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La représentation des groupes sociaux chez les romanciers noirs sud-africains

336 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
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EAN13 : 9782296324787
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LA REPRESENTATION DES GROUPES
SOCIAUX CHEZ LES ROMANCIERS NOIRS SUD-AFRICAINS

Réalisme, falsification ou idéalisation?

Daniel M. MENGARA Professeur à Montclair State University Upper Montclair, New Jersey, USA

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LA REPRESENTATION DES GROUPES SOCIAUX CHEZ LES ROMANCIERS NOIRS SUD..AFRICAINS

Réalisme, falsification ou idéalisation?

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection Critiques Littéraires dirigée par Gérard da Silva Dernières parutions: BARGENDA A., La poésie d'Anna de Noailles, 1995. LAURETTE P. et RUPRECHT H.-G. (eds), Poétiques et imaginaires. Francopolyphonie littéraire des Amériques, 1995. KAZI-TANI N .-A., Roman africain de languefrançaise au carrefour de l'écrit et de l'oral (Afrique noire et Maghreb), 1995. BELLO Mohaman, L'aliénation dans Le pacte de sang de Pius Ngandu Nkashama, 1995. JUKPORBen K'Anene, Etude sur la satire dans le théâtre ouest-africain francophone, 1995. BLACHERE J-c., Les totems d'André Breton. Surréalisme et primitivisme littéraire, 1996. CHARD-HUTCHINSON M., Regards sur la fiction brève de Cynthia Ozick, 1996. ELBAZ R., Tahar Ben Jelloun ou l'inassouvissement du désir narratif. 1996. GAFAITI Hafid, Lesfemmes dans le roman algérien, 1996. CAZENA VE Odile, Femmes rebelles Naissance d'un nouveau roman africain au féminin, 1996 CURATOLO Bruno (textes réunis par), Le chant de Minerve, Les écrivains et leurs lectures philosophiques, 1996. CHIKHI Beida, Maghreb en textes. Écritures, histoire, savoirs et symboliques,1996. CORZANI Jack, Saint-John Perse, les années de formation, 1996. LEONI Margherita, Stendhal, lapeintltre à l'oeuvre, 1996. LARZUL Sylvette, Les traductions françaises des Mille et une nuits, 1996. DEVÉSA Jean-Michel, Sony Labou Tansi Ecrivain de la honte et des rives magiques du Kongo, 1996 DURAND I.-F. & PEGUY-SENGHOR (sous la direction de), La parole et la monde, 1996. LEQUlN Lucie & VERTHUY Maïr (sous la direction de), Multi-culture, multi-écriture. La voix migrante au féminin en France et au Canada, 1996. PLOUVIER, Paule & VENTRES QUE Renée (sous la direction de), Itinéraires de Salah Stétié. Anthologie, textes récents, oeuvres inédites: Etudes-Hommages, 1996. GALLIMORE Rangira Béatrice, L'œuvre romanesque de Jean-Marie Adiaffi, 1996. GALLETRené, Romantisme et postromantisme de Coleridge à Hardy: nature et surnature, 1996.
@ L'harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4588-8

A mes parents, Marie-Louise Akui Assogo et Pierre Minko, A mes deux en.frmts, Pierre Joll1lattan Minko-Mengara et Mélanie Eyang-Mengara, A Sylvie Mengara Merci pour votre soutien. A Madame le Professeur Jacqueline Bardolph, Qui dirigea avec compétence la thèse dont ce livre s'inspire. Nos remerciements à tous ceux qui, de près ou de loin, contribuèrent, directement Oll indirectement, à la réalisation de ce volume, notamment: Messieurs les professeurs Jean Sévry, André Viola et Opiel Ebiatsa qui firent partie du jury de soutenance de la thèse qui donna naissance au présent ouvrage.

PRÉFACE
La littérature d'Afrique du Sud est maintenant bien connue dans les pays de langue française. Les grands noms sont bien connus: Nadine Gordimer, Michael Coetzee, Peter Abrahams entre autrés. Les romans les plus importants sont traduits, des numéros spéciaux de revues sont souvent consacrés aux parutions récentes. On connal) le travaH de pionnier réalisé par Jean Sévry qui le premier en France a présenté au grand public l'histoire de cette production teUe qu'eUe est liée à l'évolution historique de ce pays. L'ouvrage de Daniel Mengara ne prétend donc pas faire découvrir toutes ces œuvres et i1 s'appuie sur les études soUdes de ses aînés ou de ses enseignants comme André Viola. II engage cependant ici une dézp.arche tout à fait originale à partir d'une perspective différente. Etant originaire du Gabon, ayant été nourri des grands romans de l'Afrique de l'Ouest et de l'Est-et surtout des écrivains anglophones comme Chinua Achebe, Wale Soyinka, Ngugi wa Thiong'o, ou francophones comme Sembène Ousmane, Ferdinand Oyono, Ahmadou Kourouma-il va à la recherche de ce qui pourrait marquer une continuité entre le monde atricain qu'il connaît et celui qui se révèle dans la fiction d'Afrique du Sud. La fin du régime qui imposa l'apartheid pendant plusieurs décennies fait ressortir en effet ce que fut l'isolement relatif de l'Afrique du Sud, de son fait et du fait du boycott culturel demandé par l'ANC. EUe fait ressortir à quel point les liens ont paradoxalement été ténus entre les divers groupes sociaux au Sud et les pays plus au Nord dans le continent africain. Des écrivains noirs comme Peter Abrahams, Dennis Brutus, Alex La Guma, Lewis Nkosi, mêqte dans leur exil, ont eu plus de liens avec la Grande Bretagne, les Etats-Unis, la Caraïbe, qu'avec le Nigeria, le Ghana ou le Kenya. Daniel Mengara va donc à la recherche d'une représentation des sociétés africaines qui ferait écho à l'univers de la fiction qu'il connaît déjà, que ce soit celui de la ruralité traditionnelle telle que dans le roman archétype Le monde s'effondre de Chinua Achebe ou celui du difficile dialogue entre les masses rurales appauvries et les villes modernes comme dans Pétales de sang de Ngugi wa -7-

Thiong'o. Un problème se pose d'emblée: celui de la terminologie. Puisque l'apartheid définissait des groupes comme "Non-Blancs" et marquait une division très forte entre "Noirs" et "Métis" ("Coloured"), les miHtants ont revendiqué le terme "noir" comme une appellation positive, utilisée indifféremment pour ces deux groupes. Cela estompe malgré tout certaines différences qui sont très pertinentes, en particulier celles qui sont liées à la langue: la vision et l'héritage culturels ne sont pas identiques selon que l'on ait été élevé dans une des langues bantoues-qui donnent une forte identité, le sens d'appartenir à un groupe donné-ou en anglais ou en afrikaans, langues qui rapprochent des "Blancs" et dans une certaine mesure des communautés urbaines. Ce problème délicat une fois cerné, Daniel Mengara part à la recherche d'une Afrique qui lui rappellerait la sienne. Il trouve tout d'abord de grands textes qui par leur genre et leur contenu évoquent bien la société dite traditionnelle, son histoire et ses légendes. Les œuvres de Mofolo et de Plaatje représentent une société organisée avec ses hiérarchies et ses systèmes de valeur. Le monde de Chaka est un monde zoulou cohérent même s'il est menacé dans son contact brutal avec la colonisation. Le texte épique est de la même famille que les grands récits sur Soundiata. La continuité est visible. Ces deux auteurs examinés, l'étude va aller de surprise en surprise: en effet ce qui frappe Daniel Mengara est surtout ce qui manque dans la représentation de la réalité sociale d'Afrique du Sud. Il s'étonne de ne voir pratiquement pas de mention de l'appartenance ethnique des personnages et des groupes, quand on connaît par exemple l'utilisation qu'a fait l'Inkatha de l'identité zouloue. De même les romanciers noirs ne font pas mention de la situation de plurilinguisme si souvent évoquée dans les dialogues du reste de la littérature africaine. Tout se dit dans les textes dans un anglais conventionnel et non marqué, les seuls signes distinctifs étant des expressions en afrikaans. De proche en proche il remarque que finalement la vie rurale est la grande absente de ce corpus: la comparaison avec le roman récent de Tsitsi Dangarembga, du Zimbabwe, souligne encore cette lacune. Quand la vie de la campagne est évoquée par ces romanciers urbains, c'est souvent avec une grande méconnaissance de ses rituels ou de son organisation. Mais sont aussi absentes les différences de classe sociale, les regroupements autour de diverses religions, qu'elles soient issues des missions ou qu'elles soient parmi les puissantes églises locales. L'argument de Daniel Mengara se situe sur le plan de la littérature en elle-même comme de la fonction politique des textes quand ils furent écrits. Comment a-t-on pu lire toute cette produc-8-

