LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE DE LA MAURITANIE

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Construit sur une documentation dense et une connaissance approfondie des réalités politiques mauritaniennes, cet ouvrage apporte des explications lumineuses aux différentes orientations de la politique étrangère de la Mauritanie depuis son indépendance en novembre 1960. Ce livre illustre plus largement les politiques étrangères des États du Sud.

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Ajouté le 01 janvier 1999
Nombre de lectures 278
EAN13 9782296377462
Langue Français
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LA POLITIQUE

ÉTRANGÈRE

DE LA MAURITANIE

Photo de couverture: Les Présidents Jacques Chirac et Maaouya QuId Sld'Ahmed Taya (photo La Tribune, septembre 1997).

@ L'Harmattan,

1998

ISBN

2-7384-7311-3

Moussa DIA W

LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE

DE LA MAURITANIE

Préface de Daniel Bourmaud

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc.
55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection Études Africaines

Noël DOSSOU- YOVO, Individu et société dans le roman negro-africain d'expression anglaise de 1939 à 1986 (3 volumes). w.H. Paul William AHUI, Eglise du Christ. Mission Harriste, éléments théologiques du Harrisme Paulinien. Anne LUXEREAU, Bernard ROUSSEL, Changements écologiques et sociaux au Niger: Grégoire NDAKI, Crises, mutations et conflits politiques au Congo-Brazzaville. Fabienne GUIMONT, Les étudiants africains en France (1950-1965). Fidèle-Pierre NZE-NGUEMA, L'Etat au Gabon de 1929 à 1990. Roger SOME, Art africain et esthétique occidentale. Blaise BAYILI, Religion, droit et pouvoir au Burkina Faso. Derlemari NERBADOUM, Le labyrinthe de l'instabilité politique au Tchad. Rérnj LEROUX, Le réveil de Djibouti 1968-1977. Marcel BOURDETTE DONON, Tchad 1998. Jean-Claude P. QUENUM, Interactions des systèmes éducatifs traditionnels et modernes. Annie CHÉNEAU-LOQUAY, Pierre MATARASSO, Approche du développement durable en milieu rural africain. Pierre SAULNIER, Le Centrafrique entre mythe et réalité. Constant D. BEUGRE, La motivation au travail des cadres africains. Emmanuel AMOUGROU, Afro-métropolitaines, Emancipation ou domination masculine?

À la mémoire de mes parents

Carte administrative de la Mauritanie

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PREFACE

La Mauritanie a longtemps fait et fait encore partie des parents pauvres de la recherche consacrée à l'Afrique. Sans doute faut-il y voir la manifestation d'une spécificité géo-politique qui la situe dans un entre-deux. L'Histoire du XXe siècle l'a plutôt orientée vers l'Afrique noire comme son appartenance à l'A. O.F. (Afrique Occidentale Française) le démontre. Mais cette intégration à l'espace colonial français n'a jamais neutralisé l'autre face de la Mauritanie, celle qui regarde vers le Nord, en direction du Maghreb. Cette dualité induit une double marginalité. Située aux confins de l'Afrique noire et aux marges de l'Afrique du nord, la Mauritanie retient peu l'attention. N'étant au centre d'aucun des sous-ensembles régionaux africains, elle n'attire pas l'observateur, desservie en outre par sa relative faiblesse démographique (quelque 2,3 millions d'habitants sur un million de kI112)qui la situe dans la fourchette inférieure des Etats africains. Certes, pour le féru d'archéologie ou de « paléontolo-géologie » désertique, les ruines de Chinguetti ou les pérégrinations de Théodore Monod ont su tirer la Mauritanie de son anonymat. Le lecteur familier de Saint-Exupéry et nostalgique des temps héroïques de l'Aéropostale se souvient que la Mauritanie est bordée par l'Océan Atlantique et que le survol de ses côtes n'était pas sans risque pour les intrépides pilotes d'alors. Mais cette connaissance reste confinée au cercle des initiés et desanlOureux d'un pays qui ne manque pas d'attrait. Le livre de Moussa Diaw, tiré d'une thèse de doctorat en science politique, vient donc avec bonheur combler. une lacune. Quelques rares travaux consacrés au système politique interne de la Mauritanie avaient déjà commencé à jalonner, avec talent, un parcours encore en friches. Mais de réflexion sur la façon dont cet Etat, a priori secondaire, pouvait s'insérer dans le système international, nous n'en disposions point. De façon plus générale d'ailleurs, peu de recherches ont à ce jour été conduites sur les aspects externes des Etats africains de sorte que l'intérêt du travail de Moussa Diaw ne s'arrête pas aux frontières de la seule Mauritanie. La science politique notamment française a cultivé et cultive toujours une prédilection pour l'analyse interne des systèmes politiques même si les évolutions les plus récentes 9

