Le peuple du Pacifique et de la Nouvelle Calédonie au XIXè siècle

Le peuple du Pacifique et de la Nouvelle Calédonie au XIXè siècle

Livres
432 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Informations

Publié par
Ajouté le 01 janvier 1994
Nombre de lectures 105
EAN13 9782296286214
Langue Français
Signaler un abus

LE PEUPLEMENT DU PACIFIQUE
ET DE LA NOUVELLE-CALÉDONIE
AU XIXe SIÈCLE L'HARMATTAN
OCÉAN PACIFIQUE
As,. France-Nnuv. ZéI. Association France-Nouvelle Zélande. Où en est la Nouvelle
Zélande?, 193p 98 F
DANIELSSON B.& M.Th. Moruroa, notre bombe coloniale. Histoire de la colonisation
nucléaire de la Polynésie française, 1993, 653p 280F
DAUPHINE J. Chronologie foncière et agricole de la Nouvelle Calédonie.
I60p 90 F
DAUPHINE.). Les spoliations foncières en Nouvelle Calédonie (1853-1913) , 210F
DAUPHINE Joël Pouébo. L'histoire d'une tribu canaque sous le second
empire, 1992, 270p 140F
DOMMEL Daniel La crise calédonienne. Rémission ou guérison?, 1993, 2.56p 130F
DOUSSET-LEENHARDT Colonialisme et contradiction en Nouvelle Calédonie. Etudes
sur les causes de l'insurrection canaque de 1878, 210p 120F
DOUSSET-LEENHARDT R. A fleur de terre. Maurice Leenhardt en Nouvelle Calédonie,
198p 110F
DUN IS Serge Ethnologie d'Hawaii - " Homme de la petite eau, femme de la
grande eau". 380p 210F
FEVE Guy L'enfant polynésien, 1992. 153p 85 F
GONTARD M. Victor Segalen - Une esthétique de la différence. 330p 170F
LALLEMAND Suzanne La circulation des enfants en société traditionnelle. Prêt.
don, échange. (Coll. Connaissance des Hommes), 1993, 220p 120F
LANGEVIN Christine Tahitiennes, de la tradition à l'intégration culturelle
(Coll. Connaissance des Hommes), 188p 115F
LE CAM GeorgesGouiven Mythe et stratégie identitaire chez les Maoris de
Nouvelle-Zélande, 1992, 239p 140F
POIRINE Bernard Tahiti. Du melting-pot à l'explosion. 1992, 158p 85 F
SATINEAU Maurice Le miroir de Nouméa, 80p 55 F
SPENCER/WARD/CONNEL Nouvelle Calédonie - Essais sur le nationalisme et la
dépendance, préface de J. Chesneaux, 304p 155F
VIVIER .1.L Mon chemin avec le FLNKS, 1992. 128p 75 F
Actes du Colloque Universitaire International
Publiés sous la direction de
Paul de DECKKER
LE PEUPLEMENT
DU PACIFIQUE
ET DE LA NOUVELLE-CALÉDONIE
AU XIXe SIÈCLE
(1788 - 1914)
Condamnés, Colons, Convicts, Coolies, Chân Dang
Université Française du Pacifique & PAC 93
Editions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique
75005 Paris En couverture : Le port de Nouméa dira 1890
(document inédit, collection privée, Nouvelle-Calédonie)
C L'Harmattan, 1994
ISBN : 2-7384-2358-5 AVANT-PROPOS
Le colloque dont les actes sont ici publiés, a été organisé conjointement
par l'Association Pacifique 93 et l'Université Française du
Pacifique, centre de Nouméa, avec le soutien financier du service
de la direction des Affaires culturelles du Territoire de la Nouvelle-
Calédonie. Nous remercions M. Pierre Culand de son aide et de son
engagement personnel au cours de la préparation de ce colloque.
L'Agence de Développement de la Culture Kanak, Province Nord de la
Nouvelle-Calédonie, les mairies de Bourail, de Poindimié et de
Pouembout ont également contribué financièrement à ce colloque qui
s'est tenu les 12, 13 et 15 juillet 1993 dans l'amphithéatre de
l'ORSTOM à Nouméa. Nous remercions ces institutions, collectivités et
organismes pour l'aide qu'ils ont bien voulu nous apporter.
Le Président de l'Association Pacifique 93 est M. Louis-José
Barbançon et le bureau de l'association se compose de Frédéric
Angleviel, Bruno Corre, Cynthia Debien, Christiane Douyère,
Emmanuel Kasarherou et Mireille Mouilleseaux.
Les crédits attribués par le Ministère des Enseignements Supérieurs et
de la Recherche à la Jeune Equipe 271 Anthropologie, Identité et Oralité
dans la zone Pacifique, Université Française du Pacifique, ont permis
la publication du présent ouvrage.
La traduction des textes anglais a été effectuée par Paul de Deckker.
Le comité scientifique, qui a parrainé la publication de ces actes, se
composait des Professeurs Paule Bouvier (Université Libre de
Bruxelles), Paul de Deckker (Université Française du Pacifique),
Christian Huetz de Lemps (Université de Paris IV), Jean-Yves Mollier
(Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines), Colin Newbury
(Université d'Oxford), K.J. Hollyman (Université d'Auckland) et Jean
Poirier (Université de Nice).
Les corrections et le prêt-à-clicher ont été assurés par Francine de
Deckker.
5 "C peigationiolons,etimp.te«Condatransponeesmnsés, C . déoinponé7t, .s
Coolies, Chan Dâng..."
(1788 - 1914)
dans le peuplement du Pacifique
et de la Nouvelle-Calédonie
au mime siècle
J
..i
, ... .i -
.._i .-
,-'
PAC 93
Programme du
Colloque Universitaire International
Pacifique 93
Université Française du Pacifique
3 expositions
et 4 conférences publiques
Cet ouvrage réunit les actes du colloque international : Colons,
Condamnés, Convicts, Coolies, Chan Dang : Populations importées,
transportées, déportées dans le Pacifique Sud et en Nouvelle-Calédonie
au XIX° siècle (1788-1914). Cette manifestation organisée à Nouméa,
Nouvelle-Calédonie, en juillet 1993, conjointement par l'Université
Française du Pacifique et "l'association Pacifique 93", était encadrée de
trois expositions intitulées : Populations en Nouvelle-Calédonie, au
siècle dernier, Collection d'Amsterdam, et Terres de Bagne, ainsi que
de quatre conférences publiques données à Nouméa et en Brousse, à
Bourail, Poindimié et Pouembout.
Le triptyque proposé par le professeur Paul de Deckker :
Colonisation pénale et politique, Main-d'oeuvre et mise en valeur,
Colonat et impact, a permis aux participants, universitaires, chercheurs,
enseignants, francophones ou anglophones, de développer une fresque
couvrant l'histoire du Pacifique et de la Nouvelle-Calédonie dans un
grand XIXe siècle. La publication du texte des interventions ainsi que
des débats les accompagnant donne aujourd'hui la possibilité à un large
public de mieux appréhender l'histoire trop méconnue de cette partie du
monde et marque le point d'orgue de ce colloque que des universitaires
n'ont pas hésité à considérer comme un "acte fondateur" .
Louis-José Barbançon,
- président de PAC 93.
6
nnOUVERTURE DU COLLOQUE
LE 12 JUILLET 1993
ALAIN CHRISTNACHT *
Les travaux que j'ai l'honneur d'ouvrir aujourd'hui sont ceux d'un
colloque universitaire international.
C'est la première fois, à ma connaissance, qu'une réunion de cette
nature se tient à Nouméa.
Il convient donc d'adresser des félicitations à ceux qui en ont pris
l'initiative et l'ont organisée, l'association d'historiens Pac 93 et le
Centre de Nouméa de l'Université Française du Pacifique et à ceux qui
lui ont apporté leur soutien en termes d'organisation et de financement,
collectivités, établissements publics, services administratifs ainsi qu'à
l'ORSTOM, centre de recherches qu'il n'est pas nécessaire de présenter
dans le Pacifique Sud, qui lui offre l'hospitalité.
La conjonction des initiatives d'une association et d'une université me
paraît heureuse, féconde et, je l'espère, servira d'exemple pour l'avenir.
Cette réunion est un colloque universitaire. C'est dire qu'elle est une
confrontation scientifique de savoirs et de réflexions présentés en toute
indépendance, en vue de progresser dans la connaissance.
International, le colloque réunit des participants, enseignants et
chercheurs, d'Australie, de Nouvelle-Zélande, de Fidji, de Polynésie
Française, de Nouvelle-Calédonie et d'Europe, Belgique, Grande-
Bretagne et France.
Délégué du Gouvernement, Haut-Commissaire de la République
Française en Nouvelle-Calédonie.
7 Cette ouverture internationale était nécessaire pour traiter le sujet choisi.
Elle l'aurait été pour tout sujet, même centré sur la Nouvelle-Calédonie,
car il n'y a plus de confrontation intellectuelle féconde qui ne soit
ouverte aux chercheurs d'autres pays. Elle correspond à la vocation de
l'UFP d'être une Université du Pacifique, lieu d'échanges avec les
autres centres d'enseignement et de recherche du Pacifique Sud, et lien
avec l'Europe. Elle répond aussi à la volonté des responsables du
territoire d'une insertion plus profonde de la Nouvelle-Calédonie dans
son environnement régional, commercial, politique mais aussi culturel
et intellectuel.
Le sujet que vous aborderez pendant ces trois jours est d'importance.
Le peuplement est un des déterminants de l'identité des collectivités
humaines, surtout en Océanie ou, comme en Amérique, l'afflux des
peuplements extérieurs a submergé les populations établies
antérieurement.
Cette question n'est pas à l'abri des controverses et des polémiques.
Elle est sensible. Cette sensibilité justifie précisément qu'elle soit traitée
en profondeur, avec toutes les garanties d'objectivité et de rigueur
scientifique qu'assurent vos qualités de chercheurs et d'universitaires et
la pluralité de vos origines.
En Nouvelle-Calédonie, cette exploration du passé est particulièrement
nécessaire. Au-delà des débats statutaires, la question essentielle est
bien de fonder une identité permettant aux populations rassemblées ici
par l'histoire de s'enrichir de leurs différences et de se réunir pour
l'avenir. Cet objectif suppose que le passé soit réapproprié, par toutes
les communautés ethniques et culturelles présentes ici. Si la peur de
relire le passé se conjugue avec la crainte de l'avenir, il n'y a plus que la
fuite dans le présent. Ce n'est pas ainsi que l'on peut créer une identité
plus solidaire.
Vos travaux sont donc salutaires pour le Territoire qui vous reçoit, pour
toute la région sans doute, où des problèmes analogues se posent
souvent, et pour la connaissance.
Je vous souhaite donc la bienvenue, au nom du Territoire, en formant
des voeux pour la richesse de vos débats et la réussite de vos échanges.
8 INTRODUCTION . . KY Da
; .... ~ PACIFIQUE OCÉAN
COMMISSION DU PACIFIQUE SUD
CARTE DU PAYS ET TERRITOIRE! INCLUS DANS USONS melte ,
D'ACTION ou u commua» ou manu tuo
1.....eix. ° e., s
le e.uu di, et limites approximatives des
IrlI” PPPP Mal
......
.." uu ; zones économiques exclusives de
.......... là JIMMI/011 r MAIIIMNit : 200 milles marins envisagées- ,
e # 11411.14
... %
dee # ouum . i ei .. a :> , .
FAMFIOUE . TERRITOIRE SOUS TUTELLE DES ILES DU
K uts ..... `'. '. ..... ..eter
CAROL NES

i . I d
,, .:........ I na . 1
IN'ANA' KIRIBATI 1 u....., . E. t .......—___ r .e.---.-6.1«----:. "' i , . AURLF «LI.
- 'V' "'-% ..t ..
« .' :..„ 1".11 * .. ... -1.iJk‘ 7‘... '-' ' Ilii WOU« ,...., . \.é.. IRIAN 4.. ,,, % ' \Mnu e % %
% JI YA \‘
U - b .. krea.m.m . ; 1 . 1
'. e ILES SALOMON uu , S 17:7 ,,,, kz «. 1/4. ' Fei TUVALU' Natrum Liti' 11.111 .
.1« Ir fa.. .....'..f 1/4C' elouuu. NAROUNIS p. 1' KELAU
Kr %
. .0/{1., WAWS . ....,
Er SAMOA. POLYNEMS FRANCAISE ,,,,,,,,, FUTUNA SAMOA :' ,0
OCCIDENTAL \ e - _I Des mur«. watt 4 ,R90PEL. . AMEMCAUIES , . mueadti.NOUVEU.n. , .se a 0, :40010I MES .II reLHEINUDES ...eix : :::. KU DI ROYAUME ..... "-!!". nem"' : ....... uuuu« LOOK ...I. LA senne .. '''''' NOUVELL&CALEDONIE 4 FIDJI' ' '
„..,.., ' ---" ,—1" r . DIPETANCES neTAUr . : TONCA
Rif AUSTRALES .. .,.. ..... .∎ ..,...... ' ..... « . A ,,,u s T rt,4 t.A a I . .. . I - 1 i .. PtICAIRN 1 . / . ..... .. i PAn . . . .
IU NORFOt . . . ,
1 _ IO
Nuadouu. , ., OCÉAN PACIFIQUE . i.
iwAus....us ou aub .% V
, -
WU Dl ).s.»
