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Leur pesant de poudre: romancières francophones du Maghreb

De
236 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 379
EAN13 : 9782296334649
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Marta SEGARRA

LEUR PESANT

DE POUDRE

ROMANCIÈRES

FRANCOPHONES

DU MAGHREB

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques !\1ontréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

INTRODUCTION

Le titre de cet essai fait allusion à une phrase célèbre de Kateb Yacine: "A l'heure actuelle, dans notre pays, une femme qui écrit vaut son pesant de poudre"'. Encore que Yacine parle en 1978 et se réfère à l'Algérie, cette affirmation pourrait s'étendre à toute l'activité littéraire des femmes maghrébines, qui est une occupation relativement nouvelle. La littérature arabe classique comprend, bien sûr, quelques écrivaines, mais ce sont des exemples isolés et considérés comme des cas exceptionnels. L'écriture était jugée contraire à la réserve et la pudeur auxquelles les femmes traditionnelles devaient s'assujettir, qualités représentées par leur" silence", matériel et symbolique. La prise de la parole publique que signifie écrire, et surtout publier un livre est tout à fait récente pour les femmes-auteurs, et encore mal vue dans la société maghrébine. Néanmoins, à partir des années soixante, de l'indépendance de la Tunisie, du Maroc et de l'Algérie, s'est développée toute une littérature, non pas "féminine" dans le sens exclusif qu'acquiert habituellement ce terme, mais écrite par des femmes. Notre étude a ainsi pour objet les romans écrits en français par des femmes algériennes, marocaines, tunisiennes ou françaises d'origine maghrébine et d'entourage musulman, appartenant donc à une aire culturelle bien déterminée. Cela se reflète dans leurs ouvrages, qui se passent soit au Maghreb, soit en France mais traitent des problèmes identitaires posés par l'émigration ou, plus largement, par la cohabitation de deux cultures différentes. Les risques que présente ce point de vue globalisant sont évidents: bien des auteurs en question seraient gênés de voir leurs 7

ouvrages classés dans la catégorie de l'''écriture féminine" ou même de la "littérature maghrébine d'expression française", craignant par là de faciliter la "double exclusion", dont souffrent les femmes qui écrivent dans des cultures marginalisées2. Cependant notre perspective ne saurait être' identifiée en aucun cas à un essentialisme de type biologique, racial, linguistique ou culturel, qui supposerait que ces romancières écrivent sur les mêmes sujets et de la même façon parce qu'elles sont femmes, ou arabes, ou musulmanes, ou francophones. Notre hypothèse de base est que ces écrivaines, bien que très différentes entre elles, avec des styles, des goûts, des habiletés et des buts distincts, partagent des préoccupations et des thèmes communs. Tel que l'affirme S. Rezzoug, engager une réflexion sur l'écriture féminine présuppose croire que les ouvrages écrits par des femmes constituent "un domaine relativement autonome", et admettre par conséquent que" certains de leurs caractères constituent des réponses à des stimuli sociaux..3; des réponses nuancées, subjectives, particulières à chaque romancière, jamais de pures réactions mécaniques à des circonstances historiques et sociales. C'est pourquoi nous avons fui les thèses généralisatrices sur cet "espace littéraire" que constitue le roman maghrébin écrit en français par des femmes, non parce qu'elles ne puissent pas être avancées, mais parce que leur explication est complexe et parfois même contradictoire, et qu'elles risquent sinon de devenir des simplifications abusives. La raison qui a été donnée, par exemple, pour justifier que la plupart de ces ouvrages présentent des structures narratives traditionnelles (affirmation qu'il faut d'ailleurs nuancer) est que leurs modèles littéraires se trouvent parmi les romans du Xlxème siècle, à cause de l'éducation littéraire insuffisante de plusieurs de ces écrivaines, surtout par rapport à leurs collègues hommes4. Il nous semble que ce motif ne peut être appliquable qu'à certains cas concrets, et qu'il y a d'autres origines plus profondes de ce choix, que nous essayons d'analyser dans le chapitre" L'identité et les structures narratives". De la même façon, le poids indéniable que prend l'autobiographie (patente ou "masquée") dans notre corpus ne peut pas être jugé seulement comme un "signe d'acculturation" -puisqu'établissant une "communication entre individus" au lieu de retrouver des valeurs ou des préceptes collectifs5-; il dénote 8