dessinent un changement progressif en ce domaine. La recherche africaniste s'est quant à elle montrée peu encline à dénouer les fils des politiques étrangères des Etats du sud. Plusieurs raisons expliquent cet éloignement. L'influence des disciplines telles que l'anthropologie ou encore la sociologie sur les sciences sociales « africanistes» ont souvent pesé dans le sens d'une affinité avec les sociétés étudiées, privilégiant l'analyse des processus sociaux endogènes au détriment des facteurs exogènes. Lorsque ceux-ci ont suscité des travaux spécifiques, ils ont le plus souvent inspiré des analyses déterministes fondées sur le primat du système international global, dans une perspective soit résolument impérialiste (l'omnipotence du capitalisme international) soit d'un réalisme réducteur (Ie corset bipolaire). Peu de place était concédée à la logique propre des Etats africains. Autant dire que l'ouvrage de Moussa Diaw témoigne d'un incontestable courage tant vis-à-vis de la recherche africaniste que de la discipline à laquelle il se rattache. A sa façon, il s'est dégagé du double tropisme qui le menaçait. Enfin, le risque encouru pouvait apparaître d'autant plus grave que l'auteur, mauritanien, se devait de lever la suspicion d'une trop grande proximité avec son objet de recherche. Il est vrai que, pour des raisons souvent liées à une insuffisante formation méthodologique, nombre de travaux n'ont pas répondu aux exigences de distanciation sans lesquelles il n'est pas de recherche scientifique digne de ce nom. Moussa Diaw démontre que l'empathie et la sympathie avec son objet d'étude ne signifient nullement absence de rigueur et de sens critique au sens le plus noble des termes. L'auteur a su en outre éviter les écueils d'une science politique mal digérée qui aurait pu exacerber une tendance fréquente à marginaliser les faits au détriment de la théorie. Comme si les deux pouvaient s'exclure. Au contraire, Moussa Diaw s'est efforcé de construire une analyse nourrie par une observation scrupuleuse de la réalité. Les deux premières parties articulées autour du tropisme français et du tropisme arabe permettent ainsi de reconstituer les deux moments clefs de la politique étrangère de la Mauritanie. Héritière d'une influence française qui s'est prolongée après l'indépendance, elle s'est insérée dans les structures institutionnelles de coopération mises en place par le régime gaulliste. La langue française et l'intégration au sein de la zone franc ont constitué les deux piliers de cette intégration. 10

Mais la demande mauritanienne d'un lien privilégié avec la France est contestée au sein de l'appareil dirigeant de sorte que, dès 1973, un premier élément de rupture plus que symbolique intervient avec la création d'une monnaie nationale, l'ouguiya, marquant la fin de l'appartenance au dispositif monétaire de l'ancienne puissance coloniale. Le tropisme arabe, présent dès la naissance du nouvel Etat indépendant, se superpose au tropisme français avant de le supplanter bien que de façon non définitive. L'auteur ne se cantonne pas à une narration mais démontre de façon lucide la cohabitation de deux logiques et, leur impossible dépassement. Car, la tentative de s'émanciper de l'influence française bute sur le mirage de l'alternative maghrébine et arabe. Le conflit sahraoui crée un espace régional peu propice à l'intégration et à l'entente proclamées. Les tensions successives avec l'Algérie et le Maroc contribuent à fragiliser les efforts faits autour de l'Union du Maghreb Arabe au demeurant bien faible. C'est dans ces interstices que se niche la permanence de l'influence française. Moussa Diaw excelle à décrire les retournements d'alliance, les hésitations et les contraintes qui habitent les acteurs en présence dans un jeu dont la complexité et les subtilités invalident rapidement les approches trop généralisantes. Les relations internationales ne sauraient se satisfaire de la vérification de schémas préconstruits où les éléments rassemblés à charge de preuve corroborent nécessairement le postulat initial. L'auteur échappe à l'alternative convenue et fondée sur une réciproque exclusion entre les tenants d'un transnationalisme en vogue et les adeptes d'un néo-réalisme qui fait de la résistance. La thèse au demeurant assez répandue selon laquelle les Etats africains ne seraient que des proto-Etats, insuffisamment institutionnalisés et donc, à ce titre, insusceptibles de promouvoir une politique étrangère digne de ce nom ne saurait être défendue sans qu'il y soit apporté de sévères nuances. Le conflit du Sahara occidental met aux prises des Etats, l'Algérie, le Maroc, la Mauritanie, qui cherchent à faire prévaloir leurs intérêts spécifiques. Le territoire constitue à cet égard un enjeu considéré comme capital. Or, dans un continent qui, depuis l'adoption de la charte de 0.u.A., a promu au rang de valeur suprême le principe de l'intangibilité des frontières, la revendication territoriale est érigée en tabou. L'affaire du Sahara occidental offre cependant la possibilité de déroger à la règle en légitimant ses prétentions territoriales au nom d'une identité commune ou d'une solidarité avec les populations 11

