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Le sport à la Martinique

De
304 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 128
EAN13 : 9782296350939
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Louis Boutrin

Le Sport à la Martinique
Approches Historique et Organisationnelle Enjeux

Photo de couverture: Restitution - 1989 Civilisation Amérindienne par Victor Anicet - Plasticien martiniquais.

@ L'Harmattan, ISBN:

1997

2-7384-5942-0

Louis Boutrin

Le Sport à la Martinique
Approches Historique et Organisationnelle Enjeux

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

A Dédé, ma mère qui m'a tant apporté,
à ma fille Johana,

à toutes celles pour qui le sport est
trop souvent synonyme d'absence.

L. B.

Sommaire
Page PREFACE.
INTRODUCTION H

..13
..17

1ère Partie: APPROCHES HISTORIQUE ET ORGANISATIONNELLE Chapitre 1 : Le sport: Un suiet difficile à définir Chapitre 2 : Réflexion sur la genèse du sport Chapitre 3 : Le sport martiniquais: Une Histoire, une Idéologie, une Institution 3.1. Le sport martiniquais: Une Histoire 3.1.1. De - 3000 av J.e. à 1502 : Période Amérindienne 3.1.2. De 1502 à 1848 : Période Esclavagiste 3.1.3. De 1848 à 1946 : Période Coloniale 3.1.4. De 1946 à 1981 : Période de la Départementalisation 3.1.5. De 1981 à nos jours: Période de la Décentralisation 3.2. Le sport martiniquais: Un consensus idéologique 3.2.1. L'idée de l'apolitisme du sport 3.2.2. La démocratisation des pratiques sportives 3.2.3. L'hégémonie du sport de compétition 3.3. L'institution sportive martiniquaise 3.3.1. Le paradoxe institutionnel 3.3.2. Le paradoxe de la décentralisation 3.3.3. Le paradoxe martiniquais Chapitre 4 : Organisation du sport martiniquais

..25 .2 33

.4 .4

71

84

95

Chapitre 5 : Le sport martiniquais en Quelques chiffres 5.1. Panorama des sports les plus pratiqués en Martinique 5.2. Evolution du nombre de licenciés durant les 20 dernières années 5.3. Le sport féminin en Martinique 5A. Evolution du sport scolaire en Martinique

99 101 .104 104 .17

2ème Partie: LES ENJEUX DU SPORT MARTINIQUAIS Chapitre 6 : les Enieux Culturels 6. 1. Anthropologie culturelle et pratiques sportives 6.1.1. Quelques traces amérindiennes 6.1.2. Un passé colonial et esclavagiste 6.1.3. Colonisation par acculturation 6. 2. Les fondements de la culture sportive 6.2.1. La symbolique du sport 6.2.2. Esthétique du sport 6.2.3. Une culture machiste 6.2A. L'éthique sportive Chapitre 7 : Les Enieux Educatifs 7. 1. Les valeurs éducatives du sport 7.2. Le rôle déterminant de l'école 7. 3. Le rôle de la famille, de la ville et du quartier 7 A. Le rôle du club et du mouvement sportif.. Chapitre 8 : Les Enieux Sociaux 8. 1. A propos de la différenciation sociale des pratiques sportives... ... ... 8.2. "Politiques sportives locales" et contexte social... 8. 3. Le sport comme élément de régulation des dysfonctionnements sociaux ...

ll1 .113 114

120

133 133 134 137 140 l43

144 148 .153

10

Chapitre 9 : Les Enjeux Sanitaires... 9. 1. Quelques précisions conceptuelles 9. 2. Les activités physiques facteurs de santé 9. 3. Les bienfaits des activités physiques: une croyance ? 9. 4. L'expérience originale du COMP AS Chapitre 10. Les Enjeux Médiatiques 10. 1. Le rôle du journaliste sportif. 10.2. Sport -TV-Argent: quand le sport perd la boule 10.3. La TV va-t-elle vider les stades ? 10.4. La télévision au secours des sports traditionnels 10.5. Les retombées politiques de la médiatisation du sport Chapitre Il : Les enjeux Economiques 11. 1. Le financement du sport martiniquais 11.1.1. Le financement public 11.1.2. Le financement privé 11. 2. L'emploi dans le secteur sportif. Il. 3. Le poids économique du bénévolat sportif. 11. 4. Le marché de la fonne physique Chapitre 12 : les Enjeux Politiques Sport sans Conscience?

