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Lamiel fille du feu

160 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 223
EAN13 : 9782296334809
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Dans la collection Critiques Littéraires dirigée par Maguy Albet et Gérard da Silva
Dernières parutions: JOUANNY Robert, Espaces littéraires d'Afrique et d'Anlérique (t. J), 1996. JOUANNY Robert, Espaces littéraires de France et d'Europe (t. 2), 1996. LARONDE Michel, L'Écriture décentrée. La langue de l'Autre dans le roman contemporain, 1996 Collectif, L 'œuvre de Maryse Condé, A propos d'une écrivaine politiquement incorrecte, 1996 BARTHÈLEMY Guy, Fromentin et l'écriture du désert, 1997. COLLECTIF, L'œuvre de Maryse Condé. A propos d'une écrivaine politiquement incorrecte, 1997. PLOUVIER Paule, VENTRESQUE Renée, BLACHÈRE Jean-Claude, Trois poètes face à la crise de l'histoire, 1997. JOUANNY Robert, Regards russes sur les littératures francophones, 1997. EZQUERRO Milagros, Aspects du récit fantastique rioplatense, 1997. De BURTON Richard, Le roman marron: études sur la littérature martinicaise contemporaine, 1997. SEGARRA Marta, "Leurpesant de poudre" : romancières francophones du Maghreb, 1997. SCHNYDER Peter, André Frenaud, vers une plénitude non révélée, 1997. Sous la direction de Mukala Kadima-Nzuji, Abel Kouvouama et Paul Kibangou, Sony Labou Tansi ou la quête permanente du sens, 1997. LEBOUTEILLER Anne, Michaux, les voix de l'être exilé, 1997. AVNI Ora, D'un passé l'autre. Aux portes de l'histoire avec Patrick Modiano, 1997. FIGUEROA Anton, GONZALEZ-MILLAN Xan, Communication littéraire en culture en Galice, 1997. COHEN Olivia, La représentation de l'espace dans l'œuvre poétique de O. v: de L. Milosz. Lointainsfanés et silencieux, 1997.
(Ç)L'HARMATTAN, 1997 ISBN: 2-7384-5104-7

C W THOMPSON

LAM/EL
FILLE DU FEU
ESSAI SUR STENDHAL ET L'ÉNERGIE

ÉDITIONS L'HARMATTAN 5-7 rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE
L'HARMATTAN INC. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc)

CANADA H2Y lKU

Sur la couverture: JACQUES HÉROLD, amiel L Carte du « Jeu de Marseille », 1941 - 1942. ADAGP, Paris.

ÉDITIONS ET ABRÉVIATIONS

UTILISÉES

BIBLIOTHÈQUE DE LA PLÉIADE C 01 Correspondance (I, II, III) Oeuvres intimes, (I, II) (J : Journal; SE : Souvenirs d'Egotisme; VHB: Vie de Henry Bru lard) R Romans et nouvelles (I, II) (A : Armance ; LL : Lucien Leuwen ; RN : Le Rouge et le noir; CP : La Chartreuse de Parme). VI Voyages en Italie (RNF 17: Rome, Naples et Florence en 1817; Italie: L'Italie en 1818 ; PDR: Promenades dans Rome; RNF : Rome, Naples et Florence [1826J) VF Voyages en France (MDT: Mémoires d'un Touriste; VMF: Voyage dans le Midi de la France) CERCLE DU BIBLIOPHILE CI DA HPI JL L M RS T VHMM VR
Chroniques Italiennes (I, II) De l'Amour (I, II) Histoire de la Peinture en Italie (I, II) Journal littéraire (I, II, III)

Lamiel (I , II, III) Mélanges (I, II, III, IV, V) Racine et Shakespeare Théâtre (I, II) Vies de Haydn, de Mozart et de Métastase
Vie de Rossini (I, II)

