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Les communistes grecs dans la guerre

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324 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296380851
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LES COMMUNISTES GRECS DANS LA GUERRE

Dans la collection « Histoire et Perspectives méditerranéennes»
O. CENGIZ AKTAR, L'occidentalisation de la Turquie. Essai critique. des cadres syndicalistes de la

J. BESSIS, Les fondateurs. Index biographique Tunisie coloniale (1929-1956).

J. BESSIS,La Libye contemporaine. J. GUÉRIN (sous la direction de), Camus et la politique. international de Nanterre (juin 1985).

Actes du colloque

J .-L. EINAUDI, Pour l'exemple: l'affaire Iveton. Enquête. C. PIAULT (sous la direction de), Familles et biens en Grèce et à Chypre. C. DELCROIX, Espoirs et réalités de la femme arabe (Égypte-Algérie). G. DERMENJIAN,La crise anti-juive oranaise (1895-1905). L'antisémitisme dans l'Algérie coloniale. F. AL DIB, Abdel Nasser et la révolution algérienne. C. TAPIA, Les Juifs sépharades en France (1965-1985). M.-T. KHAIR-BADAWI,Le désir amputé. Vécu sexuel de femmes libanaises.

Christophe

CHICLET

LES COMMUNISTES GRECS DANS LA GUERRE
Histoire du Parti Communiste de 1941 à 1949 de Grèce

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Libération de Katérini, 27 octobre 1944
Photo: SPYROS MELBTZIS

@ L'Harmattan, 1987 ISBN: 2-85802-749-8

YLà CJÉva

Introduction

Le premier et principal obstacle à l'étude du Parti Communiste de Grèce (K.K.E.) est constitué par l'état des sources. Si l'histoire contemporaine doit parfois faire face à une surabondance de matériaux, cette étude se heurte à une double conspiration du silence. Comme pour chaque guerre civile, l'aspect tragique et passionnel déforme, réduit, voire annihile la trame événementielle et l'analyse des faits. Le deuxième problème est relatif à l'histoire particulière des partis communistes. Le regretté Georges Haupt résume parfaitement l'étendue des difficultés:
« La

fonction que le stalinisme assigne à ce qu'il considère et déclare être

l'histoire, et dont la validité sera imposée au mépris de toute vraisemblance, exprime une peur profonde de la réalité historique qu'il s'efforce de masquer, tronquer, déformer systématiquement pour en

faire le terrain du conformisme et de la docilité... » 1. Le secret étant devenu une seconde nature chez les cadres supérieurs du K.K.E., seuls ceux qui rompent ouvertement avec le système, ou, à la rigueur, ceux qui après la scission de 1968 sont psychologiquement prêts à parler, sont théoriquement disponibles. Encore faut-il que ces militants responsables soient décidés à la plus difficile des remises en question. Ils ne peuvent éviter de se critiquer eux-mêmes s'ils acceptent de contribuer à la critique historique du Parti auquel ils ont tant donné, en allant parfois jusqu'à accepter de se «salir les mains ». La contribution que peuvent apporter les «ex» est pour le parti grec quasi nulle. En effet contrairement au P.c.P., il n'existe presque pas d'ex du Parti grec. La tragédie a été si grande que les reniements n'en sont que plus difficiles. Quant aux personnes qui ont désiré s'éloigner du mouvement, elles ont subi ou les liquidations physiques, ou la loi du silence, ou enfin

1. Georges Haupt, L'historien et le mouvement

social, Paris, Maspéro, 1980, p. 31.

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l'attirance du petit parti communiste de l'intérieur plus ouvert mais héritier d'une même histoire et d'un même système. Fort heureusement, le temps travaille pour l'historien, ou plutôt un certain intervalle de temps. D'un côté, il faut attendre la retombée des passions, mais de l'autre, il faut rechercher les survivants avant qu'ils ne s'éteignent. La décennie 1975-1985 peut donc devenir une des plus fécondes. En effet, jusqu'à la chute des colonels en 1974, seuls les partisans du régime ont pu donner leurs versions des Hits et le mouvement démocratique a été systématiquement dépouillé de son passé. Mais le retour à la démocratie, comme d'ailleurs la concurrence entre les deux partis communistes, ont permis une floraison d'articles, de livres et de déclarations sur le sujet. Ces sources de seconde main, bien que fort utiles, restent cependant empreintes d'un certain esprit partisan. Il faut donc impérativement remonter aux documents bruts, aux archives. Les archives anglaises et américaines sont facilement utilisables à travers d'excellents ouvrages récents de jeunes historiens. On ne peut que regretter qu'il n'en soit pas de même pour les archives allemandes, italiennes et suédoises. Quant aux archives grecques, la recherche historique s'apparente toujours à l'aléatoire chasse aux trésors. Ces documents ont suivi grosso-modo trois trajectoires différentes. Une bonne partie a été confisquée par le gouvernement d'Athènes. Une autre partie est précieusement et jalousement gardée par le K.K.E. dans quelques chambres fortes entre Moscou et Athènes. Ce sont bien sur les plus inaccessibles. La troisième partie des fonds est revenue en héritage au K.K.E.-intérieur et se trouve à Skopje en Yougoslavie. Ce fond n'est pas très facile d'accès. Essayons de retracer brièvement les péripéties de ces documents. Les archives personnelles d'Aris Vélouchiotis, deux grandes caisses, ont été enterrées par un de ses hommes en 1945 dans sa propriété. Cet homme les a livrées à une division de l'armée royale à Lamia en 1948. Elles ont été ensuite transférées à l'état-major d'Athènes, où les 9/10 ont été brûlés en 1949 sur l'ordre du général Katsotas. Les archives de l'état-major de l'E.L.A.S. ont été prises en 1947 par l'armée royale et données au général Zervas. Malheureusement sa veuve a tout vendu en 1957. Son journal personnel et 1/10 de son aide-mémoire ont été retrouvés par le regretté journaliste Kostas Triandaphyllidis. La correspondance Zervas-Petmezas est au musée Bénaki d'Athènes. Les archives du 1ercorps d'armée E.L.A.S. de décembre 1944 sont toujours cachées par la veuve d'un médecin communiste d'Athènes. Les papiers du K,K,E. pris après la défaite en août 1949, ont été transférés dans quatorze camions pleins, de Grammos- Vitsi à Athènes. Les 9/10 ont été brûlés entre 1951 et 1955. Les documents qui ont échappé à la destruction et à la cryptomanie communiste sont dispersés chez des collectionneurs, des vieux militants et dans les familles. Les veuves et les fils détiennent toujours des papiers d'une valeur inestimée. Mis à part les ouvrages et articles de seconde main sur la période, différentes sources ont été utilisées pour cette présente étude. Les revues et 9

