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Le flamboyant à fleurs bleues

De
240 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 201
EAN13 : 9782296296343
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LE FLAMBOYANT A FLEURS BLEUES

JEAN-LOUIS

BAGHIO'O

LE FLAMBOYANT
A FLEURS BLEUES
roman

Préface de Maryse Condé

EditioIis CARIBEENNES 5, rue Lallier 75009 Paris

DU M~ME AUTEUR:

ISSANDRE

LE MULATRE

- Éd.

Fasquelle. 1949.

(épuisé). LES JEUX DU SOLEIL (poèmes) - Éd. Coop. Art Graphique. LE COLIBRI BLANC (roman) - Éd. Caribéennes. 1980. 1960.

1re édition Calmann-Lévy 1973. ~ Éditions CARIBÉENNES 1981.

Tous droits de traduction, d'adaptation et de reproduction réservés pour tous pays. I.S.B.N. : 2-903033-29-3

Preface
La plongée dans l'histoire semble bien être une composante obsédante de la littérature antillaise, histoire des Isles qUiJut si longtemps occultée au profit d'une imagerie folkloriste au service de l'Occident. Cette recherche historique ou plutôt cet appel du passé, comme on parle d'un appel d'air, s'inscrit souvent sous la forme d'une re-création de l'histoire par le':langage, afin d'effacer ce raturage de la mémoire collective JJ, comme le dit Édouard
((

Glissant. Il s'agit d'écrire une nouvelle mythologie

antillaise

débar-

rassée des images conçues pour le monde blanc et par lui seul. Une telle pâssion s'inscrit dans des œuvres très différentes, en fonction de la sensibilité et de l'itinéraire personnels de chaque écrivain. Jean-Louis Baghio'o, dans Le Flamboyant à fleurs bleues, utilise, à la manière d'un conteur, les faits historiques au sein d'une fiction où apparaît, à tous instants, le merveilleux. Déjà, dans un de ses premiers ouvrages, Issandre le mulâtre, Jean-Louis Baghio'o se révélait conteur et poète, situant ses personnages dans des décors féeriques et pourtant naturels, se nourrissant d'une tradition musicale et d'un lyrisme qui donnaient au récit fort, mince à part cela, une atmosphère particulière. Le Flamboyant à fleurs bleues peut se résumer comme la saga des 0'0 (les deux dernières lettres de Baghio'o). Narcissisme dira-

