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LES CAHIERS MORILLOT

De
176 pages
En 1931, le jeune Fernand Poncelet, boucher d’un petit village de France, apprend la mort d’Octave Morillot, un peintre des îles de Polynésie dont l’œuvre le passionne. Cherchant dès lors à rentrer en contact avec tous ceux qui ont connu le peintre, le jeune boucher va entretenir une correspondance avec académiciens et écrivains célèbres afin de perpétrer la mémoire de celui qu’il a tant admiré. Leur correspondance ici restituée offre une pittoresque galerie de personnages de ce siècle. A la fin de sa vie, et à sa grande surprise, Poncelet est devenu le premier expert reconnu du peintre Morillot.
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LES CAHIERS MORILLOT
ou la vie très exotique du boucher Poncelet

Collection Mondes Océaniens dirigée par Paul de Deckker
Les sciences humaines ont contribué à la perception des réalités passées et présentes des communautés et des sociétés du Pacifique Sud. Le croisement des approches - sociale, culturelle, politique, historique, juridique ou économique - doit conduire à un nouvel effort théorique et méthodologique. Il permettra d'affiner l'analyse de sociétés traditionnelles de l'Océanie, confrontées aux mutations engendrées de l'extérieur ou induites de l'intérieur. Cette collection accueille des ouvrages et des essais traitant des archipels du Grand Océan dans cette logique et cette perspective.

Déjà parus
Annie BAERT, Le Paradis Terrestre, un mythe espagnol en Océanie, 1999. Jérôme CAZAUMA YOU et Thomas DE DEKKER, Gabriel Païta: témoignage Kanak, 1999. Hamid MOKADDEM,L'échec scolaire calédonien, 1999. Jean-Marie LAMBERT, La nouvelle politique indigène en NouvelleCalédonie, 1999. Paul DE DEKKER et Laurence KUNTZ, La bataille de la coutume. Ses enjeux pour le Pacifique, 1998.

1999 ISBN: 2-7384-8396-8

@ L'Harmattan,

Jean-Jo Scemla

LES CAHIERS MORILLOT
ou la vie très exotique du boucher Poncelet

Préface de Gilles Manceron

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Du même auteur Lecture des Immémoriaux

Ed. Haere Po No Tahiti (1987)

Le Voyage en Polynésie Anthologie des voyageurs de Cook à Segalen
Collection Bouquins, Ed. Laffont (1994)

Tahiti après la bombe (ouvrage collectif)
Ed. L'Harmattan (1995)

Remerciements à Daniel Margueron

Préface
De cette trame entrecroisée de vies rêveuses et voyageuses, d'illusions à peine bues et d'espoirs sans cesse partagés, on aurait tort de chercher à mettre en exergue un personnage particulier. Ni Octave Morillot, ce jeune aspirant de marine affecté à Tahiti sur le même aviso que Victor Segalen, parvenu comme lui aux Marquises à l'heure où Gauguin venait de disparaître, et dont la passion pour l'espace fabuleux et les femmes de Polynésie lui a fait croire au destin de vivre là et conduit à oser se risquer sur le même chemin que le grand peintre. Ni Claude Rivière, cette journaliste et femme de lettres aventurière qui fut un temps l'amie de Morillot avant d'aller en Chine poursuivre dans le Shangai des concessions et de l'invasion japonaise d'autres défis et d'autres rêves. Ni le voyageur et écrivain Jean Dorsenne, journaliste fixé un jour à Tahiti, que la passion de résister ferait mourir plus tard à Buchenwald, aux antipodes des antipodes du soleil du Pacifique. Ni non plus Titayna, auteur du roman Les Ratés de l'aventure, elle aussi amie de Morillot lors de ses pérégrinations tahitiennes, animatrice d'une éphémère revue 9

