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Le Vénézuela indépendant

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460 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 119
EAN13 : 9782296325166
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LE VENEZUELA INDÉPENDANT
Une nation par le discours 1808-1830

Collection Recherches et Documents -Amériques latines dirigée par Joëlle Chassin, Pierre Ragon et Denis Rolland

Dernières

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BLANC F.-L., Médecins et chamans des Andes, 1995. BLANCPAIN J.-P., Les Araucans dans l'histoire du Chili, 1995. BLEEKER P., Exils et résistance. Eléments d'histoire du Salvado r, 1995. CLICHE P., Anthropologie des communautés indiennes équatoriennes, Diable et patron, 1995. EBELOT A., La guerre dans la Pampa. Souvenirs et récits de lafrontière argentine, 1876-1879, 1995. ENTIOPEG., Nègres, danse et résistance. La Caraibe du XVIIe auXIXe siècle, 1996. GRUNBERG B., La conquête du Mexique, 1995. M., Regards sur Cuba au 19ème siècle, GUICHARNAUD-TOLLIS 1996. M., Violence et tendresse. Les enfants des rues à MERIENNE-SIERRA Bogota, 1995. ROUX J.-C., L'Amazonie péruvienne. Un Eldorado dévoré par laforêt, 1821-1910, 1994. SARGET M.-N., Système politique et parti socialiste au Chili, 1994. SIGAL S., Le rôle politique des intellectuels en Amérique latine, 1995 SIL V A-CACERES R., L'arbre auxfigures, Etude des motifs fantastiques dans l'oeuvre de Julio Cortazar, 1996. TARDIEU J .-P., L'inquisition de Lima et les hérétiques étrangers, XVIeXVIIe siècles, 1995. TATARD B., Juan Rulfo photographe, 1994. TEITELBOIM V., Neruda, une biographie, 1995. TERRAMORSI B., Le fantastique dans les nouvelles de Julio Cortazar,1995. V ASCONCELLOS E., La femme dans le langage du peuple au Brésil,1994. YEPEZ DEL CASTILLO L, Les syndicats à l'heure de la précarisation de l'emploi. Une approche comparative Europe-Amérique latine, 1994. CONDORI P., Nous, les oubliés de l'Altiplano. Témoignage d'un paysandes Andes boliviennes recueilli par F. Estival. BASTIDE R, Les amériques noires. 3e édition, 1996. FREROT C. Echanges artistiques contemporains. La France et le M exique, 1996. (QL'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4612-4

Véronique HÉBRARD

LE VENEZUELA INDÉPENDANT Une nation par le discours 1808-1830

Préface de François Xavier GUERRA Professeur à l'Université de Paris-l

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Hannattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

Publié avec le concours du Centre de Recherches d'Histoire de l'Amérique latine et du monde ibérique de l'Université de Paris I Panthéon-Sorbonne

Préface

La nation est au centre de l'indépendance de l'Amérique Latine. L'affinnation est à la fois banale et problématique. Banale, puisque le caractère "national" de l'indépendance est lin lieu COlll1nUnde I 'historiographie du XIXè,ne siècle, repris souvent par ces études générales sur la nation qui fleurissent de nos jours. Problélllatique, puisque depuis plusieurs années déjà, l'existence de nations en Alnérique espagnole ci l'époque de l'indépendance est de plus en plus l1lise en doute par une l1zajorité de spécialistes.

Les raisons de ce décalage sont l1lultiples. Certaines sont spécifiques à l'Alllérique hispanique. La prégnance de l'historiographie "nationale" est une conséquence parado.xale de l'incertitude de la nation. La postuler et l'exalter depuis les origines pennet à la fois d'affinller sa présence à l'extérieur et l'utiliser comme un I1loyen d'intégration intérieure. Seules les nations que l'histoire a rendues indiscutables peuvent se perlllettre d'étudier les l1l)Jthesqui ont présidé à leur naissance. D'autres raisons sont d'ordre général et résultent de lapart de 11l)Jstèreue q garde encore cette figure centrale des identités collectives contelnporaines.
De ce point de vue, l'Alllérique hispanique est un extraordinaire laboratoire pour c0J11prendre la nature et la genèse de la nation l1lodenle, dans la l1lesure où l'apparition de 'celle-ci all début du XIXèllle siècle est aussi précoce qu'alnbiguë. En effet, lespa)Js hispano-allléricains sont parlni les tout prelniers dans le monde occidental-avant llzê111e plupart des pays européens- àfaire appel à la nation pour la justifier leur existence indépendante. Cependant, à la différence de l'Europe des XIXè,ne et XXè111e siècles, cette indépendance n'apparaît nullelnent conlme l'aboutissel1lent de 111ouvel1lents nationaux ou nationa listes, Inais comme la conséquence de la désintégration d'une Monarchie d'Ancien Régime. Plus encore, la relation que les États issus de cette dissolution entretiennent avec les communautés qui les ont précédées Oll avec les nations que nous connaissons aujourd'hui est loin d'être évidente.

En Alllérique hispanique, plus qu'ailleurs sans doute, il est nécessaire de distinguer entre la nation comnle idéal et la nation en tant que cOlnmunauté réellelllent existante. C'est à l'explication de cet écart, et à ses conséquences, qu'est consacré l'ouvrage de Véronique Hébrard. Et puisque la nation apparaît d'abord conlnle une référence dans le discours des acteurs, c'est tout naturellelnent à l'ana!;Jse du discours que s'attache cet ouvrage pionnier. Pour la prelllière fois dans un travail de cette inzportance, la nation cesse d'être un postulat pour devenir un problèlne et partant un objet de recherche. Objet d'autant plus pertinent que le Venezuela, prel1lier pays à se proclal1ler indépendant, est l'un de ceux où les l1l)'thes,

Une lliltion par le discours

les héros et le culte nationaux sont les plus accusés, tout en ayant connu une nation à éclipses, puisqu'il a/ait partie pendant dix ans de cette nation éphémère qu'a été la Grande Cololnbie.

Étudier la nation à cette époque des origines, ne peut être ni une hagiographie d'une nation éternelle, ni un procédé rhétorique destiné à donner une cohérence à la période qui a précédé l'indépendance. La nation de ces premiers temps n'est pas un aboutissement nzais un commencement. Elle est un projet plus qu'un bilan: la
mise en œuvre difficile d'un nouveau modèle de communauté politique apparu dans

le monde occidental à la fin du XVIIIè,ne siècle. La polysémie du mot nation que l'auteur analyse sans cesse, exprime les dimensions multiples de la communauté nouvelle que tentent de bâtir les honllnes de l'indépendance.
La nouveauté porte avant tout sur le caractère souverain de la communauté dans le double registre de la légitÙnité et de l'indépendance. Etre nation c'est affirmer que tout pouvoir procède du peuple; ce qui suppose, en même temps que le rejet de l'absolutisme sinon de la monarchie, la construction d'une société tendanciellement égalÜaire puisqu'elle estfondée sur une association des volontés. Elle suppose aussi pour les honzmes de l'époque la création des mécanismes de transfert de la souveraineté: du peuple aux autorités; des mécanismes qui, à l'instar des précédents français et nord-alnéricains, ne peuvent être qu'électoraux. Mais, parce que souveraine, la nation doit être aussi lnaîtresse de son destin, ce qui sans impliquer pour autant l'indépendance, la rend possible. De là proviennent les deu.x.problématiques centrales de cet ouvrage: d'un côté, l'instauration de la politique nzoderne, de l'autre, la définition de l'identité nationale. Deux problématiques particulièrement complexes, puisque, au-delà de quelques rares précédents -que l'on a ensuite montés en épingle- rien ne laisse présager, en 1808, ni une forte aspiration à la lnodernité politique ni, encore moins, une revendication identitaire siforle qu'elle exige l'indépend£lnce.

Les deux processus sont la conséquence de cette crise inédite qui secoue l'ensemble de la Monarchie à la suite de l'invasion de l'Espagne par Napoléon et de l'abdication forcée de Ferdinand VIL C'est cette crise inattendue qui explique en nzême temps le recours à la nation COlnnze suppléance à la légitimité royale et une la difficulté de la définir. La difficulté est double puisqu'elle concerne aussi bien composition élél1zentairede la nation -la citoyenneté- que sa relation avec les unités politiques dont était cOlnposée la Monarchie. Les deux problèmes deviennent brûlants à partir du printemps 1810 lorsque des juntes autonomes se fonnent en Anzérique au nonz de la réversion de la souveraineté au peuple. Car ce peuple qui précède la nation est encore plus anzbigu qu'elle, oscillant sans cesse entre l'abstrait et le concret; abstrait, en tant que principe de légitimité, concret dans une constellation de sens dont la cité est le centre. Le peuple qui assume la souveraineté ce sont, avant tout, les cités -les pueblos en espagnol; le pluriel dont on se sert à l'époque révèle clairelnent à quel point ils sont des pièces incontournables dans la future architecture de la nation.

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Préface

La tension entre le caractère unique du peuple légitimant et la réalité plun.elle des cités -têtes ou chefs des provinces- est l'une des clés essentielles pour comprendre la construction de la nation. Véronique Hébrard l'utilise à bon escient tout au long de son ouvrage. On voit ainsi dans le premier congrès constituant les députés, modernes représentants du peuple souverain, parler et agir également en mandaf£lires de leurs cités et négocier en cette qualité la place que les cités devront occuper dans la nation. A la fin de la période, on voit toujours les pueblos jouer un rôle de premier plan dans la dissolution de la Grande Colombie. Jusqu'en 1830, et sans doute au-delà, les pueblos sont à la fois et les pn.ncipaux artisans de la construction de la nation et le principal obstacle à sa définition moderne co!nme une communauté d'individus.

D'ailleurs, ils ne sont pas les seuls, car même si la cité reste pendant longtemps le lieu par excellence du politique, d'autres acteurs et d'autres problèmes font égalenlent leur apparition sur la scène. Le peuple ce sont certes les cités, !nais qui est peuple à l'intérieur de chaque cité? La sanior pars, le patriciat, confonné!nent à l'Ünaginaire ancien? L'enselnble de la population libre, y compris le bas peuple des petits blancs, des lnulâtres et des noirs libres? La question de la citoyenneté traverse toute la période; elle est un indicateur précieux des acteurs qui interviennent dans le jeu politique, des enjeux de chaque époque et des nIodèles politiques qui inspirent les bâtisseurs de la nation. De ce point de vue, la grande nouveauté de cette période est l'apparition d'une nouvelle catégorie d'acteurs, promise à un très long avenir: les hommes en armes. Les analyses de l'auteur sur les rapports entre civils et militaires éclairent la conlplexilé d'un problème qUI: au-delà du simple rapport des forces, renvoie aux lnodèles politiques nus successivel1zent en œuvre. L'idéal du citoyen-soldat révèle autant le caractère urbain de la politique de la prenIière république vénézuélienne, que l'attachel1lent à la polis COl1l/lle fonne la plus achevée de la nature sociale de la l'hol1l/ne.Mais la guerre -une guerre nouvelle d'une extraordinaire violence- vafaire passer au deuxième plan cet idéal patricien en mobilisant une masse d'hommes de basse condition. Le cito)'en-soldat cède sa place au soldat et la défense de la patrie en danger transforl1le le soldat, quelle que soit son origine, en citoyen. Il devient 11Iême son incarnation dans ces périodes critiques où les années bolivariennes transportent avec elles la patrie.
La c011zpatibilité entre ce soldat-cito)Jen et le régime représentatif que les élites s'efforcent de construire, ne cessera d'occuper une place centrale dans la réflexion politique. L'époque de l'indépendance lègue aux nouveaux États un problè!ne longtelnps insoluble: la façon de concilier ce que l'auteur, à juste titre, appelle la nécessaire "civilisation de la politique" avec la très enracinée "11lilitarisation de la
nI él1I0 ire
If.

La "liberté des Anciens" 11zenace,à l'onlbre des héros, la "liberté des

Modernes fl.

A tous ces problèl1zes d'ingénierie sociale et politique, s'ajoutent ceux qui découlent de l'indéfini/ion identitaire de la nation. COlnlnent "unepartie intégrante" de la Monarchie hispanique devient-elle une nation indépendante? Faute d'une identité culturelle bien établie, la séparation d'avec l'ancienne métropole ne peut être 9

Une 11£ltion par

le discours

justifiée que par la revendication d'une identité essentiellement politique -être une communauté souveraine et libre à laquelle s'ajoute un patriotisme de guerre fondé sur l'opposition a1ni-ennemi. Ce sont ces éléments qui rendent possible la constitution de la Grande Colo1nbie, 1naisleur caractère général les rend incapables de sunnonter l'immensité des espaces et la diversité régionale des acteurs et des intérêts. Aussi le débat constitutionnel oscille-t-il sans cesse entre deux pôles opposés. D'un côté, une conception universaliste de la constitution et des lois, afin de hisser la nouvelle nation au rang des "nations civilisées". De l'autre, l'aspiration d'adapter le plus possible les lois à des réalités concrètes bien éloignées de cet idéal. Dans les faits, la première conception l'emporte provoquant ainsi une observation surprenante qui éclaire la réalité rhétorique de la nation,. il suffit de changer le sujet de la phrase pour que le 1nê1nediscours serve tour à tour à la Grande Colombie ou à l'francien Venezuela" redevenu nation en 1830. C'est à cette date charnière qui semble, à tort, un retour à la case de départ que s'arrête un ouvrage dont nous n'avons pas la prétention d'épuiser ici la richesse. La "nationpar le discours" est à lafois une dé1narche et les résultats de cette démarche. Dans ce telllps des origines, la nation ne peut être saisie que par le discours, mais elle aussi est construite par le discours. Elle est en même temps une figure discursive, sujette à toutes les variations qu'induisent des contextes et des époques
diverses, et un nlodèle idéal doté d'un extraordinaire pouvoir transfonnant.

François-Xavier Guerra Université de Paris I-Sorbonne Avril 1996

Abréviations

AGI ANH BNV BNV/LR : FBC FoIl HEM hs SE VA

Archiva General de Indias Academia Nacional de la Historia. Biblioteca Nacional de Venezuela. Biblioteca Nacional de \lenezuela/Libros Raros. Fundaciôn Boulton de Caracas. Folletos. Hemeroteca de la Biblioteca Nacional de Venezuela. hojas sueltas. Su Excelencia Vuestra Autoridad

Introduction

"L'utilité, qui est la justice nationale, conseille l'oubli du passé, et tous doivent dès maintenant se consacrer exclusivement à l'œuvre de la liberté (...). Réservons à l'histoire, maître des faits et des événements, le droit de les considérer avec impartialité et sans la rancœur ou l'adulation dont les dote infailliblement l'esprit des contelnporains.l "

Le présent ouvrage est le résultat d'un travail de doctorat sur la nation vénézuélienne et plus spécifiquement sur le discours de ses acteurs et "fondateurs"2. A l'origine de cette recherche, une étude antérieure qui, bien que portant sur un processus de mutation politique de même nature, concenlait un espace géographique et une période historique différents: la Turquie de Mustapha Kemal Atatürk3 entre 1918 et 1929. Les enjeux de cette mutation supposaient, dès lors qu'elle s'opérait au nom du passage à la modernité et dans le cadre spécifique d'un pays musulman, européanisation et laïcisation, tant au niveau des structures du pouvoir politique que des référents et pratiques sociales et culturelles des populations concenlées. A cette occasion, nous avions été frappées par l'emploi ambivalent des concepts de nation et patriotisme et de l'importance du problème de l'existence ou non, dans la population, d'un sentiment d'appartenance à une même communauté et, par conséquent, de l'adéquation des aspirations politiques des élites. Ceci se traduisant non seulement par un souci permanent de mobilisation et de sensibilisation, mais aussi de légitimation publique des choix opérés. Toutefois, dans la mesure où nous avions étudié ce processus par le prisme d'observateurs étrangers, nous souhaitions pour nos recherches ultérieures travailler directenlent sur les sources turques, ce qui nous était inlpossible pour des raisons linguistiques. Aussi, avons-nous allié un intérêt personnel pour l'Amérique hispanique et la fomlulation d'une problématique de recherche et décidé de faire porter notre analyse sur le Venezuela au moment des indépendances américaines. De plus, en travaillant sur la première moitié du XIXème siècle, nous nous approchions historiquement de l'épicentre, de l'événement fondateur que représente la Révolution Française, à partir duquel les "périphéries" (l'Espagne, puis ses "colonies" américaines) allaient opérer leur propre mutation politique, où la nation apparaît là encore con1ffieun élément central. D'une part, du point de vue de la formation et de

1 Un General, varios gefes, muc/1os subalternos y una porci6n de pa isa nos , Caracas, 1830, p. 4. 2 La nation par le discours. Venezuela, 1810-1830, Paris, Université Panthéon-Sorbonne, 1992,732 p. Thèse de Doctorat nouveau régime réalisée sous la direction du Professeur François-Xavier Guerra. 3 C. Gerothwohl, V. Hébrard, C. Hertman, Vision de la mutation politique en Turquie à travers trois revues françaises (1918-1929), Paris, mémoire de maîtrise, Université Paris I, Centre de Recherches Africaines, 1986, 196 p.

