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Ma route à travers le Kurdistan

288 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1994
Lecture(s) : 224
EAN13 : 9782296282421
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MA ROUTE A TRA VERS LE KURDIST AN IRAKIEN

Collection «Comprendre le Moyen-Orient»
dirigée par Jean-Paul Chagnollaud

De la Méditerranée orientale à l'ancienne Perse, lieu d'émergence de prestigieuses ilisations et berceau des trois grandes religions monothéistes, le Moyen-Orient est ~ région unique par l'importance extraordinaire de ce qu'il a donné au monde. Aujourd'hui il est le théâtre de tant de drames enchevêtrés que les origines des rllits comme les enjeux en présence se perdent souvent dans le tumulte des combats:

de l'Occident, 'il paraît beaucoup plus «compliqué» que jamais, au point que
lUCOUP renoncent à y voir clair. Il est pourtant indispensable de chercher à comprendre ce qui s'y passe car le destin

cette région nous concerne directement: outre les liens religieux, culturels et litiques que l'histoire a tissés entre nous, les bouleversements constants qui la
:ouent affectent gravement nos ressources énergétiques, nos équilibres économiques et :me notre sécurité. Loin des rigidités idéologiques et des conceptions a priori, cette collection entend

ntribuer à rendre plus intelligibles ces réalités apparemment insaisissables en bliant des ouvrages capables de susciter une véritable réflexion critique sur les }uvements profonds qui animent ces sociétés aussi bien que sur le jeu complexe des ations internationales. Elle est ouverte à tous ceux qui partagent cette nécessaire ambition intellectuelle.

Jean- Paul Chagnollaud

@ English edition Faber and Faber Limited 3 Queen Square London WC lN 3AU ENGLAND @ L'HARMATIAN, ISBN 2-7384-2142-3

1994

A.M. HAMILTON

MA ROUTE A TRAVERS LE KURDISTAN IRAKIEN
Récit d'un ingénieur néo-zélandais en Irak Traduit de l'anglais par Thomas Bois

Publié avec le concours de l'Institut Kurde de Paris

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Collection Comprendre le Moyen-Orient Dirigée par Jean-Paul Chagnollaud Dernières parutions:
NAHA VANDI Firouzeh, Aux sources de la révolution iranienne, étude socio~ politique, 1988. SEGUIN Jacques, Le Liban-Sud, espace périphérique, espace convoité, 1989. ISHOW Habib, Le Koweit. Evolution politique, économique et sociale, 1989. BENSIMON Doris, Les Juifs de France et leurs relations avec Israël (19451980), 1989. PICAIJDOU Nadine, Le nwuvement national palestinien. Genèse et structures. 1989. CHAGNOLLAUD Jean-Paul, et GRESH Alain, L'Europe et le conflit israélopalestinien. Débat à trois voix, 1989. GRAZ Lies!, Le Golfe des turbulences. 1989. NAAOIJSH Sabah. Dettes extérieures des pays arabes. 1989. SCHULMANN Fernande, Les enfants du Juif errant, 1990. WEBER Edgar, brwginaire arabe et contes érotiques. 1990. CHAGNOLLAIJD Jean-Paul, Intifada, vers la paix ou vers Laguerre? 1990. EL EZZI Ghassan, L 'lnVeh" israélienne du Liban, 1990. ion HElJZE Gérard, Iran, au fil des jours. 1990. BOKOV A Lenka, La confrontation franco-syrienne à l'époque du l1wndat, 1925-1927, 1990. GIARDINA Andrea. LIVERANI Mario. AMORETI1 Biancamaria Scarcia, La Palestine, histoire d'une terre, 1990. JACQUEMET Iolanda et Stéphane, L'olivier et le bulldozer,. Le paysan palestinien en Cisjordanie occupée, 1991. BESSON Yves, Identités et conflits au Proche-Orient, 1991. FERJANI ~Iohamlned-Chérif, Is!al1ÛSI11e, laïcité et droits de l'hol1vne, 1991. MAHDI Falih, Fondel1wnts et lnécanisl1ws de l'Etat en islam: l'Irak, 1991. BLANC Paul, Le Liban entre la guerre et l'oubli, 1992. MENASSA Bechara, Salut Jérusali!111,1992. JEANDET Noël, Un golfe pour trois rêves, 1992. GOURAUD Philippe, Le Général Henri Gouraud au Liban et en Syrie, 19191923, 1993. PICARD Elizabeth, ed., La nouvelle dynal11Ïqueau Moyen-Orient, Les relations entre ['Orient arabe et la Turquie, 1993. REGNIER Philippe, lsmayl Urbain. Voyage d'Orient suivi de Poèm£s de Ménibnontant et d'Egypte, 1993. CHESNOT Christian. La bataiUe de l'eau au Proche-Orient, 1993. DE GEORGE Gérard, Da111as. es Ottofl1ans à nos jours, 1994. D MAKHLOUF Hassane, Culture et trafic de drogue au Liban, 1994. MARDAM BEY Sa1m~ La Syrie et la France. Bilan d'une équivoque, 1994. SWEE CHAI ANG, De Beyrouth à Jérusaleln. Unefemme chirurgien chez les Palestiniens, 1994. DESMET-GRÉGOIREHélène.Le Divan l1wgique.L'Orient turc en Franceau XVIIlè siècle, 1994.

