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La question de l'immigration indienne dans son environnement socio-économique, martiniquais 1848-1900

De
432 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 80
EAN13 : 9782296322424
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LA QUESTION DE L'IMMIGRATION INDIENNE DANS SON ENVIRONNEMENT SOCIO-ÉCONOMIQUE MARTINIQUAIS 1848-1900

Illustration de couverture: Susy Maniri, danseuse de Kathakali, fonds personnel de l'artiste

@ l~'Harmattan, ISBN:

1996

2-7384-4442-3

Juliette

SMERALDA-AMON

LA QUESTION DE L'IMMIGRATION INDIENNE DANS SON ENVIRONNEMENT " SOCIO-ECONOMIQUE MARTINIQUAIS 1848-1900

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan

Inc.

55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

A vous tous Vous tous de moi Moi de vous tous Nous, carrefour.

...

AVANT-PROPOS

MENILl n'a pas totalement tort de penser que l'Antillais a une vision exotique de lui-même. Vision qu'il propose de lui. Vision qui exprime cet exotisme. Vision issue de son évolution au sein d'une société colonisée dans laquelle il se trouve exilé de lui-même, par substitution de ce que MENIL appelle "l'âme-de-l'autre-métropolitaine à l'âme nationale propre, de ce fait refoulée. Société, poursuit l'auteur, au sein de laquelle "je" c'est la conscience et "l'autre" c'est moi. Aussi, "Définis longtemps par d'autres qu'eux-mêmes, les Antillais ont eu, eux aussi, tendance à se définir et à se situer en fonction d'autres, à exister par référence"2. Sans faire nôtres ces conceptions plutôt pessimistes de ce que l'on convient d'appeler "l'antillanité", nous croyons qu'elles sont, dans une certaine mesure, l'expression d'un malaise qui tient de ce que nous examinons, le plus souvent, notre vécu du dehors comme s'il s'était toujours imposé à nous pour notre seul malheur, comme si nous n'étions que des éléments passifs nous contentant, ainsi que le note

1 René MENIL, "Tracées, identité, négritude, esthétique aux Antilles". 2 Jean BENOIST. "Les sociétés antillaises". 5

LEBORGNEl d'apprécier dans notre pays ce que nous voyons les étrangers y apprécier. Notre Histoire est en effet vécue et ressentie, voire écrite de manière essentiellement passionnelle, bien que ce ne soit pas là une caractéristique des seuls Martiniquais. Certes, c'est une Histoire riche en conflits: conflits entre colonie et métropole; entre esclaves et libres; entre mulâtres et nègres; entre blancs et gens de couleur, tous tournés vers la métropole. Les uns en quête de validation de leur qualité d'hommes déniée par les colons et sollicitant l'appui des démocrates métropolitains; les autres en quête de reconnaissance du bien fondé de leur domination. Autant de regards qui se sont trouvés, voire se trouvent encore, décentrés. Bien des analyses évacuent l'éventuelle responsabilité des groupes dans les faits qui les accablent ou s'imposent à eux. Les causes de leurs difficultés sont rarement recherchées dans les modalités du fonctionnement intra-groupaI2. Les événements, qui plus est, ceux qui n'ont pas été maîtrisés. lorsqu'Us ne sont pas appréhendés comme "provoqués" sont "subis". donc "machinés" par l'Autre. acteur unique. Ceux que l'on estime par contre avoir maîtrisés, qui sont donc appréhendés sous un jour valorisant. sont démesurément amplifiés. Certains pans de notre Histoire sont. en effet, rapportés à la manière de véritables épopées. voire extrapolent volontiers sur la réalité. Objecter que ce n'est pas là un travers spécifique aux seuls

Martiniquais.serait verser dans la facilité .u Ces observations ne veulent, en aucune façon. minimiser, voire
.

négliger le rôle et l'importance des facteurs externes qui interviennent dans les conduites des individus et des groupes, orientent et motivent celles-ci. L'exemple le plus frappant en est l'esclavage, en tant que système socio-économique, qui ne fut pas un choix dépendant de la volonté de la grande majorité des Martiniquais d'aujourd'hui mais les a tout de même "forgés" en ce qu'il surdétermine un certain nombre de conduites qui trouvent leur genèse dans l'ambiguité des rapports sociaux et économiques intitutionnalisés par ledit système. Il ne s'agit donc pas. de notre point de vue, de remettre en cause la nécessité et le bien fondé des analyses qui déterminent l'étiologie de certains des problèmes qui freinent notre société. Seulement. l'établissement de rapports de causalité ne peuvent. à eux seuls. expliquer l'évolution globale et interne d'une société pas plus qu'elle ne
1 Yves LEBORGNE~ "Les AntiBes dans l'impasse" 2 Terme psycho-sociologique qui désigne le groupe auquel l'on appartient. 6

peut prendre en charge ses malaises, surtout lorsque ceux-ci s'éternisent. Par ailleurs, une explication qui ne s'avère pas implicative comporte un défautétiologiquedont la conséquence logique est de ne pas favoriser la prise en charge totale des problèmes eux-mêmes. Si l'on se penche quelques instants sur l'Histoire de la Martinique, il apparaît que tous les groupes ethniques qui composent cette société ont intégré les livres d'histoire dans un grand manque de sérénité. A suivre, en effet, la trame grossièrement tracée de cette Histoire, l'on évolue aux:côtés de groupes ethniques dont la seule évocation semble s'assimiler à un règlement de comptes. S'y côtoient, en effet: - Békés1:hier, colons esclavagistes. Aujourd'hui, Ubourgeoiscapitalistes" dont l'idéologie et la pratique ont eu, ont encore des relents de racisme. Békés qui, au nom de la prétendue supériorité de la civilisation dont ils ressortent, ont justifié "l'exploitation des esclaves" puis, pour sauvegarder leurs privilèges, celle des "masses" , "privilèges" de ceux qui auraient "construit" ce pays "trouvé en friche". Békés encore qui s'indignent de l'ingratitude de leurs esclaves d'hier qu'ils accusent, ironie du sort, de ne pas aimer le travail et de développer et d'entretenir du racisme à leur endroit - Noirs: hier, esclaves auxquels l'on déniait toute pensée même, consacrant ainsi leur" soumission naturelle", victimes séculiers d'un système dont les rouages sont encore à l'étude et n'ont pas fini d'entretenir la révolte du nouvel homme noirldecouleur contre son ancien oppresseur blanc. Les histori,ensmartiniquaisont éprouvé, non sans raison, le besoin de produire des analyses qui prennent le contrepied de toutes les considérations racistes et partisanes qui ont poussé la négàtivis ation du Noir hors les limites du concevable et qui sont, aujourd'hui, devenues un triste "legs" de l'Histoire. Ils ont également éprouvé le besoin de revaloriser les résistances esclaves à l'oppression. Hs ont ainsi créé le mythe du Nègre-marron, parfait symbole de la non-acceptation de sa condition par l'esclave, héros de liberté. Ils ont donc mis l'accent sur les conduites du Noir "acteur". Cependant, lorsqu'ils abordent la péri.odepost-abolitionniste et évoquent les faits qui touchent en particulier à l'immigration indienne, ils les appréhendent de manière essentiellement subjective et produisent autant de stéréotypes sur la personne de l'Indien qu'en produit le Blanc sur le Noir.
1 Le terme "béké" signifierait ttblanctten dialecte ibo, d'après A.Césaire. Equivalent du terme "créole" dans la langue vernaculaire (information fournie parM.Roland Suvélor). 7

Mulâtres: "traîtres" et "aliénés", censés se démener pour égaler le colon blanc dont ils envient la position sociale et les privilèges. Méprisés, dit-on, et craints, tant par les Noirs que par les Blancs: les premiers les envieraient parce qutils représenteraient une forme de "promotion" tandis que les seconds en voudraient à leur ambition proprement dite parce que celle-ci mettrait en danger la singularité de leur pouvoir. "Coulis" : chassés de leur pays par la misère, dit-on. Etres "chétifs" sur le sort desquels les historiens stapitoient, les plantant dans le décor comme étant Les misérables de la société martiniquaise. Immigrés-esclaves, tampons Noirs/Blancs. Rendus responsables des malheurs des nouveaux libres au lendemain de l'Emancipation. Responsables de ltéchec des revendications de ceux-ci. Pas un auteur qui ne les mentionne sans les associer à ltttéchec du Noir". Pas un qui ne les institue systématiquement "briseur de grève", dtespoir, dtambition et dtémancipation. En effet, plus l'Indien est esclave, plus le Noir est émancipé. A travers cette trame historique semblent se régler bien des comptes interethniques. Vision sans doute nécessaire à ltévacuation de tensions psychologiques non extériorisées ou non assumées dans le quotidien. Car, la perpétuation de cette trame qui situe, non sans agressivité, les acteurs sociaux dtaprès leurs "responsabilités" dans l'échec des uns ou des autres et la stratification quasi inébranlable et chronique desdites responsabilités semblent correspondre à une nécessité compensatoire face à ce que l'on pourrait appeler arbitrairement "l'échec du présent". Si, cependant, l'attitude qui consiste à toujours chercher les responsables des problèmes en dehors de soi contribue à évacuer sa propre responsabilité en se dérobant constamment devant la prise en charge qui stimposerait en certaines circonstances, elle ne permet que de demander à l'Histoire de rendre compte du présent et de ses faiblesses et ne peut que refléter le refus toujours recommencé dtassumer pleinement ce présent, perpétuant par là-même l'insatisfaction latente. LtHistoire ntexplique alors plus rien puisqutell~ devient, par sa banalisation, béquille. Or, les béquilles ne sont pas utiles à lthomme sain. Les répercussions de cette conception historiciste de notre vécu a des prolongements, non plus seulement sur les perceptions intergroupes, mais également sur le cheminement social des individus et des groupes qui composent notre société. Ainsi, ctest parce qutil est "produit colonial tt, qui ne remet pas en cause le système qui l'a forgé, que tel acteur est départementaliste. Ctest parce qutil veut ttcombattre ltassimilation et la départementalisationtt que tel autre acteur justifie ses prises de position 8