sahraouies. Bref, le territoire suscite les convoitises et attise les antagonismes de la même façon qu'il pouvait exacerber les ambitions sur d'autres continents à d'autres époques. Il n:existe pas d'exception africaine et l'Etat africain est bien une réalité. Les visées impériales que Moussa Diaw souligne à propos du Maroc et du Mali par exemple démontrent que les conflits régionaux n'obéissent pas nécessairement à des considérations fondées sur les pratiques d'acteurs privés échappant au contrôle des Etats mais qu'ils reposent au contraire sur des logiques d'affirmation de l'Etat tant au plan interne qu'au plan externe. Pour autant, les réseaux ne sont pas absents de la scène, qu'ils soient religieux, financiers ou politiques. Mais leur efficacité tient à leur articulation avec la politique des Etats. Le baasisme s'alimente non seulement d'une identification de la part de certaines élites aux principes idéologiques énoncés dans le contexte du Moyen-Orient par Michel Aflak mais encore d'un appui matériel de la part notamment d'une puissance, l'Irak, qui fait de cette idéologie l'un des instruments de sa politique étrangère lui permettant de desserrer partiellement les contraintes qui pèsent sur le régime de Saddam Hussein avec la guerre du Golfe. De même, les flux migratoires qui traditionnellement circulent au-dessus de la frontière entre le Sénégal et la Mauritanie deviennent-ils une affaire d'Etat dès lors que leur intensité et les manipulations auxquelles ils peuvent prêter touchent à l'intégrité des Etats concernés. L'opposition entre le paradigme interétatique et le paradigme transnationaliste relève ainsi davantage de la joute académique que de la recherche d'une articulation logique entre les faits. L'analyse du processus de décision qui constitue la troisième partie de l'ouvrage participe de façon convaincante à légitimer l'analyse des politiques étrangères africaines. A travers l'enchevêtrement des acteurs (parti politique, armée, clans familiaux et tribaux...), Moussa Diaw révèle des pans entiers de l'Etat mauritanien dont les logiques de fonctionnement se situent à l'intersection de l'interne et de l'externe. Les soubresauts, qui marquent l'Histoire politique de la Mauritanie post-coloniale, renvoient souvent à des facteurs extérieurs qui aiguisent les conflits intérieurs et délimitent les positions de pouvoir. Dans cette dialectique, le poids du facteur personnel se révèle considérable mais son importance ne relève pas du seul arbitraire. Elle renvoie aussi à la capacité du leader d'agencer des ressources et de jouer avec les contraintes, traçant les contours d'une 12

politique étrangère faite d'un mélange de pouvoir discrétionnaire et de sens du compromis. On le voit, la contribution de l'auteur ne s'arrête pas aux frontières de la seule Mauritanie. De surcroît, l'auteur montre qu'il n'est point de démonstration convaincante sans le respect de la forme. La rigueur peut et doit savoir se combiner avec l'élégance de l'expression et du ton. Evitant le jargon inutile et les emphases trop souvent de mise, Moussa Diaw sait faire preuve de retenue. Le concept est utilisé à bon escient sans succomber aux charmes faciles... et trompeurs des néologismes inflationnistes. Le style est concis, dépouillé. Pour le plus grand plaisir de ses lecteurs.