,
NOUVELLE MANDE
k.. "
— nn''' "COLONS, CONDAMNÉS, CONVICTS,
COOLIES, CHAN RANG..."
DANS LE PACIFIQUE
ET EN NOUVELLE-CALÉDONIE
(1788-1914) :
POUR UNE INTRODUCTION GÉNÉRALE
Paul de Deckker
Université française du Pacifique
La production scientifique de ces cinquante dernières années sur
l'histoire de l'Océanie insulaire a, dans l'ensemble, privilégié les études
de cas spécifiques, traitant ici de l'évolution de tel ou tel archipel,
traitant là de telle ou telle entité sous le moule britannique, français' ou
américain. Rares ont été les études d'ensemble sur la dynamique
historique qu'a connue la région en tant que telle. Douglas Oliver a été
1. Pour ce qui concerne l'ensemble français du Pacifique, à titre d'exemples et de
manière non exhaustive, V. Thompson & R. Adloff, The French Pacific Islands
(French Polynesia and New Caledonia), Berkeley, University of California Press,
1971, 539 p. ; P. de Deckker & P. Lagayette, (ed.), Etats et Pouvoirs dans les
Territoires Français du Pacifique : Schémas d'évolution, Paris, L'Harmattan, 1986,
184 p. ; P. de Deckker & P.-Y. Toullelan, (éd.), La France et le Pacifique, Paris,
Société Française d'Histoire d'Outre-Mer, 1990, 364 p. ; R. Aldrich, The French
Presence in the South Pacific (1842-1940), Londres, Macmillan, 1990, 387 p. ; R.
Aldrich & J. Connell, France's Overseas Frontier (Départements et Territoires .
d'Outre-Mer), Cambridge University Press, 1992, 357 p. ; Stephen Henningham,
France and the South Pacific. A Contemporary History, Sydney, Allen and Unwin,
1992, 292 p. ; Jacques Binoche, La France d'outre-mer (1815-1962), Paris, Masson,
1992, 247 p.
11 Iles du Pacifique le premier à se mettre à la tâche avec son édition des
publiée aux presses universitaires de Harvard en 1951 2, rapidement
traduite en français et parue aux éditions Payot. L'ouvrage d'Oliver a
fait l'objet de plusieurs rééditions. Alors que les études spécifiques,
sous l'impulsion du Professeur Davidson du Département d'Histoire du
Pacifique de l'Université Nationale Australienne de Canberra, ont
foisonné 3, il faut attendre la fin des années 1980 pour que des tentatives
d'appréhension globale de l'histoire régionale voient à nouveau le jour.
Il en est ainsi des ouvrages de Ian Campbell et de Deryck Scarr 4. Ces
ouvrages ne feront sans doute pas l'objet de traduction française. Dès
lors, l'une des tâches que nous nous assignons à l'Université Française
du Pacifique, est de produire un tel ouvrage, donnant ainsi, en toute
modestie, un éclairage peut-être différent sur l'histoire contemporaine
de l'Océanie insulaire.
Je mentionne également que le Centre des Etudes du Pacifique de
l'Université de Hawaii publiera, à la fin de cette année, une histoire des
îles du Pacifique au XXe siècle, ouvrage de références dans la mesure
où il passe en revue détaillée l'histoire de tous les archipels du Pacifique
en même temps que les influences métropolitaines qu'ils ont connues.
Cet ouvrage sera donc double : d'une part, apprécier les évolutions
historiques du dedans ; de l'autre, comprendre les inflexions impulsées
du dehors5 .
Pour la durée de ce colloque, nous donnons au XIXe siècle une
extension pour y inclure le début de l'histoire occidentale de l'Australie
avec l'arrivée des premiers convicts à Port Jackson en 1788 et clôturer
une période avec 1914 qui en ouvre une autre au plan mondial.
2. Douglas L. Oliver, The Pacific Islands, Harvard University Press, 1951, 456 p.
On notera aussi l'excellent ouvrage en deux volumes que le professeur émérite de
Hawaii a publié il y a quelques années : Oceania. The Native Cultures of Australia
and the Pacific Islands, University of Hawai'i Press, vol. 1, pp. 1-811 ; Vol. 2, pp.
821-1275 + cartes et illustrations.
3. A titre d'exemples, citons l'ouvrage de Colin Newbury, Tahiti Nui. Change and
Survival in French Polynesia 1767-1945, Honolulu, The University Press of
Hawaii, 1980, 380 p. ou de R. Gilson, The Cook Islands 1820-1930, Wellington,
Victoria University Press, 1977.
4. Deryck Scarr, The History of the Pacific Islands. Kingdoms of the Reefs,
Melbourne, MacMillan Co of Australia, 1990, 426 p. et, plus modestement peut-
être par le titre, Ian C. Campbell, A History of the Pacific Islands, St Lucia,
University of Queensland Press, 1990, 239 p.
5. Robert Kiste, Kerry Howe & Brij Lal, A History of the Pacific Islands in the
Twentieth Century, Allen & Unwin and the University of Hawaii Press, 1994.
12 Prise de possession, colonisation pénale et politique.
Si James Cook prend possession de l'Australie en 1770 au nom du roi
George III, les autorités britanniques n'envisagent aucunement, à son
retour, ce qu'elles pourraient faire de cette nouvelle colonie. Après
l'indépendance des Etats-Unis en 1776, la nécessité de trouver un autre
lieu d'exil pour les indésirables qui regorgent dans les prisons
britanniques, donne à l'Australie sa vocation : Terre de bagne ! Y seront
déportés les délinquants, petits et grands, des agglomérations urbaines
du Royaume-Uni 6. De 1788 à 1868, date d'arrêt de la transportation,
quelque 160 000 convicts auront été envoyés en Australie et en
Tasmanie pour y connaître des conditions d'existence relevant bien
souvent de l'esclavage dans la brutalité 7. Alors que les colons libres y
affluent aussi pour la mise en valeur agricole, l'élevage du mouton pour
sa laine8 ou les ruées vers l'or9, l'image que véhicule encore parfois
aujourd'hui l'Australie reste bien celle de sa fondation. Pourtant, dès
1851, les convicts ne représentaient que 15% de la population totale du
pays, main-d'oeuvre corvéable à merci et très peu onéreuse que les
éleveurs de moutons australiens réclamaient en nombre toujours
croissant de Londres. Alimentée par des personnes comme Edward
Gibbon Wakefield, la dimension philosophique, quant à savoir si la
déportation, dans un pays qui souhaitait déjà obtenir son autonomie,
devait être poursuivie, allait conduire Londres à l'arrêter tant pour des
raisons humanitaires que pour des raisons économiques : en effet, l'idée
6. Le Royaume-Uni vit sa population s'accroître de 10 à 16 millions d'habitants les
trente premières années du XIXe
7. La colonie de Nouvelle-Galles du Sud était virtuellement, dans ses premières
années d'existence, une ferme esclavagiste. Voir, entre autres, John Molony, History
of Australia. The Story of 200 Years, Ringwood, Penguin, 1987, pp. 1-82. La
moindre petite faute (manque de respect, ivresse, petits larcins) était sanctionnée par
100, 200 ou 500 coups de fouet ou par une mise en cage. Xavier Pons, dans
l'Australie et ses populations, Bruxelles, Editions complexes, 1983, 224 p. donne
des descriptions de morceaux de chair et de sang "ressemblant à un abattoir". p. 43.
8. L'Australie comptera jusqu'à 40 millions de moutons à l'aube de 1870. John
Molony, op. cit., p. 131-132.
9. Les Australiens qui s'étaient rendus en Californie à partir de 1849 sur les placers
d'or revinrent chez eux avec les techniques d'extraction au début des années 1850,
persuadés que leur pays se devait de recéler du minerai aurifère. Durant cette décennie,
l'Australie produisit 40 % de la production mondiale de ce métal. La colonie du
Victoria produisit plus de 1 000 tonnes d'or alors que la Nouvelle-Galles du Sud en
extraya 140 tonnes pour une valeur de £ 15 000 000. Cette même décennie, la
population du Victoria passa de 80 000 à plus d'un demi-million d'habitants. Le
ruée terminée, 50 % des chercheurs d'or retournèrent dans leur colonie d'origine. Voir
John Molony, op. cit., pp. 101-119 (aap. 6 : The Golden Ground).
13 prévalut que des colons libres donnent un meilleur rendement
économique qu'une main-d'oeuvre servile.
C'est le même Wakefieldl° qui préconisa dans les années 1830 la
colonisation systématique de la Nouvelle-Zélande selon le modèle de la
reproduction des classes sociales existant en Grande-Bretagne. Le 6
février 1840, elle devint colonie de la Couronne britannique après que
45 grands chefs maori de l'île du Nord eussent signé le Traité de
Waitangi. Pays à vocation agricole, la Nouvelle-Zélande allait accueillir,
au sud comme au nord, des colons choisis par les bureaux de la
Compagnie de la Nouvelle-Zélande en fonction de leurs capacités à
mettre en valeur les immensités foncières. Par convois maritimes, des
flots de familles britanniques vinrent ainsi fonder les principales villes
néo-zélandaises avant de défricher ses forêts ombrophiles et faire les
pâturages que nous connaissons aujourd'hui. Mais ne pouvant, sur
cette terre pionnière, maintenir leurs attributs de classe avec une main-
d'oeuvre ancillaire qui se mit rapidement à son compte, les aristocrates
repartirent rapidement en Grande-Bretagne. La Nouvelle-Zélande devint
ainsi le modèle parfait de la société de classe moyenne blanche au XIXe
siècle.
De son côté, la France de Louis-Philippe a pris du retard dans cette
première phase de colonisation du Pacifique. La Révolution et les
guerres napoléoniennes en sont les principales responsables. Le
Ministère de la Marine avait bien tenté de jeter son dévolu sur la
Nouvelle-Zélande où des missionnaires maristes venaient de débuter
10. Edward Gibbon Wakefield (1796-1862) est né à Londres d'un père réformateur
philanthropique. Très ambitieux, il épousa une riche héritière qui lui donna un fils
avant de décéder. Il enleva ensuite la fille d'un manufacturier du Cheshire et, sur
plainte des parents de l'écolière, il fut envoyé en prison pour trois ans. Il y écrivit
deux ouvrages, l'un sur la peine de mort, l'autre Une lettre de Sydney qui fut un
succès d'édition en dépit du fait qu'il n'avait jamais mis les pieds dans la capitale de
cette colonie. Son propos portait sur le fait que la Nouvelle-Galles du Sud restait
sous-développée (nous sommes en 1829) parce que la terre était attribuée de façon
indiscriminée, ce qui entraînait un manque de main-d'oeuvre pour la mettre en valeur.
Il préconisait qu'à l'avenir les terres soient vendues à un prix suffisamment élevé
pour empêcher que leurs agriculteurs n'en deviennent trop rapidement les
propriétaires et que les revenus ainsi obtenus par les autorités servent à financer
l'immigration en provenance du Royaume-Uni de jeunes personnes des deux sexes en
nombres égaux. Son livre, et ses idées, connurent un succès au Parlement et
suscitèrent les réflexions sur cette importante question de l'accès au foncier dans les
colonies britanniques tant en Australie qu'au Canada. En 1837, Wakefield fonda
l'Association de la Nouvelle-Zélande pour la colonisation systématique de ce pays et
qui devint plus tard la Compagnie de Nouvelle-Zélande. C'est elle qui choisit, entre
autres, le site de Wellington pour en effectuer la colonisation systématique et
honorer le Duc de Wellington qui avait apporté son soutien personnel aux schémas
et aux principes de la colonisation systématique de Wakefield.
14 leur patient labeur. Une compagnie nanto-bordelaise avait été créée,
sous l'impulsion du Maréchal Soult, avec le projet d'implanter un
établissement colonial en Akaroa dans l'île sud du pays". Au courant
de ces projets, le représentant de Londres en terres maori se dépêcha
donc d'obtenir les signatures des grands chefs du nord et de respecter
ainsi ses instructions de n'accorder la souveraineté britannique aux
Maori que si celle-ci était entérinée par un traité basé sur leur libre
volonté et leur consentement de le signer. Au vu de l'impossibilité
temporelle d'obtenir les signatures des chefs de l'île sud où 1 a
population maori était peu nombreuse, le représentant du gouvernement
de Londres fit une proclamation, le 21 mai 1840, imposant la
souveraineté britannique sur l'ensemble du pays : l'île nord par droit de
cession, l'île sud et l'île Stewart en vertu du privilège de la découverte.
Le traité garantissait aux Maori la possession de leurs terres et leur
accordait les droits et privilèges des sujets britanniques 12.
Cet échec français en Nouvelle-Zélande requérait compensation. Les
voyages de circumnavigation de la Royale dans le Pacifique à partir de
1836 13 avaient attiré les attentions ministérielles sur les Marquises dont
la situation géographique semblait représenter un intérêt évident au plan
stratégique comme point d'appui militaire et port de relâche. Envisagée
également comme lieu de transportation, les Marquises firent l'objet
d'une prise de possession par l'amiral du Petit-Thouars le ler mai
1842. Elles ne connurent point le bagne et elles n'eurent point de
colons, sauf les missionnaires catholiques à les considérer comme tels.
