La technopole

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Ajouté le 01 janvier 1996
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EAN13 9782296316447
Langue Français
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M. BERNARDYDE SIGOYER P. BOISGONTIER

lA TECHNOPOLE,
UNE CERTAINE IDÉE DE LA VILLE
ENQUÊTE SUR D'ÉTRANGES A'ITRACTEURS URBAINS

ÉDmON L'HARMAITAN 5 -7, RUE DE L'ÉCOLE POLYTECHNIQUE 75005 PARIS

@ L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4091-6

. Cet attracteur était stable, de faible dimension..' .: .' .. .:.'. . ;'.\:;'::-.,... et non périodique. fi ne pouvait se recou-..,::.:::.." .,.: :':~:.;~::::.:.;:-'.per... Ces boucles et ces spirales se . .:~~~..~'.. ..-~~~::~;. serraient à l'infini sans jamais .' :.j;17'.:' ?<".~'. ,. . ':'~'>;~~~i;..&:.:; .. ,<,,-:,,~,;:~\,-~, .:' L ~." ; réell eznen sm tersecter ,. t .~.""'\.'__" _. \.

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M. Gleick , à propos des travaux de EN. Lorenz et de D. Ruelle, in La théorie du chaos, p. 182.

Avertissement Nous remercions toutes les personnes qui ont bien voulu questions le long de nos investigations pour ce travail d'analyse sur le concept de technopole illustré par le développement de grenobloise ces dix dernières années. Nous remercions spécialement Valéry Chevassu, étudiante sa collaboration et la DATAR pour l'aide apportée tant au niveau réalisation des enquêtes que de la publication de ce travail. répondre à nos et de recherche l'agglomération à l'UPMF, pour du thème, de la

Sommaire

Avant-Propos

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De technopôles

en technopole

................................................................

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Chapitre 1 Crise, mutation et évolution des contextes Perte de repère et émergence de nouveaux paradigmes Évolution des contextes de l'agglomération grenobloise Quelques données sur le tissu économique Chapitre 2 La ZIRST, un quart de siècle technopolitain Aspects généraux et statistiques ZIRST, organisation interne Évolution des entreprises Chapitre 3 influences réciproques

21 23 32 39

51 53 64 73

Technopôle et agglomération, Les parcs d'activités Le comité d'agrément à l'installation, outil indispensable Grenoble, une logique à part dans l'agglomération? Le polygone scientifique Néel: le cœur de la R & D Chapitre 4 Acteurs à la base et éléments de gouvernance Programme Université 2000 Le pôle universitaire européen (interview) Autres appréciations et préoccupations pour Grenoble Alliance universitaire de grenoble (interview) Points de vue sur Grenoble et le GID (interview)

91 94 106 111 118

129 133 157 156 175 186

Chapitre 5 Technopôle, technopolis étranges attracteurs urbains 84/94, une décennie de certifications Tendances pour recréer des spécificités Eléments "méso" de construction d'une identité locale Capacité structurelle d'adaptation et sérenpidité Idée pour une subsidiarité technopolitaine Conduite du changement et éléments "méta" d'interprétation S'inscrire dans des dualités complexes Propos ex-post ...

201 205 210 220 226 234 241 245 248

Bibliographie

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Avant-propos Depuis la crisedu pétroleen 1974, deux décenniesn'ont pas suffi à redéfinir les marques et dresser de nouvelles perspectives plausibles: le monde tangue entre l'euphorie des ultra-libéraux dans leur bulle financière et
l'angoisse des écologistes ne voyant de toutes parts que dégâts du progrès. La fragilisation des économies nationales, les incertitudes constantes sur les marchés financiers, les écarts grandissants entre pays riches et pays en "voie de développement", les atteintes irréversibles à l'environnement rendent très précaire sinon illusoire l'idée d'un retour à une croissance durable de l'économie comme cela a prévalu durant les trente glorieuses. Ce que l'on a tenu et tient toujours pour un entre-deux turbulent et éphémère s'avère, de plus en plus, être un nouvel état du monde dont le maître mot est incertitude. Le "modèle" de société éclate. Les outils construits pour répondre à une situation donnée sont utilisés à outrance dans une situation différente. Une logique de "toujours plus" comme remède à la crise accentue encore ses effets. Sur quoi alors se baser pour tenter d'adapter et redéployer un développement qui puisse perdurer et donner espoir dans les capacités et vertus du progrès des connaissances? Malgré les progrès des communications, l'avènement du cyber-space dans lequel certains placent le renouveau de la démocratie directe, la réponse est très loin d'être trouvée surtout si l'on pense qu'elle devra passer par une modification de nos modes de vie et de destruction/consommation des richesses naturelles. Cependant, en examinant et analysant l'évolution du phénomène "technopolitain" dont les prémices datent des années 60, il apparaît qu'il contient des éléments de réponses en termes de projet de développement concerté et que ce phénomène traduit et illustre la recherche d'un nouveau paradigme.