Daniel BOURMAUD Professeur de science politique Institut National des Langues et Civilisations Orientales (Paris).

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INTRODUCTION

La politique étrangère d'un Etat se définit comme une partie de son activité tournée vers l'espace international ou le «dehors », autrement dit, elle «traite, par opposition à la politique intérieure, des problèmes qui se posent au-delà des frontières ».0)Elle constitue ainsi le moyen pour l'Etat d'accroître ses capacités d'influence à l'extérieur de son territoire national. Cependant, les auteurs ne sont pas unanimes sur les liens entre politique interne et politique externe, dont les éléments distincts sont difficilement identifiables du fait de l'imbrication entre les «deux plateaux d'une même balance, les deux faces d'une même réalité ».(2)A l'appui de cette analyse, les facteurs intérieurs ont leurs prolongements sur la politique internationale tout comme les actions extérieures se répercutent sur le plan interne. Cette interaction est permanente et dynamique en fonction de la position de l'Etat en question dans la société internationale. D'une manière générale, les Etats du Tiers-Monde, particulièrement ceux d'Afrique, selon les circonstances, feront intervenir leur politique extérieure pour légitimer leur pouvoir interne. L'approche marxiste considère plutôt la politique intérieure comme le moteur des relations internationales. Mais ce déterminisme est réducteur et ne permet pas de rendre compte de la complexité des phénomènes sur le plan mondial. Une autre conception classique se fonde sur une dichotomie entre la politique intérieure et la politique extérieure. C'est toute la thèse de Raymond Aron, qui trace une frontière entre les deux champs, en établissant sa théorie sur le primat des rapports interétatiques.(3) Dans ces considérations théoriques, on peut relever les observations de Jacques Vernant pour qui la distinction se situe au niveau structurel en ce sens que « le milieu international est, en effet, d'une autre nature que le milieu interne. Le second est plus plastique et
(1) MERLE (Marcel) La politique étrangère. Paris: PUF, 1984, p.7 (2) TIDAM (Doudou) La politique étrangère des Etats africains. Paris: PUF, 1963.166p. (3) ARON (Raymond) Paix et guerre entre les nations. Paris: Calmann-Lévy, 1962, p.14 15

plus aisément modifiable par l'action du gouvernement mais la situation est tout autre à l'égard du milieu extérieur qui s'avère en tout cas plus résistant et plus contraignant que le milieu interne». (4)Malgré cette différence, il reconnaît évidemment une osmose entre la politique intérieure et la politique extérieure qui émanent des mêmes institutions et s'inscrivent dans un même projet social, politique et économique. En nous plaçant plutôt sur le site des influences réciproques entre les deux activités de l'Etat pour ne pas sous-estimer les contraintes systémiques mondiales qui s'exercent sur les pays en voie de développement, notre étude est consacrée à la politique étrangère de la Mauritanie. Le choix d'un tel sujet relève d'un défi. D'une part, la singularité de la société mauritanienne est d'être composée d'une communauté arabo-berbère et d'une communauté négro-africaine, qui ont des repères identitaires divergents. La première, qui exerce une domination manifeste sur le pouvoir politique, cherche à s'intégrer à la « nation arabe ». La seconde, « minoritaire », se mobilise pour extraire plus de ressources de ses rapports au pouvoir et ne cache pas ses affinités avec l'Afrique noire où elle retrouve une homogénéité culturelle. D'autre part, la coïncidence du début de nos recherches avec la crise sénégalo-mauritanienne rend difficile l'accès aux sources documentaires d'autant que la règle du secret et la sensibilité du sujet dans ce contexte particulier constituent des obstacles majeurs pour pénétrer cette « boîte noire» qu'est la politique étrangère. Mais, grâce à notre connaissance des rapports sociaux et de l'action politique du pays, nous avons pu recueillir suffisamment d'informations permettant la compréhension de ce secteur de la réalité politique mauritanienne. En fait, deux raisons fondamentales nous ont incité à nous aventurer sur ce terrain. D'abord, notre appartenance à cette société fait que nous ne pouvons rester insensible à la manière dont est gouverné le pays. Ensuite, une telle démarche scientifique nous semble importante dans la mesure où les travaux sur cet Etat, peu connu, sont rares et n'abordent que partiellement ce domaine. Nous citerons