t-on? Non, si l'on veut bien admettre que les 0'0 sont aussi un

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aspect du peuple antillais dans son métissage et sa complexité culturelle. L'arbre généalogique, qui inaugure le récit, fonctionne comme le signe emblématique d'un continuum historique, dont la collectivité antillaise n'a pu avoir conscience pendant longtemps, étrangère qu'elle était à elle-même, privée de sa parole, dépossédée de ses biens culturels. Jean-Louis Baghio'o entreprend donc, à sa manière, de faire la chr01iique de ceux que l'histoire officielle ne mentionne jamais. A travers les 0'0, anciens corsaires, marrons, esclaves... nous suivons l'ascension d'une nouvelle classe, la bourgeoisie mulâtre du xrxe siècle, devenue propriétaire terrienne et rivalisant de pouvoir avec les anciens maîtres békés. Il faut à Baghio'o un certain courage et une certaine honnêteté pour s'en faire le chantre, car la littérature antillaise nous a habitués à valoriser les dominés au détriment des dominants. Ses personnages de choix sont les esclaves, les ouvriers de la canne, parfois les rebelles. Le monde selon Baghio'o est déjà prisonnier des préjugés de classe et de race. Cependant, il demeure ouvert à la violence salvatrice des éléments non conformistes. Il s'invente de nouveaux modèles. C'est ainsi que les 0'0 n'oublient pas l'audace de l'ancêtre corsaire qui taillait ses pantalons dans la peau des békés, victimes d~s abordages. De père en fils, et il faut noter à ce propos que l'auteur semble fasciné par la gémellité, leitmotiv à travers le texte, les noms se suivent et se répondent comme un écho. de résistance à travers les siècles, comme le cri de raliiement de ceux qui ne se sont jamais soumis. Tandis que la lignée mâle perpétue la veine farouche et le teint d'ébène des 0'0, les femmes introdllisent un sang nouveau dans la famille et soutiennent le récit de leur forte présence. C'est d'abord l'Indienne, si souvent absente de la littérature antillaise, ingénieuse à se dévouer, aimable et bienveillante, armée d'un courage et d'une foi inillénaire)J, archétype de la Mère orientale. Pourtant le personnage féminin qui se situe au centre de la fiction comme un ((poto-mitan)) dans un temple, celle par qui tout peut arriver, lieu de rencontre, de communion, de dispersion féconde aussi, est Marie de Lériv, descendante du Corsaire Rouge. Marie inverse puissamment le mythe des Créoles pâles et langoureuses. Refusant l'existence confinée de fleur de
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serre à laquelle son milieu voudrait la destiner, elle finit par faire éclater certaines barrières cloisonnant le monde insulaire, et se réfugier dans l'Habitation de son choix avec ceux de son choix. Il est évident qu'à travers elle, Baghio'o a voulu incarner la Mère et nous retrouvons cet obsédant fantasme maternel dans un roman ultérieur Le colibri blanc sous les traits de Fernande de Virel (anagramme de Lériv, la Mère créole, fantasque, aux multiples dons artistiques). Peut-être pourrait-on reprocher à Baghio'o un certain schématisme du trait sous l'apparente exubérance du texte, un recours un peu systématique aux éléments d'une littérature d'aventure aux Isles qu'il entend implicitement condamner? Ne . gâchons pas notre plaisir. Laissons-nous emporter par la féerie des aventures et la démesure des personnages cQmposant une galerie étonnante. Le style de Baghio'o nous aide à ce dépaysement, à cette plongée au cœur d'une réalité aux couleurs fantastiques au point que nous finissons par nous interroger: quèl est le plus extraordinaire, du référent historique ou de la fiction romanesque...? Dans la structure du roman historique - et celui-là en est un, même si l'auteur rêve l'histoire selon son imagination et sa situation personnelles, la tension provoquée par le contact de l'historique et du fictif influe sur la forme. Celle du Flamboyant à fleurs bleues s'apparente au conte, au conte épique, d'où sa tendance très nette à la parodie, au rire et à l'autre image de l'homme qu'elle postule. Pour écrire, Baghio'o puise dans l'oralité à pleines mains, mais en même temps, il se veut porteur d'informations, d'explications et d'interprétations toutes personnelles. La localisation de l'action dans le passé, c'està-dire hors de l'expérience du lecteur, crée une nouvelle situation de communication, qu'il entend néanmoins fonder sur les procédés traditionnels. A ce titre, les dialogues de l'ouvrage sont significatifs. Répétons-le, certains lecteurs habitués à une littérature militante» et « didactique)) seront déconcertés, car ils ne trouveront pas dans Le Flamboyant à fleurs bleues leur pâture habituelle. Ils trouveront aux descriptions un certain relent d'exotisme. Ils s'étonneront que la vie des békés soit dépeinte avec tant de complai((

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sance. Ils seront perplexes quant à la
(( cause»

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que défend l'auteur.

Pourtant, ils ne pourront rester insensibles à l'amour des Antilles que ces pages portent inscrites en elles. Ils reconnaîtront une cer-

taine magnification de leurs îles et admettront que diverses, complexes, lieux où tant de peuples se sont rencontrés, tant de destins croisés et d'histoires entremêlées, elles peuvent inspirer des portraits multiples, reflets contrastés du talent des écrivains.
Peut-être pour conclure, sans toutefois porter atteinte au respect de sa vie privée auquel il tient tant, pouvons-nous rappeler certains aspects de la carrière de Jean-Louis Baghio'o. Ingénieur à la Radiodiffusion, auteur d'un certain nombre d'ouvrages techniques, il prit une part active à la Libération des Ondes pendant l'occupation de la France par les A llemands de 1941 à 1945. Après cette date, il fut nommé Directeur Technique des Émissions de la France d'OutreMer et, à ce titre, protesta violemment et publiquement contre la politique colonialiste de l'époque, la qualifiant de « coloniaiserie )). Il fut l'ami de Léon-Gontran Damas, de Léopold SMar Senghor, de Rabemananjara. C'est dire qu'à sa manière et avec eux, il posa les premiers jalons de notre prise de conscience. Maryse Condé