plutôt, à notre avis, l'importance des problèmes identitaires relevés dans les romans maghrébins écrits par des femmes. Si l'on accepte de plus ce que F. Jameson dit, que la littérature" doit être lue comme une méditation symbolique sur le destin de la communauté"S, tout récit appartenant au domaine du privé acquiert une portée collective par le seul fait d'être publié et d'accéder par conséquent au statut de "littéraire". D'autant plus si nous regardons cet espace littéraire concret en tant que "littérature mineure" dans le sens de Deleuze et Guattari7, à cause de la "déterritorialisation" que la langue française y subit; il faut considérer alors' que dans ce type de littérature, l'individuel est branché sur le social, et que l'énonciation y devient toujours collective. Notre intention n'est pas non plus d'effectuer une présentation systématique de ce domaine littéraire, tel qu'il a été déjà fait par Ch. Achour et son équipe pour la littérature féminine algérienne8 et par J. Déjeux pour la maghrébine en général9. Notre but est d'analyser une série de structures et de thèmes communs à ces ouvrages, nous limitant par désir de cohérence aux textes narratifs (romans, nouvelles et contes), en excluant les poétiques, écrits en français. Nous sommes convaincue que la production narrative contemporaine en arabe partage aussi cette problématique qui touche spécialement les femmes, mais il nous semble que la littérature maghrébine d'expression française est dans une situation très intéressante et complexe qui en fait un ensemble caractéristique et distinct, par rapport à la littérature francophone en général ou à l'arabe. Tel que nous le développons dans notre premier chapitre, "Langue du colonisateur ou langue colonisée? ", la littérature maghrébine d'expression française est basée sur un paradoxe: elle s'est constituée à partir des années cinquante et soixante, à l'époque de la lutte pour l'indépendance du Maghreb, comme une littérature de combat qui voulait exposer la spécificité maghrébine ou arabe face à la fausse occidentalisation imposée par le colonisateur, mais s'exprimant dans la langue de celui-ci, le français. Cela aurait pu faire penser que, après l'indépendance et l'arabisation qui s'ensuivit, cette littérature en langue française disparaÎtrait lentement, et qu'elle resterait pour l'histoire comme une curiosité éphémère. Par contre, et pour des raisons très variées, elle s'est accrue et renforcée dans les dernières décennies. 9

,

Mais les écrivains, hommes et femmes, n'oublient point l'importance de la langue maternelle, l'arabe dialectal ou le berbère; c'est la langue de l'ambiance familiale, de l'enfance, des premières histoires entendues ou racontées, puisées dans l'immense réservoir de légendes et mythes arabes. La femme, selon cette tradition, est la conservatrice de la mémoire collective, transmise oralement de génération en génération. La figure de la conteuse -comme nous l'étudions dans les chapitres "L'écriture et la voix" et "La mémoire et l'oubli''non seulement apparaÎt très fréquemment dans les romans écrits par des femmes, mais devient le fondement structural de certains de ces ouvrages. Si la littérature maghrébine d'expression française naquit, ou au moins subit son essor principal pendant ta lutte pour la libération nationale, les femmes-écrivains tardèrent un peu plus à se manifester de façon majoritaire. A l'exception de quelques romancières (comme T. Amrouche, D. Debèche ou même A. Djebar) qui commencèrent à publier dans les années 1 940 et 50, la plupart des romans de notre corpus datent des années 1980 et 90. Ce corpus ne prétend d'ailleurs pas être exhaustif: nous avons analysé 79 romans d'un ensemble d'une centaine à peu près, selon les données établies par Ch. Achour, J. Déjeux et nousmême (voir la bibliographie finale). D'une large soixantaine de romancières, nous en avons lues 56, soit un 85 %, ce qui nous semble quand même une proportion représentative. Cette collection de textes est d'autre part assez hétérogène: elle contient des ouvrages considérés comme des "récits de vie" ou des "témoignages" par certains critiques, et même par les propres auteurs (mais qui ont été inclus pour leur caractère littéraire), des premiers romans plus ou moins autobiographiques, plus ou moins adroits, à côté de textes d'un style et d'une portée très ambitieuse, faits par des auteurs consacrés; des livres publiés

en France et au Maghreb,

par des maisons d'édition

prestigieuses

ou presque inconnues (et même, parfois, à compte d'auteur)... Au cours de notre étude, il nous arrive aussi de citer certains romans qui échappent à la délimitation de notre sujet d'analyse, comme La femme sans tête de M. Amar ou La mal élevée de M. Nahum, mais qui nous ont paru dignes d'être comparés avec le reste, pour les thèmes qu'ils soulèvent, fort apparentés à ceux que nous commentons. Etant donné la composition hétéroclite du corpus, 10

les jugements de valeur ont été évités, et nous nous sommes limitée à analyser les thèmes, images et préoccupations communes qui le caractérisent en tant qu'aire littéraire distincte. Nous n'avons pas tâché non plus de comparer en aucun moment ces ouvrages écrits par des femmes avec la littérature maghrébine masculine, en analysant les traitements différenciés que feraient subir aux mêmes thèmes les écrivains et les écrivaines, démarche entreprise par D. Brahimi dans sa belle étude Apareillages'o. C'est pourquoi il ne se trouve dans notre texte presque aucune allusion à des romans maghrébins écrits par des auteurs-hommes, et non parce que nous croyons qu'il n'y a pas de ressemblances ou d'oppositions entre eux. Dernière précision, et au risque de décevoir quelques lecteurs, notre essai ne se veut pas du tout une étude sociologique sur la femme maghrébine, mais rentre tout à fait dans le domaine du littéraire: nous ne cherchons pas à assimiler les personnages ou les situations décrites dans les romans à la société maghrébine actuelle, même s'il nous arrive parfois d'y faire allusion, car, comme toute littérature, et même peut-être davantage par ses circonstances particulières, celle-ci est intimement liée à une réalité très concrète. Ainsi, le chapitre "Corps meurtris, corps libérés", par exemple, analyse la signification que prend le corps féminin dans ces romans, et non dans les sociétés maghrébines actuelles, bien qu'on puisse supposer une relation étroite entre les deux. L'objet de notre étude est l'ensemble des textes narratifs écrits par des femmes en soi, non en tant qu'excuse pour faire des considérations sociologiques ou, dans le meilleur des cas, pour y rechercher des indices sur la situation réelle des femmes. Nous ne prétendons pas rajouter donc un autre volume à la surabondance d'études consacrées à la femme arabe, musulmane ou maghrébine, qui envahissent déjà les étagères de nos librairies, à côté des romans sensationnalistes sur des enlèvements d'enfants ou de jeunes filles. Il nous semble même que ces livres sont parfois la preuve d'un renouveau de l'orientalisme le plus désuet, déguisé en préoccupation humanitaire ou féministe. Ils nous présentent (à nous, citoyennes libérées du merveilleux monde occidental!) les malheurs de ces femmes orientales afin de justifier la méfiance que doivent inspirer les pays arabes ou musulmans en général dans notre réduit européen. 11