.161 162 163 165 177 181 183 185 188 192 195 199 .23

.22 224 228 235 .234

12. 1. Les enjeux identitaires ...239 12.1.1. Le transfert d'un sentiment national 12.1.2. Les velléités d'un nationalisme sportif martiniquais 12.1.3. Le facteur racial comme élément d'identification nationale 12.1.4. La génération Mickael Jordan 12.2. Les enjeux organisationnels : 261 12.2. 1. Les enjeux organisationnels du mouvement sportif 12.2.1.1. L'autonomie organisationnelle du sport fédéral 12.2.1.2. Les risques de dérives antidémocratiques. 12.2.1.3. La réalité du club sportif en Martinique 11

12.2.2. Les politiques sportives locales 12.2.2.1. Les nouvelles dimensions politiques du sport 12.2.2.2. Citoyenneté et politique sportive 12.2.2.3. Intercommunalité et lntercollectivité 12.2.2.4. L'aménagement du Territoire CONCLUSION INDEX DES SIGLES... INDEX DES SPORTIFS BIBLIOGRAPHIE 283 ....291 293 ..295

12

Préface Une vision intérieure du sport martiniquais
Par Jean BERNABE

Si la Martinique est connue à travers le monde par ses écrivains et ses penseurs (Aimé Césaire, Frantz Fanon, Edouard Glissant, Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant, etc.), elle ne l'est pas moins pour ses sportifs qui, depuis au moins deux décennies, brillent dans les championnats de France de football et d'athlétisme ou encore aux Jeux Olympiques. Cette réussite au plan extérieur est le fruit d'un travail considérable de centaines de clubs sportifs, du dévouement de leurs dirigeants et de leurs entraîneurs ainsi que, bien entendu, de l'adhésion du public le plus large. Avec la musique, le sport est, en effet, la principale activité de loisirs à laquelle s'adonnent les Martiniquais. Il est donc fort étonnant que ce phénomène de société n'ait presque jamais suscité de réflexion approfondie et que l'on se soit contenté soit d'études factuelles (hormis L'histoire du football à la Martinique publié, il y a quelques années, aux éditions Désormeaux et l'encyclopédie du sport aux Antilles Guyane parue en 1981, aux éditions Universelles) soit de commentaires à chaud (dans la presse écrite ou audiovisuelle) qui s'en tiennent la plupart du temps à l'analyse technique des compétitions et aux seuls résultats chiffrés. L'ouvrage de Louis BOUTRIN, lui-même ancien athlète de haut niveau (sprint) et past-président du COMPAS (Comité Martiniquais de Promotion des Activités Sport-Santé), vient donc combler un manque, cela avec un talent et une précision dans l'expression de la pensée qui lui attireront les lecteurs les plus réfractaires à la chose sportive. Car s'il est d'abord et avant tout question ici de sport, l'auteur va puiser des outils d'analyse dans l'histoire, l'anthropologie, la sociologie, la psychologie, voire la littérature. Louis BOUTRIN a, en effet, l'immense mérite de replacer la problématique sportive martiniquaise dans le seul et unique cadre qui 13

