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Les frangipaniers

De
264 pages
Pour Sébastien Tranquille, l'enfant noir, longue sera la route qui le mènera, après guerre, de l'unique lycée de garçons de la Réunion à l'accomplissement professionnel comme doyen de la faculté des lettres d'Aix-en-Provence. Et c'est tout ce passé qui remonte à la mémoire du doyen Tranquille lorsqu'il se rend au chevet de sa mère agonisante. Passé peuplé de peurs ancestrales, de luttes incessantes. Mais l'on n'échappe pas à sa destinée : les frangipaniers poussent aussi bien aux abords des temples que dans les cimetières.
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LES FRANGIPANIERS

@

L'Hannattan,

2003.

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Hannattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Montréal Canada H2Y 1K9 L'Harmattan, Italia s.r.l. Via Bava 37 10124 Torino L'Hannattan Hongrie Hargi ta u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-5396-5 (Qc)

François DIJOUX

LES FRANGIPANIERS

Roman

L'Harmattan

DU MÊME AUTEUR
"L'âme en dose" (Roman) Prix 1996 ADELF des Mascareignes, des Seychelles et des Comores (mention spéciale) Marseille, Editions "Autres Temps", 1994 "Heurtebise ou de ['autre côté du temps" (Roman) Toulon, Editions "Les Presses du Midi", 1999

A Colette et Michel

Un jour ou peut-être une nuit, quand notre étoile se sera couchée pour la dernière fois dans la mer, nous rejoindrons tous la longue cohorte des immigrés de l'au-delà. Les bien-pensants qui lâchent leurs chiens et jettent des pierres sur l'étranger qui passe ne s'en soucient guère. L'œil rivé à l'un des hublots de l'avion qui le ramène dans son île natale, le Doyen Tranquille n'a nul besoin, lui, de l'apocalypse de l'aurore équatoriale pour être initié à ce mystère. Dès qu'il a eu abandonné sa terre, il y a presque des années-lumière dans sa mémoire, il a su qu'il avait basculé une première fois dans le vide et qu'il retrouverait tous les autres quand son heure serait venue. L'émigré fait toujours deux fois le voyage, d'abord en se coupant de ses racines, puis en passant de l'autre côté du miroir. C'est maintenant un déserteur sans bagages qui rentre au pays au terme d'une infinité de luttes inutiles. Sébastien Tranquille n'est rien d'autre que cela, même s'il est allé jusqu'au bout de ses rêves. Le malheur efface d'un seul coup jusqu'au souvenir des jours heureux comme la mer les châteaux de sable sur la plage. Mais voilà une chose inconcevable là-bas. Lorsqu'un transfuge rentre chez lui, il doit forcément avoir l'âme du conquérant qui revient de l'Eldorado ou du pays de Cocagne. Sinon, ce n'était pas la peine de partir et il entend déjà les reproches. Raison de plus pour enfouir son tourment au plus profond de lui, pour refouler les larmes qui l'étouffent. Heureusement il lui reste Rosemonde dont l'amour vient toujours l'effleurer comme l'aile d'un oiseau fou.

Rien ne prédestinait Rosemonde de Saint-Hilaire à convoler avec Sébastien. Ni son lignage, ni les usages de son clan. Elle descend en ligne directe d'une vieille noblesse à plusieurs quartiers et, dans ce monde-là, on ne se mésallie pas. Il y a son père, Geoffroy, le maudit, qui a rompu avec l'Eglise mais qui reste très à cheval sur les grands principes. Il y a sa mère, Marie-Chantal de Longeville, qui prie nuit et jour pour le retour à Dieu de son époux. Il y a sa sœur Angélique qui voudrait bien voler de ses propres ailes tout en restant accrochée au bras du vieux vicomte de La Tuilière de Blancherive, son redoutable mari embastillé pour dettes. Il y a tous les autres, agnats, cognats, terrés dans leurs gentilhommières, qui rêvent de devenir de grands hommes. Et puis il y a Rosemonde. Elle est aussi vraie qu'ils sont faux. Elle est aussi vivante qu'ils sont morts. Elle est aussi artiste qu'ils sont rustres. Elle est aussi sensible qu'ils sont froids. Elle est aussi belle qu'ils sont laids. Mais il ne va pas continuer comme cela à détailler toutes les vertus de la dame de La Bastide Haute. Recroquevillé sur son siège du vol long-courrier, le Doyen Tranquille éprouve depuis des heures déjà tous les désagréments d'un départ précipité. Voilà plus d'une semaine que les routes du ciel sont fermées et il a dû peser de tout son poids pour forcer le destin. Loin, très loin làbas, dans une île de I'hémisphère sud, sa mère Edmonde se meurt et elle ne veut pas s'en aller sans un adieu. Le Doyen est seul, le Doyen a froid depuis qu'il sait que le temps est venu. Car le malheur succède au malheur. Il laisse, dans sa maison de La Bastide Haute, Rosemonde en grand émoi car leur fils Gérard est aux portes de la nuit. Voilà bien longtemps qu'il pensait avoir largué de l'autre côté de la mer la malédiction qui vient de le rattraper. Il s'est toujours rebellé contre la fortune adverse et il ne sait même plus si le maudit est coupé de Dieu parce qu'il est retranché des hommes ou si c'est l'inverse. C'est l'idée 8