PRÉFACE

La route Hamilton va de l'Arbèles d'Alexandre, au-delà de la patrie de Saladin, jusqu'au plateau persan. Merveilleux tour de

force technique, elle traverse en son chemin les gorges de Rowanduz et de Berserini, deux formidables obstacles qui
auraient bien pu effrayer un aventurier même pourvu de l'outillage le plus moderne et aidé d'une armée d'ouvriers exercés et spécialisés. M. Hamilton, pourtant, était équipé de modeste façon et, unique Européen du groupe, eut à enseigner l'art de faire sauter les montagnes et celui de construire des routes aufur et à mesure qu'il avançait. Seul, il put reconnaître les sombres profondeurs des canyons pour le tracé possible du passage. Seul, il eut à surveiller les opérations, à contrôler, payer et nourrir ses équipes. Il était à la fois le chef, le père et aussi l'ingénieur,. et, durant cinq ans environ, sous les chaleurs ardentes de l'été ou les vents glacés de l' hiver, isolé au milieu de tribus sauvages, il joua son rôle plein de responsabilité jusqu'à ce qu'il eut mené à bonne fin son oeuvre. J'eus le privilège de le rencontrer durant des opérations au Kurdistan. Tandis que ce pays, parmi les plus indisciplinés, se trouvait en état de violente effervescence, que les Kurdes combattaient les Arabes, que les Kurdes tuaient les Kurdes, que, hors des camps fortifiés ou d'un village, chacun risquait sa vie et ne sortait qu'armé jusqu'aux dents, la paix et l'ordre régnaient le long de la route que construisait Hamilton. Sa troupe bigarrée de Persans, de Kurdes, d'Assyriens et d'Arabes circulait de tous côtés, impassible et sans armes. Dans la poursuite, couronnée de

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il avait inconsciemment gagné une bataille morale. Safaçon de commander, son habileté personnelle, son sens de la justice et son continuel souci du bien-être de ses hommes lui avaient obtenu non seulement le respect sans lequell' ouvrage n'aurait pu avancer, mais au cours de la dernière période de son commandement, avait eu aussi un effet ennoblissant sur ces hommes sauvages des tribus. La Nouvelle-Zélande peut être fière du travail d'un de ses fils sur une frontière loin-

succès, d'un grand but matériel,

taine. Les deux derniers chapitres doivent être lus avec discernement, car M. Hamilton vivait en contact étroit avec les Assyriens et ressentait vivement leurs infortunes. En fait, il n' y avait pas seulement un point de vue assyrien, mais aussi un point de vue britannique et un point de vue irakien dans cette troublante question. Nous avons, pourtant, une responsabilité certaine envers ceux qui furent nos anciens alliés, et maintenant que le projet de l'Oronte a échoué, nous n'avons pas le droit de laisser en paix notre conscience avant de les avoir établis dans un foyer
satisfaisant. R. ROWAN ROBINSON

