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La résistance marocaine et le mouvement, conscience française"

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176 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1991
Lecture(s) : 239
EAN13 : 9782296219748
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LA RÉSISTANCE MAROCAINE
et le Mouvement « CONSCIENCE FRANÇAISE»

PHOTO DE COUVERTURE:Antoine Pinay, Le sultan du Maroc, Mahommed fils le futur Hassan II à la Celle-Saint-Cloud. (photo Roger Viollet)

V et son

Guy DELANOË

LA RÉSISTANCE MAROCAINE
et le Mouvement « CONSCIENCE FRANÇAISE»
Mémoires historiques
Tome2

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, 1991

ISBN: 2-7384-0779-X

Préface

Le 20 août 1953, la France a commis au Maroc pire qu'un crime: l'une de ces fautes qUl~ jalonnant sa grande histoire, inspirent, ou devraient inspirer à ses citoyens, une vigilance toujours en éveil à l'égard de leurs dirigeants. Telle fut la décision prise de bannir le roi Mohammed V, décision bien digne d'une pensée politique aussi débile qu'inhumaine envers le responsable supposé d'un mouvement national dont il n'était que le symbole uni/icateur. Curieuse médication, en vérité, que de s'en prendre au signe pour guérir le mal.' Curieux médecin que le lutteur qui conszdère comme un maIl' aspiration de son pupille devenu majeur à la liberté.' Cette aspiration, aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, se propageait dans tous les peuples afro-asiatiques. Elle pouvait au surplus se réclamer dans ce pays-ci non seulement des principes toujours proclamés par la France, mais du traité de 1912 qui conditionnait la présence et le rôle de la nation protectrice. Il s'agissait en effet, comme on sait, d'un «protectorat », et non d'une colonie. Le Maroc n'avait perdu ni son existence d'État, ni son drapeau, ni ses compétences réservées (dites «chérzfiennes ») dans les affaires publiques. L'intervenant n'était là qu'à titre de réformateur. D'où il ressortait, comme un corollaire obligé, que la réussite même de notre mission en impliquerait l'effacement progressif Or, c'est juste le contraire qui se produisait. A raison même d'une évolution des hommes et des choses que nous avions en grande partie suscitée, encore que souvent malgré nous-mêmes ou à notre insu, ce peuple supportait de plus en plus impatiemment notre rôle de conseillers, qui s'était aussitôt transformé en administration directe. La méthode dite des «bureaux arabes », importée de notre passé algérien, se révélait cruellement inadéquate aux problèmes de la jeune maturité marocaine, qu'il s'agît d'élites bourgeoises, de masses ouvrières, auxquelles on refusait officiellement le syndicalisme, et encore et surtout d'une jeunesse instruite qui ne demandait qu'à prendre en mains ses responsabilités légitimes. Dans les villes surtout, notre intervention apparaissait de plus en plus comme arbitraire et anachronique, nos méthodes comme policières et nos motivations comme indéfendables. De tout cela, la communauté internationale commençait à tirer des conclusions.
* **
Témoin navré de ce progrès à rebours, je devais quitter moi-même l'administration et le pays quelques jours après le bannisseme1Jt de celui que j'appelais, avec une familiarité respectueuse, Sidi Mohammed. C est d'Égypte, puis du Liban que je suivis les événements qui résultèrent du coup de force du 20 mars. Ce ne fut pas sans qu'à ma colère et à ma honte ne vînt se mêler parfois en moi

