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LES GRANDS ENSEMBLES

De
416 pages
Dans cet ouvrage, l'auteur donne la parole aux habitants de deux grands ensembles de la périphérie lyonnaise , la ZUP des Minguettes et Bron-Parilly. Il s'attache à dégager les manières de percevoir et vivre l'espace physique et social, d'une population composite, par ses origines, par son histoire.
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LES GRANDS ENSEMBLES HISTOIRE DE MILIEUX

MILIEU D'HISTOIRES

Collection Villes et Entreprises dirigée par Alain Bourdin et Jean Rémy
La ville peut être abordée selon des points de vue différents: milieu résidentiel, milieu de travail, milieu de culture. Ceux-ci peuvent être entremêlés ou séparés. Il en va de même des groupes sociaux qui communiquent à travers ces divers types d'enjeux. La dimension économique n'est jamais absente, mais elle entre en tension avec la dimension politique. Ainsi peut-on aborder la conception urbanistique ou architecturale, l'évaluation des politiques sociales ou socio-économiques et les formes d'appropriation par divers acteurs. Pour répondre à ces interrogations, la collection rassemble deux types de textes. Les premiers s'appuient sur des recherches de terrain pour dégager une problématique d'analyse et d'interprétation. Les seconds, plus théoriques, partent de ces problématiques; ce qui permet de créer un espace de comparaison entre des situations et des contextes différents. La collection souhaite promouvoir des comparaisons entre des aires culturelles et économiques différentes. Dernières parutions

P. CHEVRIERE,Dire l'architecture, 1999. M. MARIE, D. LARCENA et P. DERIOZ (eds), Cultures, usages et stratégies de l'eau en Méditerranée occidentale, 1999. P. BOUDON (sous la direction de), Langages singuliers et partages de l'urbain, 1999. M. TALATCHIAN,Moscou et les villes nouvelles de sa région, 1999. L. PLOUCHART,Comprendre les grands ensembles, 1999. J. PHILIPPE, P.-Y. LEO, L.-M. BOULIANNE(eds), Services et métropoles, 1999. Astrid ASTOLFI, Reconstruction après la guerre (Pakrac, Croatie), 1999. E. AMOUGOU, A. KOCHER, L'espace de l'architecture, 1999. G. SERAPHIN,Vivre à Douala, 2000.

Michel GIRAUD

LES GRANDS ENSEMBLES HISTOIRE DE MILIEUX MILIEU D'HISTOIRES
La construction du sens de l'espace La relation densité - nature en banlieue lyonnaise

Ouvrage publié avec le soutien du Plan Urbanisme Construction Architecture

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique
75005 Paris

- FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9130-8

@

Préambule
Cet ouvrage est le produit d'une recherche financée par le Plan Urbanisme Construction Architecture et le CNRS, dans le cadre d'un programme sur l'écologie urbaine, La ville, la deJlsité, la nature, initiée conjointement par le Ministère de l'Equipement et par le Ministère de l'Environnement. Cette recherche fut réalisée au sein du Groupe de Recherche sur la Socialisation, équipe de recherche associée au CNRS à
l'Université Lumière

- LYON

2.

Les grands ensembles périurbains constituent des formes urbaines fréquemment décriées pour leur extrême compacité. Après un quart de siècle de construction proliférante, la tendance est actuellement à la décrue. Nombre d'entre eux se voient dédensifiés par la destruction d'une partie d'un patrimoine immobilier en voie de déshérence. Ils demeurent cependant des espaces résidentiels précieux pour nombre de citadins. Ils constituent des lieux de vie où s'entremêlent et s'imbriquent les résidents et les "choses" : ce sont des f3l0lKOlVOl, es biocénoses, où se lient d et se délient, dans l'espace et dans le temps, en un tout animé, les habitants et les divers constituants de l'environnement. Le resserrement de l'espace dévolu à l'habitat sur un étroit périmètre permet de dégager des surfaces, parfois conséquentes, de forme et d'affectation variées, proportionnellement beaucoup plus vastes que celles que l'on rencontre généralement dans les centres urbains. La "nature" semble ici trouver sa place: par sa couleur, son rythme de vie saisonnier, elle s'oppose à l'immuable et obsédante présence du béton. En contrepoint, par sa taille, celui-ci domine, et semble écraser parfois un gazon chétif, de maigres arbres. Quels liens unissent, quelles tensions opposent ici densité et nature? Cette interrogation est-elle apte à dégager des éléments pertinents de compréhension de la diversité des perceptions, du vécu, des pratiques des différents espaces de cette forme d'habitat?

Introduction

8

INTRODUCTION
Genèse, maturité et vieillissement des grands ensembles. Une doctrine urbanistique à l'épreuve de l'histoire L'espace périurbain constitué de grands ensembles locatifs, habitat de forme et de conception nouvelle, dont l'apogée fut contemporain de la période de croissance économique des années 1960 - 1970, a été conçu pour accueillir une population composite, tant par la morphologie de son habitat d'origine, que par sa composition sociale. Grands consommateurs d'espace, ils furent généralement implantés à la périphérie des villes, où des réserves foncières suffisantes permettaient le développement de leur plan-masse sur un vaste périmètre. Ils furent donc des "créateurs" d'un nouvel espace, et simultanément de nouvelles formes d'être à l'espace. Ils peuplèrent la périphérie des grandes villes d'une ceinture facilement repérable, par leur uniformité architecturale. Malgré l'emploi quasi exclusif du béton, matériau fluide susceptible de s'adapter aux formes les plus diverses, leur multiplication fut d'une singulière monotonie. Parallélépipèdes réguliers disposés dans l'espace par les contraintes techniques de la construction "industrielle", ils ne diffèrent le plus souvent que par le degré de leur extension, verticale et/ou horizontale, par leur couleur, par le mode de répartition des bâtiments, et parfois, selon une touche d'originalité relativement rare, par l'introduction de la ligne courbe. Ils se dissocient ainsi nettement du "tissu urbain" préexistant, comme de l'espace rural, à l'origine généralement tout proche. Les promoteurs les plus convaincus du bien fondé de cette conception d'un habitat "nouveau", considérèrent que sa compacité était le gage de sa "réussite". Permettant de "libérer" un espace non construit de vaste dimension, ce milieu était distingué du "désert des villes" et de "l'exil et la désillusion des cités-jardins" pavillonnaires de la périphérie urbaine, à l'époque en forte croissance1. Le Corbusier fut ainsi l'un des plus fervents promoteurs de la "ville verte, du soleil, de
1

LE CORBUSIER, L'urbanisme des trois établissements humains, ed. ce
1959.

Minuit,

l'espace-verdure", constitutive de cette nouvelle forme d'habitat. Dès l'origine donc, la "nature" était une composante forte des qualités accordées à ce nouvel espace. Densifier la distribution de la population au sein d'un étroit périmètre, était perçu comme la méthode idéale permettant de libérer, en contrepoint, un vaste espace nature. Dans le même temps où se mettaient en place les éléments forts de cette conception urbanistique, était promue une "nouvelle philosophie" de l'habiter.
"Dans ces grands ensembles, plus que partout ailleurs, s'élabore la nouvelle culture, la culture de masse. Les grands ensembles fournissent le cadre et les conditions parfaitement adaptées à la floraison de cette culture. Dans le grand ensemble, on arrive sans passé, sans histoire autre 1 qu'idéalisée. C'est la genèse d'une autre société"

Par la grâce de sa transplantation en ces formes nouvelles d'habitat, le résident devait se libérer de son histoire, et renaître dégagé de son archaïsme. Les grands ensembles étaient ainsi perçus comme les creusets au sein desquels un alliage social composite devait, par transmutation, se métamorphoser, en s'homogénéisant, et ainsi produire un "homme nouveau", et par extension, une "nouvelle société". Le rapport à l'espace était la clef de voûte de cette doctrine. Son axiome est au principe de dissolution des liens qui "attachent" chaque résident à son passé. Dès lors le futur pouvait s'ouvrir sur une culture uniforme, "libérée" des entraves de distinction et de fragmentation sociales du passé. Espace et histoire sont donc, dès l'origine, conçus comme les éléments fondamentaux du mode d'habiter les grands ensembles. Par son originalité, sa distinction, mais aussi par la force qu'il est présupposé exercer, le premier terme domine et tend à une annihilation du second. L'homme nouveau présuppose la "mort" de l'ancien. Sa "renaissance" se réalise au sein d'un milieu-matrice, qui tend à le pétrir, le modeler selon une forme unique.

