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LA ROUTE DES ESCLAVES

349 pages
La côte orientale de Madagascar constitue une région toute indiquée pour donner lieu à des réflexions sur l'esclavage et sur le commerce des êtres humains. Les îles Mascareignes toutes proches étaient, depuis les XVIIè et XVIIIè siècles, les lieux de destination les plus habituels, et non les seuls. Cela suffit pour affirmer l'appartenance de tout le littoral à la grande Route des Esclaves. Les textes présentés ici tentent de se pencher sur les voies et sur les lieux de traite, sur leurs multiples retombées et séquelles.
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LA ROUTE DES ESCLAVES
SYSTEME SERVILE ET TRAITE D'ESCLAVES DANS L'EST MALGACHE

Actes du Colloque International de Toamasina (20-22 Septembre 1999)

LA ROUTE DES ESCLAVES SYSTEME SERVILE ET TRAITE DANS L'EST MALGACHE

Préface du Professeur Recteur

Mangalaza

Eugène

de l'Université

de Toamasina

Textes réunis et présentés par Rakoto Ignace introduits par le Comité Scientifique du Colloque

Publiés par l'Institut de Civilisations-Musée d'Art et d'Archéologie de l'Université d'Antananarivo et le Centre d'Etudes et de Recherches Ethnologiques et Linguistiques de l'Université de Toamasina, en coédition avec L'Harmattan, Paris

J;
L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

Université loamasma L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE L'Harmattan UaUa Via Bava, 37 10214Torino ITALIE

L'Harmattan Inc. 55, me Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

Cet ouvrage a été édité avec la participation du Ministère de l'Enseignement Supérieur de Madagascar

@L'Hannattan,2000 ISBN: 2-7384-9928-7

Comité Scientifique: - Fanony Fulgence - Mangalaza Eugène Régis - Rajaoson François - Rakoto Ignace - Rakotoarisoa Jean-Aimé - Ramiandrasoa Fred - Rantoandro Gabriel

Composition et mise en page: - Rasolofomanantsoa Olivier

Couverture: Photo aérienne du port de Toamasina (1995 FTM)

-

PREFACE

Dans une culture d'appartenance qui ne signifie nullement fermeture à l'autre et encore moins refus de la différence, la connaissance historique est essentielle. Plus même, elle est vitale. Car elle offre effectivement au groupe social les moyens de mesurer le chemin parcouru jusque là avec les écueils et les différents ratés, permettant d'affirmer ainsi son identité dans uné aventure collective toujours à renouveler où le cannibalisme marchand, l'individualisme possessif et la standardisation des modèles sociaux constituent de nos jours les dangers les plus menaçants. L'éclairage historique sans la moindre complaisance et donc, dans sa vérité vraie, est finalement la meilleure voie d'insertion dans le présent, tout en restant l'outil privilégié pour bâtir sereinement son histoire pour la léguer ensuite aux générations de demain qui, à leur tour, en feront une nouvelle source d'inspiration en vue d'une autre période historique que l'on espère plus heureuse que celle d'hier et d'aujourd'hui. L'histoire est une école de la vie. Et dans ce sens, elle doit être cette marche graduelle et progressive de l'humanité tout entière vers une société plus ouverte et plus respectueuse de la dignité de la personne humaine comme valeur cardinale. C'est dans cet esprit que s'inscrit le Colloque organisé du 20 au 22 septembre 1999 par l'Université de Toamasina et par l'Institut de Civilisations de l'Université d'Antananarivo et qui a vu la mobilisation des chercheurs confinnés de tout horizon, tant francophone qu'anglophone, des étudiants et de simples citoyens de Toamasina, porteurs de savoir et de tradition qui ont tenu à parler et à témoigner au cours des débats et qui ont tenu enfin à s'exprimer et à donner leur point de vue sur cette question difficile à évoquer publiquement. Il ne s'agit pas ici de remuer le couteau dans la plaie car la question relative à l'esclavage et à la traite reste encore une question socialement délicate et politiquement sensible. En effet, dans cette commercialisation des humains et l'exploitation sans scrupule de son semblable, il n'y a pas que les Etrangers qui sont les seuls coupables, puisque des Malgaches y ont également pris part et en ont tiré le maximum de profit à leur niveau. Ce Colloque a mis l'accent sur ce dernier point et cela constitue un éclairage nouveau sur cette question de la traite. Même l'Eglise, en dépit de son discours humaniste et fraternel de l'époque, n'est pas totalement" audessus de tout soupçon" et devient finalement complice à cause de son silence.

De nombreuses pistes de recherches sont maintenant ouvertes. De quelles régions sont issus ces hommes, ces femmes et ces enfants que l'on a arrachés de force de leur village ancestral pour être ainsi expédiés en Jamaïque ou à la Barbade par exemple, comme on exporte actuellement des sacs de café ou de girofle, et ce, dès 1670 ? Que sont-ils devenus maintenant ces Malgaches que l'on a vendus par centaine à Jew Jersey aux USA, au Cap, à Maurice, à La Réunion, pour ne retenir que ces quelques sites de haute consommation de main-d'oeuvre de l'époque? Quels sont les apports de la culture malgache dans ces régions d'accueil et est-il encore possible de trouver actuellement les descendants de ces Malgaches éparpillés dans ces tIes lointaines? La route des esclaves est effectivement un chantier qui doit mobiliser toutes les compétences et toutes les bonnes volontés du monde entier afin d'éveiller les consciences de telle sorte que ce nouveau millénaire ne connaftra plus jamais un drame humain aussi profond. L'Université de Toamasina entend renouveler ici ses remerciements aux contributeurs venant des quatre continents, au Ministère de l'Enseignement Supérieur, aux autorités de la Province autonome de Toamasina, à l'équipe technique des travaux préparatoires et à la commission de rédaction dirigée par Monsieur Rakoto Ignace. Ce Colloque a été pour l'Université de Toamasina l'événement de la fin du siècle lui permettant ainsi de faire un pas supplémentaire dans son intégration au sein de l'arène scientifique mondiale. En conséquence, par toute cette attention bienveillante, l'Université de Toamasina a décidé d'apporter sa modeste contribution dans cet éclairage historique sans complaisance sur cette question difficile, non seulement par la publication des travaux de ce Colloque de 1999, mais également par l'organisation en 2004 d'un second colloque intra-régional sur les concepts de makoa et de masombiky qui se trouvent dans tous les pays riverains du Sud-Ouest de l'Océan Indien. Le chantier est immense, le défi est à relever. Mangalaza Eugène Régis Recteur de l'Université de Toamasina

A V ANT -PROPOS

C'est un réel plaisir de voir paraître aujourd'hui cet ouvrage conçu comme un recueil de textes centrés autour du thème Système servile et traite dans l'Est malgache. La vocation d'ouverture et l'ampleur spatiale bien connues de la région orientale, la pertinence du thème sur le plan local, tout cela a motivé la publication de l'ouvrage. La côte orientale de Madagascar constitue une région toute indiquée pour donner lieu à des réflexions sur l'esclavage et sur le commerce des êtres humains. Le travail de Filliot a montré, dès la fin des années 1960, que c'est d'abord par les ports de l'Est que la plupart des captifs humains furent exportés vers l'extérieur. Les fies Mascareignes toutes proches étaient, depuis les XVIIe et XVIIIe siècles, les lieux de destination les plus habituels, et non les seuls. Cela suffit pourtant pour affirmer l'appartenance de tout le littoral à la grande Route des Esclaves. Les textes présentés ici tentent de se pencher sur les voies et sur les lieux de la traite, sur leurs multiples retombées, ici et ailleurs, et sur les séquelles qu'elle a laissées dans l'Est jusqu'à nos jours. Des contributaires d'Afrique, des îles, d'Europe et des Etats-Unis d'Amérique ont tenu à apporter leurs témoignages, en dévoilant des sources nouvelles, en défrichant de nouveaux terrains et en ouvrant de nouvelles pistes. La traite intérieure a eu naturellement sa place, sans laquelle l'autre, l'internationale, n'existerait pas. Par la fréquence des témoignages qui la décrivent, surtout européens, mais aussi, bien plus rares, malgaches, son grand axe classique reliant le littoral aux régions les plus peuplées de l'intérieur, les pays sihanaka, bezanozano et, plus loin encore, merina, a fourni leur matière à d'intéressantes études. fi comporte au moins un Ampamoizamaso, le lieu d'où l'esclave peut jeter un dernier regard sur son pays d'origine, avant de s'enfoncer dans l'inconnu et dans l'aventure forcée. Un de ses aboutissements, parmi maints autres ports de traite, est la pointe Tanio, à Toamasina, "où les captifs versent des lannes", avant d'être embarqués: traces indélébiles dans le paysage actuel, ils furent souvent évoqués à travers ces textes. Dans l'Est malgache, le système servile est anciennement connu et pratiqué, en vérité, bien avant la fonnation des premiers royaumes betsimisaraka ; des traditions locales ont donc naturellement bien existé. Les premiers témoignages européens des XVIe et XVIIe siècles en ont apporté les preuves. Il est d'une grande importance de s'interroger sur le devenir de ces traditions, au contact des réalités nouvelles que rencontrent les