en faveur de l'Indépendance (motivation encore exogène). C'est parce qu'il reproche à ses compatriotes leurs "incohérences", leur "aliénation" et leur "assimilation" que tel autre justifie sa position d'homme empêché. Le mobile même de ses propres décisions et de ses actes est donc l'Autre. l'Agir de l'Autre. Bien qu'il faille l'apprécier avec prudence, cette pensée de CRUSOLl formulée dans le cadre d'une analyse de la situation économique de la Martinique, constitue un prolongement de la réflexion entamée, en ce qu'elle peut promettre de remise en cause et d'autoimplication dans nos décisions et nos actes: "(...) en général à la Martinique on se montre peu responsable. On ne cherche guère à prendre des initiatives et des décisions, et lorsqu'il arrive qu'on en prenne, on ne veut pas avoir à en supporter les conséquences, pour peu que celles-ci soient pénibles." Il ne fait pas de doute que, comme pour toutes les conduites collectives, la dimension temporelle de celles qu'il s'agit ici de remettre en cause doit être, ainsi que le fait GLISSANT2, prise en compte et expliquée: "Le chercheur qui tâche d'éclairer les complexités de la fOlmation sociale et des comportements en Martinique ne peut certes que souligner le très fort retentissement des conditions historiques d'apparition du peuple martiniquais, mais en tant que les individus et la collectivité ont subi ces conditions sans avoir pu réellement les méditer ni, par conséquent, les contrôler à quelque niveau que ce soit. Un des traits marquants de la vie martiniquaise est en effet cette force d'impact, mais toujours inconsciemment subie, du donné historique sur la mentalité générale. Les éléments non accumulés dans la mémoire collective, et non critiqués, de l'histoire commune, retentissent sourdement en traces d'autant plus ardues à déchiffrer qu'elles sont habiles à camoufler leur intensité aussi bien que leur sens." Outre leur intérêt général, ces analyses de CRUSOL et GLISSANT sont pertinentes en ce qu'elles entérinent l'idée selon laquelle lorsque les faits sociaux sont appréhendés à pa11ir d'une compréhension internalisée de leurs manifestation et fonctionnement, ils peuvent être contrôlés parce que compris précisément, et leurs conséquences peuvent être maîttisées en fonction des projets des individus et/ou des groupes en présence et pour J'évolution desquels ces faits revêtent une
lCRlJSOL, 1986, p. 80. 20LISSANT, 1981, p. 289.
9

signification. Ce qui implique l'existence réelle d'un PROJET social toutefois. Ainsi, la prise de conscience de l'impact des déterminants historiques sur notre perception du présent doit constituer une transition dynamique et évolutive vers une perception plus actualisée et plurielle des phénomènes sociaux qui ne seront plus seulement subis et "historicisés" mais "agis". lIne sera plus seulement question de s'accuser mutuellement de faits mais de se responsabiliser par rapports à ces faits proprement dit. Ainsi, les divisions socio-ethniques, en leur forme spécifique et martiniquaise, qui minent encore notre société, s'estomperont dans ce qu'elles ont d'artificiel. Par ailleurs et sur un plan plus général découlant de nos remarques précédentes., si la société martiniquaise est "artificielleff comme le plus grand nombre (Martiniquais ou métropolitains) se plaisent à le souligner, si elle participe intégralement d'une sorte d'auto-exotisme (de BALEINE ne la qualifie-t-il pas, avec la Guadeloupe et la Guyane, de "danseuses de la France" ?), si elle ne vît largement que de transferts sociaux, comment et à quel moment assume-t-elle sa spécifité ? A quel moment se regarde-t-elle du dedans et apprend-elle à se voir telle qu'elle est? Nous n'avons pas le monopole de tel questionnement: MENIL et GLISSANT, par exemple, l'ont entrepris depuis un certain temps déjà et les groupes de Recherches qui se multiplient en Martinique donnent à penser que la conscience se fait jour de la nécessité de réconcilier le Martiniquais avec soi-même. Car, la recherche de solutions visant à une prise en charge plus complète du devenir de cette société prouve que celle-ci ne peut ni ne veut vivre indéfiniment de compensations, voire de compensations faciles. Ces réflexions sont à verser dans notre problématique, celle touchant à la perception et à la représentation de l'Indo-Martiniquais. Il s'agit, en roccurrenc~, de prévenir contre les analyses qui ont rendu l'Indien historiquement responsable d'un certain nombre de malaises sociaux. Puisque cette responsabilité est posée comme "historique", c'est par l'Histoire que nous avons tenté de l'appréhender. Cependant, cette approche ne prétend rien ..dépassionner ni se démarquer des scénarii remis en cause ici au nom d'une quelconque originalité ou rationalité, étant nous-même, pour paraphraser MAUSS! "une partie de notre observation". Nous avons, toutefois, alimenté notre réflexion à des sources diverses afin de réduire la place faite spontanément à notre subjectivité.
! M. MAlJSS.. "Sociologie et anthropologie"" 1966. l{)

Cette pensée que COCHINl emprunte à de BROGLIE2 résumerait assez fidèlement la conscience que nous avons de nos propres limites quant à l'appréhension des problèmes posés dans le cadre de cet ouvrage: "(...) ce qui est vrai ici ne l'est pas là; ce qui est vrai .àtelle époque ne l'est plus à telle autre; il Ya place pour des faits de toutes les sortes, toutes les opinions y peuvent puiser par milliers des exemples en leur faveur selon la pente des idées de l'observateur; ce qui frappe celui-ci est méconnu par celui-là, et réciproquement. L'impartialité est dans l'intention de tous, la préoccupation est dans l'esprit de chacun (...)".

1 A. COCHIN. "L'abolition de l'esclavage". 1861. 2 Membre de la cOlnmission coloniale. en 1840. Il

INTRODUCTION

"Repoussoir ou signal, le passé détermine les limites ou l'horizon de la nouveauté"1. Arrimé à un réseau social dont les membres s'étaient déjà élaborés des normes de coexistence spécifiques et fonctionnelles, corps étranger venu s'ajuster à des structures "stables" dans leur découpage, l'Indien demeurera longtemps un "sujet périphérique". On l'a voulu "élément neutre", en effet. Il devint un "sujet" négatif et l'identité sociale du déraciné qu'il est dans le contexte colonial puis post-colonial, s'imprègne de la représentation négative autour de laquelle elle s'élabore dans ce qui deviendra sa société d'adoption. Cette représentation et sa teneur négative a une histoire. C'est d'elle que nous avons tenté de tracer les grands traits. Car "plutôt que dans les explications univoques, doit-on s'orienter vers une appréciation équilibrée des phénomènes qui se déroulent sous.nos yeux"2. Nous avons donc opté pour une approche étiologique qui consistait à rechercher dans le passé l'origine des relations intergroupes et interethniques qui liaient les Indiens aux uns et/ou les déliaient des autres. C'est en tant que contlihution à l'étude des mentalités que l'Histoire nous a intéressé. Ce travail n'est cependant pas un travail
1 J.P. ARON et coll., 1972 2 J. BENOIST. 1975, p. 10. 13

d'historien(ne). Il est davantage une tentative de restitution d'une dimension de son passé-Histoire à la Mémoire indomartiniquaise, donc martiniquaise tout entière. Il ne prétend pas à l'exh.austivité, parce qu'il ne l'est pas. Il ne veut pas avoir de comptes à régler avec cette Histoire et les groupes qui s'y affrontent. Au contraire, il veut s'en pénétrer afin de redonner aux événements leurs dimensions passées, afin qu'une lecture objective reste encore possible. Ce faisant, il ne prétend pas à la singularité mais veut susciter la réflexion. Les événements et les conduites de ceux qui en furent les acteurs appréhendés dans le présent cadre sont à restituer au contexte historique de leur avènement. La période de transition que vit la colonie déstabilise tant les individus que les structures sociales elles-mêmes, alimente une fièvre générale qui surexcite les esprits, donne de la consistance à l'opposition "raciale" à travers les luttes pour le pouvoir "sans merci" que se livrent les acteurs de cette transition sans précédent dans l'Histoire de la colonie: Hommes de couleur et Blancs créoles. Les relations inter-ethnies à la Martinique ont donc une longue histoire. En leurs spécificités, elles constituent le fondement même de notre société. Afin de situer ces relations dans leur cadre dynamique de la seconde moitié du XIXe siècle, un tableau historique des modalités du fonctionnement des groupes cohabitant antérieurement à l'arrivée des immigrants indiens a dû être brossé. C'est l'objet du premier chapitre. Son élaboration a consisté en la systématisation de ce que les intérêts socio-économiques desdits groupes avaient de divergent. Ces intérêts ont été appréhendés en rapport avec l'arrivée des Indiens rendus responsables de l'échec des aspirations des nouveaux libres au lendemain de l'Emancipation, dans la mesure où perdure une interprétation pervertie du rôle joué par eux dans ce présumé échec. Le deuxième chapitre constitue une approche générale de l'immigration indienne à la Martinique, comparée aux immigrations européenne, africaine et asiatique (chapitre 3), en ce que chacune a eu de spécifique dans ses répercussions sur l'environnement social. Par sa dynamique, ce chapitre tente de proposer une Lecture de l'Histoire des Indomartiniquais. Le ton anecdotique qui dominepalfois ce travail est délibéré: il est une tentative d'appréhension des faits dans leur cheminement quasi quotidien. Compte-tenu de la teneur du présent exposé, il nous a paru judicieux de nous arrêter quelques instants sur le concept d'AUTOCHTONE avant d'aller plus avant dans notre développement. 14

L'Autochtone est, généralement, celui qui est originaire d'un pays. Il peut, cependant, l'être devenu par naissance ou par adoption. L'Histoire regorge d'exemples de telles "autochtonisations" et les colonies n'en fournissent pas les moindres. L'Autochtone est donc celui dont la présence sur le sol martiniquais précède de loin celle de l'immigré indien. Cette antériorité légitimera certains rapports sociaux que l'on pourrait qualifier de "dominants" de la part des populations plus anciennement installées, envers les Indiens. Dans cette dialectique, curieusement et comme s'il était un élément a-historique, , le Béké restera l'''habitant'', le "propriétaire terrien", voire le "maître", un peu à l'écart des conflits qui diviseront N.oirs/"gens de couleur" et Indiens qui se côtoient quotidiennement sur les plantations. Nous n'entreprendrons pas ici, de retracer une Histoire de la Martinique. Il est évident, et chacun le sait aujourd'hui, que les "véritables" autochtones en étaient les Arawaks puis les Caraibes dont "l'extermination (...) est presqu'en tous lieux, la première page de l'occupation des colonies" l . Les nouveaux "indigènes-autochtones" que seront devenus les colons français imposeront leur antériorité aux autres arrivants ("immigrés" de gré ou de force) : antériorité quant à leur arrivée, quant à la répartition des sols, à l'occupation et à la gestion du Pouvoir puisqu'ils organisent la traite des esclaves qui seront leurs sujets. Ainsi, "l'exploitation rapace du sol par les occupants, par les compagnies, par les gouverneurs"2 constituera la "seconde page" de l'Histoire martiniquaise. Exploitation qui va de pair avec une occupation de l'espace par les colons et qui les place, théoriquement, au dessus des querelles d'esclaves et d'immigrés. Dans cet ensemble, l'esclave fut donc sujet soumis aux exigences du colon. Devenu libre, il se concevra et s'affirmera "autochtone" face aux immigrés de fraîche date que seront les Indiens. L'arrivée de cette population immigrée, précisément, constituera la "troisième page" du processus historique d'autochtonisation de la Martinique. Hier esclave, privé de tous droits et pouvoi~s ; aujourd'hui libre; trait d'union entre deux siècles de servitude, l'autochtone entend entrer en possession d'une ten.e (instrument de son asservissement) avec laquelle il veut désormais nouer des rapports d'homme libre (en faire l'instrument de son émancipation). Il ouvre donc les yeux sur cette tetTe qu'il veut et va faire sienne. Il ne réclame pas de retour à un éventuel "ailleurs" mais bien le droit de vivre sur cette Ten.e-là.
1 A. Cochin, L'abolition dl.:'l'esclavage. 1979. page 6. 2 idem. 15