1

R.KAES, Vivre dans les grands ensembles, ed. ouvrières, 1963 p 307. 10

Ces présupposés, représentatifs d'une "école" d'urbanistes dominante de l'après-guerre!, furent rapidement mis en cause par le devenir contrasté des multiples exemplaires de "grands ensembles" qui se peuplèrent au cours des années 1970-1980. Selon leur forme, selon leur ampleur, selon le lieu de leur implantation, mais surtout selon les caractéristiques de leur peuplement, de sa dynamique, les grands ensembles vieillirent dans la diversité, dans la divergence, plutôt que dans l'homogénéisation, dans la convergence. Par une revanche de l'histoire, l'espace "nouveau", fut progressivement métamorphosé, diversifié, par les "critères du temps". Temps de la dynamique de l'espace, tout d'abord: érigés fréquemment au sein d'un milieu vide d'habitations, les grands ensembles virent progressivement leur environnement remodelé par de nouvelles implantations périphériques. Ils perdirent progressivement leurs caractéristiques paysagères d' origine2 . Temps de la dynamique du peuplement: les grands ensembles qui résistèrent le mieux à "l'érosion" du temps se caractérisent fréquemment par une distinction nette de la

1

Cette "victoire" fut cependant précédéede longs débats passionnés,

notamment entre différentes écoles d'urbanistes, dans une "lutte des anciens et des modernes". Le procès intenté à Le Corbusier en 1947, par des architectes qui ne voyaient dans la "cité radieuse" qu'un "monstre architectural à pattes contraire à l'esthétique et au style français", atteste l'âpreté de cette guerre fratricide. Cette forme architecturale fut, également condamnée par le Conseil d'hygiène publique, parce qu'insalubre, par le conseil de l'ordre des médecins de la Seine, parce que "cette boîte, aux lignes rigides, uniformes, risque d'avoir des conséquences pathologiques et névropathiques car il y régnera une atmosphère confinée et malsaine. Il y a de quoi devenir neurasthénique à être logé dans pareille prison". Le Monde du 30.11.1980. "Que sont devenues les quatre maisons du "fada" ? Les quatre "cités radieuses" de Le Corbusier, presque identiques, ont connu les destins les plus divers". 2 "La cité radieuse de Marseille dressée en pleine campagne, dans la nature du bon Dieu, sous le ciel et face au soleil (...) ne domine plus un océan cE chênes verts, mais un désordre de ville mal tenus: garages sordides, centre commercial, jaillissement d'immeubles spéculatifs". Le Monde 30.11.1980.

Il

composition sociale de leurs habitants1. Mais ce sont là des situations exceptionnelles. Le peuplement d'origine de la majeure partie de cette forme d'habitat était à l'inverse fort composite, mêlant localement divers groupes sociaux en "quête de milieu", soit par recherche du confort moderne offert par des constructions neuves (couches moyennes d'origine rurale ou occupant antérieurement un logement de faible confort des centres urbains), soit par les contraintes de l'exil (rapatriés d'Algérie) ou de l'immigration. Le temps passant, la dynamique du peuplement infléchit progressivement les caractéristiques des familles "accédantes". Transplantées, ces familles durent s'adapter à un cadre de vie nouveau. Le logement, par sa réplication fonctionnelle, par la rigidité de sa structure, par l'uniformité de la répartition de ses différentes parties, limite la liberté de son usage. Cette uniformité fait violence à la diversité des origines, des comportements, des "habitudes" d'habiter, de ses occupants. L'harmonisation de soi au milieu, est rarement immédiate. L'implantation peut être source de désorientation, d'ébahissement. S'il convient de s' y "intégrer" , il est nécessaire également de se plier aux résonances de "la diversité d'autrui", du fait de la proximité spatiale (CHAMBOREDON ET LEMAIRE). La promiscuité accentue la perception des "différences", de l'hétérogénéité, de la "distance", entre les différents modes d'habiter. Le mode de cloisonnement des différentes "cellules", les voies de circulation internes à l'immeuble, prennent dès lors une importance considérable dans le mode d'être au milieu. Selon le degré de "porosité" de sa structure, la vie sociale d'une "unité", d'un "bloc", d'une "tour", d'une "barre", compte tenu des caractéristiques de son peuplement, sera dotée de caractéristiques spécifiques. L'uniformité d'apparence du cadre bâti est ainsi mise en cause à la fois par la diversité produite et par la diversité perçue. D'une part, donc, l'espace bâti impose, par sa rigide monotonie, une flexure de soi, de l'autre, la différenciation
l

"Trente ans après sa construction, elle ("cité radieuse" de Marseille) est
lieu d'élection des

devenue l'un des lieux les plus sélects de la ville, professions libérales". Le Monde, 30.11.1980.

12

sociale nécessite une "adaptation" de soi à autrui. Si le premier terme de cette relation peut conduire à une certaine "perte de soi", c'est -à-dire à une dissolution de la conscience de soi par effacement des traces du passé, donc contribuer à

une forme d'aliénation1, le second est constitutif de
l'émergence d'un mode de vie communautaire original. La coexistence est en même temps coalescence multiforme. Ce développement simultané de soi et de l'espace "nouveau", dans un premier temps fait violence. Par la suite, elle est susceptible de développer certaines formes originales d'occupation et d'usage. Demeurent presque toujours en effet un certain "jeu", certaines "ouvertures", par où peuvent s'introduire, parfois se développer, les racines les plus anciennes, les plus "exotiques". Les ressources mentales, conscientes ou non, permettent ainsi une infinité de modes d'être à un milieu souvent condamné, parce que trop homogène, trop massif, depuis l'aliénation la plus absolue, jusqu'à la plus parfaite et harmonieuse "incrustation spatiale de soi"2. Au fil du temps, se succèdent les différentes cohortes d' habitants. Certains résidents demeurent, d'autres quittent le milieu après une étape locale plus ou moins longue. Le temps contribue à modeler la monotonie (ou la diversité) du peuplement, et corollaire, à infléchir les modes d'être à un milieu qui, au fur et à mesure qu'il "vieillit", se banalise, perd ses caractéristiques "modernes" initiales. Un enracinement local nouveau s'affermit, élément à part entière de l'histoire résidentielle des cohortes les plus anciennes. Des "habitudes" d'habiter, des modes de rapport à autrui se constituent. Un
1

Il existe un rapport entre l'aliénation (sens littéral du terme: être

étranger), et une certaine géométrisation de l'espace vécu". J.GABEL, Sociologie de l'aliénation, PUF, 1970, P 130. 2 De la confusion de ces différents "éléments" du "vécu" en grand ensemble, naît sa méconnaissance. Si, depuis l'origine de la conception œ cette forme industrielle et "bon marché" d'habitat, le débat opposant ses partisans et ses adversaires fut si constant et si peu fertile, c'est en grande partie du fait d'un aveuglement, par scotomisation de l'historicité fluctuante du peuplement, de ses profondes répercussions dans l'émergence, le développement, la pérennité de ce que l'on a qualifié souvent, selon une métaphore médicalisante, "maladie des grands ensembles". 13