(4) VERNANT (Jacques) Les conditionnements internes de la politique étrangère. ln: L'élaboration de la politique étrangère sous la dir.de Léo Hamon. Paris: PUF, 1969, p.13 16

l'ouvrage de Philippe Marchesin (5)qui est un outil indispensable pour la compréhension du phénomène tribal dans cette société segmentaire. Les quelques mémoires de fin d'études sur la question restent superficiels. La perception de la politique étrangère en tant qu'élément des relations internationales nous conduit à souligner des types d'approche fortement marqués par la psychologie. Dans ce sens, la méthode béhavioriste est centrée sur le comportement des acteurs intervenant dans cette société et l'analyse systémique part du principe selon lequel la réalité sociétale présente les caractéristiques d'un système où des interactions se produisent entre un ensemble complexe d'acteurs et son environnement. Dépassant et prolongeant cette étude, la sociologie des relations internationales apporte des éclaircissements sur la multiplicité des acteurs et les facteurs déterminants. Ainsi, nous nous référqns à la définition de Marcel Merle: « le système international [est] l'ensemble des relations entre les principaux acteurs qui sont les Etats, les organisations internationales et les forces transnationales. En conséquence, l'environnement sera constitué par l'ensemble des facteurs (naturels, économiques, technologiques, démographiques, idéologiques) dont la combinaison influe sur la structure et sur le (6) fonctionnement du système». A partir de cette conception de la société internationale, la fonction et l'inégalité des acteurs nous amènent au coeur de notre problématique. Quelles sont les modalités d'insertion de la Mauritanie dans le système international et dans le sous-système régional? Comment subit-elle les influences de ces environnements et quel rôle prétend-t-elle y jouer? Son statut de pays charnière entre l'Afrique du Nord et l'Afrique noire reste-t-il toujours pertinent? Quels sont les différents acteurs intervenant dans la détermination de la politique étrangère? Pour répondre à ces interrogations et en considérant les liens traditionnels, historiques entre la France et ses anciennes colonies, et les comportements des acteurs internes dominants, nous avons fait le
(5) MARCHESIN (Philippe) Tribus, ethnies et pouvoir en Mauritanie. Paris: Karthala, 1992.-437p. (6) MERLE (Marcel) Sociologie des relations internationales. Paris: Dalloz, 1976.p.146

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choix de porter notre analyse de la politique étrangère mauritanienne sur ses deux orientations qui s'avèrent décisives dans ses rapports avec «le dehors ». Par conséquent cette étude cernera, d'un côté les relations complexes et inévitables entre la France et la Mauritanie, et de l'autre, les liens de cette dernière avec l'ensemble du monde arabe. Dans cette perspective, l'accent sera mis sur les mécanismes décisionnels qui ont, à certains égards, façonné les relations extérieures de la Mauritanie. Nous ne négligeons pas les relations avec l'Afrique noire dont certains aspects seront abordés, et les institutions internationales financières (FMI et Banque Mondiale) qui pourraient faire l'objet d'une autreétude. D'un point de vue méthodologique, nous privilégions l'approche interdisciplinaire et globale parce que nous estimons que l'élaboration de la politique étrangère est un processus totalisant où les variables forment un tout interactionnel et dynamique. La connaissance des structures sociétales internes et externes, ainsi que la compréhension du lien entre le comportement international et le comportement interne font appel à plusieurs domaines (politiques, économiques, sociologiques, anthropologiques, etc.). Par ailleurs, dans le cadre de l'évolution des relations internationales, cette étude évoquera les changements intervenus dans' le système mondial et leurs conséquences politiques au niveau des Etats africains. A cet effet, nous nous inspirons dans notre démonstration des (7) travaux de Zaki Laïdi, concernant le concept de «l'ordre mondial relâché» axé sur la modification des règles du jeu, provenant de l'effondrement du système bipolaire, et l'extension de la démocratie et du libéralisme comme modèles de valeurs universelles, exportables clés en main. Aussi, nous utiliserons le terme de « déclassement» au sujet de l'Afrique pour bien montrer, qu'en raison de ses problèmes socioéconomiques endémiques, elle n'attire plus les investisseurs occidentaux qui s'orientent maintenant vers d'autres horizons, notamment les pays de l'Est. D'autres paradigmes comme «les modes populaires d'action internationale» et les « mouvements transnationaux» seront présents dans cette approche.

