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Langages singuliers et partagés de l'architecture

De
287 pages
Comment appréhender scientifiquement la question de la multiplicité des langages de l'architecture et de l'urbain ? Les trois points de vue qui focalisent, dans cet ouvrage, les réflexions des divers auteurs sont : écrit, oral, image. La riche présentation que Philippe Boudon a demandée à Jean-Pierre Martinon, sociologue dont l'approche quantitative n'interdit pas la connaissance "littéraire", borne l'ouvrage au départ, tandis que celui-ci se clôt par la parole d'un philosophe. Les textes de l'ouvrage s'inscrivent dans d'autres disciplines encore, anthropologie, architecturologie, histoire, urbanisme.
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LANGAGES SINGULIERS ET PARTAGÉS DE L'ARCHITECTURE

Collection Villes et Entreprises dirigée par Alain Bourdin et Jean Rémy
La ville peut être abordée selon des points de vue différents: milieu résidentiel, milieu de travail, milieu de culture. Ceux-ci peuvent être entremêlés ou séparés. Il en va de même des groupes sociaux qui communiquent à travers ces divers types d'enjeux. La dimension économique n'est jamais absente, mais elle entre en tension avec la dimension politique. Ainsi peut-on aborder la conception urbanistique ou architecturale, l'évaluation des politiques sociales ou socio-économiques et les formes d'appropriation par divers acteurs. Pour répondre à ces interrogations, la collection rassemble deux types de textes. Les premiers s'appuient sur des recherches de terrain pour dégager une problématique d'analyse et d'interprétation. Les seconds, plus théoriques, partent de ces problématiques; ce qui permet de créer un espace de comparaison entre des situations et des contextes différents. La collection souhaite promouvoir des comparaisons entre des aires culturelles et économiques différentes.

Dernières parutions
J-M. STEBE, Architecture, urbanistique et société, 2001. J. P. TETARD, La nécessaire reconquête du projet urbain, 200l. F. NAVEZ-BOUCHANINE, La fragmentation en question, 2002. D. PINSON, La maison en ses territoires, de la villa à la ville diffuse, 2002.
D. RA YNAUD, Cinq essais sur l'architecture, 2002.

E. LE BRETON, Les transports urbains et l'utilisateur: voyageur, client ou citadin?, 2002. S. HANROT, A la recherche de l'architecture. Essai d'épistémologie de la discipline et de la recherche architecturales, 2002. F. DANSEREAU et F. NA VEZ-BOUCHANINE (sous la direction de), Gestion du développement urbain et stratégies résedentielles des habitants,2002. Bernard LAMIZET, Le Sens de la ville, 2002. Rodrigo VIDAL ROJAS, Fragmentation de la ville et nouveaux modes de composition urbaine, 2002. François DUCHENE, Industrialisation et territoire. Rhône-Poulenc et la construction sociale de l'agglomération roussillonnaise, 2002. Michel MOTTEZ, Evry 1965-2007, 2002.
Laurent DES PIN, ln refond£ltion territoriale: entre le nwnde et le lieu, 2003.

Xavier XAUQUIL, L'investissemement contemporains, 2003.

industriel en France. Enjeux

Sous la direction de

Philippe HOUDON

LANGAGES SINGULIERS ET PARTAGÉS DE L'ARCHITECTURE

Actes de la Journée organisée par le Laboratoire Organisations Urbaines: Espaces, Sociétés, Temporalités LOUEST UMR CNRS 7544

des

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@L'Hannatlan,2003 ISBN: 2-7475-4889-9

SOMMAIRE Avant-Propos PhilippeBOUDON...

...

...

...

7

Présentation
Jean-Pierre MART/NON. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... 9

Première partie: ECRIT
Collages et juxtapositions: à propos d'écrits d'architectes
Bernard HA UMONT. ....................... .. ... ... .. . ... 41

Ecrire ce qu'on sait faire: stratégies de réécriture des références d'une agence d'architecture
Christophe CAMUS. .......................................... 73

Esthétique et urbanisme Jean-Pierre MART/NON... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... Le schème, d'un point de vue nominaliste et pragmatiste
Dominique RA YNA UD. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . .

83

109

Deuxième partie: ORAL Information et vouloir-dire" il reste deux heures..."
Phil iP P e DES HA YES. ....................................... 13 7

Les réunions et le projet urbain: de l'agencement d'acteurs à leurs interminables et délicats ajustements
Michèle JOLE. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . ... 149

Troisième partie: IMAGE
"Pas d'image(s) sans échelle(s)", compétence ou légitimité Philippe BOUDON... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... La statistique graphique dans l'urbanisme français avant 1945 : une pratique, des démarches Enrico CHAPEL... ... ... ... ... ... ... ... ... La photographie d'architecture: effet réel ou effet modèle?
Thérèse EVETTE. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . .. 211

173

185

"Dessiner, c'est faire exister" Françoise SCHATZ... ... ... ... ...

... ... ... ... ...

239

De l'utilisation de la photographie digitale Times Square entre réel et virtuel
Stéphane TONNELA T. . . . . . . . . . . . . . . ..................... 255

Conférence de clôture du colloque: PHILOSOPHIE
Entre dire et faire
Gérard ENGRAND. .. ... ... ... . .. ... ... . . . . . .. . . . . . . . . . . . 267

Liste des intervenants

285

AVANT-PROPOS
Philippe BOUDON

Cet ouvrage peut être tenu pour la suite de celui qui, paru en 1999, réunissait pour la majeure partie, les mêmes auteurs sur ce sujet des Langages singuliers et partagés de l'urbain, et ici de l'architecture. C'est la raison pour laquelle nous pouvons le considérer comme un "deuxième tome". Mais si le précédent était structuré suivant les catégories discours, lexique et pragmatique, la seconde journée que j'ai organisée pour poursuivre ce questionnement relatif aux langages de l'urbain, mais aussi bien de l'architecture, l'a été suivant la distinction écrit, oral et image. Comme la fois précédente, j'ai proposé que la clôture de la journée s'effectue dans l'ordre de la philosophie. Quant à la présentation, Jean-Pierre Martinon à qui je l'ai proposée a bien voulu s'en charger. Les divers textes ici rassemblés n'ont pas tous le même volume, certains restant près de celui que leur avait imposé le temps imparti pour un exposé, d'autres ayant fait l'objet de rédactions ultérieures plus développées. Il n'a pas paru souhaitable de rectifier ce relatif déséquilibre ni en effaçant le caractère incisif d'exposés plus courts ni en limitant la rédaction de textes plus poussés. Je pense que le lecteur repèrera sans mal ces différences sans que cela puisse faire problème.