Bien que sur le plan économique, sa condition reste à améliorer, son antériorité et sa liberté lui confèrent une position relativement confortable (toute proportion gardée et en comparaison à celle de l'immigré) : il occupe les terrains vierges, se déplace vers les villes et loue sa force de travail au plus offrant (toute proportion gardée encore une fois). Il devient donc le véritable maillon d'une chaîne sociale puisque, par le jeu de l'offre et de la demande, il influe sur le taux des salaires. Autant de libertés dont ne dispose pas l'immigré, soumis au travail réglementé. La structure de la société post-coloniale se précise donc, devient décisive, et ceci bien avant l'aITivée des Indiens. Colons, Mulâtres1 et nouveaux libres se partagent l'Espace social. Au prix, il est vrai, de luttes acharnées. L'arrivée d'éléments nouveaux risquait donc fort de déstabiliser cette "famille sociale" et les luttes qui seront la manifestation de cette crainte seront d'autant plus âpres que les positions nouvellement acquises avaient besoin d'être consolidées.

l "Le terme "mulâtre", dépassant son sens génétique strict a fini par se confondre avec celui d'''holrunes de couleur libres" (avant 1848) du fait que, probablement, la plupart des affranchis d'avant 1848 étaient des mulâtres, enfants de colons." (R. Suvélol"). 16

CHAPITRE

I

LES GROUPES SOCIAUX DE LA PERIODE POST-ESCLA VAGISTE AVANT LA VENUE DES INDIENS.
A CONCEPTUALISA TION NOUVEAUX LIBRES

-

DE

LA

LIBERTE

DES

Au lendemain de l'émancipation des esclaves, les esprits sont en émoi. Une ère nouvelle s'ouvre qui, de l'avis de tous, exceptés les colons, fera coincider liberté, travail libre (donc librement consenti) et épanouissement de l'Homme. "La masse de la population peut désormais envisager un avenir meilleur" affirme DA VIDl en choeur avec tant d'auteurs ou d'historiens qui ont eu à s'exprimer sur cette période de l'Histoire martiniquaise et qui ont souligné l'aspiration des nouveaux libres à cet avenir meilleur. Il est important d'insister sur cette notion d'''avenir meilleur" si l'on veut comprendre la violence réactionnelle dont fit pr~t!'l~ la classe dite
1 B. DAVID, "Coolis, congos et Chinois", 1973.. page 45. 17

recours, car elle constituait, aux yeux de cette classe, une menace. Davantage pour ses propres intérêts cependant que pour ceux des nouveaux libres. L'arrivée des travailleurs immigrés sera, conséquemment, rendue responsable de l'échec de cette aspiration: elle aurait, d'un point de vue socio-économique, contrecaITé les ambitions des travailleurs créoles. Devenue un lieu commun, cette analyse reste profondément ancrée dans l'inconscient martiniquais, si l'on en juge par sa pérennisation. En substance, elle considère que les Noirs/gens de couleur se sont trouvés frustrés dans leurs ambitions à un moment où l'Histoire leur donnait le pas sur les colons en faisant d'eux une force de travail dont ces derniers ne pouvaient se passer et avec laquelle ils auraient désormais dû négocier. En intelTompant ce processus et les promesses d'amélioration du sort des nouveaux libres qu'il drainait, l'immigration déviait le cours de cette Histoire précisément. Les immigrés endosseront donc la charge de ces déceptions. Celles-ci marqueront de leur empreinte les relations interethniques qui se caractériseront.. dans les premiers temps en tout cas, par des comportements, latents ou avoués de rivalité, de confrontation, de mépris et autres sentiments non moins ambigus. Les changements sociaux intervenus au sein de cette société ces dernières années ne semblent pas être parvenus à effacer entièrement certaines traces de ces rapports anciens. Les réactions que J'on attribue aux nouveaux libres, au lendemain de l'Emancipation, sont d'une grande diversité. En réalité, et nous le velTons, elles seront rapidement freinées dans leur évolution par l'appareil répressif institué et consolidé au lendemain même de l'Emancipation. Dans la présente partie de notre travail, nous nous sommes essentiellement limitée à recenser, à partir des ouvrages consultés, les principales thèses autour desquelles les réactions des nouveaux libres se sont vues circonscrites, ceci afin d'en souligner la diversité mais également les ambiguïtés qui caractérisent certaines approches. Soucieuses de systématiser les conduites, elles procèdent, le plus souvent, d'une généralisation trop poussée et perdent donc de vue la complexité du cadre social dans lequel lesdites conduites se sont développées. Il n'est pas superflu, pour redimensionner les analyses à leur juste proportion et les resituer dans leur contexte, de souligner, à l'exemple de ACHEEN, qu'aucune des références et sources bibliographiques
1 R. ACI-IEEN, "Le problème de l'immigration indienne devant l'opinion martiniquaise dans les années 1882-1885", 1972. 18

des gens de couleur"1envers l'immigrationà laquelle les colons eurent
If

reconstituant cette période de notre Histoire, ne sont directement issues de l'opinion des travailleurs de l'époque car, udans nos pays, les sources sur la vie des coupeurs de canne n'ont pas été conservées. " Leur point de vue n'est donc pas retranscrit ici. Remarque qui n'induit aucune remise en c.ause de la nécessité d'un regard autre qu'intragroupe pas plus que celle du recul historique.

THESE 1: Le nouveau libre s'éloigne de la plantation mais y revient.
Selon cette thèse, le nouveau libre revient sur la plantation et continue à y travailler (en qualité de simple ouvrier ou alors d'associé ou de colon) sans déstabiliser le "système" : "(...) la grande culture, déjà profondément atteinte (...) a été complètement abandonnée, à quelques exceptions près, pendant les deux premiers mois qui ont suivi l'émancipation; mais (...) depuis cette époque, le travail a repris progressivement et se maintient sur tous les points de la colonie. "1. "(...) les noirs, cédant à un entraînement bien explicable, se sont, dans le premier moment, presque simultanément éloignés du travail. Mais ils sont peu à peu revenus à la culture du sol (...) ils travaillent! "2. "(Le) ralentissement (du) travail (n'a pas) duré beaucoup plus que dans la métropole (...), le chiffre des travailleurs et celui de la production prouve que le plus grand nombre des ouvriers prend part au . traval 1 ( ... ) "3 -. "Le travail n'a pas cessé. S'il y eut un mouvement d'éparpillement de la population, même les premiers jours d'enivrement, il n'y eut pas à proprement parler de cessation du travail" et les "Noirs finirent par se sentir attirés vers les localités où ils avaient d'abord vécu (...)"4. "Dès le 26 juillet, Le Moniteur5 put annoncer une "certaine reprise du travail"6. La remarquable augmentation de la production agricole des années qui succèdent immédiatement à l'abolition, confère leur signification aux précédentes analyses, renforçant donc la t.hèse du "retour" :
1 COCHIN, op. cil., p. 85. 2 Iden1, p. 102. 3 Ideln, p. 216. 4 R. RENARD, "La Martinique de 1848 à 1870". p. 181. 5 Journal Officiel de ]a Martinique. N° de juillet 1848~ 6 COCI-IIN, op. cil.. p. 83. 19

U(...) ils y sont revenus (dans les ateliers) en très grand nombre; (...) A la Martinique, (...) en 1858, le nombre des travailleurs employés aux cultures est de 48.970. L'indemnité a porté sur 56.556 esclaves, dont un tiers au moins était des vieillards, des femmes, des enfants (...). Qui donc forme le contingent actuel des travailleurs? (u.). Ce sont donc en grande majorité les anciens esclaves (...)nl. Une main-d'oeuvre présente et dont l'agriculture profite puisque, toujours selon COCHIN2, n(u.) c'est en 1851 et 1852 seulement qu'on peut juger des résultats dus au travail libre (.u). Voici les résultats comparés des cinq ans qui ont précédé l'émancipation et des cinq ans qui l'ont suivie: Moyenne quinquennale (chiffres du mouvement commerce, importations et exportations:
1843-1847 MARTINIQUE GUADELOUPE 39 226 39 228 503 F 912 F

total du

1848-1852 36 676 505 F 28 461 649 F 4 427 460 F 34 708 672 F 104 274 286 F

GUYANE REUNION TOTAL

4 081 799 F 33 074 648 F 115 609 862 F

Les chiffresde la moyenne

quinquennale

des

années

1843-1847

(= 39 226 503 F ) et ceux des années 1853-1857 (= 51 546 959 F), pour la Martinique seulement, soulignent une forte augmentation de la production.

