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Les mythes fondateurs de l'Algérie française

De
336 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1993
Lecture(s) : 336
EAN13 : 9782296272064
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Jean-François

GUILHAUME

LES MYTHES FONDATEURS

DE

L'ALGÉRIE FRANÇAISE

Préface de Bruno ETIENNE

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 PARIS

Peut-être une génération à venir décèlera-t-elle ce qui fut le paralogisme désastreux de notre temps: ayant découvert, grâce aux méthodes scientifiques, que l'homme, en tant qu'espèce zoologique est effectivement un, nous nous sommes évertués, par la coercition et la propagande politique, à imposer à l'homme en tant qu'être culturel, personne morale, un sens unitaire analogue, contradictoire à l'essence même de notre humaine nature. Edmund LEACH, L'unité de l'homme, p. 338

PRÉFACE
S. Freud dit quelque part que l'on ne peut progresser seulement qu'après avoir fait «le travail de deuil des deux côtés». Un certain nombre d'auteurs (je pense à Benjamin Stora entre autres) ont initié cette stratégie de ce côté-ci de la Méditerranée. De l'autre côté - mis à part les romanciers - ils sont plus rares encore. Il me semble qu'il est possible de lire le beau travail de Jean-François Guilhaume en ce sens. La symbolique de la relation~ l'Autre passe certes par des stéréotypes et les représentations ne sont que le produit des structures anthropologiques de l'imaginaire et de l'idéologie qui ne dit pas son nom. Le processus de légitimation s'ancre sur des récits fondateurs plus faux encore que l'Histoire elle même falsifiée par les vainqueurs mais tellement plus efficaces tant il est vrai que ce que les gens croient est plus important que ce qui est. En fait, Jean-François Guilhaume démonte le mécanisme le plus classique de la domination: l'amnésie de l'anamnèse. Les forces les plus diverses, y compris autochtones, se liguent pour occulter la réalité des conditions de production du fait colonial et des deux côtés à la fois on embellit le passé tout en faisant table rase du passé de l'Autre. Il s'agit donc d'une sorte de combinatoire entre des mémoires croisées, gommées, antagonistes qui ne font pas la même lecture des mêmes événements eux mêmes sujets à caution. Les exemples foisonnent dans cet ouvrage, de l'utilisation du Jihad à la légende du Père Bugeaud en passant par le mythe Kabyle, sans oublier Charles Martel et Rome en Afrique. Jean-François Guilhaume décortique finement le processus du héros des Lumières qui a le devoir de coloniser le Sauvage, le Barbare, le fanatique dans l'intérêt de celui-ci et à la gloire de l'Humanité toute entière.

L'œuvre de la colonisation est ainsi toute entière justifiée et produit même une sorte d'auto-glorification qui interdit tout discours nuancé sur l'Autre. Bien plus, l'Autre finit par disparaître complètement de son propre pays avant de se rappeler bruyamment aux mauvais souvenirs des amnésiques surpris. C'est l'Imam Moghni lui-même de Babel Oued qui a dit en pleine vague «Intégriste» à un journaliste pantois: «je regrette qu'il n'y ait aucun Algérien dans La Peste de Camus». C'est dire combien devant la pertinence de ce jugement inattendu nous avons encore du chemin à faire. Mais le livre de JeanFrançois Guilhaume apporte encore une sorte de «grain à moudre».

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Il peut paraître désuet d'essayer de comprendre un processus historique aussi ancien et enfoui dans la mémoire collective. Je pense au contraire que c'est bien grâce à ce type de travail que nous pouvons décrypter l'actualité: la guerre du golfe a été légitimée avec toute la batterie des thèmes retenus par Jean-François Guilhaume. Bien plus en France le non dit sur la guerre d'Algérie et l'effondrement de l'Empire sont les deux causes principales de notre incapacité à parler sereinement de l'Islam et de l'émigration. C'est dire l'importance de ce travail à qui je souhaite de très nombreux lecteurs.
Bruno Etienne.

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INTRODUCTION

- 1. Histoire et mémoire collective. Nous nous proposions, à
l'origine de notre recherche, de faire une étude sociologique sur la nature de

la mémoire collective, véhiculée dans un contexte colonial par la
communauté européenne d'Algérie, et sur la manière dont ce récit pouvait varier avec le temps. La nécessité de travailler dans un champ diachronique nous a permis rapidement de nous rendre compte que la notion de communauté européenne d'Algérie constituait déjà à elle seule un problème, dans la mesure où rien ne permet de penser que les ouvrages actuels spécialisés sur l'Algérie décrivent l'histoire d'une communauté. Rien, sinon l'idée que l'on s'en fait. Bien sûr, si l'on s'entretient aujourd'hui avec des rapatriés d'Algérie, ceux-ci se chargeront d'établir leur spécificité à partir de fondements socio-historiques ; et nos observations à ce sujet nous ont conduit à considérer la notion d'identité collective comme un enjeu et comme un effet de conflits inter-sociaux. Cependant, le travail que nous avons entrepris doit nécessairement aller dans le sens théorique des travaux historiques auxquels il se réfère. Nous n'avons donc pas le sentiment d'avoir étudié un discours produit par une communauté, mais plutôt les propos mis en évidence plus particulièrement par les partisans de la mise en exploitation du territoire algérien par la France, ainsi que leurs variations; ce qui nous a amené à prendre en considération le contexte socio-historique de leur production. Lorsqu'on s'interroge sur la colonisation française en Algérie, une constatation immédiate s'impose: les travaux des universitaires et chercheurs actuels sont non seulement complètement en rupture avec la représentation dominante retransmise antérieurement (et que l'on peut trouver par exemple dans les manuels d'histoire destinés aux écoliers sous la troisième République), mais de plus, ils expriment consciemment l'existence de cette rupture. Il existe, à partir des années 1920 (1), des travaux français d'ordre historique, géographique, ou sociologique, dont un des éléments problématiques principaux semble reposer sur le désir d'établir une vérité qui n'a jamais été mise au grand jour; en bref, une
1. Nous reviendrons sur ce sujet en conclusion (infra p. 242). D'ores et déjà, nous renvoyons ici à VATIN Jean-Claude (112) L'Algérie politique. histoire et sOciété, 1974, p. 29 qui considère Charles-André Julien comme le précurseur de cette rupture.

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reconstruction qui a pour effet de démystifier la précédente (2). Nous avons cherché à illustrer par des textes les «vérités toutes faites» que les historiens actuels dénoncent (3).
Il ne s'agira pas de communiquer une version précise de l'état actuel

de la recherche historique, ou de prétendre apporter notre propre contribution dans ce domaine, mais de nous appuyer sur des références macro-historiques admises, et sur certains détails concernant des faits ou des événements ponctuels; car, ce qui nous intéresse ici, c'est le problème que pose en soi la nécessité de récrire l'histoire de l'Algérie (4). Nous avons utilisé les travaux historiques actuels comme base de référence car c'est leur méthode d'approche qui permet, à notre sens, d'abstraire le mieux le facteur idéologique. Il est aisé de constater'que les rares interprétations auxquelles les historiens se risquent à notre époque s'appuient pour la plupart sur des sources d'archives très précises, immédiatement identifiables, et rejettent a priori les présupposés, pour se référer, même hors du champ de leur recherche principale, à des documents de «première main». Les auteurs que nous avons choisis pour constituer nos références historiques sacrifient d'ailleurs le plus souvent leurs interprétations personnelles pour se contenter de mettre en évidence que telle «vérité admise» n'en est pas une. On voit donc que la rupture est double, car cette façon de procéder, un peu à la manière de l'archéologie, remet non seulement en question les résultats de la tradition historique, mais aussi le principe même de
2. Ce qui n'empêche pas qu'il existe certaines divergences entre les auteurs actuels. Voir à ce propos J-C. Vatin (112), op. cit., p. 33. On consultera, pour exemple, une polémique engagée entre Xavier Yacono et Charles-Robert Ageron, au sujet de la thèse de ce dernier (cf. YACONO X., «La France et les Algériens musulmans (1871-1919)>> Revue historique janvier-mars 1970 (1. 243) pp. 121-134; et AGERON Ch-R., «Les Algériens musulmans et la France (1871-1919)>>, Revue historique, avril-juin 1970 (1. 243) pp. 355-365). 3. Afin d'éviter d'alourdir inutilement les notes en bas de page, nous communiquerons le titre des textes cités, ainsi que leur date de parution, précédés par un numéro d'appel alpha-numérique. Pour des renseignements bibliographiques plus précis ou pour l'endroit où l'on peut les consulter, on pourra se reporter en annexe (infra pp. 313-320). 4. Il semble tout de même évident que, d'une manière générale, ce qui est dit sur le passé en revient toujours à poser des questions, et reste la plupart du temps obscur et susceptible d'être interprété de façons différentes, en fonction de critères sociologiques. De fait, il est illusoire de croire qu'un discours historique peut être un jour définitif. Toute écriture historique est une réécriture.