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quelque solidaire orgueil. On s'étonnera d'un tel mot, prononcé à propos d'un tel drame. C'est qu'il se trouva au Maroc, dans cette sombre période, des hommes dont la conduite plus qu'honorable ne démentit pas l'espérance de ceux qui, contre toute évidence, gardaient foi dans l'âme de leur pays. Parmi ceux-là figure en bon rang de Dr Guy Delanoë, auteur des trois tomes de Mémoires qu'avant sa fin prématurée il m'aura demandé de présenter au public. Né en 1916 au Maroc, attaché à cette terre par des souvenirs d'enfance comme par te service rendu, - son apostolat de médecin - il avait ressenti' comme moi-même et comme d'autres trop peu nombreux, à lafois le manquement à la parole donnée (pour parler comme Louis Massignon), et l'imminence du désastre qu'annonçait cette politique de répression et d'inertie. Fondateur et président d'un groupe d'action qui bravait tous les interdits d'alors et qui
s'intitulait fièrement « Conscience française », il devait s'exposer sans crainte aux incompréhensions, aux suspicions, voire aux attentats. L'opinion adverse, en effet, coalisait, on s'en doute, en nombre et en puissance sociale des participations bien plus redoutables que ne l'eût fait augurer son sigle apparemment anodin de « Présence française ». Conscience contre présence: cette dichotomie marque bien la contradiction où nous enfermait la politique de la Résidence. Celle-ci se trouvait, peu de semaines après son mauvais coup, aux prises avec l'alternative de la répression sans issue ou de l'inglorieuse reculade. Admirons les effets d'une mesure, inspirée certes par les prépondérants locaux, mais qu'avaient dûment couverte les hauts responsables du Quai d'Orsay!...

* **
Le parti nationaliste n'avait pas attendu la crise d'août 1953 pour s'organiser contre le pire. Si l'on en croit l'historien Abdelkarim Ghellab, c'est dès 1947 qu'il avait envisagé des structures de combat. Cette année-là, celle de la partition de la Palestine à l'ONU, fut, soit dit en passant, une année de grande conséquence d'un bout à l'autre du monde arabe. C'est à elle qu'il faut recourir pour situer les débuts décisifs du Baas syrien, du Mouvement des Officiers libres en Égypte, de l'émergence de la fraction dure du MTLD en Algérie, etc. Et par une correspondance qu'apprécieront les connaisseurs, ce fut aussi en 1947 que pointa, en Iraq, à l'encontre des métriques traditionnelles, la poésie libre: phénomène apparemment mineur, mais signe de rupture colossal dans la culture arabe. Bref, 1947 fut une année de transformation de bien des modèles sociaux et moraux, une année climatérique, comme auraient dit les Anciens. Au Maroc, l'Istiqlal n'en avait pas moins maintenu jusqu'alors son option pour la méthode pacifique. Or) dès le bannissement de Mohammed V, son leader Allal el-Fasi, alors en exil au Caire, exalta) dans un langage éloquent) sur les ondes de la Voix des Arabes, un appel à un autre type de lutte. Dès lors, commença à éclater au Maroc ce que les occupants, en pareil cas, nomment « terrorisme ») et les patriotes« résistance armée ». Le Il septembre 1953, quelque trois semaines après

l'éviction du souverain légitime, un premier Fidâ'î
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(<<volontaire

ayant d)avance

dévoué sa vie ») manqua de peu de tuer le sultan fantoche Ibn cAra/a lors d'une prière solennelle à la Mosquée des Touarga. D'autres attentats suivirent, entraînant, il va sans dire, un débordement policier et une répression sans merci. Triste période où, des deux côtés, bien des innocents payèrent de leur vie pour d'autres. L'horreur parvient à son comble quand au terrorisme s'opposa un contre-terrorisme et que dans ce pays où, l'opposition au régime n'avait, jusque-là exclu ni les bonnes manières ni même parfois les amitiés personnelles, le spectre de la peur tout-venant et de la haine interraciale commença à dresser son hydre maléfique...