CHAPITRE I

INTRODUCTION

DANS LESCHAPITRESur Michel-Ange qui couronnent l'Histoire s de la peinture en Italie, Stendhal nous livre une des clefs de son oeuvre à propos de la notion d'un Dieu tout puissant et de la force absolue qui serait la sienne: « on peut faire sa cour à un être toutpuissant, mais on ne peut pas l'aimer» (HPI, II, 184). Les feux de l'enfer sont le symbole suprême de cette force absolue, force terrifiante sur laquelle insiste sans cesse l'Eglise dans sa volonté de subjuguer par les « épouvantements » (HPI, II, 191, 233 - 234, 282, JL, III, 149 [1819])1. Or, si Michel-Ange est le peintre par excellence de la force absolue et le Jugement dernier la représentation la plus puissante de l'anéantissement dont elle nous menace, les pages sur les souffrances infligées à la Mère du Christ suggérées par d'autres oeuvres du même artiste montrent que pour Stendhal, le drame de la force dans la Sainte Famille n'était que l'illustration la plus éclatante du drame de la force dans chaque foyer, où toujours le Père hésite à partager son pouvoir avec la Mère et le Fils (HPI, II, 181 - 184 ; PDR 697 - 699). Plus de vingt ans plus tard, dans son dernier roman inachevé, ce sera encore la peur de l'enfer habilement attisée par un prédicateur de mission qui fera naître chez les Hautemare l'idée d'adopter un enfant:
A une reprise d'éloquence qui roulait sur le démon toujours présent partout (...) cherchant à entraîner les fidèles avec lui dans
1

Voir aussi peu avant Lamiel dans les Mémoires d'un Touriste (VF, 176): « cette grande idée de l'enfer, base du christianisme ».

8
son feu dévorant, M. Le Clou s'interrompit tout à coup en s'écriant avec effroi et d'une voix de détresse: L'enfer, mes frères! (...) Vingt pétards partirent de derrière l'autel; une lumière rouge et infernale illumina tous les visages pâles de terreur et certes en ce moment personne ne s'ennuyait. (L I , 19-20) 2

Scène inaugurale de l'histoire de Lamiel, la comédie richement détaillée de ce sermon «à pétards» fait une satire justifiée des supercheries dont tiraient parti bien des missions à l'époque, en n'oubliant pas les ridicules de la vie provinciale qui rendaient possibles de telles impostures. Mais elle comporte aussi d'autres significations, lesquelles concernent surtout l'énergie. Stendhal dénonce, bien sûr, la prétention de ceux qui se veulent les représentants habilités du Père céleste et de ses forces ardentes, de même que la connivence entre les pouvoirs séculiers et l'Eglise. Mais il oppose aussi au feu divin évoqué par l'Eglise, d'abord l'énergie de la jeunesse (représentée par Fédor3 enfant), ensuite l'énergie de la raison dans la personne de Sansfin (L II, 182 - 183), deux sources potentielles d'opposition au Père sur lesquelles le texte ne cessera de revenir jusqu'à la mise en feu ultime par Lamiel du Palais de Justice (L I, 163). Bien plus, si l'on envisage cette scène sous l'angle mythique, les résultats du «sermon à pétards» seront paradoxaux, voire blasphématoires. Une enfant trouvée, donnée par les Hautemare pour la fille d'un charpentier, est promise à Dieu (L I , 22, 23 : «ce sera une âme que nous lui
2 Pour plus de clarté dans les renvois à l'édition procurée par V. DeI Litto pour le Cercle du Bibliophile (1971), la seule qui pennet de suivre l'évolution du texte, nous adoptons la suggestion faite par F.W,j. Hemmings d'appeler Lalnie/ I (L, I) la version du roman écrite entre le 1er octobre et le 3 décembre 1839 (avec les notes préparatoires), et Lamie/II (L, II) la version produite entre le 3 janvier et le 23 novembre 1840 (<< propos de la nouvelle édition de Lamie/. Les deux A Lamiel. Nouveaux aperçus sur les procédés de composition de Stendhal romancier », Stendhal Club, 60 [1973], 287 - 316). Pour plus de clarté encore, nous utiliserons Lamie/III (L, III) pour les tout derniers ajouts de 1841 et 1842. 3 Pour unifonniser, nous utiliserons le dernier prénom donné au jeune duc de Myossens (auparavant parfois Phébus, Hector et César).

