatoires ou de la mise en place de règles et d'institutions stabilisatrices permettant la transition vers des économies d'entreprises. A défaut de règles sécurisantes et stabilisatrices, l'ouverture extérieure et la libéralisation interne peuvent davantage décourager les entrepreneurs que conduire à leur émergence. Les limites des politiques économiques apparaissent au regard de la crise structurelle des économies de rente. Appuyer le secteur privé Les privatisations mises en oeuvre depuis 15 ans ont eu des résultats limités dans les pays africains. Le poids des entreprises publiques et des déficits, financés par le budget ou les aides extérieures, demeure élevé. De fait, au-delà d'un discours favorable au secteur privé, les bailleurs de fonds continuent d'affecter l'essentiel des financements à la reconstitution des administrations et des entreprises publiques. De nombreux facteurs expliquent ces résultats limités: il y a difficulté pour trouver des repreneurs, les délais de mise en oeuvre sont longs et les procédures sont complexes, les repreneurs étant souvent de pseudo producteurs. La faiblesse des investissements privés étrangers et nationaux est liée à un ensemble de facteurs qui tiennent, malgré les réformes en cours, à des facteurs institutionnels et politiques autant qu'économiques: faible crédibilité des politiques économiques et des pouvoirs, environnement institutionnel peu sécurisé, incertitude de l'environnement juridique. Plusieurs mesures d'attractivité des capitaux extérieurs et de soutien aux investissements privés sont ainsi nécessaires: - certaines concernent les systèmes financiers qui doivent permettre la transformation de l'épargne courte en investissement à moyen et long terme: garanties sur les obligations émises par des syndicats bancaires, refinancement par les Banques Centrales des emplois.à moyen et à long terme,

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création de banques de développement privé, mise en place de systèmes de garanties pour les petits producteurs et les PME; - d'autres concernent les politiques industrielles: création de zones franche et détaxation des entreprises exportatrices, appui aux liens entre les grandes organisations efficientes et les micro-unités créant de la flexibilité, en articulant le formel et l'informel et en permettant une spécialisation flexible; - d'autres encore concernent les changements de taux de rentabilité et d'intérêt permettant la prise de risque de l'investissement productif aux dépens des placements courts à taux de retour rapide du capital. Permettre à des économies productives de s'insérer dans un monde compétitif Ceci implique la mobilisation des compétences nationales et étrangères et l'émergence d'entrepreneurs grâce au marché et aux mesures de libéralisation. Mais l'investissement productif ne peut se réaliser sans un cadre institutionnel favorable, un Etat "pro" (promoteur, prospecteur, protecteur, voire producteur dans les secteurs stratégiques) et un climat de confiance. Une des priorités est de réformer et de reconstruire les Etats. Ces réformes doivent s'appuyer sur la dynamique de la société civile. Elles impliquent également de nouvelles relations internationales et, notamment, un apurement de la dette, qui ne se fasse pas aux dépens des transferts financiers vers le Sud. Appuyer les PME Il Y a consensus aujourd'hui chez les décideurs pour reconnaître l'importance stratégique de la micro et de la petite entreprise.TI y a par contre débat sur les politiques d'appui et sur les facteurs. Formaliser l'informel risque de casser les dynamiques, et les institutions d'aide sont peu à même de toucher des myriades de petites activités résultant largement d'un développement spontané. Les solutions appropriées sont celles qui sont appropriables. Elles doivent être diversifiées. Il est possible d'agir sur plusieurs volets :

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- améliorer l'environnement institutionnel macro-économique et financier notamment par des politiques sélectives de crédit en faveur des PME; - développer les liens entre les grandes, petites et micro-entreprises en favorisant une spécialisation flexible combinant l'efficacité des organisations industrielles et la souplesse des micro-unités; - favoriser des appuis, techniques, humains et organisationnels.
. L'important est de créer des lieux d'interface entre les petites entreprises (et l'informel) et les activités "modernes". Ainsi les systèmes de fmancement décentralisés (mutualiste, coopératif) peuvent lier la confiance, les garanties dépendantes des relationsde proximité avec la professionnalisationnécessaire. Il s'agit de permettre à l'épargne de se transformer en investissement à moyen et long terme, et de permettre au système financier de favoriser des petits projets à risque. L'économie de marché et les dynamiques entrepreneuriales ne peuvent fonctionner de manière efficiente, que si l'Etat et les micro-institutions sont renforcés pour créer l'environnement institutionnel favorable, que si les entreprises ont des logiques d'investissement productif sur le long terme, et que si les mécanismes redistributifs fonctionnent avec des tensions sociales régulées. La place que joue l'entrepreneur ne peut être dissociée de l'environnement économique social, culturel et politique dans lequel il agit. Le marché ne peut se construire sans un environnement institutionnel favorable. L'intérêt de l'ouvrage de Jean-Luc CAMILLERI est de nous donner une multitude d'informations tirées d'observations de terrain pour comprendre la complexité des petites unités, dès lors qu'on les insère dans leur tissu social, et de donner des pistes pour les décideurs. Philippe HUGON Professeur à Paris X Nanterre (CERED/FORUM) Mars 1996

