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LE NAÎTRE HUMAIN

De
272 pages
Ce livre aborde le phénomène Naissance sous l'angle de sa spécificité humaine. Fait incontournable de Nature, la naissance de l'être humain, être social par essence, devient dans ses divers avatars un fait de Culture. Du coup, cette Naissance ne pourra plus être considérée comme un moment mais comme une période : le temps où se met en place la structure de l'individu, sous l'influence de l'environnement.
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LE NAÎTRE HUMAIN

Collection Sexualité humaine série Mémoire du temps dirigée par Charlyne Vasseur-Fauconnet

Sexualité humaine offre un tremplin pour une réflexion sur le désir, le plaisir, l'identité, les rôles féminin et masculin. Elle s'inscrit dans un mouvement socio-culturel, dans le temps et dans l'espace. La sexualité ne peut être détachée de sa fonction symbolique. L'erreur fondamentale serait de la limiter à un acte et d'oublier que l'essentiel est dans une relation, une communication avec l'autre, cet autre fût-il soi-même. Cette collection a pour objet de laisser la parole des auteurs s'exprimer dans un espace d'interactions transdisciplinaires. Elle relie la philosophie, la médecine, la psychologie, la psychanalyse avec des ramifications multiples qui vont de la pédagogie à la linguistique, de la sociologie à l'anthropologie, etc.

Déjà parus

Médecine et régime de santé, Madeleine THIOLLAIS(2 vol.) La jouissance prise aux mots ou la sublimation dans l'œuvre de Georges Bataille, Mona GAULTHIER La vocation d'être femme, Ovida DELECI' Le défi des pères séparés. «Si papa m'était conté...», Philippe VEYSSET Dieu, l'adolescent et le psychanalyste, Odile FALQUE Agressions sexuelles: victimes et auteurs, Evry ARCHER (dir.) La sexualité féminine en Afrique, Sami TCHAK Le naftre humain, Claude-Émile TOURNE.

cg L' Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-8294-5

Claude-Émile TOURNÉ

LE NAÎTRE HUMAIN

Cette naIssance qui vient à l'homme

L'HarmattaD 5-7, rue de l'École Polytechnique
75005 Paris

- FRANCE

L'HarmattaD Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

DU MÊME AUlEUR

Sur son petit bonhomme... de chemin L'Air du temps Ed. Elne 1991
S.Tourné suce. 52 rue Laeaze-Duthiers 66000 PERPIGNAN

Et s'il fallait du temps pour Naître? Llibres del Trabucaire Ed. Canet en Roussillon 1996
2, carrer Jouy d'Arnaud. 66140 CANET

à Roland Solère,

à Simone jour et nuit,

à la croisée des chemins.

Mes remerciements à Yves Garnier qui a su donner sa forme définitive à ce texte.

7

«Au commencement était l'action...» Goethe

Prolégomènes
Marie-Hélène vient d'accoucher. Elle est radieuse. Son bébé est sur son ventre, la tête entre ses seins. Il prend ses premières respirations de mammifère terrestre et aérien avec un calme et une tranquillité qui nous fait à intervalle régulier vérifier qu'il respire bien. La visage illuminé d'un grand sourire elle m'interpelle: «dans votre livre, on dirait que tout le monde accouche avec le sourire.» Je réponds «et alors ?». Elle vient de mettre au monde son enfant avec comme seule difticulté le fait que le premier est né après épisiotomie et que, au moment de l'appui de la tête sur le périnée, elle a eu quelques difticultés à faire la place. La cicatrice de l'épisiotomie a pourtant bien tenu. Le relâchement a été suffisant pour livrer passage à un bébé nettement plus gros que le premier, le tout en quelques minutes. «Quand même, ç'a été dur!» Son mari, anglais plus que de nature, me donne une accolade pleine de gratitude et d'affection non dissimulée. Marie Hélène n'avait pas pu se préparer vraiment. Elle était venue de loin pour mettre au monde ce petit et le temps était compté. Toujours avec ce sourire qui vire à l'extase alors qu'elle a ramené son regard vers le bébé elle munnure «quand même.. .».