Ces chiffres,estime COCHIN3,illustrent parfaitement l'avantage
du travail libre sur le travail servile. Fortement opposé à l'immigration, comme on le verra par la suite, la démarche de COCHIN est guidée par le souçi constant de démontrer, chiffres à l'appui, que l'augmentation de la production agricole (celle des années 1853-1857 en tout cas), n'entretient aucun rapport avec l'augmentation de la main-d'oeuvre elle-même et n'est donc, en rien,
1 COCHIN. op. cil. p. 197-198. 2 Idem, p. 143. 3 Idem. 2()

attribuable à la mise sur pied de l'immigration. Les analyses de RENARD et celles de BLERALD abondent dans le même sens. Il ressort de leurs analyses que, si l'économie de la colonie se porte bien peu après l'abolition, c'est grâce au travail des seuls nouveaux libres qui, réfractaires un moment, auront vite repris le chemin de la plantation. "En 1856, il Y aura 48.545 indigènes munis d'engagements de travail, sans compter ceux qui, munis de livrets, ne sont pas perdus pour la grande culture puisqu'ils louent une partie de leurs journées aux propriétés voisines"l. Ainsi donc, "le prétendu effondrement de la production sucrière, entraîné par la soi-disant désaffection du travail par les ex-esclaves, n'est qu'un mauvais prétexte car précisément en 1852 la production sucrière de la Martinique se situe à un niveau record, un sommet qu'elle n'avait pas atteint depuis 35 ans !"2. LUGSOR3, plus mitigée, sans se démarquer de cette analyse, conçoit que les immigrés aient en partie contribué à cette augmentation. Faut-il donc convenir, avec COCHIN et avec RENARD, que la tranquillité régnait partout et que l'avenir se présentait sous des auspices plutôt encourageants? Selon RENARD, en effet, l'abolition de l'esclavage n'aura apporté aucune modification à la structure agricole de la colonie car, s'''ils ont abandonné en grand nombre les habitations (...), ils reviendront pour la plupart sur les propriétés, la culture des vivres, pas plus que les menus besognes de la ville, n'ayant pu leur assurer une vie facile."4. La "fugue" n'aura donc duré que deux mois. Elle n'aura pas provoqué la ruine de l'économie, comme le craignaient si fortement les colons. Ces deux mois, "période de flottement", selon LUGSOR n'''était (que) la conséquence des vices du système esclavagiste aggravés par l'enthousiasme né de la liberté qui ralentit le travail. Mais, dès 1852, les travailleurs étaient revenus en masse sur les habitations." Il semble donc logique que l'augmentation de la production des années 1852-1857 leur soit principalement attribuée. Cependant, c'est dans le courant de ces mêmes années que commencent à al1.iverdans la colonie les premiers immigrés indiens: leur nombre passe de 13()()en 1853 à 43()()en 1857, environ. Peut-il leur être dénié toute conttibution à cette augmentation?
1 R. Renard, op. cit. p. 181. 2 A.-P. Blérald, "Histoire économique de la Guadeloupe et de la Martinique", 1986, p. 108. 3 C. Lugsor. "L'iInlnigration indienne à la Martinique", 1979. 4 Op. cil., p. 227. 21

La formule de J'Association aurait attiré un grand nombre de nouveaux libres: "Parfois, pour retenir les travailleurs sur la plantation, le propriétaire donnait un lopin de terre en échange d'un certain temps de
travail tt1

.

"Le commissaire général (...) fit lui-même une tournée générale et put constater quelques heureux essais d'association entre les maîtres et les anciens esclaves (...). Il remàrqua surtout plusieurs habitations, (...) où des maîtres aimés et intelligents retinrent les travailleurs en leur accordant des salaires qui varient de 50 centimes à 1 franc, 1,25 franc, 1,50 franc. "2. fiLa plupart des propriétaires, pour s'attacher les nouveaux libres, leur ont cédé "l'usufruit à titre personnel" d'un lopin de terre situé sur les limites de leurs propriétés (...)tt et "Certaines grandes propriétés sont morcelées, louées aux anciens esclaves (...)"3. "Dans un rapport du 15 mars 1851, le Directeur de l'Intérieur note que l'association a sauvé l'agriculture locale en 1848 (...)tt4. Elle "a sauvé l'agriculture (...), c'est en l'employant qu'on a pu organiser le travail libre au lendemain de la plus grande révolution sociale qui se soit produite dans les colonies et dans un moment où, peu de propriétaires en état de faire les frais du salaire, n'avaient pas assez confiance en l'avenir pour tenter ce mode. L'association, d'ailleurs, convenait au nouveau libre, en ce qu'elle lui faisait oublier l'esclavage de la veille en confondant ses intérêts avec ceux des propriétaires. "5. Il est peut-être prématuré de parler dH'intérêts confondus" au lendemain de l'émancipation des esclaves. Les mentalités sont encore trop peu émancipées et les "intérêts" en question, trop contradictoires. Les avis restent donc partagés quant à cette fonne de travail : les uns pensent que l'Association contribuait à éloigner l'esclavage de la mémoire du nouveau libre tandis que les autres soutiennent qu'elle lui rappelait ce même esclavage. Une tentative de généralisation de ce système sera effectivement entreprise dans le but de fixer les travailleurs surIes habitations, mais, note NICOLAS, ce régime a été très rapidement pris en hon-eur par les
1 A. Nicolas. "L'InsuITection du Sud de la Martinique", 1971, p. 5. 2 Cochin, op. c-it., p. 84. 3 Renard, op. cit.. p.66. 4 Ideln, p. 118. 5 L. Chauleau. "La vie quotidienne aux Antilles françaises au telnps de V. SchoelcherH, p. 181. 22

travailleurs car il apparaissait comme une nouvelle servitude et n'améliorait pas leurs conditions d'existence1. Le système du coloRage, pour avoir également attiré de nombreux nouveaux libres, ne semble pas non plus avoir eu le succès escompté: "D'autres prirent des terres en colonage à des conditions assez avantageuses: le propriétaire cédait un bout de terre àun cultivateur, moyennant un loyer qui variait de un tiers à un quart des produits"2. En réalité et selon BLERALD : "Concernant les formes contractuelles que constituent le fermage et le colonage, des clauses draconiennes soumettent le cultivateur au propriétaire" car, "l'intérêt pour le planteur est d'avoir à portée de main une main-d'oeuvre soumise et malléable (u.)". En effet, la culture de la canne est le plus souvent imposée au petit cultivateur colon. Or, ce dernier a déjà des difficultés avec la terre. Outre son emplacement (souvent sur les mornes, elle est ingrate et difficile à valoriser), les parcelles sont exiguës. Par ailleurs, leur endettement contraint les petits colons à travailler sur la plantation pendant les récoltes3. Le même système aurait vainement été tenté en Guyane, les "résultats différés" inspirant aux travailleurs "une défiance concevable"4. Pour clore cette thèse l du retour, il n'est peut-être pas dépourvu d'intérêt d'y inclure l'opinion selon laquelle le nouveau libre serait revenu sur la plantation sans poser de conditions à ce retour, sans exigence aucune. Ainsi, s'il reconnaît qu'au lendemain de l'abolition l'on a pu noter un accroissement des crimes et délits (vols et vagabondage essentiellement), COCHIN considère que "Dans la nomenclature des crimes et délits, (il n'y eut) pas une seule coalition pour faire élever les salaires"5. La liberté aurait "désarmé la vengeance". Elle aurait été accueillie6 dans le calme et, aucune vengeance personnelle n'aurait vu le jour: "(...) tous demeurèrent patients et confiants"?

1 Nicolas, op. cit., p. 8. 2 Idem, p. 5. 3 Blérald, op. cit., p. 101, 114 et 116. 4 Cochin, op. cit., p. 98. 5 Idem, p. 121. 6 Blérald parle de "liberté arrachée". 7 Cochin, op. cit., p. 265. 23

Selon RENARD, certains cultivateurs noirs auraient accepté de travailler alors que les maîtres n'étaient pas en mesure de payer les salaires. D'autres auraient, auparavant, réclamé le retour de leur anciens maîtres.l. COCHIN fera cependant preuve de plus de réalisme lorsqu'il posera le problème de la désertion des travailleurs en relation avec la maintenance des bas salaires: n(...) comment, sans augmenter les salaires, triompher de tant de cause de désertion des travailleurs? On répol1d par l'immigrationtt2. Il demeure plutôt convaincu que le mouvement d'éloignement de la plantation n'a été que de courte durée: "Il n'est pas exact que l'émancipation ait supprimé entièrement le travail (...), le travail a été ralenti autant à cause de la situation générale des affaires et de la situation spéciale des propriétés coloniales qu'à cause du premier élan qui a poussé les affranchis à fuir le travail aglicole qui était pour eux le signe de la servitude, et les habitations qui en étaient le théâtre"3.

BREVE MISE AU POINT SUR LES "GENS CASES"
Il est généralement admis que les casés étaient essentiellement, voire exclusivement, des immigrés, des Indiens en particulier. Or, d'après la définition qu'en donne BLERALD, les "gens casés" sont, à It l'époque, des ouvriers contractuellcment liés aux planteurs Ils sont ainsi appel1és "parce qu'ils vivent dans des cases construites sur les terres de leurs patrons et disposent d'un lopin sur lequel ils cultivent des vivres, pratiquent le petit élevage, et s'engagent à ne travailler pour aucun autre patron sauf autorisation expresse"4. Il ne peut manifestement pas s'agir d'immigrés puisque ces derniers étaient strictement cantonnés aux travaux des champs. Paradoxalement pourtant, le même BLERALD assure que nIes gens casés étaient à l'origine essentiellement des immigrés, mais après l'arrêt de l'immigration, les planteurs étendirent ce système aux travailleurs dit créoles"5. Il estime donc que les Noirs n'auraient été touchés par ce système qu'après l'arrêt de l'immigration (à la fin des années 1880). LUGSOR assure également que "ce seront surtout les immigrés qui seront concernés par le système (de gens casés)". Selon ADELAIDEMERLANDE, "pour des raisons à la fois économiques (...) et
It.

1 Renard, op. cit., p. 217. 2 Op. ciL, p. 205. 3 Op. cit., p. 216. 4 Blérald, p. 113. 5 Ideln, p. 114. 24

psychologiques, (...), les créoles semblent avoir manifesté une vive répugnance à vivre comme travailleurs casés (...)". Ce ne serait que "dès avant 1882" que les Noirs auraient été concernés par ledit systèmel. Rappelons que les cases ne sont pas construites après 1848 mais pendant l'esclavage. Elles existaient donc bien avant l'arrivée des immigrés. Dans celles-ci logeaient les esclaves: nA une certaine distance se trouvent les cases d'esclaves disposées le long d'une ou deux rues où logeront, après l'abolition de l'esclavage, les travailleurs libres demeurés sur l'habitation"2. Si, en effet, la plupart des travailleurs semblent, dans un premier temps, s'être éloignés de la plantation, d'autres s'y sont maintenus. RENARD affirme même que des nouveaux libres auraient recherché cette situation pour profiter de la case et du jardin3. Ces cases, selon lui, faisaient partie des atouts dont disposaient les colons pour retenir les travailleurs sur la plantation. Ce que ne contredit pas BANGOU : "Une autre catégorie de travailleurs de cette période fut constituée par ce que l'on a appelé depuis" gens casés" c'est-à-dire des personnes qui occupèrent en squatters les cases des habitations destinées à recevoir en réalité des immigrants Hindous. Pour ne pas être chassés de la case, les occupants s'engageaient à travailler pour le propriétaire de l'habitation dans les champs ou à l'usine et à ne louer leur force de travail ailleurs qu'avec son autorisation. "4 Il demeure incontestable, cependant, que les planteurs qui recevaient des immigrants étaient tenus de les loger. Ils l'ont donc fait, selon toute logique, dans les cases restées libres puisque la maind'oeuvre immigrée n'a jamais constitué qu'un tiers environ du potentiel présent sur les habitations. Entre 1848 et 1853 (date de l'arrivée des premiers Indiens), l'existence de "gens casés" n'est pas démentie et, nous n'avons pas connaissance de ce que des planteurs auraient délogé ou "décasé" leurs travailleurs noirs pour "caser" des Indiens. Il est inévitable de mettre en exergue ce que de telles considérations peuvent présenter de contradictions. En effet, le "casé" porte en lui le stigmate de la régression sociale puisqu'il est, au terme d'un certain nombre d'analyses, la matérialisation d'une condition sociale dévalorisante, symbole d'asservissement dans laquelle on a du mal à
1 Adélaide-Merlande, "Les origines du mouveJnent ouvrier à la Martinique ...", 1972, p. 27. 2 Chauleau. p. 5 3 Renard, p. 115. 4 H. Bangou. "Colloque d'histoire antillaise", 1969, p. 17. 25