populations régionales au cours des siècles suivants : l'installation d'Européens et des descendants qu'ils ont eus avec des femmes malgaches, les fameux malata (mulâtres) et plus tard les métis, en certains lieux vitaux du littoral, puis la soumission au Royaume de Madagascar de la plus grande partie de la région, devenue ainsi une "province". Une seule loi vaut désormais pour presque toute rile. Que deviennent alors les traditions betsimisaraka originelles régissant les sociétés et les hommes, face aux lois des nouveaux maitres du pays? C'est pour répondre à des questions de cet ordre que ce recueil tient son premier objet: une contribution consacrée aux aspects juridiques et judiciaires de l'institution seNile à Toamasina a démontré, par exemple, la persistance des anciennes coutumes locales au XIXe siècle, qui furent utilisées ensuite par les juges dans les règlements des conflits. Les grands thèmes du présent ouvrage se répartissent comme suit: -le rôle du littoral dans la traite, - le système selViledans l'organisation sociale régionale, S'il a été malheureusement impossible de faire paraître tous les textes qui ont pu être recueillis, nous espérons du moins que le choix, qui s'est avéré toujours difficile, offre le reflet le plus significatif possible du système selVile et de la traite, donnant l'occasion d'aborder un thème majeur de l'histoire régionale et au-delà, insulaire. Ce recueil aura permis au moins de mesurer le chemin parcouru et ce qui reste à faire, de recenser les sujets non encore débattus, et qui pourront dans l'avenir faire l'objet d'autres études. Cette modeste contribution, espérons-le, constituera un dossier supplémentaire à verser dans l'immense tâche d'élaboration d'une histoire des esclaves. Le Comité scientifique

- esclavage, économies et sociétés, - actualité de l'esclavage.

POUR UNE INTERPELLATION PERMANENTE SUR L'ESCLAVAGE

François Rajaoson*

En septembre 1996, fut organisé à Antananarivo, un premier Colloque International sur l'esclavage à l'occasion du centenaire de l'abolition de l'esclavage dans la Grande lIe (27 septembre 1896 - 27 septembre 1996). Du 20 au 22 septembre 1999, une deuxième rencontre scientifique portant sur le même thème s'est tenue à Toamasina, dans le but de maintenir une interpellation permanente sur la question servile à Madagascar. Afin d'illustrer la nécessité de cette veille continue sur une question aussi sensible, nous parlerons de l'actualité du débat sur l'esclavage à partir d'un rappel historique, et ensuite nous traiterons de la nécessité d'une investigation permanente sur ce thème en visualisant quelques pistes de réflexions. 1. L'actualité du débat sur l'esclavage En cette fin du XXe siècle, où l'on parle de mondialisation et de village global, où l'on assiste à l'accélération de l'histoire, notamment par le développement sans précédent des nouvelles technologies de l'information et de la communication, le thème de l'esclavage reste encore d'actualité: en effet ce phénomène qui évoque à la fois la domination et l'exclusion persiste à l'époque contemporaine sous diverses formes dans les pays riches, comme dans les pays pauvres. En l'occurrence, il convient de rappeler que l'esclavage est un phénomène universel et plusieurs fois séculaire. L'histoire de l'humanité en a véhiculé diverses fonnes. Toutefois, l'esclavage - quelle que soit la période historique ou la latitude où il a été pratiqué- se caractérise essentiellement par l'idée fondamentale suivante: l'institution, l'organisation et la normalisation de la
Coordonnateur scientifique du Colloque International Université d'Antananarivo, septembre 1996.

.

sur l'Esclavage,

violence ainsi que de l'exclusion, en vue de pérenniser la domination d'une couche de la population, les non-esclaves, sur une catégorie souvent plus importante numériquement, les esclaves. Dans une société esclavagiste, les martres ont tous les droits et possèdent les pouvoirs de décision, tandis que les esclaves n'ont aucun droit, et sont dépourvus de décision, même concernant leur famille ou leur propre vie. Dans la logique de la dialectique maître/esclave,ce dernier existait seulement comme la "chose" de son mattre. La traite, qui a constitué de véritables réseaux internationaux, est à l'origine de beaucoup de créations et d'innovations technologiques: en effet, l'esclavage a engendré divers types de relations entre les hommes et entre les peuples, ainsi que des modes de pensée et des systèmes de valeurs. Par son caractère violent et brutal, il a généré des transformations profondes au niveau du paysage humain de notre planète. Tout au long des siècles, la région de l'océan Indien, et particulièrement Madagascar, n'ont pas été épargnés par ce phénomène. Le Fanandevozana ou l'esclavage constitue une dimension importante dans l'histoire de Madagascar: les diverses populations composant le peuple malgache l'ont vécu, certes sous des formes et des manifestations différentes selon les régions et le contexte socio-historique considéré. La première rencontre internationale sur l'esclavage fut organisée à Madagascar en 1996 dans un environnement particulier. L'année 1996 a rappelé deux centenaires porteurs de charges affectives avec des effets sensibles auprès de la population malgache. D'abord la Loi d'annexion du 6 août 1896, qui a transformé le statut de Madagascar en colonie française, a fait l'objet de manifestations diverses; ensuite l'acte officiel d'abolition de l'esclavage publié le 27 septembre 1896 fut également commémoré. Au cours des préparatifs du programme d'activités concernant le centenaire de l'abolition de l'esclavage, le collectif
d'universitaires

critiqué à cause de la possible confusion entre du système selVile et apologie de la colonisation. Néanmoins, pendant la semaine du 24 au 28 septembre 1996, où se tenaient à Antananarivo une exposition et un colloque commémorant cet acte d'abolition, des explications ont été fournies afin de dissiper tout malentendu.

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Effectivement, sans minimiser la perspective abolitionniste, cristallisée par les courants d'idées en vogue dans l'Europe du XIXe siècle, et diffusée indirectement par les missionnaires chrétiens dans la Grande lie, cet acte d'abolition décidé par la puissance coloniale d'alors, en l'espèce la France, devait au moins atteindre un double objectif. D'une part, les anciens maîtres autochtones, surtout ceux des Hautes Terres, dont une partie des richesses reposait sur la possession d'esclaves, étaient particulièrement visés, voire désacralisés. D'autre part, la "pacification" et la mise en valeur coloniale avaient besoin de cette libération immédiate des esclaves, qui constituaient une main-d'œuvre potentielle. Cette première assise multidisciplinaire portant sur l'esclavage a connu la participation d'universitaires et chercheurs de différentes nationalités: Africains du Sud, Américains, Britanniques, Comoriens, Français, Italiens, Japonais, Malgaches, Mauriciens, Réunionais et Zaïrois. Les activités déployées autour de ce centenaire de l'abolition de l'esclavage à Madagascar ont connu une large médiatisation. En effet, la presse écrite, la radio et la télévision ont abondamment commenté la tenue de l'exposition et du colloque portant sur le thème sus-cité. Aussi, peut-on avancer que les échos de cette commémoration ont pu probablement libérer les esprits des uns et des autres, à telle enseigne que l'utilisation du .terme andevo ou esclave dans les conversations commençait à ne plus choquer les oreilles; et même dans le milieu chrétien, on introduisait dans les discussions l'exégèse de certains versets de la Bible relatifs à la condition servile. En l'occurrence, il faut signaler la publication au début de J'année 1997 par l'Institut Supérieur de Philosophie et de Théologie de Madagascar (relevant de l'Eglise Catholique) du numéro 6 de sa collection 1STA intitulé A Madagascar, les Eglises face à ['esclavage. Par ailleurs, l'Académie nationale des Arts, des Lettres et des Sciences, plus connue sous son ancienne appellation d'Académie Malgache, a consacré une séance spéciale sur l'esclavage le jeudi 6 février 1997. En outre, l'exposition sur l'esclavage fut montée successivement à Toamasina (janvier-mars 1997) et à Fianarantsoa üuinaoOt 1997). Enfin, la publication en 1997 de l'ouvrage collectif intitulé L'esclavage à Madagascar: aspects historiques et résurgences contemporaines a connu une large diffusion internationale.