Le travail que nous présentons, à travers l'exemple concret de l'évolution de l'agglomération grenobloise, entend approfondir l'analyse de ces apports "technopolitains" en les resituant dans les contextes urbains inhérents à leur existence. Il entend aussi aborder leur évolution, marquée par une différenciation sémantique significative: alors qu'il était fait état, il y a dix ans encore, de la notion de "technopôle" en illustrant le propos par la création des parcs d'activités technologiques, on parle aujourd'hui plus volontiers de la technopole, voire de la technopolis comme d'un ensemble d'initiatives emboîtées et imbriquées visant à augmenter la capacité d'un système productif à affronter les conditions nouvelles dans lesquelles se déploient les activités. La technopole devient alors un enjeu de l'adaptation des villes, un élément dynamique des politiques économiques et publiques, elle devient un agent facilitateur de la production d'innovations de tous ordres. L'aménagement opéré par les acteurs de la technopole s'est élargi des espaces très délimités des parcs d'activités pour parvenir à appréhender un phénomène urbain dont l'extension spatiale dépasse le local ou la ville elle-même. Comme les manifestations localisées de ce dernier avatar du progrès dépendent très fortement des particularités et spécificités de chaque territoire, il est vain de présenter une typologie technopolitaine allant vers une modélisation que nous tenons pour dangereuse.

A

l'analyse cependant, de grandes

lignes d'orientation apparaissent. Elles guident, sans les contraindre, les condensations particulières du phénomène. Mais, comme dans la théorie du chaos, "l'attracteur" reste étrange au sens où la tentative de cerner le concept ne détermine pas les trajectoires précises des cas spécifiques. Le processus est apprenant, ce qui en fait un catalyseur social en puissance.

De technopôles en technopole, la voilà la jolie ville? (sur un air de provocation)
Véritable surprise d'une programmation inscrite au livre blanc pour la préparation du SDAU de Grenoble en 1969, la ZIRST en tant qu'innovation d'un aménagement concerté, avait obtenu l'assentiment de toutes les composantes qui comptaient sur la place. Décidée en 1970, cette Zone pour l'innovation et les réalisations scientifiques et techniques s'est, en fait, développée à partir de 1972 dans des interstices prometteurs en prolongement des activités de recherche et de production et sur des registres de compétences que personne n'avait prévus: l'électronique d'application dans son aspect naissant d'alors, les domaines de l'intégration micro et de l'émergence du soft en informatique. Sans bruit, commençait à se cristalliser à travers cette initiative ce qui deviendra quelques années plus tard une sorte de saga à travers le développement des technopôles. Et comme nous l'avions démontré dans un précédent ouvrage, Grains de technopole en 1988, Grenoble aura su se développer au diapason de ce phénomène technopolitain. Cependant, en plus de 20 ans, la ZIRST est passée d'un stade de bourgeons d'innovations que l'on laisse pousser à un ensemble d'activités pérennes qui ont acquis une maturité certaine et qui cohabitent avec la conscience de contribuer à une excellence du territoire local. Ce type de developpement participe pleinement à la conversion du système de production et à la capacité d'attraction de la ville. Il en va de même pour d'autres sites de l'agglomération prétendant à des fonctions similaires. Et cela ne peut être éludé ou passé sous silence dans la perspective du futur des contextes urbains. Dans les années 85, nous avions analysé cette dynamique de création d'entreprises spécifique à Grenoble dont la ZIRST symbolisait parfaitement l'état d'esprit. Il nous était apparu que le type d'activités et le type d'organisations professionnelles qui s'y développaient, représentaient en quelque sorte un prototype, une ébauche à peaufiner du mode d'organisation possible dans le futur tenant compte de divers facteurs d'évolution

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tant endogènes qu'exogènes. La prédominance de petites entreprises innovantes, qui pariaient sur le développement de produits matériels ou immatériels à haute valeur ajoutée et les fonctions intellectuelles comme marchés émergents, nous avait captivés. Nous avions interprété cela comme une tentative de transformation profonde du mode de produire afin d'assurer la survie des économies occidentales dans la tourmente de l'internationalisation des marchés et des concurrences; c'est-à-dire en se basant fortement sur les acquis et les compétences des laboratoires de recherche. En ce sens, la ZIRST nous était apparue comme un "tremplin et un creuset" pour un nouveau territoire industriel, une construction in vivo de la technopole grenobloise. La conjonction temporelle de l'initiative des collectivités locales et de la montée d'un type nouveau d'industries ne pouvait être purement fortuite dans le Grenoble des années 70 et 80. Cette facilité offerte pour l'éclosion de nouvelles initiatives dynamiques allait-elle être renouvelée sous d'autres formes de gestion "douce" de l'évolution nécessaire de l'espace productif et social de l'agglomération et comment? 10 années plus tard, avec le poids des incertitudes et des crises successives, signes de mutations fortes, avec aussi une certification par les chiffres de la dynamique de ce type d'activités, nous avons voulu réapprendre de la situation. Comprendre quel mûrissement et quel infléchissement le temps avait introduit dans le fonctionnement des entreprises, dans l'organisation interne des zones d'activités et surtout dans le développement corrélé de l'agglomération au niveau de sa gestion collective et de son évolution. Car si le foisonnement d'initiatives à la "base" est le signe d'un dynamisme du territoire local, une meilleure concertation sur des projets communs est le signe d'une prospective et d'une intelligence de la situation pour agir plutôt que subir. Il ne s'agit pas pour nous de tout voir sous l'angle de la High Tech mais d'affiner ce que recouvre le concept de technopole. déjà largement répandu à travers le monde. Nous le ferons par une revisite comparative de la perspective que nous tracions en 1988 dans Grains de technopole en imaginant un territoire local devenu "méga-Zirst". C'est-à-dire un territoire ayant produit et introduit dans ses compétences certaines des orientations développées sur la ZIRST. Un territoire privilégiant un type de production dans des niches innovantes plutôt qu'un autre plus orienté vers la grande série, privilégiant un type d'organisation d'entreprise avec plus "d'envergure horizontale" plutôt qu'un autre privilégiant la "profondeur hiérarchique", privilégiant un type de rapport de travail plus