PRESENTATION

Jean-Pierre MARTINON

Il faut bien y revenir, après un premier tome1, à ces questions longuement débattues et qui sont autant de volontés de présenter et peut-être de dépasser les apories contenues, serrées, rassemblées, liées, dans un titre volontairement interrogateur sinon provocateur: Langages singuliers et partagés de l'urbain -ici de l'architecture. Chaque mot est lui-même un sphinx porteur d'énigmes, posté près des fontaines aux lisières de Thèbes, en tout cas au coin d'un bois, assis sur son rocher. Ils sont bien singuliers ces langages: à chacun sa spécificité scientifique sinon de notoriété institutionnelle ou mondaine "Tout se passe aujourd'hui provisoirement et entre-temps et il doit en être ainsi... Tout homme commence par réfléchir sur la vie dans son ensemble... Mais plus il réfléchit avec précision, plus son domaine se rétrécit. Quand il a atteint la maturité, tu as devant toi un homme qui est si ferré sur un certain millimètre carré qu'il ny a pas dans le monde entier deux douzaines d'hommes aussi ferrés dans ce domaine. Il voit fort bien que les autres, moins ferrés que lui, ne disent que des bêtises sur ses affaires, et pourtant il ne peut bouger, parce que c'est lui, s'il quitte sa place ne fût-ce que d'un micro millimètre, qui en di~a
à son tour... ,,2.

Et pourtant aussi singulièrement qu'il est permis, il faut bien partager quelques choses, un repas, des bijoux comme chez les Trobriandais, afin de s'écouter et de se comprendre au-delà de l'universel malentendu -celui de l'utilisation "impure" de termes et même de concepts en deçà des frontières scientifiques séparant, dans l'univers mental occidental, les sciences en quête de taxinomies fiables et d'institutions garantissant une stabilité. Quelque chose qui relèverait de l'échange, de la Kula, du Potlach agonistique, quelque chose, comme le disait un de mes maîtres de pensées "qui ne relèverait pas de l'import-export sauvage de concepts non épistémologiquement

Jean-Pierre

Martinon

dédouanés". Sans refaire une conférence que j'avais prononcée à l'École d'architecture de l'Université de Genève, il y a plus de trente ans, et lors d'une discussion avec Luis Prieto, j'avais (après JeanClaude Passeron) utilisé ironiquement la formulation de l'importexport des concepts non épistémologiquement dédouanés afin de mettre en garde les transferts sauvages et les utilisations "impures" de concepts "aux dures arêtes" comme l'écrit Nietzsche, d'une discipline universitairement reconnue à une autre. Je me voulais alors douanier et gardien de pré-carrés disciplinaires bien délimités. Il n'en va pas de même pour les images, celles-ci n'ont pas à être dédouanées, elles sont fugueuses et transfuges de nature, s'exilant d'une origine afin d'aller semer leurs métaphores dans les champs peu surveillées des tropes (Fontanier me pardonne). L'analogie vaut ce que vaut tout jeu avec l'imagerie spatiale. Ici, l'effet ironique et frontalier va certes plus loin que le sourire entendu s'esquissant sur le visage des spécialistes, à la simple émission du propos incisif. Le titre, long, de ce livre reflète bien l'extraordinaire complexité, l'entrelacs impossible à défaire épistémologiquement du pur et de l'impur, du clair (c'est-à-dire des langues totalement formalisées, tabulaires disent certains) à l'obscur des langues naturelles que les sciences humaines, celle de la sociologie comme celle de la psychanalyse ou de l'urbanisme utilisent lorsqu'elles parlent de "champs", de "déplacement" de "maillage" (pour prendre au hasard des vocables lourdement connotés théoriquement, métaphoriquement et utilisés en langue semi-savante). En effet, cette phrase sur l'import-export ; cette affaire de douane épistémologique, (en deçà de la question pascalienne du "qui t'a fait juge,,3 que l'on pourrait transposer en "qui t'a promu douanier épistémologique estampillant ou non le va-et-vient des termes sur les territoires dissociés des sciences humaines ?"4, pose la question du contenu des ballots de concepts passant les frontières (par la douane ou par les chemins de traverses évitant cette dernière). Or ces ballots de concepts "impurs" peuvent être utilisés d'une manière déplacée (comme l'on dit que tels jugement ou réflexion sont déplacés dans une conversation de bon ton), disons d'une manière 10

Présentation

banale, vendue à l'encan de la foire aux mots sur les marchés au noir, mais qui peuvent aussi devenir les germes et les boutures d'astucieuses constructions rhétoriques et scientifiques, qui seront acceptées, reconnues, légitimées, goûtées esthétiquement ou logiquement, en tout cas productrices de sens, grâce au bariolage, au métissage qu'ils provoquent dans l'ordre de la compréhension, de l'inanimé ou du vivant, du géologique à l'urbain par exemple5. C'est pourquoi je me permettrai de ne pas seulement prendre mes exemples en urbanisme et en architecture, poussant la provocation jusqu'à utiliser les descriptions littéraires et à puiser dans un grenier empli de souvenirs non-universitaires afin d'expliquer en quoi cet ensemble d'articles traitant des langages singuliers et partagés de l'urbain me semble, malgré la variété des sujets traités refléter l'état de quelques questions, d'inquiétudes aussi propres aux pratiques professionnelles mais aussi à la matérialité et à l'image de nos habitations, mais aussi de l'architecture. Quelques articles de cet ensemble permettent au moins de titrer les préoccupations des auteurs. D'une part, ce qu'on pourrait appeler l'équipement de l'accompagnateur c'est-à-dire les analyses présentant le statut des discours d'escorte accompagnant l'urbanisme et plus particulièrement l'organisation de l'histoire de l'architecture par les architectes. D'autre part l'analyse des représentations jaillissant du dialogue complexe (fait de dit et de non-dit, de paroles et de postures de dessins éphémères et de reniements successifs lissés dans les calques d'études) entre ce que pense ou voit le client et ce qu'imagine l'architecte, ce que ce dernier met en scène et en images, en plan et en perspectives, en façades et en détails d'ornementation. Il s'agit alors de restitutions et d'enregistrements de la mémoire architecturale représentées grâce à l'instrumentation statistique métamorphosée en sémiologie graphique, grâce à la cartographie, et à la photographie mais aussi à la parole, celle émettant le mythe de la construction du monde ou bien, celle de l'architecte en train d'écrire et de construire, tel Pierre Riboulet et son hôpital6. De plus, puisque Gérard Engrand, "entre dire et faire", dans sa conférence de clôture explore des carrières d'exemples qui ne sont pas nécessairement liés à l'architecture et à l'urbanisme mais qui font appel aux références Il

Jean-Pierre

Martinon

littéraires et philosophiques, de Paul Valéry à René-Louis des Forêts, je rameuterai quelques évocations littéraires qui semblent pouvoir aussi bien servir d'illustrations à ce propos introductif.