lancinante qui vrille jusqu'à l'obsession la cervelle de ce voyageur sans boussole. Alors que faire? Répondre aux sourires de l'hôtesse qui passe en offrant ses services? Confier ses affres à ses voisins de fauteuil, à tous les passagers alentour? Crier son angoisse, sa révolte ou sa rage impuissante? Ou se morfondre en silence? Oui, attendre que les miles finissent de s'afficher stupidement sur l'écran de la cabine, attendre que ce vol absurde s'arrête enfin comme s'arrête la vie. En tout cas, à l'arrivée, dissimuler son mal, taire ce deuil déjà si cruel. Non, personne là-bas ne comprendrait ce qui lui advient, personne ne pourrait ni ne voudrait seulement le concevoir. Car nul n'a jamais pris la véritable dimension de la souffrance et de la fin la plus injuste, celle qui brise le cours des jeunes destins. C'est sans doute la vraie raison pour laquelle un monument aux morts pour la patrie se dresse fièrement dans chaque ville et dans chaque village. Alors à quoi bon? Et d'ailleurs, il y a celle qui s'en va à son heure, celle qui, au prix de mille douleurs, veut revoir une dernière fois ses enfants avant d'aller dormir sous le chiendent amer... Au terme de sa longue course, le Doyen Tranquille est revenu à son point de départ, celui de l'enfant noir qui voulait échapper au monde clos des Petits Blancs des Hauts 1. Il a appris, au prix fort, que l'initiation est la seule récompense des parcours semés d'embûches. Son beaupère lui a souvent fait grief de ne pas être bien né. Il s'en est toujours moqué et, aujourd'hui, il en est presque fier.

Réunionnais d'origine européenne habitant généralement Hauts de l'île et le plus souvent paupérisés.

1

dans les

9

Car ce n'est pas un savant de renom qui vient enlever les dernières épines de la route d'une malheureuse, mais un enfant qui voit repasser devant ses yeux, au fil des miles, le film du temps longtempl. Les ombres qu'il cachait en lui remontent par degrés à la surface comme celles de la nuit sur les parois du cirque dont il croyait s'être enfui à tout jamais.

2

Le temps jadis.

JO

CHAPITRE I

On ne s'échappe pas sans dommage de l'antre du marronnage3. Le vent est glacé et la route poussiéreuse. Tel un scarabée aux élytres tachetés de sang, le car courant d'air4 progresse en bondissant sur chacune des aspérités de la piste tracée au flanc de la paroi rocheuse, prisonnier des rayons du soleil levant qui s'accrochent aux pics de la montagne comme une gigantesque toile d'araignée. Une maille saute des trois Salazes en feu, s'agrippe aux bois de couleur du Piton des Neiges, s'étire jusqu'aux pains de sucre de Peter-Both et, après les tunnels habituellement gardés à la chaîne par le grand Cafre Pierrebénite, ripe de piton en piton au-dessus des îlets5, jusqu'au bas de la rivière Saint-Louis. Chaque crissement du filet contre le roc entre un peu plus dans la chair et dans l'âme de Sébastien.
3

Intérieur de l'île de la Réunion constitué de montagnes et de cirques volcaniques où se réfugièrent les esclaves Noirs fugitifs (Noirs marrons) pourchassés par leurs maîtres. Certains lieux portent encore le nom de ces esclaves: cirques de CHaos, de Salazie et de Mafate, pitons des trois Salazes, d'Enchaing... 4 Car colonial sans vitres, ouvert à tous les courants d'air. S Se prononce îlettes: langues de terre suspendues entre des précipices.