Les Marquises furent délaissées au XIXe siècle au profit de Tahiti et des
îles de la Société que l'amiral du Petit-Thouars annexa par la force dans
le souci de la revanche vis-à-vis du parti anglais, représenté par les
missionnaires britanniques de la Société Missionnaire de Londres,
implantée dans l'archipel depuis 1797 14. Mais là aussi, les colons, au
sens propre du terme, feront défaut au point de vue du nombre. Comme
le fait remarquer Jean-Paul Faivre en citant une note ministérielle de
1843 : ces colonies « ont tout juste les dimensions qui conviennent à
notre esprit national ; si elles étaient fort grandes, nous ne pourrions les
11. Voir Peter Tremewan, French Akaroa, an attempt to colonise southern New
Zealand, Christchurch, University of Canterbury Press, 1990.
12. Depuis plusieurs années, le Tribunal de Waitangi vise à donner des
compensations financières aux tribus maori lorsque l'esprit et la lettre du Traité n'ont
point été respectés dans le passé.
13. La Marine royale dépêcha plusieurs expéditions de circumnavigation qui
pérégrinèrent dans l'Océan Pacifique : celles d'A. du Petit-Thouars sur la Vénus, de J.
Dumont d'Urville sur l'Astrolabe et la Zélée, de C. Laplace sur l'Artémise et de J.
Cécilie sur l'Héroïne.
14. Voir notre édition du manuscrit de George Pritchard, The Aggressions of the
French in Tahiti and Other Islands in the Pacific, Auckland-Oxford University Press,
1983, 253 p.
15 coloniser parce que, avec le bien-être de toutes les classes, en France les
15 ». émigrations nombreuses sont impossibles
« Il s'en est fallu de peu que la Nouvelle-Calédonie ne devienne
anglaise 16 ». L'amiral Fébvrier des Pointes en prend possession au
nom de Napoléon III le 24 septembre 1853 à Balade. Sous
l'administration des officiers de la Marine, cette colonie connaît peu de
colons à ses débuts d'existence, mises à part, bien sûr, les
communautés missionnaires catholiques et protestantes arrivées
préalablement à la prise de possession 17. Pour éviter que les terres ne
fassent l'objet d'appropriations abusives, l'Administration, dès 1855,
empêche que les Mélanésiens n'accordent la propriété du foncier à des
personnes non issues de leur tribu et elle s'octroie la haute main sur les
terres vacantes. Celles-ci seront concédées ou louées à des particuliers
par l'Administration avec l'ordre de les clôturer et d'y implanter de la
main-d'oeuvre, ce qui sera rarement effectué. Alors q u e
l'Administration tablait sur des concessions relativement réduites par la
superficie, la spéculation foncière déboucha sur la formation de grands
domaines concessionnaires empiétant sur des terres mélanésiennes,
provoquant par là des révoltes violentes de la part de certaines tribus,
exaspérées de se voir lésées de leur domaines fonciers autant que par les
contraintes liées aux corvées. De 1858 à 1868, ces refus s'exprimeront
dans divers lieux, débouchant, dix années plus tard, sur la grande
rébellion de 1878 conduite par le chef Atai.
Dans le même temps, la loi du 30 mai 1854 instituant la transportation
prévoyait que le travail forcé s'effectuerait dans des pénitenciers
coloniaux. En Guyane d'abord dont l'insalubrité fit ensuite considérer
la Calédonie. Le premier convoi parvint à Nouméa en 1864. Plus de
20 000 condamnés et déportés arriveront ainsi en Calédonie où leurs
conditions de vie, en dépit de l'évolution du temps, restèrent sommes
toutes, aussi dures que dans les bagnes australiens ou tasmaniens. Bien
sûr, les libérés accédèrent, par voie d'attribution, à des concessions
foncières ainsi que, plus tardivement, les convicts puisque le principe
voulait que le processus de réhabilitation de ceux-ci passent par
l'enracinement rural et familial. Le Bagne se constitua ainsi, au fil des
années, un domaine foncier qui, en 1884, représentait quelque
15. in Jean-Paul Faivre, L'expansion française dans le Pacifique. 1800-1942, Paris,
Nouvelles Editions Latines, 1954, p. 476.
16. Alain Christnacht, La Nouvelle-Calédonie, Paris, La documentation française
(notes et études documentaires), 1987, p. 12. A Sydney, les autorités et les média
réclamaient son annexion sans que Londres ne réagisse.
17. Voir à ce sujet l'article de Joël Dauphiné, "Du nouveau sur la première prise de
possession de la Nouvelle-Calédonie par la France (1843-1846)", in P. de Deckker &
P.-Y. Toullelan, op. cit., p. 111-130.
16 250 000 ha entraînant la réaction des colons libres autant que celles des
tribus où se produisaient les empiétements. Avant la fin du Bagne,
l'Administration réagit en rétrocédant partie de ce domaine pénitentiaire
au colonat libre. Un pourcentage négligeable de convicts resta sur les
domaines concessionnaires tout en donnant naissance, comme le décrit
Alain Saussol, à un paysannat actif. La pénitentiaire prit fin en
Calédonie en 189718 ; elle n'avait point réussi à véritablement implanter
une colonisation rurale d'ampleur. La Calédonie restait sous-peuplée.
Le gouverneur Feillet envisagea à la fin du siècle une colonisation de
type familial autour de plantations caféicoles sur des concessions
gratuites d'une vingtaine d'hectares en moyenne, tout au plus 100.
L'immigration s'accrut, aggravant le problème foncier déjà rendu aigu
par la création des réserves, sans entraîner d'aboutissements véritables
au plan de la production caféicole, affectée qu'elle fut par des maladies
et la chute des cours mondiaux au début du XXe siècle. Mais de
nombreuses exploitations agricoles furent fondées pendant cette période
sur les côtes ouest et est de la Grande Terre, donnant de manière
durable à la Calédonie sa population agricole d'origine métropolitaine à
19. l'aube de 1914
Parallèlement à ces tentatives de mise en valeur agricole et d'exploitation
des sols, le secteur minier en Calédonie démarre ses activités après la
découverte de gisements de nickel par Jules Garnier en 1876. La
Nouvelle-Calédonie va prendre un visage de plus en plus industriel et
tant pour le secteur agricole que pour le minier, au fur et à mesure que
l'on approche de la fin du siècle, une main-d'oeuvre, en provenance du
condominium des Nouvelles-Hébrides, puis du Tonkin, d'Indonésie et,
quoiqu'en moindre nombre, du Japon et de l'Inde française, va affluer
sur la Grande Terre.
Main-d'oeuvre et mise en valeur.
Habituellement tributaires d'intérêts extérieurs à la région, les activités
économiques dans l'Océanie insulaire au XIXe siècle sont cycliques :
a) économie de pillage :
- la pêche à la baleine dans toute l'Océanie insulaire de 1790 à 1850,
- le commerce du porc salé entre Tahiti et Sydney de 1800 à 1830,
18. Les quelque 4300 Communards arrivés de 1873 à 1878 en Calédonie rentrèrent pour la
plupart en France après le vote de la loi d'amnistie en juin 1880.
19. Voir à ce sujet les excellents travaux d'Alain Saussol, L'héritage. Essai sur le
problème foncier mélanésien en Nouvelle-Calédonie, Paris, Société des Océanistes,
1979, 493 p. et, pour une appréciation d'ensemble condensée, "Economie rurale : aspects
historiques" et "les étapes de la colonisation terrienne", planches 21 & 22, Atlas de
Nouvelle-Calédonie, Bondy, ORSTOM, 1981.
17 - le bois de santal et les holothuries destinés à l'Asie à partir de 1800,
- les bois et le lin néo-zélandais pour Sydney de 1810 à 184).
b) mise en valeur agricole et activités minières:
- les grandes plantations à partir de 1850,
- les mines et le phosphate.
La pêche à la baleine, avec ses nécessités de relâche pour les bâtiments
dans les archipels, fut le premier fer de lance d'une modernité infligée
dans les îles touchées par cette activité. Véritablement quadrillées par
des centaines de baleiniers au fur et à mesure que l'on aborde 1830, les
îles de toute l'Océanie insulaire seront affectées par l'activité des
baleiniers. Peu accueillants, les archipels mélanésiens seront moins
touchés que Hawaii, Tahiti ou la Nouvelle-Zélande. On comptait près
de 300 baleiniers en 1835 en Océanie, plus de 550 dix années plus tard.
Les temps de relâche pour les équipages, composés en moyenne d'une
trentaine d'hommes, duraient d'une semaine à plus d'un mois. Les
premières implantations urbaines comme Papeete ou Kororareka sont
nées de l'importance numérique des visites des baleiniers, favorisant
tout d'abord la montée en puissance de certains chefs qui recouraient à
la force de travail de leur peuple pour faire du commerce de bouche et
obtenir, en échange, armes à feu et biens de consommation. Cela
favorisa aussi la prostitution et le départ des jeunes qui s'engageaient
comme marins, parfois pour ne plus revenir, transformant ainsi
l'héritage génétique de la Polynésie. Surchassées, les baleines quittèrent
l'Océan Pacifique et cette activité qui provoqua le premier impact
occidental d'importance durable, prit fin vers 1850.
Dans le même temps, des activités de production de porc salé destiné
aux convicts de la Nouvelle-Galles du Sud s'organisèrent à Tahiti sous
l'impulsion des Pomare, les aidant à unifier politiquement l'archipel des
îles de la Société qui se trouva ainsi sous leur autorité. Harry Maud 20 a
bien démontré ainsi combien cette activité a pu projeter Tahiti, de 1800 à
1830, dans un monde de progrès, révolutionnant le mode d'existence
des habitants, les insérant dans la modernité bien avant les autres
archipels. Ces premières relations « extérieures » commerciales forment
également les prémices de la position que l'Australie, par la suite,
occupera en Océanie insulaire en termes d'attraction, voire de puissance
économique et commerciale régionale.
C'est à Hawaii que le bois de santal destiné à produire de l'encens pour
le marché chinois fit l'objet premier d'un intérêt commercial dans les
années 1790 ; de qualité médiocre, son exploitation ne fut pas
20. Harry Maud, "The Tahitian Pork Trade" in Of Islands and Men : Studies in
Pacific History, Melbourne, Oxford University Press, 1968, 397 p., pp. 178-232.
18 réellement poursuivie lorsque l'on en obtint aux Fidji, tout au début du
XIXe siècle, de quoi remplir des cargos en partance pour l'Asie. Mais
dix années de coupe systématique des arbres vont rapidement réduire à
néant les stocks. Le centre de cette activité se situait à Vanua Levu et
enrichit prodigieusement, un temps, les autorités du district de Bua
avant de retomber entre les mains de chefs secondaires. Les Marquises
prirent le relais à partir de 1815 pour une durée de cinq ans dans une
situation politique troublée par les guerres et les rivalités intestines ; à
Hawaii où cette activité de pillage reprit en même temps qu'aux
Marquises, Kamehameha en fit son monopole jusqu'à sa mort en 1819.
Ce secteur économique mettait en contact des capitaines de bâtiments
avec les chefs des milieux insulaires concernés qui recouraient à la force
de travail de leurs peuples pour répondre aux demandes. C'est
également pour le santal que l'on se mit à recruter une main-d'oeuvre
océanienne qui opéra un temps dans les îles concernées 21 .Cette activité
ne relève pas de compagnies commerciales avec investissements en
capitaux ; il est plutôt le fait d'agissements individuels à risques
financiers et humains. Il en sera de même pour ce qui concerne la
collecte des holothuries ou bêche-de-mer qui requiert toutefois la
présence sur place d'un beachcomber ou écumeur de plage. Servant
d'intermédiaires dans les îles entre les capitaines de passage et les chefs
locaux pour organiser le séchage de ces échinodermes collectés dans les
lagons à marée basse, ces écumeurs de plage - aventuriers ou convicts
évadés - prenaient parfois de l'ascendant dans les chefferies locales et
servaient donc à compléter les cargaisons des bâtiments australiens ou
américains qui commerçaient avec la Chine en transitant par Sydney.
Il semblerait qu'une colonie ait tendance à vouloir établir une autre
colonie pour elle-même : c'est avéré, en tous cas, avec la Nouvelle-
Galles du Sud d'où partirent pour la Nouvelle-Zélande, chasseurs de
phoque22, baleiniers23, négociants en bois de charpente ou en lin 24. Il
21. Dorothy Shineberg, They Carne for Sandalwood, : A Study of the Sandalwood
Trade in the South West Pacific (1830-1865), Melbourne University Press, 1967,
299 p.
22. C'est en 1792 que les premiers chasseurs de phoque, principalement des
Américains, arrivèrent sur les côtes néo-zélandaises. L'huile était exportée vers
Londres. Cette activité cessa en 1816, la population des phoques étant en voie
d'extinction.
23. Les premiers baleiniers arrivent en Nouvelle-Zélande dès 1791.
24. Les bois de charpente étaient exportés vers l'Inde et la Grande-Bretagne à partir
de Sydney ; le lin, Phormium tenax Forst, (du nom grec phormos : panier, et
tenax : solide = panier maori résistant) ou flax en anglais, fit l'objet d'une véritable
industrie naissante en Nouvelle-Zélande à partir de 1810. Les fibres de ce lin
servaient à confectionner des cordages : 60 tonnes de fibres exportées vers Sydney en
1828 ; 841 tonnes en 1830.
19 en fut rapidement de même avec éleveurs et spéculateurs fonciers 25,
missionnaires 26 .