(7) L 'ORDRE MONDIAL RELÂCHE: SENS ET PUISSANCE APRES LA GUERRE FROIDE / sous la Dir. de Zaki Laïdi, 2ème ed. Paris: Presse de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1993.-263p. 18

Après cette délimitation de notre sujet, nous exposerons son cheminement. Trois grandes parties se dessinent: en premier lieu, nous analysons l'émergence de l'Etat post-colonial et ses liens avec l'ancienne métropole. De quelle manière et par quels moyens la France pérennise-t-elle sa domination néo-coloniale en Afrique de façon générale et en Mauritanie en particulier? On dégagera ainsi les raisons profondes des rapports de coopération franco-mauritaniens en tant que prolongement du système colonial (Chapitre I). Ensuite, les contraintes résultant d'un tel cadre pousseront les dirigeants. mauritaniens à s'engager dans un processus d'émancipation par rapport à la puissance tutélaire et paternaliste. Ainsi, la révision des accords signés avec la France et les nationalisations seront les symboles de la remise en cause d'un modèle de coopération obsolète. Cette action radicale de la Mauritanie pour une meilleure réadaptation de ces liens peut être interprétée comme un signal de l'effritement du complexe franco-africain. Mais, elle ne semble pas changer profondément les rapports de clientèle et l'influence française dans le pays même si on a pu constater une période de relâchement de courte durée (Chapitre II) En second lieu, il est question de l'insertion de la Mauritanie dans le Maghreb. A ce propos, nous abordons les revendications territoriales (prétentions marocaines sur le pays, crise du Sahara occidental) qui constituent de sérieux obstacles à la concrétisation de l'intégration régionale. De plus, le renforcement des relations avec les Etats de la région alimente la tension entre Arabo-berbères et Négroafricains qui se disputent le pouvoir. Comment la Mauritanie parviendra-t-elle à mener une politique étrangère conformément aux exigences de ses réalités socio-économiques? (Chapitre III). En outre, les besoins de ressources financières et la recherche de soutiens l'ont incité à tisser des relations avec le Proche et MoyenOrient, d'où sont importées les idéologies spécifiques du monde arabe (arabisme et islamisme). A ce niveau, notre regard portera non seulement sur l'accentuation de l'influence arabe dans le pays, mais plus particulièrement sur I'hégémonie irakienne depuis la fin de la guerre contre l'Iran (Chapitre IV). En dernier lieu, nous essayons d'éclairer le processus décisionnel de la politique étrangère mauritanienne. Pour cela, il convient de focaliser la réflexion sur les caractéristiques de l'Etat et l'évolution politique afin de déceler les organes de décision, 19

particulièrement sous le régime militaire. Cette démarche permet de faire ressortir les positions des acteurs et leur rôle dans l'élaboration de la politique extérieure de l'Etat (Chapitre V). D'autre part, en raison de la complexité du champ sociopolitique et du comportement des élites dotées de ressources politiques, nous tenterons de faire émerger les mécanismes d'ordre tribal ou régional qui interviennent pour peser sur l'orientation de la politique étrangère, en fonction des intérêts de la catégorie dirigeante. L'hétérogénéité des acteurs et les enjeux provoqués par la libéralisation politique' contribuent à la fragmentation du processus décisionnel (Chapitre VI). La politique étrangère de la Mauritanie ne pourra se comprendre qu'à travers sa position entre le tropisme français et le tropisme arabe au regard des modifications au sein du système international, où le déclassement de l'Afrique est prononcé, et par rapport à la stratégie des acteurs attachés à ces deux références.