-

,

Suivant notre dessein, des chapitres sont donc consacrés à des aspects purement littéraires et même techniques, comme "Les seuils du roman", qui s'occupe de ce qu'on appelle, d'après Genette, le "paratexte", c'est-à-dire tout ce qui entoure le texte en soi (couverture, titre, préface, notes, etc.), et qui est placé en annexe à la fin. Les chapitres précédents analysent des traits communs qui nous ont semblé remarquables et définitoires de cette littérature: après les considérations sur le statut du français et de l'arabe dans le premier, l'opposition entre l'écriture et l' oralité; la question de la mémoire et de l'oubli, tour à tour valorisés et méprisés, en rapport avec la conception du temps; la perception problématique du corps féminin; la thématique du regard (très chargé symboliquement en Islam); l'image du père et de la mère, deux personnages principaux dans ce monde romanesque, composé souvent de remémorations de l'enfance des narratrices; le traitement de l'espace (lieux privilégiés, espace extérieur face à l'intérieur...); une analyse des structures narratives privilégiées, nous illustrant sur le jeu entre l' auteur, la narratrice et les personnages; et enfin, une analyse de la problématique identitaire, tellement puissante dans notre corpus. Trois brèves études individualisent, en dernier lieu, trois romans qui nous ont semblé mériter une analyse plus détaillée, malgré y avoir déjà fait allusion au cours de notre essai. Par souci de représentativité, nous avons sélectionné une romancière algérienne, A. Djebar, une écrivaine d'origine marocaine, L. Houari, et une de tunisienne, H. Béji. Ce choix ne signifie pas non plus un jugement de valeur de leurs livres, qui seraient considérés supérieurs au reste (même s'ils ont tous les trois une qualité littéraire remarquable). Il nous a semblé simplement qu'ils mettent en relief des questions très différentes et, jusqu'à un certain point, dominantes dans les autres romans lus et analysés. Nous espérons finalement que la "spatialité" de notre lecture, qu'il faut toujours admettre comme l'indique Ch. Bonn", n'aura pas trop déformé notre vision de cette littérature, et que nous avons donc su "mettre entre parenthèses les valeurs, les assomptions, l'idéologie de notre culture,,'2 pour arriver à la véritable compréhension de l'Autre, nécessaire pour toute critique Iittérai re.

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Remerciements Je voudrais remercier toutes les personnes qui m'ont encouragée et aidée au cours de ce travail, spécialement Hélé Béji, Tahar Bekri, Emna Bel Haj Yahia, Charles Bonn, Denise Brahimi, Assia Djebar, Marc Gontard, Josep Maria Planella et Guillemette Porter.

NOTES
1.Préface p.8. à Y. Mechakra, La grotte éclatée, Alger, ENAL, 1986, 2éme éd.,

2.M. Reizbaum, "Canonical Double Cross: Scottish and Irish Women's Writing", in K.R. Laurence (ed.), Decolonizing Tradition, Urbana & Chicago, University of Illinois Press, 1992, pp. 165-190.

3. S. Rezzoug, "Écritures féminines algériennes: Histoire et société", The Maghreb Review, 9 (3-4), 1984, pp. 86-89. (L'auteur se réfère seulement aux écrivaines algériennes.)
4.A. Roche, "Women's Literature in Algeria", ResearchinAfrican 23 (2), 1992, pp. 209-21 5. Literatures,

5. Ch. Achour, Abécédaires en devenir: Idéologie coloniale et langue française en Algérie, Alger, ENAP, 1985, p. 286. 6.Cité par B. Ashcroft, G. Griffiths et H. Tiffin (éds.), The Empire Writes Back: Theory and Practice in Post-colonial Literatures, New York, Routledge, 1989, pp. 171-172.

7. G. Deleuze et F. Guattari, Kafka: Pour une littérature mineure, Paris, Éditions de Minuit, 1975.
8.Ch. Achour (éd.), Diwan d'inquiétude et d'espoir: La littérature algérienne de langue française, Alger, ENAG, 1991. féminine

9. J. Déjeux, La littérature féminine de langue française au Maghreb, Paris, Khartala, 1994.
10. Paris, Deuxtemps Tierce, 1991.

13

11 . Ch. Bonn, "Littérature maghrébine et espaces Présence Francophone, 30,1987, pp. 7-15.

identitaires

de lecture",

12.A. JanMohamed, "The Economy of Manichean Racial Difference in Colonialist Literature", Critical 65.

Allegory: The Function Inquiry, 12 (1), 1985,

of p.

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LANGUE

DU COLONISATEUR

OU LANGUE

COLONISÉE?