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Ces différentes manifestations ont connu des résonances dans le cadre du projet Route de l'esclave initié par l'UNESCO au niveau mondial, ainsi que dans les rencontres scientifiques organisées sur des thèmes similaires à Paris (France), à PortLouis (Maurice) et à Saint-Denis (La Réunion). Mais tout n'a pas été dit sur les non-dits de l'histoire de la population malgache, qui à notre sens, nécessitent une veille permanente. 2. La nécessité d'une investigation continue Les retombées des divers programmes gravitant autour de cette première reflexion collective sur l'esclavage constituent une avancée positive dans la libération de l'inconscient collectif à Madagascar; effectivement même si le terme andevo n'est pas encore complètement banalisé dans le langage courant, beaucoup de gens osent en parler désormais publiquement. Toutefois, en tant que système d'organisation sociale ayant évolué à travers l'histoire des sociétés humaines, l'esclavage ne peut être effacé simplement après un colloque ou une exposition, et encore moins par la magie de l'adoption de divers textes, même si les mesures juridiques gardent leur importance sur le plan fonnel. Aussi est-il aisé de comprendre que plus de cent ans après la sortie de son arrêté d'abolition, le phénomène servile laisse encore des traces visibles et palpables à Madagascar. Dans cet ordre d'idées, les raisons de ce second Colloque organisé à Toamasina semble couler de source. Les différentes situations qui expliquent la persistance des signes de l'esclavage en cette tin de XXe siècle sont légion. fi est vrai que ce phénomène n'est pas spécifique à Madagascar, car on le retrouve également dans plusieurs pays du tiers-monde, voire même dans les pays industrialisés, où l'on parle de nouvelles fonnes d'esclavage à l'heure de la mondialisation. Objectivement, les conditions d'existence des uns et des autres, ainsi que les comportements individuels et collectifs rencontrés dans le vécu quotidien,' véhiculent plus ou moins visiblement ces traces que l'on qualifie parfois de "séquelles",de "stigmates", de "tares" ou de "résurgences" de l'esclavage à l'époque contemporaine. Plusieurs indicateurs attestent la réalité des traces de l'ordre social ancien dans l'univers quotidien des Malgaches. Les Makoa du Sud-Ouest, et les Zazamanga des Hautes Terres, qui sont des descendants directs des esclaves d'origine
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africaine affranchis collectivement en 1877 par la Reine Ranavalona II évoluent certes librement en tant que citoyens; cependant, il convient de mesurer le poids de leur origine dans leur intégration inachevée au sein de la société globale actuelle. Sur un autre plan, dans la région Sud-Est de l'ne, les Antevolo sont encore considérés comme des parias, c'est-à-dire moins que les esclaves,car non classés dans la hiérarchie reconnue, et ce malgré tous les efforts entrepris en vue de dépasser cette situation délicate. En outre, en Imerina dans la région centrale, en dépit des changements timides au niveau des mentalités, la démarcation mainty/fotsy (noir/blanc) et la dichotomie andriana/andevo restent encore vivaces. Au plan matrimonial, en dehors de quelques exceptions, les alliances exogamiques entre ces divers clivages ne sont pas nombreuses, car il est relativement rare de pouvoir "passer la ligne". S'agissant de la situation socio-économique, les descendants des anciens maîtres monopolisent souvent les métiers intellectuels, de plus dans le domaine politico-religieux, on voit parfois émerger parmi eux les "héritiers" qui occupent des fonctions symboliques importantes: en revanche les descendants d'anciens esclaves exercent en général des métiers manuels, et occupent souvent des postes subalternes. En dernière analyse, au-delà des apports scientifiques dans les domaines historique, sociologique et anthropologique, les réflexions portant sur l'esclavage, même dans les formes les plus subtiles du phénomène, mérite d'être soutenues par des investigations continues. Les séquelles, les stigmates et les tares de l'esclavage ancien ressemblent à des cicatrices sociales incontournables et leur dépassement suppose un élan collectif de longue haleine. Par ailleurs, les résurgences contemporaines de l'esclavage peuvent être latentes ou manifestes. A ce propos, quelques coutumes et traditions, rappelant indirectement l'ordre social passé, sont pratiquées d'une manière inconsciente par les uns et les autres; en l'occurrence, il parait opportun d'évoquer les proverbes relatifs aux andriana (nobles) et aux andevo (esclaves) qui sont parfois utilisés pour meubler les discours, et cela probablement sans arrière-pensée. En revanche, cenains comportements peuvent résulter d'une volonté consciente et délibérée pour marquer la supériorité d'un groupe de référence à l'ordre social passé. Cette attitude peut être illustrée par la pensée suivante: les esclaves ne pourraient
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pas être affranchis sans passer par les rituels administrés par les mattres. Autrement dit, l'acte d'abolition adopté par la puissance coloniale n'aurait aucune valeur au regard de la tradition; dans cet ordre d'idées, plus de cent ans après l'acte abolitionniste, les andevo resteraient encore des andevo, faute d'une cérémonie rituelle de "purification" initiée par les descendants des anciens mattres. n semble inutile d'insister sur le fait que ce genre de raisonnement se passe de commentaire. En guise de conclusion, force est de souligner que les actions de sensibilisation effectuées lors du premier Colloque International sur l'esclavage ont pennis de lever un coin du voile sur les non-dits de l'histoire de Madagascar. Et nous osons espérer que cette rencontre de Toamasina constituera une deuxième étape importante dans la libération des esprits et le parler-vrai visant au respect des droits de l'homme. Parler de l'esclavage et de l'exclusion à l'époque contemporaine, en évoquant les injustices du passé et du présent, ne devrait pas susciter la vengeance, ni la haine; il importe uniquement de faire passer un message clair, à savoir pardonner mais ne pas oublier.

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PREMIERE PARTIE
LE ROLE DU LITTORAL DANS LA TRAITE

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SOURCES DE L'HISTOIRE DE LA TRAITE DES ESCLA YES SUR LA COTE ORIENTALE DE MADAGASCAR Razoharinoro-Randriamboavonjy.

L'objet de ma contribution est de faire connaître les sources de cette histoire accessibles sur place, c'est-à-dire dans les institutions de conselVation d'archives à Antananarivo. Il s'agit de sources archivistiques mêmes ou bien de sources signalées dans des inventaires d'archives. Cette étude vise aussi à aider les chercheurs à étendre le plus possible, le champ de leurs investigations pour mieux connaître cet aspect de l'histoire de Madagascar et du Sud-Ouest de l'océan Indien. La traite des esclaves à Madagascar couvre la période allant du XVIIe jusqu'à la fin du XIXe siècle, du moins celle à laquelle participèrent les Européens et les Américains du Nord. Les premières sources de cette histoire, se rapportant au XVIIe siècle et accessibles à Madagascar - Antananarivo, sont rassemblées dans la Collection des ouvrages anciens concernant Madagascar, oeuvre d'Alfred Grandidier et de ses collaborateurs, à savoir, Charles Roux, CI. Delhorbe, Henri Froidevaux et Guillaume Grandidier. Furent rassemblés dans cette collection des écrits, ouvrages, extraits d'ouvrages, et archives en langues portugaise, hollandaise, anglaise, et traduits en français, relatifs à l'histoire de Madagascar. La parution des 9 volumes de cette collection s'étale de 1903 à 1920. Ce sont les tomes II, III, V et VI qui contiennent les documents relatifs à l'histoire de la traite des esclaves à Madagascar en général et sur la côte orientale en particulier. Un des plus caractéristiques de ces documents est le traité conclu entre Adrian van der Stel, deuxième gouverneur