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I PAYS D'ÉTERNEL CONFLIT

Quel que soit le quartier par où on aborde Bagdad, on ne peut oublier la première vision qu'on en a, lorsqu'il apparaît sur l'horizon plat: hauts minarets et cheminées d'usines plus hautes encore s'élançant au-dessus des palmiers et des dômes des mosquées. Souvent, au-dessus de la vénérable ville, plane un voile de fumée. Cheminées d'usines et minarets, tous plus ou moins penchés d'un côté ou de l'autre: quel étrange assemblage! Quand le chaud soleil frappe le désert, le mirage détache complètement du sol sa silhouette; et elle chatoie et elle ondule, se profilant sur le ciel. Comme l'île flottante de Laputa, elle semble se mouvoir de place en place dans la plaine. Même aujourd'hui, mi-moderne, mi-archaïque, Bagdad peut paraître comme la cité magique d'autrefois. Lorsqu'on s'approche davantage, ces effets fantastiques diminuent jusqu'au moment où, aux abords de la ville, la poésie du lieu disparaît dans des rues sordides. Bagdad n'a que deux grands boulevards; le reste de la cité est, en sa majeure partie, une étendue de maisons à toits plats bâties un peu au hasard, sur les bords du Tigre. La route qui y pénètre par l'ouest traverse une ligne de chemin de fer qui est, en fait, un tronçon du fameux chemin de fer Berlin-Bagdad imaginé par l'Allemagne pour la conquête de l'Inde, un de ces rêves du Kaiser qui ne se sont jamais réalisés. 7

Durant mes années de service en Irak, j'ai visité maintes fois Bagdad. J'y suis venu, des steppes du Sud et des montagnes du Nord, assez souvent malade et abattu par la fièvre, y rechercher la santé dans son hôpital bien tenu. Et tout chez les voyageurs d'autrefois qui y cheminaient sur leurs chameaux arrivant du désert poussiéreux, Bagdad n'a jamais manqué de ,m'impressionner. Sa grandeur est fastueuse, bien que mon1e, comparée aux plaines arides d'alentour, et, dans la pensée des Arabes, Bagdad c'est le Paradis même. Cependant les anges de ce ciel sont d'espèces bien bigarrées. La foule gesticulante et querelleuse des boutiquiers dans les bazars, vantant ses marchandises, rivalise avec les rustres et les gamins impolis des rues qui foncent comme des vautours sur le visiteur nouvellement arrivé et lui font regretter le désert silencieux et vide. Tandis qu'ils se disputent pour avoir le droit de l'accompagner comme guides, interprètes et tout ce qu'on voudra, s'il palVient à échapper à ces oiseaux de proie et à monter dans une arabana hippomobile, aux chevaux décrépits et à la clochette bruyante, il finira par trouver quelque ruelle tranquille où un marchand de tapis qui ne parle pas anglais le laissera s'asseoir et fumer, au milieu des carpettes et des rossignols de son antre au parfum d'encens. On peut très bien rencontrer le calme en cette ville de clinquant si on sait où le chercher, car l'ancien nom de Bagdad est Dar es-Salaam: La Maison de la Paix. Le large fleuve est paisible lui aussi, sauf quand le shemal ou vent du nord souffle et que le pont flottant Maude ballotte et tire sur ses ancres. D'une certaine manière, vu des vérandas haut :'perchées au-dessus de la rivière où les «Bagdadis» aiment s'asseoir et bavarder, Bagdad la nuit est un spectacle melVeilleux, que même la fumée des cheminées d'usines ne peut effacer. Des lumières scintillent dans l'eau qui se ride et les rondes ghuffas chargées jusqu'au plat-bord de melons de Samarra, se faufilent silencieusement jusqu'au débarcadère, tandis que les «sotinas» avec leur cargaison de dattes en provenance du sud, traversent à la voile. Un vapeur siffle et remue la boue du fleuve avec sa roue à aubes, soulevant les jurons du pêcheur qui, debout, le corps nu brillant comme une statue de bronze, jette patiemment son filet de la proue élevée de son bateau à l'ancre. Des femmes vont et viennent sur le pont. Il y a des foules de femmes de tribus qui apportent leurs produits pour le marché du lendemain; des Annéniennes à la tête couverte de blancs abbas, des femmes bien habillées et des femmes mal vêtues; certaines en 8