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Avaut-propos Le coup de tonnerre de la dévaluation a désespéré l'Afrique francophone. D'abord, personne n'a compris le sens de cette mesure prise le 12 Janvier 1994 à Dakar1. Puis, la classe urbaine a vu le coût de la vie augmenter, jour après jour, alors que ses salaires stagnaient dans des eaux toujours aussi basses. Bien sûr, le coton, le café, le cacao étaient réévalués dans les campagnes... - Les Français nous ont abandonnés. Pourquoi nous avezvous dévalué ? Vous devenez encore plus riches, et nous toujours plus pauvres. - Ce n'est pas notre faute, répond le coopérant. C'est à cause des Américains, de la Banque Mondiale et du FMI. De toute façon, c'était inéluctable: un milliard de FCFA s'envolait chaque jour dans les banques européennes. - Délit d'initiés! En vérité, vous nous avez vendus... Mais pourquoi nous avoir dévalué de moitié? Deux ans après la dévaluation, l'augmentation du coût de la vie est d'environ 40%. Pour d~s ménages2 qui tournent avec 40.000 FCFA par mois (400 francs français), cette augmentation a eu de graves incidences, mettant en péril la survie familiale. Elle a entraîné des modifications au niveau de la consommation quotidienne: le café (nescafé) est devenu un produit de luxe, comme le lait ou le thé. On sort moins souvent et on fait durer sa bière; quand on a une voiture, on économise l'essence. La moindre dépense est réfléchie, calculée et on n'hésite plus à "consommer local" : le snobisme des produits importés n'est plus de saison.
1 Cette dévaluation symbolise un certain style de relations: elle a été décidée et imposée par Paris, sous la pression du FMI et de la Banque Mondiale, alors que la plupart des chefs d'Etat africains lui étaient hostiles... 2 Nous reprenons ici un schéma d'analyse statistique occidental plus ou moins opératoire en Afrique, même en ville, où l'unité économique se situe plutôt au niveau de la grande famille avec les frères, les oncles, les cousins, etc. Les décisions importantes sont rarement prises par un individu avant d'avoir consulté les frères et les cousins du village, les vieux, etc. 21

Chez les paysans, la situation est contrastée, la dévaluation affectant diversement leurs productions. Si le prix de vente du coton a augmenté de 30%, celui du soc de charrue a doublé. La Côte-d'Ivoire est la grande bénéficiaire, en raison du le poids de ses exportations (le prix d'achat du café et du cacao a augmenté dans des proportions plus importantes que le coût des intrants3). Au Burkina et au Mali, les exportations de viande en direction de la Côte-d'Ivoire, où elles étaient auparavant c.oncurrencées par les viandes en provenance d'Argentine et d'Europe, ont connu un fort accroissement, entraînant une forte augmentation du cours du bétail4. Impact de la dévaluation sur les revenus de certaines catégories d'actifs (revenu quotidien exprimé en FCFA actuel)
Catégorie d'emploi Commerçants Agriculteurs Artisans Restaurateurs Pêcheurs Moyenne Avant la
dévaluation

Après la
dévaluation

Variation en% +25%

600 410 691 507 931 599

383 512 339 399 635 414

- 36% - 51% - 31%

- 32% - 32%

Source: Etude longitudinale de l'impact de la dévaluation du franc CFA au Bénin, Banque Mondiale, 1994.

3 En général, les intrants comprennent l'énergie, les matières premières et consommables incorporés ou utilisés au cours de la fabrication d'un produit. Pour le café, le cacao et le coton, les intrants sont les plants ou semences, les engrais, les produits phytosanitaires, le petit outillage qui est consommé pendant la période de production, etc. 4 Depuis la période coloniale, on a observé qu'après un bon hivernage (ce qui a été le cas en 1994), le cours du bétail augmentait systématiquement. En effet, les éleveurs diminuent leur offre sur les marchés, alors qu'en période de sécheresse, ils sont obligés de vendre leurs bêtes (absence de pâturage et augmentation du prix du mil). Le cours du bétail est donc inversement proportionnel au cours des céréales. On notera, en 1994, le phénomène conjoncturel d'un bon hivernage et d'un accroissement de la demande, entraînant une augmentation de 70 à 80% du cours du bétail. En 1995-96, suite au mauvais hivernage, les cours baisseront d'environ 30%.