tion comme une image réaliste et complète de la situation d'alors? Comment a-t-on pu reprocher à ces romanciers leur caractère documentaire, leur platitude journalistique? C'est à un processus délibéré d'idéalisation que répondent ces œuvres romanesques. TIs'agissait de donner une image unie des non-blancs et de leur lutte, d'opposer à l'idéologie de la minorité au pouvoir une vision idéologique qui permette d'envisager un avenir uni. Cette fonction était clairement délimitée dans le temps et dans l'espace. Elle n'a rien de commun avec ce que fut la fonction didactique de l'œuvre pionnière d'Achebe, fonction qui maintenant nous apparaît tout aussi idéologiquement concertée, d'autant plus que l'influence du romancier nigérian, longtemps chargé de la collection" African Writers Series" chez Heinemann, se fit sentir sur des générations d'écrivains, en Afrique de l'Ouest et de l'Est. L'approche de Daniel Mengara est une démarche salutaire: elle ne récuse pas la valeur des romans examinés, ne remet pas en cause la pertinence de leur vision, la force de leur imaginaire et de leur écriture. Elle amène à les relire sous un angle nouveau, à réfléchir sur le lectorat implicite que ces textes se donnaient, à l'étranger peut-être davantage qu'en Afrique-pour des raisons matérielles autant que politiques. Ces livres ne répondent en rien à ceux du reste du continent, leur propos était singulier mais leur contribution à la littérature d'Afrique, peut-être un peu mieux cernée, n'en apparaît que plus singulière et essentielle.
Jacqueline BARDOLPH, Professeur Université de Nice-Sophia Antipolis (mai 1996)

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INTRODUCTION
L'Afrique du Sud: arrière-plan historique
Les livres d'histoire nous disent que la colonisation de l'Afrique australe n'a réellement commencé qu'avec la création du premier point d'approvisionnement permanent à Table Bay par Jan Van Riebeeck en 1652. Cet employé de la Compagnie Hollandaise des Indes Orientales (Dutch East India Company) avait déjà été précédé en ces terres par Bartholomé Diaz, navigateur portugais qui doubla le Cap de Bonne Espérance (Cape of Good Hope) en 1487, jetant provisoirement l'ancre dans la Baie du Mossel (Mossel Bay) qu'il appellera la Baie des Troupeaux de Vaches (Cowherds Bay). TI est suivi en 1497 par Vasco de Gama, un autre Portugais qui, sur sa route vers les Indes, donne le nom de Natal à une région de la côte Est avant, comme le dit Francis Meli, de poursuivre son chemin jusqu'à "l'embouchure d'un petit fleuve qu'il appelle "Copper River" (la Rivière du Cuivre), désignant ce pays comme "la Terre des bonnes gens" parce que les indigènes noirs sont hospitaliers" 1. C'est lors du naufrage d'un vaisseau de la Compagnie à Table Bay en 1647 que va germer l'idée de la construction d'un point de ravitaillement et de repos au Cap de Bonne Espérance, idée rendue particulièrement attrayante par la présence, sur cette terre, d'éleveurs de bétail connus sous le nom de KhoÏ-KhoÏs. C'est pourquoi cinq ans plus tard la Compagnie des Indes Orientales enverra Jan Van Riebeeck sur place pour créer ledit centre. A l'origine, le centre d'approvisionnement du Cap ne devait demeurer qu'un simple havre de restauration et de récupération. Mais, environ cinq ans après, l'invasion des Free-Burghers, les fameux paysans libres d'origine hollandaise, repoussa peu à peu les Khoïs vers l'intérieur, les privant par la même occasion des meilleures zones de pâturage. A partir de 1659, les premières con1 Francis Meli, Une Histoire de l'ANC (African National Congress) (1988), trad. par Claude Stancic, Mireille Vernède, Mireille Breton, Pierre et Jacqueline Derens, préface et postface de Maurice Cukiennan, Paris: L'Harmattan, 1991, p. 262.

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frontations éclatent entre les envahisseurs blancs et ces tribus qui vont par la suite être décimées par les guerres et les épidémies. Les graines d'un conflit qui allait durer des siècles entiers étaient ainsi semées et le ton des interactions conflictuelles allait progressivement monter. L'arrivée des Huguenots français en 1688 marque le début d'une longue série de ce que l'on devait appeler les "Guerres Cafres" qui opposèrent les indigènes aux colons venus d'Europe. Ces affrontements ne commençaient véritablement que vers 1702 pour ne s'arrêter qu'avec la défaite du dernier vrai roi noir sudafricain, le célèbre Bambata en 1906. La lutte raciale entre Blancs et Noirs a ainsi duré de 1652année de la création du premier centre à Table Bay par Ian Van Riebeeck-à 1994, date de l'arrivée au pouvoir de Nelson Mandela, soit environ 342 ans. Cette lutte, on peut le dire, avait commencé par une confrontation armée pour le contrôle de la terre, elle a continué ensuite sur le plan politique lorsque les Anglais jadis plus libéraux-ils furent à l'origine de l'abolition de l'esclavage en 1807-s'allièrent aux Afrikaners en signant le Traité d'Union de 1910. L'ancienne colonie anglo-hollandaise devenait ainsi l'Union Sud-Africaine qui, de par sa nature-un compromis-symbolisait la fin des rivalités anglo-boers qui plus d'une fois opposèrent les deux groupes blancs au travers de guerres d'influence et de territoires à partir de 1848. Elle symbolisait aussi l'alliance d'intérêts capitalistes communs. Le plus étonnant cependant est que ces alliances nouvelles se scellaient sur une terre qui appartenait à des peuples qui n'y furent même pas associés. Allait ensuite suivre un appareil législatif destiné à soutenir la plus cruelle des formes d'oppression et d'exploitation de l'homme jamais imaginées. L'Afrique du Sud devenait ainsi le seul pays au monde où le concept racial, le racisme et sa mise en application socio-économique figuraient, "noir sur blanc", dans la constitution. Le pouvoir blanc n'hésita pas à se doter d'une police et d'une armée de répression qui avaient le devoir de maintenir le Noir prisonnier sur sa propre terre, de l'acculer à un état de servitude totale, faisant de lui une véritable bête de somme, un paria2. Le système d'apartheid était ainsi né. Officiellement promulgué en 1948, il avait déjà connu plus de trois siècles de pratique officieuse et allait engendrer le système de réserves qui devait progressivement, mais sans ménagement, parquer plus de 72% de la population (les Africains) sur environ 13% du territoire seulement. Ces réserves furent soumises à une politique d'appauvrissement qui les fit devenir de véritables réser2 Sol. T. Plaatje (I), Native Life in SOUlhAfrica Before and Since the European War and the Boer Rebellion (1916), Braamfontein: Ravan Press, 1982. -12 -

voirs de main-d'œuvre bon marché au service des capitalistes blancs. Les conditions de l'asservissement étaient ainsi établies. Jean Sévry dans Le Roman et les Races en Afrique du Sud nous décrit quelques facettes d'une législation faite pour opprimer3. Sévry considère lui aussi que la pratique de la ségrégation en Afrique du Sud est bien antérieure à l'apartheid officiel. TIn'y a donc en 1948 qu'une sorte d'officialisation de la pratique. Pour l'auteur:
Un système législatif a été mis progressivement en place afin de maintenir, renforcer et institutionnaliser les inégalités socioéconomiques. Ce système a été instauré au fur et à mesure que celles-ci se développaient. Ainsi, l'examen du dossier économique permet-il déjà de définir l'Apartheid comme une ségrégation régie par des lois. L'Apartheid a une fonction triple: - Fonction de maintien des inégalités - Fonction de reproduction des inégalités - Fonction de justification des inégalités4.

Ces inégalités ont conduit à des événements qui restent aujourd'hui dans la mémoire des Sud-Africains noirs comme des étapes tristement inoubliables symbolisant leur lutte séculaire contre l'oppression. Des événements sanglants dont le paroxysme fut d'abord atteint le 21 Mars 1960 dans ce qui restera dans l'histoire de l'Afrique du Sud comme le Massacre de SharpeviHe. Les soulèvements mortels de Soweto en 1976 plongèrent ensuite le pays dans un cycle de violence sans précédent. Ils virent envirqn 1000 enfants tomber sous les baBes de l'appareil militaire de l'Etat raciste. Ces deux événements furent suivis par l'arrestation de dirigeants noirs ou blancs communistes, l'interdiction de tous les partis politiques et syndicats ouvertement opposés à l'apartheid Les bannissements et les exils furent nombreux. De 1960 jusque dans la moitié des années 80, l'Afrique du Sud traversa une période de troubles incessants marquée par l'insurrection généralisée des masses noires. L'ANC désormais clandestin se dota d'une branche armée, le Umkhonto We Sizwe ou le Fer de Lance de la Nation. Créée en 1961, cette petite armée révolutionnaire lança des actions terroristes contre les intérêts blancs, visant surtout les installations symbolisant l'apartheid.