~.
Arbre signalétique des "0' 0"

Un navire en cet équipage Non loin d'Athènes fit naufrage. Sans les dauphins tout eût péri, Cet animal est fort ami De notre espèce. (LA FONTAINE,Fable 1V-7)

CHOUTOUMOUNOU,et son frère jumeau Pampou, descendent d'une très ancienne lignée d'esclaves de la Guadeloupe. Dans leur village, à Sainte-Anne, on les connaît bien. Même le souvenir de l'ancêtre de la famille flotte encore dans la tradition orale, sans doute auréolée de la grâce ténébreuse des légendes.

Certains prétendent qu'une « Flûte 1 » montée par un équipage de nègres, et commandé par un des leurs, sorte de géant: œil vif, narines ouvertes et palpitantes, lèvres épaisses à saisir goulûment celles plus fines des femmes, prenait en chasse des « Négriers 2 » et libérait les cargaisons de « bois d'ébène 8 ». Le navire, bien armé, rapide, manœuvré habilement, portait une marque inconnue: un drapeau noir frappé d'une tête de mort, avec tibias en croix, emblème qui devait devenir célèbre car vite adopté par des bandits qui courent les
1. Bâtiment aménagé pour prendre un chargement exigeant la réduction de son artillerie et de son équipage normal. 2. Bâtiment servant à faire la traite des nègres. 3. Bois d'ébène - nègres.

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mers pour voler, piller et qui voulaient mettre sur le compte des nègres leurs méfaits. Ce « Chasseur» n'avait aucune autorisation d'aucun gouvernement: il travaillait pour son compte; et, pourtant, ce n'était justement pas un pirate; mais, quand on l'apercevait à l'horizon, on n'échappait guère à ses coups si l'on pratiquait la « traite ». Les marins français, anglais, hollandais ou espagnols qui, par miracle, pouvaient fuir le massacre, ne manquaient pas de rapporter que le « Monstre» lançait ses hommes à ,. l'abor. : «0 0 d age, en cnant 0 ' 0 »..., et qu ' une N egntte, '
aux cheveux longs, se battait toujours à ses côtés, cueillant au passage des oreilles pour les enfiler, en collier, tout en chantonnant, d'une voix douce et suave, comme en écho: « 0'0 1... O'O!... », terribles syllabes qui stimulaient la sauvagerie de l'équipage satanique. Après le combat le « Capitaine» écorchait vifs les officiers blancs capturés; et, au cours de cérémonies démoniaques, en plein océan, tannait leur peau pour fabriquer des pantalons serrés au-dessus du genou, les fameux pantalons corsaires, portés par tout l'équipage, de telle sorte que ces diables qui combattaient le torse nu apparaissaient toujours en noir et blanc. Il est difficile de situer cette époque. Dans les archives du ministère de la Marine espagnole, on peut relever qu'un nègre pirate se distingua au sac de Carthagène des Indes, en 1543. Anglais et Français, curieusement associés dans cette action contre une base de Charles Quint, donnèrent la chasse à l'intrus, ce pirate nègre qu'on n'avait pas invité. On ne put le saisir et il emporta une partie importante du butin.