permette de bien en comprendre les enjeux: celui d'une société dominée politiquement, économiquement, culturellement, et bien sûr sportivement depuis trois siècles et demi, et qui n'a de cesse, de manière certes confuse, souvent désordonnée mais infatigable, de chercher à se frayer une voie en direction de la souveraineté. Le sport n'est pas une sphère protégée, qui évoluerait intouchée, presque pure, dans un univers au sein duquel tout, à tout instant, trahit la relation fondamentale de dépendance qui existe entre le paysMartinique et l'Hexagone. Relation dévitalisante, mortifère parfois, qu'il s'agit de transformer puisqu'il semble y avoir désormais consensus sur cette pensée du chef kanak Jean Marie TJIBAOU selon laquelle la souveraineté, de nos jours et cela pour tous les pays quels qu'ils soient, consiste moins à rompre les liens avec l'extérieur qu'à aménager un degré acceptable (et nécessaire) d'interdépendance. L'auteur du présent essai, après avoir fait l'historique du sport à la Martinique, évalué ses implications aux plans anthropologique et psychosociologique, nous plonge au coeur de son sujet: le sport comme outil au service de l'assimilation culturelle et de ce que l'on appelait, à l'époque du marxisme triomphant, l'aliénation. En bref, faire du sport, et surtout organiser la pratique sportive, consiste, à la Martinique comme ailleurs mais sans doute davantage à la Martinique (cf. l'inénarrable hymne de l'U.S.M.S.~ Semper Francia, ainsi que le discours d'ouverture de la "Course du souvenir"), à faire aussi de la politique. Derrière un universalisme de façade, derrière un apolitisme trop fréquemment affiché pour qu'il soit honnête, derrière la mégapromotion des "stars" du ballon rond et des pistes d'athlétisme, se cache une volonté froidement mise en oeuvre: celle qui revient à utiliser l'engouement des martiniquais pour le sport de manière à leur faire oublier le chômage, l'exclusion, l'écrasement de la langue et de la culture créoles, la domination tri-séculaire de la caste békée, etc. Le sport fonctionne donc ici comme masque et c'est ce masque que très opportunément et sans diatribe ni virulence gratuite, Louis BOUTRIN vient enlever. Son livre n'a pas pour but de faire mal ou de blesser qui que ce soit, même si par endroits, l'implacabilité de certaines de ses critiques feront grincer des dents aux bien-pensants du monde sportif martiniquais. Car il s'agit aussi d'un texte constructif qui propose des remèdes, ouvre de nouvelles pistes, tente d'ensemencer l'espoir qui gît en tout martiniquais. D'où l'importance qu'il y a à inscrire la pratique sportive dans sa double dimension particularisante et universalisante. Si la pratique du 14

sport est universelle, il n'est pas vrai que tous les sports connaissent le même degré d'universalité au regard de l'espace planétaire. Si, par exemple la course de yoles rondes s'affirme comme martiniquaise, il ne saurait en être de même pour la pratique du ski, sauf à instaurer le phantasme en lieu et place du principe de la réalité. Le football, quant à lui, non seulement est universel dans sa pratique et son extension spatiale mais encore, grâce aux médias télévisés, il s'est ouvert à la dimension de l'internationalisation, voire de la mondialisation. Partagé en tous lieux selon des modalités et des règles strictement identiques, il est en tant qu'instance transculturelle, un puissant vecteur potentiel de communication interculturelle. Véritable invariant, il opère, bien au-delà de la pratique physique, il est en tant qu'instance transculturelle, un puissant vecteur potentiel de communication interculturelle. Véritable invariant, il opère, bien au-delà de la pratique physique, dans une symbolique qui le situe au carrefour de deux tendances contradictoires: le chauvinisme particulariste (ou faux nationalisme) et l'idée métanationale en quête d'une vraie solidarité et d'un dialogue authentique entre les peuples, sur fond de souveraineté dans l'interdépendance. Emblème du monde post-moderne en train de se faire ou se défaire dans un chaos organisé de rencontres ritualisées qui n'en sont pas moins autant d'événements authentiques, le football et bien d'autres sports qu'il entraîne dans son sillage - a beaucoup à voir avec la créolisation qui s'empare de notre monde. Louis BOUTRlN, en inscrivant son travail dans le cadre conceptuel du mouvement de la créolité, démontre une fois de plus la capacité de ce dernier à alimenter l'ensemble des secteurs de notre société. Après le domaine de la littérature, de l'architecture, des arts plastiques, de l'anthropologie, etc., la créolité abordant inattendÛlnent celui du sport, fait la preuve, s'il en était besoin, de sa pertinence analytique. Jean BERNABE Professeur à l'Université des Antilles et de la Guyane Doyen de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines (Schoelcher, mars 1997)

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Introduction
"Après beaucoup d'années où le monde m'a offert beaucoup de spectacles, ce que, finalement, .le sais de plus sûr sur la morale et les obligations des hommes, c'est au sport que .le le dois, c'est au Racing Universitaire Algérien que .le l'ai appris" (l) Albert CAMUS. Prix Nobel de Littérature 1957

(1) Camus in France-Football, Editions - 1996 - p. 212.

