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LE CADRE RITUEL DE L'ÉDUCATION AU MALI

De
224 pages
A côté des grands rites spectaculaires du type " initiation pubertaire " dont il ne subsiste plus que des bribes, la vie de l'enfant était jalonnée par une série de petits rites qui n'en sont pas moins porteurs de signification. C'est cet ancien cadre rituel de l'éducation que l'auteur tente de faire ressortir dans une région quelque peu particulière au sein du Mali, le Wassoulou, soumise depuis le XIXè siècle à une islamisation intensive. L'effritement du système est dû à de multiples causes, entre autres à un changement très profond des mentalités.
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LE CADRE RITUEL DE L'EDUCATION AU MALI

Collection Culture et Cosmologie dirigée par Pierre Emy

Toute culture contient, d'une manière ou d'une autre, une vision du monde. L'homme a besoin de pouvoir se représenter d'où l'univers vient, où il va et comment il fonctionne, car cela conditionne dans une large mesure l'image qu'il se fait de lui-même et de son destin. La présente collection a pour but de rassembler des études sur la manière dont les différentes civilisations ont véhiculé dans le passé ou véhiculent dans le présent de telles" cosmovisions", où interfèrent inévitablement mythe, science et idéologie dans des proportions propres à chacune.

Déjà parus

Dominique ZAHAN, Le feu en Afrique Pierre ERNY (ed), Des astres et des hommes Joseph ROUZEL, Ethnologie du feu. Guérisons populaires et mythologieschrétienne Robert TRIOMPHE, Sur la terre comme au ciel, Images antiques et modernes, profanes et sacrées, de la Communion Cosmique Georges OULEGOH KEYEW A, Vie, énergie spirituelle et moralité en pays Kabiyè (Togo) Jacquy CHEMOUNI, Psychanalyse et anthropologie: LéviStrauss et Freud Pierre ERNY, Clés pour une anthropologie ouverte Castor KESNER, Ethique vaudou, herméneutique de la maîtrise Pierre ERNY, Cultures et habitats Michel FROMAGET, Dix essais sur la conception anthropologique « corps, âme, esprit». Pierre ERNY, Contes, mythes, mystères. Pierre ERNY, Enfants du ciel et de la terre. Ivan GOBRY, La cosmologie des Ioniens. Pierre ERNY, L'homme divers et un. Banléne GUIGBILE , avec la collaboration de Pierre ERNY, Vie, mort et ancestralité chez les Moba du Nord Togo, 2002.

Ibrahima Camara
avec la collaboration de Pierre Emy

LE CADRE RITUEL DE L'EDUCATION AU MALI
L'exemple du Wassoulou

L'Harmattan
5-7, rue de I'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

(Ç)L'Harmattan,2002 ISBN: 2-7475-3319-0

Avant-propos
Le présent ouvrage reprend sous une forme abrégée la thèse de sciences de l'éducation du même titre présentée par Ibrahima Camara devant l'Université Marc Bloch de Strasbourg sous ma direction. Elle fait suite, chez le même éditeur, aux travaux de Dominique LutzFuchs sur des psychothérapies de femmes maliennes, de Nambala Kanté sur l'éducation du jeune forgeron et de Tamba Doumbia sur le rôle éducatif des classes d'âge en milieu malinké. Comme précédemment, j'ai assuré la réécriture de ce travail pour en permettre l'édition. Mais la présentation des choses, la tournure d'esprit et le mode d'expression de l'auteur ont été sauvegardés au mieux. J'espère ainsi avoir contribué quelque peu à l'émergence d'une recherche à la fois ethnologique et pédagogique dans les pays du Sud qui me tient à cœur depuis mes premiers pas en Afrique. Pierre Emy

Sommaire
Introduction
1. Le Wassoulou
Géographie et économie
Risto ire.