L'équipement de l'accompagnateur et l'organisation de l'histoire de l'architecture
Il faut s'interroger à propos du statut et de l'efficacité des discours dans la constitution de l'objet empirique, qu'il s'agisse d'un bâtiment ou d'un monument architectural, il en va de même de la constitution même du concept d'architecture. Entre les différents "morceaux choisis" d'architecture, présentés dans les anthologies, dans le résumé catalogique de l'histoire du bâti, du construit et de l'architecture, sourd une tentative désespérée d'organisation de l'inchoatif. Le harnachement et la mise en valeur par marginalire interposées, par fragments herméneutiques (accumulés grâce à la longue théorie des épigones), ou hermétiques (le mystère du silence hautain de celui qui sait sans dire et qui définit le secret comme un inaccessible savoir promis et se confondant dans l'attente indéfinie de la révélation de la juste édification du bâtiment là où il est nécessaire, quant il faut et qu'il faut d'évidence) sont les moments privilégiés d'une didactique architecturale relevant aussi de l'étonnement esthétique que procure le récit de la saga architecturale. "Les marchés réels et emblématiques" du discours de et sur l'architecture postmoderne sont autant de discours d'accompagnements que Bernard Haumont, de son œil vigilant, met en scène et en critique dans son article: les stars professionnelles des réalisations et les vedettes doctrinales des écrits sont ainsi les acteurs des tropes, les metteurs en scènes des récitatifs classiques sinon dogmatiques de leur propre posture et de leur activité architecturale. Ces acteurs sociaux du champ architectural se classent inlassablement en revisitant l'histoire et en révisant, par correction stylistique ou bien par parti-pris d'entrechats théorico-biographique, les propres classements architecturaux qu'ils organisent selon leur enracinement culturel, ou bien par humeur et complaisance. Cela va plus loin qu'une socio-polémique traitant du problème éternel, qu'il s'agisse de Dieu ou bien du bien fondé des 12

Présentation

sciences sociales: celui des acteurs classés par leurs classements. Cela remet en cause (et ce n'est pas un débat actuel, les sophistes grecs en étaient déjà avertis) l'essence, le statut de ce qu'on appelle aujourd'hui discours d'escorte ou bien encore discours d'accompagnement. Une classification des textes illustrant une typologie de ce genre de discours pourrait être élaborée en tenant compte à la fois de la spécificité des arts (littérature aussi bien qu'arts plastiques et architecture) mais surtout des lieux institutionnels (organisés ou en pointillés) d'où le discours ou l'écrit est proféré ou publié. La notabilité de l'écrit d'accompagnement, du discours éristique, de l'éloge d'apparat, de celui, taxinomique ou historique, voulant organiser ou réorganiser l'univers du sens (la longue marche vers le sens de l'histoire des volumes et des formes) sont autant de possibles paragraphes étiquetant ces accompagnateurs de l'activité architecturale. Et Philippe Boudon relève la boutade d'Henri Raymond dont on est au moins sûr qu'elle est une flèche du Parthe épistémologique: "L'architecture n'est peut-être rien d'autre que ce que l'on en dit". Ici, c'est le fameux on qu'on doit sociologiser et Bernard Haumont s'y emploie en passant en revue des écrits d'architecture, que ce soient des manifestes, des programmes, des doctrines, des théories, enfin, tout l'arc-en-ciel déployant les couleurs, sinon les bannières flottant au vent, de la critique, qu'elle fut confidentielle (plaquettes polémiques et pamphlétaires) ou bien qu'elle veuille s'imposer comme une construction théorique indépassable, telle l'évolution de l'architecture dans les cours sur l'Esthétique de Hegel. En faire la sociologie serait une cause défendable afin d'y voir plus clair et surtout afin de présenter les configurations rhétoriques traçant le statut et les limites de la parole sur l'architecture, les lieux, les topoï à légitimité variable d'où ces configurations proviennent. S'interroger sur le statut d'un entrefilet de deux colonnes insérées par de directeur de la Revue Générale d'architecture, César Daly? c'est illustrer un vieux débat, c'est surtout s'interroger à propos de "l'impossibilité qu'il y a à comprendre entièrement l'esprit d'un style spécial d'architecture sans l'avoir étudié dans ses relations avec les styles qui l'ont précédé et préparé -et avec ceux qui l'ont suivi et qui ont été, à un certain point de vue, la conséquence". Ces colonnes de 13

Jean-Pierre

Martinon

César Daly sont révélatrices de la perte et du gain, je veux dire, du manque de matière en l'occurrence: le confessionnal, et de la pléthore de paroles sensées qui s'intronise comme introduction à une théorie de l'histoire de l'architecture. "Nous n'avons que peu de choses à dire de ce petit monument" (le vide de l'exemple) "qui n'a qu'un intérêt de curiosité historique" et qui pourtant dévoile le continent "des doctrines que nous exposons depuis trente ans ici et ailleurs". L'articulet se termine par une charge: Lassus en est la cible: (le confessionnal) est un morceau confus et sans goût, (Lassus) ne distingue pas en ce quoi ces pastiches modernes différaient des détails dus aux Maîtres de la véritable Renaissance antique...". Il faudrait alors décrire l'épopée de la paraphrase laudative, de la confection d'anthologie (de l'épidictique à la polémique), de l'exemplification architecturale d'une théorie générale de l'histoire (Hegel et l'incarnation périodisée de l'esprit dans la matière grâce à l'architecture) et de la découverte du sens caché grâce à l'herméneutique que l'on peut faire d'un monument dont l'organisation des formes et les usages quotidiens font comprendre, par son plan et son orientation, les fonctions et l'architectonique sous-tendant une symbolique pouvant s'organiser en vision du monde. Je ne prendrai qu'un exemple de discours "autour". Il n'est pas tiré d'un corpus architectural mais il montre bien l'ambiguïté de l'accompagnement. Il s'agit de littérature et de la confusion entretenue, par effet de style et de notoriété, lorsqu'il s'agit de Corneille, de Racine et de Péguy. Lorsque Charles Péguy dans Victor Marie Comte Hugo8 s'inspirant des classiques exercices qu'on proposait en Khagne et à L'École normale supérieure: celui du parallèle entre deux auteurs incontournables du programme des concours, recommence encore une fois, comme à la parade, la confrontation de Corneille et Racine. Il expose, dans cette prose incitant à la lire au rythme de la mélopée, son choix de l'élu: Corneille évidemment et non Racine le disgracieux; entendons ici celui qui est radicalement, ontologiquement privé de la grâce. Mais ce n'est pas l'intelligence du texte qui importe ici, c'est l'automatisme de l'exercice d'accompagnement. En telle situation il est obligatoire d'écrire ce type de texte d'accompagnement des grands auteurs. On pourrait en faire tout autant avec À l'ombre des jeunes 14