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A l'inverse des artisans, notre coeur de cible, dont les revenus chutent désespérément, l'agriculture est mieux lotie. On nuancera les résultats du tableau précédant, réalisé juste après la dévaluation, mais ses indications sont cependant confirmées: deux ans plus tard, on s'aperçoit que le monde rural (70% de la population en Mrique francophone) sort renforcé de la dévaluation. Certaines productions s'écoulent mieux sur les marchés, comme le riz produit localement, le milou le maïs, et l'inflation a été neutralisée par l'augmentation des prix dans des proportions équivalentes. L'effet de la dévaluation serait positif dans les zones exportatrices et nul dans les autres régions. "L'agriculture au poste de commande", disait Mao... Au contraire, la consommation plus orientée vers les produits locaux compense rarement les pertes enregistrées par de nombreuses entreprises, dont le chiffre d'affaires a fondu avec la brusque paupérisation de l'ensemble de la classe urbaine. La baisse de la demande a pénalisé non seulement les produits chers, mais aussi la production locale, et le manque de débouchés reste crucial pour la plupart des entrepreneurs. Encore et toujours, cette inéluctable étroitesse des marchés! Bien sûr, l'intégration régionale, à la mode dans tous les colloques, pourrait être une solution, en offrant aux entreprises les plus dynamiques des marchés plus vastes. Mais passera-t-elle dans les faits ? Quant au blocage technologique, qui empêche la plupart des entreprises de fabriquer des produits de substitution, il est nécessaire, pour le rompre, de réorienter des pans entiers de l'éducation vers la formation professionnelle. Vaste programme qui nécessite une aide extérieure, s'inspirant plutôt des réussites contemporaines de l'Inde, de la Chine, de l'Asie du Sud-Est que du modèle occidental5... * * *

5 Le modèle hollywoodien selon Ignacy S~chs... 23

Nous avons longuement évoqué la dévaluation, car elle a été ressentie en Afrique francophone comme une révolution; d'ailleurs, elle y marquera la vie quotidienne dans les prochaines décennies, au moins autant que le "soleil des indépendances" il y a trente-cinq ans. Cependant, notre étude ne sera pas focalisée sur ce réajustement monétaire! La première partie tentera une approche socio-économique6 de la petite entreprise en décrivant ses caractéristiques, son environnement et son fonctionnement. Quelle est la spécificité d'une petite entreprise dans l'informel? Comment se finance-t-elle ? Quelle est sa sociologie au sud du Sahara? La IIemepartie sera consacrée au Burkina Faso. Elle nous donnera l'occasion de plonger au coeur de la petite entreprise, tout en analysant l'impact de la dévaluation, dans un pays très apprécié par les agences de développement. Une enquête, menée en Province et à Ouagadougou, montrera que la demande a baissé: la majorité des entrepreneurs souffrent, mais s'adaptent à une situation de crise. Dans la IIIeme partie, nous analyserons les rapports de la petite entreprise avec le monde rural en nous appuyant sur deux études, l'une réalisée dans une région centrafricaine ravagée par plusieurs années de crise caféière, l'autre au Sénégal. Ici, la sociologie (cohésion sociale, caractéristiques ethniques, acculturation-déculturation) sera un outil utilisé en corrélation avec l'analyse économique (fluctuation des cours des produits agricoles, évolution de la demande, rapports ville/campagne). Une synthèse sera ensuite opérée, et des exemples d'entreprises viables seront donnés. Nous nous intéresserons enfin, dans la IVemepartie, au financement et à la création des petites entreprises. Ce chapitre démontera la mécanique des projets orientés vers l'entrepreneuriat, le crédit, le conseil et la formation, au Sénégal et au Burkina, et proposera une stratégie pour les bailleurs de fonds. Il sera illustré par une création d'entreprise en Guinée, comprenant les aspects marketing, techniques et financiers.