vouloir inclure le nouveau libre, d'autant que, selon l'expression même de ADELAIDE-MERLANDE, il aurait manifesté de la répugnance à demeurer sur une plantation qui lui rappelait par trop son passé. Jusque-là, en effet, ces analyses ont fait valoir l'argument selon lequel les immigrés indiens, qui partageaient le sort de l'esclave, occupaient une place dont le créole ne voulait plus. Que conclure? Comment analyser la situation selon laquelle seul l'Indien aurait "accepté" de vivre comme travailleur "casé", stigmate d'une condition on ne peut plus dévalorisée, "symbole d'asservissement" et de déchéance, quand le travailleur noir se trouve encore "casé" peu avant l'arrêt de l'immigration, dans les années 1880-1882 ? Cette vision de l'Histoire ne risque-t-elle pas d'avoir l'effet pernicieux d'opposer des misérables à d'autres misérables, à une époque où travailleurs créoles et immigrés n'avaient aucun choix? THESE 2 : Le "ouveau moyennallt salaire libre accepte de (re)travailler,

Contrairement à Cochin, Nicolas, Renard et Blérald, par exemple, insistent sur l'aspiration des nouveaux libres à percevoir des salaires plus élevés. Ces derniers se seraient donc éloignés de la plantation et auraient imposé, comme préalable à leur retour, une augmentation de salaire. "Les travailleurs réclamaient presque partout un salaire payé en espèces et refusaient de se plier aux exigences patronales (...)" 1. Blérald estime que filarémunération sous fonne salariale est perçue comme un élément d'autonomie pour le travailleur qui cherche évidemment à s'employer aux meilleures conditions. Au lendemain de l'abolition, vu la situation extrêmement tendue de l'offre de travail cette mobilité des travailleurs joue à la hausse sur le taux des salaires. "2. Citant un rapport du Directeur de l'Intérieur, daté du 15 mars 1851, qui fait état de ce que le salariat "se propage chaque jour à l'abri de la c.onfiance inspirée par l'ordre et la tranquillité dont jouit le pays", Renard remarque que ce salariat devient coûteux, d'autant que "la concurrence hausse telTiblement les salaires". Sans doute devient-il équivoque, à la suite de ces analyses, de considérer le point de vue de Pouquet selon lequel "(...) les Noirs ne
1 NICOLAS, p. 8. 2 BLERALD, p. 96.

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considérèrent la monnaie qu'avec une indifférence à laquelle leur condition ne les avait que trop préparés.1ft. S'il s'avérait concevable, voire historiquement fondé, l'on pourrait intégrer ce comportement au lot des réactions non homogènes que les nouveaux libres adopteront face à leur liberté nouvelle. Ces comportements ne gagnent donc pas à être généralisés. Deux problèmes restent posés quant aux salaires: - le manque de numéraire: Les anciens maîtres, dit en substance Cochin, ne pouvaient payer les salaires des nouveaux libres à cause de la pénurie endémique qui sévissait à l'époque. U(...) le travail des Noirs, c'est surtout une question de rémunération, et celle-ci n'est ellemême q.u'une question de crédit (...)"2. Une question se pose alors: dans quelle mesure l'argument de la concurrence, à laquelle les planteurs se seraient livrés pour s'attacher les nouveaux libres, vient-il affaiblir ou contredire celui de l'endettement de ces mêmes planteurs ? Dans quelle mesure cet argument (avancé par Blérald notamment) contredit-il également l'idée selon laquelle ce serait pour ne pas céder aux revendications des Noirs que les colons décidèrent de faire appel aux immigrés? - le "mauvais vouloir" des propriétaires: comment s'adapter en effet à une situation qui exige la rémunération d'un travail qui, hier encore, était gratuit et n'est pas plus rémunérateur aujourd'hui qu'il est payé? Pour conclure, comment concilier les thèses 1 et 2 ? Comment expliquer que (selon la thèse 1) les nouveaux libres soient revenus en masse sur les plantations s'il est vrai que les propriétaires ne pouvaient faire face au paiement des salaires ?Les travailleurs auraient-ils été contraints de travailler sans contrepartie salariale ?L'institutionalisation du Livret a pu engendrer une telle injustice mais alors pourquoi parler de "refus de se plier aux exigences patronales" ? Le travailleur créole avait-il le choix? THESE 3 : Le Ilouveau libre s'installe à SOlI compte

Selon ce courant d'opinion, le nouveau libre se serait éloigné de la plantation pour s'installer sur les mornes ou dans les villes. Dans le premier cas de figure, il occupe les terres restées vierges, sur les mornes en général :

1 "Les Antilles françaises", 1976, p.2S. 2 P. 99, 127, 154. 27

"Les anciens esclaves libérés (ont) abandonné les habitations pour mener une vie indépendante dans les mornes (...)1. "Le rêve de la liberté se réalise (...). (...) les Martiniquais se précipitent sur les terres libres, sur les mornes, dans les fonds, dans les bois. "2. Plus modérée, Marie parle de "nombreux nouveaux libres" qui "quittent les grandes propriétés qui leur rappellent trop l'esclavage, pour aller habiter les mornes encore non-occupés. "3. David est à peine moins modéré ("beaucoup d'entre eux"4). Lorsqu'il en a les moyens~ il acquiert un lopin: "D'autres qui avaient quelques ressources achetèrent des petits lopins de terre dont les anciens propriétaires ruinés se débarrassaient à bas prix." 5 ; "(...) certains disposant d'une somme suffisante, acquièrent un petit terrain (...)"6 ; "Les nouveaux libres, dès qu'ils eurent amassé quelque argent, se hâtèrent d'acquérir un bout de ten-e où ils se retirèrent, se contentant d'aller travailler deux ou trois jours par semaine sur les habitations_"7 Les résultats de ces migrations et ch.angements de moeurs auraient été une augmentation de la petite propriété. Cochin n'assure-t-il pas que "Si la grande culture a souffert, la petite culture a augmenté."s ? "A la Martinique, à la Guadeloupe, pendant que le chiffre du sucre importé en France, produit de la grande culture, diminue après 1848, presque tous les autres produits industriels ou agricoles augmentent (...)." . "Où sont les pauvres, où sont les mendiants ?" interroge-t-il encore9. L'augmentation du nombre de chèvres et de porcs serait, à son avis, un signe extérieur de cette "richesse". "(...) le porc, la chèvre,

1 C. SCHNACKENBOlJRG, "Notes sur l'histoire de l'usine du Galion, 1865-1939", 1978, p. 47. 2 G. CABORT-MASSON, "Les puissances d'argent en Martinique", 1984, p. 47. 3 "Une imlnigration et ses survivances dans une commune de la Martinique ...", 1977, p. 28. 4 Op. cit., p. 45. 5 NICOLAS, op. cit.. p. 5. 6 A. LlJCRECE, "Civilisés et énergulnènes". 1981, p. 62. 7 RENARD, op. cit., p. 66. 8 Op. cit., p. 149. 9 Idem, p. 205. 28

c'est la richesse du petit propriétaire au dernier degré de l'échelle." 1.Il en conclut donc que "Le travail a été déplacé non pas détruit.". Blérald considère que l'abolition n'aurait fait qu'accélérer un mouvement antérieurement amorcé et causé (en partie) par l'endettement de nombreux propriétaires terriens, contraints de se débarrasser de leurs terres pour payer leurs dettes: n(...) le mouvement de développement d'une petite propriété, extérieure au secteur de plantation, est bien antérieur à 1848 (...) déjà aux XVIIème et XVIIIème siècles, existait une petite propriété axée sur la production domestique et les cultures secondaires d'exportation (u.). Les petits planteurs, installés sur les mornes, se recrutaient chez les "petits blancs" mais également parmi les "libres de couleur" et les affranchis (d'avant 1848). "2. Preuve de l'extension de la petite propriété, les chiffres auxquels l'auteur se réfère: le nombre d'exploitations vivrières à la Martinique s'élève à 1216 en 1847, à 2170 en 1849 et à 3567 en 18593. Si l'on considère l'augmentation des années 1847-1849, le nombre des petits propriétaires cultivateurs installés à leur compte a grossi de 954, tandis que, au cours de la décennie 1849-1959, ce nombre a grossi de 1397 propriétaires supplémentaires. Si l'on tient compte du nombre d'esclaves libérés (il est fait état de 75.000) et même en soustrayant de ce chiffre les femmes et les enfants, l'on aboutit nécessairement à une relativisation de l'ampleur donnée au mouvement d'acquisition et d'occupation des sols au lendemain de l'abolition. Par ailleurs, ce mouvement ne semble pas très rapide puisque ces effectifs sont constitués de petits cultivateurs dont un grand nombre sont installés avant l'abolition. Entre 1830 et 1845, il y aurait eu, en effet, 25.661 affranchissements dont les sujets semblent s'être convertis en petits propriétaires essentiellement. Par ailleurs, ne devenait pas (petit)propriétaire qui le voulait. En effet, si les gens de couleur entendent profiter de la ruine d'un certain nombre de planteurs pour accéder à la propriété, ils se trouveront en butte à la réaction des grands propriétaires terriens qui, depuis un certain temps déjà, voire avec plus d'acuité depuis l'Emancipation, et pour délibérément leur barrer la route, avaient entrepris de concentrer les terres ainsi "libérées" par le rachat quasi systématique des propriétés en faillite et dont le nombre se trouvait accru depuis l'abolition.
1 COCHIN, op. cit.~ p. 339. 2 BLERALD, p. 97. 3 Ideln, p. 98 29