Bénéficiant des tarifs douaniers préférentiels lorsque ses exportations
transitaient par la Nouvelle-Galles du Sud vers Londres, la Nouvelle-
Zélande craignit pour son avenir commercial lorsque le Royaume-Uni
s'inquiéta de l'importance du tonnage des produits dits « coloniaux »
qui provenaient, en fait, des activités de baleiniers américains faisant
escale en Nouvelle-Zélande. D'après les archives missionnaires, 1 300
Européens, en majorité britanniques, étaient installés en Nouvelle-
Zélande en 1839. Ce gros noyau de population et la « fraude »
commerciale américaine formèrent deux éléments supplémentaires en
fonction desquels Londres décida l'annexion de ce pays sur lequel les
gouverneurs de Sydney envisageaient dès 1819 d'étendre leur
juridiction 27 .
Toutes ces opérations commerciales, relevant donc d'une économie de
pillage, sont le fait d'individus, ou de petits groupes d'individus à
l'esprit aventurier, qui cherchent à s'enrichir personnellement par ces
trafics dont ils sont les opérateurs sur place. En parallèle aux
missionnaires, ils investissent les structures socio-politiques des
milieux insulaires et transforment la réalité des échanges économiques
traditionnels. Ce sont eux, en fait, qui ont préparé le « terrain » à
l'implantation occidentale de façon plus systématique et qui ouvrent la
voie aux annexions, en même temps que les missionnaires. Leurs
possibilités d'activités commerciales déclinant avec la disparition
progressive de leurs objets d'intérêt, ce sont eux aussi qui ont favorisé
les mises en valeur sur une échelle de plus grande ampleur, à savoir
l'économie de plantation mise en route soit par les autorités coloniales,
soit par les compagnies concessionnaires. Cette économie à plus grande
échelle précédera ou suivra les annexions insulaires.
25. En rapport bien sûr avec les spéculations foncières en Australie, à la même
époque, dans le cadre de l'industrie du lin et de l'élevage des moutons.
26. La Church Missionary Society (anglicane) envoya de Sydney en 1814 trois
missionnaires à la Baie des Iles. La première conversion se produisit onze années
plus tard, la deuxième en 1827. Ces missionnaires, bientôt rejoints dans leurs
efforts par des Wesleyens, formèrent des implantations attirant navires de commerce
et baleiniers qui s'y concentrèrent par la suite, favorisant l'émergence des premières
ébauches urbaines.
27. Le gouverneur Macquarie dépêcha en 1814 à la Baie des Iles un juge-résident,
Thomas Kendall ; ce dernier nomma juge de paix le missionnaire Butler en 1819 et
déclara la Nouvelle-Zélande dépendance de la Nouvelle-Galles. Dans le même temps,
les tribunaux australiens eurent à connaître de délits commis en Aotearoa, nom
maori de la Nouvelle-Zélande.
20 Malgré le déclin démographique qui affecte l'Océanie insulaire depuis
les premiers contacts avec l'Occident, les archipels sont perçus comme
des réservoirs de main-d'oeuvre. Des navires négriers se mettent à
sillonner le Pacifique pour recruter, souvent par la violence, des
ouvriers destinés à des projets d'exploitation d'envergure comme les
gisements de guano au Pérou. Ainsi l'île de Pâques fut dépeuplée pour
le Callao lorsque plus d'un millier de ses habitants furent emmenés de
force sur les navires péruviens. Au vu de l'émotion internationale que
souleva cette affaire, le gouvernement péruvien ordonna en 1863 le
rapatriement des Pascuans. Minés par les maladies épidémiques, les
quelques survivants du voyage retour contaminèrent à leur tour la
population sur place, entraînant des ravages épouvantables.
Dans le même temps, des compagnies concessionnaires se lancent dans
des plantations de grande envergure : que ce soit dans le Queensland, à
Fidji, à Samoa, à Hawaii, aux Nouvelles-Hébrides ou encore à Tahiti.
Certaines d'entre elles tiennent à bénéficier de la guerre de sécession
aux Etats-Unis pour se lancer dans le coton, d'autres dans le copra, la
canne à sucre ou les fruits exotiques. Si d'abord, les navires négriers
poursuivent leurs activités de recrutement forcé en dépit de l'opposition
des groupes missionnaires lorsqu'ils sont établis dans les milieux
insulaires, l'on pense très rapidement à faire venir d'Asie des
travailleurs sous contrat. A Tahiti, des Chinois viendront par flots
successifs accroître les nombres de Néo-Hébridais et de Gilbertins déjà
présents sur la grande plantation d'Atimaono qui sera un échec. Cela
n'empêche, les petits planteurs européens sont heureux d'engager cette
main-d'oeuvre désoeuvrée pour s'en servir comme domestiques ou
comme ouvriers agricoles et l'Administration joua le jeu pour favoriser
leur implantation définitive, allant même jusqu'à leur offrir des primes
d'installation 28. Pour les plantations du Queensland, les navires
négriers recrutent des Néo-Hébridais, des Solomonais, des Papou dans
des conditions déplorables ; ils ne sont pas mieux traités sur les
plantations, perçus qu'ils sont en tant qu'outils humains. Ces trafics de
main-d'oeuvre se poursuivront jusque dans les années 1880 et feront
l'objet de plus en plus de réglementations de la part des puissances
occidentales présentes dans l'Océanie insulaire. Les initiatives privées
continuent de s'exprimer dans le même temps comme celle, démesurée,
du Marquis de Ray qui aboutit en 1880 à un désastre humain en
Nouvelle-Irlande 29. Elles seront aussi à l'origine, mais pas
28. Pierre-Yves Toullelan, Tahiti colonial (1860-1914), Paris, Publications de la
Sorbonne, 1984, 361 p. pp. 85-104.
29. Ce Français organisa une expédition à vocation coloniale en vendant des terres
de plantation à des Français qui, lorsqu'ils arrivèrent dans le sud de la Nouvelle-
Irlande pour les mettre en valeur, constatèrent qu'elles étaient inexploitables. Ces exclusivement, de la reprise des annexions des archipels qui s'opèrent,
à nouveau, à la fin du XIXe siècle dans une atmosphère de rivalité entre
la France, la Grande-Bretagne, l'Allemagne et les Etats-Unis.
Fidji fut ainsi annexé au Royaume-Uni en 1874 et le pouvoir
juridictionnel de son gouverneur général fut rapidement étendu sous la
forme de protectorats aux archipels avoisinants comme la Papouasie en
1884, (la Nouvelle-Guinée par l'Allemagne), les Salomon en 1890, les
îles Gilbert (Kiribati) en 1892, les Nouvelles-Hébrides sous la forme
d'une Commission navale mixte franco-britannique en 1888 avant de
devenir le condominium régi conjointement par les deux puissances en
1906. L'archipel des Samoa fera également l'objet d'une rivalité féroce
entre l'Allemagne et les Etats-Unis, aboutissant en 1899 à une
séparation en deux avec sa partie allemande et sa partie américaine.
L'objectif premier des gouvernements respectifs, une fois la stabilité
politique assurée, est de favoriser la mise en valeur économique de ces
archipels afin que leur coût de gestion soit le moins élevé possible.
C'est ainsi que l'on fit venir des contractuels indiens en grand nombre 30
de 1879 à 1916 pour le travail dans les plantations de cannes à sucre et
dont les profits dégagés permettront rapidement au gouvernement
colonial d'effectuer non seulement la mise en place des infrastructures
administratives, routières et portuaires de la colonie mais aussi de
financer la mise en route de la gestion des autres protectorats ou
colonies à entrer plus tard dans le giron britannique.
Cette frénésie de mise en valeur agricole et de quête du profit seront
aussi le fait de compagnies allemandes comme Godeffroy und Sohns ou
la Deutsche Handels und Plantagen-Gesellschaft qui créèrent, avec de la
main-d'oeuvre océanienne recrutée, des plantations de coprah
recouvrant parfois les trois-quart de la superficie d'îles polynésiennes
ou micronésiennes, et occupant les côtes mélanésiennes 31 . Ces intérêts
allemands se concrétisèrent par des reconnaissances gouvernementales
colons moururent quasiment tous de maladies tropicales sur place. Voir P. Biskup,
The New Guinea Memoirs of J.B.O. Mouton, Canberra, ANU Press, 1974, p. 161.
30. Ces contractuels seront quelque 60.553 à venir travailler dans les plantations de
la Colonial Sugar Company. Leurs contrats (girmits) portaient sur cinq années et ils
s'engageaient à travailler cinq jours et demi par semaine, neuf heures pas jour, à
salaire fixe et dérisoire. Pauvres à l'origine, nombre d'entre eux restèrent dans
l'archipel. S'ils souhaitaient être rapatriés en Inde, il leur fallait résider dix ans à
Fidji. Environ 60% d'entre eux s'y implantèrent définitivement pour égaler au XXe
siècle la population fidjienne d'origine par le nombre et poser des problèmes
inextricables au regard de l'accès au foncier, débouchant en 1987 sur le premier coup
d'Etat qu'a connu la région.
31. Peter Hempenstall, Pacific Islanders under German Rules. A Study in the
Meaning of Colonial Resistance, Canberra, ANU Press, 1978, 265 p.
22 entérinées par le Traité de Berlin, aboutissant parfois à des partitions ou
des échanges d'archipels avec la Grande-Bretagne 32. L'élément
commercial et l'élément militaire étant toujours fortement imbriqués
dans le processus colonial allemand, l'Océanie allemande, jusqu'en
1915, fut un ensemble où régnaient discipline et travail.
Le nickel certes, mais aussi les gisements de phosphates contribuèrent à
toujours plus de recrutement de main-d'oeuvre 33. Les îles de Banaba,
de Nauru et de Christmas furent ainsi exploitées pour leur phosphate
que les agricultures australienne, néo-zélandaise et britannique
réclamaient. Se mirent ainsi en place des processus industriels de
grande envergure qui finirent par changer complètement la physionomie
des îles touchées par ces activités. La Première Guerre mondiale arrêta,
un temps, ces activités allemandes qui seront très rapidement reprises,
les hostilités non encore finies, par des intérêts australiens ou japonais.
La carte géo-politique fut certes transformée en termes d'occupants mais
non pas les réalités quotidiennes vécues par les insulaires ou ceux qui,
travailleurs recrutés, continuaient de contribuer aux mises en valeur des
milieux insulaires.
Par le biais du recrutement de la force de travail, des centaines de
milliers de personnes ont évolué dans l'espace, dans le temps, et dans
les hiérarchies sociales. Plus de 50 000 Mélanésiens sont partis
travailler dans les plantations du Queensland, nombre d'entre eux pour
ne plus jamais revenir ; 20 000 à Fidji ; des milliers en Nouvelle-
Calédonie, en Nouvelle-Guinée et aux Samoa. Des dizaines de milliers
de Polynésiens et de Micronésiens ont quitté leur archipel d'origine
pour aller oeuvrer dans les plantations ou sur les exploitations minières.
Dans le même temps, des colons, des convicts, des condamnés, des
coolies, des Chân Dang participaient à ce maelstrom généralisé, imposé
par l'expansion occidentale dans la région.
De nouveaux parlers en émanent comme le bichelamar ou le pidgin-
English, dingua franca mélanésienne, comme les nouvelles
accentuations du parler anglais, australien, néo-zélandais ou fidjien, du
parler français de Tahiti ou de Calédonie 34. Dans la foulée, les espaces
mentaux, eux aussi, se transforment et il me paraît évident qu'un
32. L'île de Bougainville, entre autres, fut rattachée à la Nouvelle-Guinée alors
qu'ethniquement parlant, elle fait partie de l'archipel des îles Salomon.
33. Maslyn Williams & Barrie Macdonald, The Phosphateers. A History of the
British Phosphate Commissionners and the Christmas Island Phosphate
Commission, Melbourne University Press, 1985, 586 p.
34. Voir à ce sujet les travaux des linguistes comme J. Siegel, Language Contact
in a Plantation Environment. A Socio-linguistic History of Fiji, Cambridge,
Cambridge University Press, 1987, 305 p.
23 descendant de convict australien en 1914 possède déjà les ferments
d'une identité océanienne émergente commune avec le descendant d'un
forçat calédonien à la même date. Ils sont tous deux plus proches par la
dimension culturelle qu'ils ne le seraient avec un Anglais ou un
Français. Comme on dit dans le jargon d'aujourd'hui, ils ont de
nombreux référents en commun...
Colonat et impact.
Les premiers colons arrivés en Nouvelle-Zélande de Sydney ont rendu
plus meurtrières les guerres inter-tribales maori traditionnelles en
échangeant des mousquets contre le lin ou les bois de charpente. Dans
un premier temps, comme ce fut le cas aussi à Tahiti ou à Hawaii, les
tribus ou les confédérations tribales les mieux placées sur les côtes pour
opérer les échanges commerciaux avec les Européens obtinrent ces
biens de prestige que représentaient les armes à feu et purent régler dans
le sang les conflits qui, de manière intestine, les opposaient à telle tribu
ou telle confédération tribale. Avec le temps, l'ensemble des tribus
acquirent des armes à feu avec leurs munitions et les guerres
intertribales prirent fin.
Plus tard, et nous poursuivons avec l'exemple de la Nouvelle-Zélande,
lorsque le Traité de Waitangi fut signé par les grands chefs avec le
représentant de la Couronne britannique, que pouvait bien représenter
pour des chefs maori la notion de souveraineté et celle de droits et
privilèges de sujets britanniques. Le point de départ que représente ce
traité est fondé sur des malentendus. Et c'est par réaction à ces
malentendus que les tribus maori engagèrent une dynamique guerrière
qui fit rage sporadiquement de 1843 à 1872 dans la région de Taranaki
puis dans le Waikato. A cette époque, dans son ensemble, le peuple
maori compte moins de 60 000 personnes, enfants inclus. Ils vivent en
tribu, réparties en hapu ou clans, et tous les individus participent, au
sein de ces entités, à la production agricole alimentaire.