La littérature maghrébine d'expression française accueille dans son sein les tensions et les paradoxes vécus par une société, non seulement bilingue, mais multilingue. L'intention de ce chapitre est d'analyser quel est le statut des diverses langues qui apparaissent, de façon explicite ou implicite, dans le texte maghrébin écrit par des femmes. Nous serons ainsi obligée de rappeller des faits très connus par les spécialistes mais qui serviront à notre propos, qui est purement théorique et ne prétend en aucun cas effectuer une analyse linguistique de l'usage de la langue française dans les romans étudiés, entre autres raisons parce qu'une procédure de ce type ne s'accorde pas avec l'esprit générai de notre essai, et qu'une telle analyse formelle exigerait de sélectionner un nombre réduit de textes et de généraliser par conséquent abusivement en cherchant des conclusions valables pour tous. Cet "espace littéraire" est d'abord vertébré autour d'une contradiction fondamentale: il naît en pleine époque coloniale en tant qu'essai de bâtir une identité propre, face à l'acculturation et à l'assimilation proposée ou imposée par le colonisateur, mais il utilise la langue de celui-ci, le français. L'éclosion de la littérature franco-maghrébine, comme il a déjà été relevé par de nombreux historiens et critiques, coïncide avec l'explosion des sentiments nationalistes dans les années cinquante, et avec l'implication de certains de ses écrivains dans ces mouvements politiques. Des intellectuels essayèrent de justifier le paradoxe linguistique qui est donc à l'origine même de cette littérature en alléguant que l'interdiction de l'arabe en tant que langue d'éducation et de culture produisit des générations qui ne possédaient que le français comme véhicule de l'écriture et de la lecture. C'est logique en 15

effet que des personnes éduquées par le colonisateur utilisent la langue de celui-ci, même pour exprimer des revendications politiques tout à fait contraires à ses intérêts. Avec l'indépendance des trois pays du Maghreb, culminée en 1962 avec la fin de la guerre d'Algérie, et les processus d'arabisation entrepris dès lors, il semblait cohérent de croire que cette littérature succomberait d'inanition, à mesure que les nouvelles générations, déjà élevées en arabe, s'incorporeraient à l'activité littéraire. Néanmoins, trente ans après, elle continue à être bien vivante, et de nouvelles générations d'écrivains s'y sont intégrées. Quel est le motif de cette étrange persistance? Les facteurs qui encouragent la vie du français littéraire au Maghreb sont multiples. En premier lieu, l'arabisation de la société et des institutions rencontra des difficultés non méprisables aux premiers temps de l'indépendance'. Le clivage entre l'arabe classique, écrit, et l'arabe populaire, oral et dialectalisé, était profond. è-èrtains auteurs refusèrent cet arabe classique, résidu scléro$~ de la société précoloniale, très marqué par la religion étant la langue du Coran, et utilisé par certains éléments réactionnaires qui voulaient un retour aux temps glorieux. Comme K. Yacine, ils optèrent alors pour écrire en arabe populaire, même si cette tâche était rendue ardue par le manque de tradition écrite de celui-ci, sa diversification régionale, l'absence d'une langue standard (à cette première époque), son inadéquation par rapport aux nouveaux objets et concepts que la modernité avait apportés, la contamination qu'il avait subi du français, très large en tant que langue orale, etc. De plus, l'arabe populaire cohabite, au Maroc et en Algérie notamment, avec les dialectes berbères, les grands oubliés de la politique linguistique d'après l'indépendance. Vu toutes les difficultés pour moderniser l'arabe classique, d'un côté, et pour adapter les dialectes locaux à un seul patron (au moins national), les gouvernements maghrébins decidèrent d'implanter un arabe moyen, avec de fortes influences du modèle égyptien, qui serait utilisé dans les moyens de communication écrits, les discours politiques, etc., mais qui, par son artificialité, est pour certains d'une "inquiétante banalité"2. Un autre élément qui a beaucoup favorisé l'expansion de cette littérature franco-maghrébine est l'émigration. Une large partie des écrivains maghrébins d'expression française résident à 16

l'étranger, notamment en France, où ils se sont rendus pour y effectuer leurs études, voire pour des raisons politiques, et où ils se sont établis professionnellement, dans le domaine de l'enseignement, du journalisme ou de la littérature. En France également est né ce phénomène que l'on appelle littérature beure, écrite par des auteurs qualifiés à tort d' "immigrants de deuxième génération" , c'est-à-dire des personnes nées ou habitant la France et d'origine maghrébine par leurs parents; ou même, dans un sens plus large, par tous les écrivains qui s'occupent des tensions provoquées par le choc culturel entre immigrants et Français de souche. Si la littérature maghrébine de langue française est née comme une expression de l'identité culturelle d'un peuple colonisé, celle qui est de plus écrite par des femmes (qui n'acquiert un certain poids quantitatif qu'à partir des années quatre-vingts) ajoute, en général, une composante d'affirmation générique que facilite l'usage du français, repoussant parfois l'arabe (inconsciemment, peut-être) en tant que langue du pouvoir patriarcal. Néanmoins, cette dichotomie n'est pas aussi tranchante qu'elle le paraÎt et, comme nous le verrons, la question de la langue s'habille de multiples nuances chez presque toutes les écrivaines maghrébines. A. Djebar, une des premières autant chronologiquement que qualitativement, est peut-être celle qui a exprimé dans son oeuvre de façon la plus explicite ses idées sur la langue. Elle y affirme à cet égard que toute femme de sa génération dispose de "quatre langues pour exprimer [son] désir": "le français pour l'écriture secrète, l'arabe pour nos soupirs vers Dieu étouffés, le libyco-berbère quand nous imaginons retrouver les plus anciennes de nos idoles mères"; et finalement, la "quatrième langue [...] demeure celle du corps que le regard des voisins, des cousins, prétend rendre sourd et aveugle, puisqu'ils ne peuvent plus tout à fait l'incarcérer" (L'amour, la fantasia, p. 207). Nous nous trouvons donc face à une situation de vrai multilinguisme, avec ces "quatre langues" qui coexistent et s'opposent dans le texte, encore que celui-ci semble n en utiliser qu'une, le français. Nous analyserons de quelle façon apparaÎt dans ces oeuvres écrites par des femmes ce rapport conflictuel entre les différentes langues, qui peuvent se chiffrer à trois, malgré l'affirmation d'A. Djebar: l'arabe classique, le français et
I