Une autre histoire, de forceps cette fois. Françoise est sur la table d'accouchement. Robert l'accompagne de la voix et du geste. On a parlé de tout et du reste. Éleveur, il a l'habitude d'aider au vêlage mais là ce n'est pas pareil. Pour le premier bébé, il y a eu un forceps sous anesthésie générale et une récupération difficile de l'épisiotomie. On lui a expliqué qu'elle était vraiment étroite et que si le second était plus gros il ne passerait pas. Et maintenant on y est. Les regards de Françoise et de Robert se concentrent sur le miroir où l'image de la vulve se transforme. Le lèvres s'écartent petit à petit. «tu crois que ça passera? » pour la nième fois la question de Françoise entre deux contractions. Robert ne dit rien. Il a une façon de dire oui en silence d'une inclination de la tête qui dit tout. Il a vu quelque chose. A la contraction d'après, apparaissent des che, .? veux.« Q u est-ce que c '? est tu es sur. ? ... àl a proc halOe.... bon !». A la contraction suivante, la tête du bébé apparaît et dans un effort gigantesque et avec une expression de triomphe, Françoise le met au monde en une seule poussée. Elle le prend dans ses mains, le pose sur elle avec la complicité active de Robert. Je suis catastrophé car le périnée a explosé littéralement et pour l'accoucheur que je suis ce n'est guère une réussite. Je lève les yeux. Eux sont aux anges. Le bébé est né naturellement; l'anathème médical a été mis en défaut. Ils ont réussi. Elle et lui. Car il a bien fallu les deux pour prendre la décision d'un autre enfant, puis pour aller au bout. L'enfant va bien et pour le périnée le docteur que je suis se débrouillera. Ils ont confiance en moi. Et de toutes façons dans l'instant ils s'en fichent. La réparation ne posera pas de problème. La récupération ne laisse aucun souvenir particulier. 15 ans après on en parle encore devant un jeune homme toujours un peu gêné mais quand même fort concerné par cette histoire de Naissance qui est la sienne.
A

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Par centaines des histoires de ce type me reviennent en mémoire. Si j'ai choisi ces deux-là aujourd'hui pour introduire ce livre, c'est que l'une est très récente et que l'autre m'a été remise en mémoire autour d'un succulent rôti de veau aux morilles et en présence de tous les acteurs. Ce qui est frappant, c'est la manière dont les événements sont ressentis, puis mémorisés par les uns et les autres. Et quand je dis les uns et les autres, je m'inclus dans le lot. Tout se passe comme si la même réalité était différente pour chacun dans le moment où ilIa vit. Bien plus, si quelques temps après une relation de la situation est faite par divers acteurs, chacun donnera une version différente, y compris de ce qu'il avait luimême raconté d'abord. Et plus le caractère émotionnel de la situation a été important, plus les traces mémorielles paraissent différentes. Ce qu'il raconte, c'est que ce avec quoi chacun vit de la réalité, ce n'est pas la réalité elle-même. C'est la façon dont elle se reflète dans ses structures nerveuses. L'être humain vit quelque chose de la réalité qui lui est propre, non seulement en tant qu'espèce mais aussi en tant qu'individu. En tant qu'espèce, il est doté de capacités associatives qui donnent à sa conscience des capacités illimitées d'imagination et de création. En tant qu'individu, il est à chaque instant en situation d'appréhender les situations de façon unique. D'abord parce qu'il est génétiquement unique et donc doté d'une structure somatique unique dans le code qui a présidé à sa mise en place. Ensuite parce que sa période de Naissance, au cours de laquelle l'environnement a intlué sur le développement de sa structure somatique, a été unique dans l'espace et dans le temps. Enfin parce que l'appareil psychique avec lequel il appréhende la réalité est le fruit de toute une évolution prenant en compte la période de Naissance mais aussi tout le vécu mémo13