3 Jean Sévry (1), Le Roman et les Races en Afrique du Sud: De la Guerre des Boers aux Années Soixante. Thèse présentée devant l'Université de Paris m, 1978, Service de reproduction des thèses de l'Université de Lille m, 1982, p. 69-71. 4 Ibid, p. 77.

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Il faudra attendre 1985 pour que, sous l'état d'urgence, Pieter Botha, Président de la République Sud-Africaine depuis 1984 à la suite de la réforme constitutionnelle, annonce un assouplissement de la politique ségrégationniste. En 1990, Botha céda la place à F.W. De Klerk qui continua les réformes. Le point culminant de celles-ci fut la libération de Nelson Mandela, le leader historique de l'ANC alors prisonnier de l'apartheid depuis près de 30 ans. La brèche était ouverte et un retour en arrière était désormais impossible. La période 1985-1990 fut également marquée par la résurgence des rivalités ethniques dont la manifestation s'est surtout faite autour de l'opposition entre ANC et Inkatha, un conflit qui a fait des milliers de morts au sein de la population noire des townships tout autant que des bantoustans. En 1991, l'apartheid fut juridiquement démantelé, grâce à une nette et surprenante évolution des mentalités dans la communauté blanche qui, un an après, vota "oui" à 68,7% au référendum que De KIerk leur avait proposé. C'était là un énorme "oui" aux réformes du successeur de Pieter Botha. Les négociations commencées entre les différentes forces raciales, politiques et syndicales du pays depuis la libération de Mandela aboutirent finalement à une libéralisation de la vie politique du pays, et aux élections d'avril 1994 qui ont vu les SudAfricains hisser Nelson Mandela, en tant que premier président noir, à la tête du pays.

Notre travail et l'évolution Afrique du Sud

politique

actuelle

en

La question qui pourra cependant se poser à la lecture de ce livre est celle-ci: ce sujet ne se trouve-t-il pas en porte-à-faux par rapport à l'évolution actuelle en Afrique du Sud? Autrement dit, cela vaut-il la peine d'étudier les clivages sociaux dans une société noire en pleine mutation qui, depuis la fin des années 80 et le début des années 90, n'était plus, d'une part, confrontée directement au problème de l'apartheid puisque le système-qui s'était déjà considérablement libéralisé-avait été juridiquement et légalement aboli en 1991 et, d'autre part, a vu la source de ses divers maux définitivement enterrée avec les élections d'avril 1994? La réponse que nous donnerions à une telle question s'articule autour de l'importance historique de l'état racial. Car l'apartheid en tant qu'idéologie raciste reste un fait historique. Rien ne pourra jamais effacer cette partie particulièrement douloureuse de l'histoire de l'Afrique du Sud. Le système racial a été une réalité historique et de ce fait mérite qu'on l'explore et le comprenne dans

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sa totalité, même après son démantèlement. L'étude de ce pan de l'histoire des sociétés noires, même à une époque "post-aparthéidienne", s'en trouve donc justifiée. Par ailleurs, si sur le plan légal et constitutionnel l'apartheid a disparu, sur le plan des mentalités beaucoup reste à faire. Des dizaines d'années seront probablement nécessaires pour que les effets néfastes des époques passées s'estompent. De plus, nous travaillerons ici à partir de matières premières telles que le roman et la nouvelle. Ce sont-là des récits qui par essence "restent". Ils ne sont pas comme dans la tradition orale africaine des histoires qui se modifient au fur et à mesure qu'elles sont racontées et finissent par disparaftre dans les méandres de la mémoire et du temps. L'écriture, et par conséquent le roman, a offert au récit oral ses lettres de noblesse et a permis de conserver intacts les témoignages d'une certaine époque. Ainsi, dire que cette étude n'a plus de raison d'être signifierait que tout ce qui a été dit et écrit sur l'Afrique du Sud raciste est désormais caduc. Telle n'est pas notre opinion. Nous pensons qu'aucun sujet n'est vraiment caduc s'il permet d'apporter de la lumière sur une période particulière de l'histoire, fût-elle passée. Nous pensons également que toutes les œuvres qui ont été écrites sur l'Afrique du Sud constituent non seulement une mémoire, mais aussi un témoignage. Et même si certaines interprétations relatives à ce témoignage peuvent diverger, ces écrits restent la mémoire de tout un peuple. Dans cette mémoire, le roman a toute sa place. Certaines des œuvres que nous étudions ici deviendront peut-être des classiques incontournables de l'ère de l'apartheid, tout comme le Chaka de Thomas Mofol05 et le Mhudi de Sol.T. Plaatje6 sont devenus des classiques, en termes de contenu, de l'époque pré-coloniale. L'évolution récente ou actuelle en Afrique du Sud n'enlève donc rien à l'importance et à la justesse de l'étude littéraire que nous allons entreprendre. Ce travail, qui couvre la fiction noire de 1930 à 1994, va être une tentative de compréhension, d'interprétation d'une époque marquée par le racisme qui a duré plus de trois siècles, à partir d'une vision romanesque des faits. Une vision qui va probablement être partiale et subjective puisqu'étant celle des romanciers noirs sud-africains. Aussi devons-nous signaler ici que notre sujet-La représentation des groupes sociaux chez les romanciers noirs sudafricains-ne concerne que la communauté noire, et non la société sud-africaine dans son ensemble. Il va s'agir pour nous de voir ce
5 Thomas Mofolo, Chaka (1931), new translation by Daniel P. Kunene, London: Heinemann, 1981. 6 SoiT. Plaatje (2), Mhudi (1930), London: Heinemann, 1978. -15 -

que le romancier noir décrit, montre, cache ou dit de sa société. Il s'agira d'explorer les interactions internes à la société noire d'Afrique du Sud telles que représentées par les écrivains de fiction noirs. Les genres étudiés seront principalement le roman et la nouvelle. Ce sont-là des genres littéraires qui se ressemblent dans leur conception fondamentale et qui ne diffèrent que parce que l'un est long et vaste, alors que l'autre est succinct et livre l'information principale à travers une trame simple, unidimensionnelle et souvent linéaire. Nous ne manquerons cependant pas de faire allusion à d'autres formes d'expression littéraire telles la poésie ou le théâtre à chaque fois que cela s'imposera. Cependant, un problème pratique se pose quand il s'agit d'analyser au présent une période raciale qui sur le plan légal, et peut-être historique, est désormais révolue. Sans nul doute conviendrait-il d'en parler au passé puisque la société noire sudafricaine peut désormais, et à juste titre, être considérée comme "post-aparthéidienne". Pourtant, cela ne nous paraît pas aussi facile. Car n'oublions pas que nous travaillons à partir d'une matière première qui est présente, autrement dit, le roman. Il est sous nos yeux sous sa forme physique. Et nous ne pouvons en parler, décrire ses scènes qu'au présent, comme si ces scènes se déroulaient devant nous au moment où nous les lisons. N'est-ce pas là l'impression que l'on a quand on lit un roman bien écrit dont la trame et l'intrigue nous imprègnent d'une forte impression de présence, comme si les personnages évoluaient ici et maintenant? Comment alors faire la part des choses entre une période passée et la présence insistante du roman, entre le référent et la tiction? Tel va être notre problème majeur tout au long de ce travail. Cependant, cette difficulté, principalement stylistique, ne devrait pas être tout à fait insurmontable.

De la notion d'écrivain noir
Le terme de "Noir" a souvent alimenté une profonde polémique politique en Afrique du Sud. Il a plus d'une fois été employé, en même temps que beaucoup d'autres, pour exprimer une réalité politique précise, ou dans d'autres cas, des réalités différentes. Alors, que signifiait "être noir" en Afrique du Sud au moment de l'apartheid? L'histoire de ce pays nous apprend que le terme utilisé pour désigner une personne de race noire a évolué au fil des années. A 1'0-

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rigine, des mots à connotation péjorative comme "Kaffirs"7 furent utilisés par les Boers pour désigner les personnes de race noire, tout comme le "Niggers" anglais dont la traduction équivaudrait au terme français "Nègres". Mais il semble que ces mots n'aient revêtu qu'une connotation plus raciste que raciale. Puis l'on vit d'autres termes, plus raciaux ceux-là, surgir. Odette Guitard, parlant des gens de race noire en Afrique du Sud, nous livre que "qualifiés officiellement de Bantous, ils appartiennent effectivement au groupe linguistique bantou et se désignent eux-mêmes comme Africains""8. Avec ces appellations, nous entrons de plain-pied dans le débat politique. Les Noirs (au sens classique) refusent certains termes que l'Européen utilise pour les désigner. Quand le Blanc dit "Bantou", le Noir répond "Africain", comme pour signifier à son adversaire sa fierté d'être Africain, et lui cracher au visage que l'Afrique est un continent noir sur lequel lui, l'envahisseur, n'a rien à faire, surtout pas imposer sa loi. Marianne Cornevin apporte des renseignements encore plus intéressants parce que plus précis et mieux échelonnés dans leur progression:
Depuis 1977le mot "Noirs" (Blacks) a remplacé le mot "Bantous" (Bantu) qui avait lui même succédé en 1955 au tenue Natives (indigènes) pour qualifier les Sud-Africains parlant des langues bantoues (qui en 1980 représentaient 68% (16 millions) ou 72% (20 millions) de la population totale selon que l'on tient compte ou non des "États noirs indépendants"9.