Lorsque la nécessité d'un conflit se fait jour, les tribus maori ne sont
pas dans la capacité de le faire perdurer, justement pour ces raisons liées
à la production alimentaire. Comme le dit très justement James
Bellich35, les guerriers maori sont en fait des guerriers à temps partiel
face à une force militaire britannique composée de soldats à plein temps.
Deuxièmement, lorsque des actions guerrières sont entamées, à chaque
fois, les militaires anglais et irlandais dépasseront par le nombre les
guerriers maori. En termes de combat rapprochés, le rapport de force
The New Zealand Wars and the Victorian Interpretation of Racial 35. James Belich,
Auckland University Press, 1986, 396 p. Conflict,
24 est égal si ce n'est par le nombre ; en termes de munitions, les canons
britanniques font des ravages face aux seuls mousquets. Les Maori
perdirent donc leurs guerres.
A l'instar de la Nouvelle-Zélande, les colonies de peuplement, quelles
soient celles du bagne ou de la colonisation libre ou contractuelle, ont
toutes provoqué des mouvements de résistance de la part des
populations d'origine à l'encontre des nouveaux arrivants. Australie,
Hawaii, Marquises, Tahiti, Nouvelle-Calédonie, et plus tard Samoa,
ont tous connus des mouvements de rejet par la force guerrière de ceux
qui se trouvaient dans une logique diamétralement opposée à la leur. Se
sentant privées et dépossédées abusivement de ce qui faisait leur réalité
autant économique que culturelle, les populations d'origine ont refusé
de voir leur terre et leurs espaces socio-économiques investis de la
sorte. Les logiques ne pouvaient que s'affronter.
Par la suite, les nombres d'immigrants croissant, les rapports de force
se sont inversés comme ce fut rapidement le cas en Australie, plus
tardivement à Hawaii. Dans d'autres archipels, des compromis ont pu
surgir après les épisodes guerriers comme à Tahiti après la guerre
franco-tahitienne de 1844 à 1847. En Nouvelle-Calédonie, pour les
raisons que nous avons invoquées dans la première partie ci-dessus, les
rébellions seront sporadiques et latentes, très violentes aussi comme en
1878 ou 1917.
Les colonies de mises en valeur subiront une pression extérieure tout
aussi importante mais dont l'impact ne s'est pas fait ressentir de la
même manière que dans les colonies à peuplements occidentaux.
Hawaii, par exemple, développa une économie de plantation dirigée par
des Occidentaux et dont la force de travail, océanienne et asiatique, fut
tenue dans un état de subordination économique et sociale à l'égard des
propriétaires des plantations, parfois mariés aux anciennes familles
aristocratiques hawaiiennes. Au bas de l'échelle, les Océaniens ; au
milieu, les Asiatiques qui bénéficient d'un peu plus de considération ;
au-dessus d'eux, la classe laborieuse occidentale ; au sommet, les riches
planteurs et commerçants blancs. Rarement autre part en Océanie, cette
stratification sociale n'atteignit un tel degré de confusion entre classe et
race.
En guise de conclusion, sans doute faut-il insister sur le traitement
infligé quotidiennement aux uns et aux autres dans ces milieux
insulaires au XIXe siècle. Ce qui les sépare porte en fait sur leurs
statuts légaux respectifs. Par le truchement du Traité de Waitangi, les
Maori peuvent envisager d'instituer leur propre Parlement dans les
années 1880 ! Les Fidjiens d'origine conservent par décret la propriété
de leur domaine foncier, ce qui fera rapidement d'eux des rentiers face
25 aux immigrés indiens sans aucun statut ni droit, si ce n'est celui d'être
. En Papouasie, sous le régime faiblement rémunérés pour leur labeur 36
australien dès 1905, le pays est divisé en Masta et corvéables à merci
pour le bénéfice des colons. Seuls parfois, les missionnaires essaient de
mettre un peu plus de justice sociale dans ces rapports dichotomiques et
outranciers.
Pour en terminer, les archipels qui sont peu touchés par la pression
coloniale et administratives deviennent, comme Tonga ou Wallis, des
bastions missionnaires. Leur acculturation sera plus rapide et plus
prononcée et certains milieux insulaires vivront dans un espace protégé
par la religion chrétienne, d'obédience protestante ou catholique. Leur
avenir en sera différemment hypothéqué.
Conclusions.
L'irruption de l'Occident en Océanie insulaire fut plus rapide que dans
les autres continents et le XIXe siècle y entérine la mise en place de
régimes coloniaux, de nouveaux systèmes économiques, de nouvelles
valeurs, de nouveaux espaces mentaux. Les aléas économiques et
politiques font parfois que des populations d'origines géographiques
diverses donnent un visage pluri-ethnique à certains archipels plus qu'à
d'autres. Les populations immigrées restent néanmoins entre elles et ne
se mêlent pas culturellement. Tournant majeur au plan mondial, la
Guerre mondiale de 14-18 fera du XIXe siècle une base sur laquelle,
inconsciemment ou non, les peuples du Pacifique articuleront leurs
aspirations d'avenir qui continuent de s'exprimer aujourd'hui.
36. C'est en 1929 que les Indo-Fidjiens, le recrutement des travailleurs contractuels
terminés, auront la possibilité d'élire leur représentant au Conseil législatif. Le
processus démocratique "un homme, une voix" n'y existe toujours pas aujourd'hui.
26 AFFAIRES EN SUSPENS DANS LES ÉTUDES
DES MIGRATIONS DANS LE PACIFIQUE :
STATUT DU MIGRANT,
ECONOMIES POLITIQUES
ET
AVENTURES PICARESQUES
Colin Newbury
Université d'Oxford
Il existait une époque durant laquelle l'historiographie des mouvements
de population dans la zone du Pacifique faisait l'objet de classifications
aisées. D'une part se trouvaient des sociétés fondées par des pionniers
et des colons dans les Etats australasiens et la façade maritime des Etats-
Unis, déplaçant des implantations plus anciennes d'Hispano-américains
en Californie et laissant les vice-royautés méridionales à l'état de
stagnation ou de révolution. D'autre part, les îles furent clairement la
scène d'un type différent de migration organisée, liée au travail
impliquant des insulaires et des Asiatiques de façon à répondre aux
manques de travailleurs dans les économies de plantation d u
Queensland, de Hawaii et de la Mélanésie centrale et occidentale. La
dichotomie existant entre les colons et les Kanak était profondément
marquée dans les premiers manuels traitant du Pacifique - aussi
fortement que la division entre les chercheurs d'or et les coolies à
l'époque des ruées vers l'or en Australie et en Nouvelle-Zélande. Il est
évident et indiscutable que la majeure partie de la première phase de
l'époque pionnière australienne s'est fondée sur le travail des convicts.
Mais l'interprétation de cette longue phase d'immigration forcée fut
subtile et nuancée par des arguments portant sur les origines sociales
des convicts, l'insignifiance de leurs crimes et la mobilité sociale aisée
des forçats libérés, accédant parfois à la respectabilité. En effet, tant que
27 fonctionne cette réhabilitation littéraire des criminels, il est devenu
souhaitable d'avoir un ancêtre bagnard dans la généalogie familiale en
Australie et, s'il s'agit d'un convict irlandais, il en sera d'autant mieux.
Redécouvrant les travailleurs migrants
Pour ce qui concerne le travail migratoire contractuel, en provenance
des îles ou d'Asie, on retrouve toujours une préoccupation semblable
au sujet du statut du travailleur et de ses origines ethniques. La raison
ne provient pas d'une simple curiosité historique. D'aucuns ont
approfondi l'analyse de l'héritage laissé par le recrutement des
plantations dans le Nouveau Monde et la pénétration du modèle de
développement agricole qui fut exporté dans le Pacifique en provenance
d'autres colonies tropicales au début du XIXe siècle. De plusieurs
manières, la plantation formait un idéal type au plan de l'institution
économique (comme l'usine industrielle avec laquelle elle possède
beaucoup en commun) dans la mesure où elle rassemble les facteurs
classiques de la production : la terre, le travail et le capital. Elle
conforte, de plus, la division préconçue du travail entre le colon
entrepreneur et le travailleur recruté sous les tropiques, implantant donc
au Pacifique sous une forme légale très différente, la division entre
plantocratie et esclavage existant aux Antilles, aux Indes néerlandaises
et en Amérique.
Au cours de la période de la réforme et de l'abolition du statut de
l'esclavage, c'est donc l'emploi des contrats, plutôt que la propriété de
tous les moyens de production, qui a caractérisé la phase plantation de
la croissance économique qui débutait dans les îles du Pacifique et du
Queensland. Mais le recrutement sous contrat, à partir des années 1840,
souleva le spectre d'un nouveau genre de commerce esclavagiste et
donna naissance à un débat sur le kidnapping et le consentement
volontaire qui n'a pas encore complètement disparu de la production
académique. Les avis sur la question restent aujourd'hui partagés ; mais
pour la plupart des missionnaires, quelques officiers de marine et
quelques administrateurs, la nécessité de réguler et de contrôler ce trafic
qui pouvait facilement dégénérer dans des abus était incontournable.
En conséquence, les premières historiographies portant sur le trafic de
main-d'oeuvre, basées comme elles l'étaient sur les sources
missionnaires et administratives, reflètent bien trop aisément des
préoccupations contemporaines avec la réapparition du statut d'esclave,
au lieu d'explorer la fonction des travailleurs mélanésiens et leur
histoire en termes de main-d'oeuvre après leur recrutement. Il ne serait
pas sage toutefois de rejeter ce corpus de travaux, culminant dans les
études sobres de Owen Parnaby et de W.P. Morreli au début des
28
années 1960. On trouve encore beaucoup d'éléments valables dans les
archives des administrateurs coloniaux, entre autres la preuve que le
contrôle au moyen des préceptes légaux exprimés dans la loi
britannique de 1872 sur la Protection des Insulaires du Pacifique et
dans les décrets français de l'époque n'atteignirent point le but fixé car,
dans ce trafic, tous les recruteurs ne furent pas des kidnappeurs et
toutes les recrues n'étaient pas volontaires pour s'aventurer à l'étranger.
D'un autre côté, les conditions à la source du recrutement ou sur les
lieux de travail n'ont pas encore été explorées de façon approfondie.
Dès lors, dans la réinterprétation majeure des migrations fournissant de
la main-d'oeuvre dans le Pacifique, analyses qui débutèrent à Canberra
et dans d'autres universités du Sud-Pacifique à la fin des années 1960,
il n'était pas difficile de changer de cap pour axer les études sur la
fonction du travailleur en tant que participant actif non seulement dans
le marché du recrutement mais aussi dans la société et l'économie de la
plantation ou de la mine. Cette nouvelle orientation fut rendue plus aisée
par certains travaux de recherche remarquables qui exploitèrent les
sources premières des recruteurs, les traditions orales des travailleurs et
les archives administratives et judiciaires du Queensland et de Fidji. Les
protagonistes de cette variété d'histoire locale ne tranchèrent pas
entièrement l'opposition entre, d'un côté, le « volontarisme » et, de
l'autre, les « contraintes » imposées au moyen d'une grande variété de
techniques dont les termes du contrat lui-même n'étaient pas les
moindres. Mais ils apportèrent une richesse d'éléments historiques à
notre compréhension de la vie sur les plantations, qui forme une
contribution de premier ordre à l'histoire de la main-d'oeuvre en
général.
De même, la remise en question des exagérations des missionnaires au
sujet du « kidnapping » n'était point difficile à faire dans la mesure où
elle fut préfigurée par ceux qui se trouvaient proches de la scène au
cours du XIXe siècle. Un missionnaire aux Nouvelles-Hébrides, dès
1870, devina que peut-être 30 % des recrues furent pris de force ou par
de fausses promesses ; 20 % furent envoyés par les chefs et les anciens
de leur famille alors que le reste s'en alla pour avoir perdu l'accès au
foncier ou en fonction de leur volonté de se réengager pour acquérir des
biens commerciauxl. Dans ce genre d'analyse des motivations, dans le
contexte d'un marché en croissance rapide, marqué des deux côtés par
la violence et l'expérimentation, on n'a pas besoin de prendre trop au
sérieux les proportions précises. Mais en l'absence de tout type de
coercition administrative, les Salomons ou les Nouvelles-Hébrides, la
Papouasie méridionale et les îles de Nouvelle-Guinée, représentaient un
1. David MacDonnald, cité dans F.A Campbell, A year in the New Hebrides,
Melbourne, 874, p. 62.
29 réservoir de recrues à la fois volontaires et non volontaires, avidement
ponctionnée par une variété de trafiquants français, allemands,
britanniques et australiens. Les travailleurs pouvaient s'introduire - et
ils le firent - dans un système de recrutement non réglementé par les
gouvernements coloniaux entre les années 1840 et 1870, à l'exception
de Fidji et de la Nouvelle-Calédonie. Après les années 1880, toute une
nouvelle série de facteurs, émanant de la présence des administrations
européennes ou américaines dans les îles, entra en ligne de compte.