Sur le chemin du retour, Hyacinthe ne sait plus s'il doit remercier le ciel ou le maudire pour le succès inattendu de son fils à l'examen d'entrée en sixième. Depuis des générations la descendance des Petits Blancs des Hauts n'a nul autre horizon que le rude labeur des champs et pour seule récompense que l'inépuisable chimère de l'âme en dose, le rhum du pays. Chaque famille a besoin de nouveaux bras robustes pour arracher à la terre l'espérance de meilleurs lendemains. Et ici il n'est pas vain de dire que les enfants sont les bâtons de vieillesse. C'est même l'unique raison invoquée par les anciens, ceux qu'on appelle les granmouns ou les gramouns, pour avoir une nombreuse progéniture. Personne n'a jamais eu l'idée de compter sur l'école pour garantir ses vieux jours et Hyacinthe n'a pas bien compris pourquoi sa mère Lili a encore insisté avant le départ :

- Vous

autres,

l'enfant

noir doit continuer.

Il doit

devenir instituteur! Tu verras comme il sera riche s'il épouse une institutrice! Il ne sera pas un arsouille comme son oncle Eloi ou son oncle Amédée. Il a bien essayé de rétorquer qu'il n'en avait pas les moyens et qu'il allait se trouver au pied d'un mur infranchissable. Mais pour une fois Eloi est venu à la rescousse de celle qui le rabrouait d'ordinaire: - Eh oui, fidgarce! a-t-il éructé en ricanant. Comme disent les gramouns, "i/aut pas tremble devant gratons6 l" Sur ce, il a tourné les talons et est allé boire au tonneau, selon son habitude. Au fur et à mesure que le car déjoue les entrelacs du chemin caillouteux, Hyacinthe sent les rets du labyrinthe l'enserrer comme un étau. Les études ne sont pas faites pour ceux qui vivent dans les cases en paille. Il l'a toujours su et la volonté ne change rien à l'affaire. Enfin il

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Eh oui, fils de garce. Comme disent les anciens, il ne faut pas

trembler devant son ombre.

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va tenter de conjurer le sort puisqu'il l'a promis mais il ne jure de rien. Installé au milieu de la banquette du car brinquebalant entre sa mère Edmonde et sa sœur Catherine, l'objet de toutes ces préoccupations est déjà à mille lieues du monde clos des Petits Blancs et des Capucines où il a vécu quatre années chez sa grand-mère Lili. Son esprit vogue grand large au milieu d'un univers étrangement silencieux, bercé par le seul halètement du moteur poussif. Juste devant lui, le Père Vincent égrène son chapelet avec, à sa droite, la grand-tante Iris. Il n'en faut pas davantage pour transformer le véhicule en nef de cathédrale. Chacun observe son voisin faire des efforts surhumains pour surmonter le mal des transports. Al' arrière, des enfants retiennent leurs cris sous l' œil sévère de leurs parents. Seul Pierrebénite qui fait lui aussi partie de l'expédition ce matin-là ose raconter à voix basse une histoire à une commère. Mais Iris ne le quitte pas des yeux. Elle le soupçonne secrètement des pires turpitudes bien qu'elle n'ait jamais pu le prendre en défaut. Et il ne va sûrement pas lui faire ce plaisir aujourd'hui. Une fois encore elle est fière de chaperonner tout son monde et elle attend, en toute humilité chrétienne, de recevoir à confesse les encouragements de son directeur de conscience. Elle sait qu'ils seront d'autant plus chaleureux que tout est pacifié autour d'elle. Même la cargaison de volailles et de lapins qui voyagent à l'air libre sur le toit du vieux car courant d'air semble avoir renoncé à caqueter et à gratter frénétiquement contre la tôle rouillée. Soudain un brusque coup de frein ranime d'un seul coup ce monde assoupi. On est arrivé. Le chauffeur saute le premier pour aider respectueusement l'ecclésiastique à descendre, la grand-tante sur les talons. Chacun suit le mouvement et, dès que Sébastien a lui aussi mis pied à terre, elle se précipite vers lui et lui enjoint:

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- Viens, mon enfant, recevoir la bénédiction du Père. Allons, tends-lui ton front. Le garçon obéit à contrecœur car il déteste par-dessus tout ce cérémonial. Il l'a dit maintes fois à Iris qui n'a jamais compris ses raisons et s'est toujours promis de le rendre moins rétif à la religion. Le bon pasteur lui trace alors avec le pouce, juste à la naissance du nez, le signe de la croix, en prononçant avec onction de mystérieuses paroles dont sa jeune ouaille ne saisit pas un seul mot, et conclut par un vibrant: - Que Dieu te bénisse, mon fils. Va en paix! La brebis bondit en avant, comme si elle venait d'être marquée au fer rouge, sous le regard scandalisé du chaperon qui maugrée en direction d'Edmonde: - Voilà ce qui arrive quand on élève mal ses enfants! Non, mais quelle mauvaise graine! J'ai pourtant tout essayé pour le ramener dans le droit chemin. S'il continue comme ça, c'est un grand communiste que nous aurons d'ici peu dans la famille. - Allons en paix nous aussi, ma fille, conclut le saint homme. Nous avons séparé le bon grain de l'ivraie. La moisson sera bonne, j'en suis sûr. IlIa prend par le bras et l'entraîne doucement avec lui pendant que Sébastien prend la direction opposée avec ses parents. Le jeune rebelle savoure d'échapper enfin à la dernière emprise du cirque. Il monte bientôt dans le train et ne desserre plus les dents durant tout le reste du voyage, plongé dans l'inquiétude par le front soucieux de son père. L'horizon entr'aperçu de la Roche Merveilleuse après sa réussite inespérée à l'examen peut se refermer d'un seul coup si le souffle ardent de l'alizé ne ravive pas l'espérance de celui qui paraît déjà plus vieux que son âge. Hyacinthe a toujours été une énigme pour son fils qui admire son endurance à la peine tout en souffrant de vivre dans un monde si différent du sien. L'un est si robuste qu'il semble
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indifférent à la violence aveugle des cyclones mais peut rompre à tout bout de champ, l'autre est si frêle qu'il éprouve les moindres frémissements des feuillages. L'un a trop souvent mordu la poussière, l'autre avance déjà la lance haute. L'un craint d'avoir tout joué, l'autre croit pouvoir tout gagner. Le seul refuge du Petit Blanc c'est de rester suspendu entre ciel et terre, au pied des montagnes altières; pour son fils, c'est de partir là-bas, de sauter la mer immense, loin de toute désespérance. Et pour unique bagage, l'enfant noir ne peut compter que sur la force dérisoire d'un seul tuteur à la merci d'un coup de vent. A l'arrivée du train, après avoir traversé à pied toute la ville, ils entreprennent d'escalader les rampes qui mènent à La Comète. Tout est aride dans le sentier en cette fin d'hiver austral. Assoiffés, les gigantesques jambosiers s'étirent vers le ciel tandis que les tamariniers à l'écorce craquelée semblent attendre en vain le tam-tam des sorciers qui appelle la pluie. Entre les pierres lustrées par le pied des passants, des lambeaux d'herbe sèche finissent de mourir sous le pâle soleil du soir. La ravine est tarie, la cascade est muette et la sueur coule sur le visage des hommes. Quand ils arrivent enfin, Sébastien a déjà oublié pourquoi il est revenu dans les Bas et plonge dans la nuit qui descend d'un seul coup, comme un couvercle. Hyacinthe, lui, s'est installé en solitaire sur le devant de sa case et il scrute, jusqu'à l'éblouissement, le scintillement des lumières de la capitale en contrebas. L'ordonnancement des rues illuminées dans le lointain lui est depuis longtemps familier. Là, c'est la rue de Paris bordée de grands-cases chargées d'histoire puis la rue de la Victoire qui pousse son avantage jusqu'à l'esplanade du Barachois dont le fragile embarcadère ondule au gré des flots comme pour échapper à la dent vorace des requins. A droite, c'est la rue Jean Chatel, puis la rue Juliette Dodu, la rue Jules Aubert, la rue Jules Olivier, la rue des Limites... Le regard devine encore le cimetière de l'Est 15