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,

ou l'arabe parlé, selon les cas, qui constitue l'expression la plus attachée aux rythmes du corps. L'arabe classique, en premier lieu, est la langue du Coran, celle "qu'Allah a choisie, contre toute langue «barbare», pour rendre lisibles les signes de sa Parole"3. Mais de plus, tel que nous le dit de nouveau A. Khatibi, "le Coran -et c'est là son extrême originalitése conçoit comme une théorie radicale du signe, de la parole et de l'Écriture; al-qur'ân: lecture, déchiffrement et récitation du signe révélé" (p. 1 7). Cette sacralisation de la langue coranique provoque sa fixation dans une série de signifiants immuables résistant au passage du temps, comme une pierre précieuse incorruptible et maintenue avec soin, dont la plus petite variation serait considérée comme un défaut de sa surface parfaite. Cette image de la pierre se trouve dans Chronique frontalière4, où l'arabe est défini comme une "langue-destin" (p. 104), dont les signifiés et les signifiants sont si indissolublement unis et si ancrés dans la tradition qu'ils ne permettent pas le jeu nécessaire à l'activité littéraire. La protagoniste du roman admet avec une certaine amertume que ses filles "ont été amenées à découvrir à leur tour, au printemps de l'âge, que l'essentiel ne se dit pas dans leur langue, que cette dernière passe à côté des choses de leur vie" (p. 160). D' un autre côté, l'accès à la parole sacrée est restreint, et parfois même interdit aux femmes. Cette langue s'assimile alors au système patriarcal qui limite l'existence de celles-ci, et spécialement leur capacité d'expression publique, réservée à l'homme. Qu'une femme s'exprime ouvertement est regardé, non seulement comme une transgression, mais comme une fitna, une menace à l'édifice des valeurs morales et des croyances religieuses qui sous-tendent la société traditionnelle. C'est pourquoi le langage de la femme a été voilé comme son corps, "corps sans mots" selon A. Djebar, qui proclame la nécessité de la femme musulmane de "se dire" au moyen du langage et spécialement de l'écriture5. Le silence s'avère néfaste, comme dans le cas de la poétesse de Loin de Médine qui écrit des satires contre le Prophète et qui, condamnée à mort, verra sa peine commuée par une autre de plus cruelle encore: mutilée, sa voix et ses mains lui seront arrachées, pour tarir son chant et la réduire au silence. La peur de la mutité, la pire et véritable mort en vie, s'inscrit aussi au coeur 18

enfin le berbère

même du Chant du lys et du basilic, où une jeune fille, entrée dans le coma après avoir subi un accident, voit et entend ce qui se passe autour d'elle mais est incapable de communiquer, et craint que cet état ne soit permanent. Maîtriser la langue signifie donc avoir du pouvoir; pouvoir, d'abord, pour revivre les moments glorieux du passé, pour les ancrer dans la mémoire collective. C'est pourquoi les militaires français interdirent la récitation de contes populaires et d'histoires légendaires dans les places publiques, tel que L. Ben Mansour le raconte, non seulement pour éviter la cohue, mais aussi et surtout afin de briser cette chaîne transmettant des valeurs traditionnelles, dont les femmes constituent souvent un "maillon" essentiel6. Cette tradition qui lie le passé, le présent et l'avenir dans un même sens historique est fondée néanmoins sur l'oralité. La femme ne doit pas maîtriser l'écriture, car celle-ci peut impliquer un destinataire lointain, et représenter donc une crevasse dans les murs de l'honneur familial (il est dit qu'il n'est pas convenable que la femme apprenne à écrire car elle pourrait rédiger des lettres d'amour) . En outre, la langue d'écriture que certaines privilégiées arrivent à apprendre, à cause de la générosité ou la largeur d'esprit de leurs parents (quant aux générations les plus représentées dans notre corpus, c'est-à-dire celles qui vivaient leur enfance ou leur jeunesse pendant la guerre de l'indépendance), n'est pas l'arabe classique mais le français, et celui-ci devient de cette façon un instrument pour "accéder à la vraie vie, aux vérités cachées, aux droits refusés" (Chronique frontalière, p. 14) et échapper au destin féminin de soumission et de silence. L'apprentissage même de cette langue" dite étrangère" est tenu pour une conquête, et surtout sa maîtrise, qui permet de repenser la conception du signe et le rapport du moi avec l'entourage. Étant donné que le français est dépourvu pour ces femmes du poids signifiant dont les croyances religieuses et la tradition ont chargé l'arabe, cette langue-là se place" au-delà de l'interdit", servant ainsi d"'embrasure pour le spectacle du monde et de ses richesses" (L'amour, la fantasia, p. 147). Dans cette même distance rassurante que le français institue entre les choses et leur expression se trouve aussi, néanmoins, sa limitation: son vocabulaire devient "absence, exotisme sans mystère" quand les 19