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gouvernementales contre les maquis

brochures d'époque éditées par les partis communistes grec et français et par les gouvernements grec, albanais, bulgare et yougoslave sont très riches. De nombreux journaux nationaux et régionaux, grecs et français, de tous les horizons politiques, ont aussi été dépouillés. Les archives du Quai d'Orsay et des secrétariats européen et international de la quatrième Internationale ont éclairci certains points. Les romans d'écrivains grecs et français ont permis d'apporter un éclairage sur les mentalités et l'atmosphère de l'époque, éléments qui n'existent pas dans les archives politico-militaires. Des documents inédits de l'E.L.A.S., des armées allemande et anglaise provenant de fonds privés ont été d'une grande utilité. Le dépouillement systématique des archives publiées par la presse grecque (Akropolis, Anti, Avgi, Eleftérotypia, TaN éa.. .) a été aussi entrepris. Les interviews de participants survivants des événements ont également mis en lumière des éléments controversés et parfois oubliés. Les communistes grecs n'ont a priori pas plus de mémoire que les communistes français, italiens ou indiens mais l'intensité des combats qu'ils ont menés au milieu des larmes et du sang laisse des souvenirs impérissables que le temps ne peut effacer. C'est pour cette raison que la quarantaine d'entretiens menés pour cette étude est une source irremplaçable. Il ne faut pas oublier non plus de traduire tous les textes écrits communistes. Ce n'est pas d'une traduction helléno-française dont il s'agit ici mais d'un essai de compréhension du discours communiste, de ce que George Orwell appelle la «novlangue )). Tous les chiffres cités dans cette étude sont le résultat d'un long travail de critique sur les chiffres publiés par les différentes parties en présence. Il faut le plus souvent les multiplier par un coefficient correcteur et réviser en baisse chiffres et pourcentages habituellement cités. Malgré des découvertes journalières, l'état des sources laisse encore à désirer et c'est seulement lorsque le gouvernement grec d'un côté, la K. K. E. de l'autre, auront ouvert leurs archives, qu'une étude historique approfondie pourra être entreprise. Ce n'est qu'à cette condition qu'une réelle histoire intérieure du parti communiste pourra être écrite. En attendant, cette étude essaie de poser, de décrire et d'analyser les grands problèmes de l'histoire du K.K.E.. Les lacunes archivistiques obligent à suivre un plan essentiellement chronologique et non thématique. qest pour ces mêmes raisons que cette histoire du K.K.E. est aussi une histoire de la résistance et de la guerre civile, côté communiste. Certains épisodes sont devenus désormais transparents alors que d'autres restent dans l'ombre. Je remercie en tout premier lieu, monsieur le professeur Pierre Milza de la Fondation Nationale des Sciences Politiques qui a eu la patience et la gentillesse de diriger mes recherches. Que soient aussi remerciés toutes les personnes et amis qui m'ont aidé et soutenu dans cette longue quette, à Paris, Athènes, Salonique, Trikala, Londres, Rome et Skopje, dont mon ami, le regretté Nikos Syringas. * ** 11

La réflexion et la recherche sur le principal acteur de la guerre civile grecque, le Parti Communiste de Grèce - K.K.E. -, ont été et sont dominées par l'intensité des drames et les impasses que l'époque a créés ou a découverts. De cette façon, ont fleuri et fleurissent encore des explications politiques et idéologiques manichéennes et partisanes. Plus de trente ans après la fin de la guerre civile, le temps est peut-être venu pour des approches plus calmes, débarrassées des superstitions et appuyées sur la connaissance des sources. Ainsi pour éviter les écueils des querelles byzantines, ce présent ouvrage sur le K.K.E. entre 1941 et 1949 s'attachera surtout à mettre en évidence les grands problèmes de l'histoire de ces communistes. Si pour les gouvernements grecs issus de la

guerre civile, les combats commencent le 1er avril 1946 et finissent le
30 octobre 1949, il serait aléatoire d'étudier le Parti Communiste uniquement dans ce court laps de temps. En effet la décennie 1940-1950 constitue une entité, une période historique bien particulière. Avant comme après, le K.K.E. n'existe quasiment pas et ne représente qu'une minorité groupusculaire sans aucun moyen de pression sur la société néohellénique. En revanche de 1941 à 1949, le Parti Communiste est un des principaux acteurs d'une tragédie en trois actes: résistance, libération, guerre civile. Cette recherche est donc construite sur ces trois temps historiques. En partie à cause de l'attaque tardive de la Grèce par Hitler, le K.K.E. échappe plus ou moins aux effets néfastes du pacte germano-soviétique. Ainsi les quelques dizaines de cadres évadés peuvent reconstruire leur parti la tête haute. Tel un phénix, le K.K.E. renaît de ses cendres et devient rapidement l'élément moteur de la résistance. En 1944, il accepte pourtant de se plier aux volontés des Britanniques contrairement à ses collègues albanais et yougoslave. Cette soumission ne se fera pas sans heurts puisque le Parti sera défait militairement dans Athènes en décembre 1944 et le chef de la résistance de gauche, l'E.L.A.S., «la galaxie du

firmament grec» 2 sera acculé au suicide en juin 1945. Dans la deuxième
partie, le K.K.E. vit la libération comme un reflux. Pourtant la nouvelle direction refuse l'histoire et s'apprête à repartir - ou plutôt à partir - à l'assaut du pouvoir. Cette solution ne pouvant qu'être militaire, à cause de la répression et de la terreur de droite, l'après-guerre - la guerre froide, se transforme en Grèce en guerre civile. Comme en 1944, le K. K.E. perd une nouvelle fois la partie en 1949. Au-delà d'une succession de faits, d'évènements, de batailles, de trahisons, d'exclusions inextricables et embrouillées, deux phénomènes stables apparaissent dans cette période. Ce sont eux qui vont donner à l'histoire du K.K.E. son adjectif le plus représentatif: «tragique ». Le premier phénomène, qui sera étudié tout au long de la chronologie, est caractérisé par la composante

2. Qualificatif donné par l'Archimandrite Germanos, pope de l'E.L.A.S. et ami personnel d'Aris Vélouchiocis. 12

sociologique du pays. La force qualitative et quantitative des classes moyennes (petits propriétaires terriens, artisans, commerçants, petits fonctionnaires) donne une coloration particulière à cette période. Les communistes peuvent s'appuyer sur cette masse dans le cadre d'un front national anti-fasciste et socialisant mais ils ne le peuvent plus dans le cadre d'une révolution prolétarienne d'inspiration stalinienne orthodoxe. Le deuxième phénomène stable est constitué par la volonté délibérée de conserver la Grèce dans les zones d'influences. Les Occidentaux n'hésitent pas à neutraliser le fort mouvement progressiste pour garder le pays dans leur giron, même à travers l'extermination physique d'une partie de ses membres. Pour les Soviétiques, la Grèce et le K.K.E. représentent un atout non négligeable dans la conservation d'intérêts qui leur sont chers. Prisonnier du contexte social et des relations internationales, le K. K. E. va-t-il réussir à briser le carcan de cette étroitesse de manœuvres? De quelles manières et par quels chemins la direction communiste vat-elle réagir face à ces nombreuses embûches? C'est ce que nous verrons grâce à l'étude serrée de la chronologie, grâce à l'analyse des interventions anglo-américaine, soviétique et yougoslave dans le pays. Pendant quelques années, la Grèce est devenue le laboratoire politique des grands et le K.K.E., un des principaux produits à manipuler ou à transformer. La réaction autonome et interne de ce «corps eXpérimental» sera aussi analysée d'après la construction de ses lignes politiques mais aussi d'après les brisures et les fragmentations résultant des différentes tensions qui s'y exercent. Loin de rejeter, comme le font communistes et anti-communistes grecs, les fautes et les échecs sur autrui et en particulier sur les interventions étrangères, cette étude essaiera d'analyser les mécanismes d'actions et de réactions de l'extérieur sur le K.K.E. et du K.K.E. vers l'extérieur. Quels sont les buts recherchés par le Parti grec pendant ces neuf années? Est-ce une révolution impossible que le K.K.E. va tenter et, est-ce vraiment une révolution?