cité par Jean Jacques Bozonnet " Sport et Société" Le Monde

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Archétype par excellence des grandes aventures humaines, le sport focalise les mythes et les croyances. Expression de notre imaginaire collectif, il occupe une place de plus en plus grande dans notre quotidien, reléguant au second plan de l'actualité d'autres événements aussi importants que les découvertes scientifiques ou médicales, un prix Nobel de la Paix ou de littérature, ou plus tragiques, comme la famine, les catastrophes naturelles, les persécutions ou la guerre à travers le monde. L'histoire du sport est ainsi faite, peuplée de héros, de conditions sociales, de races, de langues ou de cultures différentes. De cet univers mythologique, quelques grands noms émergent et s'inscrivent désormais au Panthéon du sport: Pelé, Mohamed Ali, Eddy Mercks, Nadia Comaneci, Mark Spitz, Michaël Jordan, Marie José Pérec, Carl Lewis autant de célébrités connues de tous les gamins de la terre, sans que la majeure partie des gens puisse citer avec autant d'aisance, le nom de ces deux chercheurs qui ont découvert le virus du SIDA. Pourtant, le sport souffre d'un "préjugé physique" et a du mal à se débarrasser de sa carapace musculaire. Du sport, on n'en retient trop souvent que la dimension compétitive sans aborder sa dimension sociétale. Pratiqué aux quatre coins du monde par des femmes et des hommes de toutes races, de toutes religions, il a souvent accompagné l'Homme dans sa tumultueuse évolution à travers les siècles. De nos jours, grâce aux satellites et aux moyens modernes de communication, il déchaîne les passions et captive, au même moment, plus de trois milliards d'individus. Cette médiatisation excessive fait du sport un spectacle mais s'accompagne de nouveaux enjeux qui risquent de le dénaturer. S'il faut saluer la valorisation de la beauté du geste sportif ou des prouesses techniques par les médias, on est de plus en plus interpellé par la recherche du sensationnel ou du spectaculaire, lesquels riment très souvent avec dérives commerciales et leur cortège d'abus en tout genre. Phénomène universel certes, mais dont ses particularités régionales lui donnent une indéniable connotation culturelle. La Martinique est également concernée par ce phénomène et, au regard du nombre de pratiquants, près d'un quart de sa population totale, on peut dire, sans risque de se tromper, que la Martinique possède une réelle culture sportive. Paradoxalement, très peu de sociologues se sont penchés sur cette approche sociétale du sport en Martinique. De ce désert, 19

émergent quelques contributions sans véritables incidences sur le réel martiniquais. Le monde sportif lui-même, très préoccupé par la gestion du quotidien et par les calendriers des compétitions, n'a pas su prendre le recul nécessaire pour aborder les grandes mutations. Mondialisation de l'économie de marché, mondialisation des moyens de communication, le propos est plus que d'actualité. Mais, le sport n'a pas attendu l'avènement des médias pour assurer sa diffusion à travers le monde. Son mariage d'argent avec les médias n'a fait que catalyser un processus enclenché dès la fin du XVIIIo siècle, à la naissance de la société industrielle. Son extraordinaire développement à travers les 5 continents est donc intimement lié à l'expansion de l'Angleterre Victorienne et des grandes puissances colonisatrices de l'époque. Ce n'est donc pas un hasard si son implantation en Martinique, sous sa forme "moderne", est concomitante à cette période d'expansion coloniale. A travers le sport, c'est tout un héritage culturel qui a été laminé, c'est tout un modèle d'organisation sociale qui a été imposé aux différentes civilisations. Présenté comme une valeur humaine universelle, la diffusion du sport dans les cultures passait par une négation des cultures autochtones. Ces dernières furent rangées au rang de pratiques folkloriques incompatibles avec l'idée de progrès que l'on associait au sport. Les sociologues ne parlent-ils pas toujours de "sport moderne" pour qualifier des pratiques qui sont aujourd'hui millénaires? Quoiqu'il en soit, pour s'ouvrir à cette nouvelle forme de culture universelle, bien des civilisations ont été contraintes de s'appauvrir culturellement. La Martinique, comme toutes les terres de colonies, n'a pas échappé à ce processus d'acculturation. Malgré la pression des modèles dominants, quelques formes de pratiques traditionnelles ont pu résister à ce laminage culturel. C'est ainsi que certaines disciplines, comme l'aviron en mer, les gommiers, les yoles rondes, le danmyé ou le ladja, ont pu survivre miraculeusement et connaissent, après quelques années de dénigrement, un regain d'intérêt auprès de la population martiniquaise. En dehors de ces rares cas de rémanence culturelle, on constate aujourd'hui que le sport martiniquais s'est littéralement fondu dans le moule organisationnel du sport français. Historiquement, ce processus de fusion s'est opéré dès le début de sa structuration en 1912, autour de l'US.M.S.A. (Union des Sociétés Martiniquaises de Sports Athlétiques) créée dans le 20