* **
Le lecteurs des Mémoires du Dr Delanoë trouvera dans ces pages des documents terribles sur les deux années qui s'écoulèrent ainsi avant que le calme ne revînt par la reconnaissance droit desMarocains à l'indépendance: succès du politique proportionné à la gravité morale de l'éviction. Il y trouvera le récit d'événements tragiques sur quoi l'on persiste encore à s'interroger, et aussi des détails réconfortants ou décevants sur le rôle de tel ou tel, des appréciations passionnées, bref toute une chronique vécue dans son intense et vibrante subjectivité. Des faits se pressent ici sous ma plume, que je ne commenterai pas, n'ayant pas compétence pour le faire. Ce n'est pas le casdu Dr Delanoë, qui fut un témoin engagé, et même un acteur de l'événement. Laissons-lui donc ses responsabilités, puisqu'aussi bien il ne prétend pas faire œuvre d'historien académique, ni dresser un bilan impassible. Disons seulement qu'à celui qui désormais traitera de cette époque, il sera difficile de négliger aussi bien sa narration, que sespoints de vue et que les nombreux documents qu'il donne en Annexe.

* **
Le Dr Delanoë s'est éteint, je l'ai dit, il y a peu. Il est mort en France. Le sort aurait pu le faire mourir sur cette terre marocaine qu'il avait aidée à s'affranchir. Du moins lui aura-t-il été donné d'assister au retour triomphal du roi Mohammed V après l'exil, et aux premières reconstructions du pays par soi-même. Trop réaliste pour s'émouvoir des inévitables imperfections de toute œuvre humaine, du moins put-il se dire que les erreurs d'une nation rendue à la liberté recélaient, à condition de porter leur enseignement dejuste analyse, les conditions d'un progrès ultérieur. Un vaste mouvement de décolonisation devait, après la Seconde Guerre mondiale, modifier la configuration politique de la planète sur les ruines des empires anglais, français, espagnol, néerlandais, portugais. Voilà qui nous éclaire sur les causes essentielles des erreurs de la France durant son court protectorat marocain. Court, bien sûr, car enfin qu'est-ce qu'une occupation de moins d'un demi-siècle sur la terre de Moulay Idris? L'historien qui récapitule aujourd'hui les événements avecplus de calme, sait qu'il n'est pas d'empire vertueux, ni de domination de bonne conscience. « On ne

peut régner innocemment ») disait notre Saint-Just.C'estparticulièrement vrai de
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l'impérialisme, même s'il portait avec lui, comme un torrent son alluvion, des effets indirects de progrès. La colonisation était avant tout affaire de grosses affaires. Faut-il réduire Lyautey lui-même, malgré l'incontestable résonance humaine de son action, à une sorte d'affabulation héroïque des investissements de la Banque de Paris et des Pays-Bas? Nous hésitons à l'admettre, ou du moins à l'avouer. Ce qui est sûr en tout cas, c'est que la coalition de gros intérêts primaires se dressa généralement contre toute réforme administrative, sociale ou culturelle, quand, d'aventure la Résidence en manifesta la velléité. A quoi d'atlleurs la même vue désenchantée de l'histoire ajoute que l'état de choses issu de la décolonisation subira les mêmes pressions, venant cette fois d'intérêts plus savants, plus vastes, plus volatils, ou multinationaux, comme on dit aujourd'hui. La méthode se sera perfectionnée dans l'unité d'action et de lieu.