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intellectualisé plutôt qu'un autre plus directement lié à la matière. C'est un type de développement "transformant" plutôt qu'un autre trop assimilable à une croissance du petit vers le grand comme signe intangible de la réussite. Cet ensemble de pratiques nouvelles indiquait une tentative de passage à un paradigme délaissant l'organisation taylorienne de la production, fruit d'un positivisme outrancier qui prévoyait un monde complètement maîtrisable par une technologie tous azimuts guidée par la toute puissance des sciences. Au-delà d'un nécessaire bilan de la ZIRST afin de mesurer ses effets internes et externes, nous mettrons en relief la manière dont l'agglomération grenobloise développe son organisation territoriale en vue de produire et de consolider les éléments d'adaptation et d'évolution aux tourbillons toujours plus chaotiques de la vie moderne, mélange inséparable des dimensions humaine, sociale, économique et politique, de contexte local et de brassage mondial. Ces résultats d'analyses contribueront à mettre en lumière la réalité complexe d'une agglomération de 400 000 habitants, une manière de faire parmi toutes celles adoptées sur l'échiquier des concurrences territoriales à travers le monde. Toutefois, l'agglomération grenobloise s'est installée dans un type de développement que l'on pourrait qualifier d'éminemment moderne au sens où les secteurs dynamiques de l'économie passent pour être très liés, certains diraient dépendants, à l'ensemble de l'appareil de recherche public et privé, qu'il soit universitaire ou qu'il émane des grandes agences d'Etat comme le Centre d'Etudes Nucléaires de Grenoble, le Centre national d'études des télécommunications, le Centre national de la recherche scientifique, etc. En ce sens, Grenoble concrétise une interprétation du concept de technopole, considéré dans son acception la plus large d'un maillage complexe de sous-ensembles qui appartiennent à des sphères d'activités que non seulement le système statistique de classement a séparées. depuis longtemps mais qui ont vécu largement séparées jusqu'à ces dernières annéesl. Ce concept de technopole reste fort discret sur le poids respectif de ces secteurs d'activités l'un par rapport à l'autre ainsi que sur leurs interactions. Faut-il contribuer à rendre un territoire local "compact" afin qu'il recouvre en son sein l'ensemble des compétences "harmonieusement" réparties entre recherche et production de tous ordres y compris la très
1 Cette pensée dualiste a une épaisseur historique inscrite quasiment dans nos gènes puisqu'elle est inhérente à la pensée judéo-chrétienne. Ces caractérisations en entités séparées ne restent que des constructions intellectuelles pour rendre compte d'une réalité beaucoup plus complexe qui nécessite une approche à la fois macro, micro et méso des phénomènes.