.Directrice des Archives Nationales,

Antananarivo

hollandais de l'île Maurice et le roi d' Antongil, à la date du 8 mars 1642. Dans ce traité le roi d'Antongil (Maroa), "s'engage à ne pas vendre d'esclaves, hommes ou femmes ni de riz ou d'autres marchandises à personne autre qu'aux agents de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales... Le roi devra témoigner de l'amitié aux résidents hollandais et les protéger contre toute violence et importunité des habitants, signé d'une part : marques du Filoha Behona, Filoha Besadika, Filoha Lahirefona, Filoha Belasy et d'autre part Adrian van der Stel, en présence de Joan van Beiylen et Jacob Jacobzoon"... Alfred Grandidier a trouvé ce document dans le corpus diplomaticumnéerlando-indicum, erste deel (1596-1650), La Haye, 1907 (un recueil de documents historiques néerlandais), pp. 360-362. Un autre document très caractéristique, témoignant de l'activité de traite des esclaves exercée par les Hollandais au XVIIe siècle et se trouvant dans le tome II de la Collection des ouvrages anciens 1904, pp. 30-33, 39-41, est la relation des trois voyages de Van der Stel sur la cÔte orientale de Madagascar en 1641, 1644 et 1645. C'est le gouverneur général des Indes hollandaises qui l'y envoya. Lors du premier voyage, Van der Stel put acheter cent cinq esclaves dans la baie d'Antongil, au prix moyen de 2 réaux 1/8 par esclave et il y laissa aussi deux Hollandais pour continuer la traite. Ce furent les navires l'£ndracht et le Klein-Mauritius qui l'accompagnèrent dans ce premier voyage. Lors du deuxième voyage en avril 1644, sur le Welsing, il retourna à la baie d' Antongil, apprit que les deux Hollandais qu'il avait laissés en 1641 étaient morts. Le roi de l'endroit lui apprit qu'il avait déjà rassemblé des esclaves comme convenu, mais qu'il les avait fait expédier sur la cÔte ouest, le navire de Van der Stel ayant trop tardé. Le 20 mai 1645, Van der Stel arrive pour la troisième fois dans la baie d' Antongil avec le Welsing et le Dolphyin. Il conclut avec le roi de cette baie un traité par lequel celui-ci s'engageait à fournir à la Compagnie des Indes et à elle seule, des esclaves... Le 9 août 1645, les deux navires partirent de la baie d'Antongil. Le Welsing se rendit à Maurice... Le Dolphyin à Batavia avec cent un esclaves dont dix sept moururent pendant
la traversée.

Ainsi, pendant la première moitié du XVIIe siècle, la baie d'Antongil est le fournisseur d'esclaves, aux Hollandais de la Compagnie des Indes orientales, pour l'approvisionnement de

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leurs colonies de Maurice et de Batavia et de l'Afrique australe, selon d'autres documents. Il est à remarquer que depuis la deuxième moitié du XVIe siècle, la baie d' Antongil servait déjà de point de relâche et de refuge pour se protéger des cyclones aux navires portugais d'abord et hollandais, français, anglais, par la suite. Le tome III de la Collection des ouvrages anciens concernant Madagascar contient aussi des documents sur la traite des esclaves effectuée par les Hollandais sur la cÔte orientale de Madagascar, à la page 477. Dès 1639, les Hollandais se rendent à Fenoarivo pour acheter des esclaves qu'ils introduisent à Maurice. Les prix étaient alors de quatre réaux d'Espagne pour un jeune esclave, de trois réaux pour une fillette et de deux réaux pour un garçon de dix à douze ans. Pour 1'histoire de la traite des esclaves pendant le XVIIIe siècle, il faut se référer essentiellement aux archives de la première et de la deuxième Compagnie des Indes qui sont conservées aux Archives départementales de la Réunion. Les Archives Nationales à Antananarivo possède l'inventaire du fonds de la première Compagnie. L'ouvrage est d'Albert Lougnon, intitulé: Classement et inventaire du fonds de la Compagnie des Indes (Série CO)16651767. Suivi de l'inventaire du fonds de la Compagnie des Indes des archives de l'lle Maurice par Auguste Toussaint et précédé d'une préface par Yves Perotin, Nérac, 1956, 392 p. Cet inventaire signale l'existence d'un nombre appréciable de documents relatifs à la traite sur la cÔte Est de Madagascar. Ainsi, dans la cote 62 bis de l'inventaire, est signalée une traite de trois cents esclaves malgaches pour les années 1723, 1730, 1732 et 1734 par le navire Saint-Michel. En 1756, des armements pour Sainte Marie sont effectués, selon le dossier n° 465 de la correspondance générale de la Compagnie. Des "ordres et instructions de la Compagnie des Indes" pour les capitaines de navires annés pour la traite de Madagascar, en 1722, 1724, 1727, 1734, 1736, 1765, se trouvent dans les dossiers 1347, 1360, 1361, 1362, 1366, 1373, 1375, 1377 et 1380. L'inventaire de Lougnon signale aussi des armements de navires pour la traite de Madagascar. Ainsi nous savons qu'en 1725, le navire le Vautour envoyé traiter des esclaves à Madagascar fut victime d'une révolte des esclaves qu'il avait traités (nO 1389). D'autres navires furent plus chanceux, tels, le
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Nécessaire en 1759 (nO507), le Pénélope en 1766 (nO566), le Walpole en 1767 (nO585). Des états des esclaves introduits de Madagascar à Bourbon par l'Atlante pour les années 1733, 1735, 1739 sont signalés dans les numéros 1533, 1536 ; et par la Diane pour l'année 1734, dans le n° 2888. Des états de vente d'esclaves introduits de Madagascar à Bourbon en 1729, 1733, 1739 sont signalés dans les numéros 1527, 1533, 1536. En ce qui concerne le marronnage, les esclaves malgaches sont réputés pour être les moins faciles à dresser. Ils cherchent souvent à s'enfuir dans les bois ou même tentent de retourner à Madagascar. Certains y sont parvenus. Le Code Noir a été rédigé principalement pour réglementer la lutte contre le marronnage. L'inventaire de Lougnon signale des documents: - sur la déclaration de marronnages pour les années 17301764 (nO943-954) ; - sur le rapport des descentes de marrons sur les habitations pour les années 1735-1766 (n° 955-973) ; - sur les détachements envoyés contre les marrons pour les années 1735-1766 (n° 974-980) ; - sur les états des marrons tués dans les bois pour les années 1755, 1765, 1766 (n° 1010-1011) ; - sur le procès de marronnages pour les années 1734-1766 (nO 1012-1037). A signaler encore un dossier des esclaves embarqués sur les escadres de La Bourdonnais, de Bouvet de Lozier et de Kersaint, pour les années 1746-1753, comprenant 116 folios (nO1272) ; un autre dossier sur des esclaves embarqués sur les vaisseaux de l'escadre d'Aché, 28 folios. Un des documents les plus intéressants, signalés par Lougnon dans son inventaire est le Mémoire du sieur de Lanux sur la traite des esclaves dans une partie de la côte-est de Madagascar, 1729 (n° 2906). Ce document fut heureusement édité par le même auteur dans son Recueil trimestriel de documents et travaux inédits pour servir à l' histoire des Mascareignes françaises... t. I, pp. 79-85. Enfin il y a aussi dans les recensements généraux et de diverses questions du fonds de la Compagnie des Indes, des recensements d'esclaves pour les années 1732-1765 (nO 768810).