risé depuis. L'état de cet appareil dans le moment et dans le lieu où il appréhende la réalité, son état éducatif du lieu et du moment, est en permanence évolutif par ses acquis nouveaux. Acteur invité de nombreuses Naissances depuis de nombreuses années, je me suis depuis toujours interrogé sur ma pratique et les conséquences possibles de tel ou tel comportement. Et ce qui m'est apparu, c'est que rien, dans le déroulement de la Naissance d'un individu, n'est anodin. Et d'abord mon action de médecin sensé améliorer les conditions de cette Naissance puisque c'est ce qui, à première estimation, me concerne. Et au fil des années j'ai cherché les voies et les moyens d'une meilleure efficacité dans ce but. En même temps, j'ai été amené à jeter un regard de plus en plus critique sur le comp011ement d'une profession, la mienne, qui me semble avoir cessé de s'interroger de façon sérieuse sur les conséquences de ses actions. Et comme je ne pense pas bénéficier en tant qu' indi vidu d'une essence différen te (et encore moins meilleure) que celle de la majorité de mes congénères, je me suis interrogé sur les raisons qui ont poussé mes confrères dans cette impasse. A l'évidence la Société a, dans cette affaire, l'essentiel de la responsabilité. Naissance et Société, tel fut très rapidement pour moi le thème de réflexion prioritaire. La rencontre de Jean Faillières, puis celle de Goerg Groddeck, de Henri Wallon, de Henri Laborit surtout, plus récemment de Pierre Bourdieu, m'ont apporté des éclairages performants. Une pratique particulière, dans les conditions particulières d'une petite unité fonctionnant comme un cocon avec une équipe motivée et efficace, m'a permis de montrer que les résultats d'une approche psychosomatique globale permettait d'obtenir les mêmes résultats que les autres en termes de périnatalité avec un taux d'interventions ridiculement bas. 14

De nombreuses publications scientifiques sont issues de ces réflexions et de cette pratique. Deux livres proposent des synthèses. De nombreux séminaires de formation, trois colloques, un congrès ont donné l'occasion de mettre le débat en public. L'enseignement du Diplôme d'Université «Naissance et Société» est issu de cette réflexion. Après 8 années, le succès de cet enseignement ne se dément pas. Les promotions se succèdent avec intérêt. Mais surtout les enseignants provenant de tous les horizons des Sciences Humaines confirment le bien-fondé et la productivité scientifique du thème. C'est pourquoi il m'a semblé nécessaire de tenter une réflexion épistémologique de cette approche du problème de la Naissance en rapport avec l'environnement social. Ce livre en est un des premiers résultats. Les domaines dans lesquels cette réflexion m'a emmené vont de l'individu à l'individu en passant par la société qu'il constitue avec les autres. Cet individu, je l'ai regardé vivre, naître, enfanter, engendrer, concevoir comme un anthropologue regarde vivre des indiens des antipodes. Mais une des particulmités de ce travail, c'est que ces indiens, nous les rencontrons tous les jours, y compris pour chacun de nous l'un d'entre eux en particulier chaque matin dans son miroir. Une autre particularité, c'est que j'ai essayé de les étudier par le dedans et non sur la simple apparence extérieure, que j'ai essayé de comprendre les ressorts PSYOCMHAOfIQUES de leur comportement.

Cette quête m'a conduit à une vision nouvelle de la Naissance et de la responsabilité de tous ceux qui contribuent à donner à chacune son originalité. C'est à cette réflexion et à cette quête que je vous convie. Si ces quelques avant-propos vous donnent envie de me suivre, allons-y!

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Introduction
La Naissance, c'est d'abord le surgissement d'un être humain, d'un individu de cette espèce humaine à laquelle nous appartenons et qui se caractérise par rapport aux autres espèces par sa capacité de se regarder vivre et mourir. TIest communément admis que cette capacité de se savoir mortel est une spécificité humaine. Par contre, il est moins souvent souligné que notre espèce est la seule à être capable de se regarder vivre, de se regarder naître. L'être humain possède un psychisme qui lui permet de se penser vivant. Son psychisme lui permet aussi de se penser pensant. Sa conscience, réalité unique dans le monde vivant connu, lui permet de distinguer le monde des impressions intérieures, le monde des idées. La Naissance est un phénomène qui se manifeste de façon soudaine aux autres membres de l'espèce au moment de la mise au monde de l'enfant. C'est l'irruption d'un être, d'un individu, dans un monde fini (au sens de limité), sur les plans géographique et social. Surgissement, irruption, ces mots qui me viennent à la plume en écrivant ces lignes méritent une petite explication.

