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La séparation des sexes chez les Zara au Burkina-Faso

De
235 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 258
EAN13 : 9782296318687
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La séparation des sexes chez les Zara au Burkina Faso

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@ L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4235-8

Claudia Roth

La séparation des sexes chez les Zara au Burkina Faso
Traduit de l'allemand par Anne Roth-Huggler et Robert Malfait Illustrations de Manù Hophan

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

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Ftenaercienaents

Les femmes et les hommes de la famille Sanou m'ont accueillie pendant plus d'une année dans leur cour. Ils m'ont laissée participer à leur vie quotidienne, en m'expliquant avec patience, parfois d'un air amusé, et toujours amicalement, leur manière de vivre, leur histoire et leur point de vue sur les conditions de vie. Issiaka Sanon s'est intéressé à mon travail en tant que sociologue et m'a beaucoup facilité les entretiens avec les aînés, comme médiateur et parfois comme interprète. Malimata Millogo et ses collègues de travail, ainsi qu'Aminata Sanou, Jeanne Sanon et Lassina Millogo, qui n'appartiennent pas à la famille, m'ont donné des informations sur le fond des problèmes au cours de nombreuses réunions. J'ai apprécié leur sincérité, leur franchise et leur largeur de vues. Je garde du professeur Lorenz G. Lôft1er, Zurich, le souvenir d'un conseiller à l'esprit libre. Sa critique précise a été particulièrement stimulante pour l'élaboration de ma thèse. Milan Stanek, Zurich, chercheur expérimenté, m'a aidée par son érudition et sa connaissance étendue de la matière. Les conversations avec Guy Le Moal, CNRS Paris, m'ont permis d'éclaircir certaines questions au sujet des Zara. Lilo Roost Vischer, Bâle, qui mène une recherche dans un domaine proche du mien, m'a offert un échange d'idées très ouvert. Je dois à Manù Hophan, peintre à Zurich et voyageuse en Afrique, les dessins expressifs qui illustrent ce livre. Pour leurs critiques et leur aide technique je remercie Jan Morgenthaler, Silvia Büchi, Dominique Candrian, Stephanie Guha, Cathy O'Hare, Anna Koellreuter, Marco Morgenthaler, Goldy Parin-Matthèy, Paul Parin, Valérie Périllard, Daniela Renner, Alexandra Schneider, Christine Schuppli, Patrick Straumann, Ilia Vasella et Gudrun Zett. De tout mon cœur, je remercie ma mère, Anne Roth-Huggler, et son ami, Robert Malfait, de s'être autant familiarisés avec ma recherche, et d'avoir dépensé autant de temps et g'énergie pour traduire et transmettre ce texte. Sans eux, la publication en français n'aurait jamais vu le jour.

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« La manière dont ces hommes accomplissent dans leurs sociétés des efforts individuels et collectifs remarquables n'a pas seulement élargi notre conscience de l'étroitesse de nos conditions existantes, mais aussi celle de l'étroitesse de nos utopies. » (Paul Parin, dans Parin/Morgenthaler/Parin-Matthèy, 1985 : 50)

Introduction
« La fierté est l'antithèse de la subordination. » (Abu-Lughod, 1985 : 648)* Les femmes d'Afrique occidentale sont opprimées, et elles sont fières. Même pour une étrangère peu familiarisée avec la culture et la manière de vivre ouest-africaines, deux choses semblent évidentes: aucun homme, qu'il ait quinze ans ou qu'il en ait cinquante, ne craint de dire explicitement: « C'est l'homme qui domine, car il est supérieur à la femme! Chez nous en Afrique, c'est comme ça ! » Et chaque femme le confirme. Tout autant visibles sont l'expression fière et le port digne des femmes. Comment comprendre ce paradoxe? I.:organisation sociale chez les Zara de Bobo-Dioulasso, dans son ensemble, est patriarcale: les hommes, exclusivement, disposent du sol, qui garantit la survie dans une société produisant elle-même les denrées nécessaires à sa subsistance. Et ils gèrent tous les biens collectifs. La politique et la religion sont également le monopole des hommes: ils négocient, ils contractent des alliances, ils font la guerre, ils font danser les masques, et ils ont leurs propres rites d'initiation 1. Chez les Zara, la relation entre homme et femme est caractérisée par la séparation des sexes, visible dans le monde des femmes et dans celui des hommes. La séparation des sexes est, en tant que structure, un phénomène largement répandu, mais revêtant des formes diverses selon l'histoire et l'organisation socio-économique d'une société. Chez les Zara, la séparation des sexes est marquée par le droit à la propriété individuelle et par celui de disposer des produits du travail, droits attribués aux femmes. Mes études m'ont amenée à soutenir ici la thèse suivante: c'est la séparation des sexes qui, par sa structure même, instaure la délimitation du pouvoir. La séparation des sexes résulte du partage du travail entre les sexes et organise le domaine des activités par rapport à une attribution, spécifique à chaque sexe, d'outils, de ressources, de responsabilités, de règles, de valeurs, de symboles et de relations sociales.
* Les citations anglaises et allemandes ont été traduites.

