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LE MENDIANT BLEU

De
128 pages
(Nouvelles)
(Cameroun)
" Le mendiant bleu " est avant tout la personnification de l'Afrique de cette période allant de l'indépendance jusqu'aux premiers balbutiements de la mondialisation, avec son cortège de désillusions, de préjugés et…d'exaltation. Cette nouvelle nous introduit dans l'univers bouleversé de la jeunesse impuissante de cette fin de siècle…
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Le mendiant bleu

Collection Encres Noires dirigée par Maguy Albet

Dernières parutions

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d'un

Marcel KEMADJOU NJANKE

Le mendiant bleu
(Nouvelles)

L'Harmattan

@

L'Harmattan,

2000

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Montréal Canada H2Y lK9 L'Harmattan, Italia s.r.1. Via Bava 37 10124 Torino ISBN: 2-7384-9368-8 (Qc)

I LE MENDIANT BLEU

On l'appelait le mendiant bleu parce qu'il était toujours vêtu d'une gandoura bleue que le temps avait décolorée et qui, selon son humeur était tantôt sale, tantôt propre. Il mendiait au même endroit depuis vingt ans déjà et était, quoique distant vis à vis des riverains, considéré comme un résident du quartier Maka. Il avait vu ce quartier laver les plaies des répressions sanglantes qu'il avait subies pendant les années d'indépendance, il avait vu les populations d'origines diverses s'y fondre, il avait vu les murs de planches remplacer le carabote et les maisons en parpaings se hisser au-dessus des décombres de ces cases croulantes. Il avait vu des échoppes, une boulangerie et autres points de vente naître, grandir, fleurir, décroître puis disparaître ou se métamorphoser. Que n'avait-il pas vu ? Il avait assisté à tout cela avec l'indifférence et le mutisme des gens de sa condition. Il était vieux et son corps émacié semblait flotter dans sa gandoura qu'il repliait toujours jusqu'aux hanches chaque fois qu'il s'asseyait sur sa vieille natte historiée pour demander l'aumône. Il
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s'asseyait toujours sous l'auvent de cette vieille maison abandonnée qui semblait avoir été bâtie pour lui. Il avait une petite calebasse aussi âgée ql;1e lui, sinon plus car on racontait qu'il l'avait héritée de son père. Il la plaçait devant lui et attendait le geste de compassion du passant en saluant:
«

Sadaka». Parfois quelques pièces résonnaient

dans sa calebasse, parfois aussi il recevait un maigre salut, l'indifférence ou alors, tout naturellement, un regard méprisant. Contrairement à la majorité des mendiants, il n'était ni lépreux ni aveugle ni autrement handicapé. son visage dont la peau était très noire, sombre et d'une solennelle gravité reluisait de santé. Avait-il une famille? quelles étaient ses origines ? Nul ne le savait. Mais lui, quand son oreille n'entendait pas le son des piécettes roulant dans sa calebasse, chantait: Du Nord au Sud J'ai traîné mon corps, Mespieds nus, mon fardeau. Mon père tenait le bâton Ma mère, la daba, Moi je tends la main. Les enfants du quartier l'approchaient par moment pour partager avec lui l'entrain et la gaieté de leurs jeux quotidiens mais jamais ils n'arrivaient à s'entendre et tous leurs efforts pour faire de lui leur compagnon attiré se terminaient toujours en discordes, querelles de sourds, huées et imprécations. Personne ne pouvait dire pourquoi le vieux mendiant était si irritable, si irascible. Les enfants étaient-ils trop bruyants à son goût? Ou alors n'était-ce 10

qu'un problème de mutuelle incompréhension? La balance penchait plus pour cette deuxième éventualité que pour la première car lui ne parlait q~e Haoussa, la langue de ses ancêtres, tandis que les enfants eux, ne s'exprimaient qu'en pidgin english et en français. Quelqu'un qui passait par-là un matin et qui avait entendu le mendiant proférer des menaces à l'encontre de ces enfants les avait pour. , , / . ch asses avec un baton en crlant:« MaIs d ou sortent ces chenapans, hein I... enfants bâtards et crasseux, quel est l'anus qui vous a vomi I... Qu'est ce que vous voulez à ce pauvre vieillard, espèce de... » Comme toutes les fois, les enfants s'enfuyaient aussitôt en poussant de stridents «oyé», rapides comme les oiseaux, agiles comme des singes, visiblement ravis de la tournure que prenaient les événements. Pourtant ces enfants se sentaient tout simplement poussés vers ce vieillard esseulé et effacé; l'enfance et la vieillesse sont deux mondes que l'admiration d'une part et le besoin de chaleur vivifiante d'autre part obligent à se reconnaître et à s'unir. Ces enfants ne manquaient d'ailleurs jamais de lui apporter des galettes de riz ou des dattes qu'il acceptait volontiers. Une poignée d'arachides dans l'assiette d'un mendiant vaut une pépite d'or, dit l'adage. Pour se venger de leur sincérité déçue, ces enfants allaient parfois très loin; c'est ainsi qu'on pouvait les voir tirer les pans de la tunique du malheureux vieillard, frapper sa tête nue de leurs vilains doigts, transformer sa calebasse en ballon de foot... Et le mendiant épuisé, de baisser la tête et de murmurer: Maudit soit mon sang Maudite, mon enfance
A

Il

Maudite, ma race! Ah, enfants, tortionnaires ignorants, si vous pouviez entendre ça ! Cependant quelques jours après, quand ces gamins assoiffés d'aventures ludiques revenaient, les galettes et les dattes roulées dans leurs boubous, le pauvre mendiant acceptait leur présent et le cycle recommençait. Toujours exact, ce curieux mendiant arrivait chaque matin peu avant que les premiers rayons du soleil ne viennent écarter définitivement le sombre voile de la nuit et, en bon musulman, il faisait la première des cinq prières recommandées aux croyants et une nouvelle journée commençait avec ses interminables sadakas. Il levait toujours sa main droite vers tous ceux qui passaient devant lui et lorsqu'il recevait une pièce, il gratifiait son généreux donateur d'un «merchi» mélodieux; mais lorsque son assiette devenait muette et que la journée s'étirait, ennuyeuse, il serinait: Tendre la main Est mon métier, Sadaka votre devoir, Ainsi le veut leprophète.
«

Avait-il des enfants?

»«

Que faisait-ilde ses

gains, lui qui mendiait depuis des années?» «Pourquoi mendiait-il alors qu'il ne souffrait d'aucune infirmité?» «Les mendiants, c'est une race de parasites, ce sont les poux de nos cheveux, les chiques de nos pieds, les puces de notre épiderme, les charançons de nos greniers! Ils doivent

être éliminés. » « A quoi bon les plaindre? Ils sont
les rejetons de notre société en dérive »... C'était là un échantillon des murmures les plus modestes qui
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