9 donnerons ») mais sera surnommée « la fille du diable» (à cause, justement, du rapport perçu entre son adoption et le fameux sermon) (L I, 23 - 24). Or, l'énergie physique qui est le don le plus évident de cette enfant, lui est-elle donc accordée par Dieu, ou la vision frauduleuse de l'enfer a-t-elle provoqué le Diable à doter Lamiel d'une vitalité infernale? Toujours est-il que l'énergie de la jeune fille se pliera mal aux restrictions imposées à son sexe, et que la « fille du charpentier» saura contester, jusque dans l'amour et le libertinage, l'empire masculin défendu par l'église. Tout se passe donc comme si la scène du sermon « à pétards» répondait avec humour aux «épouvantements» de la chapelle Sixtine et promettait une vision comique des avatars actuels de l'énergie. Elle suggère même que dans ce roman, il y aura une part d'autopastiche. Nous y reviendrons. Le décor fourni par l'église illuminée et son cimetière en ce «j our triste de la fin d'octobre» nous fait toutefois aussi pressentir que cette comédie sera de celles qui côtoient le sinistre. Et lorsque la « fille du diable» est enfin installée dans la maison du bedeau donnant sur le cimetière où elle rêvera de se promener « en donnant le bras à l'un des quatre fils Aimon », nous nous sentons glisser du réalisme vers la légende, sans verser dans le proprement fantastique (L I, 19, 27). Nous ne sommes donc pas surpris de constater que Stendhal lui-même a commencé par rapprocher cette histoire du genre des contes (L I, 8 : « intérêt comme dans les contes »), c'est-à-dire d'un genre qui se situe, selon Michel Tournier, à mi-chemin entre «l'opacité brutale de la nouvelle et (...) la transparence cristalline des fables »4. Et comment ne pas rapprocher, en effet, aussi bien des Contes de Perrault que du Faust de Goethe, le début de cette histoire, où dans un monde encore presque féodal où les cabaretières s'appellent Merlin (L I, 24 - 25, 30), une villageoise «fille du diable» sera quasiment adoptée par la châtelaine du
4 Le vol du vampire. Notes de lecture, Paris, Gallimard (Idées), 1981, 40. Les meilleurs critiques I'ont compris~ notamment Jean-Jacques Labia, « Un Conte d'hiver: Lamie! », in Stendhal - Balzac: réalisme et cinéma, éd. V. DeI Litto,
Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, 1978, 213

- 218

; Dennis Porter,

« Lan1ie! : The Wild Child and the Ugly Men »~ Novel, 12, 1 (Fall 1978), 21 32 ; Philippe Berthier, Lamie! ou la boîte de Pandore, Paris, P.U.F, 1994.