13

Une modernité tronquée

Il s'agit essentiellement, ici, d'esquisser un tableau de l'évolution politique, économique et sociale de la Grèce contemporaine, de l'indépendance à l'invasion allemande. Sans entrer dans les détails de la formation et du développement de cet état balkanique, il est cependant nécessaire de résumer les problèmes majeurs et les grandes constantes de l'histoire néohellénique. Ignorer les fondements de cette nation tendrait à occulter les causes profondes de la tragédie qui s'y est déroulée entre 1943 et 1949. De part sa position géographique, au carrefour de l'occident et de l'orient, de la méditerranée britannique et des balkans slaves, la Grèce a toujours présenté un intérêt stratégique pour les grandes puissances. Ce petit triangle de l'extrémité sud de la péninsule balkanique a en effet l'avantage, ou le désavantage, d'être une clef d'une des régions les plus convoitées du monde: la méditerranée orientale et le Moyen-Orient. Un autre facteur géographique pèse sur le destin de la Grèce: le territoire est montagneux à 70 %. Son relief est particulièrement propice au développement de sanctuaires pour la guérilla, comme cela s'est produit en 1821, 1942 et 1946. La Grèce accède à l'indépendance en février 1830, après neuf ans de lutte contre les Turcs, et déjà, de guerres civiles et d'interventions étrangères. Seuls, le Péloponnèse, la Grèce centrale (stéréa) et les

Cyclades

1

font partie du nouvel état indépendant. A partir de ce

moment, la vie politique va se cristalliser sur l'achèvement de l'unité nationale et non sur la modernisation économique et sociale du pays. Cette constitution de la Grèce moderne sera très longueZ, car c'est un
1. Régions appelées «vieille Grèce» traditionnellement conservatrices. 2. Jusqu'en 1923, la «Grande Idée », qui lutte pour le rattachement de tout l'héllénisme à la nation grecque, sera au centre de la vie politique du Pays. Le 28 juin 1946, le Dodécanèse est rattaché à la Grèce et en 1955 et 1974, le problème de l'union de Chypre se posera. 15

aspect de la liquidation de l'empire Ottoman, et la Grande-Bretagne préfère un statu-quo plutôt qu'un changement de rapport de forces en sa défaveur dans cette région du monde. En 1832, l'Angleterre, la France et la

Russie imposent Othon

1er

de Bavière, comme roi de Grèce. En 1843, la

monarchie constitutionnelle est proclamée, mais Othon sera chassé par la révolte de 1862 qui le remplacera par Georges 1erde Glüksburg3. C'est seulement en 1909, qu'une ligue militaire, soutenue par la bourgeoisie d'affaires, va renverser le gouvernement, mettre à sa tête Elefthérios Vénizélos, et permettre ainsi la mise en place des fondements d'un état moderne. Grâce à ses victoires dans les deux guerres balkaniques de 1912-1913, la Grèce annexe la Crète, l'Epire et la Macédoine. En 1916-1917, la Grèce est ravagée par une guerre civile entre les partisans

du roi pro-allemand Konstantin 1er et ceux du gouvernement provisoire
de Salonique d'E. Vénizélos. Les alliés débarquent alors au Pirée et y installent Vénizélos. En novembre 1918, la Grèce est dans le camp des vainqueurs, et les troupes grecques mettent en pratique la «Grande Idée» en occupant en mai 1919, la Thrace et l'Ionie. Mais l'épopée d'Asie mineure se termine tragiquement quand les troupes de Mustapha Kemal Atatürk brûlent Smyrne le 9 septembre 1922. Le traité de Lausanne ramène la Grèce à ses frontières actuelles, moins le Dodécanèse, mais surtout, instaure l'échange d'un million et demi de Grecs de Turquie contre un demimillion de Turcs de Grèce. C'est un des plus grands traumatismes de l'histoire contemporaine grecque, qui marque la fin de 3 000 ans de culture grecque sur les deux rives de l'Egée. Cet afflux de réfugiés va transformer profondément les structures sociales et économiques du pays. Sur le plan politique, la défaite d'Asie mineure se traduit par la prise du pouvoir par un comité révolutionnaire de l'armée, conduit par le Général Nicolas Plastiras et la proclamation de la république le 25 mars 1924. Les débuts de la république sont mouvementés: dictature des généraux Pangalos (1925-1926) et Kondylis (1926-1928). Vénizélos et les libéraux reviennent au pouvoir de 1928 à 1932, mais les élections de septembre 1932 sont remportées par P. Tsaldaris, le chef de file de la droite monarchiste4. Malgré un court retour de Vénizélos entre janvier et mars 1933, la république se meurt. L'échec des deux coups d'état

républicains de mars 1933 5 et de mars 1935, va permettre aux royalistes
d'épurer l'enseignement, l'administration et l'armée, et de rétablir la royauté le 25 décembre 1935. Le général Kondylis, artisan de cette restauration, meurt en janvier 1936, E. Vénizélos s'éteint dans son exil arisien en mars. Le général Métaxas devient premier ministre en avri.f. C'est véritablement la fin

3. Fondateur de la dynastie qui règnera jusqu'en 1968. 4. Courant politique représenté par le Parti Populiste. 5. Dirigé par le général Plastiras qui devra s'exiler en France jusqu'en janvier 1945. 16

d'une époque, caractérisée par la faiblesse et l'instabilité des regroupements politiques, par l'intervention de l'armée dans la vie de la nation et par la politique non-constitutionnelle du palais. La Grèce n'a toujours pas connu de véritable régime parlementaire, et la proclamation par le général Métaxas de la dictature du 4 août, sous prétexte d'agitation communiste, va éloigner pour longtemps la démocratie de son berceau. La dictature du 4 août est une sorte de compromis entre le palais anglophile et certains milieux d'affaires pro-allemands. Métaxas, tout en restant dans l'orbite anglaise, va instaurer un régime à caractère légèrement fascisant. Il crée une organisation de jeunesse, des groupes para-militaires, essaie de contrôler les syndicats, allège la dette paysanne, arrête 50 000 personnes et désarticule le K.K.E. Mais très rapidement, Métaxas va se trouver confronté aux appétits méditerranéens de Mussolini: le 8 avril 1939 l'Albanie est envahie, le 15 août 1940 un sous-marin italien coule le croiseur Helli dans le port de Tinos. Le 28 octobre 1940, à trois heures du matin, le Duce lance son ultimatum, Métaxas, y répond par le célèbre « ochi» : NON. Le 4 novembre 1940, les premiers soldats britanniques apparaissent dans Athènes. Le 15 novembre, les Italiens évacuent la Grèce: c'est la première victoire remportée sur l'axe. Les Grecs repoussent même les Italiens du Sud de l'Albanie. Hitler ne peut admettre cet état de fait, et le 6 avril 1941, il se rue sur la Yougoslavie et la Grèce. Le régime du 4 août, n'a pas survécu à son père 6, et le pauvre Korysis a bien du mal à s'opposer au choc brutal des Nazis 7. Le 9 avril, Salonique tombe, le 17 la Yougoslavie capitule et le 22, l'armée grecque de Macédoine commandée par des officiers félons, dépose les armes. Le 23, Tsoudéros, le roi Georges et le gouvernement partent en Crête. Le 25, les derniers soldats britanniques quittent la Grèce sous les acclamations. Le 27 avril 1941, les Allemands viennent hisser la croix gammée sur l'acropole. Kostas Koukidis, l'Evzone de garde se drape de la croix blanche sur fond bleu et se jette dans le vide: la résistance peut commencer. A l'intérieur du petit Etat grec de 1821, la bourgeoisie terrienne s'est renforcée après le départ des propriétaires turcs, mais le manque total d'industrialisation a surtout entraîné l'accroissement des classes moyennes commerçantes. C'est essentiellement à l'extérieur du pays que la classe bourgeoise se développe, grâce à l'intégration de l'empire ottoman dans le système capitaliste naissant. Ainsi les Grecs de Turquie, d'Egypte, d'Ukraine, de Roumanie et de Bulgarie se lancent dans le grand commerce et une bourgeoisie grecque s'enrichit à l'extérieur sans prendre la Grèce comme base productive. Cette haute bourgeoisie refuse de se nationaliser alors que les classes moyennes le font dans la fonction publique, et au début du xx' siècle dans l'industrie naissante. Elles vont

6. Ioannis Métaxas meurt le 29 janvier 1941. 7. Il se suicide le 18 avril 1941, Tsoudéros le remplace le 21. 17

ainsi réussir à faire disparaître la bourgeoisie terrienne héritière des grands domaines agricoles ottomans, les tchiftliks, par des réformes agraires importantes en 1909, 1918 et 1920. La rente foncière est supprimée et 102 000 hectares sont distribués aux familles paysannes en 1917. Avec l'arrivée de capitaux occidentaux (anglais, français et allemands) la petite bourgeoisie commerçante se développe et la population urbaine passe de 8 % en 1853 à 33 % en 1911 et 34 % en 1940.