prolongement de "la Française", société de culture physique qui avait vu le jour en 1890. La loi de départementalisation de 1946, qui constitue un tournant historique dans révolution politique, sociale et culturelle de la Martinique, n'est venue en fait que renforcer la volonté d'intégration de la classe dirigeante du sport local. Les conséquences sur le plan sportif de la départementalisation, appelée à juste titre loi d'assimilation, seront déterminantes pour son devenir. En effet, après le vote de la loi, on a assisté à un alignement progressif et irréversible du sport martiniquais sur le schéma organisationnel du sport français. L'institution sportive martiniquaise s'est ainsi structurée avec d'un côté le sport fédéral représenté par les ligues sportives et de l'autre, le mouvement olympique relayé en Martinique par le CROSMA (Comité Régional Olympique et Sportif de Martinique). Quant à son fonctionnement, il s'effectue suivant la même réglementation que dans n'importe quel autre département français. Avec le recul, on s'aperçoit que cette départementalisation a joué un rôle fondamental dans la pacification de la jeunesse martiniquaise et a contribué au développement de l'idéologie "assimilationiste". En prenant en main les affaires sportives martiniquaises, la classe dirigeante locale s'avérera être un allié objectif du pouvoir dominant. Sa mainmise sur l'institution sportive permettra à cette dernière de jouer un rôle de contrôle et de régulation sociale. Les bons résultats des sportifs antillais, admis non sans quelques réticences, au sein des clubs français ou des équipes nationales, parachèveront ce processus d'intégration dans le grand ensemble du sport français et ce, dès le début des années 1960. Avec les François Pavilla, Roger Zami (boxe), Marius Trèsor, Gérard Janvion, Bernard Lama (football), Roger Bambuck, Bruno Marie Rose, Max Morinière, Herman Panzo, Marie José Pérec (Athlétisme), Saint-Ange Vébobe, Jacques Cachemire, Georges Vestris (basket-baIl), Séverin Granvorka (volley Ball), Jean Max De Chavigny (voile), Laura Flessel (escrime), ce sont des générations de grands champions antillais qui viendront sacraliser les aspirations culturelles mais également politiques des dirigeants sportifs.

Aujourd'hui, notre objectif à travers cet ouvrage est d'interroger le sport martiniquais sur son devenir. Notre projet ne peut s'envisager sans jeter un regard rétrospectif sur ses origines et sur son évolution à travers l'histoire. Il ne s'agit pas pour nous de réaliser un mémento des grands champions du sport 21

antillais ou martiniquais. Notre démarche se situe au-delà du champs habituel qui se limite généralement à la seule dimension compétitive du sport. Il ne saurait donc être question de considérer le sport qu'à travers l'institution sportive et d'évacuer ses influences et ses rapports de dépendances mutuelles avec d'autres secteurs du champs social. Reflet de notre société, de nos habitudes, de nos malaises et de nos contradictions, le sport martiniquais est aussi très symptomatique des relations que nous entretenons avec la France. Sans tomber dans une approche politicienne du sport, l'analyse du sport martiniquais doit, tout naturellement, intégrer sa relation au politique. L'histoire des sociétés, qu'elles soient antiques, précolombiennes ou contemporaines, nous montre que le sport est éminemment un fait de société donc politique par essence. Plutôt que d'occulter ce fait et de nous réfugier sous le parapluie de l'apolitisme, il nous a paru plus fécond d'en rendre compte. C'est là la base même de notre travail de recherche qui s'appuie sur une double problématique: La première s'articule autour d'une période historique décisive pour la Martinique. C'est celle de son passage d'un statut de Colonie à celui de Département français. Notre hypothèse de travail est de démontrer que la bourgeoisie de couleur, de par ses aspirations d'intégration à la France, avait déjà créé les conditions favorables à une certaine "départementalisation sportive". Le vote de la loi du 19 mars 1946, qui traduisait en quelque part la volonté "assimilationiste" de cette minorité dirigeante, n'est venu que parachever un processus largement enclenché. L'approche historique et organisationnelle abordée en première partie de l'ouvrage, nous semble le biais idéal pour asseoir cette hypothèse. En effet, à partir de l'histoire de la Martinique, on peut mieux apprécier l'évolution du sport martiniquais. De même, en examinant de près le mode d'organisation de l'institution sportive, on peut mieux comprendre les rapports de hiérarchie et de domination qui existent au sein même de la société martiniquaise.