Il 15 15 18 20 23
8

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 16

Vie religieuse et culturelle Organisation sociale L'éducation traditionnelle

L'école coranique

25
27 29 31 31 33 35 36 36 37 37 44 47 47 48 55 55 57 58 61 65 66 7

L'école issue de la colonisation française Excursus: les éléments constitutifs de la personne

2. Sexualité et rites de fécondité
Conceptions de la sexualité Sexualité adulte et mariage Les rites de fécondité Démarches autour de la fécondité féminine a. Le wasanbaci b. Muso rôgwe ou l'observation de la future épouse c. Souhaits et rites de fécondité chez la nouvelle mariée Rites de fécondité masculins

3. Conception et grossesse
La conception La grossesse

4. Naissance et période de réclusion
Lieux et acteurs de l'accouchement La délivrance et l'annonce de la naissance Couches difficiles et rites de confession Les soins à l'accouchée et au nouveau-né Regard sur les thérapies en usage Quel destin pour le nouveau-né?

5. Imposition du nom et première sortie
Le nom de famille Les noms individuels Rites de dation du nom et de première sortie Le "nom de la mère" Les surnoms Portée psycho-sociale et éducative des noms

69 69 71 75 79 79 80

6. De la naissance au sevrage: la période d ' allaitement ...
Les seins et le lait maternel Allaitement et traitement de l'enfant. Allaitement et abstinence sexuelle Le sevrage

87

87 94 101 104 115 115 119 120 121 122 124 126 127 132 134 139 143 144 144 146 147 147 150

7. Du sevrage au port du cache-sexe
Le tournant de la chute des dents de lait. Participation au travail des adultes L'entrée à l'école coranique a. L'enseignement du rituel de la purification b. L'enseignement du rituel de la prière c. Le rituel du kuranajigin L'entrée à l'école en langue française Taille des dents, tatouage des gencives et percement des oreilles Le port du cache-sexe Activités spécifiques des bilakorow Observations et commentaires

8 . C Irconclslon et excIsion
Préalables a. La détermination des temps favorables b. La confection des boubous c. La cérémonie annonçant le soli d. Rasage et tressage des cheveux. Le wasanbaci Le solis i 8

.

..

..

La circoncision
L'excision. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

155
159

Le temps de réclusion Soins post-opératoires et kôlokari Le stage des garçons au camp de brousse Rites de réintégration Ev0Iution récente Commentaires ...

.

160 166 168 171 175 ..... 175

9. Le mariage
Les formes de mariage a. Le mariage par échange b. Le mariage" dotal" c. Le mariage préférentieL Les critères de choix La procédure du mariage a. Les promesses de mariage b. Le mariage civil c. Le mariage coutumier d. Le mariage religieux e. L'accompagnement de la nouvelle mariée f. Accueil de la nouvelle mariée et consommation du mariage g. La visite rituelle de la mariée à ses parents Commentaire

183
185 185 186 188 189 192 192 196 197 199 200 202 205 207

10. Ri tes et éd uca ti0n
Bibliographie

... 213
219

9

Introduction
Des rites qui jalonnent l'éducation traditionnelle en Afrique on ne retient d'habitude que ceux qui marquent les initiations. Or il en est bien d'autres, plus discrets, sans doute, parfois à peine perceptibles, noyés dans la vie quotidienne, mais non moins riches en représentations, symboles, gestes et pratiques. L'empreinte coutumière est en général d'autant plus marquée qu'on reste plus proche des débuts de la vie. Pour déceler le sens et la portée de certains usages, il faudra nous référer à l'environnement matériel, au climat socio-affectif, aux structures sociales et à l'univers de pensée propres au milieu envisagé. L'éducation traditionnelle met fortement l'accent sur les relations communautaires très enveloppantes qui lient l'individu à la culture dont il devient un porteur toujours plus autorisé à mesure qu'il l'assimile. Les interventions et les influences des aînés et des adultes se font plus pressantes et plus explicites au fil du temps et de la croissance. On entend souvent dire: "Seul le grain de fonio reste petit." L'enfant n'étant pas un grain de fonio, son développement est perçu comme une ascension, certes ni facile, ni automatique, mais parsemée d'embûches, de périls et d'incertitudes. Or les différentes institutions, tout comme les rites qui en émanent, jouent un rôle de premier plan dans cette montée progressive et graduelle. De multiples questions se posent à nous. Quel but la société poursuit-elle en soumettant les jeunes générations à des gestes dont elles ignorent le plus souvent la signification? Ces pratiques ont-elles une valeur et une portée éducatives? L'affaiblissement manifeste de la pédagogie rituelle que l'on constate aujourd'hui se répercute-t-il en bien ou en mal sur la jeunesse actuelle? En quoi les anciennes générations qui y étaient soumises en plénitude diffèrent-elles des jeunes d'à présent? Quelle devrait être de nos jours l'attitude des éducateurs pour permettre à ceux-ci d'arriver à une synthèse équilibrée des apports parfois divergents qu'ils reçoivent? C'est cette dernière question qui m'a motivé à entreprendre ce travail, surtout quand Il