Spectateur privilégié de plusieurs milliers de "venues au monde", je ne trouve pas de mot assez fort pour qualifier le caractère soudain de l'apparition du nouveau-né. Après plus de vingt années, chaque Naissance garde pour moi la même charge d'émotion, la même violence de mystère. La tête du bébé qui entrebaille le bas-ventre de sa mère et sa lente progression vers le jour, se concluent toujours par un mouvement qui tout-à-coup prend l'allure inexorable de l'éclosion, de l'éruption volcanique. Immédiatement après, il y a parmi nous quelqu'un de plus, un Autre. Et il faudra faire avec. Sur le plan géographique, ce monde, c'est la biosphère terrestre au sens large et de la niche écologique dont il peut appréhender les limites physiques au sens plus restreint. Sur le plan social, le monde où surgit l'individu est l'espèce dont il fait partie, réduite fonctionnellement au groupe dont il sentira et transformera par sa présence les limites et les caractéristiques. Ce monde est organisé, structuré matériellement et socialement. Nous noterons dès l'abord que le matériel et le social de ce monde humanisé sont le fruit de la même évolution, le résultat du même ensemble d'interactions. Le monde matériel de l'espèce humaine a été dès l'origine transformé par cette espèce pour les besoins de son développement. Caractérisée au milieu des autres espèces animales par une activité particulière consistant à transformer activement la nature et les éléments matériels qui la constituent (Ie travail) l'homme a édifié un monde où le matériel et le social sont intimement liés, interdépendants. Les autres espèces animales ont des formes d'organisation "sociales" qui sont autant de modes d'adaptation collectives à des conditions d'environnement données; l'animal ne survit pas, ni lui, ni sa "société" aux variations trop importantes de son environnement. Au contraire, l'homme vit une interdépendance entre organisation sociale et environnement 18

matériel qui procède de l'interaction permanente et bidirectionnelle. La société humaine et son évolution transforment l'environnement matériel, lequel impose de son côté des transformations permanentes dans les modes d'organisation sociale. A un moment et dans un lieu donnés, les environnements matériel et social où surgit l'individu qui naît sont la cristallisation d'une évolution historique. L'environnement social: c'est l'organisation des rapports entre les hommes. Le monde où surgit l'individu est à un stade d'évolution donné. C'est le ici et maintenant de la Naissance. Son caractère fini tient à ses limites dans l'espace et dans l'organisation. Les limites qui nous intéressent sont en même temps les freins à l'adaptation au changement en fonction de la nouveauté et les conditions posées à la Naissance de l'individu par l'inertie culturelle. Le monde où survient l'enfant est matériel (espace, structure physique). Il est aussi social du fait de l'interaction des hommes entre eux. Cette interaction est dominée par les conséquences de l'activité spécifique qu'est le travail. Les rapports qui naissent entre les hommes dans la société sont d'abord et avant tout des rapports de production.

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CHAPITRE L'HOMINISATION

1

Nous rappellerons comme base de départ à notre réflexion actuelle, ce que nous en écrivions au début de notre enseignement sur les rapports de la Naissance et de la Société. Cette explicitation empruntée à Léontiev I mérite d'être rappelée car nous y ferons implicitement référence tout au long de notre développement C'est la théorie du reflet psychique et ses implications dans la conception du développement et du fonctionnement de la conSCIence. Nous définirons d'emblée avec Léontiev le renet psychique comme l'aptitude des organismes à refléter les actions de la réalité environnante. Le psychisme sensoriel élémentaire. L'étude des insectes fournit un bon support à l'approche de ce concept: expérimentalement une vibration dans la toile
1 Léontiev (A.), Le développement du psychi.vme, Paris, Éd. Sociales,1966.