Une nation par le discours

la formulation "d'un consensus générateur d'identité"l. D'autre part, en raison de la mutation qu'elle engendre au niveau des imaginaires politiques et sociaux, mais aussi quant au mode d'appréhension de la société et, tout particulièrement de la participation et représentation de ces membres, conformément aux principes qui en sont le corollaire "obligé". Et si, au le Venezuela, la culture ne fait pas écran en ce sens que la rupture, dans ce passage à la modernité politique, n'exige pas de surcroît, une européanisation, par contre l'océan qui sépare cette entité qui aspire au rang de nation moderne, de sa mère patrie l'Espagne, opère un filtre et une distorsion dans l'adoption ou le rejet des modèles qui émaillent les discours. Nous avions posé les premiers jalons de cette recherche en étudiant plus spécifiquement le processus de légitimation à l'œuvre au moment de la formation de la Junte de Caracas en avril 18102. Par conséquent, il s'agit ici d'appréhender ses implications et ses différentes fonctions dans l'élaboration, dans l'édification d'une nation et la tentative de structuration d'une identité dans un cadre national -ou supposé tel. Il nous faudra également n1esurer son enracinement ou pour le moins son adéquation avec le "peuple" qui est placé au cœur de ce dispositif. Par ailleurs, ce travail s'inscrit dans un double renouvellement historiographique -extérieur et intérieur au Venezuela- du concept n1ên1e de nation et de l'appréhension du phénomène national et de l'identité, tentant en cela de prendre à rebours les présupposés d'une historiographie traditionnelle qui a trop souvent considéré l'existence de la nation con1n1e acquise dès que proclamée. Nous pouvons aller jusqu'à considérer que cette histoire "officielle" et nationale3 a constitué un véritable écran entre les événements et leur appréhension historique. Elle a en effet occulté certaines approches qui tentaient de saisir la signification des faits dans leur complexité, en tenant compte (certes parfois selon des schémas' contestables) des caractéristiques sociales et ethniques de la société. Ceci se vérifie en particulier pour la guerre d'indépendance et son rôle dans l'élaboration et la mise en application du projet national. Panni les artisans de cette tentative, nous pensons notamment au schéma interprétatif proposé en 1919 par L. Vallenilla Lanz4, qui soulignait qu'elle avait été avant tout une guerre civile et fratricide. Mais plus "grave", cette histon.a patria équivaut à réfuter le constat effectué par certains des acteurs eux-mêmes tel J.G. Roscio qui, dès 1820, dans une correspondance adressée à Bolivar, analysait ces années de conflits comme une lutte entre Américains, entre Créoles, même si cette "haine" fut attisée et entretenue selon lui par l'Espagne afin de nier toute légitimité à
1 M. Kossok ; M. Middel, "Mouvements nationaux et enjeux sociaux à J'époque de la transition (15001850).", in Nations, nationalismes, transitions. XVle-XXe siècles. Actes du symposium international, 12-15 novembre 1992. Université de Rouen. Centre de recherches d'histoire comparée des transitions, Paris, 1993, p. 261. 2 V. Hébrard, La mutation politique au Venezuela à travers la Gazette de Caracas: Réflexion sur la constitution d'un nouveau pouvoir et son discours de légitimation (1810), Paris, 1988, 106 p. 3 Nous reprenons ici les catégories définies par G. Carrera Dao1as dont les travaux sur l'historiographie ont marqué cette volonté de Inettre à jour les présupposés à l'œuvre dans ces "histoires" et d'opérer, dans le même temps, un retour aux sources afin de procéder à une redéfinition des problèlnes et des problélnatiques. Cf. en particulier: G. Carrera Damas, Caracteristicas de la historiograjza venezolana, Montevideo, 1963, 36 p. ; "Estructura de poder interno y proyecto nacional inmediatao1ente después de la independencia : el caso de Venezuela", in Problemas de la formaci6n dei estado y de la Mcion en Hispanoamérica. Actas dei Simposio dellnstituto de Histori£llbérica y Latinoamericana de la Universidad de Coloni£l y dei Instituto de I/istori£l de la Universidad de Hamburgo. Septiembre de 1983, Bonn, 1984, pp. 407 -439. 4 L. Vallenilla Lanz, Cesarismo democrâfico. Esfudios sobre las bases sociologicas de la constituci6n efectiva de Venezuela, Caracas, 1990 (le éd. 1919),314 p.

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Introduction

l'œuvre entreprise pour l'indépendance. particulièrement éloquent:

Un passage

de cette lettre nous semble

"L'Espagne nous a fait la guerre avec des hommes créoles, avec de l'argent créole, avec des provisions créoles, avec des chevaux créoles, avec des moines et des clercs créoles, y con casi todo criollo ; et tant qu'elle pourra la continuer de cette façon et à notre charge, ce n'est la peine d'espérer d'elle la paix avec la reconnaissance de notre indépendance. Même si les Etats-Unis, l'Angleterre, la Russie et la France se manifestaient en notre faveur, [l'Espagne] leur montrerait les listes et l'état de sa force armée en Amérique, composée presque uniquement de créoles; elle leur montrerait les provinces qui lui obéissent et qui ont juré sa Constitution; elle leur montrerait le registre des contributions, emprunts, dons, (...), etc., déboursés par la population créole; elle leur présenterait les dépêches officielles des commissions envoyées après la révolution d'Espagne pour nous inviter à jurer sa constitution pour revenir sous le joug; et peut-être qu'en divers endroits il aura eu des créoles suffisamment vils pour s'en charger comme en Colombie (.. .). "

~

Toutefois quand nous évoquons les écrans qui sont ainsi venus masquer, occulter, voire détourner les sources elles-mêmes, il en est un qui, au Venezuela, paraît incontournable. Il s'agit du mythe élaboré autour de Bolivar. Figure emblématique pour ses propres contemporains, l'historiographie nationale (iste), en l'élevant au rang de véritable sésame pour l'écriture de l'histoire du Venezuela, a lesté cette dernière, ainsi que la conscience nationale, d'autres "mythes" -discriminantsqui lui sont rattachés. Mais puisque nous nous proposions de réfléchir sur le processus d'élaboration d'un projet national dans le cadre d'une modernité de rupture, où le concept même de nation voit son sens et sa définition changer et avec eux tout l'imaginaire politique et social des élites qui en sont à l'origine, il n'était pas question pour autant de négliger l'apport de Bolivar. Homme de discours s'il en est, concepteur et prometteur d'une nation universelle, nous souhaitions toutefois considérer l'ense01ble des acteurs de la période étudiée et donner la parole à ceux, plus anonymes et de ce fait souvent négligés, qui empruntent, à mesure que les modes de sociabilité eux aussi se dotent du sceau de la modernité, le chemin de la participation aux choix opérés ou de leur remise en cause. En outre, c'est par le biais du discours que les acteurs tentent de donner corps à cette réalité nouvelle. Sa fonction première consiste alors à jouer sur les sens multiples des concepts employés -en particulier ceux de nation, patrie, peuple- afin de tenter d'opérer un transfert de l'adhésion au nom de leur sens ancien, à celle en faveur du projet élaboré par les élites. Et nous verrons de quelle façon il est fait usage de l'ambivalence des concepts afin de parvenir à un consensus, mais aussi quand et à quelles fins il est tenté d'y mettre un terme. En ce sens, nous adhérons à cette définition qui postule que le "concept est à la fois un lieu de mémoire, la mémoire des luttes de représentation, et un lieu d'invention, il permet (...) d'énoncer un projet. En déplaçant l'usage du 010t, c'est-à-dire, en l'inscrivant dans un nouveau réseau d'oppositions et d'associations, le discours énonce et donne à voir ce qui n'est pas encore là.21fC'est pourquoi nous souhaitions ne pas en rester aux seuls discours
1 "J.G Roscio a S. Bolivar. Angostura, 13 de setiembre de 1820.", in J.G Roscio, Escritos representativos, Caracas, 1971, p. 162. 2 Intervention de S. Wahnich dans "Les nlodatités culturelles des mouvements nationaux.", in Nations, nationalismes, transitions. XVIe-XXe siècles. Actes du synlposiunl international, 12-15 novembre 1992. Université de Rouen. Centre de recherches d'histoire comparée des transitions, Op. cit., p. 152.

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Une nation par le discours

officiels et aux prises de position des acteurs privilégiés par l'historiographie traditionnelle en raison de leur rôle de premier plan durant la guerre d'indépendance et ayant accédé à des responsabilités politiques importantes. Il ne s'agissait en aucun cas de refaire une histoire nationale univoque, tant ces acteurs et les cadres à partir desquels ils se sont exprimés, apparaissaient incontournables pour la compréhension de l'édification de la nation. Mais, au contraire, en opérant un retour aux "sources" tenter, en leur redonnant la parole, de contribuer à la sortie de cette "prison historiographique" analysée par G. Colmenaresl. Nous avons donc fait en sorte de retrouver des sources de nature politique publiées durant cette période, à savoir en premier lieu des textes officiels (décrets, textes de lois et constitutions), de discours et actes de congrès, et de documents et ouvrages publiés par les élites qui ont pris part au processus, ainsi que ceux rédigés par les acteurs politiques (parfois de façon anonyn1e) et les men1bres de la "société civile" : groupes de citoyens, corps civils ou militaires notamment. Pour ce faire, nous avons cherché à constituer un corpus le plus diversifié possible, en prise sur l'événement, avec également l'étude de la presse qui permettait, en raison de la multiplication des titres -surtout à partir de 1820-, de saisir les différences "régionales", de certains actes de cabildos et, dans le même temps, des textes qui ont un objectif plus théorique. Par conséquent, le choix du terme générique "discours" pour désigner l'ensemble des sources que nous avons réunies, s'inscrit dans cette tentative, suivant les travaux de L. Castro Leiva en faveur du renouvellement de l'historiographie vénézuélienne afin, sur cette question précise, "d'expérimenter une voie n1éthodologique dans le champ de l'histoire intellectuelle. (...) l'histoire de la rhétorique constitue un élément clé pour parvenir à une compréhension et à une explication adéquate de l'émergence et du développement de la théorie politique républicaine. "2Plusieurs raisons ont présidé à la constitution du corpus. Raisons directement rattachées à un axe de recherche que nous souhaitions privilégier car il correspondait à la volonté d'aborder cette problématique de la fom1ation de la nation au Venezuela sous l'angle du politique. En parallèle se sont greffés des impondérables liés à la condition de la recherche ellemême, qui ont renforcé cette orientation. En effet, dans la mesure où nous avons constitué le corpus à partir, dans un premier temps, de sources publiées et disponibles en France, lorsqu'il nous a été possible de le compléter en nous rendant sur place, nous avons, par souci de cohérence, tout en étendant notre champ d'investigation, recherché en priorité ce premier type de documents par la récollection d'ouvrages, libelles et textes imprimés durant la période. Aussi, avons-nous privilégié une conception politique de la nation qui correspond, son1n1etoute, s'il nous est pem1is d'employer ces termes, au substrat historique du Venezuela et se confirme dès les débuts du processus. En effet, cet espace politico-adn1inistratif n'était pas doté d'une identité culturelle forte qui puisse servir de fondement à l'élaboration d'un discours identitaire dans le cadre de la nation telle qu'elle est proclamée en 1811. Par conséquent, cette dernière est avant tout pensée du point de vue de l'identité politique, fondée sur la libre adhésion de ses membres et régie par des lois propres. Dans ce contexte, l'œuvre constitutionnelle
1 G. Colmenares, "La historia de la revoluci6n por José Manuel Restrepo: una prisi6n historiogrâfica.", in La lndependencia : ensayos de historia social, Colombia, 1986, pp. 9-23. 2 L. Castro Leiva, "La elocuencia de la libertad. ", in De la patria boba a la teologia bolivariana. Ensa)'os de historia intelectual, Caracas, 1987, p. 19.

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Introduction

représente le nœud à partir duquel la volonté initiale des acteurs de fonder une république se transforme en volonté constituante. De ce fait, ainsi que L. Castro Leiva l'a énoncé, dans son analyse du constitutionnalisme bolivarien pour le cas plus particulier de la république colombienne, "(...) dans la Constitution se trouvent forigine, la forme de gouvernement et le principe du mouvement ordonnateur de cette structure particulière. S'interroger sur l'origine revient, par conséquent, à s'interroger sur la Constitution. "1C'est en particulier en référence à ce premier constat que la périodisation que nous avons adoptée s'articule autour de l'élaboration des quatre constitutions qui jalonnent la période, à savoir 1811, 1819, 1821 et 1830. Elle permet, en effet, de mettre en relief les projets politiques et les enjeux de pouvoir dont ils sont porteurs. D'autre part, elle rend possible une analyse de l'évolution de la pensée des auteurs sur deux points clés pour notre étude. D'une part, la participation de la population à ce projet d'édification "nationale" ; d'autre part, l'appréhension d'un espace national: par les armes et politiquement (notamment au travers du débat sur la fédération). Etant étendu qu'à chaque fois nous assistons à la n1ise en œuvre d'une identité collective. Ce plan chronologique est également organisé à partir de ces quatre constitutions en raison de leur impact sur le discours de légitimation politique des acteurs et, plus encore, parce qu'elles ont valeur de garde-fou pour l'introduction théorique du peuple sur la scène politique. Les articulations chrono-thématiques, opérées dans chacun des chapitres des parties, mettent en outre en confrontation les principes théoriques mis en constitution, non seulen1ent avec les discours et opinions émis en amont de leur élaboration, mais aussi au regard de leur effectivité et de leur adéquation avec la société. Chaque période de la construction politique est en effet considérée par les acteurs comme une nouvelle indépendance, une régénération permettant d'envisager l'accession des espaces considérés (le Venezuela et la Colombie) au rang de nation. C'est donc à partir de ce cadre que nous mesurerons l'évolution de leur conception du "national" comme volonté d'édification d'une nation dont les contours changent selon les périodes, notamment celle de la Colombie, révélant à cette occasion l'ambiguïté de leur analyse. Historiquen1ent, nous avons affaire à quatre moments clés, quatre périodes signifiantes, n1arquées chacune par une appréhension singulière de la nation, notamment à travers la modification de ses frontières et du mode d'intégration des individus dans le corps politique, et qui révèlent les relations particulières voire ambiguës que les élites dirigeantes entretiennent avec le peuple réel; et par un rapport ambivalent au passé et, partant, à l'identité. L'adoption d'un tel plan était celui qui contribuait le n1ieux à la compréhension et à l'analyse du discours et de l'appréhension, par les acteurs, du processus en cours durant ces vingt années. Vingt années qui plus est circonscrites par la proclamation de l'existence de deux nations vénézuéliennes (en 1811 et 1830) ; la seconde étant appréhendée au prisn1e de l'expérience de la république de Colombie qui dure de 1821 (date à laquelle est proclamée sa constitution) à 1829 avec la rupture de Caracas, suivie par les autres cités. Cette étape pouvant être considérée comn1e une véritable" antichambre" de cette nation vénézuélienne, en ce que l'affirmation d'une certaine singularité vénézuélienne est d'abord employée par les opposants au gouven1en1cnt central de Bogotâ, comme une arme de légitimation. Pour cette raison, chaque thème retenu est également étudié en tant que "marqueur" d'identité; c'est-à-dire en quoi, au-delà de sa signification événementielle, pern1et-il de dégager l'affirmation d'une
1 L. Castro Leiva, La Gran Colombia. Una ilusiôn ilustrada, Caracas, 1985, p. 24.

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Une nation par le discours

"différence" dont il conviendra, à chaque étape de préciser les contours politiques et géographiques. Enfin, les événen1ents qui encadrent ces quatre moments, ainsi que les débats sur la nature des institutions et le processus de légitin1ation, sont autant d'instruments pour la perception du décalage existant entre la volonté politique de l'élite et la réalité politique (tant au niveau de leur propre discours qu'au regard de l'imaginaire qui structure ces populations). Si nous devions, en ouverture de ce travail proposer, non pas une définition de la nation -à laquelle nous ne saurions prétendre- mais poser ce qui nous semble pouvoir constituer le cadre conceptuel qui définisse au plus près la voie empruntée par les acteurs dans cette volonté d'accession au rang de nation, nous dirions, en reprenant le binôme énoncé par J.Y Guion1arl, qu'elle peut être appréhendée comme une synthèse entre "histoire et raison", c'est-à-dire qu'elle apparaît, dès son énonciation et du fait n1ême de l'an1bivalence du sens qu'elle revêt, comn1e une réalité différente de ces deux notions, une idéalisation ou un rejet rationnels d'une histoire et de certaines pratiques qui ne sont pas nécessairement rationnelles en ellesn1ên1es.