La sous-estimation de cette mutation fondamentale dans le statut du
travail contractuel à l'égard des personnes assujetties ou protégées, à
l'intérieur d'un système tout à fait novateur en termes de
réglementations et de réparations, est responsable de l'un des débats
dans l'histoire de la main-d'oeuvre du Pacifique, entre un historien
accentuant cette transition à partir d'un marché ouvert dans la Nouvelle-
Guinée d'avant 1900 et un anthropologue insistant sur les aspects de
coercition dans ce même territoire et à cette même époque, qui furent
développes d'une façon beaucoup plus systématique par les
administrations allemande et australienne 2. La leçon à tirer de ce débat
reste que les marchés de main-d'oeuvre - ouverts ou contraints - furent
hautement spécifiques à la fois dans le temps et dans l'espace dans le
Pacifique du XIXe siècle. Le minutage du contrôle administratif
effectué par les Européens dans les îles était, de plus, irrégulier et
couvrit une période de quelque soixante années à partir de 1840 jusqu'à
la fin du siècle. Et dans la partition des archipels, les offres de main-
d'oeuvre furent aussi réservées aux négociants et planteurs des
communautés nationales tombant sous la surveillance et les systèmes
légaux des Français, des Britanniques, des Allemands et des
Américains. Les généralisations à l'égard des statuts des travailleurs
pour quelque période que ce soit, dans cette longue transition entre les
marchés, ouvert et fermé, doivent prendre en compte les facteurs du
contrôle colonial européen.
En deuxième lieu, qu'il ait existé une orientation particulière à
l'Université nationale à Canberra et représentant un point de vue
convenu sur ce problème de la nature volontaire ou contrainte du travail
est très douteux. Toutes les contributions sous formes d'articles,
d'ouvrages et de thèses, produites dans les universités australiennes et
néo-zélandaises, l'ont été dans la meilleure tradition des études de cas
2. Stewart Firth, "The Transformation of the Labour Trade in German New Guinea,
1899-1914", Journal of Pacific History, 11, 1 (1976), pp. 51-65 ; Michel Panoff,
"Travailleurs, recruteurs et planteurs dans l'archipel Bismarck de 1885 à 1914",
Journal de la Société des Océanistes, 64 (1979), pp. 159-173 ; et l'excellent numéro
dévolu à l'histoire des plantations dans le Journal de la Société des Océanistes, 82-83
(1986).
30 bien documentés et pragmatiques avec une absence notable de modèles
théoriques à propension universalisante. En effet, comparées aux même
types de travaux produits dans les universités d'Afrique du Sud et
d'Afrique de l'Ouest où existe une historiographie bien développée de
la croissance des migrations dans le contexte du capitalisme urbain et
rural, ces contributions ne sont aucunement théoriques 3.
Toutefois, puisque l'échelle est bien plus petite et les études de cas bien
spécifiques, on trouve, au mieux, quelques analyses excellentes portant
sur les facteurs culturels et économiques à la base, par exemple, du
recrutement à partir de Malaita, accentuant les processus de décision des
sociétés et le rôle des intermédiaires indigènes 4. Et au sujet des lieux de
travail dans le Queensland, à Fidji ou à Hawaii, nous possédons une
compréhension très complète des conditions physiques du travail
migrant ainsi qu'une appréciation (à partir des travaux de Clive Moore
et de Brij V. Lal) de l'espace mental et de l'organisation en groupe de
ceux qui devaient s'accommoder d'un environnement de travail
étrangers.
Il existe une autre contribution au sein de l'historiographie plus récente
sur le travail migrant, nommément une épidémiologie et une
démographie historique plus précises des migrations liées au travail
dans le Pacifique 6. La compilation des statistiques n'est pas,
évidemment, une fin en soi ; et la base de certaines de nos estimations
du recrutement total durant le XIXe siècle se doit d'être questionnée, à
vrai dire. Mais des travaux mesurés sur l'incidence de la
recontractualisation dans le Queensland, sur les taux de mortalité et les
répartitions entre les sexes parmi les immigrants asiatiques à Fidji, ont
parcouru un long chemin pour dissiper les mythes portant sur le travail
contractuel forcé, l'universalité des taux de mortalité élevés sur les
3. Elliot J. Berg, "Development of a Labor Force in Sub-Saharan Africa",
Economic Development and Cultural Change, 13 (1965), pp. 394-412 ; J.C.
Mitchell, "Labour Migration in Africa South of the Sahara the Causes of Labour
Migration", Bulletin of the Inter-African Labour Institute, 6 (1959), pp. 12-46.
4. C.R. Moore, Kanaka : a History of Melanesian Mackay, Port Moresby, 1985 ;
P. Corris, Passage, Port and Plantation : a History of Solomon Islands Labour
Migration, 1870-1914, Melbourne University Press, 1973.
5. Moore, op. cit. ; Brij Lal, Girmitiyas the Origins of the Fijian Indians,
Canberra, 1983 ; "Murmurs of Dissent : Non-Resistance on. Fiji Plantations",
Hawaiian Journal of History, 20, (1986), pp. 188-214. ; K.L. Gillion, Fi fi's Indian
Migrants : a History to the end of indenture in 1920, Melbourne, O.U.P., 1962.
6. C.A. Price et E. Baker, "Origins of Pacific Islands Labourers in Queensland,
1863-1904: a research note", Journal of Pacific History, 11, 2 (1976), pp. 106-
121 ; et les sources dans Doug Munro, "The Origins of labourers in the South
Pacific : statistics and commentary", in C. Moore, J. Leckie et D. Munro (éd.),
Labour in the South Pacific, Towsville, 1990.
31 plantations et l'incapacité de la force de travail migrante à se stabiliser
en communautés de colons permanents. De telles recherches ont
également révisé à la hausse nos estimations sur la totalité des contrats
au XIXe siècle dans Pacifique, approchant du demi-million, ce qui est
significatif d'une migration liée au travail étendue à partir de sources
extérieures et d'un recrutement interne. A nouveau, cependant, il nous
faut insister sur le fait que les données statistiques restent tributaires de
la surveillance et du contrôle administratifs et, dès lors, sont
incomplètes pour une grande partie du XIXe siècle. Même après
l'établissement des gouvernements coloniaux, les données concernant
le recrutement, l'emploi et les rapatriements requièrent des
interprétations circonspectes au même titre que celles émanant des
services de l'immigration. De surcroît, elles ont besoin d'être lues en
rapport étroit avec les archives des tribunaux civils et criminels et celles
des impositions, là où elles furent compilées, afin de parvenir à une
appréciation de l'impact des communautés immigrantes sur les
structures sociales et économiques des colonies de plantation et
d'exploitation minière.
Que reste-t-il encore à faire ?
Néanmoins, de sérieuses faiblesses restent encore présentes dans
l'historiographie de la migration liée à la main-d'oeuvre dans le
Pacifique en comparaison avec d'autres régions. Deux sujets d'ampleur
pour de futurs travaux d'enquête peuvent être singularisés ici au sujet
du contexte économique dans lequel les immigrants de tous genres
travaillèrent et la chronologie des études sur la main-d'oeuvre dans le
Pacifique qui tendent à négliger les facteurs internationaux influençant
la réforme des contrats avant et après la Seconde Guerre mondiale.
Tout d'abord, les employeurs sont tous trop souvent considérés comme
des entrepreneurs sans visage ou des compagnies anonymes s'abritant
dans des salles de réunion éloignées, liés de manière non spécifiée au
capitalisme du centre pour un travail effectué à la périphérie et que le
Pacifique représente. On rencontre certaines exceptions avec l'histoire
plus récente des petits planteurs dans les Salomon ou en Papouasie 7. Et
la façon dont les premiers chercheurs d'or en Nouvelle-Guinée
interagissaient avec leurs travailleurs, du moins jusque dans les années
1920, a bien été démontrée 8. Mais aucune de ces recherches ne peut
7. Judith A. Bennett, Wealth of the Solomons : A History of a Pacific
Honolulu, 1987 ; David Lewis, "Planter Papua, 1884 Archipelago, 1800-1978,
1942", Ph. D., ANU, 1990.
8. Hank Nelson, Black, White and Gold : Goldmining in Papua New Guinea, 1878-
1930, Canberra, 1976
32 être cataloguée comme histoire des affaires au meilleur sens du terme,
requérant une analyse des profits et bénéfices des entreprises de petite et
grande échelle dans la production de biens manufacturés dans le
contexte d'une économie politique. Qu'une connaissance plus
pénétrante puisse être obtenue sur les conditions du recrutement de la
main-d'oeuvre et de l'emploi par le biais du point de vue avantageux
des registres d'employeurs n'a été démontrée qu'en de rares occasions
pour l'histoire du Pacifique. Les archives de la Raffinerie Coloniale de
Sucre, intelligemment exploitée, ont ajouté beaucoup à notre
connaissance de l'emploi des Indiens à Fidji. Le travail non publié du
Docteur 'Atu Bain sur les compagnies minières aurifères de Fidji ont
accru notre compréhension du marché interne et externe de la main-
d'oeuvre pour les travailleurs fidjiens, indiens et rotumans 9. Sur les
activités minières à Makatea, Nauru et l'île Océan, il existe des études
moins importantes qui ont aussi recouru aux registres des compagnies.
Et les travaux de Buckley et Klugman ont démontré combien les
investissements de Burns Philp ont étayé nombre d'entreprises de
plantation mineures aux Salomon et en Papouasie Nouvelle-Guinée 1°.
Mais l'historiographie de la migration de main-d'oeuvre dans la région
Pacifique est encore curieusement déséquilibrée, même pour un archipel
où il existe d'abondantes archives commerciales tel que Hawaii. Des
travaux récents par Beechert et Hawkins ont démontré le vide existant,
en l'accentuant plus qu'en le comblant, dans la dernière histoire
économique des entreprises de plantation dans l'archipel à la suite des
relations complexes entretenues avec les compagnies de navigation et
les milieux d'affaires californiens. Comme l'histoire d'Unilever ou les
travaux de Philippe Chalmin sur Tate and Lyle l'ont démontré, la
production et l'emploi dans les îles du Pacifique pour le coprah et la
canne à sucre doivent s'insérer dans le contexte plus large du marché et
des investissements mondiaux 11 .
La déficience en matière d'histoire des affaires est d'autant plus sérieuse
pour deux autres raisons. L'une provient du fait que plus nous
enquêtons au sujet des planteurs, plus leur statut commence à
ressembler à celui d'employés « liés », financés par des compagnies et
9. M. Moyangh, Brown or White? A History of the Fiji Sugar Industry, 1873-
1973, Canberra, 1981 ; 'Atu Bain, "Vatukoula - Rock of Gold : Labour in the
Goldmining Industry of Fiji, 1930-1970", PhD., ANU, 1985.
10. K. Buckley et K. Klugman, The History of Burns Philp : the Australian
Company in the South Pacific, Sydney, 1981.
11. Edward D. Beechert, Working in Hawaii : A labor History, Honolulu, 1985 ;
R. A. Hawkins, Economic Diversification in the American Pacific Territory of
Hawaii, 1893-1914, PhD, London (LSE), 1986 ; Philippe Chalmin, Tate and Lyle ,
Géant du Sucre, Paris, 1983.
33 des banques, mais jouissant beaucoup moins de cette liberté
d'entreprise indépendante qu'implique le statut de « colon ». Du moins
est-ce la conclusion que j'ai tirée pour le cas des trois cents planteurs
néo-guinéens environ qui achetèrent en 1926 et 1927 d'anciennes
propriétés allemandes auprès du Conservateur des propriétés
expropriées. Ces infortunés étaient doublement tenus : d'abord, par un
accord d'emprunt avec l'une des deux compagnies mercantiles majeures
ou par un autre agent principal fournissant l'argent de l'achat et,
ensuite, par un contrat qui les obligeait pendant vingt-cinq ans à gérer la
propriété en échange de commissions provenant de la vente du coprah,
du recrutement des travailleurs et de l'administration des comptoirs
commerciaux. A la fin des vingt-cinq ans, ou plus tôt, le titre de
propriété de la plantation était transféré à la compagnie ou au
propriétaire absent 12. En bref, nous avons besoin d'approfondir plus
encore nos connaissances sur les conditions du crédit, de façon
formelle et informelle, dans les économies politiques des sociétés
insulaires avant d'accepter les divisions rigides entre « travailleurs »,
« colons » et, pourrait-on ajouter pour les communautés indienne et
chinoise, les « grossistes » et les « détaillants ».
La seconde raison provient du fait que le recrutement et la migration de
la main-d'oeuvre étaient en eux-mêmes une affaire commerciale. Cet
aspect est mieux apprécié, je pense, dans le cas de l'émigration
asiatique, que ce soit en Afrique du Sud, en Amérique latine ou dans le
Pacifique par le fait que les compagnies de navigation y étaient
fortement engagées, bien plus que les recruteurs indépendants, et tout le
système se trouvait entravé par la paperasserie et le rôle des agences de
recrutement 13 . Mais si nous avons de bonnes analyses du rôle des
compagnies de navigation britanniques dans la migration des colons et
des contractuels, il n'en est pas de même, à ce jour, pour les
Messageries Maritimes ou la Maison Ballande ainsi que les services
consulaires et coloniaux français qui organisèrent le transport des
Chinois, des Indochinois, des Javanais et des Japonais dans les
possessions françaises.