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celle-ci. Les travaux actuels présentent la particularité de raconter l'histoire d'un autre. En d'autres termes, il n'y a plus de lien historique entre l'historien et son objet. Tout au moins, c'est la méthodologie dominante de la recherche en France actuellement. On peut cependant penser que cela n'a pas toujours été le cas. De fait, cette nouvelle version de la présence française en Algérie présente un bilan moins honorable que celle admise précédemment. Cette démystifiCation équivaut donc à montrer que ce qui rend erronée «l'histoire coloniale» (5) de la colonisation française en Algérie, c'est son insistance à communiquer aux acteurs sociaux du présent un sentiment de fierté à l'égard de leurs ancêtres.
Nous avons délibérément écarté la question de savoir si la référence aux sources de première main constitue vraiment le moyen nécessaire et suffisant pour se démarquer de l'idéologie dominante. Autrement dit, nous n'aborderons pas la question épistémologique dans notre travail, car ce n'est pas tant, comme on le verra, en termes de vérité historique qu'il importe ici de poser le problème, que du point de vue du changement de sens donné au passé. Nous avons de toutes façons essayé de nous en tenir à l'apport objectif de nos références historiques.

Il est néanmoins aisé de comprendre que la question peut présenter un intérêt théorique: c'est par l'accumulation de données quantitatives que se reconstruit la représentation historique d'une suite d'événements constituant un espace diachronique, objectivement discontinu, mais continu en apparence, du fait qu'entre des Îlots de reconstitutions ponctuelles, il y a des espaces vides que chacun - surtout le lecteur, mais aussi l'auteur - a spontanément tendance à combler. C'est ce qui permet de donner un sens, c'est-à-dire une représentation mentale du passé. Il y a donc toujours une grande part laissée à l'imaginaire dans toute reconstruction historique, comme dans toutes les sciences sociales. La responsabilité n'en incombe nullement aux historiens actuels, car ils sont certainement les mieux placés pour se rendre compte de son existence ; aussi avons-nous à nous excuser auprès de ceux-ci de soulever un problème qui est pour eux trivial, mais que nous devons aborder, dans la mesure où il est crucial pour notre problématique. Il faut ajouter que dans le cas des travaux historiques, le lecteur a tendance à confondre ses interprétations personnelles avec celles de l'auteur. II n'est nullement question de nous laisser aller à la défense du travail historique de nos contemporains. Ce serait d'ailleurs, en admettant que nous en ayons la capacité, en dehors de notre sujet. Il faut seulement remarquer que le problème est complexe, et qu'il semble intéressant de le poser lorsqu'on
5. Selon l'expression de J-C. Vatin, (112) op. cit., passim.

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envisage la question en termes de cohésion sociale et de représentation sociale. Nous nous garderons bien cependant de formuler à ce sujet la moindre hypothèse de caractère général. Nous nous contenterons en conclusion de poser le problème en termes théoriques. Avant de revenir un peu plus loin sur ce point particulier, il faut examiner quelques faits: Daniel LECONTE a écrit dans les années 1980 l'histoire d'une conw1Unauté, à propos des Européens d'Algérie (6). Nous considérons, quant à nous, son travail comme un nouveau mythe écrit sur l'Algérie française, mais nous ne prétendons nullement clore la question en jugeant que cet auteur est un dangereux obscurantiste, orienté idéologiquement. On peut admettre a priori que D. LECONTE retransmet à travers une bibliographie constituée - dans laquelle les plus «grands maîtres» sont cités - une vue qui lui est propre, et qu'il estime par conséquent être la vérité. Loin de nous l'idée d'accabler cet auteur son ouvrage étant sous plusieurs aspects remarquable - nous conviendrons plutôt qu'à partir d'une même documentation chacun peut reconstituer sa propre représentation historique, la neutralité étant quasiment impossible, pour des raisons qui renvoient à la dimension intrinsèquement imaginaire de tout récit historique. C'est en effet à partir d'une compilation de travaux historiques légitimes que l'on peut reconstituer une série de représentations idéologiques du passé. Ce qui retiendra donc notre attention, ce sont les oublis d'où procède la retransmission historique d'un événement. Dans le même ordre d'idée, les représentations communiquées par les métropolitains à propos du climat social qui régnait dans la colonie, par exemple dans les années qui ont précédé l'indépendance nationale, ont quelquefois pour effet d'aboutir à une perception assez caricaturale, et en ce sens comparable sous certains aspects au discours que nous nous sommes proposé d'analyser. Des hommes comme André Mandouze en tant qu'enseignant dans la colonie, ou Pierre Bourdieu en tant que sociologue, ont dû vraisemblablement être choqués par l'écrasante inégalité sociale inter-ethnique qui y régnait; ce qui peut expliquer que certains de leurs commentaires sur la population colonisatrice ont tendance, à partir de faits ponctuels, à communiquer des images stéréotypées. Dans un ouvrage de grande diffusion, P. Bourdieu parle du «cuIte du corps» dont «le temple est la plage» (7), comme s'il s'agissait d'un trait culturel de la population colonisatrice. Autre exemple moins exotique: la stupéfaction de A.
6. Cf. LECONTE Daniel, (49) Les Pieds Noirs. histoire et portrait d'une communauté, 1980. 7. BOURDIEU Pierre, (139) Sociologie de l'Algérie, 1980 W édition) p. 112.

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Mandouze (ancien héros-martyr de l'occupation nazie) de trouver en Algérie, bien après le débarquement américain de 1942, des photographies de Philippe Pétain «à côté du crucifix» dans «les» maisons européennes. Ce qui le conduit à situer immédiatement la population colonisatrice dans la catégorie «pétainiste». C'est tout au moins ainsi que cela apparaît lorsque H. Hamon et P. Rotman rapportent cette anecdote (8). Cette représentation, comme chacun sait, n'est pas neutre, puisque le terme est chargé lui-même de connotations péjoratives selon l'idéologie dominante de l'époque à laquelle A. Mandouze en parle. De plus, cette catégorisation s'opère sur le plan politique, puisque ceci expliquant cela, l'attitude de la population colonisatrice devient (pour l'histoire) globalement d'extrêmedroite, et qui plus est, collaboratrice ... Ainsi disparaît tout sens de la relativité historique, l'objet observé étant catégorisé sur la base d'un trait identifieatoire atemporel. Celui dont il est question ici a pour effet de présenter l'idée anticolonisatrice en France comme l'héritage d'une éthique de gauche (9). Avant de poursuivre, nous remarquerons ici que le travail historique de nos contemporains nous engage à supposer que le problème est moins transparent, car, si c'est une nouvelle gauche qui milite en France pour la cause du Front de Libération Nationale (F.L.N.) pendant les années 1950, c'est bien parce qu'il y a une gauche plus classique. Ne perdons pas de vue que la complexité du problème provient en partie du fait que celui-ci gagne à être méconnu (10). Les quelques remarques que nous avons formulées à propos de
8. HAMON Hervé et ROTMAN Patrick, (39) Les porteurs de valises, 1979, p. 39. 9. En fait, le travail de D. Leconte (auteur cité plus haut) nous apparaît comme une démystification mystifiante, en ce sens qu'il procède d'une dialectique entre le mythe du colonisateur trop parfait et celui du colonialiste, ce dernier terme étant péjoratif. On y trouve, par exemple, un entretien avec un jeune «Pied-Noir» dont l'idéal social est fondamentalement d'extrême-droite, militariste ; et puis, conjointement, il y a un entretien avec son opposé, travailleur social, très à gauche politiquement, préoccupé par une insertion honorable des immigrés, etc... Cf. à ce sujet (49), op. cit., «l'ultra» et le «bougnoulisé», pp. 287-296. 10. Nous reviendrons sur cet aspect du problème en conclusion. On examinera, au sujet des réactions politiques en métropole pendant la décennie qui a précédé l'indépendance de la colonie, deux ouvrages essentiels sur lesquels nous nous appuierons à plusieurs reprises: cf. DROZ Bernard et LEVER Evelyne, (21) Histoire de la guerre d'Algérie, 1982 ; et aussi HAMON H. et ROTMAN P., (39) op. cit. Par ailleurs, il sera intéressant de consulter LIAUZU Claude (100) «Les intellectuels français au miroir de la guerre d'Algérie», Cahier de la Méditerranée, 1984, pp. 1-179, et plus particulièrement les pages 53 à 112.