Outre l'occupation des terres et l'acquisition (moyennant argent) de lopins des mains de planteurs ruinés, un mouvement spontané d'occupation de terres appartenant à ce que Blérald nomme la "plantocratietf, aurait vite été réprimél. Le même Blérald parle alors de "faim de terrestt2. Aussi, bien qu'ayant amplifié le mouvement de fuite des Noirs vers les mornes, Cabort reconnaît qu"'il y a beaucoup de candidats à la terre pour peu de terres (...). L'exiguité de la terre et sa position géographique très défavorisée fait que le travail du petit agriculteur ne suffit pas (...).3 Desruisseaux met l'accent sur la précarité de la petite culture: "(...) la petite propriété s'est implantée dans les zones d'altitude ou de relief tourmenté qui avaient été délaissées par la grande culture. (...) la petite propriété n'est pas pour autant absente dans les parties basses, bien qu'elle y soit nettement moins développée. Les îlots de petites propriétés situées à proximité des centres agricoles ou à la périphérie de certaines plantations traduisent en général la présence d'anciens ouvriers "casés" qui ont obtenu un titre de propriété."4. Si l'aspiration des nouveaux libres à prendre des distances par rapport à la plantation ne fait pas de doute, le manque de moyens, de terres, et l'opposition des grands planteurs semblent avoir très vite réduit et/ou ruiné leurs espoirs. D'où la nécessité de relativiser certaines analyses non dépourvues d'ambiguité. En effet, alors qu'il conçoit que "Le prétendu effondrement de la production sucrière, entraîné par la soi-disant désaffection des plantations par les ex-esclaves, n'est qu'un mauvais prétexte car précisément en 1852 la production sucrière de la Martinique se situe à un niveau record, (...)5, Blérald qui aura constaté, contradictoirement, que "(...) la raréfaction tendancielle du volume de main-d'oeuvre disponible pour la grande plantation se trouve singulièrement aggravée par le développement spectaculaire d'une petite paysannerie indépendante."6, conclut, en parfaite adéquation avec cette dernière analyse que "C'est dans ce contexte que l'oligarchie va exiger et obtenir de l'Etat la mise en action d'une politique visant à fournir les
1 Op. cit., p. 97. 2 Idem, p. 98. 3 CABORT, p. 47, 49. 4 Cité par CABORT, op. cit.. p. 49-50. 5 BLERALD, p. 108. 6 Idem, p. 96.

.&fi
....

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"habitationsUen main-d'oeuvre bon marché et soumise:'l, convenant ainsi, contre toute attente, que la main-d'oeuvre manquait. Dans le deuxième cas de figure (Thèse 3), le nouveau libre s'installe dans les villes: "Les indigènes abandonnent les grandes plantations et se fixent dans les bourgs (...)."2. "(...) la liberté a provoqué (.u) l'exode rural (u.) vers les deux grandes villes (...), là, ils embrassent des professions plus lucratives dans l'artisanat et les petits métiers, s'instruisent, envoient leurs enfants à l'école. "3. "(.u) ils affluèrent vers les bourgs, vers les villes (...) à la recherche d'un travail salarié ou pour installer de petits ateliers d'artisans et de modestes boutiques"4. "Les petites industries urbaines de la pêche reçoivent aussi quantité d'anciens esclaves dégoûtés du rude travail des champs. On sait que de tout temps les mulâtres et les hommes de couleur, libres ou affranchis, ont préféré l'industrie à la culture, et leur exemple a dû influer sur les nouveaux affranchis"5. Les motivations psychologiques de ces conduites seraient, selon Cochin, "(...) l'attrait d'un plus fort salaire, le goût du changement, le désir de l'inconnu, l'appât d'une vie moins monotone" auxquelles "se joignent, aux colonies, (...) l'horreur de l'ancienne condition, la peur d'y retomber et surtout d'y voir retomber leurs femmes, (...)"6. Mais "Ce n'est pas seulement aux colonies, c'est partout que sous l'empire d'un mouvement plus facile à comprendre qu'à entraver, les populations ouvrières quittent les champs pour les villes. On manque de bras aux environs de Paris comme aux environs de Cayenne; (...)". Partout en effet, la main-d'oeuvre se trouve soumise à la même oppression. Elle cherche refuge dans la ville. Mais quelle est la véritable ampleur du phénomène? Selon Bemissant, "un affranchi sur deux" s'est entassé "dans les zones urbaines au lendemain de l'abolitiont'7. Ainsi donc, "Si les ateliers des champs ont été désertés, les industries des villes ont été recrutées; la classe qui faisait de gros
l Idem, p. 98. 2 ADELAIDE-MERLANDE. 3 LUGSOR. 4NICOLAS. op. cil., p. 5. 5 COCHIN. p. 204. 6 Idem, p. 202-203. 7 Cité par BLERALD. p. 96. 31

profits a diminué, la classe qui n'en faisait aucun en a fait de petits, l'importation a marché plus vite que l'exportation, parce que la consommation a augmenté, parce que le bien des anciens esclaves a augmenté. "1. Si un travailleur sur deux s'est entassé dans les villes, comment concevoir qu'il y en ait encore autant qui soient candidats à la petite propriété et autant qui reviennent sur les plantations pour y faire augmenter la production, voire être les seuls à l'origine de son augmentation? Car, à en croire Cochin, "(...) beaucoup de travail se fait en dehors des cultures dont les produits figurent seuls dans les statistiques officielles, et ne vient pas grossir la colonne des exportations, (...), beaucoup de petites ressources qui n'existaient pas appellent les importations. "2 RENARD, qui soutenait (thèse 1) que les nouveaux libres étaient très vite revenus sur les plantations, faute d'avoir trouvé ailleurs des conditions de vie plus faciles, se pose la question de savoir "à quoi s'occupent les Noirs ?" A laquelle il répond: "La plupart cultivent leur jardin, se contentant de travailler deux ou trois jours par semaine sur les habitations. Quelques uns, et leur nombre est sans cesse croissant, sont devenus de petits marchands à la vie peu facile. D'autres se sont faits malins, le métier de marin étant un de ceux pour lequel ils éprouvent le moins de répugnance" à raison même de l'intermittence de son exercice", (il y en avait 2667 en 1858 à Saint-Pierre et à Fort-deFrance). D'autres encore se livraient à la pêche (et à la contrebande avec les îles anglaises) ou vivaient "à l'abri de toute surveillance" dans les bois, perpétuant les habitudes des "marrons". Tous ou presque tous s'efforçaient d'accroître leurs revenus par un petit élevage domestique (volaille, porcs), par la vente des herbes et des amarres de cannes, etc... "3. Quant à la possibilité qu'aurait eu le nouveau libre de s'instruire et d'envoyer ses enfants à l'école, ainsi que le donne à penser Lugsor, on peut opposer le manque de moyens. En effet, l'école payante et le contrôle du système éducatif par les seuls Blancs encore, constitueront un véritable frein à cette aspiration réelle. De surcroît, les planteurs
1 COCHIN, p. 149. L'auteur répond ainsi à sa propre question (p. 19) : "La race africaine est-elle réellement capable de travailler sans contrainte 1". 2 Idelu, p. 242. 3 Op. cit., p. 228. 32

voulaient à leur service une main-d'oeuvre inculte parce qu'ainsi plus malléable. Accepter sa scolarisation eût été devoir s'en priver sur les plantations.
THESE 4 . Le nouveau libre qu'occasionnellement ("au gré des salaires, qui restreignent sa liberté")

ne travaille contre les lois

"Certains affranchis ne travailleront que par occasion ou lorsqu'ils se sentiront pressés par le besoin." 1 fi(...) depuis l'émancipation, fait bien remarquable, le salaire de l'ouvrier n'a pas sensiblement haussé de prix, mais on peut évidemment moins compter sur son travail. "2 Ce phénomène semble avoir été de longue durée puisque AdélaïdeMerlande, se référant au compte rendu de séance du Conseil général du 25 mai 1875 cite: "Les travailleurs s'installeront dans les bourgs afin d'être plus "libres" et de pouvoir "se rendre sur l'habitation où l'on offre le salaire le plus avantageux. "3 La mobilité de la main-d'oeuvre, inconnue jusqu'alors, l'esclave ayant toujours été maintenu sur la plantation, aurait entraîné un certain dérèglement du travail. Ce dont convient Cochin, par exemple: "(...) les colonies ont à lutter, comme les sociétés européennes, contre les difficultés générales nées de l'état actuel des classes laborieuses, plus capricieuses, plus mobiles, plus éclairées, plus difficiles qu'autrefois (...)4. De l'avis de Blérald, cette mobilité, appréhendée par les colons, perturbe l'organisation de la production en provoquant la hausse des salaires. "A la campagne la tendance à la formation d'un marché du travail, à la faveur de la concurrence introduite par les premières usines centrales sucrières, incite les travailleurs à s'employer préférentiellement auprès de ceux qui peuvent leur verser des salaires en argent. Ce que relève P. Lacascade : "La main-d'oeuvre subissant les effets de l'offre et de la demande acquiert une mobilité inconnue jusqu'alors: maître de son activité, l'ouvrier agricole cède à ses goûts, aux sollicitations, il va là où il est attiré et il y a un déplacement, un éparpillement réel de la main-d'oeuvre"5

1 MARIE~ p. 28. 2 COCHIN ~op. cil.~ p. 289. 3 Op. cil., p. 25. 4 Op. cit.~ p. 289. 5 Op. cit.~ p. 96. 33

Si nos sources sont exactes, l'une des premières usines a avoir réellement fonctionné à la Martinique est celle de la Pointe-Simon,>en 1855, soit quelques sept années après l'abolition. Dans quelle mesure peut-on concevoir que le nouveau libre ait joui d'une telle indépendance? L'organisation du travail, taxée non sans raison de draconienne par Blérald lui-même, n'a-t-elle pas eu pour objectif d'étouffer ses velléités d'indépendance et de ramener le nouveau libre sur la plantation? Parallèlement aux travailleurs qui auraient volontairement opté pour une stratégie de mobilité indépendante, aurait existé une catégorie d'ouvriers saisonniers dont la mobilité aurait été forcée. Ce sont ceux qui, pendant la récolte, se louaient sur les habitations et qui, pendant l'arrière-saison, s'adonnaient à une agriculture d'auto-subsistance familiale, où à la pêche et à l'artisanat 1. Ils étaient appelés" gens étrangers" par référence à leur éloignement de. l'habitation. "Il peut s'agir de véritables prolétaires démunis de toute autre ressource pour leur survie que la force de leurs bras ou de petits cultivateurs possédant une exploitation dont les revenus sont insuffisants à l'entretien de leur famille. "2. Cette population aurait, en fait, été constituée de pluriactifs que leur ,Seullopin de terre ne parvenait pas à faire vivre. Cette catégorie de travailleurs a vraisemblablement été celle qui a le plus souffert de la présence des immigrés, les planteurs ayant, selon toute logique, été tentés de substituer à leur présence plus sporadique, celle plus stable des immigrés. THESE 5 : Le nouveau "vagabonde" libre arrête de travailler ou il