Mais la chose se corse quand il s'agit de parler des autres composantes non-blanches de la population sud-africaine, notamment des Métis. Pour montrer combien les questions de terminologie ont été légion au sein de l'Afrique du Sud raciste, voyons cette déclaration qu'un délégué noir fit lors de la tenue de la Convention de Tous les Africains (AIl Africans Convention-AAC) à Bloemfontein en 1935. La citation qui va suivre est elle-même rapportée par Francis Meli dans son livre consacré à l'histoire de l'ANC:
Un délégué y défendit avec force l'idée qu'il est erroné de décrire les Africains d'Afrique du Sud comme des "Non-Européens", alors
7 Kaffir (cafre en français): mot d'origine arabe (kafir) signifiant "infidèle"ou "païen". Les Afrikaners l'ont souvent utilisé péjorativement pour désigner les personnes de race noire en Afrique du Sud, autrement dit, les Nègres. 8 Odetle Guitard, L'apartheid (1983), Paris: PUF, 3e édition mise à jour, 1990, p. 9 9 Marianne Comevin. La République Sud-africaine. Paris: PUF, 1982, p. 66-67.

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qu'en dernière analyse ils constituent la population indigène du continent africain. Il appela la Convention à adopter le terme de "Non-Africains" pour tous les habitants d'origine européenne, en expliquant qu'ils vivaient en Afrique et non en Europe, où le terme "Non-Européen" est convenable et acceptable pour des personnes venues d'un autre continent. Ainsi se manifestait chez ce délégué la fierté d'appartenir à sa racelO.

Les questions de terminologies raciales étaient donc hautement politiques en Afrique du Sud. Puisque l'on parlait d"'Européens" et de "Non-Européens", d"'Africains" et de "NonAfricains", on ne pouvait que parler également de "Blancs" et de "Non-Blancs". Le terme de Non-Blanc désignait ainsi de manière générale les Métis, les Asiatiques tout autant que les Noirs. Mais essayons de décanter cet imbroglio racialo-terminologique de manière plus minutieuse. Puisque nous voulons, dans cette étude, nous pencher plus précisément sur les Métis et les personnes de race noire, nous devons tout de suite exclure les NonBlancs que l'on regroupe sous le nom d"'Asiatiques" (ou Indiens)-environ 3% seulement de la population totale du pays en 198O-et dont le groupe le plus important est constitué par les Indiens, les autres (Chinois et Malais du Cap) ne se comptant qu'à quelques milliers. Que dire alors des Métis (Coloureds)? Ils sont habituellement considérés-péjorativement-par les Afrikaners comme les "bâtards du Cap" (Cape bastards) parce que plus nombreux dans cette région (2.200.000 en 1980) e~seulement 175.000 au Transvaal, 80.000 au Natal et 45.000 dans l'Etat Libre d'Orange (Orange Free State). Du fait de leur rejet par les Blancs, ils se sont souvent euxmêmes considérés, comme le dit Cornevin, comme Noirs pour refuser l'appellation négative de "Non-Blancs" Il. Ainsi, pris politiquement, le terme de "Noir" prend des proportions inhabituelles pour recouvrir toutes les composantes non-blanches de la population sud-africaine, y compris les Indiens. Le terme" Africain", opposé au mot "Noir", apparaît alors bénéfiquement restrictif puisqu'il permet de distinguer la tranche sociale de race noire des groupes nonafricains d'origine qui seraient alors les Blancs, les Indiens et même les Métis. Il pose cependant problème quand on sait que le nom que les Boers ont donné à leur communauté, "Afrikaners", est un terme hollandais qui veut dire "Africains". Les Boers clament et revendiquent donc eux aussi leur africanité. Mais nous savons tous que,
10 Meli, op. cil., p. 119. 11 Cornevin, Op. cil., p. 67.

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jusqu'à une époque récente, cette africanité reposait sur des bases idéologiques et artificielles dans la mesure où le combat racial reposait également sur un conflit territorial dans lequel le Blanc avait envahi et confisqué la terre de l'Africain. La fin de l'apartheid marque donc, non seulement la restitution de cette terre à l'Africain, mais aussi la reconnaissance, par l'Africain, de l'africanité du Blanc sudafricain, puisque ce dernier ne repartira plus. D'autre part, l'histoire de l'Afrique du Sud nous apprend également que les peuples de race noire et les Métis ont souvent été mis dans le même "paquet" de discrimination socio-économique, qu'ils ont par conséquent périodiquement lutté ensemble politiquement, et que plus que quiconque, ils ont souvent été traités, les uns de "Kaffirs" ou "Hotnots" et les autres de "Black Bastards", parmi d'autres appellations péjoratives. Partant de ce constat, nous avons décidé de regrouper sous le terme de "Noirs" toutes les personnes de race noire pure et celles qu'on appelle Métis. Ces deux groupes plus que tous les autres ont mené le même combat qui était la lutte pour la reconnaissance de leur droit à l'humanité, de leurs droits politiques. Certains clivages orchestrés par le pouvoir blanc, très visibles pendant les dernières élections muItiraciales, les ont souvent opposés. Mais ils se sont aussi parfois montrés solidaires quand il s'est agi d'atteindre des objectifs politiques communs. II n'est donc pas étonnant de voir qu'un écrivain métis comme Alex La Guma se soit considéré tout aussi noir que Mongane Serote. Ce phénomène racialo-nationaliste n'est pas visibl~ qu'en Afrique du Sud uniquement. Les interactions raciales aux Etats-Unis ont conduit la tranche métisse de la population, face à l'exclusion blanche, à ne pas se différencier de la tranche véritablement "nègre". Ce qui fait qu'aujourd'hui, les Métis américains se considèrent tout aussi"AfricainsAméricains" que la tranche de race noire à proprement parler. En Afrique du Sud, quoiqu'à une moindre échelle et de façon périodique, ce phénomène nationaliste, favorisé par l'exclusion blanche, pouvait également s'observer, même quand on sait que la plupart des Métis ne parlent pas de langues africaines. D'autre part, les spécialistes de la littérature et de la civilisation sud-africaine eux-mêmes ne nous ont-ils pas habitués à voir dans le terme "noir" ce dédoublement Africain/Métis? Et combien de fois n'a-t-on pas vu, sous le terme générique de "littérature noire sud-africaine", des auteurs métis cohabiter allègrement avec leurs collègues africains? Cette homogénéisation, au sein d'un même concept, des deux groupes raciaux ne voulait-elle pas dire que les critiques qui en parlaient leur reconnaissaient une certaine parenté qui, si elle n'était pas toujours bio-physiologique, demeurait néanmoins idéologique?