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D. Leconte, P. Bourdieu et A. Mandouze ont pour unique but de faire comprendre que la tendance à user de stéréotypes admis est nécessairement présente (sinon en toute rigueur, en tout cas en toute bonne foi). Une telle tendance doit être comprise, à notre sens, comme l'effet quasi inéluctable d'un mode de pensée positiviste, dont on ne peut se débarrasser sans difficulté, et qui nous conduit trop souvent à croire qu'un chapitre est clos. n n'y a là nulle confusion de notre part entre la petite histoire, qui résulte d'une simplification outrancière, et le travail scientifique. Certes, il y a l'histoire. considérée en tant que discipline de recherche, qui énonce des vérités essentiellement provisoires. Cette histoire est écrite par des auteurs

qui sont conscients que leur tâche principale consiste à poser les problèmes, et que les faits qu'ils établissent seront tôt ou tard révisés.
Mais parallèlement à ce monde fermé, il y a unefoule non formée à cette idée, qui n'attend que des résultats stables, et qui n'a que faire des états d'âme de l'historien. Mais, si l'histoire écrite par les chercheurs, et celle que l'on apprend à l'école - c'est-à-dire au fond, la représentation quasi générale - sont des disciplines totalement différentes, n'est-il pas remarquable qu'on les appelle du même nom? La détermination actuelle des historiens à établir la crédibilité de leur discours à partir de critères scientifiques est en réalité un problème relativement récent. Le terme histoire pré-existe à cette nouvelle rigueur méthodologique, et traduit bien à lui seul l'intention première de communiquer à un groupe un récit sur son passé. Le discours historique traditionnel est en fait comparable, du point de vue des métaphores à travers lesquelles il s'établit, à l'histoire d'une personne. Il peut même arriver que parmi les historiens actuels les plus illustres, certains s'égarent parfois à parler des Français du XIXo siècle en utilisant la première personne du pluriel (Il). Quoi qu'il en soit, nous pouvons penser que cette volonté de présenter l'histoire comme une discipline scientifique n'est pas apparue avec les historiens actuels, car ceux-ci sont bien les plus réticents à employer l'expression sciences sociales (12). Cette position prudente fait suite (et s'oppose) à une attitude positiviste, plus particulièrement développée à partir de la troisième République, et inséparable d'un processus idéologique. On sait que, selon la représentation collective, l'attribution d'une valeur scientifique à une discipline a pour effet immédiat de communiquer à celle-ci un caractère
11. Infra p. 186. Il est après tout étrange que Monsieur Ageron ne se pose pas le problème de sa propre identification aux Français du XIXo siècle. 12. Cf. à ce sujet MOUSNIER R., (123) «Réflexions d'un historien à la lecture d'un manuel de sociologie» Revile historique na 534, avril-juin 1980, pp. 395401.

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vrai (ses titres de noblesse, au sens de P. Bourdieu). La caution scientifique est à la fois une garantie et un enjeu (13). C'est ce qui peut expliquer que l'histoire soit devenue une science (14). Mais la curiosité des hommes à propos du passé, et le souci d'en conserver la mémoire, font bien partie d'une préoccupation tant scientifique que pré-scientifique. L'ethnographie montre que même dans les sociétés sans écriture - dont on a dit pendant longtemps qu'elles n'avaient pas d'histoire (15) - il existe une tradition orale qui prétend rendre compte du passé. On peut donc postuler que cette curiosité constitue en soi un problème anthropologique, dans la mesure où elle apparaît comme un trait fondamentalement humain. Il semble que la nature des querelles historiques vienne indirectement appuyer notre point de vue: nous voudrions ici en examiner quelques particularités. Si les thèses historiques auxquelles nous nous référons dans notre travail ont pour effet de désacraliser celles qui les précèdent, il faut aussi noter qu'elles n'ont pas le monopole de la discipline dont se réclament leurs auteurs. De nos jours. il faut aussi prendre en compte le rôle important des médias qui se chargent de raconter une histoire au sujet de laquelle la rét1exion du spécialiste aboutit presque toujours à une condamnation; le manque de rigueur de son contenu étant jugé par ce dernier consécutif au but commercial de la démarche (16). Autrement dit, on considère que le succès de cette para-histoire tient au fait qu'elle
13. Nous ne développerons pas ce point car il nous éloignerait excessivement de notre sujet. Nous renvoyons pour cela à l'ouvrage de P. Bourdieu, La distinction, Editions de minuit, 1979, 670 pages, (le sens commun). 14. Cette proposition n'est bien entendu qu'une métaphore car il ne fait aucun doute que le problème se pose en termes dialectiques. Comme l'explique JeanClaude PECKER, (124), avant de définir si telle discipline est une science, il faut arriver à s'entendre sur la définition du mot science. Cet auteur explique que le statut scientifique de l'astrologie n'a fait aucun doute jusqu'au XVlfO siècle, puis s'est dégradé (nous ajouterons pour notre part que l'astrologie a été déclassée). De nos jours, on aboutit à une situation où les défenseurs de l'astrologie sont déterminés à faire reconnaître le caractère scientifique de cette discipline. Le simple fait que ce soit à un scientifique que l'on demande de trancher la question (ce qui est le cas ici) permet de constater qu'une discipline reconnue comme scientifique doit être nécessairement reconnue par les scientifiques. Et c'est en fait la conclusion de l'auteur lorsque celui-ci explique en dernière analyse que l'astrologie n'est pas une science. 15. Nous y reviendrons à propos des Berbères. 16. Il faut écouter à ce propos un entretien diffusé sur France culture avec Marc Ferro le 11 mai 1985.

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consiste à véhiculer une image flatteuse pour le plus grand nombre, que le lecteur soit concerné directement ou par l'intermédiaire de ses ancêtres. Les revues grand public redoublent d'intérêt pour la deuxième guerre mondiale ou la guerre d'Algérie: «A travers Historia magazine et, à un moindre degré, à travers la série d'Yves COURRIERE sur la Guerre d'Algérie, une certaine France se donne toutes les raisons d'une bonne conscience au moindre coût. Une certaine Algérie française, implantée désormais «en métropole» retrouve sous forme de photos et commentaires cette Algérie immanente de soleil et de bien-être transformée à force de stéréotypes, d'images embellies et de slogans dépassés. Toute une génération, les différents «contingents» appelés à «servir» en Algérie, les anciens combattants professionnels, acceptent la légende qui leur est forgée à l'occasion. Les Français dans leur ensemble se déculpabilisent à bon marché, devant ces récits en clichés (stéréotypes et photos) qui leur fournissent, sous un couvert pseudo-scientifique, la même interprétation que celle intoxicatrice et déformante du temps de guerre» (17). Nous pouvons penser que l'attitude des spécialistes à l'égard des vendeurs d'histoire est analogue à celle qu'ils témoignent à propos de l'histoire traditionnelle. En effet, la terminologie utilisée par J-C. Vatin lorsque celui-ci parle d'histoire coloniale montre à elle-seule le caractère symbolique du processus taxinomique, car elle est déjà en soi une conceptualisation (18) : pour cet auteur, (mais aussi pour la plupart des spécialistes aujourd'hui) si l'histoire coloniale est souvent abusive, c'est en raison de son orientation idéologique. Par voie de conséquence, on comprend qu'une telle hypothèse présuppose l'existence possible d'une relation de cause à effet entre le tri opéré sur l'information
concernant un événement, consécutivement aux exigences politiques, et le souvenir qui en reste dans la représentation collective. Avant d'aborder un peu plus loin cette idée, du point de vue de la conception de l'idéologie qu'elle implique, nous remarquerons qu'il semble communément admis que le récit historique peut devenir un enjeu (ou un instrument).