Le prolétariat est encore quasiment inexistant 8 et la société demeure

essentiellement rurale, malgré le départ de 400 000 émigrants, entre 1901 et 1921, vers les Etats-Unis. L'arrivée des réfugiés d'Asie mineure va bouleverser le paysage traditionnel de la Grèce du XIX' siècle, et être le catalyseur de la genèse de l'état contemporain néo-héllénique. Sur 1 500 000 réfugiés, 600 000 vont s'installer en ville: 130 000 à Athènes, 100 000 au Pirée, 120 000 à Salonique, 30 000 à Kavala et 23 000 à Drama9. Ils représentent 32 % de la population urbaine, 45 % de la population de la Macédoine 35 % de la Thrace et 20 % de la Grèce centrale. 65 % de ces réfugiés sont des artisans et des petits commerçants souvent plus avancés que leurs confrères de Grèce. Les moins chanceux deviennent ouvriers du tabac en MacédoineThrace et donneront au K.K.E. ses principaux cadres. Dans le domaine agraire, les réfugiés vont accélérer le processus de désintégration du grand domaine et en 1933, 40 % des familles paysannes sont des nouveaux installés: après 1933, il n'y a plus de problème agraire majeur. Ces réformes entraînent aussi la pénétration du crédit bancaire en milieu rural. Ces nouveaux venus forment une masse de main-d'œuvre bon marché et les capitaux étrangers vont affluer permettant un léger début d'industrialisation. A la veille de l'invasion allemande, la société grecque est encore avant tout une société rurale pauvre. La campagne grecque atteint son maximum. de population en 1940 avec 3 850 000 paysans sur 7 300 000 habitants. Il y a encore 30 % d'illettrés et 85 % des exploitants agricoles possèdent entre 0 et 5 hectares. Face au monde agricole, les effectifs industriels sont encore bien faibles et employés presque uniquement dans des petites entreprises (textile, alimentation, tabac). Les ouvriers ne sont pas au vrai sens du mot des ouvriers, mais des petits bourgeois travaillant dans des entreprises à volume restreint et de caractère familial. En revanche, il y a une hypertrophie de l'appareil commercial et donc des classes moyennes de type ancien (artisans, commerçants). La société grecque est aussi caractérisée, comme les pays d'économie sous-développée d'inspiration capitaliste, par un sur-déve-

8. 7000 ouvriers d'industrie en 1877, 60000 en 1920. 222 entreprises industrielles de plus de 25 ouvriers en 1917. 9. Soit 28 % de la population d'Athènes, 40 % du Pirée, 48 % de Salomique, 57 % de Kavala et 70 % de Drama. 18

loppement des activités de distribution et de services. Ainsi la bureaucratie administrative dépend financièrement de l'Etat qui dépend lui-même de l'étranger. Ces classes moyennes rurales comme urbaines peuvent être définies sur un plan idéologique par cette ligne: anticommunisme, nationalisme, hélléno-centrisme, conservatisme de la langue et obscurantisme éducatif. C'est leur instinct de survie qui va les pousser vers la résistance et qui va les éloigner de la guerre civile. La société grecque à la veille du grand traumatisme peut-être définie par une surabondance paysanne, une faiblesse quantitative et qualitative du prolétariat et un sur-développement d'un secteur non productif. A cause de ses propres spécificités, la Grèce s'est longtemps tenue à l'écart des grands courants socialistes qui ont traversé l'Europe du XIX. siècle. L'aube du xx. siècle voit apparaître quelques groupes et journaux anarchistes et socialistes. En 1908, apparaît aux marches de l'héllénisme la première organisation ouvrière: la Fédération Socialiste, qui regroupe le prolétariat juif de Salonique, auquel viennent s'ajouter en 1909 des ouvriers turcs et bulgares. Les premières organisations nationales et grecques sont fondées après la révolution russe et vont donc être directement influencées par les communistes. La confédération générale

des travailleurs grecs est créée le 28 octobre 1918 10, suivie le 23 novembre,

au Pirée par le Parti Socialiste Ouvrier de Grèce (S.E.K.E.) 11.En 1920, le P.S.O.G. adhère à la Fédération Balkanique et à l'Internationale Communiste et prend le nom de P.S.O.G. (c) - communiste - A partir de ce moment et jusqu'en 1936, le Parti va suivre la même voie que tous les membres de 1'1.C. : bolchévisation, classe contre classe, front-populaire. Les socialistes vont quitter très tôt le P.S.O.G.(c) pour former le minuscule Parti Socialiste de Grèce suivi en septembre 1923 par une aile gauche qui formera le parti Archéo-Marxiste. Mais c'est l'entrée des

réfugiés d'Asie mineure dans le jeune K.K.E.

12

qui va le radicaliser et lui

donner ses caractéristiques propres. En effet, les cadres et les militants du Parti sont pour la plupart issus de la petite bourgeoisie d'Asie mineure, sans attache réelle avec la Grèce rurale. Le choc de l'exode et l'inexistence du fait national chez certains dirigeants, va permettre à 1'1.C. de faire passer le mot d'ordre «d'unification et d'indépendance de la Macédoine-Thrace ». Mais cette propagande orientée par le panslavisme stalinien, va se heurter au sentiment national grec, encore mal remis du désastre de 1922 et l'influence du Parti ne va cesser de décroître jusqu'à la crise de 1929-3113. Le K. K. E. doit aussi faire face à la répression et à des luttes intestines virulentes. En 1927, la fraction stalinienne dirigée par KhaÏtas l'emporte sur le trotskyste

10. Avec une tendance socialiste, une Vénizéliste et une anarcho-syndicaliste. 11. Membres fondateurs: Bénaroïa, Arvanitis, Dimitratos, Kokkinos et Ligdopoulos. 12. Le P.S.O.G. (c) devient K.K.E. : Parti Communiste de Grèce, lors du 3' congrès extraordinaire, 26 novembre-3 décembre 1924. 13. Nombres d'adhérents: 1 000 en 1918, 2500 en 1926, 2000 en 1928, 1 500 en 1929. 19

Pouliopoulos et le centriste Maximos 14.L'I.e. a décidé de mettre au pas le Parti grec, elle forme dans son sérail et loin des luttes fractionnelles d'Athènes, un jeune réfugié d'Asie Mineure: Nikos Zachariadis. Celui-ci est imposé comme premier secrétaire lors du 4e plénum de décembre 1931, et l'organe du K. K. E., Rizospastis (Radical), publie le