La deuxième, c'est que, du fait de ses aspirations "assimilationnistes", les classes dirigeantes du sport martiniquais n'ont jamais eu le réflexe de concevoir le sport martiniquais dans son propre environnement, en dehors des directives venant de Paris. La conséquence directe est que le sport martiniquais est resté enfermé dans le schéma organisationnel classique de l'institution sportive 22

française pendant que les sportifs originaires des "petits Etats" de la Caraïbe sont en train d'exploser sur la scène sportive internationale. Il a fallu toute la détennination d'une Marie José Pérec pour rompre avec un tel système, démontrant, par son choix pour un entraîneur afro-américain, que le modèle français n'est pas forcément ce qui convient le mieux à l'expression de notre jeunesse. Cet enfennement dans le moule organisationnel du sport fédéral aura d'énonnes répercussions sur la pratique des "sportifs non compétiteurs". Dans ce domaine également, les autorités organisatrices du sport martiniquais démontreront leur incapacité à s'adapter à l'évolution du sport en tant que phénomène de société. Or, les réterences au corps, à l'aspect physique et à l'image individuelle prédominent de plus en plus dans toutes les couches sociales et transpirent à travers les comportements quotidiens du martiniquais. Le sport, en tant que fait de société, est soumis à ces mêmes influences et, qui plus est, entretient cette image du corps et du plaisir. Ce phénomène explique en partie, la grande mutation du sport martiniquais et le développement extraordinaire de pratiques corporelles diversifiées. D'une certaine manière, et de façon tout à fait imperceptible, le sport s'est démocratisé, non pas à cause de la volonté de telle ou telle ligue sportive d'augmenter son nombre de licenciés, mais par l'engouement de nos concitoyens pour des pratiques nouvelles et diversifiées. L'abondance d'images sportives venant de l'hémisphère américain et la très forte mobilité des martiniquais depuis la libéralisation des transports aériens, ne sont pas très étrangers à cette mutation. Les collectivités territoriales elles-mêmes, ont mis du temps à organiser une réponse cohérente à l'évolution de ces nouvelles demandes socioculturelles des martiniquais. Le développement croissant des loisirs sportifs en dehors du cadre institutionnel, n'a pas fait l'objet d'une prise en compte suffisante au niveau des "politiques sportives locales". Inféodées au système organisationnel du sport fédéral, elles consacrent chaque année une grande partie de leur budget au sport de compétition. Il en résulte un décalage croissant entre ces instances décisionnelles et le milieu des pratiquants. Ce décalage est très révélateur de l'absence d'une réflexion de ces collectivités autour de nouveaux enjeux du sport martiniquais.

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Le but recherché dans la deuxième partie de cet ouvrage est de déterminer ces différents enjeux qui vont influencer le sport martiniquais et son devenir en tant que pratique sociale et mode d'expression culturelle. La mise en exergue de ces enjeux devrait nous permettre de passer d'un regard complaisant et nostalgique du sport à une visio~ certes plus critique, mais plus constructive.

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1ère partie: Approches Historique et organisationnelle
"J'ai longtemps erré et je reviens vers la hideur désertée de vos plaie,r/' "Embrassez-moi sans crainte... Et si je ne sais que parler, c'est pour vous que je parlerai" ''Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n'ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s'affaissent au cachot du désespoir". "Et surtout mon corps au..si bien que mon âme, gardez-vous de vous croiser les bras en l'attitude stérile du spectateur, car la vie n'est pas un proscenium. car un homme qui crie n'est pas un ours qui danse... " Aime CESAlRE : Cahier d'un retour au pays natal