Une autre faiblesse résulte de la rareté des bonnes études sur les affaires
commerciales, en l'espèce la déficience de nos connaissances quand il
s'agit de comprendre comment fonctionnait l'économie politique de
petite envergure des possessions océaniennes. Dès leur annexion ou
l'instauration de leur protectorat, les colonies insulaires fonctionnaient
12. Archives de Burns Philp & CO, Sydney. Voir appendice, ci-dessous ; et pour
comparaison, voir les trois années du contrat de service d'un travailleur sur la
plantation de Burns Philp à Choiseul, Bougainville, 1941, avec une extension pour
la désertion.
13 . S.G. Sturmey, British Shipping and World Competition, Londres, 1962.
34 comme dépendance d'une variété de centres « métropolitains » et non
pas d'un Etat national qui les aurait conquis et gouvernés à partir d'une
capitale éloignée d'Europe ou d'Amérique. La Polynésie Française
fonctionna économiquement comme une dépendance tant des
fournisseurs du Pacifique que des banques australiennes et américaines
pour la plus grande partie du XIXe siècle, jusqu'au moment où la
France affirma son contrôle économique au moyen de marchés garantis
et d'un certain investissement d'Etat à partir des années 1920.
L'économie de la Nouvelle-Calédonie et sa balance des paiements
furent intimement liées au commerce australien et aux besoins requis en
nickel et chrome d'Amérique du Nord et du Japon jusqu'à la Seconde
Guerre mondiale.
Cependant, cette dépendance est moins importante pour l'étude de
l'immigration et de l'emploi que le rôle de l'administration elle-même
dans les petites communautés des groupes de pression hiérarchisés -
magasins de vente en gros ou au détail, planteurs, mineurs, compagnies
de navigation et banques aussi bien que les autorités sociales et
religieuses servant d'intermédiaires politiques entre les gouvernements
insulaires et les populations. Mal à l'aise dans ses fonctions
représentatives et juridiques entre la métropole lointaine et les groupes
d'intérêts locaux, l'administration, au travers de ses services financiers
et de ses travaux publics, de sa police et de ses représentants éloignés
joua un rôle important dans le déboursement de fonds, l'embauche de
main-d'oeuvre et la collecte d'impôts importants ; elle était sujette à une
grande variété d'influences locales, parmi lesquelles la revendication
d'une main-d'oeuvre et de terres bon marché n'était pas la moindre
malgré son incompatibilité avec des projets bien intentionnés qui
visaient à stimuler l'agriculture commerciale indigène' 4.
Une telle considération conduit, évidemment, à la conclusion que le
statut, autant que la fonction, des immigrants, était fondamentalement
influencés par leur participation aux institutions politiques du territoire
insulaire et de sa métropole ou par le fait qu'ils en étaient exclus. On le
perçoit clairement, par exemple, en considérant que le refus
d'amalgamer la Papouasie australienne avec la Nouvelle-Guinée
pendant les vingt-cinq années précédant la Seconde Guerre mondiale
était une décision politique alimentée par les planteurs et l'agent dans
l'île de Burns Philp, E.V. Lucas, de façon à préserver les
réglementations liées à la main-d'oeuvre et aux impôts qui étaient plus
rigides que celles qui allaient être définies dans la Papouasie de Sir
14. Pour les études pionnières sur ces thèmes, voir : T.J. Macnaught, The Fijian
Colonial Experience : A Study in the neo-traditional order under British colonial rule
prior to world war Il, Melbourne, 1982 ; W. M. Sutherland, The state and capitalist
development in Fiji, PhD, Université de Canterbury, 1984.
35 Hubert Murray. De même, les débats politiques des Conseils généraux
en Polynésie Française et en Nouvelle-Calédonie à la fin du XIXe siècle
révèlent les intérêts bornés de ceux qui avaient le droit de vote et de
ceux qui étaient des représentants subventionnés, en comparaison de
ceux qui n'avaient pas ces avantages, les étrangers et les sujets sans
droit de vote. Plus fondamentalement encore, on pourrait avancer que la
différence essentielle au XIXe siècle entre les colons australiens et néo-
zélandais et les travailleurs sous contrat du Queensland - qu'ils fussent
mélanésiens ou italiens - réside précisément dans la reconnaissance ou
non de leur citoyenneté politique.
On peut aussi avancer bien sûr que toute émigration fut, en un sens,
une fonction du développement économique à l'étranger, dans la
mesure où les terres à la périphérie participaient obligatoirement aux
échanges commerciaux avec l'Europe et les Etats-Unis, et ensuite
examiner l'équilibre, dans les sociétés d'origine et d'accueil, des
facteurs contradictoires. Je ne suis pas convaincu que ce procédé ait une
grande valeur explicative bien qu'une telle recherche puisse attirer
l'attention sur les facteurs de contribution qu'étaient les cycles à court
terme producteurs de « booms » et de faillites, et les pressions
démographiques s'exerçant à long terme. Mais la comparaison des
différentes économies politiques, non pas simplement entre des Etats
développés (comme Donald Denoon l'a produite avec grand succès) 15
mais aussi entre des Etats régionaux et au sein des communautés du
Pacifique peut suggérer certaines des raisons sous-tendant les
préférences des migrants pour les mouvements circulaires à l'intérieur
de groupes spécifiques ou pour les mouvements outre-mer dans la
période des migrations de main-d'oeuvre d'après guerre vers les pays
de la bordure du Pacifique.
Une difficulté, pour autant que les économies politiques du XIXe siècle
soient concernées, reste que l'histoire administrative n'est vraiment pas
à la mode et nombreux sont ceux qui préféreraient oublier la phase
coloniale en tant que préface fâcheuse de l'auto-détermination. Mais
l'Etat colonial mit en place de trop nombreux précédents, et non des
moindres par ses méthodes autoritaires, dans son patronage d'intérêts
sociaux et économiques particuliers, son contrôle de l'information et
son institutionnalisation de certaines formes de représentation
(gouvernement central) aux dépens d'autres (gouvernements locaux),
ce qui fait qu'on ne peut le rejeter aussi facilement. Surtout, dans
certaines zones de l'économie coloniale telles que les concessions
foncières et minières, l'enregistrement et le développement urbain, les
décisions prises au début par les administrateurs furent d'une
15. D. Denoon, Settler Capitalisai : the Dynamics of Dependent Development in
the Southern Hemisphere, JPH, 1986, pp. 123-147.
36 importance capitale pour l'histoire ultérieure de l'agriculture
commerciale, des exportations de minerai et du secteur des services des
économies en gestation. Simplement, l'administration fut souvent le
premier employeur de services, de même que les sociétés étaient les
plus gros banquiers et les plus importantes agences de crédit, et les
plantations constituaient l'entreprise industrielle la plus développée pour
l'exportation des produits partiellement transformés. Les immigrants de
Mélanésie ou d'Asie qui pénétraient dans cet ensemble, petit mais
complexe de par ses structures politiques et économiques, ne
dépendaient pas seulement des employeurs mais aussi du gouvernement
(on le comprend bien en Papouasie Nouvelle-Guinée où le Guvman 16
bénéficie d'un statut réifié en tant que pouvoir ultime dans le pays). De
plus, à l'extérieur des plantations, il existait au sein du marché interne
de la main-d'oeuvre des possibilités d'emploi auxquelles pouvaient
aspirer bien des émigrés du travail plus expérimentés. Cet aspect de la
mobilité sociale est bien illustré par l'histoire des emplois des
Mélanésiens au Queensland : la diversité des occupations, et les
aspirations des quelque 2 500 qui n'ont pas été rapatriés après 1906.
Un exemple encore plus représentatif serait celui de l'histoire de la
mobilité du travail et de la mobilité sociale parmi les immigrants de
Hawaii où la prédominance des indigènes hawaiens au travail dans les
plantations ou dans l'industrie du sucre laissa la place aux alentours des
années 1890 à une prédominance asiatique qui se reporta dans les
secteurs des services et du commerce dès que la contractualisation prit
fin en 1900.
La seconde déficience majeure, qui porte également sur les mutations
rapides dans les économies politiques des Etats insulaires, à une époque
plus récente, est formée par des facteurs internationaux imposant la
réforme des systèmes de main-d'oeuvre dans les colonies tropicales. Il
n'est pas suffisamment reconnu que le travail du Bureau International
du Travail et les Comités des Employeurs et des Administrateurs qui
rédigèrent la Convention sur le Travail Forcé, adoptée en 1930 et des
trois conventions postérieures sur les conditions du recrutement et de
l'emploi, ont une influence qui s'est fait sentir bien au-delà des
territoires d'Afrique sur les territoires sous mandat du Pacifique. Peu à
peu, les puissances administrantes, dont l'Australie (qui refusa de les
signer), devaient s'accommoder d'un ensemble de recommandations
internationales qui mettaient hors la loi les sanctions pénales, et qui
mirent fin à la période où les obligations contractuelles des patrons et
des travailleurs recrutés s'exerçaient avec un appui administratif qui
permettait un certain niveau de travail forcé, pour inaugurer une période
caractérisée par des contrats à terme plus réduit et par les emplois
temporaires. Bien que trois des pouvoirs coloniaux aient ratifié la
16. Guvman est la transcription en bichelamar du mot anglais government.
37 Convention sur le Travail Forcé en 1944, les autres chartes sur la main-
d'oeuvre eurent le statut de recommandations, et non pas d'obligations
reconnues, devant être entérinées par les lois coloniales. En un sens,
elles furent remplacées lors de l'adoption des législations
métropolitaines sur le travail à l'époque de l'après-guerre, grâce à une
prise de conscience croissante des résultats économiques et sociaux
provenant d'une urbanisation rapide et de la nécessité de stabiliser la
main-d'oeuvre au sein de systèmes migratoires internes 17.
Et ceci forme vraiment le point de départ de la richesse des études
contemporaines sur les migrations du Pacifique. Mais il s'y trouve un
vide important concernant la période de l'entre-deux guerres, l'impact
de la guerre elle-même et les conséquences des investissements par
l'administration et de l'assistance sociale dans les années 1950 et 1960,
et ce vide offre de nombreuses possibilités de recherche. Celles-ci ont
été exploitées au mieux, peut-être, en Papouasie Nouvelle-Guinée dont
les contextes économiques et sociaux variés offrent un large domaine
pour des études détaillées et comparatives qui suivraient chez le
travailleur immigré sa progression de manoeuvre occasionnel à un
statut de travailleur contractuel, devenant producteur paysan ou, encore,
en effet, le prolétaire chômeur.
Tout ceci nous rappelle utilement que le statut des travailleurs émigrés
peut évoluer à la suite de la fonction de leur emploi au sein d'une
économie politique particulière. En dépit de ce rappel, la vieille
dichotomie entre les migrants colons et les migrants travailleurs
contractuels persiste. La différence de statut pour le XIXe siècle est
apparemment évidente. Mais avons-nous raison de l'accepter en tant
que distinction conceptuelle entre deux classes d'immigrants dans une
économie coloniale, comme si elles formaient deux catégories
permanentes ? Ceci n'est clairement pas le cas au regard de
l'immigration hawaienne ; car les contrats n'impliquaient pas une
condition permanente restreignant la mobilité occupationnelle, au même
titre que le statut d'émancipé fut la reconnaissance dans les colonies
australiennes que la main-d'oeuvre immigrée et forcée pouvait dépasser
le statut de convict. Les récits de vie d'immigrés nous aideraient-ils ?
17. G. D. Tarrant, The Colonial Office and the Labour Question in the
dependencies in the Inter- War Years, DPhil., Manitoba, 1977 ; G.E. et C.W.
Newbury, "Labor Chartres and Labor Markets : the ILO and Africa in the Interwar
Period", Journal of African Studies, 3, 3, 1976, pp. 311-327.
38 L'immigré picaresque.
La valeur des récits de vie d'immigrants, évidemment, ne réside pas
seulement dans ce qu'ils informent le chercheur sur les changements de
statut du travailleur mais aussi sur les indications qu'ils apportent au
regard des contextes politiques, économiques et sociaux dans lesquels
la main-d'oeuvre immigrée formait un vecteur nécessaire de la mutation
économique. L'odyssée d'immigrés est susceptible d'être grossie en
romans de pionniers sur la frontière ou d'être transformée en conte
exemplaire pour l'émigrant éventuel. L'exemple cité ici (la seule
contribution originale de cette communication) provient toutefois des
lettres personnelles d'un jeune immigrant britannique en Australie qui, à
partir de Melbourne, se lança dans des opérations dans les mers du Sud
et y trouva finalement la mort en tant que recruteur de main-d'oeuvre et
planteur aux Nouvelles-Hébrides 18 .