1er décembre 1931 l'appel de la Ille internationale « à tous les membres du K.K.E. » leur ordonnant de mettre fin à leurs querelles. Jusqu'à la fin de
1934, les communistes vont continuer, dans la tradition de la lutte de «classe contre classe », l'agitation pour la Macédoine indépendante, l'agitation dans l'armée, le sectarisme syndicall5, et le démigrement des «social-traitres ». Lors du 6eplénum de janvier 1934, le Parti se prononce pour la «théorie des étapes» et donc, la lutte pour une révolution démocratique bourgeoise. Comme les autres partis frères, le K. K. E. va abandonner sa politique sectaire et signer le 5 octobre 1934 des accords de front populaire avec le reste de la gauche. Le 3e plénum d'avril 1935 oublie de mentionner la question macédonienne: désormais il faudra attendre 1949 pour voir resurgir le vieux démon de la Macédoine. Les élections du 9 juin 1935 marquent l'émergence du Parti Communiste dans la vie politique grecque: il obtient 99 000 voix soit 9,6 %. Le 4e plénum de septembre 1935 crée le poste de secrétaire général pour Zachariadis, mais surtout, lance des appels pressants aux libéraux pour s'opposer à la restauration monarchique. Les élections du 26 janvier 1936 envoient 15 députés du front populaire à l'assemblée. Ils sont les seuls à pouvoir départager les Libéraux des Populistes. Le 19 février, S. Sklavainas, le porte-parole des députés communistes signe un accord avec le nouveau dirigeant des prisonnier des communistes et rompt l'accord. Zachariadis se lance aussitôt dans la «lutte de masse ». En mai, Salonique est en ébullition: grèves, manifestations, violences policières. Fin juillet, Zachariadis demande aux ouvriers et au Parti de passer au stade supérieur de la lutte et appelle à la grève générale pour le 5 août. L'ambassadeur américain Mac- Veagh écrit alors:
« ... Les troubles dans le Nord constituent le plus sérieux désordre social de l'histoire grecque ... Est-ce que le gouvernement grec est prêt à tirer les leçons de ces événements? Sinon Salonique deviendra une autre Barcelone... » 17

Libéraux, Thémistoklis Sophoulis 16. Pourtant celui-ci ne veut pas être le

Métaxas se saisit du prétexte et instaure, sans aucun problème, sa dictature. C'est un parti essentiellement composé d'ouvriers du tabac et
14. 18 dirigeants du K.K.E. périront en U.R.S.S., dont Khaitas. 15. Création de la C.G.T.U. en 1929. 16. Les Partis du Front-Populaire s'engagent à soutenir le gouvernement libéral si celui-ci baisse les prix du pain, dissout la police spéciale, amnistie les prisonniers politiques et publie un moratoir pour les petits propriétaires. 17. John latrides, Ambassador Mac-Veagh reports, Greece 1933-1947. Princeton: University Press, 1980, p. 84-86.

20

réfugiés 18 qui va subir de plein fouet la répression des forces du 4 août.

du textile, de cheminots et de quelques paysans pauvres, de petits employés et de fonctionnaires sous-payés, dont un fort pourcentage de

La période 1936-1940 est certainement une des plus terribles pour le K.K.E. Il va pratiquement disparaître et c'est uniquement la deuxième guerre mondiale qui va le faire renaître de ses cendres. Le 7 août 1936, la direction réunit son 3e plénum et plonge le Parti dans la clandestinité, mais dès septembre Zachariadis et l'ensemble de la direction sont arrêtés et déportés. 50 000 personnes sont appréhendées près de 2 000 emprisonnées ou déportées, mais surtout 45 000 signent des déclarations de repentir, malgré les recommandations du Rizospastis illégal du 15 décembre 1938 : «signer, c'est risquer de désintégrer le Parti ». Le ministre de l'Intérieur de Métaxas, Konstantin Maniadakis à l'origine de ces signatures, explique dans une circulaire du 8 février 1939 :
«... Le ministère poursuit deux objectifs: a) donner l'occasion à ces individus d'exprimer publiquement leur idéologie sociale actuelle; b) ébranler toute confiance que pourrait avoir en eux le parti communiste, pour que soit aussi rendu problématique leur emploi par le Parti, dans l'avenir» 19.

En effet, les signataires ou «dilossias» seront rejetés du Parti et marqués du sceau de l'infamie, même s'ils participent ensuite à la résistance. Deux députés du K. K. E., Stylianos Sklavainas et Emmanuel Manoléas signeront et seront exclus en 1939. Mais Maniadakis ne s'arrête pas là et infiltre des agents dans la direction, il crée même sa propre direction, la «Direction provisoire» et son Rizospastis. Devant cette situation, Vanguelis et Stamatia Ktistakis forment en 1938 le «Vieux Comité Central» et un troisième Rizospastis. Ainsi de 1938 à 1941, il y a trois directions, s'infiltrant l'une l'autre, rompant ainsi tout contact avec la base. Maniadakis

triomphe et peut affirmer: « il y a en Grèce 940 véritables communistes» 20. Le «vieux C. C. » appelle à la lutte contre Métaxas et
participe à la révolte vénizéliste de la Canée en juillet 1938. La direction officielle réunit son 5e plénum en février 1939, sous la présidence de Georges Siantos qui s'est évadé d'Anaphi en 1937, et appelle également à la lutte contre Métaxas. Pourtant, d'avril à septembre 1939, Zachariadis, sur ordre de l'!. C. et depuis sa prison, demande de ménager Métaxas face aux visées de Mussolini. Le pacte germano-soviétique entraîne la direction officielle à dénoncer de nouveau Métaxas, et les Anglais. En

18. 19. Librairie 20.

15000 membres en 1936. Nicos Alivizatos, Les institutions politiques de la Grèce à travers les crises 1922-1974, Paris, générale de droit et de jurisprudence, 1979, p. 343. E.N. Dzelepy, Le drame de la résistance grecque, Paris: raisons d'être, 1946, p. 65. 21

octobre 1940, l'Le. prend un nouveau virage et accuse Mussolini. Zachariadis écrit alors le 2 novembre 1940 de sa prison d'Athènes:
« ... La nation grecque mène aujourd'hui une guerre de libération nationale contre le fascisme de Mussolini... Tous les agents du fascisme doivent être exterminés sans pitié. Dans cette guerre, nous devons tous consacrer toutes nos forces sans réserve. La récompense du peuple, le couronnement de sa lutte actuelle, sera de conquérir une Grèce nouvelle de travail et de liberté, libérée de toute domination impérialiste et dotée d'un régime vraiment populaire. Tous au combat, chacun à son poste! » 21

Maniadakis saute sur l'occasion et fait publier la lettre par toute la presse. Mais, nouvelle situation, nouvelle tâche, la politique extérieure de l'U.R.S.S. étant sinueuse, le secrétaire général du Parti demande entre janvier et juillet 1941, la signature de traités de paix sous l'égide de Staline.

21. Meurtre à Athènes, l'assassinat de Nicos Beloyannis et de ses compagnons, 1952, p. 8.

Paris, 21 avril

22

1
LA RÉSISTANCE 1941-1944

L'épopée de la résistance grecque a été et est encore bien trop souvent encensée, dénigrée, ou occultée. Les mythes ont recouvert la réalité et les passions ont faussé le jugement. Il est temps désormais, de se livrer à une réévaluation de la résistance: délimiter ses forces,sa puissance, ses capacités constructrices et destructrices, analyser son influence sur la société de l'époque et dégager le rôle exact du Parti Communiste en son sein.

Chapitre premier

La naissance de la résistance

Le 27 avril 1941, les troupes allemandes pénètrent dans une ville morte, d'où monte derrière chaque persienne, une sourde hostilité générale. Le 4 mai, Mytilène et Chios tombent. Le 20 mai la bataille de Crète commence. Le 23 mai, le gouvernement Tsoudéros arrive au Caire et jusqu'au 31 les combats font rage entre les parachutistes allemands, le dernier carré de gréco-britanniques et la population crétoise. En effet, les civils ont participé à cette lutte inégale et il n'est pas rare de rencontrer des dizaines de cadavres d'allemands égorgés par les farouches montagnards crétois. La répression va être sanglante: les nazis pourchassent les premiers partisans Andartès - qui se sont réfugiés dans leurs montagnes et déportent vers l'Allemagne les populations civiles. En Crète, la résistance a été immédiate et ne cessera qu'avec la libération de l'île.