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mots manquent de référent réel dans la vie quotidienne (quand à l'école on apprend des noms d'arbres, de fleurs et de plantes qui n'existent pas au sud de la Méditerranée, ou des images d'un monde où les mères vont chercher leurs enfants à l'école au lieu de rester enfermées dans la maison) 7. Les mots français sont faits alors d'" absence" , des signifiants creux qui ne contribuent en rien à la libération dU,langage, ou de la femme grâce à lui, à cause de "la coupure entre les mots qu'on lit et la vie qu'on vit" (Chronique frontalière, p. 33). Le français peut donc constituer un nouveau "voile" qui étouffe la voix des femmes8, et déforme leur expérience, en l'éloignant de la réalité matérielle. Écrire (et penser) en français est, de ce point de vue, une nouvelle" aliénation "9, et certaines femmes le reprochent aux "féministes" maghrébines trop occidentalisées 10. Mais d'autres répondent, comme dans La caravane des chimères: "Pour que la voix des femmes soit entendue partout, il faut bien qu'elles parlent le même langage [...J. Et l'Occident ayant élaboré le premier ce langage, il est logique qu'il serve à présent de modèle" (p. 262). Ce débat est vivant parmi les femmes arabes, divisées entre celles qui défendent un rapprochement des structures sociales et idéologiques occidentales considéré comme un pas nécessaire pour parvenir à leur commun objectif, et celles qui entreprennent par contre une recherche dans les racines de l'islam et de la tradition afin de bâtir une société plus égalitaire qui ne soit pas aliénée de son passé mais enracinée en lui. Sans prétendre entrer dans le fond de la question, nous signalerons seulement que l'usage de la langue française ou de l'arabe peut être parfois un symbole de ce positionnement. Cependant, tel que le souligne de nouveau A. Djebar, le français fut pendant beaucoup d'années ra-:-seule~langue "scriptible" pour la femme (et seulement pour quelques privilégiées). Bien des écrivaines opposent ainsi l'oralité, patrimoine des gardiennes de la tradition, à la capacité d'écrire, opération qui raffermit l'identité et la subjectivité du moi de celui qui la réalise. Et si, en outre, la langue dans laquelle on écrit est étrangère, c'est-àdire apprise de façon consciente, cela favorise extraordinairement la réflexion linguistique, l'intérêt pour les mécanismes qui régissent l'écriture et les activités communicatives en général. De même, cette conscience linguistique aiguë accorde aux mots une 20

entité propre, une matérialité qui les individualise et les objective, en les transformant en de tranchantes "arêtes" qui "vous déchiquètent la poitrine" (Femmes d'Alger, p. 58), ou en de précieux trésors pour lesquels on risque sa vie, comme le mot "guerre": beaucoup "étaient partis à la recherche de ce «mot» au maquis" (Le chant du lys et du basilic, p. 134). Cette tendance à la réification des signifiants fait que ceux-ci arrivent à jouir d'un pouvoir presque magique". Baya, un personnage de Femmes d'Alger, exclame" emphatiquement": "Une lettre à changer [.. .] et tout, vraiment tout ici, serait changé pour nous!" (p. 38). Elle se réfère de façon humoristique au caractère qui varie entre les chromosomes XX et XY, qui déterminent le sexe masculin ou féminin, mais sa phrase peut être interprétée métaphoriquement comme une affirmation du pouvoir de la lettre, de la langue ou concrètement de l'écriture, pour transformer le monde et en particulier la situation d'oppression de la femme dans les sociétés musulmanes. L'arabe oral (ou le berbère, dans certains cas) est, par contre, la langue de l'enfance, de l'espace familial et domestique et, par conséquent, de la mère. Il est même comparé à un symbole usuel de la fonction nourricière à laquelle la mère est intimement associée, le lait: "En fait, je recherche, comme un lait dont on m'aurait autrefois écartée, la pléthore amoureuse de la langue de ma mère" (L'amour, la fantasia, p. 80). J. Kristeva signale que le lait et d'autres sécrétions du corps comme les larmes peuvent constituer des métaphores d'une communication "sémiotique", non linguistique, qui caractérise les rapports entre la mère et le petit enfant'2. L'arabe oral, qui s'impose aussi dans d'autres situations où émergent les pulsions les plus primaires, dans l'expression du désir sexuel par exemple (il n'est pas possible d'aimer dans la langue du colonisateur, affirme un personnage de ce roman qui dit souffrir d"'aphasie amoureuse" en français), s'assimile à ce domaine sémiotique, tandis que le français incarne le Logos et est régi par la "loi du Père": "la langue française, corps et voix, s'installe en moi comme un orgueilleux préside, tandis que la langue maternelle, toute en oralité, en hardes dépenaillées, résiste et attaque, entre deux essoufflements" (p. 245). Dans d'autres romans néamoins, comme Une fille sans histoire, la langue du père n'est pas le français mais l'arabe, tenu 21