on voit l'inquiétude et souvent l'impuissance des parents face aux comportements de leurs enfants. Jeter un regard sur le passé ne prend tout son sens que dans la mesure où cela peut aider à la construction de l'avenir. Aucune société n'est plus à l'abri d'influences extérieures dissolvantes. Les phénomènes d'urbanisation, les mouvements de population, la colonisation, l'occidentalisation, l'islamisation, l'implantation de l'école en langue française, etc., ont affecté de fond en comble la structure et le fonctionnement de la société traditionnelle; ils sont à l'origine de transformations en profondeur sur tous les plans, économique, politique, culturel, et surtout éducatif. Pour la réalisation de ce travail, j'ai puisé à trois sources majeures: mon expérience personnelle, la documentation écrite et l'enquête de terrain. Je suis né au Wassoulou où j'ai passé une bonne partie de mon enfance et de mon adolescence. J'y ai reçu une éducation typiquement coutumière, à une époque où les événements qui marquent les différentes phases de la vie étaient encore fortement ritualisés. C'est d'ailleurs ce qui explique en grande partie mon intérêt pour ce travail. Une fois qu'à partir de six ans j'ai porté le cache-sexe, j'ai pris part aux jeux rituels de lutte et de flagellation, ainsi qu'aux soirées de devinettes et de contes. Vers la neuvième année, peu avant mon entrée à l'école, j'ai été soumis aux rites d'initiation. Mon second mariage s'est déroulé selon la tradition. Pour ce qui est de la recherche bibliographique, en plus des ouvrages généraux sur l'Afrique et la région, j'ai consulté les mémoires d'étudiants qui ont été soutenus à l'Institut des Sciences Humaines et à l'Ecole Normale Supérieure de Bamako. La lecture de romans ouest-africains m'a aussi beaucoup éclairé. Enfin, l'administration locale de Yanfolila a mis à ma disposition nombre de rapports et de documents d'archives fort utiles. L'enquête elle-même est partie de Konna, mon village paternel, et de Siékorolé, le village de ma mère. A l'aide de parents, d'amis et de quelques notables, j'ai essayé de repérer quels pouvaient être les informateurs qu'il y avait lieu de privilégier en fonction de leur statut, du rôle joué dans les communautés villageoises, de la fidélité de leur mémoire et de leur 12