costumes occidentaux, d'autres en robes orientales; les unes voi1ées, d'autres découvertes; des femmes à la voix rude et chagrine, ou bien, sous leur voile soulevé, câlinement séduisantes pour les hommes qui passent; mais la plupart se taisent, créatures aux pieds feutrés glissant rapidement comme des esprits voilés, courbées sous le poids de leurs mystérieuses affaires. Çà et là, sur les berges du fleuve, se trouvent des cabarets avec des guirlandes de lumières de couleurs et des orchestres de saxophones enroués où le chant chevrotant des «artistes» est ponctué par le profond vrombissement des grands moteurs de la fabrique de glace d'à côté. Par-dessus l'eau parvient l'étrange musique des Bédouins émanant des chaikhanas ou maisons de thé, rouges de l'incandescence des brasiers de cuisine. De la rue qui se termine au pont, on entend les lugubres cris des vendeurs de cigarettes et de sucreries modulant en arabe leurs marchandises: «cigarettes, pour un fils, trois pour un fils(l) Parfois hurlements et altercations s'élèvent, suivis des coups de sifflet de la police; mais le cliquetis des clochettes des chevaux et des ânes, le grognement des chameaux et les appels des bateliers et des pêcheurs s'unissent bientôt pour étouffer cette querelle. Tantôt de façon vague, tantôt distinctement sous les reflets d'une myriade de lampes de la rive opposée, on voit des formes se mouvoir; les ouvrières qui descendent, jusqu'au bord de la rivière, remplir leur mesakhin ou outre à eau, se laver ou laver leurs enfants dans le courant paresseux près du pont, puis, sous le couvert des ténèbres, s'esquiver chez elles. Comme l'heure avance, les rues, le pont, les cabarets et les cafés tombent dans le sommeil et seul le fleuve antique continue de couler sans aITêt. C'est en cette cité de Bagdad que je vins, en janvier 1928, rejoindre le Département des Travaux Publics d'Irak. Mon premier poste fut celui d'Ingénieur responsable du district ou «Liwa» de Diwaniyah à quelque cent vingt milles au sud sur l'Euphrate et j'avais ordre de prendre dès l'abord avec moi tout le nécessaire pour monter un ménage. A Bagdad, j'achetai une Chevrolet et on me présenta Hassan. Hassan me fut amené par son ami Charlie, homme à tout faire ou «domestique» de mon premier hôte en Irak, le directeur de mon nouveau Département. Hassan parlait un anglais spécial, portait des vêtements européens dépenaillés et avait un large sourire qui
(1) Un fils, monnaie irakienne valant 1/1000 de dinar (N.D.T.). 9