dont les tombes se perdent dans l'obscurité, fermant à jamais la porte de l'océan. Mais ce qu'il recherche est bien en amont. Il faut remonter aux Camélias, à la Providence, à la rue du Ruisseau des Noirs et redescendre à l'église de l'Assomption dont l'étoile flamboie au-dessus des autres. Il n'a pas voulu la voir d'abord car elle paraît sortir tout droit du livre d'images de fin du monde de Nostradamus. Elle annonce les jours d'angoisse et d'humiliation pour le pauvre hère qui devra se traîner, la corde au cou, devant ses créanciers afin de quémander toujours plus pour tenter de faire monter son fils un peu plus haut que lui. Car c'est à l'ombre de ce clocher que se tapit l'école des riches, celle qui n'ouvre pas volontiers sa porte aux rejetons des Petits Blancs des Hauts, le lycée Leconte de Lisle. Les mauvaises nouvelles arrivent dès le lendemain avec une large enveloppe à en-tête. La bourse sollicitée est octroyée et Sébastien admis à l'internat mais il faut constituer un trousseau pour la rentrée. La lettre précise que nul ne saurait se soustraire à l'usage d'un établissement aussi huppé. Et Hyacinthe énumère d'une voix blanche la longue liste des achats à effectuer dont certains tels que la moustiquaire, le casque colonial ou les bandes molletières paraissent totalement superfétatoires aux Petits Blancs. En effet, selon une légende tenace, ils n'auraient pas survécu s'ils n'avaient pas apprivoisé les moustiques et tous les autres insectes nuisibles. Quant au soleil, ils n'auraient pas pu défricher de plus en plus haut les terres inaccessibles s'ils avaient craint l'ardeur de ses rayons. Et l'enfant noir doit déployer, avec l'aide d'Edmonde, toutes les ressources de la ruse pour persuader son père de se plier aux exigences exorbitantes du monstre sans entrailles. Mais rien ne sert de prêcher quand la partie semble perdue d'avance. Car il faut encore pouvoir convaincre M. Auguste Rivière de l'Estoile, le gros colon qui avance chaque mois, à taux d'usure, les sommes nécessaires à la survie de la famille. Ici tout le 16

monde l'appelle commandeur en souvenir des gardeschiourme qui, dans les plantations, faisaient avancer les esclaves sous le chabouk7. Celui-ci a toujours exigé qu'on l'appelât M. Auguste ou M. de l'Estoile, Rivière étant un nom trop commun dans le pays. Edmonde a souvent reproché à son époux de s'être livré pieds et poings liés à ce profiteur. En effet, dès que Hyacinthe a touché sa paye, il l'apporte à M. Auguste. En contrepartie, ce dernier tient un véritable magasin général à la disposition de ses ouvriers agricoles, de ses employés et de tous ceux qui ont eu un jour l'imprudence de remettre leur sort entre ses mains. Sébastien ne voit qu'elles à chacune des visites qu'il fait au repaire du Moloch. Des mains soignées, couvertes de bagues et qui se dérobent bien vite quand on les serre mais dont on devine la force cachée. Des mains d'étrangleur dont on redoute la prise. Il déteste surtout ces doigts avides qui manipulent nerveusement d'épaisses liasses de billets au nez des malheureux qui se trouvent là. Pour montrer qu'il ne faiblit pas dans sa détermination, Hyacinthe demande à son fils de l'accompagner chez celui qu'on considère ici comme l'affameur du peuple. Et ils décident de partir sur-Ie-champ. Le père marche d'un bon pas, selon son habitude, et le garçon a du mal à le suivre. Ils parviennent à l'entrepôt juste avant la fermeture. M. de l'Estoile semble pressé de conclure une matinée singulièrement ennuyeuse qui pourrait néanmoins présenter un regain d'intérêt avec l'anivée de ces ultimes quémandeurs auxquels il réserve toute son aménité: - Entrez donc, mes amis. Tu as eu une bonne idée, Hyacinthe, de m'amener ton fiston. Car, c'est bien lui, n'est-ce pas?

7

Fouet de fils d'aloès tressés en rond utilisé pour les esclaves et pour

les bœufs. 17

- Oui, c'est lui, monsieur de l'Estoile. Il nous revient définitivement pour aller au lycée... - Bravo! Mon aîné n'a pas eu cette chance. A la rentrée, il débute son apprentissage. Enfin, il aura un métier, c'est l'essentiel. Et que veut faire le tien dans la vie? Instituteur, professeur, ingénieur, médecin? - Il n'en sait encore rien pour l'instant, monsieur Auguste. Il faut commencer par le commencement.... - Et pour ça, il faut de l'argent, beaucoup d'argent, pas vrai? - Hélas, oui, monsieur de l'Estoile. Vous pourriez peutêtre me donner un petit coup de main ?.. - S'il n'y avait que la volonté, mon brave! Hélas, la vie est si dure... - C'est bien vrai, ça, allez... - Ce mois-ci, je ne suis même pas encore rentré dans mes fonds. Pourtant je dois secourir tous ceux qui ont besoin de moi et qui me disent que le Bon Dieu me le rendra. Ah, le Bon Dieu! Il ne pourrait pas faire quelque chose pour les pauvres nous autres, lui? - Ecoutez, monsieur Auguste, j'élève quelques poulets dans ma cour. Je pourrais peut-être vous les apporter pour avoir quelques billets en échange? Si vous saviez tout ce que je dois fournir pour la rentrée de Sébastien! Ce lycée me rendra fou. Ils exigent des choses invraisemblables comme un casque colonial, une moustiquaire et même des bandes molletières! Vous vous rendez compte? - Ils n'ont pas tout à fait tort, mounoir8 ! Leurs dortoirs ne sont pas loin du Ruisseau des Noirs qui est infesté de moustiques. Ce qui veut dire le paludisme pour tous ces enfants en un rien de temps, si l'on n'y prend pas garde. Heureusement d'ailleurs que ces insectes ne piquent pas les Cafres et les Cafrines, car c'est leur quartier, n'est-ce pas?
8 Mon ami !