renom de détenteurs authentiques des valeurs coutumières. Parmi eux figuraient des chefs de village, des griots, des forgerons, des circonciseurs et des exciseuses, d'anciens tuteurs ou tutrices d'initiés ou de nouvelles mariées, des assistantes de couples mariés dans les chambres nuptiales ou manyan magan, des accoucheuses, des guérisseurs ou guérisseuses traditionnels, des infirmiers et des sages-femmes, des instituteurs natifs du Wassoulou, retraités et en fonction, etc. Ils étaient contactés à domicile, et comme notre enquête se déroulait durant les vacances d'été, donc à une période de grands travaux, les entretiens avaient généralement lieu dans la soirée, à la lumière de lampes à pétrole ou à huile. Beaucoup de détails n'ont pu être recueillis qu'auprès de vieilles personnes qui avaient encore gardé le souvenir de pratiques que les plus jeunes ne connaissaient même plus d'ouï-dire. Lors de la préparation de ma maîtrise, j'ai eu une première expérience de l'enquête. J'ai pu me rendre compte à quel point il était difficile de faire passer des questionnaires. Avec un papier en mains, on est pris pour un agent de l'administration. J'ai donc préféré l'entretien libre. Des réticences sont apparues dès qu'on touchait à la sexualité, dont on ne parle qu'avec gêne et à l'aide de périphrases; il est pourtant des personnes avec qui ces questions peuvent être abordées ouvertement: grands-mères au sens large, belles-sœurs, camarades d'enfance, parentes à plaisanterie, etc. Le magnétophone n'a pas posé problème, beaucoup y étant habitués. A propos de chaque pratique rituelle, il me faudra d'abord en décrire le déroulement, puis dégager le rapport entre ritualité et éducation, enfin voir quelle est l'évolution actuelle des façons de faire coutumières. Celle-ci va le plus souvent dans le sens d'un appauvrissement, voire d'un effritement, dont il faut évaluer l'incidence au plan socio-culture!. Comme la notion de rite est au centre de ma réflexion, il me faut rapidement essayer de la cerner. Si l'on se réfère à l'étymologie indo-européenne du mot, on peut relever l'idée de quelque chose de bien ordonné, de bien ajusté, de correctement exécuté, qui se trouve dans un juste rapport avec ce qui l'entoure. Le sens du mot a fortement évolué: anciennement, il désignait l'ensemble des cérémonies du culte en usage dans un groupe donné;

-

13

- à partir du XVIIe siècle, il en vint à désigner un acte religieux

particulier; - au XXe siècle, la sociologie s'est emparée du terme et lui a donné le sens beaucoup plus général de pratique réglée à caractère sacré ou purement symbolique; - la notion arrive au bord de la dissolution quand rite devient simplement synonyme de pratique réglée et invariable, de manière de faire habituelle, de coutume, d'usage, et à la limite de conduite mécanique et stéréotypée. Le rite peut être défini comme un acte individuel ou collectif, exigeant habituellement la participation du corps, fidèle à des règles, censé avoir une certaine efficacité, qui se répète de manière identique à lui-même dans des circonstances analogues. Est un rite, par exemple, le fait d'annoncer une naissance par des coups de pilon, trois pour un garçon (ce qui renvoie aux trois éléments de son sexe: le pénis et les deux testicules), quatre pour une fille (les deux grandes et les deux petites lèvres). Les cinq prières quotidiennes du musulman fervent sont aussi des rites. Dans l'usage très large de ce mot, il convient alors de distinguer des sens techniques restreints et des sens élargis, des sens qui impliquent un rapport au sacré et d'autres qui font simplement référence à une symbolique. Quand on parle de pédagogie rituelle, il s'agit d'un ensemble d'actions dont le but peut ne pas être d'abord d'ordre psychologique, mais ontologique, touchant l'être même de la personne. Après avoir rapidement présenté la région du Wassoulou, je suivrai l'individu de la conception au mariage au travers des rites qui apparaissent comme autant de jalons et de moments de réorientation, voire de rupture, dans le continuum du développement de la personne.

14

1.

Le Wassoulou
Le Wassoulou est à cheval sur trois Etats: le Mali, la Guinée et la Côte-d'Ivoire. La partie malienne constitue le cercle de Yanfolila (arrondissement de Kangaré), au sud-ouest de la région de Sikasso. Elle forme une bande de 170 km de long et de 50 km de large.

Géographie

et économie

Le relief est peu accidenté, marqué par des sols gravillonnaires et caillouteux au bord des plateaux et des collines, et sableux-argileux dans les plaines et les dépressions. La pluviométrie est relativement favorable avec une moyenne de 1 200 cm par an. En année normale, la saison des pluies va de maijuin à octobre-novembre. Les cours d'eau abondent, le plus important étant le Sankarani. Une riche végétation comprend toutes les espèces de la savane soudanaise et soudano-guinéenne. L'abondance et la diversité de la faune a toujours fait du Wassoulou une zone de chasse. Cependant, on assiste depuis quelques décennies à une lente altération du climat, d'où appauvrissement aussi bien de la végétation qu'en animaux sauvages. Le braconnage est lui aussi devenu un phénomène inquiétant quand les règles traditionnelles de préservation du milieu ne sont plus respectées. La population était estimée à 121 000 habitants au recensement administratif de 1986, soit une densité de près de 13 habitants au km2. Elle est composée en majorité de Peul, mais comprend aussi une forte proportion de Malinké et de Bambara. Depuis la sécheresse des années 70 et la construction de la retenue d'eau de Sélingué, elle a été rejointe par des pêcheurs bozo et somono, ainsi que par des Dogon. La langue dominante est le 15