Présentation

filles en fleurs de Marcel Proust lorsque le narrateur va voir une représentation de Phèdre par la Berma9. Nous sommes loin du Manuel des études littéraires françaises de Castex et Surer de notre adolescence et de ses coupures sans bavures qui divisaient le bon grain de l'ivraie et martelait ce que nous devions apprendre par cœur, c'est-àdire l'impeccable défilé chronologique des grands auteurs. Pourtant ces exemples opposés, s'ils accompagnent les œuvres n'ont pas le même statut puisque le dernier présenté n'est qu'un "manuel" prodiguant la bonne parole alors que les autres, Péguy ou Proust, sont des accompagnements (à divers niveaux) qui sont devenus des œuvres. C'est ainsi que se produit une confusion des genres sinon des sentiments et du goût. S'agit-il encore de Racine ou bien avonsnous affaire à l'autre œuvre, celle du Péguy ou de Proust, immergeant en leur style propre le propos anecdotique -et je vais au bout de la provocation- que serait l'œuvre de Racine prise comme un simple exemple ou, dans le cas de Proust, comme un support des sentiments du narrateur pour la Berma mais aussi pour Albertine, dans le cas de Péguy, d'un échange de propos, d'excuses et d'offenses à l'encontre de Daniel Halevy, prétexte à l'écriture du fameux parallèle. Cette floraison de discours d'escorte, dans leur diversité, leurs multiples types d'apparitions, du quotidien au magazine, de la plaquette publicitaire sont des manières de montrer en se montrant: "Tout ceci n'est-elle pas une affaire de présentation et de représentation ?". La présentation de l'image de l'architecture fabriquée sur plaquette est une aide efficace au renforcement artistique ou conceptuel de l'architecte au détriment de son image sociale et technique (Christophe Camus, "Écrire ce que l'on fait"). Une "revue d'architecture" (comme une revue militaire) pourrait être intitulée "autour de certains architectes dont on va vous expliquer l'œuvre, la démarche, l'ultime photographie, la vie quotidienne, ou bien la théorie cachée". Savants, lettrés ou cuistres s'en occupent, en de courtes assertions, en des colloques internationaux, en des glanes de bibliothèques -fructueuses ou vaines-, en des compositions universitaires pouvant être remarquablement informées. Il s'agit en définitive d'une partie non négligeable de la vie intellectuelle produisant les textes sur l'heur et le malheur de la chronique, mais 15

Jean-Pierre

Martinon

aussi il s'agit des instruments intellectuels efficaces de la diffusion et de la vulgarisation de la légitimité d'un architecte ou d'une tendance baptisée ou sans nom et sans père fondateur, reconnues ou encore outlaw en quelque sorte.

La communication
L'accompagnement des œuvres par les discours est une manière d'accaparer par la glose, par la taxinomie logique, par la classification historique, une œuvre que l'on veut surcharger d'anecdotes ou d'explications. Il s'agit d'une inflation du commentaire environnant d'un halo de signes et de sens, l'objet central: celui qu'il s'agit de s'accaparer par la parole dissertante. Le présent livre aborde un autre problème tout aussi complexe. Il s'agit bien sûr de la communication, de l'entendu, du compris, de l'entendu dans le malentendu et vice et versa. On se pose alors la question de savoir ce qui circule, ce qui se mémorise, ce qui se déforme entre l'émetteur et le récepteur. À tout le moins il s'agit de connivence sinon d'accord minimal sur le sens des paroles se référant à des formes ou à des situations de négociation ou chacun explique (grâce à sa posture, à son maintien et son aisance rhétorique ou son silence observateur) sa position, sa demande, son désir (en d'autres circonstances) ou sa volonté. Ne revenons pas sur les façons de parler d'Erwing Goffmanlo, il s'agit bien ici de comprendre les modalités de l'échange et de la communication entre les acteurs. Philippe Boudon explique les limites de la compréhension de la lecture de "textes à légendes", lecture différente lorsqu'il s'agit de la lecture compétente de l'architecte et de la lecture légitime de l'usage. La question posée, selon diverses postures, celle de la lecture (Philippe Boudon), celle du dialogue (Philippe Deshaye), celle de la conférence (Michèle Jolé), est bien celle des différentes écoutes G'entends, j'écoute, je comprends, je réponds, je sais que l'autre m'entend, m'écoute et même comprend quelque chose -déjà réinterprété en vue de la réponse- de ce que je viens de dire) et des limites de la compréhension bornée par la différence des points de vue sur l'objet de la conversation ou de 16