"code" d'usage (bon ou mauvais) de l'espace, informel, mais prégnant, tend à structur~r les rapports à l'espace et les rapports au voisinage. A chaque moment, le milieu se métamorphose, au prorata de la rapidité de la rotation de sa population. La durée de l'étape résidentielle locale devient un élément de qualification et d'identification de soi et d'autrui. Certains résidents font souche, et le milieu devient pour certains, par la succession des générations, un milieu "d'origine". Des événements marquants font mémoire; ils contribuent à modeler une "image" prégnante du milieu. En bref, à tçut moment, le milieu diffère par l'emprise du temps. A l'approche du troisième millénaire, le "milieu nouveau" des urbanistes de l'après-guerre est profondément marqué par ces "signes du temps". Trentenaires, voire quadragénaires, les "grands ensembles" ont vu se succéder de nombreuses cohortes. Des générations successives y sont nées. Certains "événements" ont imprimé dans l'espace des traces du temps. Jalons du devenir, leur rôle est tout à la fois de repérage, de désignation, et de qualification. Incrustés dans le bâti, certains signes attestent parfois leur vétusté, qui contraste avec le "modernisme" d'origine désormais obsolète. L'on s'est attaché ainsi à repérer, recueillir, et si possible classifier les signes majeurs de l'incorporation dans l'espace, de l'empreinte du temps sur la structure physique de deux grands ensembles majeurs de l'agglomération lyonnaise, d'autre part, et l'opération s'est révélée plus malaisée, les signes, sinon signatures, spécifiques à chacune des cohortes ou générations qui les ont successivement occupés. Dès lors, d'autres espaces sont en jeu, constitutifs des différents milieux ayant jalonné l'itinéraire de chaque habitant. Interroger ces signes, c'est donc postuler l'ubiquité de la production du milieu. Celle-ci se réalise par la mobilisation et la mise en œuvre quotidienne, consciente ou inconsciente, dans la perception et l'usage du milieu actuel, de ces signes du passé, qui deviennent dès lors "opératoires". Le "milieu" (résidentiel) est modelé par l'imbrication de cette multitude de signes, qui se cristallisent plus ou moins durablement en un "imaginaire urbain" , produit en grande partie par les différentes cohortes d'habitants qui l'ont peuplé, depuis ses origines. Le "milieu" est un carrefour d'itinéraires dans 14

l'espace, mais aussi dans le temps. Point de convergence d'une population d'origine diversifiée, il contraint, par sa forme, sa compacité, à composer avec autrui. Chaque résident "dépose" dans l'espace, en même temps que sa présence physique, son identité sociale, ses attitudes, son maintien... Par projection locale de son histoire, il contribue à produire l'espace social. Le peuplement peut être conçu comme le produit de la dynamique d'un ensemble de strates "d'épaisseur" variable, depuis les plus anciennes, jusqu'aux plus récentes. Ces strates sont actives, dans la dynamique du milieu, par la vitesse de leur rotation, par leur inertie, par les différentes manières d'occuper l'espace, produites au cours du temps, avant et ailleurs autant qu'ici et maintenant. Nous les nommerons "strates d'itinéraires" . La répartition des différentes strates, leur dynamique, est susceptible de varier, d'un sous-ensemble à un autre, selon les immeubles, selon l'étage, etc. Perception et usage des différents micro-milieux constitutifs d'un site ne sont pas fixes, ils varient en même temps que se décompose et se recompose le peuplement, au cours du temps, au fur et à mesure que la succession des différentes cohortes contribue à redéfinir la stratification des "itinéraires", à en redessiner le relief. La quête des "signes" du temps, incrustés dans l'espace, assimilés et incorporés mentalement, est l'un des objectifs essentiels de ce travail. Ces signes permettent de repérer les conditions et les formes de la jonction de soi à l'espace, et réciproquement, de l'espace à soi. Ce sont là autant d'éléments permettant de comprendre des logiques de penser et d'agir l'espace. C'est par là que celui-ci prend sens en tant que milieu. C'est ainsi un mode de décryptage de l'espace social de deux grands ensembles de la périphérie lyonnaise, à un moment spécifique de leur dynamique. Notre démarche combine ainsi approche sociologique et perspective écologique: elle se donne pour finalité l'investigation de la "maison" (OtKOO": du "dépôt de soi"), lieu l'analyse de l'incorporation réciproque de soi à l'espace et de l'espace à soi. Cette "maison" est composite: le terne bâti de béton, "espace gris" récemment coloré par la réfection des façades 15

de nombreux immeubles, voisine avec d'amples surfaces bitumées, parcs automobiles, voirie, avec également des "espaces verts", surfaces couvertes d'herbe, parfois arborées. Le peuplement de chacun de ces fragments d'espace est variable, selon les saisons, les jours, les heures, selon également les caractéristjques sociales distinctives des divers "occupants". A certains moments, les espaces verts sont densément peuplés, à d'autres ils sont totalement désertés. Le peuplement des logements fluctue également selon certains rythmes, selon les horaires de travail, selon l'activité ou l'inactivité professionnelle.... Dès lors, opposer la densité de l'habitat du fait de l'apparente compacité immuable du bâti, de l'empilement de populations au sein de "silos résidentiels", aux divers autres composants de l'espace, de peuplement clairsemé sinon nul, est quelque peu illusoire: l'on omet les fluctuations, les rythmes du peuplement de chacun des éléments constitutifs du milieu. Cette illusion n'est-elle pas apparentée à celle qui conduit à opposer les notions de "densité" et de "nature" au sein d'un milieu où cette dernière est bien souvent une caricature dérisoire de la "vraie nature", du fait sans doute de son excessif peuplement, c'est-à-dire de la densité de son occupation humaine? Cette distinction n'est-elle pas dès lors un simple artefact, fondée sur un jugement de valeur implicite, un critère de "moralité" en quelque sorte, qui confère à l'espace une "valeur" d'autant plus grande qu'il est plus faiblement peuplé? Ces notions, par-delà leur apparente évidente signification, interrogent plus qu'elles ne permettent d'interpréter. Compacité ou densité? Nous avons à plusieurs reprises utilisé le terme de "compacité" pour qualifier les grands ensembles. Selon le petit ROBERT, est compact, "ce qui est formé de parties serrées, dont les éléments constitutifs sont très cohérents. Dense. D'un faible encombrement relatif. Antonyme: dispersé, épars, ténu. Est dense ce qui est compact, épais, 16

impénétrable, abondant, serré, touffu, qui renferme beaucoup d'éléments en peu de place". D'une part est signifiée l'abondance d'éléments réunis à l'intérieur d'un périmètre étroit, d'autre part la cohérence présupposée de ces éléments. Ce présupposé de cohérence est contradictoire avec l'un des axes majeurs de notre réflexion. Nous avons en effet insisté sur la virtuelle "incohérence" (dysharmonie) des itinéraires à l'origine du peuplement des grands ensembles, lorsque nous avons évoqué la divergence des parcours, des "trajectoires" historiquement déconnectées. La concentration en un même lieu, à un moment donné, d'une population historiquement fort diversifiée ne permet pas de conclure à leur "connexion" instantanée, par les voies d'une mystérieuse parthénogenèse, qui rappelle en outre, par bien des points, un élément fort de la doctrine de l'urbanisme "fonctionnaliste". La "connexion", "l' harmonie", bien loin d'être des a priori, sont hypothétiques. L'hypothèse centrale de la recherche fait une large part à cette interrogation. Nous l'avons dit, les résidents, lors de leur implantation, véhiculent et déposent dans l'espace les modes d'être à l'espace et à autrui constitués jadis et ailleurs. Notre recherche nous conduit à réfléchir en quoi et comment tout espace est ubiquiste, spatialement et historiquement dès lors qu'il est perçu, représenté, évalué, en rapport constant avec l'ensemble des espaces de vie occupés dans le passé. La mesure du périmètre de l'espace physique immédiat ne coïncide pas avec celle de l'espace "incorporé". Ceci signifie que le sens donné à une même "surface" est susceptible de profondément différer selon la diversité des "histoires socio-spatiales". La contribution de l'histoire est fondamentale dans la production de l'unité de mesure du sens de la "surface", de la signification du degré de son "occupation" . Des espaces physiquement très étroits satisfont les "besoins d'espace" de certains, sont donc incorporés de manière à en accroître le "sens du périmètre". Pour d'autres (d'autres histoires, d'autres itinéraires), le "même" espace sera à l'inverse incorporé de façon à en aiguiser le caractère étriqué. Le