bambara-malinké. Si l'islam a été adopté par la majorité de la population, la religion traditionnelle n'a pas pour autant disparu. La religion catholique n'est que faiblement représentée. La pratique religieuse devient de plus en plus syncrétique. Du fait de son climat, la région est à vocation essentiellement agropastorale. Les paysans produisent différentes espèces de mil, du maïs, du riz, du fonio, du haricot, différentes espèces de tubercules, du coton, de l'arachide, des oranges, des mangues, des bananes, etc. Les noix de karité et les graines de néré constituent les principaux produits de cueillette. La sécheresse a poussé les Peul nomades vers le Wassoulou, provoquant ainsi des phénomènes de surpâturage. On élève principalement des bovins, des ovins et des caprins, éléments de prestige servant au paiement des "dots". Des tentatives sont faites pour améliorer la race bovine N'dama. La pêche a pris beaucoup d'importance, et l'orpaillage représente une très ancienne activité en saison sèche. Par contre, l'artisanat est relativement peu développé. La diversité et l'abondance des ressources font du Wassoulou une région qui ne manque pas d'atouts économiques.

Histoire
Pour expliquer le terme même de Wassoulou, nous avons rencontré trois étymologies populaires:

- Les

uns disent que le premier

Malinké

qui s'est installé

dans la

région s'appelait Solo, et quand les compatriotes allaient le voir ils disaient: an nye wa Solo bada, "allons chez Solo." Le wa ajouté à Solo aurait donné Wassolo. - D'autres diront que ce nom provient de ce que les Peul installés dans la région font preuve de vantardise (waso en malinké). - Selon une troisième version, Wassoulou viendrait de wa, "aller" en malinké, et Solon, une rivière où les bergers peul allaient abreuver leurs bêtes. Ces étymologies montrent pour le moins que les gens ne dédaignent pas de spéculer sur le sens des mots... La région aurait toujours été occupée par les Malinké et les Bambara. Les Peul auraient quitté le Fouta, région montagneuse, moins herbeuse, à la recherche de pâturages au XVIIIe siècle. Les Camara de Tigan les auraient invités à traverser le 16

Sankarani pour s'installer sur la rive droite où ils durent se battre contre les autochtones. Une fois victorieux, ils occupèrent les villages fondés par les premiers occupants. Ainsi les noms de ces derniers restent attachés à des villages comme Kabaya fondé par Kaba, Konna créé par le chef bambara Kon, Yanfolila fondé par Nyanfoyi, etc. Les Peul comptent traditionnellement quatre clans issus du même ancêtre: Dyal, Ba, So et Bari. Ces noms initiaux se seraient modifiés en fonction des migrations et des événements politiques. Ainsi Dyal a donné Dyallo, Ka, Kan, Dikko et Mayga ; Ba a donné Bal, Bach, Baldé, Nouba, Dyakité et Dyagayété ; So a donné Sidibé et Bari a donné Sangaré (d'après A. Hampaté Bâ, Koumen, p. 10). Tout comme d'autres régions, le Wassoulou n'était pas à l'abri d'invasions et de razzias. Vers 1850, un certain Oumoriba, originaire de l'actuelle Guinée, troubla quelques villages. Vers 1874, Bintou Mamery Touré de Kabadougou (Odiéné en Côted'Ivoire) vint piller la région avant d'être battu par Adji. Ce sont ces différentes incursions qui ont amené les villages à s'unir pour créer de petits royaumes correspondant aux futurs cantons et pouvoir ainsi mieux se défendre. Les ancêtres des Peul du Wassoulou, Séré-Missa Sidibé, Yala Sidibé et d'autres, sont venus avec le Coran dans leurs bagages. Le relâchement que connut l'islam serait consécutif aux attaques de leurs ennemis qui profitaient des moments où ils faisaient leurs prières! Parmi toutes ces invasions, celle de Samory Touré a le plus marqué les Wassoulounké, qui en ont gardé un fort mauvais souvenir. Né vers 1830 à Manignambalandougou (Guinée), Samory n'était pas d'origine musulmane. Son profond attachement à l'islam fut consécutif aux liens qu'il noua avec la ville de Kankan en Guinée vers 1875 et avec le grand muqaddam (ambassadeur) de la confrérie de la Qadiriyya, Karamoko Sidiki Chérif Haïdara. Dans sa volonté d'islamiser la région, Samory suscita des résistances, dont celle des Djalon-Foulah à Soblafouga, sur les bords du Djaban, la "rivière". Les soulèvements furent réprimés dans le sang par son demi-frère et lieutenant Kèmè Bréma. Le Wassoulou tout entier fut conquis par l'almamy Samory Touré qui fit construire partout des mosquées et sema la terreur au nom de l'islamisation. De nombreuses familles durent alors émigrer vers Bamako, Kati et Bafoulabé 17