intitulée Jazz dans les dernières années folles, avant d'être contrainte à quitter quinze ans plus tard la France libérée pour y faire oublier une conduite par trop compromettante. Ni même Fernand Poncelet, ce fils à la jeunesse éteinte d'un boucher de Seine-et-Oise, qui ne fit de sa vie que rêver d'aventures faute de pouvoir les vivre, et qu'une singulière passion vitale, nœud de son imaginaire, lia passionnément au personnage et à l' œuvre de Morillot. Plus qu'aucun d'eux, le héros de ce livre est le pouvoir du rêve, un pouvoir, comme le montre mieux que tout la double vie du commerçant Poncelet, d'autant plus miraculeux que ce rêve est lui-même inaccessible. Etrange passion en vérité que celle de ce sédentaire à l'ancre trop bien assise pour l'ombre portée d'Octave Morillot. Elle n'est faite qu'en apparence du désir ardent de connaître la Polynésie. S'il dit bien « J'irai à Tahiti» , en découvrant en 1922, à l'exposition coloniale de Marseille, ses premières toiles de Morillot, ce n'est que lorsqu'il apprendra sa mort, et donc que toute rencontre avec lui sera devenu impossible, que son rêve obsédant s'épanouira. « Vous l'avez aimé sans le connaître au seul travers de son œuvre », lui faisait remarquer Claude Farrère en 1937, relevant par là-même que l'objet de la passion de Poncelet s'avère plus large que l'œuvre admirée. De qui Poncelet, d'ailleurs, était-il éperdument épris? De tableaux entrevus ou possédés? D'une image de la femme qu'ils suscitaient en lui ou l'aidaient à entrevoir? De l'exemple d'un homme capable d'inverser la pesanteur des destins individuels en choisissant de vivre à l'autre bout du monde? Quoi qu'il en soit, c'est précisément parce qu'il n'a connu ni le peintre ni les îles d'Océanie que sa passion a pu ainsi grandir, et lui-même croire tant à la légende qu'il estimait avoir la mission de porter. A preuve: si, un temps, il n'avait pu réaliser ses rêves de voyage, il refuserait plus tard, l'idée d'une croisière maritime désonnais à sa portée. Car, il était alors parvenu, grâce à son acharnement, à fréquenter déjà d'autres eaux,

10

encore plus océanistes.

impressionnantes

que l'océan,

celles des

n avait choisi, selon ses mots, de « continuer à vivre en pensée cette existence maritime et voyageuse» - manière précisément de reconnaître qu'il ne cherchait plus à la vivre qu'en pensée -, et de se retrancher dans ce que le pape des océanistes, le mariste érudit Patrick O'Reilly, appelait, lucide, son « Palais de rêve et de fantaisie». Pour mieux se tapisser un monde de légende, il a écarté jusqu'à l'idée d'écrire une biographie du peintre. Car dans sa passion exclusive se dessine une silhouette en creux d'un Morillot assurément plus grand que Morillot. La question se pose: l' œuvre réelle du peintre méritait-elle de sa part tant d'efforts? Dans Les Cahiers Morillot ou la vie très exotique du boucher Poncelet, que l'on sent longtemps mûris et pesés, et où la passion de Scemla fait écho à la quête émouvante de Poncelet, l'auteur, se gardant d'apporter une réponse trop évidente, maintient l'incertitude. Fasciné par le combat de Poncelet, il se préserve de le faire vraiment sien. Pour le lecteur, en tout cas, l'hypothèse que l'œuvre réelle du peintre serait singulièrement grandie et magnifiée par l'entreprise de son admirateur enfiévré, ne conduit qu'à faire ressortir la passion folle de ce dernier qui, en ce cas, dépasserait le simple écho légitime d'un art qui le mérite. Et c'est sa rêverie collectionneuse, certes gauche, hésitante et méticuleuse, qui se trouve érigée, presque, à sa manière, en une œuvre. Laisser dans une certaine ombre, comme le fait l'auteur, la valeur esthétique des toiles de Morillot, et choisir de n'en reproduire qu'un détail en couverture, c'est donner toute sa mesure et son entier mouvement au combat passionné de Poncelet. Combat, à la fois grandiose et dérisoire, qui est bien, de ce livre, le plus troublant des héros.
Gilles Manceron

Il

1 Le village natal
La première à prononcer le nom de Fernand Poncelet devant moi fut Annie Joly-Segalen. Nous parlions d'Octave Morillot, un peintre aujourd'hui oublié qui fut en Polynésie, au début du siècle, l'ami de Victor Segalen, et dont elle cite des souvenirs inédits dans l'introduction au Joumaldes îles de son père. Où les a-t-elle trouvés? « Chez Poncelet. Si Morillot vous intéresse, c'est la seule personne à contacter: Fernand Poncelet, boucher aujourd'hui à la retraite, à Saint-P. près d'Etampes. Il a consacré sa vie à tout collectionner sur ce peintre à qui il vouait un véritable culte. » J'ai laissé passer plusieurs semaines, puis j'ai téléphoné. Trop tard. Ce fut pour apprendre que Fernand Poncelet avait succombé à une crise cardiaque quelques jours plus tôt. Mais sa veuve m'invitait à Saint-P. voir les collections de son mari. Saint-P., à moins d'une heure de Paris est un petit village aux maisons de pierres blondes et à l'architecture encore homogène. Un îlot de calme derrière la rivière et le bosquet de bouleaux qui le séparent de la nationale 20. L'ancienne 13