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L'expression «séparation des sexes» désigne donc plus que le partage concret du travail, à savoir aussi la différenciation sociale et culturelle des domaines spécifiques aux sexes. Le fonctionnement de la délimitation du pouvoir est fondé sur le double effet de la séparation des sexes: la séparation aboutit toujours aussi à la particularisation des domaines. Concrètement, cela veut dire: dans une société patriarcale, certains domaines sociaux sont monopolisés par les hommes, et les femmes y sont exclues des positions de pouvoir. D'autre part, la séparation crée des domaines propres aux femmes, car le partage du travail entre les sexes implique que les femmes ne sont jamais exclues de tous les domaines sociaux. Ces domaines, les hommes ne peuvent pas les contrôler directement. En outre, le partage du travail crée des champs d'interdépendance matérielle entre femmes et hommes, car les espaces d'action, attribués socialement, ne peuvent être ni échangés ni transgressés. Le travail des femmes et celui des hommes sont fixés par des normes dont la transgression peut entraîner une sanction. Je dénomme ces champs d'action propres aux femmes et aux hommes, créés par le partage du travail, « domaines ». Dans la littérature portant sur ce sujet, on emploie souvent le terme « espace », ou « espace de femmes» (cf notamment von Moos, 1991 ; Nadig, 1991). Ce concept ne convient pas à mon objet d'étude, car l'originalité caractéristique de la séparation des sexes en Afrique occidentale est précisément que l'espace physique concret des femmes peut certes se trouver séparé de celui des hommes, mais sans l'être nécessairement. Les domaines délimités d'après le sexe doivent être considérés sous deux aspects: celui de leur organisation interne et celui de leur relation réciproque. Les domaines des femmes ne peuvent être conçus comme étant situés hors des rapports de pouvoir ou comme lieu de solidarité entre femmes: les structures sociales qui les conditionnent sont les mêmes que celles qui conditionnent la société dans son ensemble. Cependant, leur organisation interne n'est pas directement influencée par les hommes. Ces domaines offrent aux femmes la possibilité d'agir indépendamment des hommes, de prendre des décisions, etc.; ils sont «une source d'autonomie personnelle pour les femmes» (Abu-Lughod, 1985 : 644). Ils leur permettent d'éviter des situations qui froisseraient leur fierté, c'est.

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à-dire la confrontation avec des personnes représentant l'autorité

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les aînés, les hommes: « Vivant dans leur monde dissocié par le sexe, les femmes peuvent, pour la plus grande partie de leur existence, s'organiser pour réduire au minimum de pareilles rencontres. » La communauté séparée des femmes entretient un environnement social dans lequel elles peuvent « développer des qualités personnelles qui seraient étouffées si leur situation exigeait continuellement d'elles subordination et respect» (Abu-Lughod, 1985 : 648). Les domaines des femmes et ceux des hommes se délimitent réciproquement. D'une part, il faut analyser l'exclusion des femmes des espaces où s'exerce le pouvoir social, et, d'autre part, les domaines d'interdépendance matérielle entre hommes et femmesrésultat des monopoles liés au partage du travail relatif au sexe. Dans la vie quotidienne, la séparation des sexes ne se manifeste pas comme une délimitation fixe, mais comme de perpétuels tiraillements, par les manières les plus diverses, autour de l'élaboration de la limite. Les femmes zara disposent, par le régime de la succession, du droit de propriété personnelle. Chez les Zara, femmes et hommes échangent en tant que conjoints des biens et des services. Je définis, sous forme d'hypothèse, ce troc cornrne sous-système égalitaire. I.:expression est empruntée à Flanagan (1988/1989), qui fait remarquer qu'il existe des sous-systèmes hiérarchiques dans les sociétés égalitaires et que, par conséquent, on peut supposer qu'il existe des sous-systèmes égalitaires dans les sociétés hiérarchiques. Par son point de vue, Flanagan fait apparaître une image contrastée de la société. La hiérarchie en vigueur n'envahit pas catégoriquement et répétitivement tous les domaines de la vie. On peut envisager différents niveaux où des rapports égalitaires peuvent jouer. Ainsi les effets de la hiérarchie en vigueur peuvent être définis avec plus de nuances. Hausen écrit: « I.:écran le plus efficace pour empêcher de nuancer la perception des rapports entre sexes dans l'histoire est la référence au modèle d'explication du "patriarcat". Ce modèle ne peut donner à la dominance millénaire des hommes sur les femmes qu'une apparence immuable» (Hausen, 1992: 23). La thèse de Flanagan permet d'élargir la perspective. Dans le contexte urbain de Bobo-Dioulasso, les disèussions entre mari et femme au sujet de l'argent sont remarquablement fréquentes. Les conjoints se disputent pour négocier quelles dépenses l'homme