dans la région de Kayes. Certaines revinrent après l'arrestation de Samory par les Français en septembre 1898 après 33 ans, 3 mois et 3 jours de règne, selon les chroniqueurs. Avant l'arrivée des Français, Bassibéla formait deux cantons distincts sur les rives droite et gauche du fleuve Ballé. Suite à l'installation du cercle de Bougouni, ils furent réunis en un seul. En 1898 une tentative de scission fut réprimée par les autorités coloniales. En 1951 fut créée la subdivision de Yanfolila, composée se six cantons. En raison de sa position centrale, le bureau de poste y fut transféré. Même après l'arrestation de Samory, le Wassoulou n'a pas connu la paix. La colonisation française fut marquée par des déportations, des impôts excessifs en nature, des travaux forcés, des recrutements massifs qui arrachèrent au pays, par vagues successives, les bras valides pour étoffer les troupes connues sous le nom de "tirailleurs sénégalais". Un Minianka, Kolazan Dembelé, garde et interprète colonial, animé d'un esprit de revanche, fit parler de lui par ses exactions: il fut assassiné par un Wassoulounké sur la digue du fleuve Baoulé près de Bougouni. L'accession du Mali à l'indépendance le 22 septembre 1960 n'a pas amené la stabilité escomptée dans la région. Sur le plan politique, le Wassoulou a voté majoritairement pour le PSP lors des élections qui ont porté au pouvoir Modibo Kéita, candidat de l'USRDA. Ceci n'a pas été de nature à faciliter les rapports de la population avec les nouvelles autorités politiques. Le Wassoulou connut une première déconvenue avec la suppression des chefferies traditionnelles de canton qui a généré des tentatives de révolte rapidement matées. La profanation de lieux et d'objets de culte comme à Morifinna en 1962 par le régime socialiste de Modibo Kéita, la révolte des fonctionnaires ressortissants du Wassoulou en décembre 1967 contre Tiéfing Koné, imposé comme député, et l'assassinat du douanier Djogo Kéita en 1992, suite aux exactions qu'il a commises, ont fait date dans l'histoire récente de la région.

Vie religieuse et culturelle
La religion musulmane, qui avait connu quelque relâchement, a été restaurée par l'almamy Samory à grand renfort 18