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Dans ce travail donc, le terme "Noir" sera utilisé comme terme générique pour désigner à la fois les personnes de race noire "pure" (Africains) et les Métis. C'est pourquoi lorsque nous parlerons de romancier noir sud-africain, le lecteur comprendra que nous voulons évidemment faire mention du romancier de race noire et/ou de l'écrivain métis. Dans le même ordre d'idées, la notion de communauté noire englobera les personnes de race noire et les Métis, ces derniers étant par exemple alors considérés comme une composante ethnique de cette communauté. Il ne nous restera plus qu'à utiliser le terme" Africains" pour faire référence aux membres de la société de souche noire pure; le mot "Métis" sera conservé pour particulariser le groupe du même nom. Des écrivains métis sud-africains comme Alex La Guma ou encore Peter Abrahams seront donc pour nous des romanciers noirs au même titre que Mongane Serote ou Sipho Sepamla. Dans le même ordre d'idées, le terme "roman noir" désignera l'œuvre écrite par le romancier métis ou africain. Nous reviendrons cependant plus en détail sur les relations entre Africains et Métis (dans la deuxième partie de ce travail) car certaines différences culturelles existent entre les deux groupes qu'il ne faut pas négliger. L'exclusion des romanciers dits "asiatiques" ou "indiens"12 de ce travail découle principalement de l'invisibilité démographique (3% en 1980) et sociopolitique de ce groupe en Afrique du Sud (hormis la période 1946-1949) 13 et de l'ambiguïté de sa position quant au combat racial. La particularité de cette position demanderait donc une étude spécifique qui permettrait d'explorer la représentation que les romanciers indiens d'Afrique du Sud font du paysage sociopolitique sud-africain tel qu'il s'exprime non seulement dans leur mise à l'écart volontaire de la mouvance racialo-politique générale, mais aussi dans leur étouffement par les deux groupes raciaux dominants (mancs et Noirs). D'autre part, explorer le point de vue indien ici rendrait cette étude trop vaste et trop générale, voire trop complexe, et risquerait de faire perdre tout l'intérêt qu'il y a à étudier une linérature noire qui, plus que toute autre en Afrique du Sud, a fait l'objet des critiques les plus acerbes. Par ailleurs, une perspective trop générale nous pousserait finalement à tenir compte de toutes les composantes raciales en Afrique du Sud et à les réunir en un seul travail, même quand on sait que chacun de ces groupes observe le conflit racial à partir d'une perspective non seulement dif12 La communauté sud-afllcaine dite "indienne" ou "asiatique" est originellement constituée par des inunigrants oIiginaires de nnde ou des autres régions du monde asiatique. 13 Meli, op. cir., p. 131-136.

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férente, mais également particulière et parfois divergente, perspective qui a nécessairement un impact particulier sur l'esthétique, la textualité et la réalisation de sa fiction. Enfin, notre but n'étant pas, comme l'ont fait la plupart des critiques de la littérature sudafricaine, de nous consacrer à l'analyse quasi-exclusive de la représentation des oppositionS et conflits interaciaux, mais plutôt de voir l'image que, au-delà du conflit racial, les romanciers noirs donnent de leur propre communauté, l'exclusion des composantes blanches et asiatiques se justifie amplement. C'est donc tout simplement une question de perspective, car nous ne voudrions pas ici "mélanger les patates et les tomates". Pour les besoins de notre démonstration, nous aurons besoin de citer, mentionner ou commenter des œuvres écrites par des auteurs autres que noirs sud-africains. Nous aurons par exemple à faire allusion à certains écrivains blancs d'Afrique du Sud et/ou à des romanciers d'Afrique en général, parmi d'autres. Nous considérons que de tels rapprochements sont nécessaires et nous aiderons sans doute à étayer notre argumentation. Cependant, l'un des reproches qui pourraient être faits à cette étude résiderait dans ce que d'aucuns appelleraient son manque de perspectives historiques, et ceci à deux niveaux fondamentaux: l'un toucherait aux diverses étapes traversées par la littérature noire qui est passée d'une période initiale marquée par la littérature des missions à celle des écrivains de la "drum generation", pour ensuite déboucher sur la période du Black Consciousness et de Staffrider14, avant enfin de "conclure" sur celle de l'après-Soweto et des exils de façon générale; l'autre s'articulerait autour de l'absence d'une périodisation de l'histoire africaine en général et de celle de l'Afrique du Sud en particulier. Nous dirons, quant au premier point, que bien qu'une telle critique soit fondée quant à la capacité d'une périodisation à montrer les diverses étapes de l'histoire des oppositions raciales en Afrique du Sud, et des réactions littéraires conséquentes des Noirs face à ces différentes évolutions de l'exclusion raciale, elle risque cependant de faire perdre de vue la centralité de la thématique raciale qui, quelle que soit la période considérée, est restée basée sur une donnée centrale et inamovible: la lutte contre l'exclusion et les inégalités raciales. Autrement dit, qu'il s'agisse de la linérature des rnissionssymbolisée par une révolte sournoise du fait du manque de voix oc14 Staffrider et D rit/II sont des périodiques littéraires qui contribuèrent à la promotion et à la vulgarisation des nouvelles littératures (noires surtout) en Afrique du Sud. Drum eut surtout son heure de gloire dans les années avant Sharpeville et Soweto, tandis que le rôle de Staffrider comme organe d'expression littéraire pour les sans-voix se précisait dans les années qui suivirent (les années 80 surtout). - 21-

casionné par la peur et/ou la censure des autorités missionnaires (Thomas Mofolo. les frères Dhlomo)-{)u de celle de la génération de Drum (Can Themba. Nat Nakasa)-plus violente parce que répondant vigoureusement à la violence redoublée des brimades raciales des années 50-60 (Sharpeville 1960); qu'il s'agisse de la littérature issue de St{~ffrider ou du Mouvement de la Conscience Noire (Black Consciousness Movement)-marquée par la cassure entre les générations d'avant les années 60-70 et celles des années qui suivirent (Soweto 1976). y compris la prise en main de la lutte raciale par la jeunesse impatiente des townships en l'absence des aînés emprisonnés ou exilés; ou qu'il s'agisse de la période d'après Soweto de façon générale-marquée par les exils et le passage à la lutte armée-l'essence du combat racial du Noir sud-africain est restée la même: lutter. par tous les moyens possibles, contre les injustices et lcs inégalités dc l'apartheid, qu'il soit non-officiel (jusqu'en 1948) ou ort1cicl (de 1948 à 1990 à peu près). Et c'est ce thème de la lulle raciale qui est central à "toutes" les œuvres issues du monde noir sud-africain. qu'elles aient été écrites avant ou après l'instauration de l'apartheid officiel. C'est. en dernière analyse, ce thème trans-périodique qui nous permet d'éliminer le besoin de procéder à une périodisation des œuvres étudiées dans ce livre sur la base du changement de l'humeur raciale en Afrique du Sud. Par contre. une autre forme de périodisation est proposée dans la première partie de ce livre qui nous permettra de voir ce problème sous un éclairage différent. Un éclairage qui mettra en exergue la dialectique entre la précolonialité-caractérisée par l'absence de lutte, donc de thématique raciale dans l'orature africaine-et la postcolonialité-marquée par une conflictualisation des rapports interaciaux qui va ensuite se greffer sur l'expression littéraire écrite des peuples noirs. Dans cc contexte particulier. toute forme de périodisation qui prendrait comme critère d'analyse les différentes phases du conflit racial en Afrique du Sud se heurterait immanquablement à un certain nombre de problèmes. dont celui des critères à retenir. Car si l'on se basait par exemple sur la date de publication des œuvres, l'on verrait tout de suitc que, bien qu'un auteur comme Bloke Modisane ait été l'un des membres les plus influents du magazine noir Drum dans les années 50. c'est-à -dire à l'époque de son apogée, ce n'est qu'en 1963 que Modisanc publia Blame Me On History, son œuvre la plus importantc. De même. certains écrivains comme Njabulo Ndebele. qui furent très influents dans le Black Consciousness, ne publièrent leurs prcmières œuvres significatives que dans les années 80. Comment alors procéder à une classification viable s'il n'existe

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aucune correspondance directe entre les thèmeS et les dates de publication des œuvres considérées? Devant une telle complexité, la meHleure solution résidait dans la prise en compte du seul critère qui, lui, au fil des années et malgré les changements de ton dans les oppositions raciales-et par conséquent dans la littérature-<lemeurait invariable: la lutte contre l'apartheid. C'est là le seul critère permettant d'explorer la fiction noire sud-africaine comme un tout syncrétique et dynamique comportant un élément central qui est celui de la lutte séculaire des Noirs pour la reconnaissance de leur humanité. Quant à la deuxième critique, il nous suffirait de répondre ici que ce travail est avant tout un travail de critique littéraire. Le lecteur ne doit donc pas s'attendre à y retrouver de vastes passages sophistiqués consacrés à l'histoire africaine en général, ou à celle de l'Afrique du Sud en particulier. Nous ne nous enfoncerons donc pas ici dans une périodisation de l'histoire africaine puisque ce travail ne vise ni à la remise en cause ou en ordre de certaines des aberrations qui ont été dites sur, par exemple, le peuplement de l'Afrique du Sud par les Bantous ou les origines de Chaka, chef militaire africain mythique, ni à une réécriture de l'histoire de l'Afrique australe. Nous laissons par conséquent cette tâche d'exploration minutieuse de l'histoire africaine et sud-africaine aux spéciaHstes qui veulent y travailler ou qui y travaillent déjà plus spécifiquement. Et comme notre travail est avant tout une étude littéraire qui, de par sa nature, est empreinte d'une dimension interdisciplinaire, nous ne donnerons ici que les détails et les renseignements historiques, sociologiques, Hnguistiques et autres qui nous semblent utiles à notre démarche.