découvrait une proéminente dent en or dont il était très fier. Il me sortit un document d'origine militaire qui montrait sa photo en première page (élégant jeune homme à la moustache noire, qui contrastait étrangement avec son actuelle allure miteuse) et certifiait qu'il avait servi comme domestique chez plusieurs officiers des Forces de Sa Majesté. D'après ses certificats, il semblait posséder les vertus les plus surprenantes et ses anciens employeurs, de toute évidence, s'étaient séparés de lui très à regret. La raison pour laquelle ils avaient été contraints de se séparer en fin de compte d'une telle merveille est toujours restée pour moi un mystère. Hassan était un Kurde de Bitlis, dans le lointain Nord, et exprimait le désir de m'accompagner dans mes voyages. Il me dit que je ne devais pas croire qu'il réclamait un salaire pour cela; mais, pour pouvoir rendre pleine justice à mon honorable position dans le pays, il estimait qu'un peu d'argent serait nécessaire pour pouvoir jouer auprès de moi son rôle de maître de langue, d'interprète et d'ambassadeur. Il ajouta qu'il considérerait toujours ma vie et mes biens comme les siens propres. En ce qui concerne ce dernier point, au moins, il a dit la vérité! On m'avait assuré que quarante roupies par mois constituaient de bons gages pour un domestique; aussi lui en donnai-je cinquante pour qu'il restât honnête et je l'engageai. Il me servit bien, durant de longs jours, dans les plaines désertiques de Diwaniya. Dans l'achat de mes ustensiles de ménage et leur chargement sur ma nouvelle voiture, Hassan se surpassa. Les propriétaires occidentaux d'automobiles ne peuvent se faire la moindre idée de l(}capacité rélle d'une voiture. Pour un Oriental, une voiture ne peut en être une que si elle a des caisses empilées sur le siège arrière jusqu'au capot, de la Iiterie ficelée entre les garde-boue et le capot, des bidons d'essence attachés sur les marchepieds, et des pneus de rechange, un lit de fer ou deux et quelques chaises, chargés sur le porte-bagages. L'idée essentielle est de faire dépasser sur les côtés le plus d'objets possibles, parce que ça gêne les autres voitures qui circulent et aide aux plaisantes réparties entre chauffeurs, surtout si un pare-brise vient à casser en heurtant le bout d'un fer de lit en saillie sur le devant de l'auto. Comme les véhicules sont toujours bourrés à bloc, j'ai remarqué que les voyageurs arabes choisissent souvent de se tenir sur les marchepieds debout ou assis, et, de temps en temps, l'attirail débordant d'une voiture qui passe les en fait dégringoler. De tels incidents, ainsi que quelques voleurs de grands chemins rendent les routes 10

de l'Irak très intéressantes, tout comme l'usage continu des vieux systèmes de trompes et des bruyants klaxons les rend mélodieuses. Lorsque j'achetai mon auto à Bagdad, je décidai d'adopter à fond l'esprit oriental des choses. Nous chargeâmes la Chevrolet à l'entière satisfaction de Hassan. Les caisses de vaisselle, les verres et les bouteilles occupèrent les places les plus sûres sur le siège arrière; car j'avais la conviction que toute perte de boissons ou de toniques était une affaire sérieuse pour un ménage du «bled». Puis nous bourrâmes la petite voiture jusqu'à ce qu'elle débordât de toutes parts et, à chaque renflement et à chaque support, nous accrochâmes une chose ou l'autre, si bien que le véhicule ressemblait à un arbre de Noël ambulant. Après une dernière vérification de l'essence et de l'eau, par dessus les portes ficelées, je grimpai à l'intérieur à côté de Hassan, assis comme- un lord, son plus beau fez rouge sur la tête. Je mis en marche notre voiture flambant neuf et nous glissâmes sur cette bande de boue qu'on appelait la route de Diwaniya. Et c'est ainsi que mes aventures commencèrent. C'était l'hiver, saison de l'année où les routes de l'Irak peuvent être couvertes de boue, et c'est bien ce qui arriva lors de mon départ, car il avait plu dru pendant deux jours. Les cent vingt milles de «route» vers Diwaniya n'étaient rien de plus qu'un sentier sillonné de profondes ornières, recouvert de terre et non pas une route tracée et empierrée, et, après la pluie, ce n'était plus qu'un bourbier qui giclait de partout. Très peu d'automobilistes tentaient le voyage; mais, à l'aide de chaînes de dérapage, nous traçâmes bravement notre sillon, éclaboussant et progressant avec force cahots. Nous traversâmes ainsi plusieurs villages arabes où les enfants nous interpellaient par moquerie, nous lançaient des mottes de terre et s' agri ppaient à l'arrière de la voiture pour essayer de se faire balader à l'oeil, comme le font tous les enfants du monde: Hassan dut descendre à plusieurs reprises pour les pourchasser. Un peu au-delà de la moitié du chemin entre Diwaniya et Bagdad, nous arrivâmes à Babylone. Les mauvaises routes nous avaient mis en retard et nous avions encore cinquante milles à parcourir; aussi, je pris la résolution de revenir plus tard explorer ces ruines comme elles le méritaient. La vieille cité fabuleuse paraissait aussi ancienne que le désert à travers lequel nous roulions. Ses murs, à moitié fouillés, montrant encore des traces de Il