d'exécutions sommaires. De nombreux enfants furent envoyés dans les écoles coraniques de Kankan, dont le cheikh avait sur place un excellent représentant en la personne d'un marabout réputé, Mamadou Touré, plus connu sous le nom de Kôlôni Touré. La majeure partie de la population pratique un islam plus ou moins teinté de religion traditionnelle. De nos jours, les réformistes sunnites combattent avec acharnement les croyances et les rites anciens ainsi que le culte des ancêtres. En corollaire, on constate la disparition d'une part importante du patrimoine culturel. Le syncrétisme ambiant continue à accorder de l'importance aux "fétiches", objets matériels servant de support à des puissances du monde invisible auxquelles on adresse des prières. Considérées comme autant de "petits dieux", celles-ci jouent un rôle d'intermédiaires et d'intercesseurs entre Dieu et les hommes. Les ancêtres aussi sont considérés comme des intercesseurs en tant que représentants des familles dans l'autre monde. Ils constituent une source de vie pour les générations actuelles. On projette sur eux l'autorité des lignages. Ils représentent le groupe et en même temps personnalisent un peu cette chose abstraite qu'est la société clanique. Ce sont eux qui ont institué la coutume et donné à la société d'aujourd'hui son visage. Certaines tombes constituent des lieux de culte vénérés. L'osmose culturelle entre populations peul, malinké et bambara fait que le Wassoulou est doté d'un folklore musical assez riche. En y puisant, certains musiciens ont réussi à se faire connaître dans toute l'Afrique de l'Ouest. La chasse, activité importante, a sa musique propre avec des morceaux rituels appropriés à des circonstances particulières: le donso-n 'kôni, sorte de guitare des chasseurs, a permis à des joueurs d'accéder à la célébrité. En dehors des fêtes musulmanes, ce sont les mariages, les circoncisions et les excisions qui représentent les principaux moments de réjouissance. On pourrait mentionner plusieurs sites historiques, tel celui de Sobla-Fouga, vaste clairière située à dix kilomètres au sud-est de Guélélinkoro, au bord de la rivière Djaban : c'est l'endroit où Samory a battu les gens du Wassoulou en 1888. Autrefois, pour assurer leur protection, les villages s'entouraient 19

de murs d'enceinte appelés jin ou tata. Les vestiges en subsistent dans plusieurs villages. On montre aussi des cavernes pouvant abriter les habitants en cas d'attaques ennemies. Du fait de la cohabitation et des alliances matrimoniales nouées entre ethnies originellement différentes, les Peul du Wassoulou ont perdu une bonne part de leur culture, et principalement leur langue. C'est le malinké-bamanan qui fait office de langue de communication habituelle. Mais dans des îlots de population récemment installées dans la zone, on trouve aussi du sonraï, du bozo, du peul, du dogon et du soninké. Les écoles en langue française qu'on trouve dans les chefs-lieux d'arrondissement et dans quelques gros villages sont en nombre tout à fait insuffisant. Les plus anciennes sont celles de Yanfolila et de Kalama fondées respectivement en 1934 et en 1948. A côté de celles-ci, on trouve des écoles coraniques et des médersas, ces dernières étant de création relativement récente. Des écoles dites "communautaires" en langue malinkébamanan commencent à voir le jour grâce à l'aide apportée par certaines organisations non gouvernementales. A côté de quelques bâtiments de type moderne abritant administrations, écoles, dispensaires, etc., habituellement couverts de tôle et situés dans les agglomérations importantes, l'habitat est en majeure partie constitué de cases rondes couvertes de chaume.

Organisation sociale
La grande famille constitue la cellule de base de la société. Dirigée par le plus âgé, elle correspond à quelques groupes de cases abritant respectivement un ménage. Le produit du champ familial ou foroba-foro, dans lequel travaillent tous les membres de la famille sous l'égide de l'aîné, permet de faire face aux besoins en nourriture de base, au paiement de l'impôt et des dots, ainsi qu'aux dépenses occasionnées par les grandes fêtes. A côté de ce champ collectif, il existe de petites exploitations dont les produits sont propriété privée des individus, hommes ou femmes. Ces derniers en tirent des revenus leur permettant de se vêtir, d'agrémenter l'alimentation et de subvenir à des besoins plus personnels. Les influences venant du monde extérieur tendent à désagréger le pouvoir des vieux, à 20