d'araignée entraîne le déplacement de l'araignée vers l'origine de la vibration. Habituellement cette vibration trouve son origine dans les efforts de l'insecte pris dans la toile pour s'en libérer. Mais la vibration d'un diapason déclenchera le même comportement. La vibration n'a aucun rapport direct avec la survie de l'araignée. Mais elle est en relation stable et déterminée avec l'insecte qui constitue une nourriture. La vibration a donc un sens biologique pour l'araignée. Ce sens biologique est la relation existant entre ce stimulus lié à l'existence de la nouITiture et le besoin biologique de nouITiture. D'autres caractéristiques ont pour d'autres espèces une relation de sens biologique. Un crapaud à qui on donne à manger des vers, dans un ensemble comprenant des allumettes et de la mousse, va vers l'allumette et tente de la manger. Le crapaud qui mange ordinairement des araignées va vers la mousse. C'est là la forme de la nourriture qui a la plus grande liaison avec son sens. Il existe une liaison vue de la nouITiture-nourriture et c'est la vue qui recueille cette information. Cette liaison est de formation et d'extinction rapide. Elle protège l'animal contre les effets néfastes, p.ex. toxiques, de la nourriture. C'est la cas de l'acide formique contenu dans les fourmis. Toxique pour le crapaud, ce corps chimique provoquera l'abandon du comportement de consommation. Il existe aussi une liaison entre l'apparition d'un obstacle et le comportement de persévération. Un crapaud séparé de la nourriture par une vitre s'épuisera pendant des heures avant de renoncer à la franchir. Cette liaison est de formation et d'extinction lente. Toutes ces liaisons sont bilatérales: le stimulus engendre le comportement, le besoin provoque la recherche du stimulus. 22

C'est par la façon dont il est ret1été dans le système nerveux de l'animal que le stimulus devient efficace et engendre le comportement. Le reflet se fonne toujours au cours de l'activité de l'animaL C'est cette activité qui le rattache pratiquement à la réalité objective environnante. Le reflet psychique de la réalité est secondaire, dérivé de l'activité. Dès les stades les plus élémentaires du développement, il est clair qu'il existe un système pennettant de refléter la réalité: le psychisme sensoriel élémentaire. Les exigences de la survie avec le développement des organes de la sensibilité et de la motricité ont comme corollaire le développement du système nerveux. Lié à la segmentation du corps de l'animal, anatomiquement développé suivant les caractéristiques de cette segmentation, le système nerveux se dote d'un organe directeur que, dès les espèces les plus simples, on nomme cerveau. A ces stades élémentaires l'activité est excitée et régulée par le ref1et d'une série d'agents isolés. Il n'y a qu'une seule sensation ret1étée à la fois par un seul organe sensoriel. Chez les annélides comme le lombric, des cellules photosensibles réparties sur tout le corps, plus abondantes sur le prostomium (la partie «avant» du ver), permettent la mise en oeuvre du phototropisme du ver, atiré par la lumière. A partie de là, la complexification de l'activité se fait dans deux directions: - activité constituée de longues chaînes de réactions répondant à différents agents successifs. C'est le cas de la larve du fourmilion. Elle s'enfouit dans le sable. L'impact des grains de sable sur sa tête entraîne leur projection. Il s'ensuit la formation 23

d'un entonnoir. La larve, la tête au fond, année de ses mandibules disproportionnées, attend une fourmi qui, tombant dans l'entonnoir, fait rouler des grains de sable; à leur tour projetés ils assomment la fourmi qui roule sur les parois, touche les mandibules qui la sucent. Ces sont des réflexes élémentaires innés, inconditionnels et conditionnels. - activité comportementale commandée par plusieurs agents simultanés. Des poissons tropicaux séparés de la nourriture par un voile de gaze mettent en oeuvre une activité coordonnées complexe pour se diriger vers la nourriture; ils rencontrent l'obstacle qu'ils finissent par contourner. L'odeur (sens biologique de la nourriture) donne la direction. L'obstacle (pas de sens biologique direct) entraîne le contournement du fait des conditions créées par l'odeur. La répétition permet l'apprentissage: les poissons vont alors directement vers le passage. Ceci pose le problème du tropisme défini comme une réaction d'orientation ou de locomotion orientée par des agents physiques ou chimiques. Pour un végétal, les racines poussent toujours dans le même sens tenant compte essentiellement de la pesanteur. C'est le type même du tropisme. Placées dans un tube ouvert dont on change l'orientation, les daphnies, petits crustacés doués d'un phototropisme positif peuvent apprendre à changer totalement de sens pour atteindre le but (la lumière). La taxie, terme habituellement utilisé pour ce type d'orientation de l'animal, tient compte de ses capacités locomotrices. Ceci pose le problème de l'instinct défini comme un comportement génétiquement programmé ne demandant aucun apprentissage, identique pour tous les membres d'une espèce donnée (H. Fabre). 24