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PREMIERE LE TROPISME

PARTIE FRANÇAIS OU

LE CONSENSUS POST-COLONIAL

La présence française en Mauritanie devient effective et se renforce par la colonisation, dont le début peut être situé au 27 décembre 1899. Pour des raisons géopolitiques, les autorités françaises décident la création de la "Mauritanie occidentale" sur la base d'un rapport de Xavier Coppolani, futur commissaire du gouvernement général, en 1902. Cet espace, grand comme deux fois la France, s'étend des rives du Sénégal aux confms du Maroc et de l'Algérie. La Mauritanie sera transformée en territoire civil en 1904 et rattachée aux autres colonies de l'A.O.F. (Afrique occidentale française), en 1920.(8) Mettant à son profit les réalités sociales pour asseoir son emprise, la France s'appuie sur les tribus maraboutiques et tributaires, plus ou moins pacifiques, contre l'attitude imprévisible des tribus guerrières. Le pouvoir de ces dernières s'est instauré depuis leur victoire à la guerre de «Charr-Bouba» (1644-1674). La stratégie consiste donc à renforcer les faibles pour inhiber les forts. En fait, l'objectif du pouvoir colonial était de se maintenir sur ce territoire sans se soucier de son développement. Selon Paul Balta, "la France a procédé à une "colonisation au rabais", comme l'Espagne au Sahara occidental: elle n'a guère formé les structures indispensables, susceptibles de préparer les (9) transformations politiques, économiques et sociales." Deux clichés de l'époque l'illustrent bien: "l'administration du vide" et la "politique du verre de thé" auxquels, toujours dans cette rhétorique, le président Moktar Ould Daddah ajoutera: "la Mauritanie coloniale est le parent pauvre de l'A.O.F." (10)Il est vrai que jusqu'à la fin de la seconde guerre mondiale, ce "territoire de sable et de rocaille, dépourvu de villes, de routes et presque d'habitants "(11), suscitait ne aucun intérêt. Il deviendra source de convoitise à partir du moment où l'on y découvre d'importants gisements de fer dans le nord. La loi-cadre, votée en juin 1956, sur l'initiative du ministre de la France d'outre-mer,
(8) CHASSEY (Francis de) Mauritanie 1900-1975. Paris: L'Hannattan, 1984.-492p. (9) BALTA (Paul) Le Grand Maghreb: des indépendances à l'an 2000. Paris: La Découverte, 1990.-326p. (10) Le Monde, 06.07.1980 (11) DU PUlGAUDEAU (Odette) Pieds nus à travers la Mauritanie. Paris: Plon, 1936.-286p. 23

M. Gaston Defferre, ouvre des perspectives. Elle institue dans chaque territoire un conseil de gouvernement, dont le président est de droit le chef du territoire (gouverneur) et le vice-président une personnalité autochtone élue par l'Assemblée territoriale. De même, la France va parrainer l'entrée de la Mauritanie à l'ONU (Organisation des Nations Unies) en 1961, avec l'appui des pays francophones dits "groupe de (12) Brazzaville". Dans le domaine économique et financier les relations de la Mauritanie avec l'ancienne puissance coloniale découlent de la logique du "pacte colonial". Comme prérogatives, ce système imposait aux colonies de développer des productions de matières premières à destination de la métropole, et de s'approvisionner auprès de cette dernière. Le "Bilad Chinguetti" sera représenté à l'Assemblée constituante par des Sénégalais comme Lamine Gueye et Léopold Sédar Senghor jusqu'à l'élection de son premier député, Horma Ould Babana, qui l'emporte devant le candidat de l'administration coloniale, Yvon Razac. Le nouvel élu était conforté dans cette victoire par l'indifférence et l'absence de conscience politique des "grands chefs de tentes" ou l'aristocratie nobiliaire, dont la "plus-value" sociale demeurait considérable. Ces derniers ne commencent à s'intéresser à la "chose politique" que lorsque le député tente, non seulement de favoriser sa tribu (les Idaouali), mais de leur imposer des valeurs, jugées peu compatibles avec leurs pratiques ancestrales. Les élections législatives de 1951 et 1956 illustrent bien les contradictions d'une société segmentaire, secouée par des querelles d'ordre tribal. Ainsi, un autre interprète, métis wolof-maure, Sidi Moktar N'Diaye (décédé en 1997), lui succède au fauteuil de député. Il preposera, en mai 1957, Moktar OuId Daddah au poste de vice-président du Conseil de gouvernement. Par des liens établis dans le cadre du "pré carré", la France a tenu la Mauritanie sur les fonts baptismaux pour lui pern1ettre d'intégrer les structures de concertation franco-africaines. Ce constat se traduit dans les propos de Ould Daddah : "renoncer à l'amitié de la