-

10 pays, avant d'être séduite par l'esprit cynique d'un médecin bossu? Lamiel échappe toutefois aux catégorisations faciles et nous allons voir notamment que d'autres récits du dix-septième siècle ont également nourri ce texte. Comme chacun des grands romans de Stendhal, celui-ci est sui generis, et la stylisation que l'auteur y a cherchée trahit d'autre part une réaction précise, encore inexplorée, aux grands courants de l'actualité culturelle et sociale. Ce qui est d'ailleurs certain, et qu'il faut relever dès maintenant, est que la brutalité de certains détails (la décapitation des oiseaux par Sansfin, le sang de la défloration de Lamiel [L I 68 ; LII 245 - 248]) est inhabituelle chez Stendhal et marque un assombrissement de ton évident par rapport à l'envol heureux de La Chartreuse de Parme. Dans Lamiel, Stendhal retrouve un filon noir, parfois scandaleux de son oeuvre qui donnera en effet, à côté de ce roman, le récit si désabusé Féder ou le mari d'argent (janvier - juin 1839) et l'atroce esquisse picaresque Don Pardo (mars - avril 1840). Ce brusque assombrissement de son oeuvre suggère qu'après le rêve aérien de la Chartreuse5 Stendhal ait senti le besoin de reprendre pied dans la réalité, et qu'il ait alors buté de nouveau sur une série de problèmes moraux que lui posait depuis longtemps le corps, sans qu'il eût réussi à les résoudre (en fin de compte ce seront Les Privilèges qui y apporteront une solution onirique). Car deux questions sont sans cesse posées par les histoires sombres de ces dernières années: la première, les rapports du corps avec l'âme et avec son besoin de liberté; la deuxième, les dilemmes posés par le corps à l'éthique du plaisir et de l'intérêt bien compris. Questions qui renouvelleront aussi son interrogation du mystère que restait le corps des femmes pour les hommes du dix-neuvième siècle. La détérioration de sa propre santé tout au long de ces dernières années a sans doute contribué à donner parfois un tour angoissé à ces méditations. Mais on ne saurait en rester là, et il faudra tenter de mieux saisir la logique
5 Pour les qualités aériennes de la Chartreuse, nous nous permettons de renvoyer à notre livre Le Jeu de l'ordre et de la liberté dans « La Chartreuse de Parme », Genève, Droz, 1982, 168- 176.

Il interne, à la fois des lectures et des expériences littéraires, qui le mènera de Féder et de la dernière partie si amère de L'Abbesse de Castro (écrite après La Chartreuse de Parme) à Lamiel, Don Pardo et aux Privilèges. Si le sermon «à pétards» est donc une introduction spectaculaire à l'histoire d'une âme, nous avons vu que ce sermon renoue également avec la question de l'énergie chez Stendhal, et que le missionnaire menace les corps autant que les âmes de l'assemblée de fidèles. L'action du récit est d'ailleurs constamment aimantée par ces lieux quelque peu en marge de la société où l'énergie surgit: cimetière où la « fille du diable» et les amoureux sortis du bal frôlent les puissances dangereuses du sacré; grands bois où tous les jeunes s'en vont à l'amour et à l'aventure; bois où les lavandières vexées jetteront un maléfice à Sansfin en multipliant dans les arbres de « petits bossus en paille» (L, II, 203) ; auberges suspectes, voire bordels fréquentés par le demi-monde à Paris (L, I, 163)6. Dans la deuxième version, Stendhal renforcera cette géographie imaginaire de l'énergie en rapprochant Carville de la mer (L, II, 169, 170) et en associant plus étroitement les eaux vives du Houblon et l'esprit de Lamiel (L, II, 170, 194)7. Quant à celle-ci, son goût de marcher et de courir, sa « tournure de jeune biche prête à prendre sa course» (L, I, 35 - 36, 60 - 62, 96), n'ont échappé à aucun lecteur, pas plus que I'hostilité instinctive entre cette vitalité et la « bonne compagnie », où la «démarche (...) doit avoir l'air d'un dernier effort d'une nature qui ne demanderait qu'à ne point agir» (L, II, 226 ; L, I, 35). Comment le jeune duc de Myossens pourrait-il gagner le coeur de Lamiel, lui qui n'agit le plus souvent que par «petits gestes saccadés, comme un jeune premier de vaudeville» (L, I, 71) et dont le nom de famille, quoique authentiquement illustre, peut provoquer une inversion fort stendhalienne: MYOSSENS ~
6

Sur l'énergie dans les marges de la société, voir Mary Douglas, De la souillure: essai sur les notions de pollution et de tabou, Paris, Découverte, 1981. 7 Par opposition évidemment à la mare stagnante représentée par ses parents adoptifs, les Hautemare.