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devra prendre à sa charge, et lesquelles, la femme. Dans ce contexte, Vidal (1977) parle de« guerre des sexes» à Abidjan (cf aussi White, 1984: 68). Les conflits orientent notre attention sur les centres de pouvoir social, ainsi que sur les déplacements récents de pouvoir (Abu-Lughod, 1990). Le conflit entre mari et femme qui se cristallise autour de l'argent est un indicateur du changement dans le rapport entre les sexes. Pour comprendre ce changement dans les conditions de vie urbaines, il s'agit d'interroger les rapports de pouvoir socialement constitués dans l'ancienne société, ainsi que les mécanismes sociaux de délimitation de ce pouvoir légitimement exercé. La comparaison de la situation actuelle des Zara avec celle de l'ancienne société montre que l'économie de l'amour a changé. Par «économie de l'amour », j'entends que les intérêts matériels, structurés par le système économique, marquent eux aussi les sentiments et les relations des individus d'une société (cf Medick/Sabean, 1984). En changeant les rapports de pouvoir, l'extension de la production capitaliste a modifié les intérêts des individus. Deux rapports de pouvoir caractérisaient l'ancienne société: la hiérarchie de l'âge et la hiérarchie des sexes. Les aînés disposaient du pouvoir parce qu'ils géraient le sol, moyen de production, ainsi que les biens collectifs, ce qui leur permettait d'arranger les mariages. Ils surveillaient ceux-ci, c'est-à-dire qu'ils contrôlaient si mari et femme se conformaient à leurs devoirs conjugaux; ils intervenaient lors des conflits, proposaient des solutions et reconstituaient l'ordre social. Dans le nouveau contexte de l'économie monétaire et de l' économie de marché, le sol tend à devenir propriété individuelle, et l'argent, la principale source du pouvoir politique. La disparition de la propriété collective du sol prive les aînés du fondement de leur pouvoir. Mais la hiérarchie de l'âge ne se relâche pas pour autant dans le contexte urbain, bien que les jeunes gens puissent, par leur revenu, être en partie indépendants des aînés. Ceux-ci, en réinterprétant les structures de parenté, ont l'intention de garder le pouvoir dans les nouvelles conditions de vie. Transposée en milieu urbain, la forme de lafamille étendue traditionnelle (segment de lignage avec aïeul commun) correspond à celle de la famille élargie (groupe de plusieurs familles élémentaires, par exemple des frères mariés plus des parents moins proches; cf Le Bris et al., 1987). Dans le nouveau

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contexte, ce type de famille maintient sa signification traditionnelle: les aînés garantissent la reproduction matérielle et sociale du groupe familial, non plus par la gestion des moyens de production et des biens, mais par celle de l'infrastructure de la cour et des relations de parenté. Ce rôle des aînés offre aux jeunes une relative sécurité matérielle, que le marché du travail capitaliste ne garantit pas dans l'économie urbaine des pays du tiers-monde. Le déplacement du pouvoir dans la hiérarchie de l'âge apparaît par exemple quand les jeunes gens disposent, par leur revenu personnel, d'un champ d'action propre. Ainsi, les hommes peuvent choisir librement leur épouse. Cette situation entraîne des conséquences considérables pour la relation hiérarchique des sexes dans le ménage. Dans l'ancienne société, les maris étaient bien chefs de famille, mais leur pouvoir direct était limité par le contrôle des aînés. Les décisions des maris n'étaient valables que si elles étaient conformes à celles des aînés. En revanche, dans un mariage librement choisi, les parents du mari et de l'épouse ne s'impliquent généralement plus directement. Il en résulte la possibilité, pour le mari, de dominer sa femme sans entraves: les intérêts des aînés ne le tempèrent plus dans ses décisions sur tous les faits et gestes de son épouse. Cette mainmise directe du conjoint sur sa femme est un phénomène nouveau. Non seulement la hiérarchie de l'âge se modifie dans le contexte urbain, mais également le partage du travail et, en conséquence, l'échange des biens dans les ménages: beaucoup de compétences ne sont plus impérativement liées au sexe. Et comme le régime de séparation de la propriété par sexe continue à prévaloir, l'argent devient une source de pouvoir importante et décisive, déterminant les possibilités d'action de l'épouse et du mari. Disposant de revenus propres, les jeunes hommes ont tendance à se libérer du pouvoir des aînés et, par conséquent, à se détacher de la dépendance matérielle réciproque dans le ménage. Cela peut revêtir différentes formes: les maris qui laissent tout l'entretien de la famille à la charge de l'épouse perdent son estime et risquent d'être abandonnés; d'autres, qui, inversement, subviennent à toutes les dépenses de la famille, interdisent souvent à leurs femmes de gagner de l'argent hors de la maison. Cette dépendance économique forcée de l'épouse par rapport à son mari donne à celui-ci le droit, par légitimation matérielle, de décider de son sort. La plupart des hommes se situent cependant entre ces attitudes extrêmes: en chargeant leur

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épouse d'une part de leurs propres obligations, ils restreignent son indépendance économique. D'où des litiges innombrables, car l'argent est pour la femme aussi le moyen de se défendre contre la domination masculine. Par le régime de la séparation des biens, les femmes peuvent, grâce à leur propre revenu, s'imposer pour gérer leurs propres intérêts, c'est-à-dire leur bien-être ainsi que celui de leurs enfants. « Si tu m'abandonnes, je ne mangerai pas de sable» est le nom d'un pagne très apprécié par les femmes2. Toutes ces chamailleries quotidiennes entre femmes et hommes au sujet d'une «nouvelle répartition» des compétences ont pour but, en réalité, de négocier la nouvelle structure de pouvoir dans le ménage. La domination directe de l'époux n'est pas, à ce jour, matériellement assurée.