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Certains prétendent que c'est au deuxième sac de Carthagène des Indes, en 1697, inspiré par Louis XIV, où l'on vit s'allier une Armada royale commandée par le baron de Pointis, et des troupes que le gouverneur du Casse avait levées parmi les flibustiers, les planteurs de Saint-Domingue, et autres aventuriers, que le pirate ou corsaire nègre fut pour la première fois repéré, sans que l'on puisse d'ailleurs le capturer. TI se mêla à l'expédition, qui rapporta, dit-on, plus de 50 millions de livres, en raflant, pour lui seul, près de 10 millions. Une « Chasse-Partie 1 », d'une ampleuratIantique, fut montée contre ce larron qui, sans donner d'explication, s'enfuit à l'horizon. D'autres rapportent encore que 0'0 n'était autre que le Guinéen musulman O'Makendal qui vivait, en 1758, à Saint-Domingue. Lors d'une réunion publique, il plongea dans un vase trois mouchoirs rouges du sang d'un esclave qu'on venait d'égorger comme un bélier, et dit, en extrayant le premier mouchoir qui parut jaune: « Voici les premiers habitants de l'île» ; puisant, ensuite, un autre mouchoir qui parut blanc, il dit : « Voici les habitants actuels»; enfin, plongeant une dernière fois la main dans le fameux récipient, il en retira un mouchoir noir, en clamant: « Voilà ceux qui resteront les maîtres du pays 1... » Alors les nègres subjugués déclenchèrent une révolte meurtrière. O'Makendal, tenu pour responsable, fut capturé et roué vif. Ses enfants, vendus à des Hollandais, de l'fie Saint-Martin, auraient
1. Expression venant de c Charte-Partie ), texte réglementant le

partage des prises.

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été finalement retrouvés en Guadeloupe, et seraient les

ancêtres de Choutoumounou et de Pampou.

'

Historiquement, le sieur Houël, premier gouverneur de la Guadeloupe, qui s'épuisait vainement depuis des années à industrialiser la fabrication du sucre, apprend que deux nègres de Saint-Martin, des jumeaux, connaissaient le secret du raffinage, c'est-à-dire l'art et la manière d'éliminer toutes traces de matières colorées dans la substance de saveur douce et agréable extraite de la canne. Les Anglais connaissaient déjà le procédé du « Blanchiment », et leur commerce prospérait. Les Hollandais se préparaient à les concurrencer, grâce à ces deux curieux esclaves. Houël, avide, se renseigne. Ces jumeaux étaient, plus ou moins, sorciers et passaient pour très habiles à préparer des peaux pour les rendre imputrescibles et en faire du cuir, jusqu'à les assouplir comme de la peau de chamois véritable, se servant pour cela d'alun et de sel, et même d'huile de poisson - ils pouvaient aussi, disait-on, blanchir le sucre Kio, le sucre brut, avec des substances extraites de certaines plantes; mais n'acceptaient de livrer leur secret aux Hollandais qu'en échange de leur liberté, tractation en cours. Alors, Houël monte vers 1641 une expédition, chose courante à l'époque, capture ceux qu'il convoitait et tout un vaisseau hollandais chargé d'esclaves. Cette action victorieuse aurait déterminé les Français à employer la main-d'œuvre africaine, et permis la colonisation effective de la Guadeloupe. En échange de leur secret, Houël promit aux deux nègres industrieux la liberté. C'est en pleine conscience, comme en pleine force, que les jumeaux acceptèrent le

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marché. Quand l'esclavage n'aurait été institué que pour capturer ceux dont on voulait connaître le savoir, et le marchander ensuite, c'eût été presque de bonne guerre comme cela. Les deux gaillards, d'une taille impressionnante, se ressemblaient beaucoup avec leurs cheveux plus frisés que crépus, leurs regards étranges, des yeux un peu couleur vert d'eau capables de fixer pendant très longtemps un vis-à-vis, le corps et la tête immobiles, sans un geste, observant un silence opaque, et un instinct diabolique à deviner les arrière-pensées en dépit de leur comportement craintif, timide, peut-être lointain. En Guadeloupe et en Martinique, on connaissait déjà les « nègres-rouges », aux yeux rouges, plus ou moins « quimboiseurs », sorciers (notamment ceux du Diamant 1), et de ce fait, inquiétants; il Y avait aussi des nègres aux yeux bleus, en provenance, semble-t-il, de l'Ouest du Cameroun, colosses très guerriers; mais ces nouveaux venus aux yeux de chat, avec des mains coniques et fines, plutôt longues, aux doigts lisses et pointus, troublèrent l'imagination des esclaves et des maîtres, car bien peu de personnes savaient qu'il existât un rejeton de cette sorte, et d'en voir deux si semblables, apparut comme monstrueux. En leur présence, on n'avait pas tant confiance que cela. Ils restaient toujours ensemble et ne parlaient à personne. Lorsqu'on les interrogeait, ils portaient fréquemment leurs mains à la bouche et au visage, comme pour
1. Ce bourg doit son nom au gros roeher, en pointe de diamant, qui se dresse à environ un mille de la côte, en face de sa baie largement ouverte.