Dans le désir de rompre avec la tradition historique coloniale,
17. VATIN J-C. (112) op. cit., p. 33, note 46. On notera que l'expression à bon marché semble indiquer que l'auteur trouverait normal "que les Français dans leur ensemble" se sentent coupables, ce qui n'est pas du tout évident. 18. Comparable en ce sens à la classification qui associe le colonialisme à une pensée d'extrême-droite. Par ailleurs, il est intéressant de consulter à ce sujet LUCAS Philippe, (103) «Structures dialogiques dans les ethnologies françaises de l'Algérie. Hypothèses de travail», .in Connaissances du Maghreb, 1984, pp. 249-256.

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il faut aussi prendre en considération la position des Algériens. J-C. Vatin regrette dans son livre (1974) que l'histoire écrite par ces derniers, et/ou officiellement reconnue dans leur pays, rejette systématiquement tout ce qui a pu être produit par l'histoire coloniale, sans chercher à faire la part des choses. Elle n'en retient que les seuls éléments qui permettent de mieux montrer l'état de sujétion du peuple algérien. De fait, pour l'auteur, cette approche aboutit en sens inverse aux mêmes erreurs que celles commises par l'histoire qu'elle ignore (19). Il importe de comprendre ici que ce n'est pas dans son facteur de crédibilité première que l'histoire coloniale intéresse les Algériens, mais par ce qu'elle leur révèle à travers sa subjectivité. Autrement dit, cette histoire serait avant tout, aux vues des Algériens, un récit qui renseigne indirectement sur le rôle qu'elle a joué dans la domination française. Si, comme nous venons de le voir, il est communément admis que certains s'emparent du récit historique et déforment la réalité à des fins personnelles, c'est bien parce que l'on considère qu'avant d'être connaissance, ce récit possède une puissance unificatrice. Avant de faire quelques remarques sur la conception théorique qui sous-tend une telle approche de la mémoire collective, nous ouvrirons une dernière parenthèse à ce sujet, à partir d'un problème d'actualité: à une époque où le thème des identités collectives prend de plus en plus l'aspect d'un concept usité dans le langage commun, les pouvoirs publics affirment explicitement l'existence d'un lien entre l'apprentissage du citoyen et la mémoire collective (20) du peuple auquel celui-ci appartient. C'est ainsi que, dans notre société, on insiste sur la nécessité de donner plus d'importance à l'enseignement de l'histoire dans les écoles. Il ne fait aucun doute que la perte de mémoire collective à laquelle est censé aboutir l'enseignement de l'histoire de ces dernières années (depuis 1968) est jugée préoccupante. Il s'agit actuellement de faire en sorte, pour combler cette lacune, que la mission que l'on attribue à l'enseignement de l'histoire aboutisse à une représentation struCturée du passé. Le problème est donc posé comme si cet enseignement devait répondre à une nécessité naturelle, établie scientifiquement, et assurer le maintien d'une structure. En d'autres

19. Cf. (112) op. cit., pp. de Mohammed Harbi, Le raccourcis actuels de préméditations politiques

50-53. Par ailleurs, il faut aussi consulter l'ouvrage FLN, Mirage et réalité, 1980, qui explique que les l'histoire reconnue en Algérie résultent des des dirigeants.

20. Sic. A la suite de l'entretien avec M. Ferro (cité plus haut) voir aussi à ce sujet, par exemple, Le Monde du 3 septembre 1983, p. 11 ; et l'article de Gilbert COMTE, «L'histoire telle qu'on l'enseigne», publié dans Le Monde diplomatique du mois de mai 1985, p. 36.

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termes, on s'appuie sur un principe admis comme fondamental, selon lequel, sans mémoire collective, c'est la cohésion de la société qui est menacée. L'enseignement de l'histoire est un problème national (21). Bien entendu, ce n'est pas un fait nouveau, et il n'a pas besoin d'être énoncé en termes scientifiques pour apparaître. Cependant, cette caution scientifique renforce ici, par son caractère légitime, l'idée que c'est un réel problème qui est posé. Les craintes exprimées à travers cette question actuelle traduisent l'idée admise selon laquelle un groupe possède une histoire, qui fait partie de son patrimoine, et dont il est nécessaire de conserver le souvenir. En outre, cette inquiétude témoigne d'une préoccupation à propos de l'avenir, car ceux qui soulèvent la question en insistant sur sa gravité, ne s'émeuvent pas de leur inculture historique personnelle, mais de celle des jeunes générations. Chacun est concerné et l'opinion publique est prise à témoin à travers des communiqués de presse, car tout se passe comme si la société était menacée de nonreproduction. Le débat de ces dernières années sur l'enseignement de l'histoire vient éclairer ce qui est habituellement sous-entendu, dans la mesure où y apparaît la rationalisation d'une attitude réflexe: pour que notre société survive, et garde sa cohésion, ne perdons pas notre mémoire collective. Or, paradoxalement, les commentaires qui permettent de se rendre compte que la relation entre ménwire collective et cohésion sociale constitue un problème anthropologique, reposent sur un mode de pensée pré-anthropologique. On oublie, en effet, que les fondateurs d'un discours historique que l'on refuse aujourd'hui, sous prétexte qu'il est orienté idéologiquement, ont souvent eu une attitude analogue à l'égard d'une autre tradition historique qui les précédait. C'est tout à fait le cas des historiens positivistes, comme par exemple Ernest Lavisse, dont la plupart des travaux sont jugés à présent abusifs d'un point de vue épistémologique, et surtout idéologiquement orientés. On ne peut pourtant manquer de remarquer que cet auteur faisait partie d'un groupe décidé à remplacer l'histoire de France ancien régime par une histoire fondée scientifiquement - c'est-à-dire rigoureuse - apte à donner au peuple français une fierté légitime à propos d'un passé dont celui-ci avait été privé (22). Si
21. Dans la même logique, on rétablit une autre discipline l'instruction civique. 22. Cf. à ce formation du (t. 228), pp. représentation délaissée:

sujet NORA Pierre, (106), «Ernest Lavisse: son rôle dans la sentiment national», Revue historique, juillet-septembre 1962 73-106. On notera aussi que cet article montre bien que la d'Ernest Lavisse comme un républicain "fanatique" est à revoir.

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l'histoire de France écrite par les positivistes possède une dimension idéologique, il ne faut pas en déduire pour autant qu'elle relève d'une mystification destinée à flatter le peuple pour mieux le dominer. Considérer que c'est parce qu'il est au service d'une idée qu'un récit historique est erroné témoigne d'une conception fonctionnaliste de l'idéologie, même si ceux qui tiennent un tel propos se déclarent hostiles à cette théorie dépassée. Certes, s'il est communément admis qu'il ya une relation entre l'éducation patriotique (23) et l'élaboration d'un passé glorieux, c'est parce que l'observation empirique permet de l'établir. Cependant, rien ne permet de penser que ce soit une relation de cause à effet. Autrement dit, ce n'est pas en vérifiant qu'un processus fonctionne que l'on sait pour autant comment il fonctionne. Dans le même ordre d'idée, lorsque J. El Gammal constate que l'évocation du passé dans le jeu électoral des députés français à la fin du XIXo siècle est une pratique plus particulièrement innovée par les Républicains, mais aussi suivie par les autres groupes politiques, il ne peut déterminer si ce genre de discours est guidé par un but stratégique, du fait qu'il ne peut pas dire grand-chose au sujet de son efficacité. Cet auteur ne dispose en effet dans son corpus que des professions de foi des élus (24). En revanche, les thèmes plus particulièrement évoqués, comme par exemple celui de la Révolution Française (de 1789), mettent en place un principe éthique qui finit par servir de modèle à des groupes politiques adverses. Au lieu de concevoir la référence au passé comme une mystification, il paraît plus raisonnable de penser, en accord avec Claude Uvi-Strauss, que «rien ne ressemble plus à la pensée mythique que l'idéologie politique» (25). Ce qui d'ailleurs n'entraîne pas nécessairement qu'un mythe ait une fonction. Certes, il est légitime de ne pas se préoccuper du problème que pose en soi la relation entre la référence au passé et le discours idéologique, mais il importe de ne pas éluder ce problème en croyant énoncer une loi qui régit un fait, alors qu'en réalité on se contente d'énoncer le fait lui-même. A une époque où la recherche historique témoigne de tant de rigueur, il semble qu'il faille, pour le non-historien, en appréhender les
23. Selon l'expression de Paul GERBOD, (92) «L'éthique héroïque en France (1870-1914»>, Revue historique, 1982 (t. 278), pp. 409-429. 24. Cf. (88) «L'utilisation électorale du passé», Revue historique, 1981, pp. 103-130. 25. L'auteur ajoute que "dans nos sociétés contemporaines, peut-être celle-ci at-elle seulement remplacé celle-là" (cf. (152) Anthropologie structurale, 1974, p. 231). Il faut aussi écouter un entretien entre C. Lévi-Strauss et des historiens, diffusé sur France-Culture en octobre 1983, pour la présentation de son livre: Le regard éloigné, 1983.