12 SANS MYOS -» (en grec) SANS MUS -» SANS MUSCLE ?8 Alors que ce que Lamiel cherche, et cela depuis les premières esquisses, c'est un «amant énergique, l'homme qui tue, (...) ou simplement (...) l'énergie véritable qui ne s'affaisse pas dans les luxures du repos, sûre qu'elle est de se trouver au moment de l'action» (L, I, 4, voir aussi 9). Amant qu'elle trouvera enfin dans le voleur Valbaire, et qu'elle saura venger de façon héroïque lorsque la société le tue, en faisant du Palais de Justice un bûcher funéraire digne d'être comparé à celui de Didon si admiré dans ses lectures de jeunesse9. Nous verrons que le nom de Sansfin et la saillie de sa bosse font peut-être allusion aussi à l'activité quelque peu frénétique et à la force intellectuelle qui le distinguent tant de la douceur de l'abbé Clément, que de l'étiolement de Fédor grandi et de la brutalité physique du froid dandy Nerwinde (L, I, 110, 112)10. Ce qu'on aura remarqué déjà, aussi bien dans l'éventail des énergies présentées que dans les nuances cherchées dans la citation ci-dessus sur l'énergie qui ne s'affaisse pas désirée par Lamiel, c'est que le texte tient à multiplier les distinctions entre différentes sortes d'énergie, trait plus clair peut-être que dans Le Rouge et le noir et La Chartreuse de Parme à cause de l'état encore embryonnaire de l'histoire de Lamiel. Quoi qu'il en soit, en lisant ce roman il est difficile d'éviter de se poser des questions un peu négligées jusqu'ici, même dans les études de Michel Crouzet, sur les différences et les valeurs précises qu'il convient d'attacher
Myossens, et non comme ailleurs Miossens, est l'orthographe fort inhabituelle à laquelle Stendhal s'est le plus souvent tenu dans le manuscrit de Lamiel, comme par exemple dans l'esquisse de la fin (L, I, 159 - 163). Or ce choix ne peut être innocent, et le Robert nous donne pour Myo la racine grecque mus, au sens de muscle, qui avait déjà donné à l'époque et la myographie et le myographe ( 1834). 9 C'est du moins ce que l'on peut croire d'après son enthousiasme un peu inattendu pour 1'histoire de Didon (L, I, 28 ; L, Il, 213). 10 Pour uniformiser encore, nous utiliserons dans notre texte le dernier nom donné à ce dandy, qui fut d'abord appelé d'Aubigné. 8

13 aux énergies diverses chez Stendhalll. On comprend toutefois pourquoi ce n'est pas en cherchant de telles distinctions qu'on a commencé à étudier l'énergie chez celui-ci. Car, comme la plupart des romantiques, le plus souvent Beyle insiste sur le caractère indivisible de l'énergie, et sur la convertibilité de toutes les forces les unes aux autres, quelles que soient leurs formes et origines: nationales, sociales, climatiques, physiologiques, affectives, esthétiques ou intellectuelles. N'a-t-il pas osé suggérer dans la Vie de Rossini que c'est le «pur enthousiasme guerrier» des « immortelles demi-brigades de 1796» qui leur a donné le droit d'enlever leurs chefs-d'oeuvre aux Italiens (VR, I, 82) ? Et dans un autre chapitre du même livre, ne cherche-t-il pas encore à montrer une continuité absolue entre le «climat brûlant» de Naples, les feux du Vésuve, l'état d'ivresse d'une petite ville italienne attendant son opéra nouveau, l'enthousiasme des répétitions où l'on va j usqu' à détruire le piano «à coups de poing» pour « s'en jeter les morceaux à la tête », et, pour finir, « le vacarme épouvantable », comme «le mugissement d'une mer en courroux », d'une soirée de première (VR, I, 144 - 148)? On remarquera cependant que ce n'est pas sans s'amuser et sans clins d'oeil au lecteur que Stendhal se sert de tels poncifs pour évoquer une énergie un peu vulgaire et fort rossinienne 12.De même dans les Promenades dans Rome, il feindra de croire que « l'incommode vent du nord» « porte sans doute à l'assassinat », et se dira tellement enchanté par la « physionomie (...) féroce» d'un musicien des Abruzzes jouant avec ses pistolets qu'il l'emmène au salon d'une grande dame avec «le plus grand succès », avant d'inventer comme le décor convenant à la naissance du «caractère sombre, passionné et satirique» qui donne à la musique italienne son brio, une rue populaire où « se
Il Une exception à cette omission générale à noter est l'article très utile d' Anneet féminité (1720

Marie Jaton, « Energétique

de Romantisme sur l'énergie, édité par Michel Crouzet (46, 1984, 15 - 25). Pour les études pertinentes de Michel Crouzet, voir la bibliographie. 12 On en voit la preuve lorsque dans les Promenades dans Rome il a recours à des effets similaires pour évoquer de nouveau Rossini (VI, 1095 [POR]).