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1. r; étrangère européenne

De 1989 à 1992,j' ai vécu quatorze mois, répartis sur trois séjours, dans la cour d'une grande famille de Bobo-Dioulasso. Elle appartient au clan Sanou, de la population mandé des Zara. Au début de mon premier séjour, je ne savais pas que j'étais hébergée dans une famille ancienne. Une année auparavant, j'avais fait la connaissance d'un fils de cette cour, en voyageant avec une amie, en train, de Ouagadougou à Bobo.Dioulasso. Il nous avait invitées chez lui. En 1989, lorsque j'ai envisagé de faire une recherche dans cette ville, il m'a proposé spontanément de me laisser sa chambre, à condition que les aînés soient d'accord, car il devait vivre à Ouagadougou pour ses études. Ainsi, j'ai été accueillie comme hôte dans la cour des Sanou, où trois générations vivent ensemble, trente adultes et autant d'enfants. La plupart des hommes de la cour sont membres du clan Sanou : les trois frères de la génération des aînés, ainsi que leurs fils célibataires et mariés, leurs neveux et petits-fils. Il y a, parmi les femmes Sanou, une sœur des trois frères aînés qui vit, depuis qu'elle est revenue, il y a quelques années, avec ses enfants dans la cour de ses parents; puis les filles et les petites.filles des trois frères aînés. Les trois fils de cette sœur sont membres d'un autre clan zara. Les épouses, dont certaines sont parentes, appartiennent toutes à un autre clan (loi de l'exogamie). Le nombre des femmes, hommes et enfants vivant dans la cour varie. C'est un va-et-vient permanent. Les fils déménagent dans leur propre cour ou, pour quelque temps, dans une autre ville. Les épouses emménagent ou repartent le cas échéant. Les filles peuvent rentrer occasionnellement ou parfois définitivement. Les enfants dont la mère habite à l'extérieur passent de temps en temps la nuit dans la cour du père ou y vivent pendant un moment. Les visiteurs sont des parents d'Abidjan ou des villages des environs, qui viennent en ville pour faire des courses ou pour participer à un enterrement. La cour a été bâtie dans les années 30, après l'arpentage du quartier Koko, au centre de la ville, par les Français (1929). Les maisons, implantées de plain-pied, entourent un terrain d'environ 1500 mètres carrés. Selon les besoins et les possibilités des habitants, les bâtiments se transforment constamment (cf Le Bris et al.,

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1987). Aujourd'hui, deux maisons bâties en dur, l'une avec l'eau courante et une douche, et d'autres, en terre rouge, couvertes de tôle ondulée, encadrent la cour. Le courant électrique est installé dans quelques-unes. Deux grands vieux manguiers y dispensent une ombre bienfaisante, l'un d'eux au-dessus d'un puits. Les situations sociales et économiques des membres de la famille sont aussi diverses que sont différents les bâtiments d'habitation: diversité de niveaux d'études, de revenus et de possibilités de travail. Les hommes travaillent surtout dans le secteur formel, les femmes dans le secteur informel. Les aînés ont fréquenté l'école coranique et les jeunes, l'école francophone, où les garçons sont davantage poussés que les filles. La famille appartient à la classe moyenne. Que ces femmes et ces hommes puissent cohabiter tous les jours sur ce petit territoire, malgré les tensions qui surviennent à cause de la diversité des possibilités, et qu'ils puissent s'entraider malgré les conflits m'a fort impressionnée.

1.1 Le sujet
Initialement, mon but était d'observer les attitudes des femmes concernant leur travail. Mais en même temps, cette société me fascinait dans son ensemble, où toute la vie quotidienne est organisée, selon la séparation des sexes, en deux mondes. En tant qu'étrangère, j'avais accès au monde masculin comme au monde féminin. Cette double expérience m'a fait découvrir que ces deux mondes étaient non seulement différents, mais surtout séparés. Si j'étais assise dans la cour auprès des femmes ou si je me mêlais à elles lors d'une fête, un contact, même superficiel, avec les hommes n'était pas possible, et vice versa. La distance entre femmes et hommes se sent, et elle est entretenue mutuellement. La tension concomitante provoquée chez un homme et une femme par leur rencontre se décharge dans des plaisanteries. J'ai perçu plusieurs aspects dans cette tension entre hommes et femmes: l'aspect érotique, une méfiance et, dans le cas des couples, une distance émotionnelle entre épouse et mari. J'ai consigné dans unjoumal mes observations sur le travail des femmes et celles qui concernaient la séparation des sexes. Pendant mon deuxième séjour, j'ai décidé d'étudier plus particulièrement la séparation des sexes et sa signification pour la relation entre eux.