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résultats en social dans entièrement processus
légitimation:

y introduisant un mode de représentations qui saisit l'acteur une perspective anthropologique. Cela étant, nous sommes convaincu que notre position s'inscrit elle-même dans un idéologique, dans la mesure où elle procède d'une
le simple fait de concevoir l'homme dans son unité est

-

nous y reviendrons - une idée que l'on peut dater (26) . Or, si celle-ci est apparue d'abord dans les sciences humaines, les sciences naturelles, comme par exemple la génétique des populations, arrivent aujourd'hui (comme par hasard) à renforcer l'argumentation de cette hypothèse (27).

* * *

intelTogations ont porté principalement sur la question de l'idéologie, il nous a fallu considérer dans ses grandes lignes le discours occidental sur l'homme, lorsque le territoire que nous appelons actuellement l'Algérie est passé sous domination française. Même si le problème est très vaste, et au risque de le réduire à une infime partie de ce qu'il représente, il a été nécessaire de saisir certaines clefs qui permettent de comprendre à partir de quelles contraintes sociales l'idéologie colonisatrice a évolué. Après la désagrégation du premier empire colonial, tout au lang du

- 2. Pensée humaniste et domination coloniale. Puisque nos

XVllJO et au début du XIXo siècle, l'année 1830 marque le début de ce qu'il est communément admis de nommer le deuxième empire colonial (28). Sans chercher à polémiquer sur le degré de fiabilité d'un tel découpage, nous nous limiterons à constater que si l'idée expansionniste n'est pas nouvelle à cette époque, elle a subi des modifications, quant au statut des populations découvertes par le monde chrétien depuis la fin du XVo siècle. Certes, la société française ne relève pas du modèle de société décrit par Marcel Mauss, dans lequel le sentiment d'appartenance à un même groupe ethnique s'accompagne d'une définition des «étrangers, barbares, ilotes et métèques» comme des êtres non-humains (29). On peut cependant affirmer 26. Cf. LEACH Edmund, (148), L'unité de l'homme, 1980, p. 338. 27. Cf. BLANC Marcel, «L'histoire génétique de l'espèce humaine», La recherche, mai 1984, n° 155, pp. 654-669. 28. Voir à ce sujet: Encyclopredia Universalis, volume 7, p. 211. 29. Cf. (155) «Fragments d'un plan de sociologie générales descriptive», in Œuvres: cohésion sociale et division de la sociologie, (t. 3), p. 315 ; et

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que la découverte de nouveaux mondes (comme J'Amérique et l'Afrique noire) par le monde chrétien coïncide avec une modification profonde de la façon d'interpréter les différences que présente l'autre. Les sauvages - qu'on ne connaît, au XVIo siècle en Europe, pratiquement qu'à travers les descriptions rapportées par des récits de voyages - cessent, à partir de Montaigne, d'être considérés comme des créatures monstrueuses laissant chacun donner libre cours à sa fantaisie, et deviennent, dans la représentation occidentale, des hommes. De fait, cette idée allait bouleverser toute la conception européenne de l'identité humaine, et donc la représentation du soi. Malgré les obstacles majeurs que celle-ci rencontra - notamment les contradictions religieuses qui en découlaient - les Européens durent admettre que ces créatures anthropomorphes d'Amérique ou d'Afrique (30), et eux-mêmes, appartenaient bien à la même espèce. L'émergence de cette idée fut le résultat d'une étude comparative entre les pratiques barbares de ces populations et celles des Occidentaux qui étaient en contact avec elles. Cette méthode d'analyse permit d'établir que les premières étaient loin d'être pires que les secondes, quand elles n'étaient pas meilleures. Parmi les thèmes centraux de l'évolution de la pensée humaniste, il faut noter la question de l'esclavage, qui fut posée en termes éthiques, car, dans la mesure où c'étaient des hommes qui étaient assujettis, il était normal que leur sort fût amélioré. On remarquera que si cette condamnation morale a conduit - à plus ou moins brève échéance selon les pays - à la suppression de l'esclavage, elle ne visait essentiellement qu'à une réforme de cette institution (31). La dénonciation des conditions de vie auxquelles étaient soumis les esclaves faisait apparaître que la barbarie de leur comportement n'était que l'effet de la tyrannie dont ils étaient victimes (32). En d'autres termes, la déchéance et les mœurs dépravées des Nègres déportés en Amérique, et surtout des Indiens, auraient résulté de leur mise en contact avec les esclavagistes et les colons, qui les traitaient comme des animaux. Les récits à propos de ces
LEACH Edmund, (148), op. cit., pp. 367-368. 30. Cf. à ce sujet LEACH E., ibid, pp. 372-374. 31. Nous ne traiterons pas ici le problème soulevé à travers la polémique sur l'esclavage, concernant les intérêts objectifs des groupes sociaux favorables ou défavorables à cette institution. On pourra consulter Michèle DUCHET, «85) Anthropologie et histoire au siècle des Lumières, 1977, pp. 119-148) qui explique aussi que les polémiques au XVIIIo siècle à propos de l'esclavage laissent apparaître plusieurs humanismes. 32. Id., ibid., p. 169.

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populations, lorsqu'elles étaient observées dans leur milieu naturel, témoignaient plutôt d'un mode de vie en société dont l'innocence et l'archaïsme les auraient d'ailleurs rendues plus vulnérables, face à la conduite odieuse de ceux qui les opprimaient.
On voit donc que la prise en considération de la spécificité humaine des sauvages, malgré leur niveau de connaissance si bas, faisait resurgir le vieux mythe - quasiment universel selon E. Leach (33) - de l'âge d'or préexistant à la faute originelle. Avec une nette différence, en ce sens que les hommes des premiers temps qu'étaient les sauvages étaient bien réels et contemporains. On peut considérer que la conception du bon sauvage assimilée aux sociétés sans écriture, chère à certains auteurs du XVIIIO siècle, s'amorce dès Montaigne. Ce mythe, devenu réalité, devait conduire à envisager une humanité dont la pluralité des spécimens s'expliquait non plus par un fait de nature, mais par un fait de culture. Ce qui devait établir les différences de niveau entre les peuples, c'était leur degré de civilisation. L'homme d'Europe occidentale offrait, dans cette perspective universaliste, le modèle parfait, et les populations primitives permettaient à celui-ci d'imaginer ses propres ancêtres dans des temps si reculés que le souvenir n'en était demeuré qu'à travers les grands mythes fondateurs. Avec l'émergence de l'idée évolutionniste, la notion de civilisation,

prise comme une entité universelle, va permettre de concevoir une humanité bien à part du reste du monde animal, car si la recherche obsessionnelle du chaînon manquant dans un champ synchronique revint épisodiquement (34), on finit par penser que les populations humaines, même parmi les plus stupides, ne pouvaient en aucun cas être plus proches du singe que de l'homme européen. La représentation d'une humanité constituant une espèce unique, où certains groupes, races, ethnies, etc... étaient sortis plus tard que d'autres de l'état de nature (car dans cette optique, la différence de niveau s'explique par la notion de maturation, c'est-à-dire en fonction du temps), faisait correspondre simultanément un jugement en tous points négatifs, à l'égard des positions intermédiaires entre le bon sauvage et l'homme des Lumières. Celles-ci rendaient compte de l'emprise de la barbarie sur l'évolution normale du processus; véritable fléau, apparaissant comme l'effet des comportements tyranniques de minorités soucieuses de sauvegarder leurs privilèges. Par exemple, la critique de l'esclavage fut, à l'époque des
33. ct (148) op. cit, p. 373. 34. Les Pygmées, les Hottentots, les Quimos, parmi tant d'autres. Voir à ce sujet DARMON Pierre, (117) «Le Noir entre l'homme et le singe», L'histoire n° 23, mai 1980, pp. 102-104.