- 1820))

, dans

l'excellent

numéro

14 commettent la moitié des assassinats de Rome» (VI, 1099, 733, 948 - 949 [PDR]). Ici encore, Stendhal écrit avec une gaieté et une désinvolture qui le montrent de toute évidence fort conscient de juxtaposer des images quand même assez rebattues des passions italiennes pour les besoins immédiats de son argument (lequel est pourtant sérieux). Ailleurs, dans d'autres contextes, son point de vue peut changer, et les différences à établir prennent alors plus d'importance:
Il y a des beaux yeux en Espagne; mais ils sont durs, et montrent plutôt l'énergie qu'il faut pour les grandes actions que le feu sombre et voilé des passions tendres et profondes. (...) (...) une Espagnole, comme une Romaine, désire la même chose six mois de suite, ou n'est agitée par aucun désir, et s'ennuie. Une Française jeune porte dans ses volontés un feu et une pétulance qui étonnent et fatiguent l'âme plus prudente d'une Romaine. Mais ce feu de paille dure deux jours. Le caractère du tigre peint assez bien la volupté romaine, si l'on veut y joindre des moments de folie absolue (VI, 645 [PDR]).

Feux durs, feux sombres, feux pétillants des yeux et des passions: comment ne pas se méfier de toute vue trop simple de l'énergie chez Stendhal? Le fait qu'à l'instar de ses contemporains, il croyait certainement à la fois aux affinités profondes de toutes les formes de l'énergie, et à la nécessité d'en persuader les lecteurs de l'époque, n'exclut nullement chez lui des réflexions sérieuses sur les différences qu'un romancier devait également explorer. Ainsi, tout comme Stendhal jeune n'a cessé de tourner autour de la différence entre les passions - constatant que s'il «faut trouver le moyen d'estimer la force des passions », celles-ci pourtant « ne sont pas identiques en direction et seulement plus ou moins hautes comme un thermomètre» (JL, II, 72, 181 [1804 1805]) - et tout comme il a adopté la vieille théorie des tempéraments avant d'explorer les variétés de l'amour et du courage, par rapport à l'énergie il ne s'est certainement pas tenu à sa distinction bien connue: «J'aime la force, et de la force que j'aime, une fourmi peut en montrer autant qu'un éléphant» (VI,