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grande série afin d'en faire une machinerie d'activités s'alimentant en circuit court? Comment le concevoir et le maintenir? Inversement, peut-on concevoir des territoires privilégiant certaines compétences en fonction de leur trajectoire historique et des inflexions dues à toutes décisions proactives ou réactives? Ou alors faut-il s'ouvrir, se donner aux grands groupes encore et toujours considérés comme les seules bases de stabilité dans la tendance commerciale à favoriser des firmes leaders? Ces évolutions constituent-elles la suite logique d'une histoire locale, ou peut-on les parachuter pour infléchir la situation, quand et comment le faire? Estce le résultat de choix spécifiques de développement ou est-ce le fait d'un développement des tendances naturelles de la pratique des acteurs? Faut-il accentuer ces tendances vers une construction d'un territoire nouveau dont la diversité indispensable de compétences se nourrirait dans les activités intellectuelles tel que nous le décrivions à propos de Grenoble? Faut-il tenter à tout prix de retrouver l'équilibre proclamé des espaces d'antan supposés générer naturellement, par l'ensemble des tâches de production et reproduction, une diversité de statuts (peu d'ingénieurs, beaucoup d'ouvriers, etc.)? Une des questions principales qui émerge de l'écoute de certains acteurs du Grenoble actuel est de savoir si le tout "haute technologie" ne tuerait pas d'autres types d'activités, d'emplois et couches sociales et n'aboutirait pas à un appauvrissement global de l'espace en question, à sa fragilisation et à son déséquilibre? La technopole sort des parcs scientifiques et technologiques et prétend concerner toute une agglomération. Elle s'érige en mode d'organisation possible pour la ville de demain. À ce titre, sauf à mettre en cause sa propre cohésion, elle va devoir prendre en compte la complexité sociétale pour amorcer des réponses aux questions posées par son développement. Il est alors intéressant d'éclairer la manière dont s'articulent à tous les niveaux les pratiques des différentes catégories d'acteurs. De mesurer comment à Grenoble les instances responsables semblent se baser avant tout sur la dynamique des acteurs pour construire leur réponse, et ce à l'inverse d'autres villes réagissant dans une certaine urgence en décrétant a priori force zones technopolitaines. Jusqu'à présent, Grenoble a su nourrir, par un processus endogène, une capacité de dépassement et de renouvellement. Si les élus ont été avec d'autres acteurs les artisans de cette dynamique, il semble qu'il existe un processus contradictoire dans leur pratique. D'un côté, ils ne manquent pas d'apparaître de façon ostentatoire en certaines occasions; d'un autre côté, ils ne s'investissent pas vraiment dans les suivis des opérations

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engagées. Cette attitude des édiles locaux sur des domaines scientifiques ou économiques peut être le résultat de divers éléments dont le premier est sans doute la richesse des transactions entre acteurs. Le second élément résiderait dans la difficulté pour les responsables décideurs à percevoir l'évolution des véritables enjeux, la difficulté de s'adapter à un processus nouveau réclamant une gestion politique différente des affaires. Le troisième élément est tout bonnement du clientélisme. Nous nous fixons la tâche d'éclaircir comment se conjuguent et se somment ces activités afin que, justement, le sens de l'action de chacun se trouve inséré dans un projet global. Notre volonté est in fine de trouver la manière dont ce projet global du territoire local se construit, se décide et stimule chacun de ses membres. Cela, afin d'aider les acteurs locaux à trouver le confort psychologique indispensable au développement de leurs réflexions et à l'arrêt de leurs choix dans un environnement le moins stressant possible ou, du moins, offrant une tranquillisation momentanée face à la compétitivité outrancière qui nécessite d'être constamment sur le qui-vive. Notre objectif est aussi d'offrir aux acteurs d'autres agglomérations la connaissance de l'exemple singulier d'une ville qui, le long de ce siècle, a réussi quelques mutations notables. Si, vu de l'extérieur, le cas de Grenoble intéresse, à l'intérieur des murs le débat sur l'évolution des activités est loin d'être clos. En effet, le poids de l'appareil de recherche a conduit certains à s'alerter sur une "sous-industrialisation possible" et de dénoncer le fait que Grenoble souffrirait "d'une hypertrophie de la matière grise2". Il est difficile de comprendre le sens de cette phrase hors du contexte dans lequel son auteur l'a exprimée. Elle participe de bruits sur le fait que les entreprises de la ZIRST n'embaucheraient ni de secrétaires ni de manutentionnaires, etc., et que le système de formation supérieur formerait trop d'ingénieurs. Le monde à l'envers en quelque sorte dans cette société où la capacité technologique et la qualification des personnes sont toujours plus recherchées. C'est un débat de fond qui n'ose pas émerger pleinement. Comme nous le verrons, les organismes responsables de la gestion et du développement aimeraient bien "rééquilibrer" le profil des activités grenobloises en y attirant quelques poids lourds industriels qu'ils croient susceptibles d'assurer le complément aux activités de recherche.

2 Cette formule surprenante, qui reflète un certain malaise, a été publiée dans une interview du directeur en poste du Pôle universitaire européen, M. Gillet, maire de Meylan à la création de la ZIRST, dans le journal de la chambre de commerce, Présence N° 70, septembre 1994.