fresques jadis magnifiques, se dressaient comme les os d'un squelette qu'on aurait beaucoup mieux fait de laisser enfouis en paix sous le tas de vase qui les recouvrait. Les jardins suspendus de Babylone et le palais de Nabuchodonosor ne sont plus que de tristes monceaux de maçonnerie de briques qui s'effritent au milieu d'une terre éventrée. J'espère que tôt ou tard, lorsque les archéologues auront appris tout ce qu'ils voulaient savoir, la nature aura l'amabilité d'enterrer à nouveau ces ruines. C'est plus que vraisemblable: la poussière du désert volette sans fin. Juste au-delà de Babylone, se trouve Hilla, une des plus grandes villes situées sur l'embranchement de l'Euphrate contrôlé par le barrage de Hindiya, haute digue à vannes, bâtie avant la guerre par des ingénieurs britanniques sous le régime turc. Hilla est pittoresque comme le sont toutes les villes arabes, car il se trouve dans une palmeraie. Au-dessus des palmiers, s'élève un petit nombre de ces bâtiments turcs, massifs et imposants, quoique misérablement lézardés et malsains, formés en grande partie de briques volées à Babylone. Il faut remarquer que les briques de Babylone sont panni les meilleures qui aient jamais été fabriquées; elles sont supérieures à celles que l'on cuit aujourd'hui en Irak, à la fois grâce à leur dureté et à l'absence de sel si préjudiciable à leur durabilité. En marchant dans le «sérail» ou section des bureaux du Gouvernement à Hilla, on foule un carrelage dont les caractères cunéiformes ne sont pas encore effacés. Peut-être certaines briques rappellent-elles les Lois d'Hammourabi, pas tellement différentes de celles qu'appliquent les juges qui s'y promènent maintenant, quatre mille ans après que le Code Original a été octroyé au peuple sumérien. Au-delà de Hilla, la route devint pire que tout ce que j'avais pu imaginer en matière de route. Mais c'était le dernier tour de piste avant Diwaniya, du moins le pensais-je, et avec les chaînes antidérapantes qui faisaient tourbillonner la boue dans toutes l~s directions et le moteur qui fonctionnait en première, nous roulâmes lentement, tantôt glissant inexorablement dans les fossés latéraux, tantôt complètement collés dans des mares de boue gluante d'un pied ou plus de profondeur. En ces occasions, Hassan se hissait hors de la voiture, marchait délicatement dans la fange jusqu'à l'arrière de l'auto, grognait tout en poussant dur et hurlait des encouragements quand les roues tournaient et que les pneus s'échauffaient. Cela en dit long sur la façon dont les voitures américaines résistent aux multiples chocs qu'elles reçoivent en de tels voyages. Et, cependant les méthodes commerciales des 12

Américains sont organisées de telle sorte qu'on puisse acheter des pièces de rechange dans n'importe quelle boutique de la contrée. A cette époque du moins, le service d'entretien et de réparation des voitures anglaises n'arrivait pas à la cheville de l'organisation de celui des voitures américaines. De toute façon, nous fîmes vingt milles le long de cette route, encouragés par la pensée qu'à chaque yard, nous approchions un peu plus de la maison. C'est alors que nous arrivâmes à un ponceau. Il avait tout l'air d'un ponceau ordinaire, bâti de rondins de palmier recouverts de terre et formant l'habituel dos d'âne s'élevant de quatre pieds au-dessus du niveau de la route. Nous grimpâmes. Patatras! Nous voilà au travers. Un large trou s'ouvrait au sommet du ponceau et nos roues arrière tournaient dans le vide. Nous sortîmes en escaladant nos bagages et examinâmes la situation. Apparemment nulle possibilité de nous mouvoir, ni en arrière, ni en avant. Au loin sur la droite, nous pouvions voir le dôme d'une mosquée, mais aucune trace du chemin de fer ou de Diwaniya. Même si nous n'avions pas été chargés, il nous aurait fallu beaucoup de temps et une grande chance pour soulever sans aide notre voiture. La nuit tombait et le district avait mauvaise réputation. Hassan m'assurait qu'il était plus que vraisemblable que nous serions attaqués par des voleurs et décrivait avec des détails corsés ce qui arriverait en l'occurrence. Mais c'était un véritable philosophe oriental et il tennina ses terrifiantes anticipations par cette remarque: «Allah Karim», Dieu est bon ! Si nous avions été attaqués, nous aurions été dans de beaux draps avec toutes ces marchandises; mais Hassan était quasiment encore en train de parler lorsque quatre Arabes firent leur apparition se dirigeant vers nous à travers champs. Ils nous saluèrent d'un «Salaam aleikum !» «Aleikum es-salaam», répondit Hassan. Dans l'obscurité croissante, nous nous regardâmes les uns les autres. Sur leur tête, ils portaient de longs abbas qui tombaient jusqu'à leurs genoux et sous lesquels toutes sortes d'armes pouvaient être dissimulées. Leurs pieds étaient nus et leurs traits lugubres, vus parmi les plis de leurs manteaux, étaient aussi impénétrables que le désert lui-même. Interrogés sur la raison de leur venue, ils nous dirent qu'ils étaient des Arabes de la tribu du village, dont on pouvait voir la 13