Présentation

l'image en cause, image ou sens légèrement différent selon les grilles d'interprétation des acteurs en situation. L'indicible s'exprime dans cette anecdote, dans ce souvenir que Mies Van Der Rohe évoque lors d'une entrevue avec son client. Ce qui se passe est alors le récit des modalités de l'échange inscrites dans un contexte d'action, de création, de formation intellectuelle. C'est une esquisse mentale antérieure à celle qui va être traduite en dessin: c'est peut-être la naissance du processus de conception. D'une part il s'agit du cheminement, du vagabondage, de la routinisation aussi de la conception, de l'autre, nous sommes sur le territoire "du vouloir dire du client" qui appartient à une autre langue, qui se dit dans une autre échelle de la parlure, ne recoupant que très approximativement les grilles d'analyse, les protocoles techniques, la culture esthétique qui, dans un mélange qui peut être fécond, est à la source des contraintes et de la liberté de l'architecte. Je me souviens d'un double monologue d'un client privé et de son architecte qui se termina, non pas par un plan de maison encore moins par une réalisation, celle d'une villa au bord de la mer, en face des Hébrides, mais par une solide amitié entre deux hommes ayant sagement compris que l'édification d'une telle demeure ventée était impossible, mais que cette impossibilité reconnue scellait une connivence basée sur l'impossible traduction de la demande poétique sinon lyrique du client, en dessins, en formes, en couleurs et en volumes. L'histoire est la suivante: le client, fin lettré, décrivait un cadre, un paysage, des flots battants de sombres berges; il parlait du "spongieux des mers" du Nord-Ouest de l'Ecosse, du côté de Kinlochbervie et du cap Wrath. Il évoquait aussi le rêve d'une maison accueillant les lumières grises et bleues d'après d'orage, les mousses beiges et vertes des landes ventées par l'Ouest, la houle creusée du North Minch. Il voulait, en ce pays camaïeu, de grandes fenêtres face à la mer, mais aussi du béton brut et un luxe intérieur de voyageur itinérant. Il racontait devant l'architecte le rêve habitable de l'impossibilité d'habiter. L'architecte répondit qu'on ne pouvait façonner le rêve et que sa villa devait être écrite (c'est-à-dire entrer en littérature), entre métaphores et métonymies, mais qu'elle n'était pas réalisable. Le client en convint et l'architecte continua à réaliser des 17

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Martinon

villas au Touquet pour une clientèle ciblée, celle des notables amiénois. Les modalités de l'échange inscrites dans ce contexte d'action sont liées à la communication d'informations dans un cadre précis, protocolaire, qui est celui de l'interprétation du "vouloir dire du client" ressemblant à une demande projetable et réalisable d'habitat, d'intérieur, d'extérieur, de circulations reconnues et interprétées par l'architecte. La négociation, l'extension de l'accord peut se concrétiser en un choix de modèles très courant provenant de standards de la maison d'habitation jusqu'à la concrétisation aléatoire de désirs non formulables liés au goût, à l'esthétique culturelle, de l'érotique personnelle du client ou bien aux incarnations (rejetons) de l'inconscient tel que Freud nous a appris à les supposer actifs. L'architecte devient un maïeuticien (à la Socrate) de la demande du client. C'est un herméneute de l'espace de l'autre. La situation scénique est le lieu d'une métamorphose organisée autour de différents personnages devenant des acteurs d'une transformation de la parole en dessin. Le silence, la métaphore, la cohorte des tropes devenant des vecteurs d'un ensemble mou, approximatif, mal défini en tout cas, qui est celui de la transmission d'informations, celui de la compréhension, celui de la réplique à propos de "quelque chose" qui va devenir un plan, une façade, un volume, une perspective11. Il s'agit bien alors "d'un contexte présomptif et non d'une opération sélective d'informations et de
combinaisons d'informations ,,12.

Du côté de la représentation
Chiffres, cartes Lorsque nous nous promenons dans les espaces urbains, par exemple lorsqu'on prend un dimanche matin de printemps le tramway n02 à Paris reliant Issy-les-Moulineaux au quartier de la Défense, il nous est facile de passer de la perception fugitive d'une villa de la banlieue ouest et même de son jardin dont les arbres sont en fleurs, situé à l'arrière du pavillon en meulière, à la vision panoramique de 18

Présentation

verre et d'acier qui s'offre à nous, lorsqu'on remonte à la surface de la dalle de la Défense. Cela nous est culturellement possible de la même manière que l'on peut passer d'une langue à une autre, sans l'artifice efficace de la traduction, si l'on ne s'arc-boute pas, si l'on ne s'enracine pas définitivement dans l'humus de la langue maternelle. Cela peut s'appeler, en utilisant des termes génériques, l'adaptation et l'interprétation. Le contraire de cette démarche serait la pratique si tentante, si commune aussi, du "regard fixe" stylistiquement qui fait dire ou penser par-devers soi: "je ne bougerai pas d'un iota ma grille de compréhension, celle du style gothique flamboyant" ou bien, pour un autre, "celle du moutonnement apparemment hétéroclite des pavillons 1910 de la banlieue ouest de Paris", je me sens "ici" en terre inconnue, étrangère, indéchiffrable. Marcel Proust dans À l'ombre des jeunes filles en fleurs parle du "kaléidoscope" des images et des valeurs. Nous pouvons peut-être transcrire ce kaléidoscope dans la lecture des systèmes urbains mais aussi des objets architecturaux et de leurs échelles, lorsqu'on passe des formes architecturales qui nous entourent, investissant le corps et le regard lors d'une promenade architecturale: cylindres, cubes, parallélépipèdes rectangles, emboîtements de formes géométriques, couleurs glacées et teintées des façades, miroirs étincelants au soleil couchant, lorsqu'on passe, dis-je, de cette esthétique structurée, filtrée par le regard, à la lecture à plat des plans, des fragments de cadastres, d'esquisses, de perspectives, liées aussi bien à l'architecture qu'à l'urbanisme. Il en va de même lorsqu'il s'agit des données statistiques métamorphosées en représentations graphiques: ici point de miroitements des façades ni d'expressionnisme des formes architecturales, mais de la cartographie comptable. La visualisation statistique produit des effets de connaissance parce qu'elle permet de percevoir des rapports insoupçonnés entre des phénomènes parfois très éloignés... (il faut alors) penser et traiter visuellement des objets approchés non plus directement par l'œil mais par le biais du chiffre. "C'est une nouvelle attitude mentale vis-à-vis du phénomène urbain" (Enrico Chapel).
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Quelques événements de la vie quotidienne montre le jeu complexe indiquant l'intériorisation ou l'incompréhension d'un système de signes représentant l'espace urbain indexé à un vocabulaire dont le lecteur doit connaître toutes les subtilités et toutes les modalités. Ici il ne s'agit pas encore de lecture cartographique s'immergeant dans la lecture des données statistiques, mais l'exemple que je vais donner pourrait décrire la situation "native" du lecteur de cartes. L'exemple classique de l'immigré fraîchement arrivé à Paris et s'arrêtant avec étonnement et incompréhension devant un plan de métro (qui n'a rien d'une expression statistique, mais qui est cartographiquement codé) montre le poids de l'incompréhension du "kaléidoscope" que représente ce plan pour quelqu'un dont les systèmes de références topographiques sont radicalement différents de la représentation graphique. Marc Augé en parle d'une manière subtilement ethnographique sinon littéraire dans Un ethnologue dans le métroI3, mais il faudrait certainement faire une conversion radicale si l'on voulait prendre en compte toutes les cartographies métamorphosant le chiffre (les données statistiquesI4 mais aussi les données généalogiquesI5) en représentation graphique nous informant synthétiquement d'une multiplicité de relations croisées les unes avec les autres et pouvant renseigner diversement sur les classifications (des regains démographiques aux tensions immobilières, de la croissance démographique dans le proche bassin parisien à l'évolution du parc total de logements -occupés et inoccupés-, jusqu'au mode de vie et à la localisation des établissements par secteur d'activité) donnant à lire la complexité des données quantifiées qu'il faut prendre en compte afin de dresser le bilan statistique et cartographique d'une configuration spatiale. Nous sommes loin des portulans, nous sommes proches des cartes à deux composantes. À la lecture de ces sommes cartographiques il existerait une thérapie de la connaissance par l'image, par la figuration urbaine, ainsi qu'une désillusion de la perception "sauvage", la nôtre, celle de notre quotidienneté, il s'agirait aussi de notre curiosité, de notre étonnement grâce au regard informé par la métamorphose des chiffres en cartes. (Nous serions devant la cartographie rendant compte des données statistiques comme le voyageur étranger et non-informé devant la carte du métro/RER). Les atouts de la connaissance visuelle sont alors 20