vulgariser des valeurs d'autonomie personnelle et à provoquer l'éclatement des structures familiales. Les familles issues d'un même ancêtre sont regroupées en clans dirigés par les patriarches en lignée paternelle ou guatigi. C'est sous leur présidence que sont débattus les problèmes relatifs aux mariages et les litiges importants. Le chef de village ou dugutigi est le plus âgé, en principe, au sein du clan fondateur. Il tranche les litiges entre clans cohabitant dans une même localité, préside les assemblées où se prennent les décisions qui engagent toute la communauté et sert de trait d'union entre la population et l'administration. Il est le garant de l'unité du village. Plusieurs cérémonies rituelles étaient organisées en vue de préserver l'unité et l'entente entre les communautés. En voici trois exemples. Le gOlDmalô ou "remise de la peau" : la peau qui enveloppe la chair figure le ciel qui couvre la terre; elle symbolise donc le pouvoir et la célébrité. Cette cérémonie avait pour but de "faire asseoir le patriarche sur la peau", autrement dit de l'introniser. A cet effet, les sages du pays se réunissaient chez le vieillard qui était censé être le plus âgé des hôronw ("hommes libres", "nobles") de la région. A côté de ce patriarche officiellement confirmé dans son rôle de sage pour l'ensemble d'un terroir, on mettait en place aussi à chaque niveau de la hiérarchie sociale un patriarche subalterne compétent pour organiser les débats autour des problèmes concernant son territoire. Ces cérémonies d'intronisation donnaient lieu à de grandes réjouissances au cours desquelles on immolait des bœufs. Le san malô ou "remise de gratin" : pour préparer la cérémonie, les chefs de famille procédaient au stockage des fonds de marmite issus de la cuisson du fonio, qui est une des graminées les plus prisées, symbole de partage et d'unité du fait de la petitesse de ses graines. Lors du rite, les chefs de famille se retrouvaient chez le patriarche de la région pour lui remettre le gratin ainsi stocké. Cette cérémonie était censée consolider son statut et lui conférer respect et considération. Beaucoup de monde se retrouvait en cette occasion et on immolait un grand nombre d'animaux.

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Le freke min ou "boire l'hydromel" consistait à inviter annuellement et à tour de rôle les notables d'un groupe de villages autour de gourdes d'hydromel. Chacune de ces fêtes organisées à l'échelle du pays pouvait s'étendre sur plusieurs jours. Elle permettait aux sages de se rencontrer, de causer, d'échanger des idées, de débattre les problèmes épineux du moment, de renforcer les liens, de nouer de nouveaux rapports et de réconcilier les cœurs en vue de consolider les bases de la communauté. La société du Wassoulou est fortement hiérarchisée. Au sommet de la pyramide sociale se trouvent les hôronw ou tontigiw ("nobles", "hommes libres") constitués essentiellement de Peul et d'agriculteurs. Ensuite viennent les nyamakalaw ou hommes de caste (forgerons, griots, travailleurs du cuir, etc.). Au bas de l'échelle se trouvent les jonw ou "esclaves" qui, bien qu'affranchis, restent liés aux familles de leurs anciens maîtres. Si les tontigiw détiennent le pouvoir politique et assurent en grande partie la production nécessaire aux besoins vitaux de la population, les nyamakalaw sont généralement artisans et continuent à jouer un rôle régulateur dans la vie sociale. Car ils sont aussi appelés à exercer une fonction de médiateurs, de réconcilier les gens, d'établir ou de rétablir les contacts, de parler au nom des autres, de jouer aux démarcheurs et entremetteurs en vue des mariages, de prendre une part active dans l'animation de la société à l'occasion des cérémonies de dation de nom, de circoncision, de mariage et d'une manière générale chaque fois qu'au village on organise des réjouissances. Ils sont aussi généalogistes, chroniqueurs et détenteurs de la mémoire collective. Parmi ces gens de caste, les forgerons détiennent une place éminente aussi bien dans la réalité sociale que dans l'imaginaire populaire. Ils sont souvent circonciseurs et guérisseurs. Comme ils détiennent un pouvoir hors du commun, on les craint. Comme ailleurs en Afrique de l'Ouest, nous connaissons la senenkun ya ou "parenté à plaisanterie", à finalité cathartique, dont le but, dit-on, est de rendre les relations sociales plus agréables. Entre telles couches sociales, telles ethnies ou tels clans on a le droit de s'adresser des plaisanteries qui peuvent aller jusqu'à l'injure sans que cela tire à conséquence, mais en même temps on est lié par un pacte d'alliance, d'assistance et 22