6 L'économie est parfois myope sans la sociologie...

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Au cours de ces analyses, nous utiliserons aussi bien l'économie quantitative (ou la gestion), que la sociologie (ou l'anthropologie). La sociologie, en permettant de replacer les comportements des entrepreneurs dans leur dimension sociale, culturelle ou historique, sera un outil précieux, pour nous faciliter la compréhension de la petite entreprise et de l'entrepreneuriat africain contemporain. Mort ou résurrection? L'expression est excessive, mais elle symbolise à la fois les difficultés et le dynamisme de la petite entreprise africaine. La volonté de la soutenir sous-tend les mesures macro-économiques prises sous l'influence des bailleurs de fonds. Mais est-il suffisant de lutter contre un environnement hostile? Une réponse alternative est donnée avec le lancement de projets de création d'entreprises, bottom up (partant de la base), qui souvent font du crédit et remplacent les banques. Mais n'est-il pas cependant illusoire, même avec des entrepreneurs créatifs et courageux, de concevoir un décollage du secteur privé, quand la demande souffre de langueur et quand la crise perdure depuis deux décennies? Pourtant l'accélération de l'urbanisation devrait assurer un marché sur le long terme. En effet, le secteur informel, qui accueillera dans les villes plus de 50% de l'accroissement démographique, connaîtrait une différenciation progressive avec la création de nombreuses petites entreprises (PE) intermédiaires7. La précarité actuelle des PES serait-elle alors conjoncturelle? On pourrait en effet imaginer qu'elles s'équipent, comme leurs cousines asiatiques (ou leurs soeurs anglophones), pour répondre à un marché pauvre en ressources, mais néanmoins demandeur en produits modernisés. N'assiste-t-on pas en Inde, en Chine, au Nigeria ou au Ghana à l'émergence de solutions originales? Voilà les questions qui se posent en cette fin de siècle, et si l'avenir reste imprévisible, il n'est sûrement pas désespéré.

7 Pour préparer l'avenir de l'Afrique 8 Petite Entreprise. Nous utiliserons

de l'Ouest,
souvent

OCDE/BAD/CILSS, 1994.
le sigle PE.

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I.
VOYAGE A L'INTERIEUR DE LA PETITE
ENTREPRISE AFRICAINE

Pendant longtemps, seules les entreprises de style européen avaient droit de cité en Afrique. Le vaste secteur informel récemment réhabilité et qui bénéficie en cette fin de siècle d'un surcroît d'attention et de tendresse de la part du développeur, a longtemps été tenu à l'écart, marginalisé. Seules comptaient aux yeux des économistes et des gestionnaires les quelques entreprises européennes ou modernisées, en générallocalisées dans les grandes capitales. Les choses ont heureusement évolué et, aujourd'hui, le secteur informel qui représente jusqu'à 85% des entreprises, est reconnu, analysé, soutenu, réhabilité. Néanmoins, la notion d'informel reste floue car elle recouvre aussi bien certaines activités marginales que l'artisanat utilitaire ou des micro-entreprises modernes... Aussi, vu l'hétérogénéité du secteur, nous avons choisi de privilégier le concept de petite entreprise. 1. Qu'est-ce qu'une petite entreprise?

Avant de tenter une définition et de déterminer le champ de l'étude, nous nous pencherons sur la petite entreprise européenne qui, elle aussi, n'a été conceptualisée que récemment. Petite entreprise et entrepreneuriat en Europe

Comme en Afrique, la petite entreprise s'y caractérise par son extrême hétérogénéité9. Les entreprises se décomposent entre plusieurs types-clés: entrepreneurs-artisans, entrepreneurs-managers, activités à technologie simple (low tee) ou complexe (high tee). La petite entreprise subit son environ9 Julien-Marchesnay, La petite entreprise, Vuibert 1988.

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nement quand la grande firme le modèle mais elle évite plus facilement les freins bureaucratiques et compense sa moindre rationalisation par une intégration supérieure10 et une plus grande flexibilité, c'est-à-dire une meilleure faculté d'adaptation à l'environnement. D'ailleurs, n'est-ce pas le dynamisme du secteur tertiaire dans les sociétés post-modemes qui explique la croissance de la PE car il est facile dans ce secteur de lancer une entreprise avec un capital relativement faible, les trois-quarts des entreprises créées se situant dans le commerce ou les services. Si le concept de PE varie selon les pays (moins de 10, 20 ou 50 employés, rare prise en compte du capital en raison de son extrême variabilité), on observe cependant quatre caractéristiques permanentes: la centralisation et la personnalisation de la gestion, la faible spécialisation du travail avec des employés souvent polyvalents, un processus de décision fonctionnant selon le schéma intuition-décision-action, enfin un système d'information externe simple dû à un marché relativement proche et ciblé. La clef de voûte de la PE reste l'entrepreneur et la littérature économique lui accorde une place primordiale. Pour Joseph Schumpeter, l'innovation est à l'origine de toutes les perturbations économiques11 et le rôle de l'entrepreneur consiste à maîtriser l'incertitude dynamique qui résulte des innovations techniques et de leur application pratique (procédés, produits, organisations). L'entrepreneur est en effet celui qui imagine, refuse les contraintes et la routine, innove, montre un esprit créateur aussi bien dans la production que dans le marketing en faisant de nouvelles combinaisons, anticipe et prévoit avant les autres l'évolution économique, calcule les incertitudes et prend les risques. C'est aussi un homme d'action pragmatique qui sait réunir et coordonner de façon efficace les ressources qu'il possède, en vue de conquérir un marché: il a confiance en lui et aime commander, il est tenace et enthousiaste.