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Dans l'introduction de son inventaire des archives de la Compagnie des Indes, Alben Lougnon nous fait savoir que plusieurs des journaux de bord conservés dans les Archives de la Marine "sont riches de précisions sur les conditions dans lesquelles la traite s'effectuait le long des cÔtesde Madagascar". De même, le fonds de l'arrondissement maritime de Lorient, fonds du "bureau des classes", donne des informations sur les conditions de recrutement des esclaves à Madagascar. Enfin, selon Albert Lougnon toujours, les informations à chercher dans le fonds des archives de la Compagnie des Indes, conselVé à la Réunion, doivent être complétées par celles à trouver dans les archives de la France d'Outre-Mer actuellement à Aix, après avoir été déménagées de la rue Oudinot - notamment les séries C2, C3, C4, F3 ; dans les archives de la Marine, série de la correspondance à l'arrivée et au départ, B2 et B3. J'ajouterais que le fonds des Colonies des Archives de France, à l'hôtel de Soubise, 60, rue des Francs-Bourgeois dans le 3e arrondissement, est aussi intéressant pour la recherche sur l'histoire de la traite dans le sud-ouest de l'océan Indien. Un autre travail d'Albert Lougnon intitulé: Recueil trimestriel de documents et travaux inédits pour servir à ['histoire des Mascareignes françaises et publié sous le haut patronage de l'Académie de l'ne de la Réunion et du Comité des souvenirs historiques de l'tIe Maurice par Albert Lougnon, Antananarivo, Imprimerie de l'Imerina 1932-1949, 8 volumes in-So, donne aussi des informations sur la traite des esclaves à Madagascar, dans ce recueil trimestriel. Ainsi, le volume I, 1933, pp. 188-189 nous fait savoir que de 1732 à 1735, les navires la Méduse du célèbre l'Hermitte et la Diane ont ramené plus de 1 300 esclaves malgaches, desquels plus de 1 100 furent introduits à Bourbon. D'autre part, le nombre d'esclaves marrons se chiffre à une centaine en 1732 ; ce nombre est doublé en 1735. Quant à la correspondance du Conseil Supérieur de Bourbon et de la Compagnie des Indes... Paris, 1934-1950, 5 tomes en 6 fascicules, in-So, il fournit aussi des informations
intéressantes

dans le Recueil trimestriel - sur la traite des esclaves à Madagascar. Ainsi, nous savons que la traite des esclaves effectuée par des navires français, sur la cÔte Est de la Grande lIe, se pratique depuis 1724.

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plus nombreuses par rapport à ce qu'on trouve

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Le prix de la "pièce d'Inde" - façon d'appeler l'esclave est de 200 à 300 livres tournois en 1726. Participèrent à cette traite les navires tels que le Jupiter, l'Alcyon, la Syrène, la Duchesse de Noailles, la Légère, la Méduse, le Héros. La baie d'Antongil surtout est la destination privilégiée de ces navires de traite. C'est depuis 1685 que ceux de l'fie Bourbon songent à y aller chercher des esclaves. En fait, les documents d'archives signalés par Albert Lougnon dans son Classement et inventaire du fonds de la Compagnie des Indes (CO)... ou édités dans le Recueil trimestriel... et la Correspondance du Conseil Supérieur ne couvrent que la première moitié du XVIIIe siècle, période de la "première Compagnie des Indes". Pour les infonnations se rapportant à la deuxième moitié du XVIIIe siècle, il faut aller chercher ailleurs. Pour cela, la série HB, documents sur Madagascar des Archives de l'île Maurice donne des informations relativement importantes sur ce qu'on appelle la "traite du roi" en général pour les années 1767-1770, et ainsi, des informations sur la traite des esclaves à Madagascar. C'est Foulpointe, capitale du royaume betsimisaraka de Ratsimilaho - Ramaromanompo que les Français avaient choisi pour créer un "établissement" pour cette traite en y nommant un chef de traite officiel. En 1770, il s'agit de Laval qui fut destinataire d'instructions relatives à sa fonction, rédigées par Desroches, gouverneur général des fies de France et de Bourbon, et Poivre. A la série HB, nous devons aussi, par exemple un journal anonyme sur la traite, allant du 18 septembre 1782 au 13 mai 1783 (RB 6 des Archives Nationales), 26 feuillets; ou encore, un mémoire sur les opérations de traite, daté du 25 octobre 1785, 14 feuillets (RB 7 des Archives Nationales Antananarivo). La série HB donne aussi des informations sur le trafic d'esclaves pour la première décennie du XIXe siècle (HB 10, Il, 12 des Archives Nationales Antananarivo). Enfin, on y trouve des correspondances échangées entre le gouverneur de l'île Maurice, Farquhar, l'agent britannique à Madagascar Hastie et le missionnaire David Jones. Elle donne des infonnations par l'application de l'abolition act, loi sur la suppression de la traite des esclaves en général. L 'histoire de l'abolition du trafic d'esclaves dans le Sud-Ouest de l'océan Indien continue tout au long du XIXe siècle et les infonnations qui s'y rapportent sont à trouver dans les correspondances entre les gouverneurs successifs de l'fie Maurcie avec le gouvernement britannique,
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celle des représentants diplomatiques résidant à Toamasina (Packenham, Pickersgill) adressée aux gouverneurs de Maurice ou au gouvernement de Rainilaiarivony. Cette correspondance est à consulter dans les séries d'archives suivantes déposées en Grande Bretagne et dont les Archives Nationales à Antananarivo possèdent des copies. Il s'agit des séries de l'Admiralty records, du Foreign Office (84-1205, 1224, 1276, 1291, 1307), du Colonial Office (167-32, 168). La correspondance de Packenham adressée à Rainilaiarivony nous apprend que l'introduction à Madagascar de Mozambiques dans le cadre du trafic d'esclaves, effectuée par les Arabes continue jusque dans les années 1870. Les points de débarquement des Mozambiques furent les côtes ouest, et nord-est de Madagascar, plus précisément Mahajanga, Bombetoka, Pasandava, Anorontsangana, le Menabe et Antsiranana, Vohémar, Angotsy pour le Nord-Est. Ce trafic clandestin de Mozambique alanne tellement le consul Packenham qu'il en arrive à considérer que le seul moyen de l'arrêter serait la suppression de l'esclavage à Madagascar. De fait, il arrive à influencer le gouvernement d'Antananarivo au point que ce dernier décide en 1877 d'affranchir tous les Mozambiques introduits à Madagascar depuis 1865. fi faut remarquer, sous l'influence du gouverneur Farquhar, que Radama avait décidé d'interdire l'exportation des esclaves des territoires de son royaume depuis 1817. Mais avant d'en arriver là, la traite des esclaves à l'intérieur de Madagascar connait sa plus grande prospérité, à vrai dire, dans toute la deuxième moitié du XVIIIe siècle. En témoignent les écrits de Nicolas Mayeur, traitant voyageur, venu à Madagascar en 1762, et y ayant résidé pendant vingt-six ans. Après ce séjour, il ira se fixer à l'tle Maurice, aux trois fiots, à partir de 1788 jusqu'en 1813, année de sa mort. Foulpointe fut le lieu de résidence habituelle de Mayeur. A son époque, Foulpointe est aussi le chef-lieu de l'établissement français sur la côte orientale de Madagascar; existent aussi des postes de traite secondaire, à Tamatave, Fénérive-Est, Mananara, la baie d'Antongil et à Angotsy. Nicolas Mayeur avait fait quatre grands voyages à travers Madagascar. De ses notes de voyage le chevalier Huet de Froberville rédigea ce qui seront appelés plus tard, les voyages de Mayeur, à savoir: - Voyage au pays des Séclavas, côte ouest de Madagascar,

- Voyage

1774 ;

dans le Nord de Madagascar,

1775 ;