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réfléchir, et un seul, apparemment toujours le même, répondait, au bout d'un instant, à la question posée, tandis que l'autre, remuant aussi les lèvres, soutenait l'argument par un écho très faible. Si l'un guettait son besson et qu'il ne fût pas là, il en était tout triste. Lorsque l'exploitation sucrière marcha bien, les jumeaux noirs vinrent rappeler à Monsieur le Gouverneur sa promesse d'affranchissement. - Ces nègres-là, dit le sieur Houël, toujours les mêmes, croyant pouvoir être libres !... Et il les fit mettre aux fers. Les Bessons, se frappant la poitrine avec les mains grandes ouvertes, éructèrent: C'était à la fois comme un rot profond et prolongé, une sorte de grognement qui montait des entrailles, roulait dans la gorge et explosait en une onde de choc chargée de haine. Et l'on devina les descendants de 0'0 le Corsaire, ou de O'Makendal. A cette époque, on ne vivait pas tellement en vase clos qu'on ignorât cette aventure. Les alizés sont bavards! L'hivernage n'était pas encore achevé qu'un cyclone balaya l'ile. Les esclaves en profitèrent pour déclencher une terrible révolte: couraient, semblaient pulluler, exterminaient, pillaient et tant ils étaient nombreux à y participer, brisaient leurs fers naturellement. Ce fut très sérieux. Les nègres se mirent à tuer, comme auraient fait des chrétiens. Une troupe conduite par le dénommé Jean-le-Blanc (bien sûr, un Noir gros sîrop I), de Basse-Terre jusqu'à Capesterre, appliqua la

-

0'0 !...

.

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technique de la terre brûlée, en remontant, avec une autre troupe, conduite par un certain Pèdre, jusqu'à Pointe-à-Pitre, pour rejoindre les 0'0 qui s'étaient évadés et descendaient des grands fonds de Sainte-Anne vers, justement, la capitale sociale et commerciale de l'île, pratiquement investie. Les nègres, enragés, criaient qu'ils voulaient venger la mort de leur père et de leurs

enfants; qu'ils brûleraient la ville et les Békés1 réfugiés ; qu'il n'y aurait pas de quartier, pourvu qu'on les menât au combat. Cette formidable concentration, semant partout la terreur, échoua par la défaillance de Pèdre qui crut aux promesses de Houël. Pèdre neutralisé, Jean-le-Blanc fut capturé. Cela fait, Houël dit à Pèdre, verdâtre: - Parlons un peu de liberté! Les deux compères, Pèdre et Jean-le-Blanc, et quelques complices, tenaillés, écartelés ou rompus vifs, apprirent à souffrir jusqu'à ce que mort s'ensuive. Voilà!... Les 0'0 s'échappèrent, instruits d'expérience, que le Béké ne tient jamais ses promesses, ne passant de' contrat ou de traité qu'avec des arrière-pensées, même après en avoir reconnu les inconvénients et tout manqué. Houël, fier et tenace, décréta la « chasse» contre les 0'0. A peine en un endroit, ces derniers se transportaient dans un autre; et, à peine arrivés en un lieu, ils y semaient la terreur, Houël et sa meute sur les talons. S'ils se retrouvaient toujours cernés dans un espace de plus en
1. Békés: les Blancs du pays.