boucherie des Poncelet est là dans la rue principale. Quelque cent mètres plus loin: leur maison que rien ne distingue des autres. Pourtant, au premier étage se trouve l'un de ces lieux rares et poétiques, un vrai monde intérieur, la vaste chambre luxuriante de Fernand Poncelet. Marie-Louise Poncelet travaillait à son potager derrière la maison. Elle porte un tablier et se tient droite, les mains pleines de terre, éloignées du corps pour ne pas salir ses vêtements. Septuagénaire avenante et décidée, elle me tend l'avant-bras. Une longue mèche blanche s'est détachée de ses cheveux et flotte juvénilement autour de son visage. Elle me conduit rapidement dans la chambre-bureau du premier étage. « Voilà, dit-elle montrant l'espace, j'occupe la pièce voisine, mais ici rien n'a été changé. » Un léger désordre familier y règne. Deux tables, placées à chaque bout de la pièce et dont l'une est recouverte d'un lourd tapis d'Orient, ploient sous des dossiers sanglés. Des livres et d'autres dossiers se retrouvent empilés jusque sur les deux lits jumeaux que sépare un large bureau de bois brun également chargé d'objets. Aux murs, c'est le même encombrement. Dessins, photographies, affiches des Messageries maritimes (ligne des Antilles), planisphères, etc., occupent le moindre espace laissé vacant par cinq bibliothèques et quatre tableaux au thème polynésien. Ceux-ci sont des grandes toiles éclatantes de fruits, de fleurs et, surtout, de femmes rondes et sensuelles: les vahinés fabuleuses de Morillot. Dès le premier coup d'œil, les visions de Morillot s'imposent et - une fois n'est pas coutume concernant un peintre océanien - « tiennent» devant celles de Gauguin. Poncelet ne s'est pas entiché d'un artiste pâle et anodin. Morillot, c'est à la fois l'outrance et la Polynésie même. L'excès et le goût du détail s'y retrouvent jusque dans les fonds de tableaux. Là, où Gauguin se contente d'aplats de couleurs, lui exprime encore la surabondance insulaire, un univers de rondeurs redondantes. Les formes se croisent, les 14

courbes s'enchaînent. Que l'on s'absorbe dans un trait et l'on retrouve toute l'organisation du tableau. Aux contours d'un visage répondent celles d'un fruit, d'un sein, d'une lianepalme-épaule-anse. La vision esthétique de Gauguin figeait les personnages dans une lumière de légende. Morillot, sans renier ce caractère sacré de la Polynésie, en offre, lui, la version la plus franchement érotique. Madame Poncelet ouvre une annoire remplie de vieux

cahiers (<< Ses carnets Morillot », dit-elle) et m'en tend un.
J'ouvre au hasard et lis cette citation de Morillot recopiée par Fernand Poncelet: « Et, peu à peu, j'ai mieux senti. Des yeux en moi se sont ouverts qui voient de plus en plus clair depuis quinze ans de religieuse observation... Les cieux et la mer, et la forêt, et les hommes aussi de Tahiti, car ils s'appellent les uns les autres, sont les indispensables parties d'un tout qui est pure et souveraine beauté. Et c'est une vocation chez moi, un rêve profond et cristallisé, une volonté absolue et tenace d'être le peintre de cette beauté.

Etje veux être cet interprète,je veux l'être. »
M.orillot, comme Gauguin, ne rêvait que de peinture. « Installez-vous à cette table. Je sors les autres cahiers, quatorze en tout, sur Morillot. Les carnets suivants portent sur Jean Galmot et Alain Gerbault, et ceux-ci, enfin, que vous apercevez derrière, concementl'histoire de Saint-P. à laquelle il s'est intéressé à la fin de sa vie. Mais aucune de ces passions ne l'a autant occupé que celle vouée au peintre Morillot. - Gerbault, le navigateur solitaire, mais qui est Galmot ? - Galmot ? C'est vrai, vous êtes trop jeune. Son affaire avait passionné, à la fin des années vingt. C'était un chercheur d'or qui est devenu, je ne sais plus, sénateur ou député de Guyane, et puis il est mort assassiné, empoisonné.. Blaise Cendrars raconte sa vie dans Rhum, un livre sorti à cette époque, peu après notre mariage. Quand mon mari l'a lu, il 15