Chapitre 1 : Le sport: un sujet difficile à définir
Converser sur un sujet d'apparence aussi ordinaire que le sport est une chose. Préciser la nature de ce sujet pour mieux l'identifier et l'analyser en tant que fait social, en est une toute autre. Ayant une idée précise de la question, nous nous attendions à une certaine complexité dans notre entreprise. En réalité, nous n'avions fait qu'entrapercevoir les pourtours de celle-ci. Nous étions certes conscients au départ que la vision que l'on peut avoir du sport pouvait différer radicalement en fonction des référents idéologiques ou sociologiques. Une certaine façon pour nous de réfuter d'emblée toute neutralité idéologique et toute angélisation du sport. Cette attitude a le mérite de nous éviter le piège du discours apologétique tenu sur le sport, ce qui représente le principal handicap à toute analyse critique du sport. Une des toutes premières tâches de celui qui se penche sur l'analyse d'un fait de société est de circonscrire l'objet de son étude. Ceci veut dire que la définition du mot "sport" demeure une étape indispensable avant d'explorer et d'approfondir les différentes dimensions du phénomène. Classiquement, les différentes études menées sur le sport se réfèrent à l'origine du mot pour en sortir une définition. Cette démarche suppose alors un consensus sur l'étymologie du mot sport. Or, de part et d'autre de la Manche, anglais et français tentent de s'approprier la paternité du mot. Bien que le mot "sport" provienne de l'Angleterre victorienne, les français attestent qu'étymologiquement le terme sport a été emprunté au vieux mot français "desport" qui signifiait "amusement". Alors même que le mot était absent des dictionnaires français avant 1850, d'autres auteurs font allusion au verbe "déporter" qui veut dire "se déporter", "se divertir", "s'amuser". Quelle que soit la version retenue, il en ressort que le mot sport était, à l'origine, synonyme "d'amusement", de "jeU"(2).
(2) Donald Guay, La culture sportive, P.UP. 1993 page 15

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Passé ce différend étymologique, il convient de préciser la sif:,rnification actuelle du concept. Dès le stade initial de notre réflexion, nous nous aperçûmes qu'il y avait une très grande différence d'approche du sujet suivant les courants de pensées. Deux conceptions du terme émergent de prime abord: Pour certains auteurs, le sport désigne des pratiques compétitives. Pour d'autres, le terme sport est moins restrictif et englobe à la fois les loisirs sportifs ainsi que la compétition sportive. Enfi~ certains idéologues ont tendance à opposer le sport de compétition et le sport loisir. Or, l'histoire nous apprend que Le sport, sous sa forme moderne, trouve son origine en Angleterre où il était considéré comme une forme de loisir mondain au service de l'éducation de l'aristocratie anglaise. Le chapitre consacré à la genèse du sport moderne nous permettra de préciser cet aspect historique. Ce premier réflexe d'adjoindre un qualificatif au terme sport sport de compétitio~ sport loisir, comme pour en préciser le sens, ne nous permet pas pour autant d'en dégager une définition Ceci n'est pas étonnant car le sport procède à la fois du jeu, du loisir, de la compétition, de l'éducation et de l'hygiène. Cette difficulté à définir le sport trouve sa justification dans ses origines et dans sa fulgurante mondialisation. Son développement rapide au-delà de l'Angleterre Victorienne en a fait beaucoup plus qu'un simple passe-temps. Rapidement, il se transformera en une gigantesque institution avec son organisation propre, sa hiérarchie, ses règlements et surtout son esprit de compétition. Cette généralisation du sport de compétition au monde entier est concomitante à la révolution industrielle. Elle est donc historiquement datée ce qui fait dire à certains auteurs que le sport est le pur produit des sociétés en voie d'industrialisation du XIXO siècle et que "le destin du sport est un destin capitaliste" (3).Cette conception du sport sous sa forme compétitive a été institutionnalisée partout à travers le monde. Phénomène rarissime: aucun pays n'y a échappé. Dans sa logique, l'institution sportive a réussi là où d'autres types d'activités humaines tentent toujours de s'imposer. Alors que l'on parle de plus en plus de mondialisation de l'économie de marché, et ce depuis la chute du mur de Berlin et la faillite des systèmes économiques des pays de l~st, le

(3) lM. Brohm, Sociologie politique du sport. Partisan, petite collection Maspéro -avril1966page 17