de telle façon pour un symbole du système patriarcal qui assujettit les femmes. Dans Chronique frontalière nous lisons: "Bouder sa langue maternelle [ici on serait tenté de dire plutôt "sa langue paternelle"], ce fut alors pour elle sortir magiquement du bourbier dans lequel se débat son sexe" (p. 14). Le français servira alors d'échappement à cette "langue-destin", mais il ne s'agit généralement que d'une révolte adolescente; plus tard, le refus de la langue arabe, regardé au début comme une libération car il signifiait l'abandon des coutumes et des structures mentales qui limitaient la liberté de la femme, devient un empêchement pour établir cette nouvelle identité si désirée, car il implique aussi couper les liens avec le corps de la mère, et par conséquent avec le propre corps. Le moi qui parle, qui se parle en français, est un moi désincarné, avec une entité purement intellectuelle qui laisse de côté d'autres aspects également importants de la personnalité, associés aux pulsions primaires, à l'émotivité, à la mémoire; en définitive, un moi schizophrénique, concept qui apparaît fréquemment dans ces romans. A. Djebar fait souvent allusion dans ses oeuvres à cette dichotomie entre la "langue-marâtre" -le français- et la langue maternelle. Il n'est pas possible d'utiliser cette dernière parce qu'elle est dans la léthargie du stade sémiotique, située donc en dehors du logos; et écrire en français signifie, d'un côté, trahir les "voix" des "soeurs disparues" ou "ensevelies", en les couvrant d'un nouveau voile déformant, et de l'autre, il empêche de parvenir aux couches les plus profondes de cette identité. En définitive, seulement en français il est possible d'utiliser le je de la première personne, "dédaigner les formules-couvertures qui maintiennent le trajet individuel dans la résignation collective" (L'amour, la fantasia, p. 181), mais en même temps cela implique s'éloigner du corps, se fabriquer un moi purement symbolique. Écrire suppose "enlever le voile", mais ce qui est découvert est un "corps invisible" (Djebar), ou réifié et morcelé par le regard masculin, devenu un pur signifiant sans aucun signifié qui lui donne un sens 13. Pour parvenir à cette source originaire de sens, sans l'adultérer, et puisque la langue maternelle ne peut pas être utilisée car elle est orale et par conséquent non scriptible, il est nécessaire de recourir à d'autres langues affines à celle-ci et qui 22

peuvent être traduites

en français, le véhicule de l'écriture chez les auteurs que nous étudions. Il s'agit de langues non verbales, mais qui possèdent une force d'expression égale ou supérieure à la verbale; il existe, par exemple, le langage très éloquent des

l'espace domestique, apanage de la femme 14; celui des odeurs qui expliquent et des maisons qui "racontent [...] l'Histoire de la ville" (Le chant du lys et du basilic, p. 72); celui de la musique, "une écriture qui parle" (La grotte éclatée, p. 46); et surtout le "langage clair et audible" des caresses que des "mains objets qui peuplent
salvatrices" articulent en se posant sur les cheveux d'une jeune fille (Le ressac, p. 55). Ce sont des langues dont seules les femmes possèdent la clé, tissant grâce à elles une complicité solidaire qui les protège des agressions extérieures, souvent masculines. La grotte éclatée les résume dans une image nostalgique: "Langage pétri dans les nattes tressées au feu de l'amour qui flambe depuis des siècles au coeur de mes ancêtres et dans mon coeur ['..J. Langage pétri dans les tapis, livres ouverts portant l'empreinte multicolore des femmes de mon pays" (p. 13). Même le voile et les habits féminins peuvent être "un discours en construction", discours muet et pervers, car il a intériorisé la prescription masculine de supprimer la voix, mais qui proclame son acceptation aux quatre vents (Chronique frontalière, p. 54). La transcription de ces langues en français, malgré l'altération inévitable que cette opération comporte, permet d'en sauvegarder un résidu qui serait sinon irrémédiablement perdu. Ce fond diffus qui se perçoit dans la plupart de ces oeuvres écrites par des femmes est peut-être ce qui les unit malgré leur diversité, en les distinguant non seulement des romans français en général mais aussi de ceux de leurs collègues masculins. Malgré les liens indiscutables qui lient les ouvrages des hommes écrivains avec ceux que nous analysons (toujours sur le plan de la conception de la langue que lion y décèle, et spécialement par rapport à la contradiction fondamentale consistant à écrire en francais tout en affirmant une identité propre), nous pouvons saisir une certaine cohésion exclusive des romans écrits par des femmes. La raison en est peut-être que, si Ilécriture en français, autant celle des hommes que celle des femmes, ne peut donner qulun "reflet renversé", comme celui dlun miroir, des images qulelle convoie