La fiction noire sud-africaine

face à ses bourreaux

Le constat auquel l'on parvient, à l'exploration de la fiction noire sud-africaine, est plutôt surprenant. Il révèle que, quand on lit des romans et nouvelles écrits par des auteurs noirs sud-africains, on a l'impression de n'y rencontrer que la description des cHvages et conflits raciaux entre les envahisseurs européens et les peuples conquis. C'est le thème des interactions conflictuelles entre ces deux groupes qui semble revenir interminablement, ramenant ainsi à l'idée du "color bore" (ennui des couleurs), terme qui se réfère connotativement au "Color Bar" (Barrière de Couleurs) et qui fut évoqué par Doris Lessing citée par Jean Sévry dans sa thèse de doctoratl5.
15 Sévl'Y (1), op. cil., p. 13.

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A en croire Jean Sévry, il n'y a pas que les romanciers noirs sud-africains qui contribuent à faire du "color bar" un "color bore." Des auteurs blancs comme Nadine Gordimer, André Brink ou J.M. Coetzee ont largement contribué à l'émergence de cet ennui des couleurs que l'insistance du thème des relations interaciales a fini par créer. La littérature sud-africaine est tinalement une littérature qui risquait de devenir une constellation de clichés, de "déjà vus" si l'apartheid avait continué. A moins qu'elle ne le soit déjà. Les critiques littéraires ne semblent pas non plus avoir beaucoup fait pour changer le cours des choses. Une littérature abondante a été produite sur les relations interaciales en Afrique du Sud. Même si certains critiques tels que Jean Sévry ont, de par l'évidence de ce thème, dressé le constat de la prévalence du thème des conflits interaciaux, personne n'a vraiment fait d'étude spécitique pour le prouver. Personne, par exemple, n'a exploré le poids, dans la fiction noire sud-africaine, de thèmes autres que ceux qui retlètent le Color Bore. Dans un contexte plus particulier, il semble ne pas exister d'études consacrées exclusivement à la représentation que les auteurs noirs sud-africains l'on! de leur propre groupe social. Or, justi né par ce manque, le thème de la "représentation des groupes sociaux chez les romanciers noirs sud-africains" apparaît comme un sujet à même de nous permettre, au travers de l'image que ces écrivains nous en donnent, de cerner l'existence ou non de clivages au sein de la sOciété noire en Afrique du Sud. TI pourrait, par exemple, nous permettre d'établir ou d'infirmer, au moins au niveau de la fie/ion noire, ce que certains ont perçu par instinct comme étant le trait distinctif de la littérature sud-africaine en général. En d'autres termes, c'est par lui que nous verrons si l'idée du Color Bore est une réalité ou plutôt une supputation de plus émise pour les besoins d'une polémique stérile car infondée. Nous croyons savoir-ct nous le verrons dans ce travailque l'Afrique du Sud noire est un pays de diversité. Une diversité originellemen! sauvegardée par des clivages ethnolinguistiques traditionnels qui furent plus tard exacerbés par la venue et la politique ségrégationniste du mane. Ce dernier a, dès son implantation, instillé, en plus des clivages nat1lfels déjà existants, de nouvelles valeurs, une autre forme d'éducation, de nouvelles langues, de nouvelles religions, y compris, parmi d'autres apports, un système sociopolitique différent. Cela a donné un mélange propice à l'expression d'un nombre incalculable de conllits individuels et collectifs, de différences nouvelles qui ne semblent pourtant pas ressortir dans la peinture que les romanciers noirs font de la communauté noire sudafricaine.

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L'on peut donc, à partir de ce constat, se poser un certain nombre de questions. Notamment, les romanciers noirs sud-africains falsifient-ils leur approche du monde noir? Etsi oui, la réalité sociohistorique infirme-t-elle cette approche? D'autre part, quelles sont les raisons et desseins qui auront poussé ces auteurs à occulter une partie non-négligeable du vécu sociologique de tout un peuple? Telles sont les principales zones d'ombre auxquelles nous essaierons d'apporter quelques éclaircissements. Mais avant que de continuer, nous voudrions que tout au long de ce travail le lecteur garde constamment à l'esprit les deux notions fondamentales qui sous-tendent cette étude: représentation et falsification. Ces deux termes comportent des liens directs avec la notion de réalisme qui, dans le contexte sud-africain, a acquis des connotations négatives du fait d'une critique occidentale qui, croyant à l'universalité de ses méthodes d'analyse, s'obstine à refuser toute qualité esthétique et artistique à la fiction noire sudafricaine. Les notions de réalisme, de représentation et de falsification sont donc des termes que le lecteur devra garder à l'esprit tout au long de ce travail car l'usage, par exemple, que nous faisons du mot "falsification" se veut expressément fort, et à la limite choquant compte tenu des théories modernes (re)définissant le réalisme littérairel6. Le fait que nous n'explicitions pas ces notions à ce niveau de notre étude relève d'une manœuvre analytique et théorique qui permettra au lecteur, à partir de nos analyses, de se faire lui-même une idée ou définition de l'utilisation que nous allons faire des notions susmentionnées; cette utilisation évoluera autour de plusieurs axes analytiques qui nous permettront d'explorer les rapports représentation/réalisme, réalisme/falsification et représentation/falsification, parmi d'autres possibilités. Le but de cette manœuvre, qui n'est pas sans rappeler celle utilisée par Auerbach dans son approche du réalisme occidental dans Mimésisl7, va être de mener peu à peu le lecteur vers une appréhension pratique, parce que basée sur des données textuelles, de ces notions telles qu' ap16 Voir par exemple la discussion faite à ce sujet par Henri Mitterand dans un article intitulé "La question du réalisme," Le grand atlas des littératures, Paris: Encyclopaedia Universalis France, 1990, p. 58-59. 17 Erich Auerbach, Mimésis: la représentation de la réalité dans la littérature occidentale (1946), trad. Cornélius Heim, Paris: Gallimard, 1968. En effet, dès le début de son travail, le critique plonge le lecteur dans l'analyse et la discussion des oeuvres qui constituent l'ossature de son livre. Il n'offre ni avant-propos, ni introduction susceptible de guider le lecteur. Et ce n'est qu'à la fin de son livre que, dans une simple postface. Auerbach nous expose sa démarche théorique et les raisons qui l'ont poussé à écrire ce livre.

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pliquées à la fiction qui nous concerne ici. Et ce n'est que dans la dernière partie de ce travail que nous reviendrons de manière plus explicite sur ces notions, avec dans l'idée que le lecteur sera déjà au fait de leur portée significative dans le contexte de cette étude. Cependant, le lecteur aura sans doute compris dans cette introduction que notre démarche théorique consiste, en fin de compte, à partir du sociopolitique et de l'historique tels qu'exposés (dits) ou non-exposés (non-dits) dans le roman pour ensuite déboucher sur le littéraire. En d'autres termes, en explorant la problématique de la représentation des groupes sociaux chez les romanciers noirs sudafricains, nous ne pouvons nous empêcher de déboucher sur une discussion plus théorique de la notion de réalisme dans le contexte littéraire sud-africain. Ainsi, en nous attelant à une analyse de la vision que les romanciers noirs ont de leur propre société, nous visons, en derillère analyse, à l'établissement d'une nouvelle manière de percevoir une littérature que l'on a souvent, plutôt à tort qu'à raison, disqualifiée comme ne répondant pas aux normes d'une esthétique littéraire universelle (probablement telle que dictée par l'occident). Nous nous attacherons donc à démontrer, dans cette étude, qu'une exploration plus minutieuse de la fiction noire sud-africaine révèle plutôt une forte tendance à l'idéalisation du monde noir dans le contexte d'adversité que constituait l'Afrique du Sud raciste. L'on comprend donc qu'en entreprenant ce travail, notre but, entre autres, était de vérifier si les accusations de réalisme, qui ont valu à la ficHon sud-africaine en général, et noire en particulier, le qualificatif de "color bore" étaient fondées. La notion de color bore, que l'on peut traduire par "l'ennui des couleurs," autrement dit l'ennui né de la représentation du conflit racial dans la fiction sudafricaine, se définit comme la présence quasi-inévitable, insistante et inlassable du thème de la confrontation raciale entre Blancs et Noirs dans la littérature de fiction sud-africaine. Donc, une sorte d'opposition dialectique des couleurs qui a finalement abouti à l'ennui du lecteur qui, dès lors qu'il avait lu un exemplaire de cette fiction, pouvait estimer les avoir tous lus. Cette généralisation, osée à vrai dire, a soulevé en nous un certain nombre de réserves; mais aussi cet intérêt qui a fait que nous voulions vérifier ces allégations au travers d'une étude spécifique et ciblée. Car, si l'on part des idées sous-tendant la notion de color bore, l'on peut dire ou prédire que le seul sujet ou thème que l'on est susceptible de rencontrer le plus souvent dans la fiction noire sudafricaine est celui de la confrontation raciale. Par extension, le seul discours susceptible d'émailler cette fiction est celui ayant trait à la