15 338 [RNF]). Cabanis, son maître principal en matière d'énergies 13 l'a d'abord poussé à différencier celles-ci selon les tempéraments et Maine de Biran et le groupe de Coppet lui ont appris à mieux distinguer l'énergie morale 14. Des observations dispersées à travers tout l'oeuvre nous donnent ses opinions sur, par exemple, l'énergie spéciale du tempérament mélancolique, porté à « des mouvements gênés », aux « déterminations pleines d'hésitation et de réserve» (HPI, II, 61. Analyse empruntée à Cabanis), sur celle dans «toutes les opérations qui dépendent directement du cerveau» (HPI, II, 69. Cabanis encore), sur le « feu et (la) force contenue» dans le chant de Giuditta Pasta (VR, I, 291n), et sur la différence entre la force «antique» de Cimarosa, la force quelquefois « lourd( e) » de Rossini et la « fougue» de Beethoven (VR, I, 67). Si l'on ajoute à l'ensemble de telles remarques tous les passages plus allusifs où il compare, par exemple, l'énergie anglaise à l'énergie antique 15, et surtout les visages divers que présente l'énergie dans les romans, on se rend compte qu'on est en droit d'aller plus loin dans l'analyse. Car il est possible de distinguer, d'une façon purement opératoire, au moins sept formes principales d'énergie dans l'oeuvre stendhalien: la force physique; l'énergie morale ou le courage; l'énergie sensible ( « le feu du sentiment» [HPI, II, 328]); la force intellectuelle (qui trahit «la profondeur et l'énergie de pensée» [HPI, II, 79]); l'énergie pratique d'un négociant comme Rebuffel ou d'un grand administrateur comme Daru ( «boeuf furibond» ) (01, II, 547, 917 - 918 [VHB]); l'énergie fébrile, toute de surface, d'un Du Poirier (R, I, 853 [LL]) ; et pour finir, l'énergie aérienne qui pour Stendhal est souvent celle de la musique, des ballets et des
Sur Cabanis, voir Michel Delon, L'Idée d'énergie au tournant des Lumières (/770 - /820), Paris, P.U.F., 1988,262. 14 Sur Maine de Biran, voir Delon, L'Idée... , 257 - 258, 416. Sur Madame de Staël et le groupe de Coppet, voir ibid., 118, 179, 254, et l'excellente étude du même critique, « La théorie de l'énergie à Coppet» , in Benjamin Constant, Madame de Staël et le groupe de Coppet. Actes du deuxième congrès de Lausanne, Oxford-Lausanne, The Voltaire Foundation, Institut Benjamin
Constant, 15 1982, 441

13

- 451.

HPI, II, 119; Voir aussi sur les AnglaisVI, 804 - 805 (PDR).

16 voyages. Nous aurons recours à ces distinctions au cours de cette étude, en n'oubliant pas de les modifier encore, si l'énergie en question n'est qu'une puissance en attente, laquelle n'agit pas encore. Vigilant donc néanmoins quant aux différences, Stendhal fait preuve de réserves aussi devant certaines formes de l'énergie qu'il prônait. Cela n'est pas si surprenant, étant donné son attitude envers les formes «vulgaires» de l'énergie rhétorique chez bien de ses contemporains, sujet sur lequel nous reviendrons dans le prochain chapitre (VI, 948 - 955 [PDR]). Or ce caractère équivoque de l'énergie sur lequel il ne pouvait fermer les yeux provenait en premier lieu du fait que l'énergie étant le pouvoir d'agir, le plus souvent ce pouvoir s'exerçait aux dépens de quelqu'un ou de quelque chose, comme le montrait I'histoire (HPI, l, 6, 12). D'où les équivoques qu'il décelait dans l'oeuvre de Michel-Ange ( «Avec la puissance, il serait affreux despote» [HPI, l, 267]), et d'où ses réflexions ambivalentes sur la mer, cette image clef de l'énergie romantique, au début de la Vie de Rossini. On ne cite pourtant jamais ces pages où il donne à la mer une couleur inquiétante, en comparant «l'aspect sauvage et sombre que les vagues immenses et les vents puissants de l'Océan donnent à ses bords» à « la frontière d'un grand empire despotique, [où] tout est pouvoir irrésistible et désolation », et en disant préférer à cet océan menaçant la « douce volupté» fort classique des « rives ombragées de la Méditerranée» (VR, l, 53- 54). Mais l'énergie démesurée n'était pas la seule source d'inquiétude pour lui; ce caractère équivoque se retrouvait aussi dans une distinction imaginaire très répandue à l'époque entre une énergie qui éclatait, agissait et se consumait aussitôt, tel le feu, et une énergie qui se dépensait de façon plus constante, sans hauts et sans bas et sans épuisement apparent, comme une énergie qui serait froide. Dans Le Rouge et le noir, l'abbé Frilair est à peine moins énergique que Julien, mais comme le suggère son nom, ce n'est non seulement son caractère, mais son énergie politique elle-même qui est d'une autre nature. Ce genre de différence sera des plus importantes pour suivre les réflexions de Stendhal qui ont abouti à Lamiel. Ce froid efficace qui dure (par opposition au feu chaud qui flambe) nous amène au dernier trait de l'énergie qui inquiétait