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Une forte perplexité m'a incitée à faire ce choix: mes conceptions concernant « la femme africaine» ne coïncidaient pas avec les observations faites sur place. Vimage, prépondérante en Europe, de la femme africaine opprimée était incongrue étant donné l'apparence et les attitudes des femmes. Cette divergence déstabilisait ma propre image de l'Européenne revendiquant ardemmement ses libertés. VAfricaine, qui doit obéir à son mari, qui n'est pas libre de décider elle-même de ses actions, dispose cependant d'un espace pour se réaliser: le monde des femmes. Cette situation contraste avec celle de l'Européenne, qui n'a pas à rendre des comptes à son mari, qui peut organiser sa vie sans être attachée à un homme - dans le monde des hommes. Ma pensée oscillait entre ce contexte étranger et le mien. Cette confrontation culturelle propre à toute démarche ethnologique (cf Erdheim, 1982) caractérise aussi mon approche du sujet.

1.2 Les rôles
En tant qu'invitée, j'ai très vite été intégrée à la famille par les rôles de parenté (cf aussi Mason, 1987 : 126). Mon hôte me dit l'un des premiers soirs que j'avais les mêmes droits que ses fils. Les femmes plus âgées m'appelaient leur fille. Pour les jeunes femmes et les jeunes hommes, j'étais la grande sœur. J'étais un membre de la famille et en même temps l'étrangère. On admit avec largeur d'esprit mes particularités liées à mon statut d'étrangère et d'ignorante; et on me traita comme membre de la famille quand j'appris à connaître les usages en tant que « fille» et « grande sœur». Ce sont les hommes qui accueillent les étrangers. Les femmes se tiennent à l'écart. J'arrivais comme « homme », car je me distinguais par des attributs masculins: sans enfants, sans mari à qui je devais rendre des comptes, libre de mes allées et venues, en pantalon... Pendant les deux premières semaines, je m'acclimatais exclusivement dans le monde des hommes. Je mangeais avec eux, je buvais du thé avec les jeunes et je partais avec eux explorer la ville. Les femmes venaient à ma rencontre aimablement, mais sur la réserve. Pour elles aussi, je comptais parmi les hommes. Un beau jour, je dis à mon hôte que j'aurais aimé manger avec les femmes, car je voulais les connaître, connaître leur vie et leur travail.

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« Je comprends bien, me répondit-il, seulement je ne sais pas si leur nourriture convient à ton estomac. » J'étais stupéfaite: « Mais elles font la cuisine pour tout le monde! » Il acquiesça en riant. Les jeunes gens me dirent directement qu'ils ne comprenaient pas ce que je cherchais chez les femmes: «Elles savent peu, elles ne peuvent rien t'expliquer. Elles ne comprennent pas le monde, ce sont des sauvages! » Les discussions n'aboutissaient à rien. Ce n'est qu'après avoir entendu mon argument frappant: «Moi, je suis une femme, c'est pourquoi les femmes m'intéressent», qu'ils tombèrent d'accord - en souriant. Et que je voulusse connaître leur vie ne provoqua pas d'étonnement chez les femmes. Nos rapports se développèrent à propos de leur travail. Je m'y intéressais, et ellesmêmes, pour qui le travail compte beaucoup, me le montrèrent et me l'expliquèrent volontiers. Je sautais d'un monde à l'autre: je me levais de bonne heure, car les femmes se lèvent tôt. Je me couchais tard, parce que les jeunes hommes tardent à aller se coucher. Parfois je mangeais avec les femmes, parfois avec les hommes. J'accompagnais les femmes au marché, à des Ïetes entre femmes, chez des parents; je buvais du thé avec les hommes, ou j'allais voir des danses de masques, interdites aux femmes. Pendant mon premier séjour, j'étais souvent avec les femmes, mais mes moyens de contact étaient réduits, car les femmes parlent surtout le bobo et le dioula, langue commerciale d'usage courant à Bobo-Dioulasso. Une seule femme parle bien le français, avec deux autres, je ne pouvais m'entretenir que de façon rudimentaire. Avec les autres, ma communication se limitait, au début, à la mimique, au langage du corps, et à la traduction par des enfants. Pour pouvoir entrer en contact, les salutations sont très importantes. La façon d'adresser la parole varie selon l'heure de la journée. A midi, par exemple, quand le soleil est au zénith, on dit: - A ni tie - toi et le jour (bon midi).* - Ere tie na wa ? -le jour est-il venu en paix? - Ere dron - seulement paix. - So mogow don? - et les gens de la maison? - 0 be y' ! - ils sont là ! Et ainsi de suite. On continue pendant un long moment à
* La traduction française des expressions dioula est directement ajoutée.