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Lumières, d'autant plus aiguë qu'on prétendait que la rupture opérée dans la capacité de perfectionnement progressif des populations sauvages qui avaient subi une domination tyrannique, était irrépatable. M. Duchet note que l'idée de pouvoir civiliser le monde sauvage n'arrive pas encore à s'imposer dans la deuxième moitié du XVIIIo siècle (35). Quoi qu'il en soit, si le sort des Indiens d'Amérique et des Nègres qui avaient été déportés paraissait irrémédiablement tragique, l'idée d'apporter les
Lumières sur les territoires nouvellement découverts s'affirmait de plus en plus comme un devoir fondé, dès la fin du XVlUO siècle, sur une morale prétendue universelle.

II faut remarquer que la nature des relations entre le monde occidental et les populations du nouveau monde n'en a pas moins continué à être objectivement asymétrique, le premier imposant sa domination aux secondes. Cependant, le rapport de domination a été dénié. Il n'est pas interdit de penser que cette dénégation s'explique d'une manière

générale par le lien intrinsèque qui existe entre l'idée de l'unité de l'espèce humaine et la notion d'une société idéale où les relations
asymétriques seraient inexistantes. Par ailleurs, il ne faut pas se contenter naïvement d'envisager l'évolution de la pensée humaniste, réduite au discours sur l'étranger. Cette évolution traduit aussi (et surtout) des conflits entre les groupes internes d'une même société; problème sur lequel (comme nous l'avons dit plus haut) nous ne nous étendrons pas ici, en raison de l'immensité du sujet, mais qui apparaîtra néanmoins réduit à la dimension de notre objet d'étude. Il est clair que le développement de l'idée des droits de l'Homme (s'affirmant comme un droit naturel) traduit la volonté de faire admettre que tous les membres d'une même société doivent être, indépendamment de leur naissance, soumis aux même règles de respectabilité. * * *

Dans le discours des Lumières, la pensée de Condorcet nous a paru

représenter un exemple privilégié pour notre travail, car l'idée d'une mission civilisatrice envers les peuples qui n'ont pas évolué n'y apparaît pas comme le devoir des nations occidentales, mais plus particulièrement comme celui de la France. Parmi les textes écrits par cet auteur, il en est 35. Cf. (85), op. cit., p. 117.

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un dont l'intérêt est tout particulier ici, en raison du sujet qu'il traite et de la date de sa première parution: Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain, 1973. En outre, cet ouvrage offre la particularité de présenter simultanément la condamnation d'une forme de colonisation en crise, et les fondements d'une nouvelle forme de colonisation qui durera grosso modo jusque vers les années 1960. Nous avons donc jugé nécessaire d'en exposer ici quelques traits fondamentaux.

- Présentation: L'Esquisse se veut un travail de recherche où l'auteur a élaboré une problématique à partir d'une série de notes, et veut conclure après les événements qu'il vient de vivre. On sait en effet qu'il est le dernier survivant de ceux qui ont fourni à la révolution de 1789 son support idéologique. Il est le seul des grands philosophes du XVIIIo siècle à l'avoir vécue. Il semble d'ailleurs persuadé qu'une nouvelle ère, opérée par les hommes des Lumières, est amorcée.

Il tente une approche historique sur l'incidence que peuvent avoir les découvertes scientifiques sur l'évolution des idées (l'«esprit»). Or, si la finalité de ses hypothèses repose sur le diachronique, sa méthodologie se situe dans le synchronique. C'est ainsi que pour relater comment vivaient les hommes aux premiers temps, il n'hésite pas à puiser ses références dans les récits de voyage qui décrivent des sociétés de chasseurscueilleurs. On pourrait penser qu'une telle approche repose sur une grossière erreur théorique, mais tout semble au contraire prouver qu'elle s'inscrit, à l'époque, dans la plus stricte rigueur. En effet, pour les
hommes des lumières, les sociétés sauvages sont restées en arrière. Elles n'ont pas évolué. La vie n'y est pas enviable, et l'on ne peut que s'apitoyer sur le sort de ces pauvres gens:

Le premier état de civilisation où l'on ait observé l'espèce humains, est celui d'une société peu nombreuse d'hommes subsistant de la chasse et de là pêche.. ne connaissant que l'art grossier de fabriquer leurs armes et quelques ustensiles de ménages, de construire ou de se creuser des logements.. mais ayant déjà une langue pour se communiquer leurs besoins, un petit nombre d'idées morales dont ils déduisent des

règles

de

conduite commune

(.oo)

on

sent

que

l'incertitude et la difficulté de pourvoir à sa subsistance, l'alternative nécessaire d'une fatigue extrême et d'un repos absolu, ne laissent point dans cet état de loisir, où l'homme s'abandonnant à ses idées enrichit son

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intelligence

de combinaisons

nouvelles (36).

Condorcet classe en neuf étapes l'histoire des progrès humains. Pour donner un résumé aussi succinct que possible de ces neufs périodes, on peut dire que le premier stade de l'humanité se caractérise par une vie en peuplades où le langage permet aux hommes de communiquer; l'utilité d'un gouvernement existe déjà dans cette forme de société. Au deuxième stade, l'humanité connaît la sédentarisation de tribus pastorales, ce qui a pour effet de développer l'esprit, car la vie étant moins contraignante, l'homme, par voie de conséquence, dispose de plus de loisirs. Le troisième stade voit l'agriculture prospérer, et l'invention de l'écriture. Au quatrième stade, le progrès s'installe en Grèce avec la philosophie. Le cinquième stade connaît la décadence de la science. Au sixième stade, c'est le déclin des Lumières, période qui s'étend jusqu'aux Croisades. Au septième stade, on assiste à la restauration des sciences, en Occident. C'est la Renaissance, avec la découverte de l'imprimerie. Le huitième stade est marqué par la pensée classique, qui commence à combattre l'arbitraire. Au neuvième stade bien sûr, c'est la Révolution (de 1789), avec la restauration de la République dans une société humaine (37). Cette classification repose bien entendu sur le postulat de l'universalité de la notion de progrès. Cependant, s'il existe des sociétés inférieures, ce n'est pas un effet du hasard. L'auteur entieprend de montrer les causes du retard pris par les sociétés demeurées à l'état sauvage, ou plus précisément, barbares. Pour lui, il n'y a pas de société qui, dans sa phase primitive, soit handicapée par rapport à l'accès aux Lumières, car toutes possèdent la caractéristique de pouvoir améliorer leurs conditions d'existence par l'observation, et le temps qu'on peut y consacrer. De même, cette amélioration résulterait de l'accumulation des connaissances, dont la portée dynamique permet de franchir les neufs étapes que nous venons d'évoquer. Dès lors que l'écriture est inventée, elle permet l'accès à la culture, et l'activité intellectuelle devient le moteur d'un processus historique.

36. CONDORCET Marie Jean Antoine, (84) Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain, 1966, pp. 77-78. Pour se rendre compte à quel point ces notions font partie intégrante de notre mode de pensée actuel, il suffit de noter combien les termes sociétés archaïques, primitives, sousdéveloppées, voire en développement, sont encore langage courant chez bien des spécialistes. 37. En fait, i] existe un dixième stade où l'auteur voit l'avènement d'une humanité nouvelle et libérée. Mais nous reviendrons sur ce dernier point un peu plus loin.