(12) Le groupe des "modérés" de Brazzaville est formé à l'ONU, en 1960, par les Etats issus de la Communauté gaulliste, étroitement liés à Paris (Haute-Volta (Burkina-Faso), Niger, Tchad, République Centrafricaine, Gabon, Dahomey (Bénin), Côte d'Ivoire, Congo, Sénégal, Madagascar, Cameroun et la Mauritanie en 1961). 24

France, ce serait revenir en arrière, ce serait abandonner toute idée d'évolution, toute idée d'une grande Mauritanie riche et prospère... 11(13) Mais au cours de la décennie soixante-dix, on assiste à un bouleversement sans précédent dans les relations francomauritaniennes. Les autorités de Nouakchott demandent spontanément la réadaptation des accords de coopération avec l'ancienne métropole. Cela n'est-il pas le prélude des mutations dans ce tropisme français? En tout état de cause, cette requête semble avoir une double signification: celle d'une réorientation de la politique étrangère mauritanienne dont les acteurs sont bousculés par des forces internes et des pressions externes, et d'autre part celle d'un malaise symptomatique dans la coopération franco-africaine. Quels sont les instruments dont dispose la France pour maintenir la Mauritanie dans sa mouvance? Comment cette dernière, soutenue par de nouveaux partenaires, parviendra-t-elle à son objectif d'autonomisation vis-à-vis de l'ancien colonisateur et quelles sont les limites de cette aspiration?

(13) Discours prononcé par Moktar QuId Daddah, vice-président du conseil de gouvernement de la Mauritanie à Atar ( nord du pays ), le 1er juillet 1957. 5p. (Ministère des Affaires étrangères, Nouakchott) 25

CHAPITRE I UN SYSTEME POST-COLONIAL PARADOXAL: PROTECTIONS ET CONTRAINTES

La loi-cadre de 1956 a permis à la Mauritanie d'accéder à l'autonomie interne. Mais des revendications vont peser sur ce pays qui se veut le maillon entre le monde arabe et le monde africain. D'abord, les prétentions marocaines ou "l'expansionnisme chérifien" et l'internationalisation du "problème de la Mauritanie", soutenues par le "groupe de Casablanca" (14)et la Ligue arabe à l'exception de la Tunisie, obèrent la requête initiale formulée par la Mauritanie auprès de l'ONU. Les principales accusations marocaines sont dirigées contre la France que l'on accuse d'avoir des « visées impérialistes ».(15) La première demande mauritanienne sera bloquée, le 5 décembre 1960, par un veto soviétique. Il a fallu attendre, le 25 octobre 1961, pour que la Mauritanie devienne le 103ème membre de l'ONU au terme "d'un marchandage planétaire" au cours duquel, au conseil de sécurité, l'URSS accepte de monnayer son abstention, lors du vote sur la Mauritanie, contre l'admission de la Mongolie extérieureY6) On retrouve là un exemple classique de l'échange dans les relations internationales. Devant ce fait, la Mauritanie a été contrainte de s'appuyer sur son allié français et de privilégier ses relations avec l'Afrique francophone particulièrement avec le groupe de MonroviaY7) La seconde difficulté de la Mauritanie dans ses rapports avec ses voisins venait du Soudan, devenu Mali depuis l'éclatement de la Fédération éphémère (1959-1960) avec le Sénégal, le 20 août 1960. Celui-ci réclamait les chefs lieux du Hodh (Néma et Aïoun), localités

(14) Le groupe de Casablanca était composé, outre le royaume du Maroc, de la Guinée, du Mali, du Ghana, de l'Egypte et de la Libye. Ce nom était donc attribué à ces pays dits "progressistes" ou révolutionnaires rémlis en janvier 1961 pour défendre les thèses marocaines sur la Mauritanie. (15) MARCHAT (Henry) Mauritanie, Nations unies...et marchandage planétaire. ln: Revue Défense nationale, janvier 1962, pp.91-109. (16) LIMAGNE (Joseph) La politique étrangère de la République islamique de Mauritanie. ln : Revue française d'études politiques africaines, N°75, mars 1972, pp.34-46. (17) En plus des Etats "modérés" de Brazzaville, on retrouve le Nigeria, le Liberia, la Sierra Leone, la Somalie, l'Ethiopie et la Tunisie. 27