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s'inquiéter de la santé, du travail, de la mère. Les femmes terminent le salut par nse, les hommes par mba. Ka taa Joli ke - aller faire des salutations, ainsi désigne-t-on de courtes et fréquentes visites par lesquelles on exprime une déférence. Qn prend des nouvelles des parents, des amis, on se renseigne sur les faits du jour. J'ai vite appris les salutations. Les femmes m'apprirent des mots et des phrases simples, et je commençai à prendre des leçons de dioula. En plus, j'étais motivée parce que je sentais que je n'étais pas la seule intéressée. Les femmes avaient elles aussi envie de communiquer directement. r; aînée de la cour secouait la tête en signe de désapprobation: « Ah, que tu ne comprennes pas le dioula !Nous ne pouvons pas parler toutes les deux. Apprends-le! » Travailler avec le concours d'une interprète a toujours été impensable pour moi, car, dès le début, je misais pour communiquer sur un rapport direct, incluant ainsi l'imprévu d'une relation. La présence d'une traductrice aurait donné aux conversations un caractère protocolaire qui m'aurait moi-même gênée. Déjà lors de mon deuxième séjour, des aspects tout à fait différents du monde des femmes se révélèrent, car je pouvais leur parler. La conversation à deux fonctionnait bien, parce que les femmes me parlaient lentement ou répétaient leurs phrases. Après plusieurs séjours et à mesure que se perfectionnait mon dioula, leurs attentes envers moi changèrent: « Les femmes ne sortent pas aussi souvent que toi ka yala yala [se promener] », disaient-elles en riant, certes, mais toujours avec plus d'insistance. Arrivée aussi en tant que femme blanche, en tant que représentante d'une civilisation qui a concurrencé la leur, qui s'est installée chez eux, et qui a fixé une nouvelle échelle de valeurs, j'étais étonnée qu'on ne m'eût jamais approchée avec agressivité, moi, issue d'un continent colonisateur. Au contraire, on me disait que cette page de l'histoire était tournée. D'une part, j'étais à leurs yeux une Blanche aisée, venue de loin jusqu'à Bobo-Dioulasso, accueillie sans avoir à gagner de l'argen1 pour vivre, d'autre part, je me distinguais de l'image classique de la femme blanche, car je passais mon temps dans la cour, je dormais comme eux, je mangeais comme eux, je lavais moi-même mes habits. Et par mon travail, je ressemblais un peu aux fils étudiants de la cour. Etre membre de la famille, être l'étrangère, être femme, être «homme», être la Blanche, ces divers rôles fonctionnaientenjuxta-

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position et souplement. Un rôle ne prenait pas la place d'un autre. Selon la situation et les personnes, j'étais plus dans l'un ou dans l'autre, alternativement plus étrangère, plus masculine, plus féminine, plus familière, plus confidente. Les femmes et les hommes de la cour ou moi-même thématisions les rôles. Nous faisions semblant d'être pareils, en plaisantant; et nous discutions sérieusement nos différences. La large palette des rôles m'a ainsi donné la possibilité de faire l'expérience des aspects les plus divers de leur réalité.

1.3 La démarche
« Recherche guidée par les situations» serait la bonne formule pour désigner ma méthode, qui doit être comprise comme une spécification de l'observation participante, sur laquelle se fonde toute recherche ethnologique sur le terrain, dont voici les caractéristiques: des questions, des données à éclaircir, sont présentes à l'esprit, mais ne déterminent pas l'entretien ou la rencontre. C'est le vif de la situation qui est prépondérant (quelqu'un, engagé dans ses activités, avec ses préoccupations, entouré de telles personnes, en tel lieu avec son atmosphère - au quotidien). La méthode implique d'une part d'attendre le moment opportun pour poser des questions ou s'en abstenir; d'autre part, d'être prêt à accueillir ce qui, à l'improviste, surviendrait en rapport avec la problématique du chercheur. D'une situation donnée résultent en effet souvent des points de vue, des thèmes imprévus, sans rapport avec ou inaccessibles par des questions préétablies, et pourtant en rapport étroit avec ce qui intéresse l' ethnologue concerné. J'ai décidé d'enquêter de cette façon pour deux raisons: d'abord, parce qu'il n'est pas conforme à la culture africaine de poser des questions3. Initialement, ignorante que j'étais, je posais beaucoup de questions, y compris sur le vécu quotidien, pour comprendre. Les femmes et les hommes de la cour en riaient et me donnaient des explications, mais parfois ils secouaient la tête: « Tu poses tant de questions! » Je n'ai jamais arrêté de poser des questions, mais j'ai pris conscience qu'il devait exister d'autres moyens pour comprendre. Je constatai que les conversations les plus stimulantes survenaient à propos d'événements actuels agitant les esprits. A ces ' moments-là, je sentais pourquoi, comment et sur quoi roulait la