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- Voyage
- Voyage

au pays d'Ancove autrement dit des Hovas ou Amboalambo, isle de Madagascar, 1777 ;
au pays d'Ancove, par le pays d'Ancaye autrement dit

des Baizangouzangous, 1785. Outre les voyages, Nicolas Mayeur a aussi laissé des Réflexions sur l'établissement et l'amélioration du commerce de Madagascar [1800] et un Mémoire sur l'isle de Madagascar. Mémoire historique, politique et commercial sur les parties de l'Isle de Madagascar qui me sont connues pour servir de base aux projets que le gouvernementfrançais peut former dans cette grande isle pour des établissements fixes tant agricoles que commerciaux. Trois fiots, canton de Bacs - Isle de France, 1807. Ces oeuvres de Mayeur, rédigées par Huet de Froberville sont conservées en originales au British Museum, additionnai manuscripts, n° 18 128 et 18 136 - microfilm aux Archives nationales, Antananarivo. Ainsi, Nicolas Mayeur est témoin oculaire de la situation socio-politique en vigueur, sur la cÔte orientale de Madagascar, dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle. fi y règne une anarchie dûe aux luttes intestines entre Malates, une lutte d'influence entre Malates et les descendants de Ratsimilaho ; les agents de traite français, tel que Dumaine ou Labigome sont loin d'être étrangers à cette situation anarchique. fi y a aussi les informations sur la traite des esclaves achetés à Ancove par les traitants français dont Mayeur lui-même ou les traitants betsimisaraka ; les Hova ne descendent à Tamatave, pour la même affaire qu'à partir des années 1800. Ainsi, Mayeur avait entendu des Betsimisaraka de Foulpointe lui déclarer que "les Français ne cherchent qu'à nous aigrir les uns contre les autres, qu'à nous mettre tous les armes à la main"... Quant aux. Malates, "voyant la faiblesse des descendants de Ratsimilaho, ils vont tâcher d'anéantir le peu d'autorité du roi [le fils de Ndrianjanahary] et [miront par se détruire entre eux". Cf. Le chapitre du Mémoire intitulé: Dialogue qui eut lieu entre moi et plusieurs naturels de Foulpointe à la suite duquel je me suis permis quelques réflexions. Pour ce qui est des infonnations relatives à la traite ellemême, Nicolas Mayeur affirme dans son premier voyage en Ancove, en 1777, que "le commerce le plus considérable qui s' y fasse est celui des esclaves. Les deux tiers de ceux qui sont vendus à la côte de l'Est en proviennent". Le prix des esclaves
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est de "vingt à vingt-cinq piastres, suivant leur sexe, leur âge, leur force et leur beauté" (1774). Dans le chapitre "Du commerce en général de la province de Foulpointe" du Mémoire sur l'Isle de Madagascar, Mayeur nous apprend que "les Betsimisaraka se sont avisés d'armer en course et dans leurs pirogues, ils ont été ravagés les isles anjouanais où pendant plusieurs années, ils ont fait un grand nombre de capturesIt. D'autre part, Itdepuis la révolution, les Arabes qui en 1780, ont apporté des caffres à Madagascar à Moujangay, leur comptoir de Bombetoc... en ont augmenté le nombre et aujourd'hui [1807] les traites sont composées de moitié caffres et moitié madécasses". Les écrits de Barthélemy Hugon constituent aussi une source précieuse de l'histoire de la traite à Madagascar et sur la côte orientale, en particulier. Barthélemy Hugon fut un traitant voyageur comme Mayeur. Il écrit avoir résidé à Madagascar pendant trente deux ans et fait beaucoup de voyages en Ancove (Imerina) pour la traite des esclaves. Son dernier voyage en Imerina se situe en 1808. Son lieu de résidence habituelle était alors Tamatave. Le récit de son dernier voyage en Ankova est très intéressant à plus d'un titre. Il nous apprend d'abord, que les traitants d'esclaves français montent en Imerina et à Antananarivo, depuis le règne d'Andrianampoinimerina. Hugon nous fait connaître leur nom, à savoir Boyd, Ducasse, Jafferlot, Lagardère, Lemaistre, Luciany, Savoureux. On a tiré de la province d' Ancove "quinze à dix huit cents noirs" depuis quatre à six ans [1802-1808]. Et Hugon ajoute "j'ose croire que plus les moyens des traitans qui font cette branche de commerce augmenteront et plus on retirera d'esclaves dans cette province d'Ymeme qui se trouve éloigné des bords de mer de 60 à 70 lieux". Les affinnations de Nicolas Mayeur et de Barthélemy Hugon relatives aux conditions socio-politiques dans le royaume betsimisaraka, et dans lesquelles s'exerce la traite des esclaves, sont confinnées par celles de l'agent commercial du gouvernement français, Sylvain Roux, dans ses lettres au général Decaen. Sylvain Roux affirme aussi que la traite sur la côte orientale de Madagascar est tributaire de celle qui s'exerce en Imerina ou Ankova. Il nous fait savoir qu'en 1807, "un noir de Mozambique de quinze à vingt ans coûte quatre vingt piastres; une négresse née à Madagascar de treize à vingt ans, soixante dix piastres; un noir madécasse de quinze à vingt cinq ans, soixante piastres". D'autre part, il affirme aussi que le nombre
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d'esclaves qui s'exporte annuellement à Toamasina est de plus d'un millier par an, dans la première décennie du XIXe siècle; plus de la moitié sont des Hova, le reste des Mozambiques. Pour I'histoire de la traite pendant la première décennie du XIXe siècle, les écrits de Barthélemy Hugon et de Sylvain Roux sont à compléter notamment par les journaux des deux premiers missionnaires britanniques venus à Antananarivo, à savoir David Jones et Griffiths, surtout les journaux des années 1820-1823. La traite des esclaves dans le Sud-Ouest de l'océan Indien ne s'arrête que vers la fin du XIXe siècle. Pour Madagascar, elle se manifeste par l'introduction de Makoa et de Mozambiques. Cette importation de personnes dans l'tIe est le fait de traitants arabes. D'autre part, depuis le retour en force des Britanniques dans l'océan Indien à partir de 1810, en raison de la rétrocession de l 'ne Maurice à la couronne de sa Majesté britannique, la lutte pour l'abolition de la traite va battre son plein dans le Sud-Ouest de l'océan Indien. L'histoire de la continuation de la traite à Madagascar et sur la côte orientale en particulier est liée à celle de la lutte pour son abolition. Les mêmes sources sont donc à consulter pour connaître les deux volets de cette histoire. En définitive, les sources de 1'histoire de la traite des esclaves sur la cÔte orientale de Madagascar sont éparpillées de par le monde. Elles ont été produites par les divers pays qui ont participé à la traite dans le Sud-Ouest de l'océan Indien, à partir du XVIIe siècle,jusque pratiquement dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Ainsi l'original de ces documents d'archives est à consulter à La Haye, au Cap en Afrique australe, en Grande Bretagne à Londres (BM, CO, PRO, FO, Adm. Records), à Paris (fonds des colonies aux Archives de France, fonds de la Compagnie des Indes), à la Réunion, à l'île Maurice, à Madagascar et aussi dans les archives des traitants américains des pons atlantiques de l'Amérique du Nord. La copie sous forme de microfilm, microfiche ou photocopie de certaines de ces sources est consultable aux Archives Nationales à Antananarivo.

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ANNEXES
I TROIS VOYAGES A MADAGASCAR DE VAN DER STEL, DEUXIEME GOUVERNEUR HOLLANDAIS DE L'ILE MAURICE EN 1641-1642, 1644 ET 1645 PREMIER VOYAGE Le gouverneur général des Indes hollandaises, Van Diemen, estimant qu'il y avait plus d'intérêt à s'occuper de Madagascar que de Maurice, avait donné à Van der Stel, lorsqu'il l'envoya remplacer Gooyer à Maurice en 1639, des instructions afin qu'il allât avec le Klein-Roch reconnaître la côte orientale de Madagascar pendant qu'on chargemit le Cappel. A cet effet, il lui avait donné des étoffes, des ustensiles en fer et en faïence grossière, des verroteries de couleurs diverses, des peignes, des miroirs, etc., pour les troquer soit contre de l'or, soit contre des esclaves. Il avait ordre de faire des traités avec les rois du pays et aussi de prendre
possession, au nom des Pays-Bas et de la Compagnie hollandaise des Indes orientales, des îles de Bourbon, de Rodrigues, etc..

Aussi, le 12 novembre 1641, partit-il avec l'Eendracht et le KleinMauritius pour Madagascar. Il s'arrêta devant l'île de Mascarenhas (Bourbon), mais, n'y trouvant pas d'ancrage sûr, il continua jusqu'à la baie de Sainte-Luce [Manafiafy] où il arriva le 20 novembre. De là, il remonta le long de la côte orientale, sans trouver de traces du Maestricht et sans trouver non plus les grandes richesses que Van Diemen croyait y exister. Tout ce qu'il rapporta de cette expédition fut une grande quantité de cire achetée à Antepera [ltaperina] et cent cinq esclaves, tant hommes que femmes, pris dans la baie d'Antongil au prix moyen de 2 réaux 1/8 [11 fr. 25] l'un; il laissa dans cette baie deux Hollandais afin qu'ils y
continuassent ce commerce.