* **
Mais ne nous arrêtons pas à cette analyse morose d'une vicissitude que nous pouvons saisir aujourd'hui par comparaison avec beaucoup d'autres, contemporaines ou successives. Oui, certes, la révolution tethnique et scientifique se projetait en rapports inégaux de force à partir de quelques pays d'Occident sur le reste de la planète: telle fut la source de l'impérialisme. Mais la violence qui le soutenait poussait aussi les pays qu'il dominait vers leur destin planétaire. D'où ses premiers succès. Dès lors cependant qu'il apparaissait comme freinant le mouvement qu'il avait lui-même déclenché en direction d'horizons plus amples, son scandale devenait sans espoir, et ses effets posittfs disparaissaient devant une croissante négativité. Au Maroc par exemple, le nationalisme répondait désormais mieux que le protectorat à l'histoire se faisant. Il devenait un vecteur de modernité plus véritable que ceux qui, ayant contribué à le mettre sur cette voie, entendaient lui barrer la route. Peu de Français comprirent ce changement. Le Dr Delanoëfut de ce petit nombre. La conscience qui l'animait traduisit en éthique personnelle et en courage indiViduel chez cette élite la transformation qui s'accomplissait, impliquant une nécessaire passation de pouvoirs du colonisateur au patriote en marche. À son tour ce dernier, une fois libéré, devrait affronter la même loi. L'indépendance politique chèrement acquise resterait toute formelle s'il n'en surgissait l'édi/ication économique, le progrès social et culturel. Le Maroc indépendant s'est-il acquitté, s'acquittera-t-il de cette tâche? Ce n'est pas le problème que nous avions ici à traiter. Disons simplement que l'indépendance, obtenue par un combat où quelques nobles compagnons de route, tel l'auteur de ces Mémoires, auront soutenu le Maroc, assignait aux responsables de ce pays les mêmes tâches qu'à ceux du Protectorat: travailler au dévelopement dans tous les domaines, à l'expansion de la liberté, à l'ouverture sur le monde. L'indépendance, en définitive, c'était le droit aux problèmes. Mais elle apportait en plus le pouvoir de résoudre ou du moins de se poser seul et à soi-même, l'éternel débat de la conscience avec les pesanteurs. Jacques BERQUE 31 décembre 1990.

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Avertissement

Le docteur Guy Delanoë est malheureusement décédé quelques jours après nous avoir remis le manuscrit des deux derniers tomes de son ouvrage, pour la rédaction duquel il avait, malgré son âge, mobilisé toutes ses forces. Nou~ avons décidé, par respect pour la mémoire et le courage d'un auteur et ami, de publier l'ouvrage tel que celui-ci le souhaitait.
L'Harmattan.

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Avant-propos

L'ouvrage que l'on va lire est le résultat d'une passion, celle d'un homme pour son pays natal, le Maroc. Guy Delanoë naquit à Mazagan en 1916 et s'éprit de ce monde qui lui sembla pendant longtemps paradisiaque. Pourtant, il œuvra indirectement à son propre départ en militant pour l'indépendance du Maroc, puisant en son cœur, pour ce faire, une ferveur d'enfant et un courage d'homme. Et ce départ lui laissa à l'âme une blessure irrémédiable. Ce «Français-du-Maroc» incarne ainsi, avec ses amis, un destin peu commun dans l'Histoire de la colonisation. Conscient des devoirs que la France des Lumières et des Droits de l'Homme attend de ses enfants, Guy Delanoë prit sur lui de rappeler ce grand dessein aux responsables français du Protectorat marocain. Avec d'autres «Français libéraux », comme on les appelait à l'époque, ils s'organisèrent en petits groupes pour faire pression, par des voies toujours légales et affichées, sur les responsables politiques français, au Maroc comme en Métropole. Ils se livrèrent à un inlassable travail d'information, publiant témoignages et protestations, utilisant, très habilement pour l'époque, le pouvoir des media. Ils exigeaient le respect des droits des Marocains à se gouverner eux-mêmes, et l'abolition des pratiques discriminatoires et meurtrières qui accablaient de plus en plus les Marocains, désormais en lutte. Cette lutte avait été déclenchée par la folle décision du gouvernement français de destituer, en 1953, Sa Majesté Mohammed V, Roi patriote et Commandeur des Croyants. Cet allié de la France contre l'envahisseur allemand (des milliers de soldats marocains moururent pour la France pendant la Seconde Guerre mondiale), ce Compagnon de la Libération, cet humaniste et ce modéré fut traité comme une marionnette, e~ilé et remplacé par un souverain fantoche, qui lui-même n'en pouvait mais. A partir de là, l'engrenage de la Résistance marocaine et de la répression coloniale s'installa, irrémédiablement
semblait -il.