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"milieu" deviendra dès lors plus "lourd", son "poids sur soi" sera accentuéI. Selon cette perspective, les notions de "compacité" et de "densité" sont relatives, fluctuantes, selon la morphologie spécifique de l'espace habité, mais aussi et peut être surtout selon la dynamique du peuplement, selon les inflexions de la structure de la population, selon l'évolution quantitative et qualitative des différentes "strates d'itinéraires". Ce sont donc des indices du temps autant que de l'espace. Mais à partir de quels éléments concrets la "densité", ainsi redéfinie, peut-elle être évaluée? La promiscuité rend particulièrement "proche" la résonance spatiale des attitudes et des comportements du voisinage, intense "le rapport direct, sensible, cOqJorel avec le territoire dans ce qu'il a de plus organique"2. La connotation administrative ou juridique de la notion de "territoire", "étendue de pays sur laquelle s'exerce une autorité", selon le PETIT ROBERT, n'est pas ici très pertinente. Nous lui préférerons la notion de milieu (OtKOcr). Le mode de perception de la vie "organique" du milieu, du niveau le plus trivial, le plus évident, au niveau le plus ténu, le plus inapparent, est au fondement de notre définition de la "densité". Organique, le milieu l'est, par sa "physiologie", plus que par son "anatomie", si l'on peut risquer ici cette métaphore biologique. C'est en effet la "vie" même de l'espace habité qui est à l'origine de la perception de la "densité" ainsi conçue. Cette vie est elle même la résultante de l'interconnexion locale des itinéraires des résidents. Selon le degré et la nature de la représentation de leur convergence (ou de leur divergence), la perception de la "densité" sera infléchie. La sensibilité de chacun aux résonances du mode d'être à l'espace d'autrui sera également fluctuante. L'on "sentira", l'on "verra", l'on "entendra" avec une acuité plus ou moins aiguisée la présence d'autrui. L'intensité de la promiscuité perçue sera elle même dépendante de cette
La qualification de certaines familles ("familles lourdes") est révélatrice de l'action qu'elles sont présupposées exercer (par leur mode d'être à I?espace) dans l'accentuation globale du "poids" du milieu. 2 T.REGAZZOLA, Le territoire dans l'ère post-agricole, Espaces et Sociétés, n° 69, 2, 1992, P 126. 18
1

sensibilité. La quête, voire la conservation, la collection, de ces signes (de cette "signature") pourra devenir, dans certaines circonstances, une "occupation" forte du résident. Nous considérons ici que cette sensibilité est un indice significatif d!l mode d'incorporation de soi à l'espace, et de l'espace à soi. A ce titre, la notion de densité acquiert le statut de concept opératoire. Deux perspectives surgissent dès lors que l'on se place en situation d'observateur. Tout d'abord, la "densité" peut caractériser l'intensité de l'interconnexion "convergente" de soi et d'autrui. Ainsi, l'intensité des échanges (de propos, de services), révèle la plupart du temps une forte "cohérence", c'est-à-dire une forte "connexion" de soi à autrui et de soi à l'espace. La promiscuité, en limitant les temps de "transport" de soi en direction d'un voisinage d'accès quasi instantané, est un élément potentiellement favorable au développement de ce mode d'être au milieu. Ces cas de figure semblent cependant infirmer notre propre définition. En effet, et l'observation empirique confirmera en partie cette remarque, ces situations se caractérisent par une perception très faible des "signes" de distinction d'autrui. Dès lors, le milieu tend à perdre sa "densité", sa pesanteur sur soi. TI semble "allégé" par la densité "relationnelle". Parallèlement, l'espace tend à se décloisonner, il "s'ouvre" largement, et facilite la pénétration sans obstacle, des indices "sensibles, corporels" de la "physiologie sociale" d'autrui. Cette pénétration n'est pas perçue comme intrusion. C'est une donnée quasi "naturelle", et en tal1tque telle l'on n'en perçoit pas la "contrainte". A l'inverse, la multiplication des "barrières" destinées à en combattre la propagation est symptomatique à la fois d'une très forte sensibilité aux indices de "distinction" de l'autre en tant que "non soi", et du faible degré de l'intensité des échanges. Le milieu, alors, "s'alourdit", restreint l'étendue spatiale de soi, contribue parfois à une perte de l'intégrité du "soi-spatial" .

19

Nature La mise en question de la notion de densité nous a contraint à une description déformée, par hypertrophie du "dedans" et scotomisation d'une partie du "dehors". Pas plus que n'importe quel milieu, celui des grands ensembles ne peut être conçu abstraction faite des relations qu'il entretient avec un "environnement", dont le périmètre est sans commune mesure avec le sien "propre". Ce "dehors" s'inscrit dans le passé. Révolu, il est pourtant toujours là dans la conscience, à l'intérieur même de l'espace où il se trouve transposé, constamment remanié, au fur et à mesure que différentes "cohortes", d'origines variées, se succèdent. Chacun véhicule avec soi "ses" propres milieux1, et atteste ainsi sa "différence" ou sa "proximité" par son mode distinctif d'être à l'espace. La présence du "dehors" demeure d'autant plus forte, que sont perpétués les relations et les contacts avec l'espace et les acteurs privilégiés des milieux antérieurs. La fréquence, le rythme, la durée des séjours "à l'extérieur", constituent autant d'ouvertures. Ces lieux de "sortie", l'on pose en hypothèse qu'ils sont d'autant plus indispensables que le milieu est plus "lourd" (plus "dense"): ils contribuent à "l'alléger". D'autres formes "d'échappées" sont possibles. Ainsi, l'alternance domicile travail nécessite de fréquents déplacements, du fait du très faible nombre d'emplois des "cités-dortoirs" . À l'intérieur même des grands ensembles, selon leur topographie, leur morphologie, la répartition et la disposition de l'espace non bâti, des "échappées" sont possibles. Ainsi les échappées paysagères permettent, selon l'orientation des logements, des "ouvertures" notables. Parfois l'accessibilité d'un milieu rural tout proche favorise de fréquentes "voyages" au sein d'un espace très faiblement peuplé. La notion de "nature" semble prendre ici un statut d'apparente évidente légitimité. Elle représente le paradigme de
1

Plusieurs dizaines de nationalités cohabitent
ainsi une fraction notable de l'espace

dans un espace restreint, qui
mondial.

représente

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"l'ouverture" nécessaire à la "respiration" hors d'un milieu devenu invivable par son extrême "densité". Mais qu'est-ce que la "nature" ? Les petits oiseaux, les pelouses, la forêt, l'espace rura1..., ou bien la "nature humaine, pas forcément marrante", comme nous le dit, avec une ironie quelque peu désenchantée, un habitant de la Z.U.P. des Minguettes ?
Nature: Ensemble des caractères qui définissent un être, une chose concrète ou abstraite (essence, entité). Ensemble des caractères innés (physiques ou moraux) propres à une espèce. Ce qui est spontané, opposé à ce qui est acquis par la coutume, la vie en société. Principe actif, souvent personnifié, qui anime, organise l'ensemble des choses existantes selon un certain ordre (opposé à l'homme, à l'activité humaine). Ce qui, dans l'univers, se produit spontanément sans intervention cE l'homme. Ensemble des choses perçues, visibles, en tant que milieu où vit l'homme.

Dans ces diverses définitions du PETIT ROBERT, l'essence, la spontanéité, l'innéité, sont opposées à l'acquis, à la "société", à "l'intervention de l' homme". Resurgit un débat jamais achevé entre nature et culture. Le milieu naturel se distingue, en s'opposant, au milieu humain. L'homme, s'il y vit, semble y flotter, dégagé de la pesanteur de la vie sociale. Aucune activité (humaine) "non spontanée" ne vient perturber l'innéité d'un milieu implicitement "vierge". Compte tenu de la mainmise quasi universelle de l' homme sur l'ensemble de l'espace du globe, la notion de "nature" ainsi conçue, est constitutive d'un lieu irréel, "en dehors du temps et de l'espace". En bref, elle conduit à un voyage en utopie. Ce n'est pas tant par son "contenu" (végétal ou animal) qu'elle acquiert sa distinction l, que par sa faible
La nature la plus "naturelle", non remaniée par l'activité humaine, la forêt vierge, est également désignée sous le terme forêt dense. Les multiples indices qui en limitent son appropriation, qui attestent l'incongruité de soi au sein d'un tel milieu, sont sans doute à l'origine cE cette qualification, qui n'est pas sans rappeler le mode de désignation du milieu apparemment antithétique de certains "grands ensembles". La 21
1