-

Mais la Grèce battue doit faire face à une triple occupation

1

sous la

direction officielle du Quisling local: le général Georges Tsolakoglou. Hitler a commis l'erreur de libérer, pour hauts faits d'armes, les 40 000 prisonniers grecs. Quant à l'armée d'Epire, elle a parsemé, lors de sa débandade, le massif du Pinde d'armes et de matériels divers. Ainsi dès mai 41, des armes existent, les hommes susceptibles de s'en servir sont libres, et la montagne se dresse, offrant son sanctuaire inviolable aux yeux de tous. Ici et là déjà, en cette fin de printemps 1941, des groupes d'hommes, des bandes, apparaissent dans la montagne, reprenant la tradition des Klephtes de l'Armatoliki 2. En Epire et en Macédoine, 4 à 5 bandes ramassent et collectent les armes abandonnées. Ainsi en mai et juin 1941, la résistance est individuelle et spontanée, comme le prouve le
1. Les Bulgares occupent la Thrace et la Macédoine orientale, les Allemands: l'Attique, la Crête, les îles de l'Egée, la frontière turque et la Macédoine occidentale. Les Italiens occupent le reste. 2. Bandits d'honneur chrétiens en lutte contre le pouvoir Ottoman. Les klephtes sont l'expression même du banditisme à connotation sociale. 25

geste de bravoure de deux étudiants, Manolis Glézos et Lakis Sandas, qui arrachent la croix gammée de l'Acropole dans la nuit du 30 mai. Les communistes ne vont pas rester étrangers à cette situation. Ploumbidis, membre du B.P. appelle à la lutte armée dès le 3 mai 1941. Des cadres exilés à Gavdos et à Kimolos profitent du désordre pour rejoindre Athènes. Pétros Roussos, Chryssa Hadzivassiliou, Kostas Karageorgis, Markos Vafiadis, Lefteris Apostolou rejoignent Dimitri Glinos qui a été libéré pour raison de santé en avril, et Spyros Kalodikis, clandestin depuis juin 1940 et reforment une direction dénommée «groupe d'orientation d'Athènes ». En revanche, la haute direction en relation avec l'LC. reste enfermée à Acronauplie. Kalodikis, le secrétaire à l'organisation de la direction clandestine, prépare en mai, l'évasion de Zachariadis, mais celui-ci refuse, «fidèle» au pacte germano-soviétique. Ioannidis, le maître d'Akronauplie ne sera libéré qu'en juillet 1942. Celui-ci autorise cependant le départ de la forteresse des cadres macédoniens qui s'évadent en juin 19413. Hadzis, le démobilisé et Tzimas, le Macédonien, rejoignent et renforcent le «groupe d'orientation d'Athènes ». Le bureau macédonien du Parti prend aussi l'initiative de créer, fin mai, l'organisation «Elefthéria-Liberté» avec des socialistes et des agrariens et en juin 1941, deux groupes armés d'une trentaine d'hommes4. Les premiers germes de la résistance apparaissent donc dans des groupes de cadres relativement autonomes par rapport à la direction officielle de Zachariadis. Le bureau macédonien est déjà à la pointe de l'action et on le retrouvera sans arrêt, durant la période 1941-48, sur les positions les plus combattantes et les plus avancées. Le 1er juillet 1941, le «groupe d'orientation d'Athènes» prend le contrôle du c.c. lors du 6e plénum du VIe congrès et, définit ainsi son programme: «dehors les halo-Allemands, dehors le gouvernement Quisling, aide à l'U.R.S.S., soutien à tOutes les forces anti-fascistes, formation d'un gouvernement provisoire de tous les partis politiques défendant l'indépendance contre tous les impérialistes,
organisation de la révolte du peuple pour une libération nationale

-

et sociale» 5.

et conclut:
3. Harizanis, Lazaridis, Tsipas et Tzimas, à la mi-mai 120 militants se sont évadés de Folégandros dont: Anastassiadis, Hoozimalis, Erythriadis, Ghiouzélis, Markézinis, Vlachopoulos et Zavitsanos. Le 29 mai Danilidis, Stringos, Vafiadis et Vlantas ont joué les filles de l'air à Gavdos. 4. Le premier groupe s'appelle «Andréas Androutsos ». 5. André Kedros, La résistance grecque 40-44, Paris, Laffont, 1966.

26

«... le devoir de tout communiste grec est d'organiser la lutte pour la défense de l'Union Soviétique et le renversement du joug fasciste étranger. .. » 6.
Ce programme ne manque pas de contradiction, mais l'U.R.S.S. étant attaquée, le Parti se retrouve uni pour se lancer dans la résistance. Désormais, le problème majeur du Parti va être de créer un vaste front national. Dès le 28 mai, l'E.A. (Solidarité Nationale) est mise sur pied pour apporter une aide et un secours aux victimes économiques et politiques de l'occupation. Le 16 juillet, le Parti regroupe et organise les ouvriers des trois centrales syndicales dans l'E.E.A.M. (Front National de Libération des Travailleurs). Alors que la direction communiste prend contact avec les libéraux et les populistes, les premiers maquis entrent en action en juillet à Kozani, en septembre à Négrita et en novembre à Kilkis, dans la plus complète autonomie par rapport aux organisations nationales et même régionales du Parti. Devant les tergiversations des anciens partis politiques, le K.K.E. décide lors de son 7e plénum en septembre 1941, de préparer la création d'un front national de libération. C'est Siantos, évadé de Corfou, qui vient se mettre à la tête du Parti en l'absence de Zachariadis et de Ioannidis. C'est un homme plus âgé que la majorité des cadres, petit, presque chauve, de prime abord très affable, mais très exigeant. C'est un autodidacte encore peu cultivé, mais d'une vive intelligence et plein de bon sens. Le Front de Libération National (E.A.M.) voit le jour le 27 septembre 1941. Il est formé par le K.K.E., l'A.K.E., le S.K.E., l'E.L.D.7 et l'E.E.A.M. et, dirigé par un Comité Central où siègent les dirigeants de chaque organisation 8. L'E.A.M. définit ses statuts:
«I Libérer le pays de l'occupation étrangère et réaliser l'indépendance nationale. II Formation par l'E.A.M. d'un gouvernement provisoire après l'expulsion des envahisseurs étrangers. Le seul but de ce gouvernement sera d'organiser des élections à une assemblée constituante sur la base de la représentation proportionnelle. III Afin que le peuple soit en mesure de décider librement du régime qu'il désire, l'E.A.M. et toutes les organisations qui lui sont affiliées écraseront, par tous les moyens dont elles disposent, toute tentative réactionnaire visant à imposer au peuple une solution contraire à sa volonté. - L'E.A.M. est ouvert à tous» 9. Des groupuscules socialistes entreront plus tard dans l'E.A.M. : le S.E.K. (Parti Socialiste des Travailleurs), l'Union Démocratique. Mais le Parti
6. 7. Libéral: 8. 9. E. Averoff, Le feu et la hache, Grèce 46-49, Paris, Breteuil, 1973, p. 65. E.L.D. : Union des Démocrates Populaires, créée fin mai 1941 par un transfuge du Parti Ilias Tsirimokos. Gavrilidis et Thanassekos représentent l'A.K.E. Constantin Tsoucalas, La Grèce de l'indépendance aux colonels, Paris, Maspero, 1970, p. 51. 27

va toujours contrôler organiquement

le Front. Les premiers secrétaires
10,

sont de grands dirigeants communistes

et l'E.E.A.M. comme l'A.K.E.