"L'interruption brutale du travail sur les grandes propriétés entraîna une chute importante de la production sucrière"3. De l'avis des colons, "Les noirs ne pillent pas, mais ils ne travaillent pas. "4. "(...) à partir de cette date (1848), les ançiens esclaves noirs refusèrent de poursuivre leur travail dans les plantations sucrières du nord de l'île. L'économie de la Martinique étant alors basée sur la monoculture de la canne à sucre, elle dut faire face à une pénurie subite de main-d'oeuvre, et conséquemment, à un ébranlement dramatique de
1Selon CABORT~ p. 49. 2 BLERALD, op. cit., p. 114. 3 MARIE, p. 28. 4 Repris par COCHIN, p. 124. 34

sa fragile économie. C'est dans l'esprit de sauvegarder ou de sauver le système socio-économique en vigueur que la Martinique procéda à l'engagement de travailleurs agricoles (...)"1. Critique, COCHIN constate "(.u) on aurait besoin, dit-on, de nouveaux travailleurs, parce que les anciens ne veulent pl\1,stravailler, parce que l'abolition de l'esclavage a été l'abolition du travail. "2. Toutefois, "si le travail fut abandonné sur plusieurs habitations à la suite de contestations et de discussions, sur d'autres, il était régulièrement assuré", convient RENARD3. Conséquemment au manque, prétendu ou réel, de travail, le gouverneur de la Martinique, s'adressant au Ministre des colonies dans une lettre du 29 avril 1848, remarquait: "Le travail va ralentissant d~ jour en jour (u.), il est temps que soit mis un terme à ce déplorable état de chose qui aboutirait bientôt à la ruine des propriétaires aux colonies". MARIE4 fait état de main-d'oeuvre qui se fait rare. NICOLAS quant à lui considère qu"'II existe un problème de main-d'oeuvre en 1849 consécutif aux bouleversements de 1848"5. Manque de maind'oeuvre qui procéderait, selon BLERALD d'une volonté chez l'esclave "depuis le début de l'année 1848, de bloquer le système esclavagiste et un peu plus tard de le détruire". De son côté, LUCRECE convient que "(u.) la situation économique s'aggravait: pays agricole sans maind'oeuvre agricole, la Martinique ne pouvait que voir son malaise économique s'accentuer"6. "Il est vrai, accorde COCHIN, que le travail s'est déplacé, que les métiers de la petite culture et enfin le vagabondage ont enlevé beaucoup de bras à la grande culture, que les affranchis se sont défiés du livret, des engagements et des mesures qui leur rappelaient leur passé"7. En ce qui concerne le vagabondage à proprement parler, il en est peu fait état. Cela tient sans doute à ce que les auteurs antillais ne qualifient pas de "vagabondage" certaines des réactions des nouveaux libres au lendemain de l'abolition et à ce que, aux yeux de ceux qui l'ont considéré sous ce jour, ce phénomène n'a eu que peu d'ampleur, l'instauration du livret l'ayant très vite freiné.

1 M. DESROCHES, "La musique traditionnelle de la Martinique", 1985, p. 121. 2 Op. cit., p. 189 3 Op. cit., p. 117. 4 Op. cit., p. 28. 5 Op. cit., p. 8. 6 Op. cit., p. 65. 7 Op. cit., p. 216. 35

"(.u) la mesure de l'émancipation a été dès le début, pour beaucoup de ceux à qui elle s'est appliquée, l'occasion d'excès qui se sont traduits en vagabondage et en délits." 1. Parmi les travailleurs qui ne se rendaient sur les plantations que deux ou trois jours par semaine, certains n'auraient pas eu de domicile fixe, raison pour laquelle ils auraient été qualifiés de "nomades". Selon Renard, ce phénomène ne se serait pas étendu.

ELEMENTS

DE REFLEXION

Comment concilier ces divers courants d'opinions et les réactions qu'ils prêtent aux nouveaux libres? Si l'on évite le piège de la systématisation à outrance, les conduites qu'adopteront les nouveaux libres à l'aube de leur liberté peuvent sembler concevables dans leur diversité. Il s'avère, en effet, difficile de mettre en doute le processus selon lequel, déstabilisé (il passe du jour au lendemain d'un système servile à un système de droit commun), le nouveau libre ait cherché sa voie, ait eu des incertitudes et des hésitations en plein dans les rouages d'une société dans laquelle rien ne lui a jamais appartenu en propre. D'où la simultanéité de certains comportements qui ne présentent plus alors l'apparence de s'opposer les uns aux autres. Il est évident que les nouveaux libres n'ont pu être, tous à la fois, sur les plantations, sur les mornes, dans les villes et dans les rues. Par ailleurs, il n'existe pas, à notre connaissance, de statistiques d'époque permettant de "mesurer objectivement" les conduites sociales de l'époque. Les uns ont tendance à vouloir éloigner le nouveau libre de la plantation, lieu. d'humiliation et de servilité à leurs yeux. Non sans ambiguité, ils l'y ramènent cependant, quand il s'agit de constater l'augmentation frappante de la production des années 1850, en prenant soin de spécifier que les immigrés n'y sont pour rien. De manière plutôt paradoxale sont rarement associés "objectif atteint" (c'est-à-dire installation d'une concurrence effective, voire substitution de bras) et "augmentation de la production". Or, suivant cette logique, si les immigrés ont occupé la place des autochtones, ils ne peuvent être tenus à l'écart de l'augmentation de la production agricole. Ils jouent sur deux tableaux en réalité: ils veulent pour preuve de l'éloignement du nouveau libre de la plantation, l'augmentation considérée comme appréciable de la petite propriété et l'tlextension
1 COCHIN, op. cit., p. 120.
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phénoménale des cultures vivrières" 1. Ils veulent encore et paradoxalement pour preuve du maintien de ces mêmes nouveaux libres sur ces mêmes plantations, l'augmentation de la production. Après 1848, au terme de ces analyses, peu de nouveaux libres seraient restés sur les habitations, les autres s'étant convertis à la petite propriété, à l'artisanat ou à l'itinérance. Ou alors (presque) tous seraient revenus sur l'habitation. Or, l'immigration n'a été envisagée par les Autorités coloniales que dans la perspective de fournir un "complément de bras", en remplacem~nt des "bras" déserteurs. "Manque" que cette remarque de Cochin entérine qui affinne qu'il ne date pas de l'émancipation puisque "(...) par une vieille et déplorable routine, l'agriculteur colonial multiplie inutilement les bras"2. Poussant plus loin son analyse, Cochin estime que l'immigration ne serait pas une conséquence de l'émancipation mais de l'esclavage (d'où sa forte opposition à cette institution qu'il juge absolument rétrograde). L'immigré est donc, à ses yeux, un esclave de l'après-émancipation puisque sa présence découlerait de ce besoin chronique de maind'oeuvre né lui-même d'un fonctionnement inhérent au système esclavagiste. La présence de l'immigré entérinera alors l'opinion selon laquelle le colon refuse de se soumettre aux conditions nouvelles créées par l'Emancipation et d'entrer, ainsi, dans le jeu de la libreconcurrence, donc du travail libre, faisant conséquemment régresser les acquis prometteurs du nouveau Système. Les conditions de vie déplorables des immigrés feront dire, en effet, que leur présence réintroduit l'esclavage. Il est significatif que le nombre "insignifiant" d'immigrés ait été allégué comme argument à verser au compte de leur non-contribution à l'augmentation de la production alors que, dans le même temps, ce petit nombre aurait suffit à réintroduire l'esclavage. Ces analyses manquent quelque peu de recul historique, dans la mesure où l'immigré arrive dans une société dans laquelle l'on ne s'est pas encore suffisamment démarqué de comportements nés de deux siècles de domination des uns et d'asservissement des autres, et dans laquelle des résidus de ces comportements archaïques subsistent et se perpétuent de part et d'autre. Le fonctionnement social qui en découle fait qu'il est donc quasi inévitable que les conditions de vie qui seront faites à l'immigré, autant qu'au nouveau libre d'ailleurs, soient proches de celles de l'esclavage. Ces conditions, contre lesquelles ils vont se battre, n'impliquent cependant pas que les uns ou les autres se vivent comme des esclaves, mêl11es'ils côtoient la misère d'hier. Il n'y a plus
1 Expression utilisée par Blérald, op. cil., p. 97. 2 Op. cit., p. 191. 37

d'esclaves en 1848 et cela, d'un point de vue psychologique, joue un rôle déterminant dans l'évolution des mentalités inaugurée précisément par l'Em.ancipation. Il n'y a donc pas d'immigrés réintroducteurs d'esclavage. Il y a, par contre, des conditions d'existence rappelant indiscutablement l'ancien système et dont pâtissent l'immigré autant que l'autochtone. Est-il besoin de préciser que l'exploitation ne caractérise pas seulement le système esclavagiste mais également le capitalism.e à ses différents stades? Après l'abolition de l'esclavage, les luttes qui animeront les acteurs sociaux sont déjà des conflits de classes opposant les colons qui tentent, au prix fort, de sauvegarder leurs privilèges de "race sociale", aux gens de couleur et nouveaux libres décidés à jouir, de manière effective, des droits fraîchement acquis. Nul doute donc que tant d'intérêts en jeu et qui plus est, divergents, conceptualiseront l'institution que deviendra l'immigration comme l'arme absolu pour défendre les privilèges des uns, ou comme la plus grande menace pesant sur les droits à faire valoir, des autres. Dans la lutte que l'on pourra qualifier de féroce qui opposera ces deux parties, une population-tampon sur laquelle se focaliseront bien des agressivités, vient en quelque sorte compliquer la trame sociale en servant aux uns comme aux autres de bouc émissaire. Nul doute encore que de ces luttes ne sortiront pas indemnes les rapports de ceux qui resteront les plus démunis, les laissés pour compte, pendant longtemps encore, de cette société, à savoir les Noirs et les immigrés dont les intérêts seront systématiquement présentés comme antagoniques. Ainsi, si l'arrivée des Démocrates au pouvoir en France après le triomphe de la révolution républicaine symbolise, théoriquement, le passage de l'ère de la démocratie et des bienfaits qui en découlent pour le peuple, la colonie vit dans toute leur intensité, des tiraillements dignes de l'époque féodale et l'arrivée des immigrés en compliquera les termes. Dès lors se peaufine une subtile stratification sociale, au sein d'une société déjà hyper stratifiée, dans laquelle l'immigré (l'Indien en l'occurrence) "occupe le bas de l'échelle sociale" 1.

1 Expression empruntée à Lugsor, op. cit.
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....

...