"densité", sa "légèreté". L'on doit s'interroger dès lors sur les conditions de l'introduction de la "nature" au sein de l'univers qui lui semble antithétique, l'univers le plus fortement transformé par l'activité humaine, espace a priori "dénaturé", d'extrême "pesanteur". Notre propos nous a conduit a une réflexion sur les conditions du développement, ou à l'inverse, de l'atténuation de la perception de la "densité", constitutive de la plus ou moins grande "lourdeur" de l'espace: ce n'est pas la présence ou l'absence, la "compacité" variable de l'occupation humaine de l'espace qui la fonde, mais le mode et la dynamique de l'interconnexion des différentes "strates" (humaines) réunies au sein d'un espace de périmètre limité. Dans les situations où sont réunies les conditions nécessaires à un "allégement" du milieu, celui-ci acquiert les qualités distinctives de la "nature", selon la définition exposée cidessus. Occupant un espace, qui, par-delà sa morphologie, sa topographie, apparaît dénué de "lourdeur", de "pesanteur", en bref de "densité" nulle, les résidents le perçoivent comme un milieu "naturel". L'on peut suggérer une hypothèse: l'expression d'un "besoin" de "nature" atteste que le milieu tend à perdre cette "légèreté", qu'il est en voie de "densification". La quête de nature est dès lors recherche d'un "allégement" de soi, donc "aspiration" à un lieu présupposé dénué de "lourdeur". L'introduction (ou l'extension) de la "nature" au sein d'un milieu présupposé de forte "densité" semble une opération, par bien des points, utopique. "L'allégement" du milieu qui semble en procéder quasi spontanément rappelle, à bien des égards, une opération (manipulation) magique, lors même que les conditions d'émergence et de développement de la "pesanteur" du milieu demeurent. Ces quelques réflexions attestent l'ambiguïté du statut de la notion de "nature", la difficulté de conceptualisation de son "contenu concret". La quête de "nature", par-delà le fort tropisme végétal qui semble actuellement caractériser une
"jungle urbaine" est à mille lieux de la "forêt vierge" par son extrême minéralisation, mais toute proche par la pesanteur des signes dont elle semble saturée, qui atteste l'inopportunité de soi au sein de deux milieux, dès lors confondus. 22

proportion croissante de la population urbaine, peut être interprétée comme la recherche d'un lieu présupposé "allégé", hors d'un milieu qui tend à devenir, par sa "lourdeur", par sa "pesanteur", "étranger" à soi, "non soi spatial". "La loi morale étant exprimable à travers les formes naturelles"l, elle dévoile également la quête d'une éthique, hors d'un milieu où les signes d'immoralité semblent proliférer, souligne les incertitudes spatiales de la personnalité ainsi que la difficulté d'assouvir un "besoin d'espace". Les sites de la recherche Bron-Parilly, est situé dans un environnement contrasté. Le bâti compact, essentiellement constitué de longues "barres", traversé par deux voies de circulation parmi les plus importantes de l'agglomération lyonnaise, le "boulevard de ceinture" et l'autoroute Lyon-Grenoble, jouxte les 140 hectares de "forêt" et de "prés" du parc départemental de Parilly. La Z.U.P. des Minguettes, profondément déstabilisée, dans les années 1980, devenue un "haut lieu" de renommée nationale, à l'origine de bien des "images" et de bien des projets de "réhabilitation", emblème des politiques de développement social urbain, est relativement à l'abri des nuisances des grandes voies de circulation. Elle se dresse, homogène, relativement isolée par sa topographie du reste de la commune de Vénissieux, sur un plateau qu'elle occupe en totalité. L'habitat, également très compact au sein de tours de douze étages et de barres relativement importantes, dégage d'importants espaces vides, de vastes prés arborés. Par la topographie, l'ancienneté, la structure et l'organisation de l'espace, ces deux grands ensembles, de taille inégale, sont fortement différenciés. Comme la quasi-totalité de ces formes urbaines (Z.U.P., grands ensembles, construits dans les années 1955-75), BronParilly et les Minguettes ont été l'objet de nombreux plans de rénovation depuis une vingtaine d'années, soit par les procédures HVS, soit DSQ, soit DSU, etc. La recherche permet
M.SEGAUD : L'esthétisation du territoire: l'architecture à la recherche de la nature, Espaces et Sociétés, n° 69, 2, 1992, P 96. 23
1

en partie d'évaluer le degré d'adéquation entre les réalisations et les attentes d'une partie des habitants 1 .

Plan
Le premier chapitre est consacré à l'analyse topographique et sociale des deux sites de la recherche. TI s'attache à en décrire les caractéristiques distinctives, ainsi que leur dynamique récente. Le second chapitre précise les conditions de mise en œuvre de l'enquête de terrain. Dans un second temps, chacune des questions de la grille d'entretien (annexée) est examinée selon son statut au sein de notre problématique. Ce chapitre se termine par l'exposé des méthodes d'exploitation des données. Le troisième chapitre constitue le préambule de l'analyse qualitative du propos des résidents interrogés. Dans un premier temps, le découpage conventionnel de l'espace des deux sites de la recherche en "quartiers" (ou "sous-quartiers") est éprouvé à partir des données recueillies au cours de l'enquête, selon les caractéristiques de l'échantillon. Les questions fondamentales auxquelles l'on tente ici de répondre sont les suivantes. Quelle est la pertinence du découpage de l'espace (topographie, forme architecturale, organisation de l'environnement, etc.) dans l'individualisation des "quartiers" ? Existe-t-il une correspondance entre la dissociation spatiale et la différenciation sociale de la population? L'évaluation par les résidents, des "qualités" respectives de "leur quartier", est-elle en corrélation avec ses caractéristiques topographiques distinctives, et en quoi? Est-il possible de dégager certains éléments forts et redondants permettant d'interpréter les conditions et les modes d'inscription de soi dans l'espace, selon les caractéristiques

1

L'enquête de terrain fut réalisée par l'auteur du projet et par Jean Pierre
sociologue post-doctorant au GRS.

MARTIGNONI,

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topographiques et sociales "propres" aux divers "microespaces" constitutifs des sites? Dans la seconde section, les résidents interrogés sont distingués au niveau de leur "attache historique", confondus à celui de leur appartenance "spatiale" instantanée (à tel ou tel "quartier"). L'échantillon est fractionné en strates constituées à partir d'un ensemble de variables "historiques", à l'origine d'une nomenclature composée de trois groupes principaux dissociés en divers sous ensembles, constituant dix "strates d' itinéraires" . Cette nomenclature empirique est enfin éprouvée par une analyse statistique descriptive (analyse factorielle des correspondances). Le quatrième chapitre s'attache à développer l'analyse des propos de familles sélectionnées, "représentatives" de chacun des "types" d'itinéraires. La manière de percevoir, d'utiliser, de dire, l'espace (physique et social) dévoile les conditions de son "intériorisation" psychologique, de sa "mentalisation". Par la rémanence constante du passé, le milieu actuel prend sens par des "souvenirs" qui deviennent dès lors "opérationnels". Ils sont à l'origine de "tactiques", voire de "stratégies" d'occupation de l'espace. Ce sont ces signes du temps qui lui donnent sens, qui lui confèrent sa qualité de milieu. L'on s'attache ici à extraire du propos des résidents sélectionnés, les éléments significatifs de la réalisation de soi à l'espace, et de "l'imprégnation" de l'espace sur soi. Ce chapitre se termine par un essai de synthèse. Les différentes acceptions des notions de "densité" et de "nature" sont successivement mises à l'épreuve des modes de perception des résidents, selon leur appartenance à tel ou tel "type" d'itinéraire.

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Chapitre 1

Morphologie

spatiale

et dynamique sociale

N

1

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Tour "Pascal" Tour "Barets"
Tour détruite

Minguettes
9200 logements (7540 locatifs) construction: 1965-73 35000 h... en 1975 20000 h ... en 1990 Il offices HLM 200 ha

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2600 logements locatifs construction: 1954-59 9000 h... en 1960 6000 h... en 1990 1 office HLM 30ha

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...

28

Chapitre 1

Morphologie

spatiale et dynamique sociale
Introduction

Chacun des sites se distingue par des caractères propres, que ce soit au niveau de sa topographie, des formes architecturales, de la disposition des immeubles, de la répartition et de l'étendue et de l'affectation des surfaces non bâties. La première partie de ce chapitre a pour objet de décrire aussi précisément que possible les éléments de différenciation de la Z.U.P. des Minguettes et des "UC" de Bron-Parilly. Ces "cités" sont anciennes, et depuis la livraison des premiers logements, de nombreuses modifications ont affecté, selon des formes et des rythmes également distincts, chacun des sites. Nous analyserons ici le problème du "vieillissement" des grands ensembles, avant d'aborder, dans la seconde partie, la dynamique et le "vieillissement" propres des populations résidentes. Dans le but d'infléchir une évolution jugée souvent problématique, soit par l'obsolescence de l'habitat, soit par la dégradation du mode de vie des habitants, des opérations volontaristes successives de "réhabilitation" ont été mises en œuvre, où sont impliqués les offices propriétaires, les municipalités, la Communauté Urbaine de Lyon. Notre objet n'est pas ici d'en énumérer les multiples exemplaires, mais plutôt de dégager les axes forts de ces "cures de jouvence", qui ont en partie infléchi l'histoire de la Z.U.P. des Minguettes et de Bron-Parilly.