sont les branches syndicales et paysanne du K. K. E. La nature du combat de l'E.A.M. étant une lutte pour la libération nationale, contre le fascisme, contre l'impérialisme, contre la « ploutocratie» et pour le pouvoir du peuple, c'est-à-dire une révolution démocratique bourgeoise, on peut dire que le Parti y a aussi imposé son idéologie, qui était depuis le plénum de janvier 1934, clairement définie et caractérisée par la
«

théorie des étapes», la première étant la révolution bourgeoise. C'est

seulement le contexte local à la libération et les rapports de forces qui pousseront certains cadres à vouloir brûler cette étape. Dès le 28 septembre 1941, l'occupation prend une tournure tragique avec la révolte de Drama, à laquelle participent les communistes locaux. Les Bulgares réoccupent la ville et massacrent 12 000 personnes. Mais c'est surtout sur le front économique que la situation devient catastrophique. Les occupants mettent le pays en coupe réglée et bientôt la famine apparaît dans les grandes villes et les îles pauvres. Le blocus économique britannique et le pillage germano-italien entraîne la disparition des produits alimentaires de première nécessité, la dépréciation de la monnaie, et une inflation galopante. Le petit peuple d'Athènes qui vivait grâce aux activités de distributions et de services, est touché de plein fouet: 30 000 morts dans l'agglomération d'Athènes-Le Pirée en un mois, 60 000 en décembre et au total 260 000 pendant l'hiver 1941-42. Les cadavres d'enfants aux ventres gonflés, de vieillards squelettiques s'amoncèlent dans les rues de la capitale. C'est le seul pays d'Europe à connaître une telle hécatombe. Ciano écrit d'ailleurs, le 11 octobre 1941 :
« ... La situation en Grèce peut se résumer en un mot: famine. Les pires conséquences sont à craindre, épidémies ou révoltes féroces de ceux qui savent qu'ils n'ont plus rien à perdre» 11.

Les Jeunesses Etudiantes Unifiées (E.M.N.) étaient déjà descendues dans les rues d'Athènes dès septembre 12. Mais le problème qui se pose au K. K.E. après la formation d'un front national13, est celui de la lutte armée. Pourtant le B.P. du Parti reste plutôt partisan de la théorie orthodoxe du développement de la lutte urbaine de masse, des grèves, des manifestations, etc. Il voit en effet d'un mauvais œil ces paysans-klephtes, sans aucune éducation politique et très autonomes, qui commencent à frapper
10. Leftéris Apostolou : premier secrétaire du 27 septembre à novembre 1941, date à laquelle il est arrêté et envoyé à Acronauplie; Thanasis Hadzis : premier secrétaire de novembre 1941 au 14 août 1944. 11. Comte Galeazzo Ciano, Journal politique 1939-1943, Paris, La Baconnière, 1946, tome 2, p.65. 12. L'E.M.N. est dirigé par Kostas Filinis dit Kimon Apostolou. 13. L'E.A.M. des Jeunes (E.A.M.N.) est créé le 5 février 1942 par 9 organisations dont 2 du Parti: l'O.K.N.E., jeunesses communistes créées en décembre 1922 et le groupe Nouvelle Liberté. 28

ici et là des soldats isolés. Cependant, devant la multiplication de ces groupes, la direction décide à contre-cœur d'envoyer trois cadres locaux examiner la situation dans les montagnes et étudier la possibilité d'implanter des maquis. Thanassis Klaras en Roumélie, Alékos Rossios

en Macédoine, et Andréas Mountrihas en Béotie 14 s'accordent tous les
trois pour demander, fin 1941, à la direction de construire

l'Andartiko 15. D'ailleurs, Orestis adresse le message suivant au C. C. du K.K.E. :
«Les bandes dans les montagnes n'ont ni organisation, ni discipline, ni idéologie... La seule solution consiste à accorder la bénédiction de la résistance aux bandits pour en faire des partisans» 16. Le 8e plénum du Parti se réunit clandestinement à Athènes, élit Georges Siantos premier secrétaire et décide de former le bras armé de l'E.A.M. L'organisation de Salonique appelle alors aussitôt à la lutte armée par voie de tracts:
«Proclamation, Peuple de Salonique ... l'Europe toute entière est sur pied. Ses peuples, chacun en ce qui le concerne et fraternisant tous pour toujours, frappent, égorgent, tuent les oppresseurs!... Criblons de balles les espions et les traitres grecs... La liberté ou la mort» 17.

Le 10 février 1942, l'Armée Populaire de Libération Nationale (E.L.A.S.) est créée. Ce nom résonne particulièrement bien dans la tête de chaque héllène (ELLAS : Grèce; E.L.A.S. : Armée de Libération de la Grèce). Un symbole est né. Mais les idéologues d'Athènes ne sont pas pressés d'envoyer leurs militants dans les montagnes. C'est toujours la lutte urbaine qui prime en ces mois de mars-avril 1942. Le 25 mars, les étudiants commémorent la fête nationale en manifestant dans les rues d'Athènes. Le 12 avril, l'E.A.M. lance sa première grande grève. Les employés des P. T. T. d'Athènes et de Salonique arrêtent le travail, suivis le 18 par ceux des ministères. Pendant ce temps, dans la capitale, un homme bout d'impatience de prendre la montagne: c'est Aris Vélouchiotis. Il part alors à Lamia où il reçoit le feu vert de la direction, le 12 mai 1942. Aris prend le maquis

avec seulement 9 hommes

18

sur les 60 qui s'étaient inscrits sur les listes du

K.K.E. de Phtiotide. Il rencontre alors la bande de Klephtes d'Athos Rouméliotis, l'assimile en un tour de main et en devient le chefl9. Aris est un homme trapu, de petite taille avec une large barbe noire. Il est né à
14. Plus connus sous les noms d'Aris Vélouchiotis, Ypsilantis et Orestis. 15. Andartiko : lutte armée des Andartès du maquis. 16. Dominique Eudes, Les Kapétanws, Paris, Fayard, 1970, p. 29. 17. Tract du Comité Urbain de l'Organisation Communiste de Salonique, 1 page imprimée. 18. Dont N. Lévas, V. Lévas, V. Xinotroulias, G. Houliaris dit Périclis. 19. Rouméliotis, jaloux, s'éloignera officiellement de l'E.L.A.S. en juin 1943.

janvier

1942,

29

Lamia dans une famille de propriétaires terriens assez aisés et a fait des études d'agronomie à l'Université d'Athènes. Il connaît donc remarquablement bien les sentiments et les comportements des paysans. Il décide de faire un geste symbolique, et à l'abri dans ses montagnes, loin des règles contraignantes de la clandestinité urbaine, il entre à la tête de ses troupes, bannière héllénique déployée et au son du clairon, dans le village de Domnista. Il déclare aux habitants être le colonel d'artillerie Aris Vélouchiotis, officier de l'E.L.A.S., et fait comme il fera désormais dans chaque village libéré: il organise de nouvelles élections, crée des comités villageois (ravitaillement, justice populaire), fusille les collaborateurs et invite les volontaires à le suivre dans sa croisade contre les occupants et les «collabos». Entre avril 1941 et juin 1942, le Parti Communiste de Grèce a réussi à se restructurer et à créer un vaste front national regroupant déjà en avril 1942 près de 20 % de la population, avec son bras armé: l'E.L.A.S. Cependant la résistance reste avant tout subversive et centrée sur les villes. La direction du K.K.E. se contente de développer les formes classiques de protestations et demeure très méfiante face à une lutte armée spontanée et autonome encore fortement empreinte de banditisme. Si l'agitation dans les montagnes a forcé le Parti à y envoyer quelques cadres, le centre de gravité de ses activités politico-militaires se situe toujours dans la capitale. Bien que sur le qui-vive, après quelques troubles, les occupants ne sont toujours pas inquiétés par la résistance et peuvent ainsi piller le pays sans vergogne. La paupérisation extrême et dramatique des classes moyennes va permettre à la résistance d'insuffler et de diriger cette lutte pour la vie qui va embraser l'ensemble de la société grecque de 1941 à 1944. C'est dans ce contexte, que le K.K.E. s'apprête à combler le vide politique existant. L'occupation entraîne en Grèce un véritable nivellement à la base, les différenciations de classe s'estompent. Les fonctionnaires, petits commerçants, artisans et rentiers accumulent du papier monnaie dévalorisé sans pouvoir acheter de produits manufacturés ou alimentaires. La petite paysannerie qui survivait avant l'occupation est étranglée par les réquisitions. Il n'y a plus désormais en Grèce que deux catégories sociales: un peuple affamé et des collaborateurs et autres trafiquants du marché noir. Les ventres creux se radicalisent et se tournent vers l'organisation qui pourra les débarrasser des «affameurs étrangers ». Ainsi l'influence et les effectifs de l'E.A.M. progressent rapidement: 40 000 adhérents durant l'été 1942. En effet, l'E.A.M. est l'instrument d'une politique de réformes réalistes, c'est-à-dire réalisables. Il porte en lui la perspective du pouvoir et d'un pouvoir qui sera démocratique. Pour une grande majorité de Grecs en 1942 et 1943, l'E.A.M. est la seule organisation capable à la libération de les faire sortir de cette misère. Ainsi la vie politique, suspendue pendant la dictature de Métaxas, et reflétant le rythme accéléré de l'évolution sociale, reprend, indissolublement liée à la résistance nationale. L'opinion publique étant avant 30