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discussion. Des aspects de mon sujet, la relation entre les hommes et les femmes, s'étaient révélés suffisamment actuels pour provoquer, plusieurs fois par jour, des discussions. Pour ces femmes et ces hommes, c'est une caractéristique culturelle que d'examiner un événement de tous les côtés et d'en discuter en détail. D'autre part, ce sont les relations persoI).11ellesqui me procuraient les meilleures informations. Les contacts avec ces nombreux hommes et femmes variaient en intensité. J'ai appris le plus sur la vie des Zara, et l'ai comprise au mieux, dans des relations étroites où n'interférait aucun déséquilibre existentiel, tel par exemple que des présomptions à mon égard en tant que femme blanche. Ces relations reposent d'abord sur la sympathie mutuelle, sans que soit pour autant éliminé tout ce qui sépare, tout ce qui diffère. C'est pourquoi je ne partage pas l'avis selon lequel dans une démarche d'enquête le « pouvoir» serait du côté du chercheur. On trouve cette opinion par exemple chez v. Mitzlaff (1988 : 15-17). Les .femmes et les hommes sujets d'une enquête, dit-elle, ne seraient pas, contrairement à l'ethnologue, capables d'exprimer leurs observations à l'extérieur de leur propre contexte culturel. Faute de cette capacité d'abstraction, ils ne pourraient ni classer ni comprendre l'ethnologue. C'est pourquoi une égalité de droit serait impossible. Ce point de vue suggère qu'il soit facile pour un chercheur d'exprimer ses observations à propos d'une culture étrangère en faisant complètement abstraction de son propre contexte culturel; or, et on le sait bien, il n'en est rien4. De plus, on peut partir du fait que des personnes qui acceptent un chercheur chez elles, un chercheur étranger, soient intéressées par l'altérité de cette personne différente et, en conséquence, éprouvent que leur propre vécu n'est pas le seul possible, ni le seul compréhensible. J'ai fait l'expérience que ma présence et ma curiosité quant au rapport entre les sexes ont déclenché chez mes hôtes et chez moimême un processus de réflexion sur nos ressemblances et nos différences, c'est-à-dire sur la « condition culturelle ». Il est approprié de parler d'équilibre plutôt que d'égalité de droit entre partenaires d'une relation, car celle-ci suggère que c'est nécessairement de la parité que résultent des relations qui ne sont pas fondées sur une différence de pouvoir. Il y a équilibre dans une relation quand l'un et l'autre des partenaires peuvent instaurer ou défaire la communication selon leurs propres intérêts. S'il y a un problème relationnel, les incidents s'accumulent. Les Africaines et
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Afucains ne disent jamais « non» : un rendez-vous est oublié, ils n'ont pas le temps, ils sont introuvables, une tante est malade, une besogne urgente doit être réglée ou, tout simplement, il n'est pas possible de mener une vraie conversation. La recherche guidée par les situations impose de s'engager dans des relations et de s'impliquer dans le quotidien. J'aécompagnais les femmes sur le lieu de leur activité: au marché, dans un village, chez des parents. Je leur tenais compagnie à la cuisine, et après le travail, nous restions ensemble. Je mangeais tantôt avec les femmes, tantôt avec les hommes. J'aidais les jeunes à faire leurs devoirs. Je buvais du thé avec eux. J'accompagnais les femmes et les hommes pour faire leurs commissions. J'allais voir les femmes qui vivent hors de la cour. J'allais souvent les saluer, passant avec elles soit un quart d'heure, soit tout l'après-midi - selon la situation. Je notais de mémoire mes observations, deux, trois fois par jour. J'excluais le bloc-notes et le magnétophone qui, de mon point de vue, auraient altéré les contacts. Ces instruments ont tendance à formaliser l'approche des interlocuteurs et contrarient la spontanéité. Au-delà d'une problématique préalable, préorientée sur un centre d'intérêt, j'obtenais de nouvelles pistes de recherche en me laissant guider par la situation. C'est ainsi, par exemple, que j'ai connu la« relation à plaisanterie» et découvert ses fonctions. J'étais en route pour assister à une fête où les femmes dansaient, lorsqu'une vieille femme de la cour me retint: « Où vas-tu? » - « Au baptême là-bas. » - Elle rit: «Ah ! J'étais une bonne danseuse! » Et elle tourne en rond devant moi, en se dandinant, et fait quelques pas de danse en chantant. Puis elle dit: «Allez! C'est bien! Mais va te peigner! »A partir de ce moment, elle m'appelait sa petite-fille, ce que ses filles et fils ne comprenaient pas. Lorsqu'elle préparait la bouillie de mil pour ses petits-enfants, de deux à sept ans, elle m'appelait en riant: «Viens ici, tu fais partie de cette ronde! » Grands-parents et petits-enfants ont une relation à plaisanterie. Ayant, vieille femme respectable, dansé devant moi, elle me fit d'emblée sa petite-fille. Et plus tard, alors que je l'accompagnais au cours d'un voyage pour son commerce, je suis devenue sa fille. De même, j'ai compris la relation à plaisanterie entre Bobo et Peul. Mon hôte était avec un ami alors que je passais. «Regarde, c'est une vraie Bobo », dit-il à son ami. « Elle? Une Bobo? Quoi! » réagit-il, méprisant, et me regarda avec insolence: «Tu ne portes