s'est dit qu'il disposait d'éléments que Cendrars devait ignorer puisqu'il ne les utilisait pas. Il lui a écrit et Cendrars est venu à Saint-P. Mon mari en savait plus que lui sur les comploteurs et assassins de Galmot. Mais le livre était publié et resta inchangé. Ils s'étaient rencontrés trop tard. Cendrars revint plusieurs fois nous voir. Il aimait discuter avec mon mari pendant des après-midi entiers. Il venait avec son chien, un petit chien blanc qui l'accompagnait toujours et était honiblement sale. - y avait-il un rapport entre Morillot, Galmot et Gerbault? - Oh ça! Les aventures, peut-être, le voyage sûrement. C'est ce qu'il aimait. Regardez tous ces livres, presque tous parlent de pays lointains. Voyez ici: Haïti, la Colombie, Panama. Cette autre bibliothèque regroupe les colonies françaises, excepté la Polynésie qui a une place à part, là-bas. Il l'appelait « la bibliothèque océanienne» et c'était sa fierté. Les deux dernières réunissent des livres sur la marine marchande et sur le voyage en général. » lei, les noms de Slocum, Eric de Bisschop, Pidgeon, Bardiaux, Bernicot, Moitessier..., là les récits des premiers circumnavigateurs tels Cook et Bougainville, avec une sélection de revues anciennes comme Le Tour du monde, Le Magasin pittoresque et L'Abrégé de l'histoire des voyages, en dix-neuf tomes, dont l'édition remonte au début du XIXe siècle. Poncelet possédait encore les premières éditions de deux ouvrages de Dumont d'Urville Le Voyage pittoresque autour du monde (1834) et Le Voyage au pôle Sud et en Océanie( 1841). Si ces livres ne figurent pas dans la « bibliothèque océanienne» , c'est par manque de place tant celle-ci paraît déborder d'ouvrages coincés sous les étagères. Poncelet a lu tous les grands auteurs que la Polynésie inspira: Segalen, Melville, Stevenson, London, Reverzy, Simenon, mais aussi les moins notoires: Jean Dorsenne, Marc Chadoume, Julien Ochsé, Céline Rott, Renée Hamon, Titayna... Enfin il 16

n'ignorait pas les textes fondateurs de l'océanisme : A la Recherche de la Polynésie d'autrefois de William Ellis, Tahiti aux temps anciens de Teuira Henry, Voyage aux îles du grand Océan de Moerenhout. Le gros volume de la Bibliographie de Tahiti de Patrick O'Reilly et Edouard Reitman, dont la couverture paraît élimée par l'usage, avoisine les publications des diverses sociétés océanistes. Fernand Poncelet a tout lu et il ne se trouve pas, en France, de bibliothèque océanienne privée plus complète que la sienne. Marie-Louise Poncelet me désigne la fenêtre grande ouverte sur le jardin: « Je descends terminer mon travail, appelez-moi si vous avez besoin de quoi que ce soit» , et elle s'éclipse.

Une vocation maritime et voyageuse
Tout commence à Saint-P., par l'appel des voyages. SaintP., lieu natal et de travail auquel il fut enchaîné toute sa vie, mais qu'il ne renia jamais. En 1916, en pleine guerre, il obtient son certificat d'études au moment où son père est mobilisé. Il doit quitter l'école pour aider, déjà, « au commerce de boucherie familiale au village natal », écrit-il dans son journal. La guerre à peine achevée, il se découvre, à quinze ans, « une vocation maritime et voyageuse ». Il lit Loti, rêve d'ailleurs en compagnie de Lucien Charitas, l'apprenti-boucher de son père, son aîné de quelques années. Les deux jeunes gens partagent une même passion pour les auteurs exotiques. En 1919, Lucien est appelé à effectuer son service militaire dans la marine où il à l'intention de s'engager. S'il fait ses adieux définitifs à la famille Poncelet, il n'oublie pas son ami Fernand à qui il enverra pendant longtemps des cartes postales depuis ses escales lointaines (Port-Saïd, Madagascar, Saïgon) dont les noms les avaient fait rêver si intensément.

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