l'occupation ardemment républicaine, elle se tourne naturellement vers l'E.A.M., au grand regret des partis traditionnels. L'interpénétration du nationalisme et du communisme pendant cette période, permet au K.K.E. et à son excroissance, l'E.A.M., de ne plus apparaître comme des repoussoirs, mais au contraire comme des catalyseurs du mécontentement économique et patriotique de l'ensemble des classes moyennes. Le fait que les réformes de l'E.A.M. s'appliquent immédiatement sur le milieu rural traditionnel de la Grèce est aussi un des plus important facteur de réussite. Il ne faut pourtant pas oublier que le développement de l'E.A.M. est aussi le résultat de facteurs beaucoup plus subjectifs. En

1951, un ancien Eamite 20 dira lors de son procès:
«Les Allemands me poursuivaient en 1942 et j'ai gagné la montagne. La première organisation que j'y ai rencontrée c'était l'E.A.M. »21.

La tradition familiale et claniste de la Grèce rurale amène à l'E.A.M. des adhésions de familles entières et même de villages entiers. Les vieilles querelles paysannes peuvent aussi déterminer certaines personnes à entrer à l'E.A.M.-E.L.A.S. parce que le voisin honni fait partie d'une autre organisation. La montagne étant le refuge traditionnel de nombreux délinquants de droit commun, l'on rencontre parfois dans les organisations de résistance quelques anciens voleurs ou assassins. L'E.A.M. est divisé en comités régionaux, provinciaux, départementaux, de villes et de villages avec un secrétaire à la tête de chacun de ceux-ci. Les comités organisent des sous-comités administratifs spécialisés : justice, auto-organisation. L'E.A.M. devient ainsi le véritable pouvoir, aussi bien dans les zones libérées que dans les villes occupées. Il lève l'impôt, contrôle les prix, répartit les vivres, ouvre des écoles, convoque des assemblées de citoyens. Le 11 octobre 1942, le premier conseil municipal de la résistance est élu dans le village de Kleitsos. Cette reprise de la vie politique amène à la direction du Front 6 évêques, 30 professeurs d'universités, 17 généraux, 47 colonels ainsi que des peintres et des écrivains. Mais le pouvoir décisionnaire dans l'E.A.M. appartient au K.K.E.22 et 15 à 20 % de ses membres sont également adhérents au parti communiste. On peut aussi comptabiliser plus de 50 % d'affiliés «sincères ». Les 20-25 % restant sont formés de personnes entrées au front pour les raisons subjectives définies ci-dessus. L'information et la propagande occupent une place de choix: l'E.A.M. publie l'Eleftheri Ellada (Grèce libre), l'E.L.A.S., 0 Apelefthérotis (le libérateur), le K.K.E., Rizospastis, le K.O.A.23, Lefthéria (liberté).
20. Eamite : membre de l'E.A.M., Elasite : membre de l'E.L.A.S. 2t. Beloyannis, le procès de la vérité, Athènes, Grèce nouvelle, 1951, p. 45. 22. Le lieutenant-colonel Stevens de la Mission Militaire Britannique estime en juillet 1943 que 75 % des chefs de l'E.A.M. sont des communistes. 50 % des Eamites de Levkas sont membres du K.K.E. 23. K.O.A. : Organisation Communiste d'Athènes, c'est la plus forte section du K.K.E. 31

Le 16 juillet 1942, l'E.A.M. organise une grande manifestation contre l'occupant. Du 9 au 15 septembre et du 17 au 22 décembre, le front mobilise, par des grèves et des manifestations, la population d'Athènes-Le Pirée contre les réquisitions allemandes. Le K.K.E. quant à lui, organise en juillet l'évasion de 44 cadres communistes dont lannis loannidis, Manolis Siganos et Kostas Théos, du Sanatorium Pétras, pour venir encadrer la résistance nationale. En décembre, le Parti réunit sa conférence Pan-héllénique, fait entrer de nouveaux cadres au C. C. et décide du sort des 45 000 «dilossias» de Maniadakis : les agents de la police seront jugés mais les repentis pourront combattre dans l'KA.M.

comme « sans parti ». Le 23 février 1943, l'E.A.M. s'occupe de la jeunesse.
L'E.A.M.N. s'autodissout, l'E.P.O.N.-Organisation Panhéllénique Unifiée des Jeunes est créée24. A l'aube du printemps 1943, les thuriféraires de la direction du Parti continuent de privilégier la lutte urbaine de masse sur la guérilla des montagnes. Ainsi l'E.A.M. organise les 12, 16 et 19 février, la grève des travailleurs des communications, des banques et de la compagnie des eaux. Mais l'action la plus spectaculaire entreprise par l'E.A.M. et le K.O.A.25 en cette année 1943, est sans conteste la lutte contre le S.T. O. En effet, en février les Allemands

demandent au gouvernement Logothétopoulos

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d'imposer le Service du

Travail Obligatoire. Le 23 février, ils sont des dizaines de milliers à manifester dans les rues de la capitale. Le 24, la manifestation tourne à l'émeute, le ministère du Travail est brûlé, des soldats italiens sont lapidés: il y a une centaine de morts. Le 27 février et le 5 mars, le même scénario se répète. Malgré une répression féroce, la ville est au bord de l'insurrection. Le 7 mars, les Allemands, effrayés par l'ampleur des protestations, annulent le S.T.O. Le peuple d'Athènes affamé et asservi, vient de remporter sa première grande victoire. La Grèce est le seul pays de l'Europe occupée, à n'avoir jamais envoyé un seul ouvrier dans les usines nazies, ni un seul volontaire sur le front russe. En organisant de nombreuses grèves et manifestations, l'E.A.M. et le K.K.E. visent deux buts. Par la mobilisation permanente des masses urbaines, ils espèrent aiguiser et développer la combativité contre l'occupant, mais aussi encadrer un large mouvement populaire susceptible de prendre le contrôle des grandes villes à la libération. Sur le plan militaire, c'est la lutte de l'E.L.A.S. dans les montagnes qui occupe le devant de la scène. Bien que la direction du Parti privilégie toujours le combat politique dans les villes, le mouvement de guérilla ne
24. Les Jeunesses Républicaines Libérales (F.D.N.) membres de l'E.A.M.N., n'entrent pas dans l'E.P.O.N., mais la compagnie Sacrée de Thessalie (T.LL.) qui n'était pas représentée dans l'E.A.M.N., entre à l'E.P.O.N. 25. Ploumbidis libéré en 1942, est venu se placer à la tête de l'organisation clandestine du K.O.A., après avoir été, lors d'une réunion orageuse avec Siantos, blanchi sur son appartenance au vieux C. C. 26. Konstantin Logothétopoulos, remplace le général Tsolakoglou à la tête du gouvernement Quisling, le 15 novembre 1942, jusqu'au 6 avril 1943. 32