1 J.Y Guion1ar, La nation entre l'histoire et la raison, Paris, 1990, 202 p.

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Le Venezuela au siècle des réformes (1739-1808)

Il convient, avant d'entreprendre l'analyse du processus qui s'opère durant cette période, de replacer la rupture de 1810 dans un contexte historique plus large, interne et externe. D'une part elle s'inscrit dans le cadre de la réponse générale des deux parties de la monarchie à l'invasion napoléonienne de 1808 puis de l'abdication et emprisonnement du roi Ferdinand VII qui lui sont consécutives. D'autre part, il existe au Venezuela même des particularités et des précédents dont il convient de rendre compte. Ils pemlettent en effet de nlieux saisir cette rupture et d'appréhender dans quelles mesures ses acteurs se réclament de ces antécédents dont certains ont été les protagonistes. En premier lieu, la structure administrative de la Capitainerie en 1808, dont il est nécessaire de dresser un état après les réformes bourboniennes du XVIIIème siècle. Ce point est d'importance dans la mesure où la physionomie même de la période ici étudiée n'est pas sans corrélation avec les modifications que ces réfomles introduisent tant d'un point de vue strictement territorial, qu'en tennes de changements des prérogatives politico-judiciaires conférées à Caracas et de la législation écononlique et commerciale. 1. L'organisation territoriale

Dans l'historiographie traditionnelle, il est convenu de partir des réformes bourboniennes stricto sensu, lorsqu'il s'agit de considérer les territoires américains à la veille de l'invasion de la péninsule et du démantèlement de l'empire espagnol. Il convient toutefois de signaler que dans bien des cas, et en particulier celui du Venezuela, ces réformes, d'une part s'inscrivent dans la continuité des tentatives de regroupement de ces territoires telles qu'elles ont cours dans la première moitié du XVIIIème selon des logiques différentes; d'autre part, elles entérinent une tendance amorcée au cours des années 1730, tant d'un point de vue politico-administratif qu'économique. Comme le souligne C. Malamud, à propos de l'expression "réformes bourboniennes" : "On a eu pour habitude de les associer à la figure de Charles III, nlais depuis peu on considère que les réformes fondamentales, de même que les progrès les plus significatifs intervenus dans les économies américaines, se sont produits non pas dans la seconde moitié du XVlllème siècle, mais durant la première." 1 Mais surtout, le relatif abandon des territoires vénézuéliens durant les XVIème et XVlIème siècles, de la part de la métropole n'eut pas que des effets négatifs. En effet, ne pouvant se reposer sur une forte "présence" de ses représentants et en l'absence de directives bien définies, le Venezuela, ainsi que le note J .A. Garcia" (. ..) s'accommodait de ne pas dépendre excessivement de la nlétropole
1 Carlos Ma1atnud, "Territorios hispanOatl1ericanos. Refonna, econornia, infraestructura.", in Historia urbana de lberoamérica. Tomo 111-1. La ciudad ilu-strada : reforma e independencia (J 750-1850), Madrid, 1992, p. 55.

Une 11f.ltion par

le discours

et à régler de la meilleure façon ses problèmes, créant des circuits commerciaux et [favorisant l'émergence] d'un groupe social adapté qui, le moment venu interviendra afin de défendre ses positions avantageuses et ses privilèges. It 1 Aussi peut-on considérer que la période de ces restructurations s'étend de 1717 avec la création du premier Vice-Royaume de Nouvelle Grenade, avec juridiction sur les provinces de Cartagena, Santa Marta, Maracaibo, Caracas, Antioquia, Guyana, Popayan et celles de San Francisco de Quito; à 1786 avec la création du Real Consulado -avec en 1777, d'un point de vue strictement politico y militar, la création de la Capitainerie Générale du Venezuela2- mais jusqu'en 1804 si l'on prend en compte la création de l'Archevêché de Caracas. Au cours de cette première phase de réformes, le Vice-Royaume de Nouvelle Grenade est rétabli le 20 août 1739 et intègre, entre autres, les provinces continentales et insulaires comprises entre le lac de Maracaibo et la Guyana, qui jusqu'à cette date dépendaient de Saint Donlingue. Mais, contrairement au précédent de 1717, les Audiences sont maintenues alors que disparaissent les capitaineries générales, renlplacées par trois comandancias generales dont celle du Venezuela qui comprend "l'ancienne Capitainerie du Venezuela fondée en 1731 avec celles de Maracaibo, Cumana (comprenant les provinces de Cumana, Barcelona, Guyana3), Rio Orinoco, Trinidad (rattachée en 1734) et Margarita"4. Tout comme lors de la première création du Vice Royaume en 1717, son rétablissement en 1739 correspond à la volonté de mettre fin à la division du territoire en de multiples provinces quasiindépendantes et sans lien de subordination à leurs autorités, en particulier le ViceRoi résidant à Lima. En outre, il s'agissait d'améliorer la défense des places maritimes du Nuevo Reino, fréquemment menacées. Cette disposition marque un nouveau pas vers l'établissement d'une autorité supérieure en matière de contrôle, entre autres, du commerce de contrebandes, en étroite relation avec la Compagnie Guipuzcoana fondée en 1728 par des basques avec le soutien du monarque (il fut un de ses actionnaires), désireux de nlettre fin à la contrebande hollandaise basée à Curaçao et qui sévissait tout particulièrement dans la province de Caracas. Aussi, lorsque par un real orden du 12 février 1742, le capitaine général du Venezuela recouvre son ancien rang, toutes les provinces qui étaient sous son commandement sont réunies et séparées du Vice-Royaume de Nouvelle Grenade, avec facultés de contrôle en matière de contrebande. Il n'est pas indifférent de noter que cette décision coïncide avec la concession à la .Guipuzcoana du monopole commercial sur les provinces de Venezuela et Maracaibo. Il s'agit là encore, en réitérant qui plus est l'autorHé de Caracas en matière de contrôle du conlmerce illicite, sur celles de Maracaibo, Cumana, Margarita, Trinidad et Guyana, de renforcer la centralisation en matière de gestion. Mais, dans le même temps, un tel renforcement des prérogatives de la Guipuzcoana entrame un nlécontentenlent croissant de la part des hacenderos
1 J-A Garcia, "La 6ltinla fase deI reformismo en América : Venezuela y los 6ltimos intentos de refonlla econémica, 1790-1803.", in Estudios Romanicos, volumen 6~ 1987-88-89. Homenaje al profesor Luis Rubio. Ill, Murcia, 1989, p. 1506. 2 José Gil Fortoul, Historia constitucional de Venezuel~ Berlin, 1909, Vol. 1, p. 109. de 3 Cette dernière avait été agrégée au Vice-Royaume dès 1733 ; puis en 1762, l'ex-gouverneur Margarita, Joaquin Moreno de Mendoza, en est nomnlé COt1101andant intérunaire, sous la subordination directe du Vice-roi de Santa Fe. 4 A. Garcia Gallo, Los origines espaiioles de /as instituciones america11f.ls. Estudios de derecho indiano, Madrid, 1987. p. 984. S Cf. llistoria general de Espana)' Améric~ Tomo. X12. La llustracion en América, Madrid, RIALP, 1989, p. 676.

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Le Venezuela

au siècle des réformes

exportateurs: "(...) l'autorité que la Guipuzcoana voulait imposer sur l'économie de la région de Caracas, avec les restrictions qui en découlaient en matière de libre initiative pour les hacenderos exportateurs, tout autant que son pouvoir qui s'accroissait de plus en plus, créaient des frictions et antipathies qui se manifestaient également dans les zones où la contrebande maintenait ses racines."l Aussi, convient-il de souligner que si les territoires vénézuéliens furent longtemps considérés comme d'un faible rapport, chacun avait développé, à partir des années 1750, une économie régionale selon des logiques et productions différentes, voire concurrentes, notamment avec le commerce de contrebande en particulier dans la région de Maracaibo2. Néanmoins, au terme de ces premières restructurations administratives, Caracas tend de plus en plus à imposer sa prééminence, tant en matière économique que comme centre politique, surtout en raison de son climat privilégié, d'une meilleure possibilité de défense et de la présence précoce d'une élite active. En effet, cette consolidation doit pour beaucoup aux réformes du mode de fonctionnement de la Guipuzcoana, grâce à leur participation plus importante au sein même de la compagnie, et bien que suscitant parallèlement une opposition de plus en plus vive de la part des hacenderos ainsi que de l'élite caraqueiia. Ces réformes ont de fait contribué à l'activation de l'économie par le biais de ses réalisations en matière de défense, de développement des ports et d'amélioration des voies de communications, beaucoup plus que par l'impulsion directe de la compagnie. Ainsi, le droit de commercer avec Veracruz et la création d'une junte comprenant le gouverneur, un regidor de Caracas et lefactor de la Compagnie, afin de fixer annuellement les prix d'achat du cacao, du tabac et des peaux, l'entrée de caraqueiios et de maracaibeiios dans la Compagnie en tant qu'actionnaires, constituent-ils, en la matière, les acquis les plus importants de cette période. L'intervention du représentant du cabildo de Caracas dans la fixation des prix s'étend en 1769, puisque à cette date il est fait obligation à la Compagnie de déclarer la quantité de tabac qu'elle acquiert, ainsi que le prix qu'elle paie le coton. Enfin, dans un souci de clarté, le représentant de Caracas demande en 1772 aux cabildos de Valencia, Guanare, Nirgua, San Felipe, Barquisimeto et San Carlos -soient les plus importants producteurs- d'envoyer des représentants à la junte pour fixer les prix et les quantités achetées. Aussi, jusque dans les années 70, assiste-t-on à l'action intégratrice des économies de la province qui explique le poids de plus en plus prépondérant de Caracas, et la compagnie Guipuzcoana se trouve dans l'impossibilité d'acheter tout le cacao qu'elle se procurait en échange de marchandises, les comnlerçants locaux disposant de suffisamment de fonds pour le payer en argent ou à crédit. Elle dut non seulement faire venir des fonds, mais égalenlent baisser ses prix pour lutter contre la contrebande toujours aussi forte dans la région occidentale. Par conséquent, à la veille de la création de la Capitainerie et des différentes administrations afférentes, l'économie de la province était en pleine phase dynamique et les hacendados avaient accru leur pouvoir et leur capacité d'opposition et d'autoIIbid. , p. 677. Mentionnons
entre autres mouVetllents d'opposition contre la Compagnie Guipuzcoana : la rébellion de l'ancien esclave Andresote dans les vallées du Yaracuy en 1730, le soulèvement de la ville de San Felipe en 1741 et surtout, en 1749, les réactions face à la destitution de Juan Francisco de Leon, teniente de justicia à Barlovento, afin de mettre lID terme aux exportations illégales dans cette région et son retllplacen1ent par un canarien. Il entreprend alors une tllarche sur Caracas, suivi d'une foule importante, et detllande la réunion d'un cabildo abierto, afin d'obtenir l'expulsion des représentants de la compagnie et de tous les vizcainos. Il obtient le soutien du cabildo, composé en o1ajorité d'hacendados qui partagent son point de vue. 2 Expliquant son opposition au contrôle exercé en la matière par Caracas.

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Une nation par le discours

organisation. C'est pourquoi les réformes entreprises sous le règne de Charles III (1759-1788) toujours dans un souci de rationalisation et centralisation de l'administration des Indes, ont des répercussions importantes au Venezuela, dans la mesure où elles signifient en premier lieu, dans le domaine politico-administratif, un pas supplén1entaire décisif vers l'unification de tenitoires jusqu'alors dispersés, ce qui ne va pas sans aiguiser les rivalités inter-régionales, avec la centralisation des organes administratifs et politiques à Caracas. Tout d'abord, le 8 décembre 1776 est créée la lntendencia de Ejército y Real Hacienda de Venezuela qui, avec son siège à Caracas, inclut dans sa juridiction les provinces de Caracas, Cun1ana, Guayana, Trinidad1, Margarita et Maracaibo. Ses attributions sont essentiellement d'ordre économique, avec pour objectif premier d'intégrer les éconon1ies des différentesgobemaciones, pour une meilleure efficacité en matière de fiscalité, de défense et de développen1ent économique (notamment avec l'activation du con1merce de cacao avec Veracruz2 et l'utilisation des telTes vierges). Les intendants de provinces se trouvent donc à partir de cette date sous l'autorité directe de celui de Caracas, sans lequel aucune décision en matière de dépenses et de recettes ne pouvait être décidée. Toutefois, ces intendants font preuve durant toute cette période d'une réelle volonté de privilégier les intérêts de leur province. Ce qui ne fut pas sans créer des conflits d'une part avec la Capitainerie; d'autre part, avec les directives én1anant de la Couronne. C'est afin de compléter ce dispositif que la Capitainerie Générale du Venezuela est fondée par Real Orden du 8 septen1bre 1777. Elle con1prend les mên1es gobernaciones que la lntendencia au niveau économique, puisqu'elle intègre "10 gobemativo)J 10I1zilitar"3.L'objectif pren1ier est de réunir, sur le plan "politique" et militaire les provinces qui jusque-là dépendaient du Vice-Royaun1e de Nouvelle Grenade. Il n'en demeure pas n10ins que son rôle en n1atière con1merciale est également détern1inant, les in1pératifs politiques et de défense ayant une incidence de première importance sur la politique commerciale et fiscale mais aussi sur la bonne marche de l'éconon1ie4. Il appartient ainsi au capitaine général de publier les lois de commerce dictées par la Couronne et d'en assurer l'observance. En outre, il peut suspendre de façon ten1poraire l'application de l'une d'entre elles, moyennant justification auprès de la Couronne; octroyer des autorisations et permis spéciaux de commerce; autoriser le comn1erce avec les bateaux des nations neutres et alliées. Ainsi, Manuel Guevara de Vasconcelos, autorise-t-il le commerce avec les britanniques et don Juan de Casas prend-il l'initiative d'accorder aux anglais une baisse de 20 % des droits de comn1erce. Quant à Vicente Emparân, en accord avec l'intendant Basadre, il décide en 1806 de maintenir le comn1erce avec les bateaux neutres et alliés, dans le but de favoriser les intérêts du pays et de ne pas paralyser l'économie intérieure, en dépit d'une ordonnance contraire de la Couronne. Enfin, le telTitoire se trouve égalen1ent unifié au niveau judiciaire non par la création d'un tribunal propre, n1ais par son intégration à la Audiencia de Saint-Domingue, alors
1 Celle-ci passe sous domination anglaise à partir de 1797. México, el 2 Cf. Eduardo Arci1a Farias, Comereio entre Venezuela y México en los sig/os XVII-XVIII, Colegio de México, 1953, 325 p. 3 Sur le débat historiographique quant à la nature des fonctions du capitaine général -strictement 111ilitaire ou politico-111ilitaire-, cf. A. Garcia Gallo, Los origines espaiioles de las instituciones amerieanas. Estudios de dereeho indiano, Op. eit., pp. 988-990. 4 Notan1ffient lor~qu'il est décidé de constituer des nlilices de pardos en cas de troubles ou de menaces d'invasion, comlne cela se produit en particulier en 1806 avec les tentatives de débarquement de Miranda. Cf, infra, pp. 24-30.

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Le Venezuekl

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que jusqu'à présent les provinces de Maracaibo et Guyana dépendaient de celle de Santa Fe de Bogota. A partir de ces deux réformes de 1776 et 1777, il existe une province majeure (Caracas), ayant sous son autorité en matière de gouvernement, justice et armée, cinq provinces mineures. Autre trait saillant, outre la poursuite des réformes, les conflits de plus en plus importants qui agitent la Capitainerie, avec, d'une part, l'opposition des hacenderos et de la société créole la plus active face aux effets des réformes dont l'un des objectifs est de réduire tout résidu d'autonomie dans ces "provinces d'Outre Mer"1 ; d'autre part, les conflits entre Caracas et les autres provinces, de plus en plus soumises à son autorité -avec en outre des répercussions sur le plan administratif. Les uns et les autres motivant à leur tour des réformes qui renforcent la prééminence de Caracas. Le premier aspect de ces tensions est lié là encore à la Compagnie Guipuzcoana. Bien que son monopole sur les provinces de Margarita et de La Trinidad lui soit retiré le 5 avril 1778, pour ne pas avoir suffisamment favoriser leur développement économique, cette décision n'entraîne pas l'incorporation des autres provinces dans le Règlement de Libro Comercio de 1778, suscitant une série de

réclamationsde la part des Cabildos.Ceux de Caracaset de Maracaibos'opposenten
outre, lorsque éclate le conflit avec l'Angleterre en 1779, à la possibilité offerte à la Compagnie de vendre ses produits au-dessus de leurs prix en raison des risques encourus et à la décision de la courorme de l'autoriser à commercer par l'intermédiaire de la Hollande. Ils obtiennent finalement gain de cause grâce à l'intervention de l'intendant Abalos, qui donne licence aux particuliers pour commercer à Curaçao, ce qui précipite la perte de ses privilèges pour la Compagnie, transformée en 1781 en simple entreprise de commerce. On voit bien ici, l'in1pot1ance de l'autonomie dont bénéficiaient les municipalités et leurs membres en matière de décision politique vis-à-vis des gouverneurs, mais aussi du pouvoir de la métropole dont ils ont en de nombreux cas au cours de la période coloniale, infléchi les décisions en faveur de son renforcement, puis de son maintien au moment des réformes de la seconde moitié du XVIIIèn1e siècle. 2 Seconde source de conflits, l'opposition aux réformes fiscales entreprises conjointement, se traduisant par une forte hausse de la pression fiscale. Un des plus significatifs surgit en réponse à la création de la Renta de Tabaco, le 24 juin 1777. Consultés sur les modalités de son recouvrement, les cabildos rejettent l'option de l'estanco retenue par Abalos. En conséquence, ce nouveau dispositif ne fut effectif dans les provinces de Caracas et Cumana qu'en 1779 et en 1780 dans celles de Maracaibo et Margarita. Parallèlement, une nouvelle impulsion est donnée à la vie économique dès lors que le Venezuela est inclus, quoique tardivement en 1789, dans le régime du Libro COl1zercio décrété le 12 octobre 1778 y qui concernait le commerce inter-colonial et avec l'Espagne. Retard dû, nous l'avons vu, au monopole
1 Que les autorités espagnoles tentent, en référence aux mercantilistes français et anglais, de transformer en véritables colonies afin de favoriser le développement éconotnique de la Péninsule. Cf sur ce point le travail de maîtrise de Philippe Castejon, Le statut de l'Amérique Hispanique à la fin du 18ème siècle: les Indes occidentales sont-elles des colonies ?, Paris, Université de Paris l, 1993, 135 p. 2 La plupart des ouvrages qui abordent cette question des cabildos et cités au Venezuela insistent -parfois jusqu'à l'anecdotique- sur les démêlés des corps municipaux avec le pouvoir central et leurs représentants sur le continent. Outre l'ouvrage de J. Gabaldon Mârquez, El municipio, raiz kl Republica, Caracas, 1961, 136 p., pour un aperçu synthétique de cette question, on peut consulter: E.G Gonzâlez, "La jurisdiccion Municipal en algunos momentos historicos de la Colonia y de la Republica. ", in Boletin de la Academia Nacional de la Historia, n° 25, 31 de marzo de 1924, pp. 1-9. 23