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dialectique raciale en Afrique du Sud. Une telle vision des choses exclue donc automatiquement toute autre forme de discours. Cependant, un simple changement de perspective suffit pour démontrer que si tout discours comporte des dits (discours de surface), il contient aussi nécessairement des non-dits (discours implicite). Or, dans le domaine de la fiction, ces non-dits, souvent suggérés au travers de la structure narrative d'un texte, peuvent être porteurs d'un discours beaucoup plus révélateur que celui contenu dans les dits qui nous apparaissent en lecture de surface. Et la tâche majeure du critique est justement de dégager du texte de fiction ces discours implicites qui sont souvent la vrai raison d'être d'une œuvre. Dans ce travail, nous avons donc voulu imprimer un changement radical de perspective à la notion de color bore, et partant, à la dialectique Noirs-Blancs pour dégager ce que cette thématique de surface peut cacher comme non-dits. Et cette perspective nouvelle a révélé que le color bore est une notion dont la critique ne semble pas avoir saisi toute l'ubiquité. Car, pour que la thématique raciale prévale dans la fiction noire sud-africaine, il faut que cette thématique ne laisse de place à aucun autre thème ou discours susceptible d'infirmer l'idée du color bore. Or, grâce au changement de perspective que nous avons initié, nous verrons plutôt que, dans la fiction noire sud-africaine en général, les deux pôles d'opposition raciale sont intérieurement homogénéisés et que l'on n'y perçoit point l'existence de clivages, conflits ou divisions internes. Autrement dit: 1) les Blancs et les Noirs y constituent des groupes bien distincts et bien définis. 2) le bloc noir et le bloc blanc sont, sur le plan interne, socio-racialement et ethnolinguistiquement homogènes. 3) par conséquent, ces deux groupes ne semblent, dans cette fiction, souffrir, ni de divisions politiques internes, ni de clivages religieux, culturels ou autres. Ainsi, en choisissant de voir la représentation que les auteurs noirs font de leur communauté, il nous devient. possible, en partant des hypothèses ci-dessus énoncées, de vérifier si cette homogénéisation de la société noire est visible dans la structure narrative même du texte, c'est-à-dire sur les plans thématique et stylistique. Nous montrerons donc que: 1) la thématique raciale prévaut indubitablement, comme discours de surface, dans la tlction noire sud-africaine car elle y constitue le thème central et dominant, au point que tous les autres thèmes apparaissent comme non-existants ou périphérisés.

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2) les thèmes pouvant renseigner le lecteur sur la composition de la société noire sud-africaine et les clivages qui la minent sont tus ou ne sont pas abordés comme sujets centraux~ au contraire, ils sont, la plupart du temps, périphérisés ou tout simplement anecdotisés. 3) l'image que les auteurs noirs donnent de leur société aboutit donc ainsi à une homogénéisation qui tait: -les clivages ethniques au sein de la société noire. -les clivages politiques - les clivages culturels et sociolinguistiques -les clivages religieux 4) prévaut donc alors une forte impression d'unité et d'homogénéité qui fausse ou contredit l'histoire connue ou l'image historique que l'on a de la communauté noire sud-africaine. 5) cette homogénéisation est thématiquement et stylistiquement confirmée dans la structure narrative même des textes étudiés. Ces divers éléments nous mènent par conséquent à des constats dont les effets bouleversent les notions acquises dans le domaine de la fiction noire sud-africaine. Nous verrons notamment que: - si la thématique raciale apparaît comme inévitable dans la fiction noire sud-africaine, elle ne peut en aucun cas représenter un color bore dans le sens négatif et dévalorisant qui prévaut. Car le color bore ne représente, dans cette fiction, que le discours de surface. Or, comme nous le montrerons dans cette étude, ces dits ne sont finalement qu'une infime partie du discours global présent dans une fiction dont les non-dits sont plus révélateurs que la thématique de surface. - ces non-dits sont si subtilement présentés que la critique ne s'est pas rendue compte qu'en même temps qu'il semble donner une importance prépondérante, voire démesurée aux thèmes liés à la confrontation et aux oppositions raciales, le romancier noir s'attelle subrepticement à la complexe tâche qui consiste à gommer les clivages, divisions et dissensions qui minent sa société, pour n'en présenter qu'une image purifiée, homogénéisée et unifiée, tant sur le plan thématique que stylistiquel8. - il s'ensuit donc une forte idéalisation des rapports internes à la société noire qui, tout en exprimant un certain nombre de discours implicites, fait de la fiction noire sud-africaine une fiction d'idéalisation.

18 Tout au long de ce travail. nous verrons comment s'exprime stylistiquement et thématiquement ce processus de gommage ou de falsification.

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- or, cette idéalisation, qui en partie représente une sorte de "falsification" de l'image historique de la société noire, va totalement à l'encontre des idées sous-tendant le color bore. Car, au-delà de la thématique raciale qu'elle reproche au texte de fiction sudafricain, la critique implique aussi que la fiction noire est caractérisée par un réalisme béat, presque photographique, qui se contente de reproduire l'histoire connue et visible de l'Afrique du Sud, et de la présenter sous forme romancée au lecteur, ce qui lui enlève toute valeur artistique et littéraire. Or, le fait justement que les romanciers noirs aient procédé à la "falsification" de l'image réelle de leur société éloigne leurs œuvres d'un réalisme aussi béat que celui qui leur est reproché. Il apparaît donc ainsi que cette littérature est avant tout, plutôt qu'une fiction réaliste à proprement parler, une fiction d'idéalisation qui, tout en ne faisant que répercuter ouvertement certains éléments historiques de la société sud-africaine (à l'instar du conflit racial), en "falsifie" implicitement d'autres. Nous montrerons que dans le cadre de l'Afrique du Sud raciste, le romancier noir utilisait le thème racial, parmi d'autres fonctions, comme subterfuge de diversion lui permettant de mieux s'adonner à d'autres formes de rhétoriques discursives que la critique, obnubilée par le spectaculaire attaché à la thématique raciale, n'a pas su percevoir. Au contraire, fascinée par le conflit racial, cette critique-là n'a jamais vraiment su ou pu aller au-delà d'une lecture superficielle de la fiction noire sud-africaine. Or, il n'y a qu'un tel effort qui lui aurait permis, au travers d'une analyse tenant aussi bien compte du stylistique que du thématique, d'en dégager les qualités littéraires et esthétiques particulières nées du contexte spécifique de l'Afrique du Sud raciste. Il nous sera possible de voir, à l'issue de ce travail, que la critique a, bien facilement, enfermé la nction noire sud-africaine dans le carcan d'un réalisme béat dont l'esthétique était encore à dénnir. Nous verrons cependant que cette vision des choses relève moins d'un problème inhérent aux œuvres sud-africaines que de la lecture qui en a été faite. Cette lecture, on le constatera, a plus souvent été anthropologique qu'autre chose. Et bien souvent, la critique aura abordé la nction noire sud-africaine au travers de préjugés, de stéréotypes et de projections qui n'ont laissé que très peu de place à une exploration véritablement littéraire. Résultat: contrairement à ce qui a souvent été demandé ou reproché au romancier noir sudafricain, c'est plutôt le critique qui va devoir, la nn de l'apartheid aidant, redécouvrir le texte noir pour en déceler, répertorier et mettre en exergue les qualités esthétiques qu'il a longtemps négligées.