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Nous tenterons de démontrer que le choix ne se situe plus au niveau d'un retour quelque peu nostalgique vers la "sécurité (?)" des trente glorieuses où plus les entreprises produisaient plus elles embauchaient. La tendance naturelle que suit Grenoble dans son développement n'est çependant pas lisse et plane. Sa forte dépendance vis-à-vis des instances étatiques de recherche est assurément cruciale. Mais se posent de nombreuses questions qu'à l'évidence la dynamique technopolitaine n'a pas résolues sinon même abordées. On peut imaginer des "scénarios catastrophe" avec la disparition du financement de la recherche par l'État; on peut aussi voir que la filière nucléaire, qui a tellement compté ici, est aujourd'hui arrivée à la fin d'une phase. Cela oblige à reconsidérer, réorienter des activités en fonction des multiples pistes qu'elle a générées. TIs'agit aussi de la question d'une approche permettant l'inclusion des diverses compétences potentielles ou probantes dans la dynamique des activités. Ce faisant, les questions sociales déterminantes restent les mêmes et si les technopoles veulent s'ériger en guides conceptuels plausibles pour un futur acceptable, alors elles devront proposer un mode d'organisation qui permette de réarticuler les temps de travail et de recyclage/ressourcement afin d'éviter le gonflement d'une frange d'exclus définitifs conduisant à la société duale intégrale, modèle repoussoir s'il en est, mais qui a toujours prévalu dans de nombreux pays. D'un autre côté, il s'agit aussi de la question des relations de ce lieu à d'autres puisque cet espace grenoblois semble avoir privilégié "naturellement" un type de développement qui, il y a 10 ans encore, ne pouvait s'imaginer. En effet, on ne pouvait alors admettre une séparation durable entre les lieux de conception et les lieux de production de grandes séries. Notre hypothèse est que ce type de spécialisation spatiale de compétences ne peut se vivre sans l'organisation d'un maillage et de complémentarités avec d'autres espaces. Les responsables élus de l'agglomération n'ont cependant pas réussi à s'entendre pour oser un nouveau "pas en avant" en introduisant des innovations de tous ordres scientifiques, technologiques, organisationnels ou sociales comme leurs prédécesseurs l'avaient fait il y a 25 ans. Le nouveau schéma de développement de l'agglomération semble s'enliser quelque peu face aux enjeux. L'ancien SDAU, dont les projections dans le futur des tendances lourdes se sont avérées trop optimistes, avait eu le mérite d'imaginer une structuration de l'espace global de l'agglomération et avait programmé la ZIRST. Cet événement à lui seul justifie a posteriori cet exercice. Aujourd'hui, malgré la création nécessaire de la com-

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munauté de communes, les processus de consultation et de réflexion n'ont pas encore permis de dépasser un mode de gestion et de décision limité. Ni l'appareil issu de l'ancien SIEPARG, ni le Conseil général ne semblent disposer d'une méthode pour y parvenir. Cela est-il rendu possible par la configuration déséquilibrée offrant à une seule personne, le maire de Grenoble, l'ensemble des pouvoirs discrétionnaires locaux? La démocratie locale et la capacité à élaborer une politique construite de la ville pourraient alors avoir pâti de la mise en place d'un système de décision du style boîte noire insondable et dont le notable local en même temps ministre aurait dû faire, dans un schéma ancestral, bénéficier les acteurs locaux.. Faudra-t-il attendre que Grenoble se retrouve face à des situations analogues à celles qu'ont vécus le Nord et l'Est de la France il y a maintenant 20 ans pour réagir? Tout cela est en pleine discussion; notamment à propos du devenir de Siloé, le réacteur nucléaire de recherche du CENG, sujet sur lequel nous reviendrons. À l'instar d'autres territoires et dans une vision temporelle de l'efficacité des structures organisationnelles, les acteurs en poste ont aujourd'hui un choix critique à faire. Ou bien ils persévèrent dans une vision du développement industriel classique pour répondre au problème de l'emploi, mais alors vingt ans de crise nous ont appris que ni les instances locales ni l'État ne peuvent guère agir sans rupture forte; ou bien ils prennent acte de cette importance de la matière grise et l'aident encore plus à fructifier et à en faire une richesse économique locale. Dans cette direction, les possibilités vont en s'élargissant. Ce faisant nous plaidons déjà pour un développement durable qui exige de laisser la place à des attitudes proactives à chaque fois que possible en remplacement des attitudes réactives qui sont les comportements majoritaires, hérités des précédentes révolutions industrielles en conformité avec l'adage classiquement évolutionniste qui stipule qu'une plus grande capacité d'initiatives n'est requise que lors des phases de crise car alors, le système étant en danger, ses acteurs trouvent les ressources pour "s'en sortir". Cette rupture culturelle est en cours.

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Notre approche et ses perspectives
Le travail contracté auprès de la DATAR porte sur l'évaluation de la "formule technopole" à travers un exemple précis, celui de l'agglomération grenobloise. Cette question de la compréhension et de l'évaluation de l'effet technopole est d'importance puisque, dans l'espoir d'économiser temps et argent, en se référant à des cas ayant valeur d'exemple, des centaines de programmes en France et à l'étranger tentent de sortir d'une crise de l'économie de la croissance et de la ville par ce type de développement que nous nommerons technopolitain. Autant pour les candidats futurs à ce type de développement que pour les organismes en charge du développement de parcs technopolitains existants, cette évaluation est nécessaire, mais elle achoppe sur diverses difficultés: - À l'examen, il n'y a pas de modèle technopolitain "clef en main" à appliquer, sauf des types d'organisations complexes qui reprennent en les adaptant quelques-uns des aspects les plus "réussis" de chacun des programmes. De très nombreux écrits ont insisté sur la spécificité de chacune des formes de développement et parfois des cas jugés sans avenir ont produit des effets intéressants dans le moyen terme. - Une approche quantitative est indispensable mais tous les acteurs impliqués s'accordent pour l'insérer dans un ensemble de considérations dynamiques pour lesquelles les statistiques constituent un moyen de conforter ou corroborer des descriptions de situation3. Nous assistons donc à des tentatives d'évaluation qui entendent faire interagir plusieurs méthodes d'analyse. Bien sûr, l'évocation de la croissance intrinsèque d'un parc est un signe de sa réussite, mais cela ne veut pas dire grand-chose si l'on ne met pas en lumière la nature de cette croissance, la manière dont elle s'est produite, et partant, ce qui a fait que cela a si bien ou si mal marché. il pourrait être intéressant alors de définir une batterie de critères et une échelle et de noter un certain nombre d'opérations en fonction de ces critères. La chose a été tentée et il faut bien dire que cela permet de constater des décalages mais n'apporte pas grand-chose sur la définition des orientations tant que nous ne pourrons proposer un cadre référentiel pour l'analyse et être capable d'en tirer des diagnostics dynamiques.
3 Cf. les différents colloques de l'année 1994 sur ce phénomène, notamment. Rennes et Bordeaux