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plus rétréci, et si leur colère rencontrait de plus en plus de difficultés à s'abattre sur des victimes, il n'en est pas moins vrai qu'elle exaltait des esclaves qui, comprenant le caractère ferme de cette révolte, y participaient avec ardeur, semant de grandes difficultés sur la route des « Chasseurs », même au nu de leur chair. Pour échapper aux pièges tendus, les jumeaux se séparèrent. Or, on croyait qu'ils ne se quittaient jamais, ayant certes deux corps, mais de toute évidence, un seul esprit et une seule âme dominée par une intense vie instinctive, avec un allant synchrone dans la défense et l'attaque, comme dans la retraite ou la fuite, selon des manœuvres déconcertantes et jumelées, chacun laissant, à son tour, l'initiative à l'autre, et l'on n'imaginât pas qu'ils pouvaient se passer l'un de l'autre. Cette ultime manœuvre fit perdre leur trace. C'est à la fois leur gémellité et leur dichotomie qui les sauvèrent. Longtemps après, on apprit que l'un d'eux, réfugié dans les bois du Matouba, avait fait alliance avec les derniers irréductibles caraibes encore en vie, et qu'il « s'occupait» de la Guadeloupe proprement dite, cette sombre ellipse montagneuse, orientée du sud au nord, d'où rayonnent les lignes claires de belles vallées; et que l'autre « travaillait » avec des nègres marrons, au-delà de la Rivière sacrée, l'île plate, en forme de triangle rectangle, appelée Grande-Terre. Ce dernier, disait-on, « jetait» aussi un coup d'œil sur la mer. Plusieurs révoltes: aux Saintes, à Marie-Galante, à Saint-Barthélemy, furent sévèrement réprimées. Les supplices, lâches comme leurs auteurs, auraient pu être plus extrêmes, les nègres ne fléchissaient pas. Les affai-

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res de la Compagnie des îles d'Amérique allèrent si mal que la Guadeloupe et ses dépendances furent vendues, après la dislocation de la Compagnie, au marquis de Roisseret. Colbert racheta l'île pour la céder à la Compagnie des Indes occidentales qui, au bord de la faillite, consécutive à de nombreuses révoltes de nègres, dut la rétrocéder au roi de France. Dans l'esclavage, les nègres n'avaient souci de la prospérité de leurs maîtres. Il faut trop grande vertu pour accabler, soutenir fortune des autres. Les 0'0, inspirés, déclenchaient des troubles et des révoltes à chaque ouragan. Dieu lui-même semblait encourager leur violence; chaque tremblement de terre, chaque cyclone, chaque raz de marée, s'interprétait comme un signal divin, portant loin les longues et terribles du ales que les esclaves guettaient avec fièvre, à la fois inquiets et subjugués par cet appel. Rien en eux ne pouvant plus défaillir. Mourir pour leur liberté, voilà! Ce n'était, certes, rien qu'un mot; mais aussi quelque chose comme une idée avec tentation de la cultiver d'enthousiasme et une profonde fraternité quoique la fraternité butât toujours sur la couleur des épidermes. Le Béké frappait, Christ au poing. Les Nègres répliquaient avec le tonnerre de Dieu. Et, bien loin que chacune de ces calamités donnât l'horreur de l'autre, on attachait à la répliquè vengeresse un caractère sacré. Ce fut le Père Labat; qui, en levant l'énigme du « coup d'œil sur la mer », ramena un peu le calme. Au cours d'un de ses innombrables voyages caribéens, il captura, tout à fait par hasard, un grand nègre d'une humeur terrible qui sabotait des bateaux dans la baie du