J

1

B-STRUCTURATION

PSYCHOLOGIQUE

DE

L'APPARTENANCE SOCIALE DU NOUVEAU LIBRE
De notables modifications se seraient produites dans le comportement social du nouveau libre. Les années post-émancipation sont généralement appréhendées en tant qu'étape transitionnelle vers un changement sans équivoque de sa Condition même. Les auteurs des ouvrages consultés s'accordent tous à dire qu'il aspire, malgré la rigueur des dispositions légales qui tentent de le maintenir dans le carcan de l'esclavage, à plus de vi~ibilité sociale. Visibilité à laquelle il entendait parvenir par l'ajustement de sa conduite sociale aux règles d'un "fonctionnement bourgeois" faisant figure de Norme...
1 -

DEVENIR UN BON CONSOMMATEUR

Le nouveau libre a des besoins nouveaux, plus grands: "(...) dans l'état de liberté les besoins augmentent tous les jours et pour les satisfaire on augmente le travail. C'est ce qui arrive au noir qui a des goûts de bien-être, de luxe, de toilette même; il travaille pour jouir et aussi pour payer. En même temps l'homme libre participe aux charges collectives; il paye l'impôt, l'octroi, et pour payer, pour dépenser il faut travailler. "1 "Dès 1848 et 1849, les denrées en progrès (...) sont les vins et les tabacs, la farine de froment, les saindoux et les viandes salées, les savons et les huiles, les tissus de coton, les parapluies, les montres, les chapeaux et les souliers. L'ancien esclave veut boire et fumer, se mieux nourrir, se mieux laver, se mieux vêtir, imiter le "monsieur" qui ne sort pas sans son parapluie, ne pas toujours aller tête découverte et pieds nus. Il met à torturer ses pieds dans des souliers, une prétention particulière, ridicule, si l'on veut, mais fort concevable, si l'on se souvient que des lettres patentes de 1723, reproduites, (...) par une ordonnance du 18 mai 1819, interdisaient à l'esclave de porter des chaussures. "2. "Le niveau de vie, malgré la modicité des salaires et le prix élevé des marchandises, semble s'élever: les cases s'améliorent, et les achats

1 COCHIN~ p. 240-241. 2 Idem, p. 241.

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d'habillement, d'objets de ménage et de mobilier s'accroissent, en même temps que la consommation du tabac, du vin et du savon."l. Cette mentalité nouvelle soutenue par un grand élan consommateur, expliquerait que "l'importation (atteigne) son chiffre record en 1852: cela est dû à l'augmentation de la consommation par les nouveaux libres (..:)"2 et, si "la consommation a augmenté" c'est "parce que le bien-être des anciens esclaves a augmenté". "( ) l'excès des importations sur les exportations n'est pas une preuve de misère, mais plutôt une preuve de l'augmentation de la consommation locale, et par suite du bien-être", assure Cochin3. Les nouveaux libres "consomment donc plus que les esclavestt, conclut Renard4. Outre consommer, le nouveau libre entend devenir un citoyen à pat1 entière. A en croire Cochin, celui-ci n'avait qu'une hâte, celle d'être appelé "monsieur" ou "madame"5. Fervent partisan de l'abolition de l'esclavage, Cochin considérait toutefois que le nouveau libre n'était pas encore un homme véritable, mais un esclave à peine décapé de sa "barbatie" (par un séjour prolongé auprès de "maîtres bons et généreuxtt, soutenus par l'Eglise et conscients de la mission civilisatrice qui était la leur). Aussi, estimait-il que le nouveau libre avait encore besoin d'être guidé tel un enfant, à pas lents, vers le stade d'homme civilisé et "moral". Il en voudra donc au Pouvoir démocratique de 1848 qui précipitait une évolution qui n'aurait dû être que lente, en octroyant au nouveau libre ce qu'il jugeait être des privilèges d'homme civilisé précisément: le droit de vote et la liberté de la presse. "On voulait initier lentement l'affranchi à la vie civile, l'esclave à peine fait homme fut fait électeur, et on le gratifia sans transition de la liberté illimitée de la presse et du suffrage universel."6.

1 RENARD, p. 227. 2 Idem, p. 199. 3 Op. cit., p. 149. 4 Op. cit., p. 161. 5 Op. cit., p. 287. 6 Idem, p. 282. 40

2 - DEVENIR

UN CITOYEN

"MORAL"

"40 000 mariages, 20 000 enfants légitimés, 30 000 enfants reconnus, voici le beau présent offert en moins de dix ans à la société coloniale par l'émancipation." 1. "Il y a progrès dans la moralité; les mariages et les légitimations, grâce à la diminution du préjugé de couleur, continuent à être nombreux. "2. "Le bien moral opéré a été immense"3. Mariages et légitimations auraient été la matérialisation de l'aspiration du nouveau libre à se démarquer de sa récente condition d'esclave et de se constituer, ainsi "citoyen" à part entière: "En neuf ans, de 1848 à 1856, il y a eu 38 468 mariages: les premières années ont vu se faire de 1000 à 3000 mariages entre affranchis, dans les colonies, au lieu de 50 ou 60 entre esclaves."4. Renard mentionne le chiffre de 10.274 mariages pour la même période, soit une moyenne de 1141 par an. Tout comme Cochin cependant, il note que "la moyenne est moindre depuis ce premier flot" : "(...) les noirs se sont précipités "avec une sorte d'entraînement" vers le mariage; mais le mouvement s'est vite ralenti par la suite (...)". Il constate, en effet, que les chiffres décroissent rapidement dès 1853. TIsne sont plus que de 1027 en 1851, 1502 en 1852, 850 en 1856, 445 en 1863 et 297 en 1868. Ceci malgré les efforts entrepris par les autorités: "(...) l'administration a favorisé, avec l'aide du Clergé, la poussée vers le mariage (distribution de vêtements, exonération des frais pour les pauvres, remise des alliances par l'évêque pour donner "un prix particulier" à la cérémonie"s.

3 - DEVENIR UN BON CHRETIEN
"La religion est respectée, goûtée, pratiquée (...)"6. "Le bien religieux (...) n'est pas moindre. Les lettres des évêques sont pleines des détails les plus admirables sur le nombre des

1 Cochin, p. 237. 2 Idem, p. 272. 3 Idem, p. 269. 4 Ideln, p. 236-237. 5 RENARID, op. cil., p. 227. 6 COCHIN. op. cÎt.. p. 287. 41

communions et la fréquentation des églises, sur les progrès des oeuvres

de charité et des associationsreligieuses.tt 1.
"(...) les noirs se rendent avec empressement aux instructions, (...)"2. "A la Martinique, avant 1848, il existait seulement des bureaux de bienfaisance. Depuis cette époque la société Saint-Vincent-de-Paul, la société d'ouvriers de Saint-Joseph, deux ouvroirs, des sociétés de Dames de Charité, des missions pour la moralisation des noirs, ont répandu leurs bienfaits. Il y a 3 à 4000 premières communions par an, au moins la moitié panni des adultes et des vieillards. "3. "Le nombre des églises est considérablement augmenté. (u.). Mais les paroisses sont trop grandes encore (...)"4. Ainsi qu'il en fut pour les mariages, une baisse rapide du nombre des fidèles semble avoir été observée. Sans doute, l'excitation créée par la fin de l'asservissement a poussé les nouveaux libres à prendre possession des Institutions qui symbolisaient, à leurs yeux, leur libération et leur statut nouveau d'hommes libres, d'autant que les Autorités vont vouloir canaliser leurs conduites, inquiètes des répercussions que pourrait avoir sur des esprits jusque-là enchaînés, la vacuité que des règles nouvelles de "socialisation" allaient tenter de "normer" . Il s'agira désormais de "civiliser" le nouveau libre en lui présentant comme modèle à imiter les règles bourgeoises d'un certain fonctionnement social. S'il était brusquement question de mariage, le système esclavagiste ne l'y avait pas préparé. Loin de là, il l'avait transformé en "étalon" ou en "femelle" desquels il entérinait les naissances illégitimes. C'était donc brûler les étapes que de vouloir que, du jour au lendemain, les naissances ne fussent plus illégitimes et que les nouveaux libres trouvassent tout naturel de se marier. Cochin se voulait optimiste qui assurait cependant que "bien loin d'être finie, l'oeuvre moralisatrice de la reJigion commençait. (...) il fallait traverser des jours de révolution et de ruine, (.u) lutter contre des rancunes ardentes et de coupables incitations (.u)"5.

1 Idem, p. 271. 2 Idem, p. 264. COCHIN cite le préfet apostolique de la Guadeloupe (rapport au ministre de la marine). 3 Idem, p. 272. 4 Idem, p. 269. 5 Idem, p. 265. 42

L'oeuvre "moralisatrice" se poursuivra, d'autant que la situation sociale héritée de l'esclavage est bien plus complexe et difficile à manier que ne le laisse entendre ces analyses "optimistes" qui anticipent allègrement sur les réalités sociales de l'époque. 4 - DEVENIR UN CITOYEN INSTRUIT

"L'empressement de la population affranchie à profiter de l'enseignement a été très vif et très durable. On a pu imposer une tf

rétribution scolaire presque sans l'affaiblir. "L'instruction primaire est
en progrès; (...), elle était nulle il y a 20 ans; elle est goûtée, désirée, encouragée; (...)"1.

Réalité sociale ou optimisme exagéré? La volonté de s'instruire que manifeste le nouveau libre se vetTa sans cesse entravée. Le frère Arthur ne s'élevait-il pas vigoureusement contre la loi qui instituait l'école payante? "Comment voulez-vous que ces gens qui sortent de l'esclavage et qui gagnent à peine de quoi ne pas mourir de faim puissent trouver l'argent nécessaire au règlement de la scolarité de leurs enfants ?"2. C'est que, "(...) l'esclavage colonial, considère l'analphabétisme de l'esclave comme une des conditions sine qua non de fonctionnement du système."3. Mais ce n'est pas un fait nouveau dans la colonie puisque, constate Lucrèce, "(...) avant 1830, le problème de l'enseignement élémentaire ne constituait pas la préoccupation des autorités, mise à part cette idée fixe qu'il ne fallait en aucun cas, que les esclaves reçussent un enseignement élémentaire sous quelque fonne que ce soit. "4. Cochin qui s'est laissé emporté par ce qu'il considérait être les progrès inaugurés dès le lendemain de l'Emancipation, se montre plus modéré lorsqu'il aborde le thème de l'école: tf(...) le rapport de M. le duc de Broglie établit que l'instruction élémentaire et morale des enfants esclaves, dans nos colonies, était déplorablement négligée, et pour ainsi dire, nulle. Il n'y avait pas un enfant sur vingt-cinq suivant même le
catéchisme. "

Il croit, cependant, que "L'impulsion donnée en 1840 par les préfets apostoliques et les gouverneurs produisit quelques heureux résultats.", même s'il reconnaît que, "Le programme tracé en 1840
1 COCHIN~ op. cit., p. 270. 2 DAVID cite, p. 45. 3 LUCRECE, op. cit., p. 54. 4 Idem, p. 35. 43