18

- Mais nous aussi, ils nous connaissent et ils nous laissent tranquillement dormir la nuit. Pas vrai Sébastien? Alors pourquoi une moustiquaire? Non, vraiment, je ne comprends pas... - Ecoute-moi, Hyacinthe. J'en ai acheté une pour mon fils, pour le cas où il aurait réussi à l'examen. Ma femme l'a installée sur le plus beau cadre en bois que ayons, du bois de tamarin verni. Je peux l'inscrire à ton nom sur mon registre, si ça fait ton affaire. Ton gosse aura ainsi la moustiquaire la plus chic du lycée. - Je ne sais comment vous remercier, monsieur de l'Estoile Vous m'enlevez déjà une drôle d'épine du pied! - Pour le reste, apporte-moi tes volailles dès que tu pourras, mon bon ami. J'espère qu'elles sont belles. Je verrai alors ce que je peux encore faire pour toi. Je ne sais pas d'ailleurs si je n'ai pas gardé des bandes molletières que j'ai rapportées de l'armée Allons, nous devons nous quitter maintenant car on m'attend pour passer à table. Et de plus, monsieur le Maire est des nôtres à midi. Ah, la politique! Quel poison! Hyacinthe ne se fait pas prier davantage pour battre en retraite. Sa démarche n'a pas été vaine, mais sur la route du retour il doit lutter pied à pied avec le futur lycéen pour les bandes molletières de M. de l'Estoile. Le garçon ne veut pas entendre parler de ces reliques militaires et décide qu'elles doivent être usées jusqu'à la corde. Il craint d'être la risée de tous dans ce ridicule accoutrement. Le père s'entête, son fils se bute. D'un commun accord, Edmonde est désignée pour arbitre d'un combat sans concession de part et d'autre.

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CHAPITRE II

La longue marche du retour et la faim ne suffisent pas à calmer l'exaltation du récalcitrant. Arrivé à la hauteur du Bassin Bleu, Sébastien annonce froidement à son contradicteur qu'il s'y jettera si on l'oblige à accepter l'offre de M. de l'Estoile. Il ne serait pas le premier à s'y noyer. - Oui, tu verras mon fantôme chaque fois que tu passeras par là ! hurle-t-il. Il n'y aura pas que l'esprit de madame Titisse pour venir te tourmenter dans cette ravine! Hyacinthe frémit. Il évite depuis longtemps déjà de se trouver, le soir, dans les parages de ce lieu maudit envahi par la vé~étation exubérante des longose/ et des raisins marrons] dont les griffes acérées empêchent les grands jambosiers d'exhiber orgueilleusement leurs opulentes grappes de jamroses à la chair nacrée et sucrée. On dit que ces lieux sont hantés, à la tombée du jour, par le spectre de Mme Titisse.

9

Hedychium gardenarium. Peste végétale originaire de l'Inde.

10

Rubus mollucanus.Peste végétale qui produit des fruits ressemblant

aux framboises.