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Il Ya cependant des circonstances où les Lumières s'éteignent, ceci à cause des despotes et autres tyrans qui exploitent les hommes et les empêchent de progresser vers une condition meilleure, car ils condamnent les vérités de la science, ce qui explique que certains hommes ont été maintenus dans l'ignorance. Selon l'auteur, les prêtres ont aussi une lourde part de responsabilité à cet égard. On constate donc qu'il suppose l'existence d'un âge d'or de la raison aux premiers temps.
Or, Condorcet voit dans la France

-

et les Etats-Unis d'Amérique

- du XVIIIo siècle, l'aboutissement heureux du combat entre vérité et ignorance. Les hommes des Lumières ont réussi à vaincre le despotisme. La Révolution apparaît pour l'auteur comme la manifestation d'une relation de cause à effet entre l'accumulation des connaissances et la libération des hommes. C'est bien là une des notions fondamentales de sa pensée. Pour lui, le progrès est synonyme de liberté. Cela le conduit à imaginer une humanité à l'aube d'un bien-être qui va se généraliser. C'est ici que l'on peut saisir l'aspect humaniste de son discours. Les hommes des Lumières doivent en effet se considérer comme des héritiers de l'accumulation des connaissances, et ont pour mission d'amener les retardataires à leur niveau. Il s'agit d'une mission libératrice de l'humanité. Dans le même ordre d'i<;lée,l'auteur s'indigne contre certains de ses contemporains qui exploitent honteusement les sauvages des colonies, au lieu de les civiliser. Cependant, ceUe mission est double, car on a vu que les hommes des Lumières sont à l'origine de la révolution de 1789 qui est censée avoir libéré le peuple des tyrannies religieuse et régalienne. L'apport des Lumières aux autres nécessite donc un combat mené contre l'obscurantisme. En d'autres termes, la libération de ces peuples passe par la lutte contre leurs oppresseurs.
A notre époque, d'aucuns pourraient toujours objecter au travail de

Condorcet que la démonstration de ses hypothèses ne tient pas scientifiquement. Il faut cependant être prudent. Un des résultats de son analyse constitue un des éléments de base du discours fondateur des sciences sociales: il faut en effet remarquer la portée révolutionnaire de son travail dès lors qu'il pose le problème de l'évolution de l'esprit comme une faculté universelle, au lieu de penser qu'il existe un écart essentiel et immuable entre supérieurs et inférieurs. Si les Lumières ont une incidence libératrice pour le peuple de France, elles peuvent l'avoir chez les sa uvag es, car tous les hommes sont présentés comme potentiellement identiques. Par ailleurs, on ne peut, d'un point de vue

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épistémologique, qualifier l'œuvre de Condorcet de non-scientifique sans se réclamer du même coup d'une logique positiviste dont il a été lui-même un des inspirateurs. On aurait alors l'illusion d'une science qui ne progresse que par rupture. Il paraît plus raisonnable de penser qu'un discours scientifique témoigne d'une idéologie qui le sous-tend - en même temps qu'il contribue à son évolution. Autrement dit, la remise en cause du travail de cet auteur ne repose principalement que sur des
nuances éthiques.

- L'aspect unificateur de l'œuvre: il faut tout d'abord noter qu'il se dégage du discours de Condorcet une nette tendance à l'autoglorification du groupe d'appartenance, présentant la France comme le phare de la civilisation. De surcroît, ce discours est mobilisateur, dans la mesure où il réclame une liberté basée sur l'égalité, et traduit l'idée selon laquelle la Révolution française offrirait la perspective future d'une société heureuse sans classe, car le pouvoir devra s'y établir à partir de la vérité scientifique; fait qui devrait s'étendre par la suite à l'ensemble de l'humanité. Il y a donc bien ici une dimension messianique, où l'intervention de la France, dans le processus de libération des peuples, constitue le devoir d'une nation supérieure. Enfin, il ne faut pas oublier que l'idéologie nouvelle apportée par l'auteur et les autres philosophes des Lumières fera son chemin au XIXo siècle (38) (et plus tard ...). Nous pouvons donc penser que le discours scientifique de Condorcet constitue un élément de base pour saisir ce qu'est ridée nationale en France à l'époque des grandes conquêtes coloniales modernes. Remarquons enfin qu'à travers l'anticléricalisme et l'humanisme de cet auteur, l'histoire humaine reçoit une signification nouvelle. On y trouve en effet une histoire des origines dont il faut bien dire qu'elle ne s'appuie sur aucune donnée objective. Il semble donc y avoir dans cette nouvelle idéologie une structure mythique qui lui est sous-jacente, et dont le contenu valorise essentiellement les Français, présentés comme des héritiers qui vont intérioriser tous ensemble l'idéal de la liberté.

* * *

38. Plus particulièrement bien accueillie par les Saint-Simoniens, les Positivistes, les Radicaux et autres hommes de pouvoir sous la troisième République. Cf. à ce propos GERBOD Paul (92) op. cit., pp. 423-424. Nous aurons donc l'occasion de revenir à plusieurs reprises sur ce point. Nous renvoyons d'ores et déjà à Charles-Robert Ageron (76) France coloniale ou parti colonial ?, 1978, pp. 62-71.

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Au contraire de Roger Bastide (39), nous ne poserons pas la question de l'évolutionnisme dans l'alternative qui consiste à savoir si l'émergence de cette pensée est soit cause, soit effet, de l'idéologie coloniale. On notera que l'auteur semble pencher a priori pour la deuxième solution: «Cette théorie, n'est [elle] pas une "rationalisation" ou "justification" après coup de la colonisation» (40). Ce qui nous paraît gênant, dans ce point de vue, ce ne sont pas les termes rationalisation et justification, mais plutôt l'idée que cela se soit passé «après coup». Certes, nous avons vu que l'expansionnisme européen semble précéder la pensée humaniste. Cependant, on ne peut réduire cette pensée à la légitimation d'un ordre établi, car elle se fonde sur une remise en cause éthique de celui-ci. Le discours idéologique légitime ne peut en aucun cas (pour l'analyse scientifique) être considéré comme la propriété d'un groupe évoluant et se reproduisant à l'intérieur d'un autre ensemble social plus vaste. Le tri opéré par la mémoire collective coloniale conduit précisément à présenter l'idéologie de la sorte - que ce soit l'idéologie néfaste des autres, ou l'idéologie idéale des nous. Il semble intéressant d'appréhender l'évolution de la pensée idéologique (c'est-à-dire le principe même de son élaboration) comme le résultat d'une dialectique, les corrections opérées apparaissant comme les effets des relations conflictuelles entre des groupes sociaux. C'est tout au moins sur cette hypothèse qu'est fondée notre analyse. * * *

Cela étant, il nous faut aborder quelques détails d'ordre. pratique:

Nous avons centré le développement de notre sujet sur trois aspects principaux. Il nous a semblé indispensable d'aborder dans le premier chapitre le discours sur l'origine de l'entreprise coloniale dans la mesure où celui-ci permet de saisir à coup sûr le processus justificateur de la présence française en Algérie. Nous avons ensuite, dans le deuxième chapitre, centré notre réflexion sur la représentation coloniale des colonisés. Le troisième aspect du discours (et peut-être le plus riche) était, comme il se devait, celui de la mission civilisatrice (chapitre 5),
39. Cf. (116) Anthropologie appliquée, 1971, pp. 16-17. Ouvrage par ailleurs admirable, quoique difficile à approcher à notre sens, du fait d'une imprécision dans l'écriture. 40. id. ibid., p. 17

28

justifiant, d'une manière générale, l'expansionnisme français à partir du XIXo siècle. Cependant, pour articuler ce dernier point avec les deux premiers, il nous a fallu réunir d'autres éléments indispensables à l'économie de notre travail, car la mise en évidence de la nature arabophobe du discours colonial- telle qu'elle apparaît dans le deuxième chapitre - ne peut en aucun cas rendre compte de sa dimension justificatrice. Or, l'analyse du grand thème de l'œuvre coloniale ne pouvait être entreprise qu'après avoir traité celle de l'arabophobie (chapitre 4). Il nous a fallu pour cela développer assez longuement dans le troisième chapitre le problème de la résistance musulmane à la domination française, qui permet de comprendre la nature et l'évolution des relations entre colonisés et colonisateurs. Nous avons tenté en conclusion (chapitre 6) de rassembler des éléments mis à jour afin d'envisager les problèmes que nous avons posés, dans une perspective plus générale.