C'est ce que Guy D~lanoë a entrepris de raconter dans cette seconde partie de ces Mémoires historiques. Militant désintéressé et carré, mon père n'avait apparemment pas peur des risques qu'il prenait. Médecin dévoué à soulager la souffrance des plus démunis, il plaçait très haut la mission des démocrates. Intellectuel érudit et conséquent, il croyait en la force des mots et des engagements éthiques. En ceci, cet homme nourri des «humanités» du début du siècle était un homme tout à fait moderne. Mais dans la société coloniale, ces qualités n'étaient le plus souvent pas reconnues. Quand vint enfin l'Indépendance du Maroc, effective à peine deux ans après l'exil du roi, tant la roue de l'Histoire avait précipité son cours, ces Français libéraux se réjouirent infiniment de ce que leur « paradis» ressemblât un peu plus à une terre vivable. Et ils s'en furent néanmoins, pour la plupart -, .
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d'entre eûx, vivre le reste de leur âge dans ûne douceur- angevine, auvergnate, périgourdine ou provençale qu'ils n'avaient jamais connue. Cette histoire du Maroc sous Protectorat français, pour relativement brève qu'elle ait été (40 ans), a marqué à tout jamais l'évolution du Royaume... et l'histoire de quelques maigres générations de Français. Guy Delanoë fut toujours heureux et fier d'en avoir fait partie, et d'avoir ainsi laissé là-bas, comme ses parents, la trace d'une France aimable. Aussi, à l'heure de la retraite, Guy Delanoë décida-t-il d'écrire ces Mémoires historiques, c'est-à-dire d'écrire pour l'édification des générations suivantes, tant marocaines que françaises, auxquelles on n'enseigne pas, peu ou plus l'histoire coloniale. C'est ainsi qu'on trouve bien peu de choses sur l'homme et sa vie, dans ces centaines de pages. Mon père avait en effet décidé de demeurer en retrait, préférant mettre en lumière et en ordre les connaissances et les documents qu'il possédait, ou qu'on lui communiqua ensuite à titre personnel ou encore qu'il dénicha, non sans vaillance, dans diverses archives. La moisson est, on le verra, riche. Sa tâche une fois accomplie, Guy Delanoë mourut, foudroyé dans son sommeil quatre jours après avoir remis son manuscrit à l'éditeur. Ainsi m'échut le devoir, intimidant, de relire son manuscrit pour les dernières révisions d'usage. Je ne saurais cependant terminer ces quelques lignes sans remercier ceux et celles, très nombreux, Français et Marocains, qui ont si gracieusement aidé mon père dans son travail, et dont il me parlait souvent. Il s'apprêtait à en dresser la liste, hommage non seulement à la cause mais aussi à l'amitié et à la fidélité. La providence en a décidé autrement. Mais qu'ils sachent, toutes et tous, qu'il leur était sans cesse reconnaissant de leur aide, comme on le verra au fil de ces pages où leur nom apparaît. Et qu'ils trouvent réconfort à l'idée que son ardeur au travailleur devait beaucoup.
Nelcya DELANOË.

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« Ce serait une chose trop commode aux tyrans, si l'histoire leur sauvait ces exécrables souvenirs. Les délicats, peut-être, les égoïstes diront: "Écartez ces détails. Peignez-nous cela à grands traits. Vous nous troublez les nerfs." « A quoi nous répondrons: "Tant mieux si vous souffrez, si votre âme glacée sent enfm quelque chose. L'indifférence publique, l'oubli rapide, c'est le fléau qui perpétue et renouvelle les maux." « Souffre et souviens-toi: Memento. »
Jules MICHELET.