1.1. Structure et répartition configuration de l'habitat.
1.1.1. Le bâti

des espaces:

la

* La Z.U.P. des Minguettes est l'un des plus vastes ~nsembles de logement social de l'agglomération lyonnaise. Erigée sur une ancienne zone agricole de plus de 200 ha, sa construction fut mise en œuvre en trois "tranches", de 1965 à 1973. Elle est composée à 80 % de logements HLM locatifs (les seuls concernés par la recherche), gérés par Il offices. Le bâti est constitué essentiellement de tours de 15 ou 16 étages de type "Pascal" (46 tours à l'origine), de 16 tours de type "Barets"l, et d'un ensemble minoritaire d'immeubles de plus faible hauteur, disposés le plus souvent en "carrés" réservant une cour intérieure. Construite sur un plateau, elle est visible de fort loin. Le plan-masse permet de distinguer des sous-ensembles le plus souvent individualisés par la monotonie architecturale 2. Les tours, groupées, ressortent évidemment avec la plus grande netteté, masquant parfois quelques immeubles bas enclavés. - Le quartier Monmousseau Situé à l'est de la Z.D.P., c'est un ensemble architectural composé de neuf tours "Pascal". Édifié en lisière, à proximité des pentes les plus raides du plateau, il domine abruptement la ville de Vénissieux, et prend des airs de
1

De hauteur voisine, ces tours de 15 ou 16 étages différentpar leur mode

de construction, et par l'organisation interne de l'espace. Ainsi, les tours "Pascal" se distinguent par une construction plus légère, par un usage abondant d'éléments préfabriqués, par une plus faible ampleur des espaces communs (hall, paliers), par un chauffage intégré au bâti. Les tours "Barets", pour leur part, possèdent des espaces communs plus vastes, les logements sont chauffés par radiateurs, et leur structure est constituée en majeure partie d'éléments construits sur le site. Elles sont dotées également de loges de gardiens situées au rez-de-chaussée. 2 Ces sous-ensembles sont le plus souvent désignés sous le terme générique de "quartiers". Nous avons conservé cette nomenclature lors de la constitution des divers sous échantillons, faisant en sorte que chacun de ces "quartiers" soit quantitativement suffisamment représenté. 30

forteresse,tant par sa position que par la compacitédu bâti1.
Son élan tend à masquer un sous-ensemble architectural contigu composé d'immeubles de cinq étages disposés en carré, le sous-quartier E.Herriot. Le dépeuplement considérable qui affecta ce quartier dans les années 80 conduisit l'office HLM propriétaire à proposer une solution initialement draconienne: il était en effet prévu de raser la totalité des neuf tours. Une solution plus modérée fut finalement adoptée, et en 1984 la destruction de trois tours permit de dédensifier l'emprise de l'espace construit. Le quartier est ainsi constitué aujourd'hui de six tours (dont une totalement dépeuplée et totalement remodelé. Cet ensemble est bordé au nord-est de deux "barres" de vastes dimensions (15 étages) abritant 280 logements, au sud-ouest de six bâtiments de faible hauteur (cinq étages) disposés en carré (le "sous-quartier" E.Herriot) regroupant 260 logements. - Feu le quartier Démocratie Jouxtant Monmousseau, pratiquement identique tant par la taille (dix tours "Pascal") que par la compacité, sa destinée, jalonnée de différents "projets de réhabilitation" bien vite mis en cause3, fut beaucoup plus sombre. Totalement dépeuplé

murée 2) réparties sur un espace non construit plus vaste et

1

Le mode d'implantation des immeubles est à l'origine de la forte

concentration du bâti: ces neufs tours réparties en quinconce sont en fait constituées de trois sous-ensembles. La longueur de flèche d'une grue située au centre de chacun de ces groupes, offrait la possibilité d'une élévation simultanée, sans déplacement, de trois tours.
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Cette tour fut l'objet d'une controverseentre J.P. Raynaud, promoteur

d'un projet consistant en la métamorphoser en monument urbain par son recouvrement de faïence blanche, et le maire de Vénissieux hostile à une dépense jugée excessivement somptuaire. 3 Rappelons qu'il était prévu dans un premier temps, de dédensifier le quartier par la démolition de la moitié des tours, de modifier la destination des cinq immeubles conservés tout en restructurant leur architecture et leur environnement paysager: création de bureaux, restructuration interne d'une tour destinée, à l'instar de ce qui fut réalisé à Monmousseau, à l'hébergement d'étudiants. D'autre part la construction d'un nouveau bâti 31

depuis 1986, détruit le Il octobre 1994, il demeura pendant huit longues années le symbole monumental de la faillite d'une forme urbaine désormais honnie1. En attente de projets futurs, engazonné, il est devenu un espace "vert" de vaste dimension dénué de toute forme d'équipement. Son rôle se borne actuellement à ouvrir aux habitants des quartiers contigus des échappées visuelles de vaste amplitude. - Le quartier de la Pyramide Il se développe des deux côtés de l'avenue des Martyrs de la Résistance, une des voies principales de la Z.D.P.. TI jouxte Monmousseau et Démocratie au sud-ouest. De superficie supérieure à celle de l'ensemble de ces deux quartiers, il apparaît un peu comme leur symétrique selon un axe nord-ouest - sud-est. Il est divisé en deux sous-ensembles architecturalement bien distincts: - un sous-ensemble nord-est composé de neuf barres, identiques à celles du sous-quartier E.Herriot par leur hauteur et leur disposition en carré, regroupant 450 logements; - un second sous ensemble situé au sud-ouest formé de sept tours "Barets", abritant chacune 85 logements, soit un total de 450 logements. - Le quartier de la Darnaise Il est traversé par la rocade qui prolonge en direction du nord-est l'avenue des Martyrs de la Résistance: le boulevard Lénine. Architecturalement très homogène, il est composé de 15 tours "Pascal", soit 960 logements. Ce quartier a subi de notables transformations dans les années récentes: destruction d'une tour à proximité du centre commercial local, refonte des halls d'entrée des tours, des espaces périphériques, implantation du siège de
devait permettre l'implantation de services culturels et de formation professionnelle: médiathèque, IUT, notamment.
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Certains Uournalistes)voient ce triste destin inscrit dans la forme et la

couleur du bâti: " Ah ! Cette ligne noire qui souligne chaque panneau des façades comme un faire part de deuil". Grands ensembles, comment les rendre habitables ?, Le Monde, 17-18 février 1985. 32

"BIOFORCE", émanation du groupe Mérieux. Une tour demeurée plusieurs années inhabitée, fut détruite tout récemment. - Le quartier Monchaud- Thorez Limité à l'ouest par le boulevard Lénine, au nord-est par l'avenue M.Thorez, au sud par le quartier Darnaise, c'est le plus vaste ensemble de la Z.U.P. en superficie. Il regroupe, compte tenu des diverses modifications dont il a été l'objet, environ 1400 logements, répartis à l'intérieur de 20 tours, 12 regroupées au nord, de type "Pascal", huit au sud, de type "B arets". La forme architecturale, ainsi que la topographie, permettent de repérer deux sous-quartiers nettement distincts. Les tours "Pascal" se situent en position dominante, sur les hauteurs du plateau, alors que les tours "Barets", en contrebas, font suite aux immeubles de la Darnaise, le long du boulevard Lénine. Cette division correspond également à différentes densités de logements. Le groupe "Thorez" au nord-est, et c'est habituel dans ce type d'architecture, est beaucoup plus dense que l'ensemble "Lénine", dont le plan-masse rappelle le quartier Pyramide. - Le quartier Debussy (ou Léo Lagrange) Situé au nord de la Z.U.P., il se distingue par l'absence de tours. Composé d'immeubles disposés en longueur selon un plan quelque peu labyrinthique, c'est le quartier le plus peuplé de la Z.U.P., soit plus de 1550 logements (y compris une minorité de logements en copropriété). Ces immeubles sont disposés au sein d'une aire rectangulaire principale dont les côtés sont formés de Il bâtiments. Un second ensemble de 8 bâtiments s'inscrit à l'intérieur de ce périmètre. - Le quartier Armstrong Quartier central de la Z.U.P., il est le seul à être entièrement ceinturé par les bâtiments composant l'ensemble des autres quartiers. C'est également l'un des plus petits, tant par sa surface que par le nombre de ses logements (650 environ). 33