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d'essayer de comprendre les phénomènes d'agglomération ou même de telle "pathologie" urbaine. L'imagologie quantitative servirait au diagnostic et un pronostic des configurations urbaines à partir des . .. 16 Images statIstIques.
Restitutions

Mais l'univers de la représentation traductrice d'une réalité, qu'elle fût statistique, constructive ou bien esthétique peut être analysée de bien d'autres manières qu'avec la traductibilité cartographique. Les architectes passèrent maîtres dans la traductibilité imaginaire ou exacte des ruines antiques, les photographes firent aussi des merveilles afin d'être objectifs derrière leurs focales. Toutes ces traductions ne sont peut-être que des "belles infidèles" 17 rendant compte du kaléidoscope des points de vue en quête d'une vérité toujours fuyante et se masquant derrière l'éventail des interprétations allant de la glose à la métamorphose du sens grâce à l'élégance des signes. Le détour par le couple de termes Restitution/Restauration est alors ici adéquat: il n'est qu'introductif au propos de Thérèse Evette sur la photographie. Les architectes, allemands, italiens mais surtout français, grâce à l'Académie de France à Rome surtout au 19èmesiècle dessinent des restitutions partant de ce "qui est encore" c'est-à-dire de fragments de monuments et même de villes antiques. Ils supputent en représentant graphiquement l'ordonnance imaginaire du désordre des monuments livrés au temps, ils construisent une fiction du "tout" dans l'exercice de la restitution historico-imaginative. Il s'agit donc d'une restitution du temps par l'image, mais que reste-t-il (à côté de l'image restituée) sinon le temps de la restitution (le voyage, les dessins préparatoires, les croquis, la relation des rapports avec les archéologues, la mission enfin) et non pas l'histoire d'un monument ou d'une ville antique. Peutêtre plus sociologiquement la question posée est celle de savoir comment il faut représenter, selon quelles règles et quels canons, pour qu'une institution vous lise et vous élise.

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En effet, les débats sur les dessins permettent de comprendre que toute institution a besoin d'images. L'image est, en Occident, une matrice institutionnelle. Construire un monde, c'est définir un système de représentation collectif: c'est ce à quoi s'emploient les ateliers d'enseignement de l'architecture. Le dessin architectural présente l'aspect séduisant du caché, du non-représentable: c'est l'axonométrie qui joue le rôle de dévoilement à qui sait lire, c'est l'esquisse qui évoque l'objet par subterfuge, c'est la perspective qui peut fabriquer un imaginaire monumental. Le dessin d'architecte incarne notre désir de liberté face à l'invisibilité: c'est un exercice de l'œil et de la pensée, c'est-à-dire, un manifeste herméneutique qui véhicule le va-et-vient incessant allant de l'œil séduit à la construction intellectuelle, de la "cendre" restante à la fiction de la mine de plomb sur le calque. "Aussi loin que remonte la mémoire collective, hommes et femmes ont le plus souvent vécu à proximité immédiate d'images créées par les générations antérieures -images suffisamment reconnaissables dans leur apparence générale, même si les traits étaient parfois d'une troublante étrangeté,,18. Ceci est valable pour l'architecture et encore plus pour les restitutions architecturales des Grands Prix de Rome. Valéry écrivait "nous savons bien que toute la terre apparente est faite de cendres" et que la cendre signifie "quelque chose". Antipatros de Sidon se promenant à l'Orient de la Méditerranée s'éblouissait et inventoriait les merveilles du monde et surtout le temple d'Artémis à Ephèse, incendié, reconstruit, pillé, temple que l'on ne retrouve que sur les gravures du 16èmeet 17èmesiècle, comme le Colosse de Rhode, comme le tombeau de Mausole incendié par Erostrate. Antipatros recensait l'émerveillement, l'architecte, dans ses exercices de style, reconstruit l'image déconstruite. On peut toujours rêver des cités d'argile et des terrasses arborescentes couvertes de pourpre et de riches étoffes, placardées de tapis aux rouges solaires, et des bruits de l'eau courant dans les rigoles au pied des temples à degrés, de tours babéliennes, des papyrus ondoyant et du temple d'Ephèse construit par Chersiphon. Il ne nous reste que la restitution des monuments par les architectes, de ceux qui, bon gré mal gré, sont les conservateurs imaginaires de la persévérance de la mémoire architecturale, les gardiens des traces, des élevages de ruines du patrimoine, des anastyloses, des oximores de pierre et en un mot de 22

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l'histoire de l'architecture organisée en cérémonial et en hiérarchie, organisée enfin comme des archives de pierre patinées par l'âge: on peut aussi l'appeler patrimoine architectural19. Photographies - Patrimoine