Introduction

Pour les lecteurs qui n'auraient pas eu accès au Tome premier du présent ouvrage, j'ai cru devoir rédiger un court résumé de ce livre: la lecture du Tome II sera ainsi plus facile. Le Traité du Protectorat a été signé le 30 mars 1912. On trouvait au bas du Traité deux signatures: celles du plénipotentiaire français, et celle du sultan du Maroc, Moulay Abd-el-Hafid. Voici comment Lyautey voyait ce régime du Protectorat: « La conception du Protectorat est celle d'un pays gardant ses institutions, se gouvernant et s'administrant lui-même avec ses organes propres, sous le simple contrôle d'une puissance européenne, laquelle, substituée à lui pour la représentation extérieure, prend généralement l'administration de son armée, de ses finances, le dirige dans son développement économique. Ce qui domine et caractérise cette conception, c'est la notion contrôle opposée à la formule administration directe. » Par ailleurs, Lyautey proclama, u9ilatéralement cette fois, lors de la déclaration de guerre du 2 août 1914, l'Etat de Siège, qui demeura applicable pendant toute la durée du Protectorat. C'est ainsi qu'en fait le Maroc ,vécut, pendant le Protectorat, sous deux régimes différents: le Protectorat, et l'Etat de Siège. Qu'est-ce que l'État de Siège? J'ai trouvé au château de Vincennes une seule étude de T. Reinach (1885) sur la nature de l'État de Siège, qui fut promulgué en 1849. «Il entraîne, dit l'auteur, l'abrogation des libertés fondamentales, la possibilité de "mesures d'éloignement", le transfert des juridictions répressives aux tribunaux militaires, l'interdiction des réunions et des publications dangereuses» (interdiction qui donnera naissance à la censure, dans tous les domaines). La conclusion de l'étude est la suivante: « L'État de Siège est une dictature. Il institue l!n régime terrible. » En avril 1916, un texte très important étend l'Etat de Siège à l'étranger: «Des juridictions militaires peuvent être établies, même en temps de paix, lorsque des unités stationnent ou opèrent hors des territoires de la République. » Cette légalité d'exception donne à l'armée des pouvoirs exorbitants. Grâce à ce statut, la loi martiale peut être proclamée à tout instant. C'est également à l'Etat de Siège que l'Armée devra la possibilité de constituer des Tribunaux d'exception: notamment, les TPFA, c'est-à-dire les Tribunaux Permanents des Forces Armées, qui jugeront, au nom du peuple français, en vertu du code militaire français, les Résistants marocains...

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Le Maroc aura donc vécu, sous la domination française, un régime hybride; l'un, civil, dû à la signature, par les deux parties, française et marocaine, du Protectorat, l'autre dû à la proclamation unilatérale par un militaire français (Lyautey) de l'état de siège. Mais rendons cependant justice à Lyautey: environné de requins, et proche ami du directeur de la Banque de Paris et des Pays-Bas, la première puissance financière alors au Maroc, il sut mettre à l'abri de tous les appétits la plus grande richesse minière de l'empire chérifien en cr~ant, le 27 janvier 1920, l'Office Chérifien des Phosphates, qui réservait au seul Etat marocain les droits à la prospection et à l'exploitation des phosphates. La date-pivot de l'Histoire du Protectorat est celle de la promulgation du « Manifeste de l'Indépendance» publié le 11 janvier 1944 (en pleine guerre) par le Mouvement National Marocain. Les nationalistes marocais eurent immédiatement l'appui sans réserve du sultan du Maroc, Sidi Mohammed ben Yousse£. Rien ne put rompre, par la suite, cette « union sacrée ». Il est donc logique de penser que c'est en 1944 que la décision a été prise à Paris par le « lobby» français, représentant les grands intérêts engagés dans 1'« affaire» marocaine, de chasser du Maroc Sidi Mohammed ben Yousse£. Mais il fallait, pour réaliser ce complot, que deux conditions fussent réunies. Trouver deux complices acceptant de « marcher ». On les trouva en 1947 ; - Le ministre des Affaires étrangères, Georges Bidault, ancien président du CNR, après Jean Moulin. Ce catholique avait une mentalité de Croisé, qui supportait mal que le sultan du Maroc «Amir-al-Mouminine» fut le « Commandeur des Croyants ». - Le maréchal Juin, dont les relations avec les Allemands, de fin novembre 1941 au 8 novembre 1942, sont connues. Ce fut cet homme, Pied noir d'Algérie, marié à une fille de colon, qui détestait le « sultan des Arabes », qui fut nommé Résident général de France au Maroc, en mai 1947. Il allait exercer pendant une décennie une sorte de magistère sur les affaires françaises en AFN. A son arrivée à Rabat, le général Juin avait sur lui des « Instructions» de Bidault, l'autorisant, si nécessaire, à déposer le sultan. Le complot était ainsi enclenché. En voici le résumé, rédigé par le maréchalJuin lui-même, et remis de la main à la main à Georges Bidault, le 20 août 1953 au matin, avant que le ministre gagne le Conseil qui allait décider 1'« éloignement» du sultan et de ses deux fils (dont l'actuel roi Hassan II) à Madagascar. Le 20 août au matin, 1953. « Monsieur le Président, « Au moment où le gouvernement est appelé à prendre de graves décisions en ce qui concerne le Maroc, je crois devoir vous adresser copie d'une lettre que j'avais adressée à votre prédécesseur le 26 février 1951. C'est une pièce historique... I. ...Rentré avant-hier soir, j'ai été profondément surpris par les événements
1. La modestie du maréchal était proverbiale.