Par la disposition géométrique des bâtiments, il s'apparente à échelle réduite au quartier Debussy. Il s'en différencie par son architecture. Il est en effet composé d'un ensemble central de six tours jumelées de 12 étages, inscrit dans une aire rectangulaire délimitée par des immeubles plus bas: un sous-ensemble périphérique formé de deux groupes de trois bâtiments disposés et "u" tronqué, une barre basse (quatre étages) de vaste développement horizontal qui s'étend au nord le long de l'avenue centrale de la Z.U.P. (avenue J.Cagne), enfin deux petits bâtiments de même hauteur situés à ses deux extrémités. Ce quartier a été l'un des premiers à être restructuré par des opérations de réhabilitation: réfection des halls d'entrée, refonte des espaces extérieurs, remodelage des parkings, création de terrains de jeux, etc. * Bron-Parilly Implanté au sud de la commune de Bron, ce grand ensemble fut l'un des premiers de cette taille, en France, à voir le jour. Sa construction débuta au milieu des années 50. TI ampute d'une surface approximativement égale au quart de celle de la Z.U.P. des Minguettes, le parc de Parilly qui le jouxte au sud. Conçu dans l'objectif "d'articuler la disposition et la morphologie des bâtiments à leur environnement en voies rapides"l, son plan-masse reflète cette singulière ambition, qui a marqué, et qui continue à singulariser aujourd'hui cette presqu'île de béton, enserrée par les flux ininterrompus croissants du boulevard périphérique lyonnais et de l'autoroute Lyon-Grenoble. Les douze bâtiments (les Unités de Construction, "UC") sont disposés selon une forme orthogonale. Deux côtés de ce triangle rectangle sont constitués du boulevard périphérique à l'ouest, de l'autoroute au sud. Alors que les
l

"Par leur disposition le long de deux grandesartèresde l'agglomération

lyonnaise, les bâtiments composent un accompagnement accordé en échelle et en mouvement à la dynamique de ces voies à circulation rapide", L'urbanisationfrançaise, C.R.D. 1964. 34

bâtiments disposés le long du boulevard périphérique sont tous implantés à l'intérieur du triangle, l'autoroute scinde la branche sud en un sous-ensemble "nord", intérieur, et un sousensemble "sud" relativement excentré. L'l forme des immeubles varie selon leur position. - A l'intérieur du triangle, au nord, l'on trouve quatre tours de 12 étages disposées le long de la rue J.Voilot, qui font face à une longue barre sinueuse de 250 mètres de développement horizontal. Au sud-ouest, une barre droite de 12 étages longe le square L.Bonnevay. À l'est enfin, une barre sinueuse, identique à la première, ainsi qu'une seconde barre droite plus courte, sont disposées le long de l'autoroute A 43. - L'extérieur du triangle, au sud de l'autoroute, est jalonné de quatre bâtiments jumelés disposés en équerre, séparés du parc de Parilly par une voie de desserte locale, la rue L.Terray. La morphologie des immeubles permet de les dissocier en deux catégories: - les immeubles de faible développement horizontal (tours), minoritaires, disposant d'un seul accès; - les bâtiments étalés en longueur pourvus de voies de circulation interne, galeries ou coursives, permettant l'accès à l'ensemble des logements à partir de n'importe laquelle des nombreuses "allées" jalonnant le rez-de-chaussée. À l'inverse de la Z.D.P. des Minguettes où la pluralité des organismes gestionnaires fragmente la gestion de ce grand ensemble (11 offices HLM se partagent, très inégalement, le secteur locatif), les 2600 logements de Bron-Parilly sont régis pas un seul responsable, l' OPAC du Rhône. 1.1.2. L'espace non construit et la répartition des espaces verts
z. U.P. Minguettes Elevé récemment au statut de "parc urbain" par la municipalité, le vaste terrain planté de pelouses et de bosquets situé entre Monchaud, Damaise et Annstrong, constitue le plus

:

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important espace vert de la Z.U.P.. Deux groupes scolaires y sont implantés. Selon la morphologie du bâti de chacun des quartiers, l'on peut distinguer deux formes principales d'espaces verts "internes". L'implantation ponctuelle des tours contribue à la production de surfaces pel! différenciées des espaces "extérieurs" (au quartier). A l'opposé, les espaces non construits des quartiers constitués d'immeubles bas disposés orthogonalement, possèdent une "identité" (de quartier) beaucoup plus forte, qui contribue à une nette distinction entre "intérieur" et "extérieur". C'est le cas des quartiers Debussy et Armstrong, ainsi que celui des sous-quartiers E.Herriot et V.Komarov. Les espaces extérieurs des quartiers constitués de tours ont été notablement modifiés. Disloqués et infantilisés, inutilisables, apparaissant comme des espaces résiduels intemporels délaissés des espaces bâtis l, ils furent remodelés, après dédensification du bâti, délimités par la construction de frontières physiques (barrières), et, pour pallier les conflits d'usage, spécialisés par la délimitation nette des aires de jeux, des parkings, etc. Ce programme, mis en œuvre dès 1985 à Monmousseau, se poursuit actuellement, essentiellement au sein des quartiers constitués des tours "Pascal", Monchaud, et surtout Darnaise où de petits squares délimitent un espace propre à chaque tour. Les quartiers constitués de tours "Barets", ont été peu concernés par cette restructuration de l'espace limitée ici à l'implantation de quelques aires de jeux et de sport (quartier Pyramide notamment). * Bron-Parilly Chaque bâtiment dispose d'espaces verts de surface moyenne plantés d'arbres, équipées d'aires de jeux pour enfants. Mais l'essentiel de la présence végétale dans cette zone de densité relativement forte est constitué par le parc boisé tout
1 Étude préalable du quartier Monmousseau. Analyse du bâti, Agence d'Études et d'Aménagement - Agence d'Urbanisme de la COURL Y, Lyon 1982.

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proche. Par sa proximité, il est d'accès relativement facile pour l'ensemble des résidents, même dépourvus de moyens de locomotion. L'autoroute ne constitue pas un obstacle notable pour les habitants du sous-ensemble nord: ponts, souterrains et passerelles permettent de la franchir facilement, sinon impunément!. Ce parc est constitué d'un espace boisé parsemé de prairies, doté de quelques équipements de jeux pour enfants. Il se distingue, par son état quelque peu "sauvage" ou rustique, de son concurrent sophistiqué de l'ouest lyonnais, le parc de la Tête d'Or. Un hippodrome y est implanté, ainsi, qu'un vaste ensemble de terrains de sport, à sa limite sud. Ainsi, par sa topographie, Bron-Parilly paraît quelque peu paradoxal. Contigu à l'une des plus vastes étendues non bâties de l'agglomération lyonnaise, c'est également une zone résidentielle fortement touchée par les nuisances de la circulation automobile: d'un côté le calme de la "campagne", de l'autre l'intensité de la circulation urbaine. 1.1.3. Les voies de circulation et les moyens de transport * z. U.P. Minguettes Rues et avenues sont largement dimensionnées. En quasi-totalité ce sont des voies de desserte locale. Le rythme et l'intensité de la circulation automobile sont marqués par les déplacements quotidiens domicile - travail, donc par des horaires relativement fixes. En dehors des "heures de pointe", seuls les déplacements considérables liés à l'ouverture du marché Geudi et samedi matin) accroissent les flux. Seul le boulevard urbain sud, en construction, sera susceptible de perturber la tranquillité des habitants de la fraction la plus excentrée de la population des quartiers Pyramide et Damaise. La faible structuration et spécialisation des espaces extérieurs a conduit les responsables des opérations de
1

Les ruptures successives (en 1990 et 1996) d'une passerelle, dues à des

poids lourds, ont causé deux graves accidents où furent blessés des piétons franchissant l'autoroute.