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Moule. Même désarmé, le « sauvage» abattait ses assaillants à coups de tête, les distribuant à la volée, par rafales « bingue, dingue, et dingue! »... Finalement, il succomba sous le nombre. Il était alors dans un tel état qu'on ne sut plus à qui l'on avait affaire, d'autant plus que le Saint-Homme, bien à contrecœur hélas! usa sans transition de la bastonnade et de la pimentade. Le ventre attaché contre une planche, « Baindindingue» reçut cinquante coups de « boutou 1 », bien mesurés et pesés, en laissant simplement échapper de ses lèvres lippues un double son intraduisible. Chaque coup enveloppait les omoplates en même temps qu'une brûlure cuisante s'incrustait dans tout le corps, et ça recommençait interminablement, sans arrêt, le nerf de bœuf modulant, chaque fois, une note diff~ rente selon la trajectoire, vers le haut, ou vers le bas du dos, sur les épaules, près du cou, ou sur les reins, mordant les fesses, jusqu'à la sensation ininterrompue d'un feu pénétrant avec vacarme de tam-tam dans les oreilles. Malgré les liens, le corps du malheureux ondulait, se tordait, se contractait, se tendait, frémissait. Et, tandis qu'au centre de lui-même l'acier rouge de la douleur s'écoulait et ne paraissait devoir trouver d'apaisement que dans une brûlure encore plus ferme, qui se forgeait elle-mêmede la nécessité de l'ultime délivrance, d'autres irradiations levaient, comme une douce onction, les splendeurs miraculeuses d'un bel arc-en-ciel. Alors, sur la chair à vif, pour éviter la gangrène, on
1. Boutou : nerf de bœuf.

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appliqua une bonne décoction d'huile, de piments, de citron et de sel: « Rien de plus simple et d'efficace, pour assagir les âmes tourmentées», écrit le Dominicain. Lorsque le bon père se pencha sur le moribond pour savoir s'il vivait encore, il entendit, à travers un gémissement, les terribles duales et comprit, grand Dieu, qu'il tenait un des 0'0 1... Circonspect, le père Labat garda sa trouvaille pour lui; la fit soigner; puis, rusé, lui proposa l'affranchissement en échange de ses connaissances en matière de traitement du sucre, arguant que l'Eglise savait tenir ses promesses. Comme en effet, lorsque les curés signaient un pacte, même avec le diable, personne n'osait aller contre, Baindindingue accepta; mais encore plus rusé que le Dominicain, il exigea pour gage qu'on lui donnât une épouse blanche 1... Le Dominicain non à court de réplique acquiesça et refila au nègre une rouquine !.. une pauvre fille ramassée dans un bouge de la côte bretonne, embarquée de force sur un bateau chargé de déverser aux îles d'Amérique des « chargements de peuplement » et qui, en abandon de son âme à la lassitude de la misère, était trop heureuse d'être enfin protégée par des curés, même au prix exorbitant d'un sauvage dans sa couche. Un mémorable document, le père Labat le transcrit lui-même dans ses innombrables relations de voyages, précise que le 0'0 exigea l'affranchissement en bonne et due forme, par-devant deux témoins, un Blanc, au choix du père Labat, et un Noir, désigné par Baindindingue; ces témoins étant chacun père d'au moins quatre enfants mâles. Enfin, l'union des promis serait sceI-

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lée, sous un flamboyant, par double transfusion sanguine, chacun des partenaires cédant un peu de sang à l'autre, selon le rite africain, tout en arrosant du liquide les racines de l'arbre. A la stupéfaction générale des témoins dignes de foi, cet arbre décoratif d'origine brésilienne, dont le feuillage dentelé à structure composée pennée, c'est-àdire aux folioles insérées sur deux rangées parallèles, le long d'un axe, comme pour le sorbier; la fleur à corolle rouge et régulière, avec des pétales libres, un peu comme ceux de la giroflée, se mit à bouger, puis à muer, avec un long bruit de taillis qui tressaille, comme si quelque bête intérieure l'eût troublé: et les corolles pourpres devinrent irrégulières, à pétales soudés, comme

ceux du tabac, et prirent une belle couleur bleue 1. La

surprise fut encore plus grande lorsque, dans le même temps, l'on vit l'arbre trapu, tassé, comme renfermé, grognon, à branches étales ou pleurantes, se redresser, grandir et se tendre vers le ciel comme s'il se libérait d'une contrainte séculaire abhorrée. Certains curieux, de9 braves, s'enfuirent. On ne voit pas sans inquiétude un colosse abattu se redresser. Le père Labat cria miracle 1... Croirait-on pas vràiment qu'il avait le monopole de la clairvoyance? Les races pouvaient fusionner! et