DEUXIEME VOYAGE Avant de faire son second voyage à Madagascar, Van der Stel dut attendre le départ des navires hollandais et anglais qui étaient sur rade œ Maurice. Quand le Berkhout eut mis la voile pour Batavia et que les Anglais furent partis pour Madagascar, d'où ils devaient aller à Surate, il s'embarqua le 18 avril 1644 à bord du Welsing et se rendit dans la baie -29-

d'Antongil, avec la pensée qu'il pourrait s'y procurer facilement des esclaves et du riz, du moins si les deux Hollandais qu'il y avait laissés à son précédent voyage vivaient encore: toutefois, il était d'avis que le riz de Madagascar ne pouvait pas se garder longtemps et que les esclaves malgaches étaient insoumis et difficiles à dresser. Le 21 avril 1644, le Welsing mouilla dans la baie d'Antongil, où il apprit qu'il y avait treize mois que le plus jeune des deux Hollandais était mott et que l'autre était mort bien auparavant. Les Malgaches lui racontèrent qu'un navire français était venu sur cette rade, il y avait à peu près un an, et que son équipage avait ravagé le pays; aussi se montrèrentils cette fois moins prévenants envers les Hollandais que la fois précédente. Le roi du pays raconta qu'à la demande des deux traitants qœ Van der Stel avait laissés dans cette baie, il avait, par trois fois, rassemblé un lot d'esclaves pour eux, mais, comme leur navire ne venait pas, il avait fait conduire ces esclaves par son fils sur la côte Nord-Ouest, où il les avait vendus à des Portugais contre des vêtements et des boeufs.
TROISIEME VOYAGE

Quand sur sa demande il eut été relevé en mai 1645 de son commandementet eut transmis ses pouvoirs au nouveau gouverneurVan derMeersch,Van der Stel fit, sur l'ordre du gouverneurgénéral des Indes hollandaises,un troisième voyage à Madagascaravec les deux navires le Welsing et le Dolphyin. Il devait informer les chefs malgaches du
changement survenu dans l'administration de Maurice et laisser à terre cinq ou six hollandais. Van Diemen, dans la lettre qu'il lui avait écrite, approuvait la conduite qu'il avait tenue vis-à-vis des Français lors de son précédent voyage, tout en regrettant qu'il n'eût pas appuyé davantage sur les droits primordiaux de la Compagnie hollandaise; il lui prescrivait de continuer à entretenir des relations commerciales avec les Malgaches, même dans les lieux où les Français s'étaient établis sans y construire de fort, et, au cas où ceux-ci useraient de force pour les en empêcher, de se contenter de leur remettre une protestation écrite; il lui enjoignait aussi d'inspecter luimême ou de faire inspecter par un agent intelligent, avec le Welsing, leur établissement de la baie de Sainte-Luce [Manafiafy] ; enfin, il lui recommandait de recruter surtout des esclaves, bien plutôt que du riz. Le Welsing était destiné à rester à Maurice à la disposition du gouverneur pour faire le commerce avec Madagascar, tandis que le Dolphyin devait

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retourner directement d'Antongil à Batavia avec tous les esclaves qu'il pourrait se procurer. C'est le 20 mai 1645 que le Welsing et le Dolphyin quittèrent Maurice; ils arrivèrent le 28 dans la baie d'Antongil. Van der Stel conclut avec le roi de cette baie un traité par lequel celui-ci s'engageait à fournir à la Compagnie hollandaise des Indes, et à elle seule, des esclaves; en deux mois, il en recruta quatre-vingt-quinze. Le traitant Jacob Jacobsz resta à terre avec cinq matelots et un mousse; on leur donna 776 florins [1 630 francs] pour leur permettre d'acheter des esclaves et du riz. Le 9 août 1645, les deux navires partirent de la baie d'Antongil. Le Welsing se rendit à Maurice, où il arriva le 6 septembre et où il resta, comme nous l'avons dit, à la disposition du gouverneur pour continuer à faire le commerce avec Madagascar; il y transporta huit esclaves pour les travaux des champs; il devait en outre remettre à Van der Meersch un rapport sur Madagascar. Le Dolphyin fit voile directement pour Batavia où

il atterrit le 16 octobre; il apportait cent un esclaves, dont dix-sept
moururent pendant la traversée... Dans Collection des ouvrages anciens concernant Madagascar, publiée sous la direction de MM. A Grandidier, de l'Institut, Charles Roux, CI. Delhorbe, H. Froideveaux et G. Grandidier, 1. ll. Paris, Comité œ Madagascar, 1905, pp. 30-33, pp. 39-41. Extrait des lettres de Van der Stel et du gouverneur général des Indes hollandaises Van Diemen, conservées dans les Rijks Archie! de la Haye, fonds Mauritius, 1642-1645 [traduit par A. Grandidier].

n
MEMOIRE SUR LA TRAITE DES ESCLA VES A UNE PARTYE DE LA COSTE DE L'EST DE L'ISLE DE MADAGASCAR [1729] Le succès de la traÎtte dépend en partye du choix de la saison. La plus propre est depuis le mois de ?bre jusques à la fin du 9bre. Les vents pour lors reignent modérément de l'est au nord, la mer est belle à la coste et y ayant mouillage partout, la traîtte est aisée. En xbre les orages sont fréquens ; depuis la fin de ce mois jusque au commencement d'avril les houragans sont à craindre ; et depuis le mois d'avril jusques en 7bre les vents ordinairement reignent du S.O au S.E. et E.S.E. variables, violens. Les vents de S.S.E., S.E. et E.S.E. sont les plus fâcheux parce qu'ils

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battent en coste et y rendent la mer très grosse. Ainsy on ne doit point envoyer dans ces saisons à cette coste, à moins qu'on ne soit sûr de traitter positivement à un endroit. Ce qui est arrivé à ]a Sirenne est une preuve œ ce que j'avance, aussy bien que ce qui est arrivé au vau ]a Vierge de grâce qui y a fait deux voyages, le 1er en 7bre. Il fut au Fort Dauphin, et pour aller de là à Ste Marie il employa près de 5 semaines et ne mit que 5 jours pour se rendre à l'isle de Bourbon. Le 2è, il fut en may à Ouffpointe, il s'y rendit en 5 jours et, ayant esté obligé d'aller de là mouiller vis-à-vis œ Manangoré, il fut obligé dans le mois de juin d'abandonner la coste par les vents forcez de S.S.E. et S.E., et ne peut se rendre à l'isle de Bourbon qu'après 24 jours de traversée. Ayant donc un bastiment à l'isle de Bourbon destiné pour faire la traitte, je crois que le meilleur party est de l'envoyer vers le 25 de mars droit au fort Dauphin pour y faire des salaisons et du ris, sans oublier des poids du pays de différentes sortes pour la nouniture des esclaves dont il y traitera ce qu'il poura. Le bastiment poum estre de retour à ]a fin de juin

ou au plus tard au commencement juillet; on le peut garderpour le
service des isles jusques au dix de 7bre et le renvoyer traitter des esclaves vers le nord de Madagascar, c'est-à-dire à Barimbe, 301 plus nord que la baye d'Antongil. Sy les esclaves n'y sont pas abondans, comme c'est la saision des vents de nord, il poura redescendre vers la baye d'Antongil, en faire le tour et ainsy continuer en redescendant vers Matatane. Les belles mères luy facilitant l'ancrage tout le long de la coste vis-à-vis les endroits d'où on luy envoyera des pirogues, il est probable qu'il ne mouillera pas 4 fois l'ancre sans avoir une belle et nombreuse cargaison. Pour ce dernier voyage, il faut absolument que le vaisseau ait ses vivres tant pour l'équipage que pour les esclaves qu'on envoyera traitter; car il ne faut pas compter en trouver à la coste qui est continuellement exposée aux guerres, aux sauterelles et aux saisons contraires aux grains, comme tous les autres pays du monde. Ainsy, dans la bonne saison, à cette coste, il n'y a que la traitte des esclaves de sûre. On ne doit pas cependant manquer à traitter le plus de ris qu'on poura, au cas d'une année avantageuse, et des vivres œ terre, comme poids du pays, patattes et autres racines; car cela allonge les vivres destinez pour les esc]aves et peut en faire tmitter suivant l'occurrence 60 ou 80 de plus qu'on en traiteroit si on ne pou voit donner, à l'isle de Bourbon, qu'une certaine quantité de vivres par les disettes. A l'égard des salaisons, on ne doit pas y compter; car, outte qu'il faut traitter à bord, n' y ayant pas de sûreté à s'établir à terre, les insulaires n'y élèvent point de boeufs; ceux qu'on y trouve viennent de la côte œ