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Les graphes que nous avons tracés proviennent d'un regroupement opéré par nos soins de diverses mesures faites par une commission spéciale de la Région urbaine de Lyon afin de tenter de définir une politique en matière de parcs d'affaire' (Groupe de travail parcs d'affaire, Région Urbaine de Lyon, janvier 1991). Suivant huit critères établis comme "significatifs", ces experts ont donné des notes à 5 opérations de la région lyonnaise. Nous avons retenu 3 opérations et à partir de leurs notes (sur 10), nous avons regroupé sur un même cadran le graphe de chacune d'elles qui s'exprime ainsi:

- - 'ParcTony Garnier Ampère _ _ _ - Parc Parc Isled'Abeau

Avantage compétitif durable

Différentiation du produit

"-

-Qualité de l'environnement

"

, '.)
//
I I I

,

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\

\ \ \

,

,
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--

,I

Diversité des immobiliers

'"
Dispositifs sélection de

,
Qualité des déssertes

"

-Accessibilité TGV-Avion

,/

Nous avons reproduit le graphe du parc scientifique Tony Gamier à Gerland-Lyon, du parc d'entreprises Ampère à Limonest (Rhône) et du parc technologique de l'Isle d'Abeau (Isère). On voit clairement que certains critères sont assez objectifs et d'autres plutôt subjectifs. Mais cela permet-il de faire autre chose qu'un constat? Les critères "qualité des

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dessertes" et "accessibilité TGV-avion" peuvent être pertinents pour certaines catégories d'utilisateurs aujourd'hui et beaucoup moins dans le futur (télétravail, etc.). La ZIRST de Meylan aurait eu une mauvaise note à ce dernier critère, cela ne l'a pas empêché d'exister d'une belle manière. Il semble indispensable d'agréger d'autres dimensions dans la nécessaire évaluation des technopoles. L'on pourrait multiplier les axes suivant ces variables, indicateurs d'atouts et de déficiences supposés, pour obtenir des représentations comparatives plus complètes. Mais les dimensions à prendre en compte sont d'ordre conceptuel, paradigmatique, "méso" au sens de l'interaction des différents types d'acteurs4. Leur traduction en termes statistiques n'est pas chose aisée. On peut statuer sur le fait que telle opération qui réussit aujourd'hui se doit de répondre à tel ou tel cahier des charges. Mais en comparant les "réussites", il faut clairement convenir que différents critères permettent de parvenir à ces succès par des voies différentes. Ainsi, sur le fond des tendances fortes de recomposition des espaces productifs, il est certain que la convergence du type de transactions, du type d'activités, pourrait permettre de dégager des constances d'ordre "méta", c'est-à-dire n'agissant pas au niveau du visible mais beaucoup plus au niveau du sens et de la cohérence des actions engagées. Dans cette méthode de construction "chemin faisantS" et in vivo d'un référentiel, l'analyse des cas concrets est, avec l'analyse comparative, un moyen d'alimenter les réflexions des responsables de chaque programme de terrain, comme ceux des organismes fédérateurs des collectivités régionales et territoriales. Notre approche propose d'aller rechercher, dans les contextes autant actuels qu'historiques, des éléments d'interactions d'environnements sur lesquels il est difficile de quantifier les raisons du développement. Cela afin d'apporter des précisions d'ordre général au niveau: 1) du concept, son envergure, sa signification par rapport à des transformations importantes dans les conditions de création et de pro4 Notions précisées en retenant comme micro ce qui touche au fonctionnement interne du milieu (son "territoire" qui déborde un continuum géographique; les organisations productives, les tribus, les familles, etc.) ; macro ce qui concerne les relations avec le niveau étatique, européen, et international; méso ce qui concerne les organismes intermédiaires d'ordre intellectuel agissant sur et dans les niveaux macro/micro régionaux et infra régionaux. Cf. J-c. Perrin, Éléments de théorie, milieux innovateurs, p. 10. S Caminante no hay camino, se hace camino al andar (A. Machado). On cherche à rationaliser l'inventivité et la singularité alors que c'est précisément le fait d'oser faire son chemin qui est en question tant la pression du mimétisme et l'uniformisation des réponses est forte.