10 Mintzberg H., Structure et dynamique des organisations, Editions d'organisation, Paris, 1984. Il Mark Blaug, La pensée économique, Economica 1986.

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Deux types d'entrepreneurs peuvent être oppOSéS12 "l'en: trepreneur-artisan" qui maîtrise bien son métier et s'adapte aux évolutions technologiques (le producteur) et "l'entrepreneur-joueur" qui profite des turbulences de l'environnement pour lancer des affaires rentables, (l'opportuniste capitaliste qui n'est pas un modèle célébré par Schumpeter). Le secteur non-structuré ou informel en Afrique

Le secteur informel est parfois perçu comme une illustration de l'économie de marché, où la concurrence est pure et parfaite, mais segmentée et non directement reliée au marché moderne13. Définition BIT 14(Kenya 1972) C'est vers 1970 que l'on a pris conscience de l'existence dans le tiers monde d'un secteur urbain où travaillaient des petits commerçants, des petits vendeurs et autres métiers plus ou moins légaux coexistant avec des artisans comme les soudeurs, maçons, tailleurs, etc. Le rapport Kenya du BIT en 1972 est l'un des premiers documents qui a défmi le secteur informel en le caractérisant par les points suivants : 1 - facilité d'accès aux activités; 2 - recours aux ressources locales; 3 - propriété familiale des entreprises; 4 - échelle restreinte des opérations; 5 - techniques adaptées à forte intensité de main-d'oeuvre; 6 - qualifications acquises en dehors du système scolaire par l'apprentissage; 7 - marchés échappant à tout règlement (pas d'accès aux marchés d'Etat) et ouverts à la concurrence.
12 Julien-Marchesnay, La petite entreprise, Vuibert 1988. 13 J. Charmes in Séminaire OCDE, Nouvelles approches du secteur informel, Paris, 1990. 14 Bureau International du Travail

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En s'inspirant de cette typologie, certains auteurs se sont efforcés de formuler des critères plus simples et plus concrets. S. V. Sethuraman (1976) propose comme conditions d'appartenance au secteur informel l'emploi de 10 personnes au plus, la non-application des règles légales et administratives, l'emploi d'aides familiaux, l'absence d'horaires ou de jours fixes de travail, l'absence de crédits institutionnels, une production destinée au consommateur final, une formation scolaire inférieure à six ans, et pour certaines activités, l'absence d'énergie mécanique ou électrique ainsi que le caractère ambulant ou saisonnier de l'activité. Ces critères sont plus ou moins valables: une autre vision, marxiste (elle aussi approximative), définit le secteur informel comme une réserve de main-d'oeuvre dans laquelle le secteur moderne puise la force de travail dont il a besoin (et rejette celle dont il n'a plus l'utilité) ou comme un lieu de reproduction au moindre coût de la force de travail, ces deux modalités d'embauche ou de survie permettant d'exercer une pression à la baisse sur le taux des salaires dans le secteur moderne. Foncdonnenrentdusecœur Les experts du BIT ont précisé le rôle du secteur nonstructuré ou informel; la différenciation ancienne entre secteur moderne et secteur traditionnel a été remplacée par l'opposition secteur formel (ou structuré) et secteur informel (ou non-structuré). Ce dernier représente plus des deux tiers de la main- d'oeuvre urbaine (souvent par absorption des migrants et/ou création d'emplois), le salariat n'existant en ville que dans l'administration et le secteur minoritaire moderne. Les entrepreneurs ont parfois des revenus équivalents ou supérieurs au salaire minimum du secteur moderne (formel) alors que la rémunération des apprentis dont la force de travail est sous-payée, presque gratuite, peut être considérée15 comme l'extorsion d'un sur-travail. Le monde urbain repro15 Comme le soutiendrait à juste titre Marx. Lire à ce sujet Femmes, greniers et capitaux de Claude Meillassoux, La découverte 1982.

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