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Dans la première parHe de ce livre, nous comptons dans un premier temps contextualiser et périodiser les romans que nous avons choisi d'étudier, les situant par rapport à une définiHon particulière des époques qui nous aura été inspirée par Ashcroft, et al.19. Nous explorerons ensuite la société noire d'Afrique du Sud dans ses aspects historiques et traditionnels susceptibles de faire ressorur les clivages que nous avons nommés "clivages dus à la tradition". II nous faudra ensuite vérifier si oui ou non les romanciers noirs sudafricains font état de ces différences ou divisions. A partir de ces observations, nous dresserons un constat que des ouvrages d'histoire et/ou d'ethno-sociologie nous aurons aidé à établir. Nous devrons ainsi démontrer, au cas où il apparaftrait que nos doutes sont fondés, que les macro-groupes (ethnies, tribus) continuent d'exister au sein de l'Afrique du Sud noire et interagissent d'une manière ou d'une autre, ce qui n'est pas perçu à la lecture d'un romancier noir sud-africain. La deuxième parHe, sans doute la plus vaste de cette étude, se présente à nos yeux comme la suite logique de la précédente. II nous apparaît important qu'avant d'explorer un aspect parHculier d'une société donnée, il faut d'abord essayer de la comprendre dans ses côtés les plus distinctifs. Dans le cas qui nous concerne, une fois établi qu'i] y a bien au sein de la société noire sud-africaine-que le roman les montre ou pas---des clivages et différences fondamentales hérités d'une histoire et d'une tradition lointaines, nous nous devrons ensuite de rendre compte des autres clivages, artificiels ceux-là, qui se sont ajoutés aux précédents du fait de la venue de l'homme blanc. Là encore, nous soupçonnons le romancier noir sud-africain de ne pas décrire la réalité intrinsèque à la communauté noire. Il nous semble que, en Afrique du Sud, la cohabitaHon du Noir avec l'Européen a directement ou indirectement introduit un certain nombre de données nouvelles qui n'ont pu qu'accentuer les clivages déjà importants que ces peuples portaient naturellement en leur sein. Ces clivages et conflits nouveaux résultant des contacts entre civilisaHon africaine et civilisaHon européenne peuvent se retrouver dans les domaines politique et socio-économique, culturel, ethnolinguistique et religieux, parmi d'autres. Il s'agira donc pour nous d'examiner les oppositions que ces nouvelles différences ont occasionné, les fossés d'incompréhension et de rejet qui sont venus séparer ceux des Noirs qui ont été absorbés par les formes d'éducation à l'occidentale-avec leurs langues, leurs cultures et leurs reli-

19 Bill Ashcroft, et al.. The Empire Writes Back: Theory and Practice in PostColonial Literatures, London: Routledge, 1989.

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gions-de ceux restés attachés à leurs traditions, à leurs propres valeurs. Ces éléments déstabilisateurs préoccupent-ils le romancier? Parler de clivages, de différences et de conflits revient d'une certaine manière à parler de groupes qui s'opposent ou interagissent. L'impérialisme européen a manifestement provoqué l'émergence de nouvelles formes de groupes sociaux, de classes sociales. Les conflits et clivages qui en résultent sont-ils représentés par le romancier noir sud-africain au sein d'une littérature qui semble s'être ancrée profondément dans le Color Dore? Telle va être l'une des questions auxquelles nous devrons apporter une réponse ici. Encore une fois, cette réponse ne sera qu'un constat. Nous nous contenterons ici de démontrer le bien-fondé de nos hypothèses et nous ne ferons à ce niveau que dresser le constat de leur confirmation ou infirmation. La réponse au "pourquoi" de cette partie, tout comme de la première, sera donnée dans la dernière tranche de notre travail. Dans la troisième et dernière partie de ce livre, nous nous pencherons sur J'écrivain noir sud-africain. Nous essayerons de le comprendre et de le situer en tant que groupe social à part entière par rapport au reste de la communauté. Dans cette optique, il apparaîtra peut-être qu'en tant que groupe social, les écrivains interagissent avec une société noire avec laquelle ils peuvent être soit en conflit, soit en harmonie. Leurs œuvres nous renseignerons sûrement sur cela. Nous découvrirons ainsi la nature de leurs interactions avec le bloc auquel eux-mêmes appartiennent. Ils y ont grandi, ils y ont peut-être aussi été éduqués. Mais il nous faudra aller plus loin que cela. II nous faudra songer à enfin répondre à cette fameuse question que dans les parties précédentes nous n'aurons cessé de renvoyer à celle-ci: "pourquoi?" Oui, pourquoi telle image de la société noire sud-africaine apparaîtelle dans leurs œuvres et non telle autre? Quel est véritablement le rôle du romancier noir dans sa communauté, et quel but vise-t-il quand il prend sa plume et se décide à écrire? Quelle est la part d'idéologie (nationalisme) et la part d'écrivain (art) dans ce qu'il fait? Notre étude ne serait pas complète si nous ne faisions aucune allusion à la relation de l'écrivain noir sud-africain avec ses collègues d'Afrique et des Antilles. Une étude succincte de la Négritude et de ce que nous appellerons Dénégritude s'impose dans ce cas. Nous devrons voir si le romancier noir sud-africain s'intègre dans une certaine conception de l'Afrique noire comme un ensemble, ou s'il se considère comme partie intégrante d'un groupe, d'une

classe différente de par sa culture et son histoire.

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Cependant, une interrogation majeure s'impose. Les romanciers noirs sud-africai ns doi vent déj à probablement se poser cette question aussi. Si effectivement ils ont causé ce Color Bore

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dont nous avons parlé plus haut. c'est que le système d'apartheid a constitué. au fil des années-près d'un siècle-leur principale source d'inspiration. Si tel a vraiment été le cas. c'est qu'avec la fin légale de l'apartheid. ils vont se retrouver sans sujet d'écriture. Le système raciste ayant été aboli. cette "désaparthéidisation" ne va-t-elle pas constituer un défi pour l'écrivain noir dans les années à venir? Vers quels horizons littéraires va-t-il désormais devoir voguer? Cette partie. comme on peut le voir, va être fondamentale à la compréhension de ce que la fiction noire en tant que telle peut cacher comme non-dits, sous-entendus, idéologies. Maintenant que nous avons exploré les différentes dimensions de notre travail, nous prierons le lecteur de s'arrêter un moment pour considérer le poème suivant:
Dissension entre père et mère. dissension Dissension entre parents et filles, dissension Dissension entre parents etfils, dissension Dissension entre pouvoir tribal et communauté, dissension Dissension entre proviseur et enseignants, dissension Dissension entre enseignants et élèves. dissension Dissension entre élèves. dissension Dissension entre employeurs et employés, dissension Dissension entre riches et pauvres. dissension Mais qui est à Lusaka? .le suis allé à Lusaka. j'ai trouvé les Zambiens. Et je sais que Kenneth Kaunda est leur président Mais qui est à Lusaka? Lusaka. capitale de la Zambie? Zambie. capitale de Lusaka? Kaunda est-il à Lusaka? Oui. je ne suis jamais allé à Lusaka Qui est à Lusaka? Beaucoup sont allés à Lusaka! Des chefs politiques sont allés à Lusaka! Des chefs étudiants sont allés à Lusaka! Des chefs religieux sont allés à Lusaka! Des espions sont allés à Lusaka! Des escadrons de la nwrt sont allés à Lusaka; Les chefs des bantoustans veulent aller à Lusaka! Ranwdike veut aller à Lusaka! Même Mangosuthu Gatsha ButheleÛ, l'ennemi du peuple, veut aller à Lusaka! Mais qui est à Lusaka? Chris Hani est-il à Lusaka? UmkhonlO we SislVe, la lance de la nation, Marunw a Setshaba,

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est-elle à Lusako.? Est-ce noir, vert et or, ce qui est à Lusaka? Mon poème ne sera jamais achevé si je n'y inclus pas nwn président, le camarade O.R. Tambo. o pour Organiser. R pour Reginalt. et T pour transfert du pouvoir Qui est à Lusaka? Le Congrès national africain est partout.

C'est là un poème hautement idéologique parce qu'écrit par un militant de l'ANC, Mokibe Sydney Ramushu20. C'est un poème merveilleux car à lui tout seul, il résume la base sur laquelle repose notre problématique. A lui tout seul, il révèle en même temps qu'il synthétise la complexité de la société noire sud-africaine du temps de l'apartheid, et peut-être aussi d'aujourd'hui. Il expose d'une manière claire et sans équivoque les divisions et les dissensions qui minent cette communauté, tant sur le plan ethnique qu'individuel. C'est un poème partisan, c'est évident, mais le poète qui l'a écrit a des yeux et des oreilles; il voit, il ressent, il perçoit en même temps qu'il constate et exprime sa tristesse devant tant de divisions. C'est un cri de détresse qui surgit du fond de sa gorge et éclate au grand jour. Il hurle sa peur de l'inconnu, des conséquences à venir de toutes ces violences. Même si aujourd'hui cette peur ne semble plus devoir se justifier, le poème garde cependant toute son importance pour notre étude. Dans ce poème, on retrouve la plupart des éléments qui font notre problématique et que nous allons développer dans les parties qui vont suivre. Les groupes ou classes sociales y sont décrits dans leurs clivages et leurs conflits. On y perçoit les divisions intra-communautaires et individuelles comme un véritable fléau. Qu'ont les romanciers noirs sud-africains à répondre à cela?

20 Ineke Van Kessel. "La révolte de la jeunesse dans le Sekhukhuneland" Poliriquc Africaine. N°48. Paris: Editions Karthala, Décembre 1992, p. 33-34. - 33-

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