23

selon A. Djebar15, qui oppose le mouvement de l'écriture française, de gauche à droite, et celui à sens inverse de l'arabe, la parole féminine représente encore un autre renversement, car "ça a un miroir en guise de cerveau", tel que l'assure avec humour un personnage (homme) du Ressac (p. 116). Ce double renversement permet une subversion plus insidieuse des structures traditionnelles, grâce à l'emploi d'une langue qui évoque encore le pouvoir du colonisateur, mais en le sachant vaincu, tandis qu'elle repousse celle du pouvoir politique, et surtout religieux, actuel. En même temps, le texte essaie de réintroduire ces autres langues non scriptibles, qui l'enlacent avec le passé ancestral et qui minent à leur tour le logocentrisme de la langue occcidentale. Nonobstant, la recherche de l'identité qui est au coeur de ces romans peut devenir problématique à cause de ces multiples reflets. Le multilinguisme, qui est en principe considéré comme un facteur très positif dans cette recherche, a aussi des traits dangereux. Le chant du lys et du basilic affirme ainsi: "Chaque langue correspond à une personne. En parlant plusieurs langues, tu es plusieurs personnes à la fois. Tu es plus riche que celui qui ne parle qu'une seule langue" (p. 131). Chaque langue ajoute une nouvelle identité, un nouveau masque au parlant; mais cette pluralité enrichissante devient schizophrénique si les diverses identités ne sont pas bien assimilées, si le moi se perd parmi ces reflets contradictoires. Le manque d'un terrain solide sur lequel bâtir ses constructions, la sensation de marcher instablement, un pied sur chaque rivage de la mer, ou de se sentir bousculée par des forces opposées, constitue peut-être une des caractéristiques les plus marquantes, mais aussi une des plus fécondes, de l'écriture féminine franco-maghrébine, qui s'inscrit ainsi dans cette culture, non seulement du multilinguisme mais aussi du métissage. On assure que la littérature maghrébine d'expression française est écrite effectivement en français mais qu'elle s'exprime en arabe, le français étant donc colonisé par celui-ci. Cependant, et en ce qui concerne au moins celle produite par des femmes, il faudrait se demander de quel arabe il s'agit. A. Djebar répond: "D'un arabe populaire, ou d'un arabe féminin; autant dire d'un arabe souterrain" (Femmes d'Alger, p. 7). De telle sorte que cette langue ou ces langues qui fluent à l'intérieur du texte français

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comme des extrêmement

eaux phréatiques
fertile en littérature.

le transforment

en un terrain

NOTES
1. Voir G. Grandguillaume, Arabisation et politique linguistique au Maghreb, Paris, Maisonneuve et Larose, 1983. 2.J. Berque, "Préface: La mémoire longue d'une romancière maghrébine", in A. Djebar, L'amour, la fantasia (édition marocaine), p. 7. 3.A. Khatibi, La blessure du nom propre, Paris, Denoël, 1986, 2éme éd., p.19. 4. Nous citerons les romans de notre corpus par leur titre, omettant leur auteur pour faciliter la lecture de notre texte. 5. Voir le chapitre" L'écriture et la voix". 6. Nous remettons aussi au chapitre" L'écriture et la voix". 7. C'est surtout A. Djebar qui en parle, spécialement dans L'amour, la fantasia, p. 2 12. 8.A. Djebar exprime souvent dans ses oeuvres la peur qu'elle a, comme écrivain francophone, de déformer la voix -arabe, bien sûr- des femmes" du sérail d'hier". Voir, par exemple, 1'''Ouverture'' de Femmes d'Alger dans leur appartement. 9.Selon l'expression de K. Yacine dans sa "Préface" à La grotte éclatée, p.7. 10. Nous trouvons un portrait particulièrement cruel de ces femmes qui occupent des postes dans l'administration ou la culture dans les pays maghrébins et qui imitent, par leurs habits comme par leurs paroles, les femmes européennes, dans L'oeil du jour. 11 .Pour un développement de cette Question, voir le chapitre "L'écriture et la voix". 12.J. Kristeva, "Stabat Mater", Histoires d'amour, Paris, Denoël, 1983.

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13. Voir le chapitre" 14. Voir le chapitre 1 5.L 'amour,

Corps

meurtris,

corps

libérés".

"Retrouver p. 62.

le temps

perdu:

L'oeil

du jour de Hélé Béji".

la fantasia,

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l'ÉCRITURE ET lA VOIX'

Après ces considérations sur les diverses langues qui confluent dans le texte maghrébin, nous nous proposons dans ce chapitre d'analyser un élément voisin, très usuel aussi dans ces romans: l'opposition entre la voix et la lettre, entre l'oralité et l'écriture, deux instances qui répondent néanmoins à une même impulsion, le désir de narrativité, le besoin de raconter des histoires, qui est, selon P. Brooks, intimement lié à notre pensée et à notre vie2. Ce thème n'est pas exclusif de la littérature écrite par des femmes, mais il prend dans cet ensemble des traits particuliers. Le désir de narrativité y est en effet extrêmement marqué, provoqué par la volonté de combattre le silence ancestral des femmes, de prendre la parole et de s'exprimer par elles-mêmes. On y perçoit cependant des aspirations contradictoires; d'un côté, les écrivaines disent en général l'intention de dénoncer l'oppression séculaire qui a maintenu cachée la voix féminine, qui ne l'a pas laissée devenir publique; de l'autre, elles revendiquent l'importance de cette voix dans l'histoire de leurs pays et dans la configuration, et surtout dans la transmission, des traditions qui façonnent leur culture. C'est pourquoi, nous le verrons, ces oeuvres tissent des liens étroits avec cette oralité considérée comme typiquement féminine, moyennant des procédés divers, qui vont de la simple allusion à l'opposition entre lettre et voix, jusqu'à la présence fréquente du personnage du conteur, ou plus souvent, de la conteuse. Plusieurs de ces ouvrages décrivent ainsi des femmes, normalement âgées, qui ont le pouvoir de capter l'attention de tout le monde avec un répertoire narratif en apparence inépuisable, formé par des thèmes et des figures légendaires, historiques ou familiales. Nous en avons un exemple dans Le chant du lys et du basi27