En effet, la femme du pauvre Baptiste, dit Titisse, vint une nuit de pleine lune, au milieu des hurlements des chiens épouvantés, s'endormir à jamais dans ces eaux glauques. Titisse, c'était ce qu'on appelle dans le pays un gabier costaud. Authentique Petit Blanc, il avait passé toute son enfance dans les Hauts. Dès qu'il fut en âge d'aller vendre au marché la production du lopin de terre de ses parents ou les fruits de sa cueillette dans les bois, on le vit descendre fièrement les raidillons, le panier sur la tête. Cependant il fut très vite pris en ville par la passion des combats de coqs. Bientôt il y consacra tous ses loisirs et, au décès de son père, il décida d'en faire son métier. Il quitta la vieille case en paille plantée dans la terre rouge des Hauts au milieu des fougères, des longoses gorgées d'eau, des coussinets blanchâtres ou vert ambré des bruyères rêches, des goyaviers aux grappes de corail rouge, pour venir vivre au bord du Bassin Bleu avec la belle Mélanie, la fille de son cousin Gougousse, l'accordéoniste de La Roche Ecrite. Le dressage des intrépides volatiles et l'organisation des compétitions hebdomadaires l'accaparaient tellement qu'il délaissa sa jeune épouse, en voie de famille au bout de quelques mois de vie commune. Celle qu'on appelait Mme Titisse ne supporta pas l'épreuve et se jeta dans le gouffre où elle périt avant le temps des couches. Miné par le chagrin, son compagnon cessa de préparer les fiers gallinacés à leurs sanglantes joutes et oublia la fièvre des pronostics sur les gagnants de ces jeux d'un autre âge. Abandonné de tous, il mourut peu après dans la misère. Et on raconte que chaque soir, juste après l'angélus, quand le voile de la nuit tombe sur le Bassin Bleu, l'âme de la malheureuse glisse comme un ange blanc au-dessus des longoses. Personne ne semble vraiment y croire mais tout le monde a peur. Rentrant à la brune, un jour de ribote, bien des villageois l'ont aperçue. Ils se sont arrêtés net, soudain dessoûlés, avant de s'enfuir à toutes jambes. Hyacinthe, 22

lui, s'est empêtré dans les plis du linceul vaporeux au retour d'une messe de minuit et il a cru sa dernière heure venue. Pétrifié, il s'est affalé par terre et n'a dû son salut qu'au passage de joyeuses commères qui revenaient chez elles. Elles l'ont traîné comme elles ont pu jusqu'à la case la plus proche et sont parvenues à le ranimer à grands coups de verres de rhum. Depuis lors, il évite de se retrouver dans ce lieu maléfique après le crépuscule. Et aujourd'hui il ne prend pas à la légère la menace de l'enfant noir. Dès son retour à La Comète, il relate à son épouse son entretien avec de M. de l'Estoile, sans omettre la promesse de celui-ci d'acheter les volailles de leur basse-cour. Edmonde laisse éclater son indignation: - Comment? Tu vas apporter mes bêtes à cette fripouille, maintenant? Comme si ça ne te suffisait pas de lui donner ta solde tous les mois! - Mais c'est pour Sébastien, ma fille! Il faut qu'il puisse aller au lycée à la rentrée, quand même! - Ces poulets, tu sais bien que je les ai engraissés pour mon petit. Depuis le temps que j'attends son retour! Non, pas question d'enrichir encore ce voleur ! - Sois raisonnable, ma fille! Il ne nous vole pas tant que ça. Et puis, il nous fait crédit... - Ah, oui! Il peut nous faire crédit, à ce prix-là! Tout est deux fois plus cher chez lui. Tu ne vois pas dans quel état nous sommes! La case est vide, tout passe dans la nourriture. Et encore, les marmailles!1 ont toujours faim! Si ça continue comme ça, je n'aurai plus qu'à aller me jeter dans le Bassin Bleu, comme madame Titisse. - Je commence à en avoir assez! Tout à l'heure c'était ton fils qui menaçait d'aller se noyer là-bas et maintenant c'est toi! Je me demande ce que j'ai fait au Bon Dieu, à la fin !

Il

Enfants.