1. En Afrique, dans la région des Grands-Lacs, de nombreux flamboyants à fleurs bleues alternent avec des flamboyants à fleurs
.

rouges, notamment le long ~u lac Tanganyika. La fleur rouge est
du genre dicline, non her~phrodite, avec un pistil qui constitue l'organe femelle; la fleur bleue est aussi du genre dicline, mais avec des étamines contenant des graines de pollen, fameuse substance mâle.

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la nature s'en réjouir. Dans la joie de cette révélation, le Dominicain ne pouvait que tenir sa promesse. 0'0 Baindindingue fut le premier nègre esclave qui, aux Antilles, conquit de haute lutte la liberté. Cet événement extraordinaire fut appelé: « Le miracle du Flamboyant. » Eût-on jamais pensé, en effet, qu'un arbre pût, de rouge virer au bleu, et un nègre devenir libre ?... En contrepartie de l'étrange contrat avec le père Labat, le 0'0 s'engageait à instruire deux Békés et deux nègres dans l'art et la manière d'extraire le jus de canne, ou vesou, de le clarifier avant sa concentration et sa cristallisation, de le centrifuger, pour l'extraction du sucre Kio, et enfin d'indiquer d'une part par quel moyen naturel, les procédés magiques étant exclus, blanchir ce sucre Kio, d'autre part, comment utiliser la mélasse restante pour fabriquer du « tafia». Houël fut surpris quand il se rendit compte, un peu tard, que les Curés le concurrençaient, et, d'une manière industrielle, montant des raffineries non seulement partout en Guadeloupe, mais aussi en Martinique; et, de surcroît, mettaient sur le marché ce fameux breuvage appelé « tafia» dont, l'empire sur les âmes, hélas! n'est plus à dénoncer... * ** A l'époque où le père Labat récolte une immense fortune avec la vente du sucre blanc et du rude tafia fa~ briqués grâce aux secrets de 0'0 Baindindingue, la Guadeloupe et ses dépendances comptent trois paroisses importantes ou communes, avec une vingtaine d'églises et

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LE FLAMBOYANT

une centaine de sucreries et raffineries. La population, d'environ douze mille âmes, comprend deux tiers de nègres, mulâtres et mulâtresses, un tiers de « Blancs» et « Blanches». TI ne reste plus qu'une vingtaine de Caraïbes !... Des Noirs affranchis, installés dans les communes, commencent à s'occuper de commerce, d'industrie, ou travaillent comme ouvriers, et certains possèdent des terres qu'ils cultivent. Son contrat scrupuleusement rempli, 0'0 Baindindingue construit sa raffinerie personnelle à Saint-François et achète des champs de canne à Sainte-Anne. Sa femme, «la Rouquine», soit caprice ou raison, voire grand amour révélé, embrasse avec plus de chaleur que les curés eussent souhaité, la cause des esclaves en les cachant aussi bien dans les combles de la cure que derrière l'autel de la chapelle, lorsqu'ils s'évadent des plantations. Elles les convoie, ensuite, elle-même, soit vers les grands fonds de Sainte-Anne, soit vers la Soufrière, chez 0'0 Souf, afin qu'ils échappent définitivement à toute recherche. La situation est précaire. Les différentes ordonnances de Louis XIV pleuvent sur la colonie. La Guadeloupe doit s'aligner sous le Gouvernement général de la Martinique qui y trouve sa fortune car les Martiniquais apprenneni aussi du père Labat à blanchir le sucre. Par ailleurs, le Roi Soleil accorde le premier privilège légal de la « traite», régularisant un commerce criminel pratiqué jusqu'ici clandestinement. Avec l'application de l'Edit de Nantes, est promulgé le Code noir de Colbert ! Après la guerre contre les Anglais, au cours de laquelle les Noirs, commandés par le père Labat, toujours lui,