Une nation par le discours

dont bénéficiait la compagnie Guipuzcoana. Toutefois, hormis quelques autorisations temporaires de con1mercer librement concédée en 1797, cette possibilité de trafiquer avec les bateaux neutres et alliés n'est effective qu'en 1806, par décision du capitaine général don Juan de Casas et de l'intendant Juan Vicente de Arce. Or cette décision, qui met fin à la dépendance de la Capitainerie en matière commerciale, est de haute signification, dans la mesure où cette disposition est adoptée indépendan1n1ent des directives de la Couronne. Et leurs successeurs Emparân et Basadre poursuivent la n1ême politique en maintenant ce régime commercial contre l'avis de la métropole qui interdit, le 17 mars 1809, le trafic du Venezuela avec les bateaux neutres et alliés 1. Aussi, à partir de 1806, le Venezuela jouit de façon ininterrompue d'un système de liberté de commerce. Or, cette décision n'est pas sans corrélation avec les événen1ents politiques qui surviennent cette même année. En effet, ainsi que le souligne Lucena Salmoral2, le 25 juin 1806 se situe entre les deux tentatives de Miranda pour libérer le Venezuela, celle de Ocumare ; une telle décision correspond de ce fait pour partie aux in1pératifs de trouver les fonds nécessaires à la n10bilisation de n1ilices et aux dépenses nécessaires à la défense du tenitoire. Parallèlen1ent, en raison de la poursuite du développement économique, l'intendant Saavedra, en accord avec le cabildo de Caracas, décide la création, en 1785, du Real Consulado. Une Junte organique commence à se réunir dès 1786 avec pour fonctions pren1ières de statuer sur les différents entre les n1archants et sur les procès, de prendre en charge la construction et l'amélioration des chemins et de lutter contre la contrebande. Néanmoins, en raison de la destitution de Saavedra en 17883, ce Real Conslllado ne sera effectif qu'en 1793, par une Real Cédula du 3 juin. Il a pour objectif, en distinguant les causes mercantiles des affaires civiles, de développer et surveiller le con1ffierce et de contribuer à l'essor de l'industrie, de l'agriculture et des voies de communication. Sa juridiction con1prend l'ensen1ble de la Capitainerie mais, pour la con1modité des plaignants, des "députés" sont nommés à Puerto Cabello, Coro, Maracaibo, Cun1ana, Guyana et Margarita. Dans les villes de n10indre in1portance, les juges ordinaires prennent en charge les affaires de commerce, après approbation des parties concen1ées. Le Real Consulado est constitué de trois organes de pouvoir: le Consulado propren1ent dit, le Tribunal et la Junte de Gouvernen1ent. Le premier représente les intérêts conjoints des hacenderos et con1ffierçat1ts.Il est constitué d'un Prior, de deux Consuls et de neuf conseillers avec leurs adjoints, outre un Sfndico 1un secrétaire, un comptable et un trésorier. Le Tribuna! Mercanti! administre la justice dans les procès afférents aux transactions commerciales; il est composé uniquement du Prior et des Consuls. La Junte de Gouven1en1ent est constituée des n1en1bres du Consll!ado, sous la présidence de l'Intendatlt. Malgré ses attributions, le rôle du Consu!aflo, déjà en proie à des dissensions intenles liées aux intérêts opposés des con1ffierçants et hacenderos, est lin1ité par la présence de l'Intendant pour lequel il devient, de fait, un organe de

1 Representaciôn de don Vicente Emparan y don Vicente Basadre sobre el comercio con buques de naciones amigas y neutrales, Caracas, 10 de junio de 1809, AGI, Indiferente General, 2463. 2 M. Lucena Sa1moral, Caracterfsticas del comercio exterior de la provincia de Caracas durante el sexenio revolucionario (1807-1812), Madrid, 1990, p. 15. 3 Année toutefois décisive, puisque, afin de favoriser la culture du coton, la liberté du commerce des esclaves est décrétée par une cédula du 28 février.

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consultation en matière de commerce et de développement des productionsl. Il convient également de souligner que ces remaniements administratifs ne sont pas sans incidences importantes pour les villes elles-mêmes, puisque nombre d'entre elles sont désormais directement sous la dépendance de Caracas, tant en matière judiciaire que politique et ecclésiastique. Afin de n1ieux saisir le contexte politique dans lequel interviennent les événements liés à l'occupation de l'Espagne par les troupes napoléoniennes, il convient nous arrêter un instant sur le rôle déterminant des derniers capitaines généraux et intendants2. En effet, la double stratégie qu'ils adoptent d'une part face aux créoles, d'autre part contre la Couronne, révèlent la complexité des enjeux à l'œuvre au sein de cette société d'ordre où les aspirations antagonistes des secteurs actifs vont se renforçant sous l'effet de la volonté de réformes imposée par la Couronne et la conscience de plus en plus aiguë de l'intérêt à maintenir une autonomie, sinon politique, pour le moins économique3. Durant la période des deux derniers capitaines généraux, Manuel Maria Casas et Vicente Emparân, la base économique des provinces vénézuéliennes demeurent l'agriculture, l'élevage et le commerce (avec le maintien d'un commerce actif avec Veracruz et Cadix, les Antilles européennes qui font partie des puissances neutres et le développement d'échanges commerciaux avec certains ports d'Amérique du Nord). Le cacao se maintient au pren1ier rang des produits exportés qui comprennent en outre le tabac, l'indigo, les peaux, les reses, la viande salée, le coton et le café. Ainsi, si la production couvre les quatre secteurs: agriculture, élevage, mines et "industrie", seul le premier d'entre eux confère au con1merce vénézuélien sa véritable configuration. Cependant, et bien qu'elle ait connu un réel essor qui culmine à la fin de la période coloniale (1808-1809), sa capacité d'expansion est freinée par six problèmes principaux4 : l'urgente nécessité d'exporter les produits en raison de leur
1 Sur le Real Consulado de Caracas, voir en particulier, Documentos dei Real Consulado de Caracas, Caracas, Universidad Central de Venezuela, 1964 ; Manuel Nunes Dias, El Real Consulado de Caracas (1793-1810), Caracas, Acaden1ia Nacional de la Historia, Col. Fuentes para la Historia Colonial de Venezuela Vol. 106, 1971, 646 p. ; Humberto Tandron, El Real Consulado de Caracas y comercio exterior de Venezuela, Caracas, 1976. 2 Les trois derniers capitaines généraux du Venezuela sont don Manuel Guevara de Vasconcelos, don Juan de Casas et don Vicente Elllparân ; les deux den1iers intendants sont don Juan Vicente de Arce (1803-1809) et don Vicente Basadre (1809-1810). 3 Don Manuel Guevara de Vasconcelos est nommé capitaine général en 1798 en remplacement de don Pedro Carbonelll avec, pour triple objectif, de pacifier le territoire après la rébellion de Gual y Espana de 1797, de préparer un plan d'attaque afin de reprendre l'Ile de Trinidad et de pourvoir à la défense du territoire contre une possible attaque britannique. En matière commerciale, nous avons vu qu'il décide, le 25 juin 1806, d'autoriser le commerce avec les bateaux neutres et alliés. En outre, ils permettent à quelques cOlnmerçants de faire du négoce avec les îles des Caraïbes. Quant à don Juan de Casas, il occupe la charge de capitaine général à titre provisoire, après la mort de don Manuel Guevara le 9 octobre 1807, conjointe1llent à celles d'intendant et de président de la Real Hacienda de Caracas. En dépit de sa formation n1iIitaire et d'un manque de connaissance en matière commerciale il a, par ses décisions, fait beaucoup pour la Capitainerie en ce domaine: soutien du commerce avec les nations neutres et alliées; rétablissement des relations commerciales avec la Grande Bretagne; baisse des droits en faveur des commerçants anglais; établissement du règlement de Aforos de 1808. 4 Nous nous référons ici à l'analyse de M. Lucena Sahlloral qui concerne la province de Caracas, mais dont il indique qu'elle peut être étendue, sur cette question spécifique, à l'ensemble de la Capitainerie. M. Lucena Sahnoral, Caracteristicas del comercio exterior de la provincia de Caracas durante el sexenio revolucionario (J 807-1812), Op. cit., pp. 58-67. Pour une étude plus globale de l'économie coloniale vénézuélienne, on peut consulter, Eduardo Arcila Farias, Economffl colonial de Venezuela, Caracas, Italgrâfica, 1973, 2 vol. ; F. Brito Figueroa, Historia economica y social de Venezuela, Caracas, Universidad Central de Venezuela, Col. Humanismo y Ciencias, 1978 (3a ed.), 3 vol. et Antonio Arellano Moreno, Origenes de la economia venezolana, Caracas, Universidad Central de Venezuela, Col. Ciencias Econolllicas, 1973.

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extrême corruptibilité (en particulier le cacao), mais aussi de la faible capacité économique des producteurs et commerçants qui les oblige à vendre rapidement afin de récupérer les sommes investies; la sous-exploitation des terres productives du fait d'un réseau de communication défaillant, obligeant à cultiver au plus près des lieux d'embarquement -d'où la concentration sur les côtes- ; le manque de capitaux et l'inexistence d'un véritable système de crédit; la faible rentabilité des exploitations en raison du manque de main d'œuvre, de l'absence des propriétaires que confient la gestion de leurs haciendas à des contremaîtres et du coût élevé des outils et du matériel agricole; le manque de main d'œuvre, dont il faut préciser que, contrairement à ce qui est fréquemment allégué, est lié à l'insuffisance d'esclaves. En effet, dans sa majorité cette main d'œuvre est salariée et fréquemment mobilisée lors de l'organisation des milices, privant les propriétaires des bras nécessaires à l'exploitation des terres. Enfin, autre entrave d'importance, l'élaboration de produits de faible compétitivité à l'exportation. En définitive, c'est le cacao qui permet, malgré l'étroitesse de son marché (Espagne et Nouvelle Espagne), le décollage économique observé à partir de la fin du XVIIIème siècle. Ceci dans la mesure où il bénéficiait, parallèlement, d'une fotie demande intérieure. C'est également vrai, bien que dans une mesure moindre, du tabac1. Quant à l'indigo et au coton, malgré une forte expansion dans les années 1790, ils ne constituent pas une base solide d'expansion. Seul le café va pernlettre d'ouvrir de nouveaux marchés -en particulier nord américain et anglais. En outre, du fait de sa forte dépendance en matière de produits de première nécessité, et malgré une tendance structurelle positive, l'économie vénézuélienne demeure fragile et très sensible aux altérations du trafic commercial (et partant de la demande). Toutefois, la politique de Casas et Emparân qui nIet fin au monopole des comnlerçallts espagnols, favorise largement les créoles et leur permet de bénéficier d'une plus large autononlie commerciale. Néanmoins, c'est à ce niveau qu'interviennent les conflits inter-régionaux mis en évidence précédenlment, en dépit de l'unification du territoire et de la diversification de l'économie. Ainsi, lagobernaci6n de Maracaibo s'oppose-t-elle de plus en plus à l'ascendant croissant de Caracas. Prenlière conséquence de cette situation, la demande de Barinas, en janvier 1784, d'être séparée du gouvernement de Maracaibo afin de s'ériger en province autonome. La raison principale de cette requête se fonde sur l'absence de relations commerciales avec Maracaibo et son éloignement de Caracas elle revendique la faculté de commercer avec les régions de Apure et Guyana. Il est accédé à sa demande par la real cédula du 15 février 1786 qui donne naissance à la COlnandancia de la Provincia de Barinas. Il en résulte, d'une part, une grave atteinte

au processus d'unification des territoires vénézuéliens, d'autre part la demande de
Maracaibo d'être réintégrée, en matière judiciaire, dans le district de Santa Fe de Bogotâ auquel elle appartenait aVallt la création de la Capitainerie Générale. C'est afin d'éviter ce nouveau pas vers la désintégration, qu'il est décidé en 1786 de créer une Real Audiencia à Caracas, pour rompre la dépendance du Venezuela vis-à-vis de celle de Saint Donlingue2. Le 19 juillet 1787, l'entrée du Sceau Royal est célébrée à Caracas, marquant l'accession du Venezuela au plus haut grade administratif. Le 26 février 1787, l'Audience est constituée et comprend un Regente (LOpezde Quintana),
1 Sur ce point particulier et notamment sur la politique menée en la matière, cf. Eduardo Arcila Farias, Historia de un monopolio. El Estanco dei Tabaco en Venezuela (J 779-1833), Caracas, Universidad Central de Venezuela, Ed. de la Facultad de Humanidades y Educacioo, 1977, 364 p. 2 Notons que l'Ayunfamienfo de Caracas sollicitait l'établissement de cette Audience depuis 1769.

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trois Oidores (Ribere, Cortinez et Pedroza) et un Fiscal (Sarabia), sous la présidence du Gouverneur et Capitaine Général. Enfin, en 1804 Caracas est élevée au rang de siège métropolitain. A partir de cette date, les cathédrales de Guyana (fondée en 1790) et de Mérida (1777) passent sous sa juridiction. Ces antécédents ne sont pas sans incidence sur les relations entre les provinces (et plus encore les cités-capitales) au moment du processus de séparation avec l'Espagne. Elle est en effet considérée par certaines de ces cités-provincesl comme l'occasion de se démarquer vis-à-vis de Caracas, en adoptant notamment le parti de la fidélité à la Régence espagnole; et constituent des lignes de force déterminantes tout au long du processus, que ce soit en faveur de l'intégration ou de l'éclatement de ce territoire tel que délimité à partir de 1777 de façon à peu près définitive jusqu'en 1810. 2. Caractéristiques socio-ethniques

Ce deuxième aspect est tout aussi déterminant pour la compréhension des modalités du projet politique élaboré par les nouvelles élites créoles, au pouvoir à partir d'avril 1810 (date de la fondation de la Junte de Caracas), ainsi que de sa réception et intégration dans la société. Il convient en premier lieu de signaler une très inégale répartition spatiale de la population, ce qui ne sera pas sans incidence dès les premiers moments du processus de séparation -notamment en terme de représentation. En 1800, la moitié des habitants vivait dans la province de Caracas où l'élite, véritable" aristocratie rurale" selon F. Brito Figueroa2, représente un petit noyau de 658 familles (soit 1,5 % de la population de la province) détenant au n1ilieu de XVIIIème siècle, toutes les terres cultivables et de pâture. Du point de vue de sa population, la Capitainerie du Venezuela se caractérise par une population également très hétérogène en particulier en raison de la traite d'esclaves, où la minorité blanche représentait en 1800, 20,3 % sur une population totale de 998 043 d'habitants. Les noirs et les mulâtres représentaient pour leur part 61,3 % et les indiens 18,4 %3. Bien que les chiffres dont nous disposions varient selon les auteurs en raison de la rareté de données fiables, l'évaluation de la répartition entre ces trois grands groupes reflète la physionomie de la région. Ainsi, bien que partant d'un chiffre global inférieur (772 000 habitants), J .M. Morales Alvarez4 propose pour l'année 1810 la répartition suivante: 51,8 % de métis (400 000), 25,9 % de créoles blancs (200 000), 12,9 % d'indiens (160 000), 7,7 % d'esclaves (60 OOO) t 1,5 % de péninsulaires (12 000}5. e

1 En particulier, et significativement, Coro, Maracaibo et Guyana. 2 F. Brito Figueroa, Historia econ6mica y social de Venezuela, Op. cu., vol l, p. 160. 3 Nous empruntons ces chiffres à F. Brito Figueroa, Historia econ6mica y social de Venezuela, Op. cu. y sociales de Venezuela (1810-1830).", in Historia 4 J. M. Morales Alvarez, "Aspectos econômicos
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general de Espana y Am érica. Tomo XII/, Emancipaci6n y nacionalidades americanas, Madrid, R~P, 1992,p.457. 5 Voici, à titre de comparaison, les chiffres de la province de Caracas pour 1810, donnés par John Lombardi, People and Places en Colonial Venezuela, Bloomington, Indiana University, 1976, 484 p. Ene comptait 427 205 habitants, soit environ 50 % de la population totale, dont 31 721 à Caracas même. La répartition ethnique est la suivante: mulâtres libres: 163 276 (38,2 %) ; blancs: 108 920 (25,5 %) ; esclaves: 64 462 (15,1 %) ; indiens: 56 083 (13,1 %) ; noirs libres: 34 464 (8,1 %). 27