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du Maroc. J'ai toujours pensé que cette opération déjà manquée 2 en 1951,
l'avait été une fois de plus en décembre 1952 immédiatement après les événements sanglants de Casablanca 3; que maintenant il était trop tard et qu'il n'y avait qu'à tirer le meilleur parti de la crainte inspirée au sultan par la conjuration des pachas et caïds 4.Mais il semble bien que cette conjuration, plus vivace et plus dynamique qu'on ne l'eût cru, ait profité de la torpeur estivale pour brûler ses vaisseaux. Quoi qu'il en soit, le vin est tiré, il faut le boire. Il n'y aura jamais rien à tirer du sultan, c'est un fait, et le parti de l'Istiqlal5 n'est qu'un parti d'assassins à gages. On a beau dire qu'au Maroc les pachas et caïds ne représentent pas l'opinion, ce sont eux qui l'a font, ce qui est tout comme. Si nous sommes amenés à jouer contre eux, qui sont nos amis, la France le paiera de larmes de sang. Il faut que le gouvernement laisse au général Guillaume la faculté d'agir sur place au mieux des circonstances et sans écarter à l'avance la solution que

d'aucuns semblent redouter ici 6.
« Personnellement, je verrais d'un bon œil un conseil de régence pour ne

pas avoir l'air de nous laisser imposer un sultan par une faction 7. On en
profiterait pour réorganiser les pouvoirs dans un esprit de très large libéralisme. (sic) «Je vous prie d'agréer, Monsieur le Président, l'assurance de ma plus haute considération et de mes sentiments cordialement dévoués. « Maréchal Juin. » Et Bidault, en conseil des ministres, défendit habilement le contenu de cette lettre... En début d'après-midi, le sultan et ses deux fils étaient embarqués dans un avion militaire, pour la Corse d'abord. Rendons ici hommage au préfet Savreux : à l'atterrissage, il fit rendre les honeurs au sultan... Une tragédie allait su1vre.

2. Sous-entendu: « par moi ». 3. «Les événements sanglants de Casablanca» : les 7 et 8 décembre 1952, une énorme provocation avait été montée contre la classe ouvrière marocaine et le bidonville des « Carrières Centrales ». La répression fut « chirurgicale ». Mais le ministre des Affaires étrangères, cette fois, s'appelait Robert Schuman: le roi ne fut pas déposé. 4. Bien entendu, Juin, son successeur Guillaume, n'avaient pas trempé dans cette affaire! 5. Istiqlal: indépendance. 6. La déposition et le bannissement du sultan. 7. Pourtant, c'est le Glaoui lui-même qui intronisera un inconnu: Ben Arafa. Les Oulema approuveront ensuite, sous la menace: « bessif ».

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