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duction/ diffusion des produits matériels ou immatériels et donc d'organisation de l'espace et d'impulsion/adoption de l'innovation; 2) de son aspect organisationnel en situation à travers l'analyse d'un certain nombre d'exemples dont la ZIRST de Meylan-Montbonnot dans l'agglomération grenobloise représente le principal. Ce travail est avant tout à considérer sous sa forme dynamique en appréhendant globalement en interne et en externe les liens, transactions, réseaux, coopérations de ce développement technopolitain à travers sa diffusion et la création de formes similaires ou ressemblantes dans d'autres lieux de l'agglomération et du territoire élargi au département de l'Isère; 3) de la manière dont s'ordonnent et s'agencent, dans les différents milieux concernés, les organismes de décisions, d'orientation, d'impulsion, etc. Cette analyse du cas grenoblois est une évaluation de processus évolutifs, de dispositifs intelligents et apprenants qui évoluent aussi en fonction des points de vue qui sont portés à leur connaissance. L'évaluation interfère avec l'objet évalué et elle agit dans un contexte donné en tentant d'interpréter les particularismes et les spécificités dans un sens constructif autant pour le local que pour des situations se développant dans des contextes différents mais dont les perspectives globales répondent des mêmes attendus paradigmatiques. Ainsi notre approche tente d'inclure ces dimensions qualitatives dans un jeu qui construit le développement local et la capacité de sa conduite à travers des moyens de régulation, de choix stratégiques, de coordination des initiatives et de prospective comme expressions d'une politique que nous dénommerons, avec M. Quevit, par le concept de "gouvemance6". Cet exercice interagit entre des niveaux géographiques d'ordre micro et macro, des niveaux de médiation d'ordre "méso" et des niveaux logiques d'ordre "méta". Notre intention est donc d'analyser en quoi et comment micro, macro, méso et méta, ces variables d'ordres différents mais liées entre elles, font avancer le développement local. Pour ce faire, et en nous basant sur des travaux déjà menés sur la ZIRST et Grenoble, il nous a semblé qu'il fallait tenter de comprendre comment s'opère la diffusion des idées et des processus innovateurs au niveau organisationnel afin
6 Ce concept de gouvernance est redevable de l'approche de M. Quevit, RIDER, LouvainLa-Neuve exposée en préparation de l'enquête 5 du GREMI (Poman, 14 /10 /1994).

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DE TECHNOPÔLES

EN TECHNOPOLE

de saisir la manière dont se définissent et s'expriment les dispositifs d'action du territoire, des collectivités, des institutions de toutes natures aux côtés des entreprises, et des acteurs à la base. Nous tenterons d'introduire les éléments indispensables à une interprétation de ce qui détermine en ce moment le contexte et l'évolution de l'agglomération, cela afin d'apporter une illustration précise aux différentes formes que revêt le concept de technopole.

Sommaire - Le chapitre 1 fixe, à travers différents cadrages, les éléments d'interprétation globaux et historiques de l'agglomération. - Le chapitre 2 est une actualisation de la situation de la ZIRST. - Le chapitre 3 est centré sur les autres parcs d'activité de l'agglomération et l'influence de la ZIRST. - Le chapitre 4 fait le point sur certaines instances de médiation au niveau de l'agglomération et apprécie la forme de "gouvernance" qui en ressort. - Le chapitre 5 est la conclusion qui apporte des éléments de réflexion et d'orientation.

Chapitre 1

CRISE, MUTATION ET ÉVOLUTION DES CONTEXTES

ÉVOLUTION

DES CONTEXTES

23

Conjonction de tendances résiliaires et communautaires les processus de développement territoriaux
Dans cette première aspects: partie, notre investigation des mutations recouvre

dans

deux

- un point sur notre interprétation cadrage général d'interprétation,

en cours comme

- un point sur le contexte historique de Grenoble qui permet de situer le moment de notre analyse sur la photo d'aujourd'hui et celle prise il y a dix ans.

Perte de repères et émergence de nouveaux paradigmes
La "crise", d'un point de vue des économies territoriales, n'est pas seulement la montée de la concurrence d'autres territoires, c'est aussi la manifestation d'un changement des conditions de réalisation des activités de l'homme. Plusieurs sources s'entrecroisent pour transformer ces conditions. Les organisations et les institutions existantes se retrouvent en décalage et en manque d'efficience. - L'élargissement du potentiel intellectuel par l'accession d'un grand nombre à la connaissance et la répartition moins concentrée des compétences dans quelques pays introduisent des concurrences plus fortes et plus de chances d'innovation. Cela accélère l'accès à l'autonomie et à la responsabilité des personnes et introduit une tendance à "plus d'envergure et moins de profondeur" dans les organisations productives. - L'innovation technologique introduit des vitesses d'obsolescence des techniques et des savoirs qu'il faut gérer d'une manière dynamique au niveau d'un territoire et au niveau de réseaux spécialisés et des individus. - L'innovation sur les moyens de communication, la baisse des coûts de transaction de l'information et l'invention d'outils (ordinateurs et fax, etc.) permettent d'apporter à chacun la possibilité d'être un acteur important du jeu (culturel, social, économique, politique, etc.). Ainsi des polarisations établies, des vérités valables antérieurement se brisent et émergent des organisations travaillant sur des modes plus