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Le groupe des mulâtres est divisé en sous-catégories en fonction du degré plus ou moins important du métissage. Il comprend égaIement les esclaves affranchisl. Les mulâtres exerçaient principalement des activités d'artisanat et de commerce, outre le développement chez les affranchis d'une main d'œuvre salariée, notamment dans les plantations de sucre. La population blanche était quant à elle divisée entre les blancos de orilla, en majorité commerçants, artisans et salariés agricoles, les grandes cacaos ou mantuanos, riches propriétaires de terres et d'esclaves et les créoles exerçant des professions libérales, administratives ou appartenant au clergé. Ils constituent une véritable oligarchie, opposée à tout métissage, contrôlant en partie les ayuntamientos, monopolisant les oficios vendibles et dirigeant les milices. Toutefois, ils ne parvinrent pas à occuper les plus hautes charges administratives réservées aux "péninsulaires". Ceux-ci représentaient à peine 2 % de la population. Une partie d'entre eux étaient d'importants fonctionnaires au service de la Couronne; les autres commerçants ou représentants de maisons commerciales péninsulaires. Les esclaves, avec un quart de la population totale étaient, comparativement aux Brésil et aux AntiUes, peu importants. Ce qui ne les rendaient pas moins inquiétants pour les créoles en raison notamment de leur concentration dans les plantations, mais également de précédents de révoltes, à Coro notamment2 et de l'existence de pueblos de cimarrones enfuient des plantations. En ce qui concerne les indiens, certains possédaient des propriétés en tant que descendants des caciques "récompensés" pour avoir collaboré avec les conquistadores; les autres appartenaient pour la plupart à des communautés indigènes propriétaires de leurs terres. Deux traits fondamentaux sont à mettre en corrélation avec cette hétérogénéité de la structure sociale, en ce qu'ils sont eux aussi déterminants pour la compréhension du processus d'indépendance. Tout d'abord, si la société vénézuélienne teUe qu'eUe se présente en ce début du XIXème siècle ne peut être définie comnle une société esclavagiste, la peur de la rébellion noire est omniprésente, en particulier après le précédent que constitue la révolution haïtienne. Ainsi, le processus d'abolition de l'esclavage sera-t-il progressif, plus souvent lié au contexte politique plus qu'à une conviction philosophique3. D'autre part, l'opposition de l'élite créole à la mainmise des péninsulaires sur hautes charges politiques et administratives se fait de plus en plus forte dès lors que la Couronne entreprend des réformes qui, au contraire, vont dans le sens d'un renforcement de son autorité dans ses "provinces américaines". Or, une des conséquences de cet antagonisme, est l'utilisation des populations indiennes et métisses par les péninsulaires contre les créoles. En effet, lors des procès qui les opposaient en particulier pour des litiges de terres, les péninsulaires favorisaient fréquemment les plus hunlbles, ce qui n'est pas sans expliquer en partie leur fidélité à la cause
1 Il existait à cette époque deux moyens pour les esclaves d'acquérir la liberté: par voie testamentaire, des maîtres affranchissant certains de leurs anciens esclaves en reconnaissance des services rendus; ~ar achat de cette liberté par les esclaves eux-tnêmes. Cf. infra. 3 Le premier pas est franchi avec l'abolition de la traite durant la première répub1ique. Ensuite, la libertad de vientres est accordée, en vertu de laquelle les enfants d'esclaves naissaient libres, mais là encore après de nombreux atermoiements. Ce n'est qu'en 1854, sous la présidence de José Gregorio Monagas, que l'abolition définitive est décrétée.

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royaliste au moment des guerres civiles d'indépendance, contre Me aristocratie créole honnie1. Ces caractéristiques" sociales", associées à la situation géographique des territoires vénézuéliens, permettent d'expliquer l'importance des soulèvements populaires ainsi que leur extrême pennéabilité aux revendications des soulèvements d'esclaves qui se produisent dans les Antilles françaises dans la continuité de la Révolution de 1789, occasionnant en outre l'arrivée à Caracas de nombreux colons français tentant d'échapper aux massacres, qui renforcent les craintes des créoles et péninsulaires. Les tensions sociales étaient donc importantes, et nombreuses furent les révoltes d'esclaves au cours de cette période, les dernières se réclamant explicitement des nouvelles idées issues de la Révolution française et auxquelles participent alors des mulâtres qui revendiquent le droit à l'égalité. Outre la révolte de Coro de 17952 qui de plus coïncide avec la Real Cédula de Gracias al Sacar et à l'arrivée massive d'immigrés fuyant les Antilles, d'importants mouvements secouent précocement la Capitainerie. En 1797 la Conspiration de Manuel Gual et José Maria Espana3, se revendique elle aussi de la Révolution française. Elle est préparée idéologiquen1ent depuis 1794 sous l'influence Juan Bautista Picornell, ses auteurs s'inspirent en effet de la Déclaration des Droits de l'Homme et du précédent haïtien, afin de revendiquer l'indépendance. Y participent des créoles et des espagnols "éclairés", des noirs et des mulâtres qui désirent la mise en place d'une société égalitaire, démocratique et républicaine, une fois l'esclavage aboli. Leur plan d'action consistait à armer tous les habitants de La Guaira, à s'emparer des sites stratégiques, à supprimer les fonctionnaires de la Péninsule et à former une junte de gouvernement provisoire. Les mantuanos, propriétaires de grandes plantations, font alors cause commune avec les autorités et, en août, envoient une représentation au Roi afin de mettre fin à la révolte. De même, en 1798, un con1plot "noir" est découvert à La Guaira, ainsi qu'un plan de soulèvement à l'initiative de noirs et de mulâtres à Maracaibo sous la direction de Pirela et d'un Français (Boiset) en 1799 et en 1801 à Barcelona. Néanmoins, il convient de signaler qu'en raison n1ême de la nature des revendications -révoltes anti-fiscales d'" ancien-régime" - et en dépit d'un discours "révolutionnaires" qui empruntent au précédent français, ces mouvements ne peuvent être considérés comme annonciateurs, en terme de référents, des réactions suscitées par l'invasion de l'Espagne en 1808 où la rupture se fonde bien plus sur un discours pactiste, traditionnel4 et comme une réponse politique à la crise monarchique. Il
1 Il convient toutefois d'être prudent quant aux analyses des "al1égeances" populaires. en raison du manque de données et de documents d'archives sur cette question. Cf. notre artic1e "Quel1es sources pour l'appréhension de l'adhésion "populaire" au projet d'édification de la nation (Venezuela. 18101830)", in Le problème des sources historiques dans les Tiers-mondes. Table ronde du laboratoire Tiers Monde de l'université de Paris VII-Denis Diderot, Paris, 17 décembre 1994 (à paraître). 2 Cf. P. M, Arcaya, InsurreccÙ5n de los negros de la serrania de Coro, Caracas. 1949, 58 p. ; Aizpurua Aguirre, Ramôn, "La insurrecciôn de los negros de la Serrania de Coro de 1795 : una revisiôn necesaria.", in Boletin de la Academia Nacional de la HistorÜl 71, 283. Caracas. juHo/sept 1988, ~.. 705-723 Caracas. 1949. Cf. P. Grases. La conspiraci6n de Gual y Espana y el ideario de la independencia.

302 p. ; H. Garcia Chuecos, Documenfos relativos a la revolucron de Gualy Espana, Caracas, 1949. 4 Cf. en particulier sur ces questions: F. Brito Figueroa, "Venezuela colonial: las rebeliones de esclavos y la revoluciôn francesa. ", in 30 Ensayos de Comprensron Hist6rica, Caracas, 1991. pp. 507546 ; M. R6hring Assunçào, "L'adhésion populaire aux projets révolutionnaires dans les sociétés esclavagistes: le cas du Venezuela et du Brésil (1780-1840)". in L'Amérique Latine et la Révolution 29

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s'agit bien plus alors de faire barrage aux possibilités induites par ces mêmes idées nouvelles. L'élite locale, qui prend la direction du mouvement juntiste, est avant tout soucieuse de préserver sa sécurité et la pérennité de ses biens; dans tous les sens du terme, elle fait "corps", en dépit des conflits et oppositions qui la traversent par ailleurs1. Pour preuve, les nouvelles mesures de protection du Capitaine Général Guevara de Vasconcelos à partir de 1799, face à la crainte que les révoltes du Curaçao ne se propagent sur le territoire vénézuélien et afin de limiter l'anivée de français faits prisonniers aux Antilles au moment de la gUelTeavec la France. C'est dans ce contexte de crainte d'une propagation de la révolution par les Antilles et d'asphyxie de l'économie, qu'il convient d'analyser les déclarations en faveur d'une rupture avec l'Espagne et les tentatives abusivement qualifiées d'antécédents directs de l'indépendance qui se produisent au Venezuela, à l'instigation de Miranda dès 1795 et de ses essais avortés de débarquen1ent en 1806. En effet, il s'agit alors avant tout, en rompant avec la péninsule de couper court aux décisions prises par Godoy et ses partisans, alliés de Napoléon, interprétées comme la voie ouverte aux idées révolutionnaires, notamment la Real Cédula de 1795 de Gracias al Sacar, par laquelle le roi permettait l'accès des universités aux pardos et mestizos et à certaines fonctions qui leur étaient jusqu'à cette date interdites2. Mais c'est aussi cette crainte de la contagion révolutionnaire qui explique les échecs de Miranda qui, en s'appuyant sur l'Angleterre pour tenter de débarquer sur les côtes vénézuéliennes, renforce la méfiance qu'il suscite d'ores et déjà chez les créoles en raison de sa participation à la Révolution française. Ces tentatives eurent en outre pour conséquence l'anivée à Caracas de troupes françaises de renfort en provenance de la Guadeloupe et la tentative de Napoléon d'acquérir le Venezuela3.

3. L'irruption du temps court: les premières réponses aux événements de la Péninsule
Si ]a création de la Junte de Caracas le 19 avril 1810 constitue l'événement à partir duquel les créoles, agissant toujours au nom de Ferdinand VII et pour la sauvegarde de la Monarchie contre l'usurpation du pouvoir par Napoléon à travers l'accession au trône de Joseph Bonaparte puis la création de la Régence, prennent en charge le gouvernement de la Capitainerie Générale du Venezuela, il convient de souligner que dès l'annonce de l'invasion de l'Espagne en 1808, il est tenté d'apporter une réponse à la crise4.
française. L'époque révolutionnaire: adhésions et rejets. Actes du colloque de l'Associationfrançaise des sciences sociales sur l'Amérique latine, 1989, Paris, 1990, pp. 291-313. 1 En témoigne, en outre, le conflit qui l'oppose à Miranda dès son retour à Caracas en décembre 1810 et jusqu'à son exil après la capitulation de San Mateo en 1812. 2 Le Cabildo de Caracas élève une protestation en ce sens, où il souligne qu'une teUe décision permettait aux pardos et mestizos d'acheter des charges consejiles et d'obtenir des postes d'officier de Real Hacienda. Notons égalenlent qu'en raison des événements qui se produisent à Saint Domingue et afin de mettre fin, dans la Capitainerie mênle, aux fuites d'esclaves qui se réunissaient ensuite en bandes, il fut procédé en 1794 à la création de cuadrillas afin de les combattre et de tuer les noirs cimarrones. 3 Certains de ces soldats napoléoniens se trouvaient toujours en place en 1808 à l'annonce de la cession de la Couronne à Joseph Bonaparte; ce qui nlest pas sans incidence sur la réaction des patriciens de Caracas lorsque cette nouvelle est connue dans les premiers jours de juil1et. 4 Cf. notamment, sur les antécédents de 1810 : P. Orases, Preindependencia y emancipaci6n. Protagonistas y testimonios, Caracas, 1981, 608 p. ; F. Langue, "Las élites de Venezuela y la Revolucion francesa 0 la formacion de un ideal detnocrâtico.", in Aproximaciones al tema de la Revoluciôn francesa, Caracas, 1990, pp. 5-23. 30

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Dans un premier moment, l'invasion de l'Espagne par les troupes napoléoniennes en 1808 et l'abdication forcée de Ferdinand VII, provoquent, en Espagne et en Amérique, une vague de loyalisme et le refus de reconnaître comme souverain légitime Joseph Bonaparte. Dès mai-juin 1808 des juntes insurrectionnelles provinciales sont ainsi formées dans la péninsule, au nom des référents traditionnels de la légitimité historique du monarque, de la religion et de la défense de la patrie, mais aussi en rejet de l'exemple révolutionnaire français; durant l'été un processus identique est enclenché en Amérique. Il en va ainsi au Venezuela où, à l'instar de l'émeute d'Aranjuez en Espagne qui prend partie pour Ferdinand contre Godoy et ses partisans suspectés d'allégeance à Napoléon, des caraqueiios (créoles et péninsulaires) peu assurés de l'attitude du capitaine général Casas lui aussi soupçonné d'adopter le parti de Godoy, réalisent ce que D. Ramos Pérez appelle leur "motin de Aranjuez"l. Plusieurs phases sont à distinguées. D'une part, l'annonce des événements de la péninsule, dans les premiers jours de juillet 1808, par le biais d'établissements britanniques installés à Barinas qui remettent à leur gouverneur, don Juan Manuel de Cajigal, plusieurs numéros du Times de Londres; et depuis cette gobernaci6n transn1is à Caracas; d'autre part, la réception, le 5 juillet, de l'avis officiel accon1pagné de la réimpression de la proclaIM de la Junte de Séville; enfin et surtout, suite à l'arrivée dans la capitale, le 14, de l'émissaire napoléonien Lamanon, reçu par Casas, les membres du cabildo, suspectant ce dernier de trahir le roi, lorsqu'il refuse d'expulser l'émissaire, tentent de le faire plier par la force. L'initiative en revient au capitaine Diego Jalon secondé d'autres officiers -créoles et péninsulaires- qui tentent, comme à Aranjuez, d'associer le pueblo afin d'obliger Casas à reconnaître officiellement Ferdinand VII. En réponse, celui-ci convoque le 17 juillet une junte, afin qu'il soit procédé collectivement à l'examen de la situation et de statuer en conséquence. Or celle-ci se prononce immédiatement en faveur de sa transformation en junte permanente, à l'exemple de l'Espagne, dans l'attente de nouvelles de la Péninsule. Dix jours plus tard, devant le développement de rumeurs de plus en plus alarn1istes sur la situation outre-Atlantique, Casas reprend à son compte la proposition des créoles et fait part à l'A)Juntamiento de son désir de créer à Caracas une "Junte à l'exemple de celle de Séville"z. Réuni les 28 et 29 juillet afin d'examiner cette proposition, l'Ayuntamiento va bien au-delà et élabore un projet détaillé sur la composition de cette Junte et des membres devant la composer. Mais il est coupé court à cette initiative, dangereuse pour Casas, "grâce" à l'arrivée le 5 août de Meléndez Bruna. Envoyé par la Junte de Séville il confirme Casas dans sa charge, le lavant de tout soupçon d'infidélité au monarque, lui permettant d'abandonner l'idée d'une telle junte. Face à cette dénégation de leur initiative, mais surtout en raison de la confirmation de Casas dans sa charge par la Junte de Séville alors qu'il est suspecté d'allégeance aux autorités napoléoniennes, nombre de ceux qui avaient participé au pren1ier mouvement d'opposition, mais cette fois avec une nlajorité de créoles, organise, sous la direction de don Antonio Fernandez de Leon, ce qu'il est convenu d'appeler "la conspiration caraquena" de novembre 18083. Leur objectif est de constituer une junte provinciale, à l'instar de
1 Demetrio Ramon Pérez, "Et proceso hacia ta elnancipacion : fases y desarrottos.", in Historia ~eneral de Espaiiay América. Tomo XII!, Emancipaciôny nacionalidades americanas, Op. cit., p. 49. Ibid., p. 55. 3 Cf. sur cet événement, Conjuraci6n de 1808 en Caracas para la formaci6n de una junta suprema gobernativa, Caracas, 1949 et AGI: Caracas, 4. Consejo y Ministro. teg. 177 et 489, ce dernier 31

Une nation par le discours

celles formées dans la péninsule afin de décider de la position politique du Venezuela. A cette fin, les 45 mantuanos à l'origine de cette initiative adressent, le 24 novembre, une requête au Capitaine Général, sollicitant la création de cette junte. Toutefois, cette première tentative créole tounle court. Deux raisons à cela: d'une part la nouvelle de la victoire de Bailén qui, en permettant d'espérer un retournement de situation en faveur de la Junte de Séville contre les Français, rendait caduque la constitution d'une telle junte; d'autre part, la récente confirmation de Casas dans sa charge lui donne la possibilité, grâce au soutien qu'il obtient des forces militaires, d'arrêter les auteurs de cette tentative, imnlédiatement accusés de conspiration. Après un jugement rapide ils sont emprisonnés et/ou exilés. Enfin, la Junte Centrale intervient afin de calmer le climat politique, nommant en mai 1809 comme nouveau capitaine général, Vicente Emparân, qui avait été gouverneur de Cumana et qui, pour cette raison, connaissait bien la Capitainerie. Toutefois, la nomination de Emparâtl ne nlet pas fin aux troubles politiques qui accoolpagnent l'arrivée des nouvelles de la Péninsule. En effet, deux "conspirations" créoles sont découvertes, la prenlière le 24 décembre 1809 ; la seconde, appelée Conspiraci6n de la Casa de Misericordia en janvier 1810, à l'initiative de jeunes créoles (dont les Bolivar)l. De plus, à partir du mois de 01ars, la capitale est agitée de rumeurs après l'arrivée de la goélette Rosa qui appOtient les nouvelles des denliers événeolents de la Péninsule2. De sorte que la création de la Junte du 19 avril, apparaît COOI01ea culolination d'un l processus de nlaturation politique auquel s'adjoint, en nlatière de représentation, l'expérience des élections à la Junte Centrale. En outre, ces preolières juntes (espagnoles et anléricaines) ne constituent, somme toute, qu'une légitimité imparfaite et partielle. Aussi en Espagne est-il décidé dans un prenlier tenlps de fomler une junte centrale de gouvernenlent du Royaunle qui se réunit à Aranjuez, le 25 septeolbre 1808, puis à Séville à partir du mois de novenlbre. Bien que reconnue par l'Amérique, elle ne dispose que de la représentation des juntes espagnoles. C'est pourquoi, très vite, il est décidé de convoquer des représentants de l'enseolble de la nation et de procéder à l'élection de députés aOléricains. Election des représentants qui inaugure le preolier processus électoral général de l'Aolérique espagnole, olais aussi un large débat sur la représentation. De fait, les élections à la Junte centrale, qui se déroulent en 18091810 ont fait jaillir, au 01001ent de leur organisation, des questionneolents sur les Coolposantes de la nation et sur les détenteurs de la souveraineté. Et bien que le décret de la convocation ne tranche pas entre la représentation traditiolmelle par ordre et le vote individuel, puisque les députés anléricains seront élus par les cabildos des villes capitales de provinces, il n'en deoleure pas oloins que cette élection crée un précédent, d'autant plus explosif que leur représentation en proportion de leur poids huolain et de leurs ressources est contestée. Dès 1809 le principe de représentation
contenant la narration des événenlents par l'intendant Arce dans IDlelettre à Saavedra du 26 novembre 180S. 1 Cf sur ce point, C. Parra Pérez, Historia de la Primera Republica de Venezuela, Caracas, 1959,
vo. 1, p. 369-370.