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pas de pagne, tes cheveux sont bizarres, ils devraient être tressés, coiffés !Toi, une Bobo? Sais-tu que les Bobo sont mangeurs d'hommes? Ils les rôtissent au feu et les dévorent avec la peau et les cheveux. » Il me fixa. Je répondis:« Exactement, j'aime surtout les avant-bras, ils sont si croustillants! » Alors il éclata de rire et tous avec lui. Et ils me précisèrent qu'il était Peul. Je complétais cette façon de travailler en organisant des entretiens avec les hommes âgés, où je prenais des notes sur l'arrière-plan de l'ancienne société des Zara. Un fils de la cour m'aida en tant qu'interprète et intermédiaire, contribution inestimable. Régulièrement, je rencontrais des femmes qui n'étaient pas en relation avec la cour Sanou, afin de situer la famille dans un champ plus large. J'organisais aussi des rencontres où je questionnais des femmes en particulier, ou les jeunes femmes de la cour toutes ensemble, sur certains thèmes de mon choix. Grâce à la « recherche par intervalles» (cf. v. Mitzlaff, 1988 : 20), j'ai pu suivre sur trois années la manière dont ces femmes et ces hommes organisent leur vie et trouvent des solutions aux problèmes qui surviennent. J'avais, et c'était pour moi essentiel, le sentiment d'avoir le temps de laisser naître des relations, d'attendre un moment favorable et opportun, de ne pas forcer l'évolution d'une situation. Car au cours de chaque séjour, je savais que je reviendrais. De plus, en retrouvant après par exemple neuf mois d'absence mon terrain d'observation, je voyais ce que j'avais connu dans un nouvel éclairage. En renouvelant ma perception, cette distance élargissait la dimension de mon champ et différenciait mes observations. A chaque retour dans cette même famille de Bobo-Dioulasso, je comprenais plus clairement à quel point était réduite la connaissance que je croyais avoir et que c'est l'affaire d'une vie d'appréhender la culture africaine, les femmes et les hommes, leur manière de vivre. En ce sens, je ne vois pas mon travail comme une conclusion, mais comme un début. Dans le chapitre qui suit, afin de pouvoir organiser la présentation des constats que j'ai faits sur le terrain, je situerai d'abord mon concept de séparation des sexes dans l'ensemble des théories ethnologiques féministes. La partie suivante servira à situer mes observations des conditions de vie urbaines dans leur contexte historique. Je ne ferai pas de reconstitution historique de l'évolution de la société à travers les

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époques précoloniale, coloniale et postcoloniale. Les aspects structurels de l'ancienne société présentés ci-dessous permettront plutôt de déterminer quels rapports de pouvoir, et donc quelle structure sociale, ont influencé le mariage dans cette société, et sous quelle forme. Après ces exposés théoriques et sociologiques, je présenterai la situation actuelle des Zara à Bobo-Dioulasso. Je me suis posé deux questions: comment les rapports de pouvoir de l'ancienne société se sont-ils transformés en milieu urbain, et quelle est la base matérielle de la vie des femmes dans ces conditions? Pour finir, j'interpréterai les conflits autour de l'argent qui s'exacerbent entre femmes et marls dans ce contexte actuel urbain. Je les comprends comme un indicateur du déplacement du pouvoir à l'intérieur du ménage. La signification de la séparation des sexes pour les rapports entre les sexes chez les Zara devient ainsi évidente.

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2. La notion de séparation des sexes
« Séparation des sexes» est une notion interprétée différemment selon le point de vue théorique choisi au départ. Cette notion est apparue au cours des années 70, dans le contexte des sociétés islamiques, où la séparation des sexes du système purdah est évidente (cf notamment Beck/Keddie, (1978] 1982; Mernissi, (1975] 1989; Papanek, 1973). A cette époque, les ethnologues se demandaient si la subordination de la femme était ou non un fait universel. Les représentantes de la thèse de l'universalité ont tracé des concepts duals. En concevant les notions de la séparation: sphère domestique/sphère publique (Rosaldo, 1974), nature/culture (Ortner, 1974), reproduction/production (Brown, 1970), socialisation féminine/socialisation masculine (Chodorow, 1974), elles proposaient une explication pour la dominance universelle des hommes. Des chercheurs qui se référaient à ces concepts duals mettaient, implicitement ou explicitement, la séparation des sexes et le rapport de pouvoir entre les sexes au même rang; séparation voulait dire: exclusion des femmes des domaines des hommes. Plusieurs ethnologues ont critiqué I'hypothèse de la dominance universelle des hommes et poursuivi des recherches sur les conditions de relations égalitaires entre sexes5. Leur conclusion: à condition que les hommes et les femmes disposent de leurs propres institutions, de leurs propres processus de déèision, de leurs propres ressources, la différenciation des sexes n'induit pas une hiérarchie entre eux - autrement dit: si le rapport entre les sexes est égalitaire, c'est-à-dire s'il existe un équilibre entre les domaines féminins et masculins, la séparation des sexes - par ailleurs condition préalable d'une hiérarchie des pouvoirs - n'est pas un indice d'inégalité. D'après Rogers (1978), cette séparation empêcherait plutôt la création d'une dominance masculine. Dans cette conception du rapport entre sexes, la séparation et la hiérarchie ne seraient pas mises a priori au même niveau; toutefois, elle pose la question des conditions qui permettent à la séparation des sexes de conduire ou non à une discrimination des femmes. Vue de près, cette argumentation se révèle tautologique. La condition préalable d'une séparation

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