mosquée, là-bas au loin. A leur tour, ils s'informèrent si nous pensions passer la nuit là ou nous reposer tout simplement; sinon, vers où étions-nous supposés nous acheminer. Je ne sais pourquoi, mais ces types commençaient à me devenir sympathiques et je m'imaginais que, si c'étaient vraiment des voleurs, on pourrait peut-être les convaincre de nous laisser nos bottes (car la coutume était de dépouiller et totalement dénuder les victimes). Hassan répondit que nous faisions route vers Diwaniya, mais il ajouta que nous étions pour lors embourbés, comme si ça n'était pas suffisamment clair. «Alors vous pensez que vous allez à Diwaniya ?», dit le premier Arabe à l'air revêche. Et il se mit à rire. Le second rit, le troisième rit et le quatrième fit chorus. Hassan blémissait, mais il répéta «oui, Diwaniya». Les Arabes continuaient à rire. «Ce n'est pas la route de Diwaniya, elle va a Kufa. A Hilla vous auriez dû tourner à gauche. Vous êtes sur une fausse route», dirent-ils, et ils rirent de plus belle. Tout consterné, je sortis ma carte. Si, comme l' affinnaient les Arabes, c'est Kifl que nous pouvions voir à quelque cinq milles à droite, nous étions sans aucun doute sur une fausse route, celle de Kufa. Erreur d'une quarantaine de milles. Et il me sembla alors qu'il n'y avait rien d'autre à faire qu'à rire à mon tour. Les Arabes pensèrent que c'était la meilleure blague qu'ils avaient entendue depuis des semaines et ils en eurent tant de plaisir qu'ils nous aidèrent, séance tenante, à soulever la voiture et à la sortir du trou du ponceau. Je lui fis faire demi-tour et l'orientai de nouveau vers Hilla. Je serais bien incapable de dire comment, en pleines ténèbres, nous sommes revenus le long de cette route marécageuse. Nos propres ornières nous ont peut- être aidés, comme elles le font quelquefois dans la boue épaisse. Plus tard, je passai maître en cet art de conduire et de reconnaître exactement quelle espèce de boue pouvait briser l'arbre de transmission et quelle espèce ne le briserait pas. Cette nuit-là cependant, j'eus bien de la veine et la voiture neuve pataugea et barbota tant bien que mal jusqu'à Hilla, sans casse. Dans toutes les villes les plus importantes d'Irak, on a bâti des hôtelleries du gouvernement à l'usage des fonctionnaires en tournée dans leurs districts; car il était imprudent pour les officiers de l'Etat de s'imposer à 1'hospitalité locale, bien que parfois il n 'y eût point d'autre alternative. Ces hôtelleries étaient 14