Dessins, restitutions de ce qui est, recomposition des ensembles monumentaux des temples, des portiques, des acropoles et des thermes forment l'apothéose du rêve de l'architecte2o. Ici "la vida es sueno", le monument, bariolage de l'imaginaire par le dessin et par le rendu, est un songe hégélien de restauration21, mais l'on peut se poser la question au 19èmesiècle et surtout à partir des grands travaux haussmanniens : "Pourquoi ne pas photographier avant de démolir ?". Il ne s'agit plus de restauration d'un monument mais d'une conservation des traces que les pouvoirs ont décidé de détruire afin d'instaurer une trame urbaine et une esthétique architecturale adéquate à la révolution industrielle et à la gloire de ce que doit devenir Paris. Il faut photographier ce qui doit être détruit, mais on doit alors se poser entre autres questions, celle de la "bonne photographie d'architecture". C'est ce que Thérèse Evette explore dans son article en opposant, au début de sa présentation l'effet du réel et l'effet modèle, la virtuosité du dessin et la véracité de la photo comme le propose César Daly. Il faut donc mettre au premier plan de l'analyse la notion d'équivalent photographique dans l'optique de la conservation mais aussi de la compréhension architecturale et fonctionnelle des monuments. Il faut détenir le maximum d'informations sur les états de l'ancienne disposition urbaine et architectonique. Dans un exemple archéologique déjà cité (note 18, palier 4) lorsque, en 1975, l'archéologue Roland Etienne, aidé de son architecte Jean-Pierre Braun, fouillait le sanctuaire de Poséidon et d'Amphitrite à Tinos : chaque jour, sur chaque carreau de fouille déblayé, stratigraphiquement analysé, un archéologue devait prendre des photos Polaroïd servant de témoins de l'état des fouilles au temps Tl, avant de poursuivre le travail d'excavation plus avant (en temps T2) et donc détruire les couches supérieures. Il s'agit des photographies de fouilles qui sont les témoins protocolaires des états successifs du chantier. L'ethnologue, avec des méthodes de collectes des données de plus en 23

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plus complexes travaille ainsi afin d'assurer la crédibilité scientifique de sa recherche22. Il faut en revenir à nos photographies de l'état de Paris avant la destruction et pendant la destruction de certains quartiers sous Napoléon III afin d'opérer de grands travaux, de grandes percées chirurgicales dans une trame urbaine dense et inadéquate aux nouvelles fonctions préconisées pour la capitale. Il est en effet intéressant de noter qu'au moment où la destruction se faisait, selon la volonté de l'Empereur et celle de Haussmann et de ses successeurs (démolition de la butte des Moulins pour le percement de l'avenue de l'Opéra, organisation de la place du Théâtre-Français, opérations de nettoyage sinon de curetage vers la rue Saint-Augustin, ou bien percement de la rue Réaumur et plus tard du boulevard Saint-Germain, de la rue de Rennes et de la rue Danton par exemple), l'Empereur puis la République demandent à Charles Marville, photographe de son état, de fixer pour l'éternité de papier ce qu'on a démoli "en vrai". Ainsi le patrimoine est sauvegardé en réduction et en deux dimensions: des photographies que l'on peut insérer dans un album lui-même déposé dans des bibliothèques (par exemple la Bibliothèque Nationale dont la salle de lecture a été construite par Henri Labrouste (1854-1875), autre Grand Prix de Rome et donc faisant partie de la même institution que Charles Garnier achevant l'Opéra de Paris en 1875), servant à la sauvegarde des simulacres iconiques des traces du passé dont on n'a pas l'intention de garder l'original en pierres et que l'on désire détruire, afin que les nouvelles règles esthétiques mais surtout celles de la dure loi de la propriété foncière, puissent être instaurées23. Patrimoine détruit, patrimoine reconstruit, patrimoine de papier "Napoléon III et son fidèle Haussmann osèrent mettre en pratique de façon radicale les idées de leur temps, et en furent applaudis, une fois l'œuvre achevée. " Haussmann construit et pour se faire, démoli, rase, transforme, remodèle de vieux quartiers parisiens. Ces travaux -sources de profitssont pensés comme une œuvre grandiose devant marquer le siècle; le passé doit céder la place au présent, l'ancien au moderne. Haussmann 24

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cependant, comme les hommes de son temps, a "le sens de l'histoire". Aussi commande-t-il des photographies fixant pour l'éternité d'images fixées, l'état des lieux avant, pendant et après les transformations. Peut-être est-ce par pure vanité et pour justifier son œuvre? Peut-être est-ce par conscience de l'importance des pertes que la nécessité de ses projets oblige? Toujours est-il qu'est constituée ainsi une masse archivistique destinée à conserver une mémoire -plus fiable que le récit- de ce qui a disparu sous les coups de pioches24. Fait d'images sur papier, figé dans une éphémère éternité (la vie ne peut plus y avoir lieu), ce corpus de photographies reconstitue un patrimoine disparu; il le supplée en un patrimoine de papier. Ce patrimoine iconique est infiniment plus petit que les espaces représentés. Il peut être stocké, en compagnie de nombreux autres patrimoines iconiques, dans les bibliothèques et iconothèques. Mais plus qu'une simple stratégie de réduction (prise dans tous les sens du terme) de volume et de contenu, il s'agit d'un transfert symbolique. On ne détruit plus tout à fait. La multiplication et la superposition des patrimoines peuvent "enfin" s'opérer25. N'est-t-il pas plaisant de voir des architectes Grands Prix de Rome aussi légitimes et aussi opposés que Charles Garnier (18251898) et Victor Baltard (1805-1874) remodeler chacun à sa manière et selon la destination fonctionnelle des constructions l'un, une partie du 8èmearrondissement à partir de la monumentalité de l'Opéra (18581859) et de l'Avenue de l'Opéra, l'autre les Halles de Paris dans le 4ème arrondissement (1854-1870). N'est-il pas aussi plaisant de savoir que Charles Garnier avait envoyé de la Villa Médicis où il était pensionnaire une restitution et une restauration du temple de Jupiter panhellénien à Egine en 1856 et que Victor Baltard avait étudié cet objet monumental qu'était la Villa Médicis en 1838. D'un coté le scrupule esthético-historique de la représentation du patrimoine antique et de la Renaissance, de l'autre la transformation au "forceps" d'une capitale26.