2 Basadre, dans ses rnérnoires, note à ce propos: "A partir de ce nlornent il y eut à Caracas une runleur sourde selon laquelle l'Espagne était perdue et ces rurneurs n'eurent de cesse de se répandre et de se propager durant tout le nlois de nlars, parce qu'il n'arrivait plus aucun navires, ni nouvelles d'Espagne. Le 28 nlars don Vicente Enlparân rne déclara secrètelnent qu'on lui adressait fréquernment divers papiers anonynles, dans lesquels il était annoncé une prochaine insurrection.", "Memoria sobre

la revolucion de Caracas de 19 de abril de 1810. "t in La economia americana del primer cuarto del sig/o XIX vista a través de las memorias escritas por don Vicente Basadre, li/timo Intendente de Venezuela, Caracas, 1983, p. 100. 32

Le Venezuela

au siècle des réformes

est acquis et lorsque la nouvelle de la dissolution de la Junte Centrale et de son remplacement par un conseil de Régence parvient en Amérique, les élites américaines revendiquent le droit de former des juntes au même titre que l'Espagne. C'est sur ce point nlais aussi et surtout sur celui de sa représentation aux Cortès que s'effectue, pour l'Amérique la deuxième rupture vers la modernité. En effet, dès lors que les cités-capitales, telle Caracas le 19 avril 1810, créent une junte de gouvernement autononle, et en raison de l'absence de tout pouvoir légitime dans la péninsule, il leur faut procéder à la redéfinition de cette représentation, puisque de facto la souveraineté revient au peuple, qu'il convient lui aussi de définir et de circonscrire. C'est pour cette raison que, très vite, une mutation s'opère qui transforme le soulèvement traditionnel en une révolution qui, contrairenlent aux premières déclarations, s'inspire des principes politiques modernes. En son centre, le principe de représentation constitue donc le concept-clé de la rupture opérée par les élites, dès lors que les premières juntes doivent acquérir une légitinlité qui ne peut plus se réclamer du nlonarque disparu. Conlnle le souligne F.X Guerra, "c'est par le biais du débat sur la représentation que va se produire la grande nlutation des élites hispaniques vers le nouveau systènle de références. En effet, débattre de la représentation c'est aborder les deux thèmes clés qui ouvrent la porte aussi bien à la révolution qu'à l'indépendance anléricaine : Qu'est-ce que la nation? Quelle est en son sein la place respective de l'Espagne péninsulaire et de l'Amérique ?"1 Par conséquent, le processus d'opposition des élites créoles au pouvoir en place en Espagne, tel qui se concrétise au nl0is d'avril 1810 avec l'organisation de cette junte, possède un enracinement énlinemment politique. Déjà, au mois d'août 1808, lors de la proclamation de la junte suprênle de gouvernenlent, un premier pas vers le contrôle par les créoles des organes de pouvoir s'était effectué, favorisant l'expression des idées et principes nouveaux. Mais, l'annonce en janvier 1810 de l'invasion de l'Andalousie par les troupes napoléoniennes et de la dissolution de la Junte Centrale, met fin à cette vague de loyalisnle et les créoles, forts de l'expérience acquise depuis 1808, procède à la création d'une nouvelle junte, en avril 1810. En denlier lieu, nous souhaiterions revenir sur la question des cités et de leurs mutations, en tant qu'espace adnlinistratif et lieu de la représentation politique, dans la mesure où elles font figure d'acteurs récurrents tout au long du processus en relation avec le contexte antérieur que nous venons de brosser à grands traits. Il convient certes de ne pas surestinler leur poids dans la structuration de l'espace vénézuélien, tant du point de vue de son territoire que de la configuration des inlaginaires, au risque de donner à nouveau prise à l'une des problématiques récurrentes de l'historiographie, qui concerne cette fragmentation des "lieux de pouvoir" entérinée par le choix d'un système constitutionnel de type fédéral, perçu comme une entrave à la constitution d'un espace national et d'une identité correspondante. Toutefois, si l'on adopte comme postulat que la réponse apportée par les "provinces" anléricaines à la crise péninsulaire, et qui prend corps dans les cités, s'enracine dans une tradition de forte autonomie mise à nlal par les réformes entreprise au cours de XVlllènle siècle bien plus qu'elle ne s'inscrit dans une perspective de constitution d'un Etat-nation, il est possible d'analyser la cité comme véritable espace de représentations et pôle structurant des imaginaires dans une
1 F-X Guerra, "Révolution Française et Révolution hispanique: fiHations et parcours.", in Problèmes d'Amérique Latine, Paris, La Documentation française, n° 94, 4ème trimestre, 1989, p. 21.

33

Une nation par le discours

perspective de plus long terme, et leurs actions à partir de 1808, comme étant dans un premier temps une réponse critique aux réfomles bourboniennes. C'est la raison pour laquelle, ces dernières, dont l'WIdes objectifs majeurs était justement de mettre un terme à toutes forces centrifuges dans les provinces américaines, sont d'autant plus critiquées au Venezuela, en raison d'une autononlie inlportante -subie avant que d'être mise à profit par les cités et ses acteurs les plus dynamiques. C'est uniquement en ayant ce schéma présent à l'esprit que les enjeux qui affleurent lors de la création de la junte en avril 1810 entre cités et acteurs concurrents peuvent être appréhendés à leur juste valeur et non comme des épiphénonlènes fruits de factions circonstancielles et/ou partisanes, ainsi que les acteurs -et nombre d'historiens à leur suite- les qualifient dans ce temps court de la révolution. Mais surtout, en appréhendant de la sorte cette période, il nous semblait possible -ou pour le moins plus aisé- de saisir deux aspects déterminants du contexte 1 et de la problématique générale. D'une part ce que recouvre pour les créoles la condanmation du gouvernement de la péninsule après l'invasion napoléonienne alors même que, comme nous l'avons signalé, les projets présumés "préindépendantistes" sont des phénomènes ponctuels qui ne valent pas preuve; d'autre part et corrélativenlent, de réviser l'étude du discours élaboré à partir de ce nloment, dont certains concepts et déclarations ont été de façon hâtive considérés conmle rattachés à la modernité ou renvoyant à des inIaginaires politiques et sociaux modernes. En ce sens, il paraît tout à fait opportun de clore ce prélinlinaire par ces propos de l'historien vénézuélien Guillernlo Moron, enlpruntés à son histoire du Venezuela éditée pour la première fois en 1971 : "L'indépendance fut-elle une simple lutte entre créoles et péninsulaires pour le contrôle du pouvoir local? Bien que ces sentinlents aient pu servir de base pour le coup d'Etat du 19 avril ce serait faire preuve d'une étroitesse de vision historique que de réduire ce phénonlène complexe à de telles dinIensions. Le mouvenlent indépendantiste s'est caractérisé par une recherche de liberté, non seulenlent au sens philosophique énoncé par les Droits de l'Honlme (...), mais aussi dans son sens in1ffiédiatde réaction à la centralisation de pouvoir, renforcée au cours de la seconde nIoitié du XVIIIème siècle. Le "nouveau régime" mis en place par les Bourbons, avec l'élimination de la liberté des villes, se transfomle ainsi en oppresseur et c'est contre le nouveau régime, qui est appelé "ancien" au XIXème siècle, que luttent les honlmes des années 10. Le véritable ancien réginle, celui des XVI-XVIIème siècles, avait été un régime de libertés, et principalenlent de justice. "2 Aussi, si l'on prend en considération ces antagonismes multiples, aux contours conlplexes, une approche différente nous semble envisageable pour l'étude que nous proposons ici, en particulier pour les années de conflits -de 1812 à 1823- qui dès lors peuvent être appréhendées en tant que guerre civile d'indépendance.

1 Et certains péninsulaires qui, nous l'avons vu, participent aux prell1iers 1110UVcments d'opposition se produisent à Caracas en 1808-1809. 2 G. Moron, llistoria de Venezuela. IV: Laformacion del Pucblo, Caracas, 1987 (4c ed.), p. 467.

qui

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PREMIERE

PARTIE

L'accession d'une communauté ancienne au rang de nation civilisée (1810-1811)

Chapitre 1

Le mouvement loyaliste des cités: esquisse d'une nouvelle communauté politique

C'est à partir de ce cadre préalable qu'il nous senlble possible d'appréhender les contours de la communauté qui, théoriquement, assume désonnais la souveraineté, dont il est fait mention mais qui, dans le même tenlps, est à redéfinir. En effet, sa représentation politique nécessite une circonscription de son territoire et de ses membres. Il convient pour ce faire de rendre conlpte de la journée du 19 avril, signifiante en elle-mênle du contexte dans lequel s'enclenche ce processus, ainsi que des contradictions qui saisissent les acteurs. Dans la nuit du 18 au 19 avril 1810, après l'annonce de l'occupation de l'Andalousie et de la dissolution de la Junte Centrale, de la fomlation d'un Conseil de Régence et en réponse à sa reconnaissance par les provinces anléricaines par l'internlédiaire de deux énlissaires arrivés la veille à Caracas, ainsi que sous la pression d'un groupe de "jeunes créoles"1, l'alcalde de segunda eleccion, Martin Tovar Ponte et le regidor Nicolas Anzola, jugent opportun de réunir l'ayuntamiento de Caracas afin de prendre acte des nouvelles de la Péninsule. J. de las Llamosas, en sa qualité de vice-président convoque le 19 avril une session extraordinaire de l'ayuntanziento, en présence du Capitaine Général, Enlparân. Il est proposé à ce dernier de mettre en place un gouvernement provisoire pour veiller à la sécurité de la province. Cependant, celui-ci s'y oppose, dans la mesure où il reconnaît le Conseil de Régence qui représente, selon lui, le seul gouvernenlent légitinle. Dès lors, les menlbres de l'ayuntalniento, sous la pression d'une minorité2, optent pour le refus de tout compromis avec Enlparân et denlandent sa déposition. A la suite de cette décision, un pouvoir politique inédit est créé au sein même de l'ayuntalniento. Il comprend cinq nlenlbres extérieurs au cabildo, à savoir des "députés"3 du clergé (D. José Cortés de Madariaga, D. Francisco José de Ribas), du pueblo (D. Juan Gemlân Roscio et D. José Félix Sosa, tous deux docteurs) et du corps des mulâtres

1 Nous empruntons ici l'expression utilisée par C. Parra Pérez. Figurent entre autres dans ce groupe M. Diaz Casado, Montilla, Sojo, J.F Ribas. C. Parra Pérez, Historia de la Primera Repûblica de V~nezuela, Op. cil., p. 380-381. 2 Il existe en effet, un nonlbre important de gens qui appuient J. G. Roscio et J.F Sosa dans leur proposition d'établir une junte suprême, présidée par Emparân. Quant à cette minorité radicale, à la tête de laquelle se trouve le chanoine J. Cortés de Madariaga, elle refuse cette a lternative arguant du peu de confiance qu'il est possible d'accorder au Capitaine Général, au regard de sa loyauté vis-à-vis de la Régence. 3 Le terme de députés doit être entendu ici dans son acception ancienne de représentants autoproclamés des catégories mentionnées; ce ne sont pas des élus.

Une 1lfltion par le discours

(D. José Félix Ribas) et qui tous feront partie du gouvernement provisoire, formé le 25 avril. Après cette première phase, intervient ce que nous pouvons considérer comme l'origine du processus de légitimation de la Junte. En effet, selon le scénario officiellement rapporté, Emparân aurait lui-même choisi de s'en remettre directement à la décision de la foule amassée en bas de l'ayuntamiento, s'adressant à elle depuis le balcon de l'édifice, selon une mise en scène on ne peut plus théâtrale. A ce propos, reportons-nous à J. Gil Fortoul qui, au début de ce siècle, rapportait l'événement en des termes très significatifs: "Emparân, se sentant perdu, sort sur le balcon et demande au peuple amotinado sur la place s'il est content de son gouvernement. A ses côtés, Madariaga fait des signes négatifs et à ce moment, le Dr. D. Santiago Vallareall crie depuis la place: «non, non» ; cri que la multitude répète en chœur. Emparân s'exclame: «Et bien, moi non plus je ne veux plus [exercer] de commandement». La révolution avait triomphé."2 A travers ce compte-rendu de la création de la junte, nous retrouvons pour partie les éléments clés qui permettent de mieux cerner le mécanisme de légitimation tel qu'il se met à place dès ce moment, et posé en premier lieu en terme de confiance. En outre, la création de la junte ayant eu lieu dans le cadre du cabildo, elle dispose d'une légitimité tacite puisqu'elle s'insère dans le cadre d'une institution légale. De plus, l'acceptation d'Emparân de remettre sa démission, certes quelque peu forcée, se fait sans grande résistance apparente. Le pouvoir qui lui succède exploite cette situation à son avantage, comme garantie supplémentaire de sa légitimité; il n'est pas le fruit d'un coup de force. Il existe de surcroît un second facteur déterminant dans ce processus de légitimation: l'accueil réservé par la foule à laquelle le nouveau pouvoir s'efforce de rendre explicite son entreprise. En ce sens, la journée du 19 avril, fait apparaître successivement différents acteurs qui permettent d'ores et déjà d'appréhender ce "peuple" auquel il est fait référence. L'initiative revient en premier lieu aux seuls membres de l'ayuntamiento qui, au vu de la situation en Espagne, décident, le 19 avril de se réunir en session extraordinaire. Les vecinos, le peuple au sens noble du terme, des patriciens aux artisans et boutiquiers, ne participent pas à ce premier moment. Il eût fallu pour cela qu'il soit procédé à la création de la junte dans le cadre d'un cabildo abierto. C'est la "partie saine du peuple" qui est à l'origine de cette révolution. Une fois ce préalable accompli et le principe d'un changement de gouven1ement tacitement accepté par le Capitaine Général En1parân, se produit l'interpellation du peuple réuni sur la place, amotinado, pour reprendre le terme employé par J. Gil Fortoul. Dès lors, le renoncement public de Emparân donne l'impulsion à un processus révolutionnaire par l'appel et l'appui d'un peuple-masse, physiquement présent et quelque peu manipulé puisque cette présence n'était pas motivée par l'événement dont ce même peuple devient l'acteur légitimateur, mais en raison de la célébration du Jeudi Saint. Présence physique du peuple à laquelle fait écho, en négatif, le départ de Emparân pour l'Espagne, dès le 20 avril et qui symbolise la disparition -physique elle aussidu représentant de l'autorité de la Couronne, à laquelle se substituent le peuple et ses représentants. Enfin, troisième moment, marqué par la présence, officielle cette fois, des vecinos qui, jusqu'alors n'avaient pas pris part activement à la création de la
1 Originaire de San Fe1ipe deI Yaracuy terre de 1812. ; professeur de médecine. Il meurt lors du tremblement de

2 J. Gil Fortoul, 38

Hi..r;;toria

constituciQnal de Venezuela, Berlin, 1909, tome 1, p. 116.