24

CRISE, MUTATION

ET

horizontaux, moins hiérarchiques, moins stables et plus dynamiques qu'avant. L'étendue du champ du savoir s'obtient au prix de spécialisations aiguës et très pointues. Et, comme d'un autre côté le réductionnisme fonctionnel de notre approche scientifique et technologique atteint les

limites de son efficacité,l'on cherche à déployer un type de connexions et
de coopérations bien imagé par le croquis suivant qui évoque des modes de fonctionnements concomitants:

1
Mono

111
Pluri

Inter

Trans disciplinarité

~

L'héritage

culturel

de notre

approche

dualiste

- théorie et pratique

analysées séparément avec une prééminence de la connaissance sur la pratique - a conduit à ce deuxième schéma (mode de la pluridisciplinarité) de fonctionnement en tandems hiérarchiques séparés qui a introduit toutes les séries évolutives d'une théorie science pull et, en réactivité, d'une approche market push, tour à tour postulées être celles qui commandent. Ces approches, dont le terme de "transfert" de technologie exprime la logique dominatrice et conductrice de la science, sont aujourd'hui très relativisées et critiquées tant les efforts entrepris pour développer des résultats tangibles apparaissent moyens. Le rendement du transfert de technologie est directement lié à quelques critères bien établis qui, s'ils ne sont pas présents, entraînent l'échec à coup sûr: - un décalage technologique assez faible entre l'unité émettrice et l'unité réceptrice; ce qui revient à favoriser les entreprises ayant un centre de recherche ou dont certains personnels sont déjà rompus aux nouvelles technologies, et à son bagage technologique; -l'existence d'un vecteur de diffusion qui joue le rôle de go-between et d'adaptation; ce qui dans certains cas revient à transférer l'homme avec l'idée afin de trouver dans l'entreprise une personne portant le projet; - un apprentissage du groupe récepteur afin de partager l'intérêt du projet; -la nécessité de réaliser la démarche au bon moment par rapport aux techniques, au marché, etc.

ÉVOLUTION

DES CONTEXTES

25

D'emblée une différence de culture entre "donneur et receveur" est rédhibitoire au succès. Il faut s'orienter vers un mixage des connaissances. On a donc imaginé améliorer les résultats en passant au mode du réseau qui fonctionne de différentes manières qui peuvent aller d'une hiérarchie classique (réseau étoile) à une parfaite horizontalité (réseau maillé). L'image de ce troisième schéma (l'interdisciplinarité) révèle en fait l'état des coopérations actuelles. L'ensemble des stratégies de mise en réseau se base sur la complémentarité et il faut remarquer que cette complémentarité s'exprime beaucoup mieux lorsqu'elle concerne des organisations à vocation différente mixant des entreprises au sens strict du terme et d'autres instances évoluant de pratiques habituellement non mercantiles vers une logique beaucoup plus proche du marché. Ce qui est attendu de la mise en réseau, c'est un coût d'opportunitél moindre que dans la classique transaction de sous-traitance. Se pose alors la question de la temporalité et de la pérennité des réseaux. Cela explique sans doute la temporalité courte des structures réticulaires dans le milieu privé. En dehors du rapport donneurs d'ordre/exécutants, la difficulté de rencontrer le réseau entreprises/entreprises serait ainsi intrinsèquement liée à la tension innovante et à la nécessaire complémentarité des fonctions dans un même réseau: il est éphémère par nature. TIy a un processus évolutif non continu (cf. une logique naissance-vie-mort en décalage avec le principe constant sur lequel on a vécu: tout ce qui ne grossit pas meurt) et l'on passe à un concept organisationnel différent, horizontal et "glissant". Le coût d'opportunité de cette évolution serait moindre dans cette période que celui d'une organisation s'autoconsolidant pour la simple raison que l'on est rassuré lorsque l'on est en milieu connu, reconnu, stable. À l'évidence les choses se font "naturellement". C'est-à-dire sans imposition ni contrainte et le passage au partenariat est exigeant sur cette question car nous sommes dans des logiques autres de celles du "pour le meilleur et le pire" liant les salariés au patron de beaucoup de vieilles entreprises. S'il y a intérêt de travailler en réseau comme forme adaptée, il n'y a aucune obligation à faire des alliances "contre nature" ou non productives. En ce sens le réseau "évolutif" intègre la capacité de son dépassement, de son renouvellement. Cela se formalise par une grande faculté de choix des partenaires au-delà de quelques exemples plus stables. Dans ce contexte d'une nécessité d'innovations, les avantages des relations rodées entre structures ne semblent plus être aussi décisifs. La situation exige au contraire la mise en commun d'expériences nouvelles.
1 Le coût d'opportunité est le manque à gagner induit par le choix d'une parmi diverses solutions.