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réhabilitation à remodeler les aires de stationnement automobile de certains quartiers. Sont principalement concernés les quartiers constitués de tours "Pascal" (Monmousseau, Darnaise et Thorez-Lénine), ainsi que le quartier Armstrong. La circulation piétonne est importante, rythmée par les horaires scolaires, le marché, les déplacements en direction des commerces locaux, notamment le centre commercial central Vénissy. Les transports en commun sont fortement sollicités par une population dont l'équipement en automobile est relativement faible. La facilité et la rapidité des déplacements sont fonction de leur direction: les lignes directes sont orientées essentiellement vers le centre de Lyon, alors que les déplacements de banlieue à banlieue, ponctués de nombreuses correspondances, sont souvent fort longs et malaisés. Demandée depuis une décennie par la municipalité, l'ouverture d'une station de métro au centre de la Z.U.P. semble aujourd'hui bien compromise. L'ouverture de la station de la gare de Vénissieux, très excentrée, et malgré une navette de raccordement par autobus, demeure peu commode, notamment lors des déplacements tardifs. * Bron-Parilly L'intensité de la circulation automobile est l'une des caractéristiques les plus marquantes de ce grand ensemble. Elle génère les nuisances les plus fortes, et contribue à la dissociation de l'espace entre le sous-quartier nord et le sousquartier sud, séparés par l'autoroute Lyon-Grenoble mise ne service en 1974. Celle-ci fut construite à l'emplacement de l'avenue Saint Exupéry, déplacée et reléguée dans un premier temps (de 1974 à 1995) au statut de voie de desserte locale. Tout récemment, lors de la restructuration de l'espace non bâti lié à la réhabilitation de Bron-Parilly, obstruée à son extrémité est, elle est devenue une simple zone de stationnement ouverte à l' ouest. Les premières opérations de réhabilitation furent réalisées, depuis le début des années 80, pour tenter de pallier les nuisances sonores générées par ces deux axes routiers. Ces opérations, qui se poursuivent actuellement, consistèrent essentiellement en l'installation de double vitrage sur les 38

façades les plus exposées. Les balcons, fermés, furent transformés en "loggias". L'apparence des bâtiments en fut modifiée: côté autoroute, les façades rénovées tendent à rajeunir un bâti ancien, alors que celles orientées à l'intérieur du quartier conservent l'aspect vétuste de la structure d'origine, malgré la réfection des peintures. Compte tenu de la morphologie du bâti, certains logements supportant de plein fouet les nuisances sonores n'ont pu être isolés. Il s'agit essentiellement des appartements ouverts sur les coursives des barres droites et sinueuses. Parallèlement à cette réfection du bâti, et toujours pour tenter de lutter contre le bruit, un mur est actuellement en cours de construction le long de l'autoroute, destiné à protéger les habitants des quatre "équerres". Haut de trois mètres, érigé à proximité immédiate de bâtiments de plus de trente mètres, son

efficacité,autreque symbolique,sembledouteuse 1.

Outre cette voirie dominante, dont le rôle de desserte locale est relativement faible, la presque totalité des voies secondaires ont été profondément modifiées tout récemment, dans leur forme et leur affectation. L'avenue Saint Exupéry, importante voie de desserte locale bordée d'arbres, avant l'ouverture de l'autoroute LyonGrenoble, n'est plus qu'une impasse. La rue bordant le collège E.Herriot a subi le même sort, obstruée à l'ouest. La rue P.Pic, longeant une barre sinueuse, a vu sa vocation de communication piétonne renforcée, par l'installation d'un mobilier urbain (bancs...) ainsi que par l'élargissement et la réfection des trottoirs. De nombreux obstacles, dos d'âne, feux tricolores ont été installés tout au long des rues P.Pic, E.Herriot et L.Terray, traits d'union entre le nord et le sud de Parilly. Limite entre le sud de Parilly et le parc, la me L.Terray, étroite et sinueuse, dont le flux circulatoire a fortement grossi depuis une dizaine d'années lors de l'ouverture des grandes surfaces de la "Porte des Alpes" à l'est de la commune, a subi un traitement volontariste draconien visant à lui restituer un rôle de desserte
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Dès l'ouverture du chantier de l'autoroute, un comité de résidents se

mobilisa, pour demander sa couverture, sa traversée souterraine du quartier. Ce projet ne fut jamais réalisé.

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locale. De nombreux feux tricolores, des obstacles médians interdisant tout dépassement, ont été installés. La ligne principale d'autobus reliant l'est de l'agglomération au centre de Lyon y a été implantée, déplacée de l'avenue Saint Exupéryl. Compte tenu de ces modifications, le contraste a été accentué entre l'intensité croissante de la circulation autoroutière, et le flux désormais fortement ralenti de la voirie locale. 1.1.4. Les équipements et les services * z. U.P. Minguettes - Les commerces La plupart des quartiers sont dotés d'un petit centre commercial regroupant des boutiques d'achat de proximité: boulangerie, boucherie, presse, pharmacie... La plupart de ces centres sont incomplets, de nombreux commerces étant fermés, soit, selon l'opinion locale, pour des raisons financières, soit du fait des nombreuses agressions dont ils auraient été la cible dans un passé récent. La tendance actuelle est à une reprise par des commerçants d'origine maghrébine (notamment tunisienne), à un allongement notable des horaires d'ouverture, ainsi qu'à l'émergence de nouveaux services, cafés notamment, points de rencontre importants pour certaines communautés. Quelques commerces de proximité ont été implantés en bas d'immeuble, quartier Monmousseau : tabac, café, boucherie. Un ensemble commercial de plus vaste dimension récemment rénové (1995), offre une gamme plus étendue de services commerciaux. Il regroupe la plupart des cafés de la Z.U.P., dont le rôle est loin d'être négligeable au niveau de la sociabilité locale.
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Les locataires se plaignent aussi de plus en plus du bruit sur l'av.

L. Terray. On pense que c'est surtout un délestage de l'autoroute quand elle est saturée. Mais avec la modification du circuit du 39, c'est de plus en plus dissuasif. Si vous suivez un car, vous le suivez jusqu'au bout... On ne peut pas doubler... Le responsable de l'agence locale de l'OPAC insiste ici sur la logique "dissuasive" présidant à la refonte de la voirie secondaire.

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- L'équipement scolaire - Compte tenu de la nette diminution de la population de la Z.U.P. depuis une dizaine d'années, l'équipement scolaire est quantitativement satisfaisant. Chaque quartier ou groupe de quartiers proches est doté d'une école prjmaire, ainsi que de collèges. La Z.U.P. est classée Zone d'Education Prioritaire depuis le début de la période de "réhabilitation". Un lycée d'enseignement général est implanté à proximité du quartier Monmousseau, qui, outre la population locale, reçoit des élèves d'un certain nombre de communes proches. Les écoles bénéficient d'un environnement relativement privilégié: implantées pour la plupart au sein de vastes espaces verts, elles offrent aux élèves et aux enseignants un calme que lui envieraient nombre d'autres communes moins bien pourvues. - Les services administratifs, les équipements divers (santé, culture, culte) Le bureau de poste locale implanté dans le centre commercial Vénissy, semble insuffisant malgré sa récente rénovation, compte tenu du nombre d'habitants et de l'importance de la surface de la Z.U.P.. Les centres médico-sociaux, particulièrement sollicités par une population dotée de faibles ressources, sont répartis dans l'ensemble des quartiers. Un effort a été réalisé depuis quelques années par attribution de postes nouveaux (PMI, assistantes sociales...), mais aucune structure nouvelle n'a été créée. Si la police n'est pas implantée localement, une maison de droit a été créée récemment quartier Armstrong. Une équipe d'éducateurs de prévention est implantée quartier Léo Lagrange. Elle est dotée d'équipements destinés essentiellement à organiser des loisirs pour la population adolescente, animation locale et "sorties" lors des vacances scolaires. Son rôle d'aide à la recherche d'emploi, est relayé par quelques "entreprises d'insertion", par la mission locale... Les offices HLM ont multiplié et rénové leurs "antennes" locales pour tenter de développer des relations 41