Le mouvement

loyaliste des cités

junte. Cette officialisation de sa possible participation, s'opère par l'autoproclamation des députés par les membres de la junte. Grâce à l'inclusion de ces "représentants", le cabildo peut officiellement se proclamer Junta Suprema Conservadora de los Derechos de Fernando VII, conformément au droit naturel des pueblos et fondé sur le principe de la souveraineté du peuple. Le texte chargé d'annoncer la formation du gouvernement provisoire, atteste de ce mécanisme, présenté ici de la base au sommet, contrairement à la réalité de cette journée :
"Voilà quels ont été les principes qui ont dicté la conduite des vecinos de Caracas le 19 avril, où par une impulsion uniforme et spontanée nous les avons tous entendu clamer pour un gouvernement qui veille sur leur sécurité et tranquillité: former celui-ci, faire cesser l'ancien; consolider le nouveau en 24 heures, sans avoir distingué plus qu'une seule opinion, sans qu'il n'y ait eu des partis ou des factions, mais aussi sans le caractère licencieux qu'acquiert la multitude pour commettre toute sorte de désordres et à l'abri du bien général qui guide la partie saine et éclairée.l"

Immédiatement après la célébration de la création de la junte et la formation du gouvernement provisoire, se pose le problème de l'énonciation de cette situation inédite; la mutation en cours tant au niveau des idées que de la conjoncture politique complique, de fait, tout essai de détermination qui soit satisfaisant. Effectivement, un tel contexte s'accompagne de l'apparition de termes et de concepts nouveaux, avec les in1pératifs de définition afférents, afin qu'ils soient compréhensibles pour ceux auxquels l'on s'adresse. C'est pour contrebalancer ce flou conceptuel que les acteurs recourent à des images ou symboles, ce qui est caractéristique d'un tel processus, où le souci de convaincre est plus nécessaire que jamais. Ainsi, avons-nous constaté, comme le souligne fort justement B. Baczko, que dans une période aussi délicate "tout pouvoir doit s'imposer non seulement comme puissant n1ais aussi comn1e légitin1e. Or, dans la légitimation d'un pouvoir, les circonstances et les événements qui sont à ses origines comptent autant que l'imaginaire qu'ils font naître et dont s'entoure le pouvoir établi. "2 La junte de Caracas se trouve par conséquent confrontée à la nécessité de se légitimer afin de pallier le vide juridique qui, somme toute, entoure sa création, et de répondre, symboliquement, aux appels de la communauté politique dont elle se veut le représentant tant que des élections n'auront pas entériné son existence sur l'ensemble du territoire. Ainsi le règlement électoral publié à cette fin dès le mois de juin 1810, rappelle-t-il, en introduction, ce caractère restreint de la représentativité de la Junte de Caracas. Justifié par les circonstances, il ne saurait demeurer tel sans porter atteinte à la légitin1ité dont elle se prévaut. Afin de mériter son titre de Junte Suprême des Provinces du Venezuela, ces dernières doivent être officiellement représentées. 1. Un processus de légitimation fondé sur la souveraineté du ''peuple''

Le recours au principe de la souveraineté du peuple est attesté dès le projet de l'organisation d'une Junte acquis puis entériné par l'acclamation du peuple assemblé sur la place. Toutefois, la priorité est accordée en premier lieu non pas tant à la définition du peuple lui-même, mais à celle des notions en corrélation avec lui, et à
1 "Manifiesto sabre la fonna provisional del nuevo Gobierno", 1960, p. 86. 2 B. Baczko, Les imaginaires sociaux, Paris, 1984, p. 33. Actas del19 de Abril de 1810, Caracas,

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Une nation par le discours

la façon dont il sera représenté. Il est certes présent dans les propos et l'objet de nombreux débats; mais la polysémie du terme contribue peu à la clarification du concept. Immédiatement après ce moment de liesse visant à légitimer une initiative venue "d'en haut", le terme de pueblo est associé aux notions de souveraineté et de volonté générale. Cependant, avant de fonder leur légitimité sur la souveraineté du peuple, c'est au nom de la confiance que ce dernier leur a tacitement accordée, que la Junte peut prétendre prendre en..charge l'organisation d'un gouvernement provisoire. De même, par effet de miroir, l'impulsion du 19 avril est-elle imputée à la perte de confiance envers le pouvoir de la métropole et les autorités qui le représentent en Amérique.
ilLe ton qu'elles avaient adopté dernièrement à Caracas, les vexations dont ont souffert non seulement l'Ayuntalniento, mais également le Tribunal de l'Audience Royale, les atteintes constantes aux Lois et la méfiance générale avec laquelle ils 1 étaient considérés, rendaient urgente leur déposition."

- Ce peuple souverain -et sujet du Roi- quel est-il ? Au mois de mai, alors que l'auteur -anonyme- d'un article sur les risques de division2, s'interroge sur l'esprit de faction, et se nlontre prompt à mettre en garde contre les argunlents de ceux qui tentent de détourner le peuple de l'ordre et de la vertu, il reconnaît par ailleurs la nécessité que ce même peuple recouvre ses droits en certaines circonstances afin d'améliorer sa constitution et de s'opposer aux abus qui, selon ses propres termes, "pèsent toujours sur le plus grand nombre.3" Le peuple est déclaré souverain et par conséquent, tout gouvernement, quelle que soit sa forme, tire de celui-ci, son droit à exercer le pouvoir. Par ailleurs, le pacte qui unissait les pueblos du royaume au monarque (en tant que tête du corps politique de la monarchie) est déclaré rompu dès lors que la Junte Centrale élue en 1808 a contrevenu au droit en autorisant, sans consultation préalable, la formation de la Régence. Immédiatement, se trouve ainsi posée une double référence à la notion de souveraineté conlme principe légitinlateur. D'une part, il est question du peuple souverain en tant que masse de population; d'autre part, nous trouvons invoquée la souveraineté des pueblos du Royaun1e. Ces derniers renvoient par conséquent à des entités territoriales, ainsi que F.X. Guerra le définit, lorsqu'il indique que "l'autre signification, commune à toutes les langues latines est celle qui sert à désigner, surtout au pluriel, les communautés politiques structurées et complètes de l'Ancien Régime. Les <<pueblos 'Espagne» font référence aux communautés qui formaient la d monarchie hispanique: principalement les royaumes, mais aussi les provinces ou villes principales. "4 De surcroît, la Junte Centrale espagnole a contrevenu doublement à ce pacte réciproque. Contrairement aux temles du contrat, selon lesquels elle avait juré de se consacrer à la félicité et sauvegarde de la Patrie, elle a privilégié ses intérêts particuliers: le peuple, majoritaire, a été spolié de ses droits par une minorité

l "Proclama", Gazeta de Caracas, vien1es 27 de abri] de 1810. 2 "Egoismo 0 espiritu de facci6n", Gazeta de Caracas, viemes Il de mayo de 1810. 3 Ibid. y coyunturas del siglo XIX.", in Modernidad 4 F.X. Guerra, "El pueblo soberano : incertidunlbres independencias, Madrid, 1992, p. 354.

e

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Le mouvement

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d'individus. D'autre part, au lieu de permettre aux pueblos! de recouvrer leurs privilèges perdus, elle a confié le pouvoir à un corps "perverti", la Régence. C'est donc avant tout par fidélité à des principes anciens inscrits dans les Lois Fondamentales de la Monarchie réitérés par le Serment d'Aragon, et à la personne du roi, que s'opère cette réappropriation des droits par le peuple. Mais c'est aussi en vertu de l'attitude adoptée, en Espagne, par les villes entrées en guetTe contre l'envahisseur et contre ceux qui, parmi les dirigeants, ont abusé du Roi et réduit le pays en esclavage. Le modèle denleure ici la Péninsule qui, par son organisation juridico-administrative, favorise l'expression des provinces et, au-delà, celui des villes-capitales, des Pueblos. Par conséquent, les pueblos des provinces du Venezuela "n'ont d'autre objectif que d'assurer leur sécurité, et de faire ce que tous les pueblos d'Espagne ont lllis en pratique, à savoir, fomler un gouvernement intérinlaire pendant l'absence du Monarque. "2 Il n'est point question, pour les homnles qui ont décidé de la fOtmation de la Junte de Caracas, d'enclencher un processus de séparation politique, nlais au contraire de faire en sorte que le corps politique soit préservé, fusse par l'initiative de chacune de ses parties, en référence au droit du Peuple souverain d'où tout pouvoir énlane3, ainsi qu'il est énoncé dans cette définition du rôle du gouvernement établi par la Junte de Caracas:
"[Il exerce] les droits de la Souveraineté qui (...) sont retombés dans le Peuple, conformément aux principes de la Savante Constitution Primitive d'Espagne et aux maximes que la Junte Suprême disparue, avait enseignées et publiées dans de nombreux textes.4" En ce sens, la SOUlllission à l'autorité de la Junte de Caracas est de lllême nature que celle due au roi, tous deux étant l'expression de la volonté générale des pueblos. Au nlois d'août 1810, il est ainsi rappelé, dans un texte définissant les relations entre le roi et ses sujets: "[Le Monarque] comme exécuteur de la volonté générale du Peuple, est soumis aux Lois, et nous devons convenir qu'il n'y a rien qui ne soit plus digne de louange sur ce point, que de vivre subordonné à la majesté de ces dernières.5"

Mais, bien que souverain en l'absence du Roi (du souverain), le peuple n'en demeure pas nloins sujet de celui-ci; on continue de lui accorder sa confiance, et c'est pour éviter que le trône, vacant, ne tonlbe aux nlains d'honlnles pervertis que le peuple à exercé ses droits. Le tenlps de ce retour aux sources de la souveraineté, le peuple est UN, à l'inlage du roi auquel, provisoirenlent, il s'est substitué. Il
! Entendus ici en son sens géographique et adtllinistratif. 2 "Reflexiones politicas", Gazeta de Caracas, Inartes 6 de novienlbre de 1810. Signalons que cet article de Blanco White, libéral exilé à Londres, fut tout d'abord publié dans El Espaiiol, dont il était directeur. 3 Ce qui, par ail1eurs, vient à llappui de la thèse selon laquel1e l'apparition -qui plus est sinlultanée- des nlais une réponse jugée alors la juntes en Anlérique, ne fut point le résultat d'un désir indépendantiste, plus appropriée à une conjoncture politique donnée. Mênle slil nlest pas de notre propos de nier l'existence, dans le Inême temps, de Illouvenlents de pensée favorables à une séparation politique. Nous pensons notanll11ent à la Société Patriotique de Caracas qui dès 1810, et plus encore après le retour de Miranda qui en devient le président au début de 1811, fit pression pour qulune tel1e décision soit prise au plus vite. 4 "Extraordinario", in Actas del19 de Abril de 1810, Caracas, 1960, p. 46. 5 "Criteria deI verdadero anlor y lealtad al desgraciado Fernando VII", Gazeta de Caracas, viernes 3 de agosto de 1810.

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Une nation par le discours

représente le corps des vasallos. Ainsi, dans un texte adressé aux habitants du Venezuela, les membres de la Junte insistent-ils sur cet aspect de l'unicité du peuple liée à l'attachement à celui qui se trouve à la tête du Royaunle et qui demeure, en dernier ressort, Ferdinand VII :
"Vous savez que tous les Sujets du Cher Ferdinand, ne peuvent former qu'un seul peuple, lié par les intérêts communs d'un Roi et d'une Patrie; ils possèdent panni eux les éléments qui les invitent à un gouvernement général (...).1"

Le fait de refuser cette allégeance signifierait la rupture de l'unité du royaume et l'exclusion du corps des sujets, "s'abaisser à la classe des ignorants stupides, et avoir perdu le sens commun"2. Cette qualité de vasallos3 confère une identité fondée sur la relation au Roi, dont les qualités qu'il procure octroie à chaque pueblo une dignité propre; ainsi, les habitants de Caracas se considèrent-ils comme les premiers et plus dignes sujets de Ferdinand VII. Mais, dans le mênle temps, cette qualité acquiert, dans les circonstances présentes, une dimension continentale, en ce que le pacte a été ronlpu après la création de la Régence. Certes, c'est en tant que sujets du Roi qu'ils ont agi, mais aussi en tant qu'Anléricains et honlmes libres. Le statut de sujet se trouve ainsi ré approprié par les nouveaux détenteurs de la souveraineté. La reconnaissance, par les autres provinces de la Capitainerie, du processus inauguré à Caracas crée une dynanlique dans le "corps" des sujets et, finalement une métamorphose corporelle. Ainsi est-il mentionné que les habitants de Trujillo ont, par leur adhésion, mis en mouvement leurs "membres endormis". Plus largement encore, Caracas s'adresse, lorsqu'elle dénonce les menlbres de la Régence "aux Pueblos du Continent Américain qui n'ont pas perdu leur dignité politique et leur honorable caractère de sujets de Ferdinand VII."4 Le peuple apparaît dès lors comnle une figure-relais entre le roi et les nouveaux détenteurs du pouvoir; c'est par son intemlédiaire que cette "régence" a été rendue possible (dans la théorie sinon dans les faits) et par sa volonté qu'ils ont constitué la Junte. Bien que cette action soit purenlent fictive, puisque fondée a posteriori, la création de la Junte, fruit d'un conlpronlis politique, est antérieure aux nlanifestations de rues, aux aclal11as, selon l'expression la plus conlnlunément usitée, avec celle -anlbiguë- de votos du pueblo de Caracas (de la cité-capitale) en faveur du dépat1 du Capitaine Général et pour célébrer la création de la Junte et du gouvenlement provisoire. Ses menlbres s'en renlettent dès lors à cette légitinlité de fait, fondée sur l'autorité d'un corps abstrait qui permet de s'adresser à l'ensenlble des provinces du Venezuela en vet1u de l'autorité qu'il leur a été confiée "par ce peuple patriotique et éclairé. "5 Au-delà, c'est la ville de Caracas qui acquiert cette autorité, lui conférant le droit de se prévaloir de la qualité de dépositaire de la légitimité, face au reste du pays:

1 J. de las Llanlosas, M. Tovar Ponte, "Habitantes de Venezuela", julio de 1810. 2 "Manifiesto de la Junta Provincial de Mérida", Gazeta de Caracas, 3 Et non de sÛbdito . 4 "Vicios legales de la Regencia", Gazeta de Caracas, vien1es 29 de 5 "Noticias de Espana", Gazeta de Caracas, vienles 24 de agosto de

Gazeta de Caracas,

viernes

13 de

vien1es 27 de novietllbre junio de 1810. 1810.

de 1810.

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Le mouvement

wyali~te des cités

"Habitants du Venezuela, ceci est la volonté de Caracas. Toutes ces premières autorités l'ont solennellement reconnue, acceptant et jurant l'obéissance due aux décisions du Peuple. Nous, en accomplissement du devoir sacré que celui -ci nous a imposé, vous en avertissons (...).1"

A partir de la volonté, du vœu(voto) émis par le peuple présent sur la place de la cité-capitale le 19 avril, toute une chaîne de représentation se met également en place. En effet, cet extrait de la Proclama le met clairement en évidence, dès lors que l'ayuntamiento, représentant du peuple et Caracas en tant que cité-capitale et siège du nouveau gouvernement, acquièrent le droit de s'adresser à l'ensemble des autres provinces et de leurs habitants en vertu de ce titre, mais surtout au nom de la souveraineté de ce. peuple qui les a acclamés. Les habitants du Venezuela et, implicitement, les autorités qui, à l'instar de Caracas se constituent en junte de gouvernement, doivent se soumettre à l'autorité de celle de Caracas en vertu du serment d'obéissance que ses membres ont passé avec le peuple souverain. A partir de cette structure pyramidale d'obéissance et de représentation, Caracas joue un rôle d'interface entre le peuple de la cité et les habitants du territoire de la Capitainerie dans sa totalité. Dès lors, la "révolution de Caracas" devient celle du \'enezuela, ainsi que toutes les actions entreprises par les nouveaux détenteurs du pouvoir. Dorénavant, lorsque l'on parle de, ou au nom de Caracas, le Venezuela, ou pour le moins les villes fidèles à l'œuvre entreprise, seront implicitement concernés. Le parallèle établi à cette occasion par Blanco White, entre la révolution de Caracas et la révolution française, atteste de ce processus de transfet1. En effet, après avoir rappelé que celle de Caracas ne fut pas le fait d'un "mouvement tumultueux et passager", il déclare:
"Si nous avions vu commencer cette révolution [de Caracas] par la proclamation de principes exagérés de liberté, comme ceux de la Révolution française2, nous nous méfierions des intentions des promoteurs, et nous penserions que ce mouvement, est le résultat de l'action d'un parti et non pas de la conviction réelle de tout le peuple de la nécessité d'un changement politique.3"

Ainsi défini et placé à l'origine de ce processus, le peuple doit être obéi, tel un monarque de droit divin (en tant que souverain "collectif") et comme tel, son adhésion est supposée -avant que d'être- et, à l'instar du peuple de Caracas, parée de vertus et de pouvoirs qui demeurent à l'état de virtualité et qui sont, eux aussi, désirés plus que constatés. Le peuple ainsi intégré au processus engagé, une continuité est établie entre ces deux pôles de la société que sont le peuple réel et les élites qui ont pris en charge le pouvoir. Par conséquent, il est effectivement associé grâce à l'élection, à l'initiative de l'Ayuntamiento, des "Députés du Peuple" qui doivent avoir en son sein "voix et avis dans tous les domaines".4

l "Proclama", Gazeta de Caracas, viernes 27 de abril de 1810. 2 Tout comme les acteurs de la révolution de Caracas, Blanco White condamne ici les excès de la Révolution française commis à partir de 1793. 3 "Reflexiones politicas", Gazeta de Caracas, martes 6 de noviembre de 1810. 4 "Extraordinario : establecimiento de un nuevo gobierno en esta capital, 19 de abril de 1810", in Aetas del19 de Abril de 1810, Op. cit., p. 49.