évidente, notre plan de travail n'a pas respecté l'ordre chronologiquede la période qui couvre l'ensemble du phénomène colonial français en Algérie. Aussi avons-nous voulu (contrairement à l'usage établi) communiquer ici quelques éléments qui permettent au lecteur nonspécialiste de la domination française en Algérie d'être en possession, dès avant l'analyse qui va suivre, de quelques dates clefs de cette domination. II va de soi que la chronologie que nous présentons ne tend aucunement à l'exhaustivité - l'objectif premier étant de resituer les événements et les individus importants (qui apparaissent dans la mémoire collective coloniale) dans le contexte historique plus général d'une nation française expansionniste. C'est ainsi que l'on trouvera des indications événementielles qui permettent d'aborder de manière dialectique l'évolution d'un discours, à partir des relations entre les partisans de la colonisation de l'Algérie et leurs opposants, le troisième terme étant le Musulman, du fait que la présence de la France en Algérie a été déniée en tant que domination. Nous avons aussi fait apparaître des dates qui rendent compte de la constitution d'un empire démesuré, puis de sa désagrégation. Enfin, il nous a semblé utile, à titre d'indication supplémentaire, de rappeler quelques dates concernant les problèmes politiques internes de la nation française, car ceux-ci n'ont pas été sans conséquence sur le devenir de la

- 3. Chronologie sommaire. Pour des raisons de commodité

colonie.

29

- 1793 - 1798
- 1808

Livraison de blé à la France par deux
commerçants algériens.

Mission d'espionnage de la côte barbaresque confiée au capitaine Boutin par Napoléon premier.
Empire colonial français: 6000 à 7000 km2 et environ un million d'habitants.

- 1815 - 1827 - 1828 - 1830

Dispute entre le dey d'Alger et le consul de
France, blocus d'Alger par la flotte française.

Exploration de tombouctou par René Caillié. Prise d'Alger (5 juillet).

Chute de la monarchie légitimiste (CharlesX), remplacée le 9 août par la monarchie constitutionnelle (Louis-Philippe), ou encore
monarchie de juillet.

- 1831 - 1832

Occupation d'Oran par les Français.

Le bey de Constantine entre en lutte contre les Français.
Abd-el-Kader est proclamé sultan et Khalife pour mener la lutte contre les Français.

- 1833
- 1834 - 1836

Occupation de Bougie par les Français.

Signature d'un traité entre le général Desmichels et Abd-el-Kader.
Occupation de Tlemcen par les Français.

Le général Bugeaud est envoyé en Algérie par Louis-Philippe.

- 1837

Traité de la Tafna entre Abd-el-Kader et Bugeaud.

30

- 1837 - 1840

Prise de Constantine. Occupation de Miliana par les Français.

Bugeaud est nommé gouverneur général de l'Algérie.
- 1842-1843

Création d'établissements en Côte d'Ivoire, au Gabon, à Mayotte et Nossi-Bé (Madagascar) et à

Tahiti.

- 1843 - 1844 - 1845 - 1847

Confiscation

des bien Habous en Algérie.

Incidents entre la France et le Maroc.

Le territoire de l'Algérie est divisé en territoires civils, territoires arabes, et territoires mixtes. Publi£ation d'un «mémoire au roi et aux chambres» rédigé à Alger, et traduisant l' «unanimité des vœux d'une population [européenne] de 125000 habitants».
Bugeaud démissionne de son poste (juin).

Ordonnance qui accorde le régime de la France dans les territoires civils.

- 1847 - 1848

Reddition d'Abd-e1-Kader (décembre). Fin officielle de la conquête de l'Algérie. Chute de la monarchie constitutionnelle Abolition de l'esclavage. Constitution de la seconde République. (février).

L'Algérie devient partie intégrante de la France, et est subdivisée en trois départements.

31

- 1848
- 1849
- 1850-1857

Louis-Napoléon Bonaparte devient président de la République française (décembre). Invasion des territoires berbères en Algérie. Conquête de la Kabylie.

- 1851
- 1852 - 1853
- 1854-1898

Coup d'Etat de Louis-Napoléon (décembre).

Bonaparte

Proclamation du second Empire (décembre). Annexion de la Nouvelle-Calédonie. Conquête du Sénégal. Création de Dakar. Occupation de Tourane (Da Nang) en Annam.

- 1857
- 1858 - 1859 - 1860 - 1862 - 1863

Occupation de Saïgon (Ho Chi Minh ville).
Voyage de Napoléon III en Algérie (septembre) projet d'un royaume arabe allié à la France. Début de la colonisation de la côte des Somalis. Conquête de la Cochinchine orientale. Protectorat sur le Cambodge.

-

Sénatus-Consulte foncière.

en Algérie sur la propriété

Napoléon III remplace le gouvernement civil de Algérie par un gouvernement militaire.

- 1867 - 1869

Annexion de la totalité de la Cochinchine.
Inauguration du canal de Suez.

32

- 1870

Annonce en Algérie d'une généralisation
prochaine du régime civil (mars).

La France déclare la guerre à la Prusse Guillet). Défaite de Sedan, chute du second Empire (septembre). Décret Crémieux, accordant la nationalité française aux Juifs d'Algérie (octobre). Administration (décembre). civile rétablie en Algérie

- 1871

Armistice franco-allemand

Ganvier).

Début de l'insurrection kabyle (février).

L'Alsace-Lorraine (mai).

est rattachée à l'Allemagne

L'insurrection kabyle est définitivement écrasée (novembre).

- 1873

Conquête du delta du Tonkin.

Loi Warnier facilitant l'essor de la colonisation libre en Algérie.

- 1874 - 1875
- 1878-1884

Protectorat de la France signé avec l'empereur d'Annam. Vote des lois de la constitution de la troisième République.
Le Gabon passe sous influence française. Protectorat sur le Congo.

- 1880

Régime civil proclamé en Kabylie.

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-1880

Em~ire colonial français: environ un million de km et 5 400 000 habitants.

Phylloxera en France: boom de la vigne en
Algérie.
- 1880-1895 Conquête du Soudan (Mali actuel) Régime de l'indigénat en Algérie. Protectorat en Tunisie.

- 1881

- 1882 - 1883 - 1884 - 1885 - 1887

Annexion du Mzab. Protectorat français sur le Tonkin. Conférence de Berlin sur le partage de l'Afrique. Début de la colonisation de Madagascar.

Condominium franco-anglais sur les NouvellesHébrides. Constitution de l'Union Indochinoise.

- 1888 - 1889

Fondation de Djibouti, puis de la côte française des Somalis.
Protectorat français sur la Côte d'Ivoire.

Loi de naturalisation automatique en Algérie, pour les immigrants étrangers.

- 1891 - 1892

Occupation du Niger par les Français.

Protectorat actuel).

français sur le Dahomey (Bénin

Formation d'un groupe colonial à la Chambre.

- 1893

Le Siam cède la rive gauche du Mékong à la France.

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- 1893 - 1894
- 1894-1896

La Côte d'Ivoire, la Guinée, et le Dahomey
deviennent des colonies françaises. Conquête de Tombouctou. Expédition punitive française à Madagascar.

- 1895
-1896

Prise de Tananarive par les troupes françaises: protectorat français sur Madagascar.

Conquête de la Haute-Volta (Burkina-Faso actuel).
Annexion de Madagascar.

- 1897-1912

Conquête du Tchad.

- 1898

Violentes manifestations européennes pogroms antisémites à Alger.

et

Création de la Ligue des droits de l'Homme «destinée à porter aide et assistance à tous les colonisés».

- 1900 - 1901

Les Européens d'Algérie obtiennent l'autonomie fmancière.
Conquête du Touat. Révolte de Margueritte (village algérien).

- 1902
-1904

Conquête du Hoggar. Création de l'Afrique Occidentale Française. Conclusion de l'Entente Cordiale entre la France et la Grande-Bretagne.

- 1905
- 1907

Séparation de l'Eglise et de l'Etat en France.
Fondation du parti «Jeunes-Tunisiens».

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