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modèle économique capÜahste éprouve bien des difficultés à s'imposer et à faire l'unanimité. L'institution sportive, elle, s'est internationalisée depuis plus d'un siècle. On peut dire que son autorité est reconnue par toutes les nations. Malgré quelques formes de rémanence culturelle, ici et là, le modèle du sport moderne s'est imposé à tel point que le mot sport est devenu très évocateur et nous renvoie, consciemment ou inconsciemment, à la dimension compétitive du phénomène. Toutes les autres formes du terme sport, sport de masse, sport d'élite, sport amateur, sport professionnel, sport populaire, sport bourgeois, sport athlétique, sport scolaire, sport civil, sport militaire, sport associatif, sport spectacle, sport olympique, sport fédéral, sport corporatif, sport loisir, sport santé, sport pour tous, se retrouvent confrontées à cette prédominance du sport de compétition. Le modèle sportif de compétition apparaît dès lors comme une forme incontournable de toute pratique corporelle. Fort de cette situation de suprématie, l'institution sportive contrôle et organise tout ce qui touche au domaine des activités sportives. Elle détient le pouvoir normatif. C'est elle qui décide des règles du jeu, des normes et des règlements. C'est elle qui détermine les modalités d'organisation de toutes activités physiques qui seront définies alors comme étant sportives ou non sportives. Généralement, l'institution sportive se complaît dans cette situation hégémonique. Sa mission première est de pérenniser un système dans lequel elle puise sa force, son autorité et l'exclusivité de son discours. On comprend dès lors pourquoi certaines spécificités régionales ont du mal à se développer ou tout simplement, à subsister. L'exemple de la pratique du gommier (voile traditionnelle martiniquaise) est très significatif et plutôt cocasse sur bien des aspects. Certains puristes attestent que la pratique du gommier traditionnel n'est pas une pratique sportive, arguant que ce n'est qu'une forme de navigation pratiquée par nos marins pêcheurs et que de toute façon, l'institution sportive à travers la Direction Départementale de la Jeunesse et des Sports, ne l'avait pas reconnu comme discipline sportive. Hors-la-loi notre gommier national? Que dire alors de son descendant direct, la yole ronde? Bien plus qu'une simple forme de survivance culturelle, la yole ronde démontre, d'année en année, qu'elle s'affirme comme l'une des disciplines sportives les plus populaires en Martinique. Outre la place qu'elle tient dans le coeur des martiniquais, elle suscite des vocations pour les activités nautiques et un apprentissage pour sa pratique, aussi bien chez nos aînés que chez 29

les jeunes. Les femmes, habituellement peu enclines à s'introduire dans ce milieu fermé des marins-pêcheurs, n'ont pas hésité à prendre la barre et à manifester leur engouement pour cette pratique nautique. Avec ses 911 licenciés recensés en 1993, les deux pratiques de voile traditionnelle, yoles rondes et gommiers, dépassent largement des disciplines sportives olympiques comme la natation (791 licenciés), la gymnastique (528), le volley ball (455) ou l'escrime (311). Point n'est donc besoin d'une quelconque reconnaissance institutionnelle ou ministérielle pour qu'une pratique de terrain ou de...mer, soit qualifiée de sportive ou de non sportive. De toute façon, le temps et surtout la raison plaident en faveur d'une reconnaissance de nos deux disciplines traditionnelles. La place qu'elles occupent dans la vie culturelle et économique des Martiniquais est déjà en soi, bien plus qu'une reconnaissance des institutions sportives françaises. Reste à élargir le débat au-delà du cercle restreint de la tutelle sportive et à le porter sur le terrain culturel et surtout politique. Les basques ne se sont-ils pas battus pour la reconnaissance de la pelote basque? La pelote basque qui comptait 7 747 licenciés sur l'ensemble du territoire français à doublé son nombre de licenciés en 10 ans (14 000 en 1990). Aujourd'hui, elle possède sa propre fédération et elle figure parmi les disciplines sportives nationales et internationales. Ce problème de la reconnaissance des pratiques régionales comme disciplines sportives est bien plus complexe qu'il en a l'air. En filigrane, ce sont des enjeux de toutes sortes qui entrent en ligne de compte et non pas la discipline en soi. Faut-il définir le sport pour mieux reconnaître les disciplines sportives ou alors accepter des pratiques corporelles ou des activités physiques dans la grande famille du sport? Ce questionnement n'a pas échappé à ceux qui ont tenté de définir le sport. Jacques Defrance pose concrètement ce problème de définition du sport à travers les limites que se donne une histoire des sports; "faut-il inclure l'histoire du tir à la carabine par exemple? L'existence en France d'une fédération reconnue par le Ministère des sports et la présence d'épreuves aux Jeux Olympiques incitent à le faire. Mais le tir à la carabine de chasse ou le tir à la carabine dans une tète foraine devront-ils être reconnus? La réponse est moins nette." (4) Cet auteur pose également le cas du billard et des fléchettes qui sont considérés comme disciplines sportives à part entière en Grande-Bretagne. Nous pourrions également citer les jeux de billes,
(4) Jacques DefTance, Sociologie du sport, Editions La Découverte

- 1995.

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