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Une nation par le discours

une entité géographique: le peuple-cité. Caracas, dès l'origine renvoie au concept de peuple-cité; dans sa signification administrative et en tant que réunion de ses habitants, dont ses organes de gouvernement sont les porte-parole. Entité première, c'est le puebla de Caracas qui a pris l'initiative de la rupture avec les hommes de la Régence. En vertu de mécanismes identiques à ceux exposés précédemment, c'est au nom du caractère souverain du peuple de Caracas que la décision de former une Junte a été prise. Et c'est à partir de l'expression de la volonté de ce peuple que l'extension du mouvement ainsi initié est rendue possible, tant d'un point de vue géographique que politique. Face à la violation des principes et des lois, seule l'unanimité du puebla de Caracas a permis de se mettre à l'abri du despotisme des autorités péninsulaires:
"(...) c'est précisément le plus juste, le plus nécessaire et ce que le Peuple de Caracas a fait avec le plus de dignité.1"

- Le puebla,

Nous sommes bien en présence d'un peuple agissant qui crée l'histoire ou plus exactement, ainsi qu'il est mentionné dans cette citation, qui fait l'histoire. Mais il s'agit toujours d'un peuple au singulier, jan1ais singularisé quand il est question de son rôle légitimateur. En ce sens, il est fait état, soit de "Caracas", soit du "Peuple de Caracas" ou bien de "Cette Capitale". C'est à ce titre qu'il entre dans l'histoire et qu'il se trouve doté de qualités particulières. Il crée l'histoire, il l'impulse ; c'est lui le premier qui décide de constituer une JW1teindépendante et souveraine. Non seulement Caracas proclan1e à "la face de l'univers dont elle ne craint pas la censure"2, sa volonté de s'arroger le titre de nouvel empire (par défaut), tant sa conviction est forte que son gouvernement a emprunté le "chemin de la Lumière et de la raison"3 mais, rétrospectivement -en novembre- il est affirmé: "Il nous semble voir dans le mouvement de Caracas le premier mouven1ent"4 de la libération du continent. Par contre, lorsqu'il s'agit de faire état de l'action politique proprement dite, des groupes bien caractérisés, voire des personnes aux fonctions précises se singularisent du peuple. Tout d'abord, le gouvemen1ent. Si c'est bien lui qui décide des choix politiques, il se veut également l'expression de la volonté du peuple unanime. A ce titre, il souhaite se montrer digne des tâches qui lui ont été confiées par le peuple de la capitale. Malgré tout, cette distinction marque une distance entre le peuple au sens générique, et ce gouvernement qui déclare entretenir avec lui des relations "paternelles". N'émergent du peuple que les personnes présentes au sejn du gouvernement ou qui collaborent au processus politique en raison de leur esprit éclairé. Et cette distinction/opposition existe dès avril, comme l'atteste cette remarque parue dans la Gazeta de Caracas :
"Le 19 avril, tout eut le caractère de la bienfaisance et de la générosité, et dans les rues il n'y eut pas une seule voix qui ne fut supplique soumise, juste prétention, récompense, vivats et acclamations. De la même façon le jour du 20 [avril] ne s'est
l "Continuacién de la Refutacién de los delirios politicos de Coro", Gazeta de Caracas, viemes 24 de agosto de 1810. 2 "Concluye la refutacién de los delirios politicos de Coro", Gazeta de Caracas, viemes 7 de setiembre de 1810. 3 Ibid. 4 "Reflexiones politicas", Gazeta de Caracas, n1artes 6 de noviembre de 1810.

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Le mouvement

loyaliste des cités

pas levé sans que ne sortent de la Salle Capitulaire, des décrets très caractéristiques d'un gouvernement paternel et digne d'un tel Peuple (...).1"

Deux moments donc, symbolisés par deux jours et qui indiquent, dès l'origine, des rapports ambigus entre le peuple de Caracas, déclaré souverain, et le gouvernement qui le représente en vertu de l'accueil qu'il lui a unanimement réservé. En fait, c'est aux vecinos de la capitale qu'il revient de rendre à la province sa dignité politique; vecinos au sens de celui qui non seulement habite la cité, mais a en outre obtenu des droits propres à la ve ne idad et participe à ce titre à son organisation. De même, si les pueblos soutiennent la junte, celle-ci est dirigée par les "lumières des sages"2. C'est en ce sens que le gouvernement peut déclarer et prouver à l'Espagne que Caracas, par son action, atteste de l'existence d'une alternative possible au naufrage politique de l'Espagne, sur le continent américain3. Et, plus encore, capable d'apporter son soutien à ses compatriotes européens:
"(. ..) il Y a eu un Peuple, en Amérique, qui attentif à vos malheurs, avait prévu leur tenne avec une impartialité patriotique.4"

Cette capacité particulière se fonde en outre sur la théorie de la légitimation du pouvoir, en vertu de laquelle un pouvoir ne peut être considéré comme tyrannique ou illégitime s'il dérive des grandes familles -et l'on retrouve par ce biais les élites qui constituent le second groupe distingué du reste des habitants. Il n'est pas attaché à un sol particulier, bien au contraire:
"(...) toute autorité, toute Puissance, ou pouvoir légitime suit constamment les pas des Peuples, les accompagne pe~étuellement, émigrant avec la plus importante et plus saine partie de ceux-ci (...). "

Nous possédons deux contre-exeo1ples qui illustrent bien cette distinction. Evoquant dans le code électoral les événements politiques survenus dans la Péninsule, J. G. Roscio note:
"Nous n'avons vu dans la série d'événements mémorables qui ont marqué la lutte de l'Espagne contre son ennemi barbare6, qu'un contraste évident entre le Peuple et les autorités qui le commandaient, où pendant que le premier multipliait les sacrifices et les actes héroïques, l'on observait chez les autres qu'ils paraissaient s'attacher à l'objectif principal de maintenir le pouvoir entre leurs mains, s'arrogeant les faveurs populaires.7"

Plus proche d'eux encore, le cas de Coro, dans la mesure où son allégeance à la Régence espagnole menace directement l'unité de la province à laquelle Caracas aspire. Il est alors question des "efforts d'un chef ambitieux qui abuse de la volonté
1 Gazeta de Caracas, viernes 27 de abri] de 1810. 2 "Venezuela: Manifiesto de la Junta de la Provincia de Mérida", Gazeta de Caracas, martes 27 de noviembre de 1810. 3 "Manifiesto sobre la forma provisional del gobiemo", in Actas del19 de Abril, Op. cit., p. 90. 4 "Conclusion de los vicios de la Regencia", Gazeta de Caracas, 6 de julio de 1810. S "Continua de la refutacion de los de1irios poIiticos de Coro", Gazeta de Caracas, viemes 31 de agosto de 1810. 6 Les troupes de Napoléon. 7 "Habitantes de Venezuela", Gazeta de Caracas, 15 dejunio de 1810.

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Une nation par le discours

d'un Peuple simple mais fidèle et généreux." 1 L'accusation se fait plus grave encore lorsqu'elle est traduite en termes de représentation :
"Coro apparaît, panni les autres villes du Venezuela, isolée et sé~arée des intérêts

généraux, opposée aux vœux sincères et unanimes de ses vecinos. " Il existe donc bien deux niveaux d'appréhension: le peuple simple et abusé et les vecinos dont les intérêts, exprimés unanimement, ont été spoliés. Néanmoins, dans cette première étape de la constitution d'm pouvoir autonome, le trait dominant demeure l'unité du pueblo de Caracas (et par la suite de ceux qui se rallient à son entreprise). Sa "partie saine" n'est différenciée que dans la mesure où elle le guide dans ses choix. Mais il n'existe pas de conflit, en ce sens que le reste du peuple est considéré comme naturellement bon et prompt à choisir ce qui est le mieux à même de sauvegarder le Monarque et de lui prouver sa fidélité3. En outre, son accord, même tacite et formel, est nécessaire puisque les nouvelles autorités ne bénéficient que d'une légitimité de fait fondée, en théorie, sur la souveraineté du peuple. C'est pour cette raison que l'ardent patriotisme des vecinos fait également partie des attributs du pueblo de Caracas dans sa globalité. Pour cette raison, il peut être par ailleurs qualifié de pue b 10 patriotique, éclairé, loyal et généreux. Mais le mouvement populaire est mis entre parenthèses, dès lors que le pouvoir s'adresse aux élites provinciales et non plus à l'ensemble des habitants4. Il y a ceux qui prennent en nlains les rênes du pouvoir et ceux qui, par approbation tacite, de type affectif, soutiennent, sans y prendre part les actions des hommes éclairés. L'appel à l'union, non seulement des autres villes de provinces, mais de l'Amérique toute entière, s'inscrit dans cette même logique et il est lui aussi exprimé dans un premier temps en termes de confiance et de fidélité, puisque la Proclama du 27 avril enjoint ses "anlis" d'avoir confiance en la sincérité des intentions des men1bres de la jWlte de Caracas et ajoute:
"Nous vous pressons d'unir vos sentiments et votre affection à ceux du peuple de cette capitale.5"

Caracas devient le noyau fédérateur, le pôle attractif vers lequel doivent converger les intérêts communs. D'ailleurs, si Caracas se trouve à l'origine de ce mouvement, elle le doit, outre ses qualités naturelles, à sa position géographique privilégiée qui lui a permis d'être la première avertie des événements d'Espagne. Il était de son devoir de réagir, pour elle-mênle et au nom des autres Pueblos de la province. De la sorte, l'appel à l'union entérine une décision unilatérale tout autant dictée par les circonstances que résultant d'une volonté politique.

l "Concluye la refutaci6n de los delirios poHticos de Coro", Gazeta de Caracas, 7 de setiembre de 1810. 2 "Refutaci6n de los delirios politicos de Cora", Gazeta de Caracas, viemes 10 de agosto de 1810. 3 Nous verrons que lors de l'ouverture des débats au Congrès sur l'indépendance, cette capacité est fortement mise en doute. Cf. infra. p. 95. 4 "Manifiesto sobre la forma provisional deI gobiemo", Op. cil., p. 89-90 et "A los Cabildos de las capitales de América. La Comunidad de intereses los invita a defender los mismos principios que serân base de una confederaci6n de la Atnérica Espanola, 27 de abril de 1810", in Actas del19 de Abril, Op. cit., p. 93. 5 "Proclama", Gazeta de Caracas, viemes 27 de abrit de 1810.

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loyaliste des cités

"(...) instruite du mauvais déroulement de la guerre en Espagne par les derniers bateaux espagnols arrivés sur nos côtes, nous avons décidé de constituer une Souveraineté provisoire dans cette capitale pour elle et les autres Pueblos de cette province qui se sont unis en raison de leur fidélité habituelle au Senor Don Fernando
Séptimo. [II

It Bien plus, au fil des mois, la junte apporte par sa conduite, (. ..) les preuves incontestables de ses intentions bénéfiques, de sa propension à satisfaire ceux qui espèrent en la récompense de leurs services, et à concilier par les voies de la douceur, la paix, l'union, et la tranquillité permanente qui doivent régner entre tous les habitants de cette capitale, et les autres pueblos de la Province.21t Une telle aspiration confirme, dans le même temps, l'oscillation entre la définition du pueblo comme entité géographique et administrative et celle qui renvoie aux habitants ou, figure plus abstraite encore -mais ô combien nécessaire- à celle du peuple souverain. L'appel aux pueb los est ainsi lancé, mais très vite il se circonscrit à une entente plus restreinte, celle des cabildos et des vecinos, détenteurs de l'autorité. Le pueblo représente avant tout l'entité administrative et ses représentants; le peuple en tant que communauté d'individus est une figure tutélaire qui cautionne, par ses acclamations, le bien-fondé des engagements politiques. Un tel jeu linguistique3 pennet de considérer à sa juste valeur cette apparente contradiction constatée dans la proclamation de la junte de Caracas. En effet, dans deux textes4 parus à l'occasion de sa constitution, le souci de confonnité à la volonté générale est certes mentionné, mais il s'agit dans le premier cas, du peuple et dans l'autre, des pueblos. Or, le deuxième texte, publié dans la Gazeta de Caracas, est destiné à être lu par le plus grand nombre. Caracas absorbe dans son acte, l'ensemble de la province, supposant acquise la fidélité des villes et des pueblos.

2. Du principe de participation:

le peuple ou les pueblos?

Ainsi que nous l'avons vu, le concept de peuple est ambivalent par les acceptions linguistiques et les composantes humaines que sa polysémie autorise. Et lorsqu'il s'agit de procéder à sa représentation politique, c'est à l'entité territoriale à laquelle il est fait référence, comme interlocuteur privilégié. En effet, l'appel à la mobilisation pour les élections est adressé en premier lieu aux pueblos du Venezuela, ces communautés politiques héritées de la monarchie. La représentation politique est par conséquent élaborée à partir de ceux-ci, dont les pactes avec le souverain ont été déclarés rompus dès lors que Ferdinand VII a renoncé au pouvoir au bénéfice d'une autorité illégitime. Dans le même temps se fait jour chez les représentants de la Junte, dès lors que les élections sont annoncées publiquement, cette méfiance vis-à-vis du peuple réel, bien plus difficile à appréhender et à maîtriser dans ses réactions que celui, aux accents universalistes, proclamé souverain, dont dépend la légitimité poHtique mais qu'il est impossible d'incarner.
1 Ibid. 2 "Edicto", Gazeta de Caracas, viemes 3 de agosto de 1810. 3 Il est en effet indéniable que les locuteurs, s'il leur arrive d'être équivoques, jouent parfois sciemment de la polysémie du terme pueblo. Cf. infra Partie IV, Chap. 1, la volonté de clarification et de définition s'opère à partir de 1828 pour mettre un tenue à cette confusion, pp. 318-321. T:i "Extraordinario", in Actas dei 19de Abril, Caracas, 1960, pp. 45-52; "Proclama", Gazeta de Caracas, viemes 27 de abril de 1810.

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Une nation par le discours

Très tôt pourtant, le recours aux urnes apparaît comme une nécessité et, dans le même temps, comme une fierté pour Caracas qui prouverait ainsi son souci de se conformer à la volonté générale et d'œuvrer pour le bien-être de tous; les membres de la Junte apportant ainsi la preuve de leur capacité à mener à terme un processus politique entrepris sous les auspices de la raison. La junte de Caracas, organe provisoire et restreint de gouvernement provisoire constitué le 25 avril 1810, se doit de recourir à la consultation de l'ensemble des provinces afin de pouvoir ériger un congrès constitutionnel représentatif. Ce besoin de légitimation s'impose aux dirigeants, non seulement à l'intérieur comme nous venons de le voir, mais aussi vis-à-vis de la Régence. Dans un texte que lui adresse la Junte, J. de Las Llamosas et M. Tovar Ponte évoquent la facilité avec laquelle elle a pu refuser de reconnaître la junte de Caracas qui ne disposait, pour toute légitimité, que du soutien tacite du peuple.
"Il est très facile de mentir sur le sens de nos actions, et de donner à une commotion uniquement produite par la loyauté et par la conscience de nos droits, le caractère d'une insurrection antinationale. Mais nous en appelons à la voix de la raison et de la justice; nous en appelons au vote des autres pueblos (...).1"

L'utilisation du verbe apelar qui conserve en espagnol une acception juridique, démontre la nécessité de la sanction par les un1es. L'équivoque sur le mot voto est ici impossible d'autant qu'il est employé conjointement avec la voix de la raison qui renvoie à l'acte réfléchi de l'élection, en opposition aux réactions spontanées de la foule du 19 avril. Le jugement porté sur la réalisation des élections au mois de juin atteste de la distinction ainsi établie entre l'acclamation et le vote.
"Quatre mois seulement se sont écoulés entre sa résolution d'exister pour lui [Le Venezuela] et la constitution d'une représentation nationale, légitime, générale qui correspond à un Peuple libre et éclairé.2"

Chaque terme renvoie ici à une dio1ension qui dépasse d'un seul coup le cadre étroit de la ville et de la province; l'acte électif acquiert immédiatement un caractère national. Dans le même mouvement, le peuple se fait peuple-nation, même s'il conserve durant cette phrase un caractère abstrait et générique, dénué de toute revendication "nationale" qui l'opposerait, en terme d'identité, à l'Espagne, le caractère national conféré à la représentation, devant être ici entendu dans le sens de comn1unauté auto-gouvetllée. Ce sont des provinces qui sont appelées à assurer par cet acte leur représentation au congrès. L'unité doit être réalisée à partir de ces dernières ainsi que des villes et pueblos, comme il est précisé dans l'adresse aux habitants du Venezuela qui accoo1pagne le code électoral.
"La Junte voyait qu'avant la réunion des députés provinciaux, elle ne comprenait que la représentation du puebla de Caracas, et que même après l'admission en son sein de ceux de Cumana, Barcelona et de Margarita, les villes et les pueblos de l'intérieur demeuraient sans représentation aucune, aussi bien ceux de la province de Caracas que les autres; La junte voyait aussi que la proportion du nombre de délégués de

1 "A la Regencia de Espai1a. 3 de mayo de 1810", in Aetas del19 2 Gazeta de Caracas, viemes 17 de agosto de 1810.

de Abril, Caracas,

1960, p. 99.

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