Une observation de base permet de constater que les abeilles sont capables de grignoter la paroi du nid où elles se sont développées pour en sortir le moment venu. Une feuille de papier interposée au-delà de la paroi naturelle sera grignotée si elle est collée à cette paroi; la feuille ne le sera pas si elle est à quelque distance. La conclusion de Fabre était que l'instinct était mis en défaut. En fait, on a pu montrer que le problème était seulement dans les caractéristiques du papier trop lisse pour être saisi parles mandibules de l'abeille. Un obstacle d'argile sera grignoté sans problème quelle que soit sa position. Le comportement, même inné, même chez les insectes, dépend des conditions dans lesquelles il se produit: chaque chaînon de ce comportement, étant excité par des signaux sensoriels déterminés, est réglé par les conditions dans lesquelles il les reçoit, tout en restant strictement dépendant du comportement instinctif de l'espèce. Le psychisme perceptif Il correspond à l'apparition du renet global des choses. Dans la même situation que le crapaud, confronté à un obstacle, le mammifère : - contourne l'obstacle du premier coup; - va directement à la nourriture quand l'obstacle est ôté. L'obstacle et le stimulus (nourriture) ont des actions distinctes sur un comportement complexe: - orientation générale vers un résultat final, donnée par la nourriture ; - modalités de l'action (contournement) permettant de l'atteindre dans les conditions données. Ce comportement complexe est une opération. Pour obtenir ces résultats de nouvelles conditions anatomiques et fonctionnelles sont nécessaires: 25

Modification des organes sensoriels et de leur rôle: l'olfaction a un rôle qui diminue tandis que la vue à un rôle qui augmente. Modification de l'organe directeur (Ie cerveau) dans lequel le cortex a une place qui augmente. Or c'est le cortex qui sert à fixer l'expérience : - sous forme d'habitudes motrices (opérations fixées, rétlexes) ; - sous forme sensorielle de mémoire figurée primitive. Un chien est capable de se souvenir qu'on lui a montré de la nourriture ailleurs qu'à l'endroit de l'expérience. Il va la chercher si l'expérience actuelle le frustre. Mais dans tous les cas la différenciation et la généralisation de divers stimuli dépend moins de leur ressemblance objective et plus de leur rôle biologique concret. Il s'ensuit la différenciation et la généralisation des images des choses. L'image d'un objet n'est pas la simple somme des diverses sensations. C'est leur association, chaque fois qu'elles apparaissent ensemble, parmi d'autres, qui forme l'image généralisée. Elle apparaît avec la formation de l'opération qui concerne cet objet. Elle permet la transformation de l'opération en cas de modification de la situation objectale, celle de l' activité si les conditions du milieu changent. Le stade de l'intellect. Les expériences chez le singe supérieur sont bien connues: Placé dans une cage, dans l'impossibilité d'atteindre directement un fruit, l'animal résout le problème à l'aide d'un bâton placé à sa portée: - rapprocher le fruit avec le bâton; - rapprocher le grand bâton avec le petit bâton pour prendre le fruit;
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- pousser le fruit par la fente arrière de la caisse avec le bâton vers la grille avant. Dans ces conditions, nouvelles pour l'animal, on note que le comportement a une apparition «soudaine». De plus, la mémorisation est faite une fois pour toutes, elle peut être transférée à d'autres situations. Cette opération est biphasée : - il existe une phase de préparation dont l'action est orientée vers un objet sans sens biologique direct, sans rapport direct, sinon conditionnel, avec le but; - elle résulte de l'élaboration d'une stratégie qui sera capable d'être transférée à d'autres situations; Ce comportement «intellectuel» dépend de la capacité de refléter le rapport objectif entre les choses, rapport d'objet à un objet au sein de la réalité environnante, indépendamment de la 2ème phase qui en dépend. Ce ne sont plus seulement les objets reflétés indépendamment qui entrent dans le champ de l'action, mais le rapport existant entre eux et permettant d'atteindre le but. Dans le monde animal, les lois générales du développement psychique sont réglées par celles de l'évolution biologique. Chez l'homme, le psychisme obéit, dans son développement, aux lois de développement historique de la société dans laquelle il vit.
La conscience humaine. Le renet conscient, à la différence du reflet psychique propre à l'animal, est le renet de la réalité concrète détachée des rapports entre elle et le sujet. C'est un renet qui distingue et regroupe les propriétés objectives stables de la réalité. La conscience humaine distingue la réalité objective de son renet. La conscience humaine distingue le monde des impressions 27