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l'oues~ d'où les roys les envooyent vendre par troupeaux de 4 ou 500. Les

insulaires vivans au jour le jour, il faudroit se trouver à la coste
précisément dans le terns où ces troupeaux arrivent pour faire des salaisons en quantités, sinon à peine en aura-t-on pour le joumallier de l'équipage puisqu'ils vendent et mangent indifférament les vaches prestre à veller et les boeufs.
Il est donc constant qu'on peut, dans une année, faire des salaisons et des esclaves à l'isle de Madagascar, soit en deux différentes traittes, soit en

une: car, sy envoyant au fort Dauphin d'abord, on trouvoit le pays dégarny de vivres et miné par les guerres, comme cela peut arriver, on pouroi, et je crois que ce semi le meilleur party, l'envoyer à la coste œ l'ouest où les vivres et les esclaves sont presque toujours sûrs; en ce cas on ne pouroit faire deux ttaittes séparées, mais une seule suffiroiL Il est cependant à observer selon moy que les traittes à la coste de l'est seront toujours plus avantageuses à la Compagnie et à la colonie que celles qu'on fera à la coste de l'ouest, qui seront tousjours néantmoins des ressources assurées pour les vivres: à la Compagnie parceque les voyages estans plus plus (sic) prompts les risques de dépérissements et de mort d'esclaves seront beaucoup moindres; et à la colonie, parceque les esclaves à la coste de l'est sont bien meilleurs, surtout les femmes qui sont plus laborieuses et moins sujettes aussy bien que les hommes au maronage. On tirera tousjours à proportion plus de négresses que de noirs œ cette coste parce que tout le pays n'estant plus gouverné par un seul chef les esclaves sont presque aussy maistres que les maistres, et, sitost qu'ils sçavent un bastiment à la coste pour la traitte, ils se cachent et ce n'est que par force ou par supercherie qu'on les peut attraper. Il n'est plus nécessaire que la Compagnie ait des vaisseaux dans l'isle affectez à la traitte comme l'ont esté le Ruby, la Vierge de Grâce et l'Alcyon, pourvu qu'elle ait soin chaque année de faire partir chaque année (sic) un vaisseau dans janvier pour qu'il puisse estre arrivé icy au plus tard au commencement de juin. L'équipage aura le temps de se remettre des fatigues de la traversée jusques en septembre, et poura estre uill aux colonies vers le IOde 7bre. Il poura partir pour faire la première traîtte suivant ce que j'ay marqué cy dessus, et, estant revenu hyvemer à l'isle œ france, il poura aller au fort Dauphin faire des vivres, revenir en juillet au plus tard, retourner en Thre en ttaitte, d'où il peut estre de retour assés tost, partant du 20 de 9bre de la coste, pour charger de caffé et s'en retourner en France. Au reste, il ne faut pas un bastiment plus grand qœ de 300 à 500 tonneaux, mais il le faut bon boulinier ; cela est d'une

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grande conséquence dans ces mers où les vents sont presque tousjours contraires pour le retour aux isles; qu'il ait un bel entrepont et que son pont d'avant en anière soit à caillebotis pour donner de l'air aux esclaves : cela leur épargneroit bien des maladies, et du mauvais air à l'équipage. Dans le premier voyage que j'ay fait, la scituation fâcheuse de la coste réduitte à une extrême disette par les guerres et les saisons contraires qui nous l'ont fait abandonner, dans le second, le peu de temps que nous y sommes restez, ne m'ont pas permis de connoitre positivement tous les effets de commerce qui pourroient y estre de requise, ny ce qu'ils pouroient produire. Je ne puis donc parler, comme je le ferny cy après, que de ceux que j 'yay ttaittez. Les forbans estant entièrement détruits, on ne doit pas fonder sur la vente des marchandises en espèces; le pays n'en produit point, les marchands n'yen porte point, et au contraire chacquun en est si avide qœ la source en tarira bientost, puisqu'il n'y avoit que ce que les forbans y avoient porté d'ailleurs. La plupart des effets se vendent aussy cher aux isles, ainsy il ne faut compter que sur les esclaves et sur les vivres. L'esclave masle et femelle, grand et petit, équivaut presque par toute la coste à 20 piastres, et c'est à ce prix qu'ils rapportent celuy de tout œ qu'ils veulent avoir et qu'oequivalent les effets cy après, dans les quantités qui y sont portées. 2 fusils ordinaires, 251 de poudre, 5 pièces salempowis bleu. (N dans le 2è voyage nous n'en avons donné que 3 pièces) 2 boucanniers, 2 000 balles à fusil, 1 ancre d'eau de vie, 2 1/2 boucanniers, 1 000 pierres à id. 1 cannevette id de 12 flacons. Voilà les effets principalement nécessaires pour la traitte des esclaves; tous les autres effets ne m'ont paru bons que pour avoir des vivres comme ris, bananes, patattes et autres racines et poids. On pouroit peut estre avoir quelques esclaves avec de la rassade, des miroirs, et autres bagatelles, mais rarement, comme aussy pour quelques plats et bassins d'estain et autres pièces de ce métail, mais il faut que ce soient des effets dont les insulaires ayant grand besoin et qui leur conviennent fort quand ils donneront des esclaves en payement. Je ne puis donc rien dire là dessus au juste, et cela doit entièrement dépendre de la prudence de celuy qui sera

chargéde la ttaitte qui, outre ce que je marque des prix courants, outre
même ceux dont il sera convenu à l'ouverture de ses traittes, doit marchander quand on luy amènera ou des petits ou de moyens esclaves, ou de ceux qui seront exténuez, ou auront quelques légers deffauts.

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Le prix des boeufs n'est pas fixe, il dépend de l'abondance ou de la rareté et encor et plus du besoin que les insulaires ont de ttaitter. Ainsy la prudence doit agir dans ce rencontre, pour en faire tirer le meilleur party que l'occurence le peut pennettre. La poudre est tousjours de requise, mais dans des terns plus que dans d'autres; il faut absolument en mettre la moitié en petits barils de 25, 20, 15, 12 1/2, 10, 8 et 61 chaque, et l'autte moitié en barils de 50 et 1001 ; cela rend la traitte bien plus aisée, on peut avoir les petits esclaves à bien meilleur compte et il y a un bénéfice assez considérable sur le poids. Les armes sont aussy très nécessaires, mais les insulaires ont plus d'égardà la quantité qu'à la qualité; un fusil de maîtte n'est pour eux .qu'un fusil, et ils en veulent deux pour un esclave. Je ne doute point que les armes que leur a porté la Méduse ne leur ait infiniment plu. On scait assez que touttes les autres ne leur convenoient pas trop: ainsy je ne m'étens pas là dessus. Quoy que j'aye dit que la quantité les touche plus que la qualité, il faut tousjours mettre un tiers des armes au moins en boucanniers et 1/2 boucanniers. Quoy que nous n'ayons pour ainsy dire pas traitté de balles et œ pierres à fusils dans nos deux voyages il faut toujours en avoir. Comme la scituation du pays est sujette souvent à des changements, on fait dans un voyage ce qu'on ne fait pas dans l'autre. Il en est de même de la toille bleue et blanche; il faut toujours beaucoup plus porter de la première que de la seconde sorte. L'eau de vie n'est pas de grand débit. Il en faut cependant pour les présens et pour en faire boire journellement aux insullaires qui viennent traitter à bord, aux équipages des pirogues, à ceux enfm qui rendent quelque service au vaisseau et qui tous ne cessent de persécuter pour boire de l'eau de vie. La familiarité et une grande patience jointes à un bel assortiment œ. marchandises sont nécessaires pour réussir. Toutte la rassade qu'avoit la Sirenne ne leur convenait pas ; je crois que celle de la Méduse aura esté bonne. Il faut à la mssade qui leur convient joindre; des ciseaux de différentes sortes des couteaux à manches de bois des couteaux flammands, ce sont les meilleurs, des couteaux à ressort. Des mirroirs grands et petits du fil de couleur, en petite quantité

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