En tant que telle, cette histoire de Vernon Lee Walker (1857-1887)
n'était pas très différente, à ses débuts, de celles de milliers d'autres
émigrants britanniques. Tout ce que nous pouvons tirer de ses
premières lettres suggère qu'il fut désigné par des amis et parents déjà
installés en Australie pour un passage subventionné sur le S.S.
en 1875. En d'autres termes, il fut recruté par un réseau Somersetshire
d'immigration et subventionné probablement par l'Etat victorien ou par
son employeur et il voyagea sur un bâtiment bien connu parmi tant
d'autres du monde des passagers émigrants, exploité par la Compagnie
Orientale et Péninsulaire de Navigation à Vapeur. A Melbourne, il alla
travailler immédiatement comme apprenti magasinier dans la
quincaillerie McLean Frères & Rigg, fabricant et grossiste, ce qui laisse
entendre qu'il n'était pas un employé occasionnel mais recommandé à
son nouvel employeur par la firme de James McEwan & Co à
Melbourne, ami et client des Walker, et dont le gestionnaire figure de
façon constante dans les premières lettres envoyées de Melbourne par
Lee Walker. Il est également clair que les quincailliers de Melbourne
furent une corporation d'influence dans la vie des affaires et de la
politique de la ville, renforcée par des connections écossaises
communes et par l'appartenance à l'Eglise presbytérienne (quoique Lee
Walker ne fût pas lui-même un disciple fervent à cet aspect du
patronage). Ses frères, toutefois, étaient plus âgés et avaient déjà réussi
dans le commerce à Melbourne et à Sydney, et tous étaient happés par
les activités commerciales et d'investissements en pleine expansion,
18. Papiers de Vernon Lee Walker, La Bibliothèque de l'Etat de Victoria, MS 7568 ;
Bibliothèque de la Maison Rhodes, Oxford, MSS. PAC. s. 41. Je remercie les
conservateurs de ces bibliothèques pour l'autorisation de citer des extraits de ces
documents.
39 dirigées de Sydney et de Melbourne vers la Nouvelle-Zélande, Fidji et
la Nouvelle-Calédonie.
De la sorte, Lee Walker s'associa en 1878 avec son frère, Howard
Walker et William Thompson, directeur de McEwan et Co pour une
opération spéculative sur le vapeur de Thompson afin d'investir dans le
foncier le long de la rivière Rewa à Fidji. En 1880, à l'évidence fatigué
de la quincaillerie, il fut libéré de son apprentissage lors de l'apogée
d'une récession dans les affaires du Victoria. Une fois établi à Sydney
comme membre junior dans l'entreprise commerciale de son frère, il
s'impliqua plus précisément dans les activités spéculatives et
commerciales de William Thompson à Suva et en Nouvelle-Zélande. En
1880, Howard Walker établit une branche de son partenariat
« Thomson-Walker » à Nouméa, important des marchandises
générales et exportant du coprah.
A partir de cette date, Lee Walker, l'immigrant australien, voyagea de
Nouvelle-Zélande en Nouvelle-Calédonie pour y joindre le nombre
croissant de colons et planteurs australiens britanniques installés dans la
colonie française et aux Nouvelles-Hébrides. Il serait facile d'exalter
cette démarche en direction de l'entreprise insulaire comme l'aventure
picaresque d'un jeune pionnier sur les traces de Paddon ou de
Higginson. Les lettres calédoniennes de Walker n'autorisent pas une
interprétation aussi fantaisiste. Son frère Howard vivait certainement
bien et possédait une « splendide petite maison » à Nouméa alors que
Lee devait se contenter « d'une sale petite piaule dans un hôtel »,
travaillant encore dans une position subordonnée comme gardien du
magasin en ville où le problème majeur n'était pas celui de la rivalité
anglo-française mais bien celui des vols fréquents, de la sécheresse et
de la dengue 19 .
Mais à l'égard d'une chose au moins, les Walker suivirent l'exemple
des autres commerçants de Nouvelle-Calédonie. Ils se mirent à recruter
des Mélanésiens pour la Nouvelle-Calédonie :
« Notre goélette opère dans le trafic de main-d'oeuvre, c'est-à-dire qu'elle
descend dans les îles, prend des canaques, ils doivent venir de leur propre
volonté (le gouvernement possède à bord ses agents pour vérifier que tout est
fait selon les lois et il vous faut payer leurs amis soit en mousquets, argent,
poudre, etc.) pour les avoir. Quand le bâtiment est rempli, on revient à
Nouméa et là, on les vend à qui a envie de les acheter comme domestiques,
etc. Certains d'entre eux sont engagés pour 3, 4 ou 5 ans. Plus leur période
d'engagement est longue, plus vous pouvez en obtenir de l'argent. Pour
certains d'entre eux, nous avons obtenu jusqu'à 30 livres sterling la tête.
19. Bibliothèque de la Maison Rhodes, Oxford, MSS. PAC, s. 41, Walker à sa
mère, Nouméa, 3 février 1885.
40 L'acheteur doit leur donner un salaire, de 9 à 12 francs par mois mais il ne les
paie qu'une fois leur engagement terminé. Tout est organisé sous l'oeil du
gouvernement qui veille à ce que les canaques ne soient pas trompés ; à la fin
de leur engagement, ils doivent retourner dans leur île. Il existe plein de
dangers quand le bateau va dans les îles car, chaque fois que l'un revient, on
entend parler de bateaux sur lesquels on a tiré, avec des hommes blancs tués
par les canaques et souvent mangés 20. »
Sans doute, ce compte rendu du trafic de main-d'oeuvre, légèrement
modifié à l'intention de sa mère, peut ne pas s'accorder exactement
avec d'autres affirmations. Mais Walker n'avait pas encore participé lui-
même à l'un de ces voyages de recrutement. Quand il parvint à
convaincre son frère de l'autoriser à aller commercer aux Nouvelles-
Hébrides, presqu'une année plus tard, son expérience avait endurci son
attitude à l'égard des Mélanésiens.
« Je reviens tout juste d'un voyage aux Nouvelles-Hébrides en tant que
subrécargue à bord de notre goélette. Notre dernier subrécargue fut tué par les
indigènes et quand la goélette revint, nous ne pouvions trouver à le remplacer
car c'est une fonction difficile à remplir. J'ai dit à Howard que j'étais sûr de
pouvoir la remplir mieux que quiconque et que je le ferais pour lui. Il
semblait penser que je n'étais point capable niais, au dernier moment quand il
ne trouva personne d'autre pour y aller, il me donna son accord. Je l'ai plus
que surpris quand je revins deux semaines plus tôt qu'il ne le pensait. Je lui
ai fait un voyage bien plus profitable que quiconque avant moi. J'entretiens
des rapports avec les indigènes bien mieux que d'autres et je n'en ai pas peur.
Tu me reconnaîtrais difficilement maintenant, je suis plus que basané, quasi
noir à cause du soleil. Les vêtements, on ne s'en soucie guère dans les îles.
Un pantalon de pyjama et un dessous le corps sont des vêtements tout comme
il faut, toujours pieds-nus, car je suis dans l'eau presque toute la journée à
sauter du bateau sur la terre.
En descendant à terre, on doit toujours être armé jusqu'aux dents. Je suis le
seul Blanc du navire qui se rend à terre ; les autres, capitaine et matelots
(seulement trois Blancs à bord) y restent pour surveiller le navire. J'ai
toujours quatre boys (tous les gens noirs ici sont appelés boys) pour
m'amener à terre, chacun armé d'un fusil et moi avec un revolver. On range le
bateau avec l'arrière du côté plage pour pouvoir partir rapidement à la rame en
cas de pépins avec les indigènes. Je saute à terre et le bateau se met en retrait à
une courte distance, les boys étant prêts avec leur fusil pour me couvrir. La
première chose après le débarquement est de nie voir entouré par 100 ou 300
(en fonction du lieu) indigènes tous armés de mousquets, fusils et arcs avec
des flèches empoisonnées. Ils sont tous effrayés qu'un Blanc ne les attaque
quand ils le voient armé, c'est seulement quand ils voient qu'ils peuvent te
20. Ibid. Pour d'autres éléments dans le recrutement du marché de la main-d'oeuvre
John Higginson, néo-calédonien, voir Pierre Gasher ; Anne-Gabrielle Thompson,
1839-1904, Patriot or Profiteer ?, PhD, Queensland, 1982.
41 tuer, sans danger pour eux-mêmes, qu'ils tentent de le faire. De cette
'expérience, je trouve que les pires sont ceux qui ont été dans le pays des
Blancs et qui parlent l'anglais, ce sont les plus fourbes et ceux auxquels il faut
faire le plus attention. Celui qui te parle le plus facilement est celui qui
voudra le premier lever la main pour te tuer ou pour pousser les autres à le
faire. Je ne fais confiance à aucun d'entre eux et je les traite toujours
correctement, la conséquence est que je peux faire avec les indigènes plus que
n'importe qui. Une erreur que les gens font est de penser qu'ils comprennent le
mot « gratitude », il n'y a pas de tels mots dans leur vocabulaire et personne
ne le sait mieux que moi...
L'un de nos négociants a eu sa maison brûlée et il a perdu environ 150 livres
sterling de coprah et négoce, en plus d'avoir eu deux coups de feu tirés sur lui,
tout cela fait par les indigènes. Cela se passa quatre jours avant mon arrivée
chez lui, depuis ce temps il vivait dans la brousse et mangeait des
« ignames », etc. Je l'ai ramené de là et nous nous attendions à avoir à nous
battre en partant mais quoiqu'il s'en trouvât environ 200, ils furent effrayés
par deux Blancs et nous partîmes sans échanger un coup de feu 21 . »
En dépit des dangers, ce n'était pas une vie dure, selon Walker,
spécialement lors des courts voyages en mer avec des porcs, du gin et
d'agréables compagnons. A la fin de 1886, écrivant en mer en face
d'Erromango, Lee Walker révèle qu'il est en train, de subrécargue, de
progresser en tant que commerçant et planteur :
« Je suis en mer, sur une goélette de 50 tonneaux en route vers Nouméa après
un voyage autour des Nouvelles-Hébrides pour arranger toutes mes affaires où
j'ai plein de terre et un magasin là et je ne sais pas quand je serai à même de
revenir ici encore. Ces dix-huit derniers mois, j'ai vécu sur un petite goélette,
tout le temps aux Nouvelles-Hébrides, allant d'une île à l'autre, vendant des
articles de commerce, recueillant du coprah etc., et quand le bateau est rempli,
je l'amène ensuite à Nouméa et je rapporte ici de nouveaux articles. C'est une
vie très rude mais je ne la déteste pas, certes on n'a pas beaucoup de confort à
bord... C'est une vie de fascination. Tu n'y penses jamais une minute mais tu
pourrais te faire fracasser le crâne avec un tomahawk ou tué par un fusil des
indigènes comme ils sont tous armés22. »
Ceci fut en fait la dernière lettre de Walker, qui révèle aussi que
l'affaire de Howard se trouvait en difficulté et que tous deux pensaient
sérieusement retourner en Angleterre :
« Mais quelle est l'utilité de me voir retourner chez moi, après avoir été si
longtemps ici ; je ne serais plus bon à rien en Angleterre. »
21. Bibliothèque de la Maison Rhodes, Oxford, MSS. PAC. s. 41, Walker à sa
mère, Nouméa, 3 janvier 1886.
22. Ibid. "En mer à Erromango", 25 décembre 1886.
42 Après son retour à Nouméa, il est clair que Lee ne finit point sa lettre
pour la continuer lors de son retour aux Nouvelles-Hébrides
« Etrange de dire que je suis maintenant sur ma route vers les Nouvelles-
Hébrides et cette fois je vais m'arrêter. J'ai quelques approvisionnements à
bord et j'y descends pour en finir et les vendre. J'aurai toujours plein de travail
à faire pendant les quelques premiers mois et j'ai quatre indigènes avec moi
pour me donner de l'aide. »
Ensuite, un silence d'une année, jusqu'à ce que Howard Walker écrivit
à sa soeur pour lui apprendre la mort de Lee :
« Station Belle Vue
Port Sandwich,
Mallicolo
Jour de Noël 1887
Ma chère Mon,
Il est de mon pénible devoir de t'informer de la mort de Lee. Il est
parti d'ici le 16 pour l'île de Pentecost où je possède une grande propriété;
après avoir visité les lieux, il s'est rendu sur la côte pour acheter des ignames
et, en débarquant dans la Baie de la Colline Drue ( ou plutôt il n'y débarqua
pas jamais), dès que la chaloupe toucha terre, environ 100 indigènes lui
tirèrent dessus. Il put tirer deux balles avec sa winchester et il fut alors touché
au bras et abattu à la hache derrière la tête. Toute cette affaire ne prit pas deux
minutes et je pense qu'il est mort sans souffrir. Le petit bâtiment ne pouvait
venir en aide car il n'y avait qu'une seule chaloupe mais ils tirèrent une
centaine de cartouches. Ils se trouvaient à un mille au large. Le jour suivant,
ils rencontrèrent un bâtiment fidjien et se rendirent à terre dans deux
chaloupes. Les indigènes avaient détalé et ils trouvèrent le corps de Lee, il
n'avait plus un bout de vêtement sur lui et ils l'avaient haché en morceaux,
deux de ses doigts étaient coupés (à l'évidence pour se procurer sa bague). Le
corps fut ramené ici et enterré dans le quartier des Soldats français, avec le
salut des armes. Les soldats ont connu de grandes difficultés pour ouvrir un
passage d'un mille et demi au travers de la brousse pour nous permettre d'avoir
un accès aisé jusqu'au cimetière 23 . »
Effectivement, cet événement mit fin aussi aux affaires de Howard aux
Nouvelles-Hébrides (il avait conclu ses affaires en Nouvelle-
Calédonie). Il chercha à vendre sa propriété aux hommes d'affaires de
Melbourne tout en continuant son travail d'agent pour la compagnie de
navigation à vapeur subventionnée par la mission presbytérienne. De
gros progrès furent accomplis et Lee avait trouvé agréable la vie d'un
planteur à la veille de la plus grosse spéculation foncière dans l'histoire
des Nouvelles-Hébrides :
23. Bibliothèque de la Maison Rhodes, Oxford, MSS. PAC. s. 41, Howard Walker,
25 décembre 1887.
43