intérieures (les idées). Elle rend possible l'observation de soimême. Nous avons noté plus haut que le reUet psychique dépend de la structure de l'activité qu'en retour elle conditionne. La conscience humaine, comme niveau supérieur de reUet psychique, est celle de l'être humain dont l'hominisation physique et psychique a été le fait d'une activité de survie nouvelle, propre à lui, visant à la transformation objective de la réalité. Cette activité, spécifique, s'applique aux objets de cette réalité et aboutit à la production d'objets nouveaux. Elle se nomme: le travail. Le travail est le processus d'action de l'homme sur la nature. Il commence avec la fabrication d'outils et s'effectue dans des conditions d'activité commune collective. La division du travail. Dans une activité humaine peuvent se différencier diverses actions. Chez les premiers groupes d'hommes, habituellement désignés par leur activité de chasseurs-cueilleurs, la chasse a été l'occasion de la première division du travail, entre les rabatteurs et les chasseurs. L'activité de chasse voyait accrue son efficacité par la séparation entre l'action de rabattage et l'action de tuer le gibier, complémentaires mais distinctes. L'action est un processus dont le but et le motif ne coïncident pas. Elle s'intègre dans une activité globale au niveau de la société (système englobant) visant un but dont les retombées permettent le maintien de la structure des individus qui la composent (systèmes englobés). Tout autant que l'intérêt de l'ensemble coïncide avec celui de ses parties, la participation à un ensemble augmente l'efficacité de l'action pour la survie. 28

Les servomécanismes unissant fonctionnellement les systèmes englobés et englobants sont des liens fondamentaux pour assurer la marche eftïcace de l'ensemble ainsi que celle de chaque partie. La division du travail dans un système social donné augmente l'efticacité globale du système pour assurer la survie de ses membres. Dans le même temps la structure du système concourt à l'efficacité en organisant la division du travail. Cette eftïcacité des actions individuelles associées dans l'activité sociale est en même temps dépendante et garante des structures, et de la société et de chacun des individus qui la constituent. Al' origine la division du travail est forcément fortuite et instable. Elle ne se fixe que par expérience de son etTicacité. Il existe une différence entre les phases d'une activité animale (dy ou polyphasée) et les actions morcelées d'une activité sociale humaine. Les premières sont déterminées par des liaisons et des rapports physiques, temporels, spatiaux, matériels, mécaniques, toujours et nécessairement naturels. Les secondes sont déterminées par les rapports des individus aux autres membres de la société. Parmi les caractéristiques de l'activité humaine on notera que: - l'homme doit ret1éter le rapport entre le motif de l'action et son but sinon l'action est vide de sens, elle est impossible. -la conscience de la signification d'une action s'accomplit sous forme de ret1et de son objet en tant que but conscient. - la liaison existant entre l'objet d'une action (son but) et le générateur de l'activité (le motif) apparaît au sujet (se reflète dans sa conscience). -la conscience du but d'une action suppose le ret1et des objets vers lesquelles elle est orientée indépendamment des rapports existant entre eux et le sujet. 29