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Photographies

d'architectes

"Les traces matérielles constituent les témoignages les plus manifestes et les plus durables d'une culture" écrit Marcel Maget27, il ne faudrait pas seulement étudier les photographies représentant les états successifs de la transformation d'une ville, la disparition de ce qui est et l'avènement de ce qui va être, en quelque sorte, la transfiguration d'une ville encore moyenâgeuse en une ville du 20èmesiècle; il serait aussi intéressant de se pencher sur la représentation photographique concernant ce corps professionnel que sont les architectes ayant opéré -comme des chirurgiens- Paris. Qui sont-ils? Au-delà de leurs noms dans des articles nécrologiques ou sur les plaques des rues parisiennes, dans quel décor posent-ils pour le photographe, quelle est la représentation sociale, fortement organisée en spectacle, des siècle ?28 architectes à la fin du 19ème Il s'agit d'un matériel empirique très particulier. Une série de siècle, pris chez eux. photographies représente des architectes du 19ème L'intérêt est double: savoir pourquoi, à la fin du siècle dernier, une telle série est produite, et saisir ethnographiquement la "mise en scène" de la posture et du décor dans lesquels les architectes promulguent et vulgarisent leur image: comment "on fait l'architecte" dans l'image. Cette série de photographies, intitulée "Nos Architectes", a été réalisée et éditée en 1894-1895 par Édouard Pourchet, successeur de Pierre Lampué. Ces photographies représentent des portraits d'architectes pris dans leurs intérieurs: le bureau, le salon, ou la bibliothèque. A travers la description de ces photographies apparaissent les pratiques sociales du portrait photographique et, en particulier, les pratiques de représentation spécifiques aux architectes29. Cette image de la popularité, dans le premier tiers du 19ème siècle ne passe pas par la photographie mais par le Bottin mondain, ou bien les petites réflexions plus ou moins acerbes des manuels de savoir-vivre. Par exemple Hector-Martin Lefuel aurait fort bien pu quelques décennies plus tard être portraituré dans sa notoriété 26

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d'architecte -ce que nous pouvons voir avec la photographie du jeune Laloux3o-, alors qu'on ne sait que par anecdotes que ce fringant architecte, fils d'architecte et d'entrepreneur versaillais était dans sa jeunesse -mais nous n'avons et pour cause aucune photographie de luiun dandy brillant cavalier caracolant le matin avenue de l'Impératrice et assidu de l'Opéra et de ses baignoires, le soir. La pratique des portraits réalisés au domicile ou sur le lieu de travail du sujet commence à devenir courant -ou bien à la mode, selon siècle. L'intention en est manifeste: il les professions- à la fin du 19ème ne s'agit plus seulement de donner à voir la figure d'une célébrité mais de montrer le modèle dans son décor familier, dans son univers personnel. Avec cette nouvelle forme de portrait, ce qui est représenté ce n'est plus seulement les traits de la personne, qui, transplantée dans le cadre anonyme et polyvalent du studio du photographe, pourra faire croire à son importance par sa seule posture, mais l'affirmation par le témoignage de son environnement que cette personne vit bien dans un cadre en rapport avec ce qu'il affirme être. Pour le public, habitué depuis déjà un grand nombre d'années à découvrir, reconnaître et admirer les physionomies de ses contemporains, les photographies faites au domicile de ceux-ci vont lui permettre de pénétrer un peu plus avant dans "leur intimité". Le cadre de la représentation pourra servir, lui aussi, de modèle. Les lieux représentés dans la série de photographies "Nos Architectes" (bureau, table de travail, bibliothèque), et la place prise par le sujet dans ces lieux, révèlent une relative variété. Le choix du lieu est celui d'un territoire d'architecte. Le photographe ne peut que reconstruire, selon ses propres règles techniques et esthétiques, l'espace de la représentation professionnelle3!. Le décor, bibliothèques d'architectes, lieux de travail d'architectes, décors de la bourgeoisie 1890-1900, n'exclut pas pour autant quelques mises en scènes avant la prise de vues. Certaines dispositions d'objets, certains rangements ou arrangements, certains désordres savamment ordonnés trahissent une préparation des décors et de la mise en scène de la vie quotidienne d'un architecte. Le photographe et/ou le sujet photographié sacrifient, par de petites touches, aux codes de représentation et aux artifices esthétiques de l'époque.
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Chez quelques architectes, parmi les plus jeunes, les gestes, les attitudes sont identiques aux postures du corps repérables sur des photographies d'amateurs prises sur le vif dans les ateliers d'architecture de l'École des Beaux-Arts, par exemple la manière de s'asseoir à demi sur les hauts tabourets à dessin, le corps en équilibre prêt à se déplacer, un pied reposant sur le sol, l'autre sur une barre transversale du tabouret ou d'un tréteau; ou bien la manière de tenir une cigarette, coincée entre deux doigts de la main placée en appui sur le rebord de la table à dessin, le bout incandescent de la cigarette dirigée vers l'extérieur afin que les cendres puissent tomber sur le sol et non sur le calque. Ces attitudes sont bien différentes des poses plus conventionnelles adoptées par les architectes plus âgés. Sur de nombreuses photographies, la profession d'architecte n'est pas perceptible immédiatement, et si l'on masquait la légende imprimée sur le "carton" de présentation, on pourrait tout autant croire être en présence de n'importe qu'elle autre profession bourgeoise et intellectuelle: écrivain, critique, collectionneur, etc. Le rôle tenu par l'architecte est ici celui de la représentation bourgeoise dans sa norme la plus banalisée et la plus conforme. Cependant certains ameublements particuliers, certains objets disséminés, révèlent quelquefois à qui sait les reconnaître la spécificité de leur fonction, attachée à la profession. Tout se passe alors comme si le décor refermait des signes de reconnaissance des architectes entre eux, non perceptibles par les autres personnes. Par exemple le bureau-coffre de Lisch qui comprend un logement particulier pour le rangement des cartons à dessins et des plans, ou les hauts livres (d'architecture) soigneusement rangés dans le rayon inférieur de la bibliothèque de Raulin. L'architecte, de par sa profession, est-il meilleur gestionnaire de son espace? La superposition en un seul lieu, d'espaces de représentation et d'espaces plus fonctionnels, tend à faire croire à une forme d'économie. En fait cette imbrication correspond à la multiplicité des rôles tenus par l'architecte, à la fois artiste et technicien, homme de culture et homme d'affaire32. De Paris, photographié dans tous ces états aux architectes en représentation, une époque se dévoile, non seulement grâce à la charge émotionnelle suscitée par la démolition et l'inventaire figé des ruines 28