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- Seigneur Jésus! Pourquoi veut-il faire une chose pareille? Et elle se précipite sur le jeune rebelle qui a assisté à la scène en silence. Il est pâle et parvient difficilement à parler pour expliquer la raison de sa colère. Très vite elle prend son parti et lui promet de trouver une autre solution pour les bandes molletières. La famille passe à table et dès la fin du repas les sœurs de Sébastien l'entraînent à l'extérieur. - Dada, porte-moi sur ton dos! crie Edmée. - Non, moi! hurle Rose. - Ecoutez, les filles, il faut être sages, temporise Catherine. Dada est fatigué. Il vient juste de rentrer. On verra ça demain. - Venez. Si vous voulez, je peux vous raconter une histoire, leur propose le garçon. Illes entraîne sous le grand filaos et ils se couchent sur le matelas des aiguilles desséchées qui jonchent le sol. C'est son arbre préféré. Il y en a partout alentour, mais celui-ci est le plus majestueux avec son tronc énorme et ses branches qui semblent porter le ciel. Le garçon a toujours rêvé de grimper jusqu'à la cime de ce géant mais il lui faudrait une échelle pour atteindre la première fourche. Or il en a justement repéré une derrière la case depuis leur retour du cirque. A peine allongé à côté de Catherine, il s'approche de son oreille et lui chuchote quelques mots. - Tricheur, proteste Rose, qu'est-ce que tu lui racontes? - Bon, Catherine va vous le dire. Mais c'est un secret, hein! - Tu sais bien que c'est interdit! se récrie cette dernière. Non, moi, je ne veux pas! - Quoi? Quoi? demandent les deux autres. - Bon, approchez-vous, alors. Non, plus près! Encore plus près! Voilà, on va prendre l'échelle, sans se faire voir... Vous avez entendu?
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- D'accord, applaudissent les deux filles. Mais tu passeras devant nous. - Alors, Catherine, tu nous laisses tomber? reprend le tentateur. - Puisque tu insistes... Mais si ça tourne mal, je dirai que c'est toi! Ce sera ta faute! - Comme tu veux. Mais ça ira, vous verrez. Alors, on y va ? On fait comme les Indiens? Et, dos courbé, ils se glissent à la queue leu leu sur le sentier de la guerre. Pour plus de sécurité, ils empruntent un étroit passage en contrebas de la terrasse et se frayent un chemin à quatre pattes à travers les pagotes dont ils bravent les fruits épineux répandus sur le sol. On dit que cette plante aux graines pointues comme le toit des pagodes aurait été introduite ici par d'astucieux marchands de la Compagnie des Indes pour obliger les habitants à acheter des chaussures dont un stock encombrait leurs magasins. Edmée en fait la rude expérience et a bientôt les genoux en sang au milieu de ces tiges couchées par terre qui continuent à déverser leur cargaison de pointes acérées. Elle se met à pleurer mais Rose parvient à réprimer ses cris. Ils touchent enfin au but et Sébastien se saisit avidement de l'objet de sa convoitise que Catherine l'aide à tirer. Il faut encore dissuader la plus jeune de s'installer à califourchon sur l'un des barreaux où elle éviterait de nouvelles blessures. Le retour se termine bientôt, pour le plus grand soulagement de tous, et les deux porteurs haletants installent l'échelle contre l'énorme fût. Dans la case, personne ne s'est aperçu du manège. Et l'escalade peut commencer après un dernier coup d' œil craintif alentour. Le garçon fait d'abord grimper ses sœurs sur la passerelle branlante qui relie la terre au ciel au risque de les voir basculer dans le vide et les rejoint bien vite tel un voleur. Leurs efforts sont récompensés. De ce premier poste d'observation, ils dominent la masse étouffante des
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feuillages des jaquiers et des manguiers qui, depuis le pied des rampes, partent à l'assaut de la cascade basaltique. Mais la vue plonge également sur l'allée des flamboyants dont les immenses parasols attendent les feux de l'été pour s'enflammer. Ivres d'azur et de lumière, les jeunes inconscients s'apprêtent à franchir une nouvelle étape vers les nids qui se balancent tout là-haut, au-dessus de leurs têtes, quand un appel angoissé parvient jusqu'à eux: - Les enfants, où sont les enfants? C'est Edmonde qui est à leur recherche. Nul ne bronche et son cri se perd dans le vent. Elle fait le tour de la case et feint d'entrer dans le jeu: - Allez, petits cachottiers, sortez de votre trou! Allez, allez, vous croyez que je ne sais pas où vous êtes? Une fois encore, seul l'écho de sa voix lui répond. Au milieu des ramures, chacun retient son souffle. Craignant le pire, la mère appelle à la rescousse son compagnon qui découvre immédiatement le pot aux roses. - L'échelle! Il a pris l'échelle, ce fidgarce! Où est-il avec les marmailles, asteur12 ? - Jésus-Christ! Il n'est pas dans le filaos, au moins? - Allons voir, ma fille! Et gare à lui s'il est là-haut avec elles! Ils n'ont aucun mal à repérer ce qui a servi à l'ascension de leur progéniture. Au même moment, des cris aigus leur font craindre le pire. C'est Edmée qui vient de céder à son affolement. Hyacinthe bondit et monte la cueillir comme un fruit mûr. Prise à son tour de panique, Rose se met à hurler qu'elle a le vertige. Son grand frère lui propose son aide, mais elle exige son père, elle aussi. Tout déconfit, Sébastien regagne alors à reculons la terre ferme avec Catherine, sous les reproches acerbes de ses parents. Et le châtiment est à la hauteur du forfait. Une branche fraîchement cassée tient lieu de martinet et, en dépit de ses dénégations, la cadette est mise en pénitence
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Maintenant (Asteur est la prononciation créole des Hauts de l'île).

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