d'ordinaire de simples bâtiments non meublés qui abritaient ceux qui avaient besoin de s'en servir temporairement. Comme nous étions à la recherche de I'hôtellerie locale, à travers Hilla et dans les ténèbres, la perspective d'y passer la nuit ne semblait guère agréable, meilleure cependant que d'avoir à dormir à la belle étoile, sur le bord fangeux de la route. Lorsque, après des allées et venues à travers maintes rues et ruelles qui n'étaient pas les bonnes, j'aboutis finalement à I'hôtellerie, je fus très agréablement surpris de voir, à l'intérieur, des lumières et le clignotement d'un feu et d'être joyeusement accueilli par deux autres voyageurs qui avaient l'air d'être déjà tout à fait chez eux. «Sortez de cette boue et entrez directement», dirent-ils. Je ne me fis pas prier davantage, car jamais salle crasseuse, enfumée, éclairée 'par une lampe-tempête et une bougie ne m'avait paru si attrayante. Un repas se préparait dans une annexe et l'odeur de viande frite était très alléchante pour un homme fourbu et affamé. Je me présentai et appris qui étaient mes compagnons. L'un était le chirurgien civil du district, l'autre un officier des troupes «Levy» locales. C'étaient de «vieux routiers» et des hommes que j'allais connaître parfaitement, car ils étaient en service volant comme moi-même. Appelons-les respectivement Capitaines Mc Nish et Mc Tavish(2), puisqu'ils étaient tous deux originaires du nord de la Tweed. Le premier était un homme bronzé, sec et nerveux, de la R.A.M.C., renommé pour son habileté au tir et ses amusantes histoires sur la vie d'un médecin panni les Arabes. Il parlait très couramment l'arabe et était vénéré dans les tribus comme grand guérisseur. L'autre, petit soldat taciturne de Glasgow, au gai visage rouge, recuit par maints longs étés sous le soleil du désert, était manifestement un homme à l'esprit vif et habile en période de danger. Tandis que cuisait le dîner, nous nous assîmes près du feu d'épines à chameau et de feuilles de palmier tout pétillant et je leur racontai 1'histoire de mes mésaventures de la journée. Ils rirent de bon coeur au récit de mon long et infortuné détour sur la route de Kufa et blâmèrent quelque peu Hassan, occupé alors à donner un coup de main pour le repas. C'était lui, à coup sûr, mon interprète; mais j'éprouvais de la culpabilité: c'était moi qui avais la carte.
(2) Chaque fois que dans cet ouvrage on fera allusion à des personnages encore en relation avec l'Irak on usera de noms fictifs. 15

«Naturellement, dis-je pour conclure, ces quatre individus étaient des travailleurs parfaitement inoffensifs et je suppose qu'on ne doit pas parler d'anarchie dans ce pays depuis que nous l'avons enlevé des mains des Turcs; c'est invraisemblable». «Nous avons tous les deux vu trop de choses de l'Irak pour être capables de partager cet optimisme», dit Mc Nish. Il s'est trouvé que ces Arabes que vous avez rencontrés étaient de bons types. Il y en a, mais beaucoup ne le sont guère. Allons, le dîner est servi. Encourageons le cuisinier et, pour votre très nécessaire éducation de nouveau venu, nous allons encore vous raconter quelques histoires sur le district». Une demi-heure plus tard, avec nos pipes pleines et un sentiment agréable de confort intérieur, nous retournâmes près du feu et il nous sembla que le monde avait toujours été rempli de paix et de contentement. Cependant, je sus que je ferais mieux d'écouter attentivement ce que ces hommes avaient à dire, lorsque je me rendis compte, alors seulement, que, tandis que nous étions assis à bavarder, des fusils et des pistolets se trouvaient là à portée de la main et qu'on pouvait entendre au dehors les bruits de pas d'une sentinelle à la porte. - «Vous avez aujourd'hui visité par erreur un endroit très remarquable», dit Mc Nish, «il est vraisemblable que c'est sur cette route de Kufa que les Britanniques connurent les pertes en vie humaines les plus lourdes et les plus inutiles, depuis la chute de Kut el-Amarah. Ça vous intéresserait d'en entendre parler?» - «Certainement», répondis-je avec ardeur. - «Eh bien, voici ce qui est arrivé», dit Mc Njsh. Au cours la révolte arabe contre les Britanniques, en 1920, un bataillon du régiment de Manchester fut écrasé près de Kifl. On l'avait envoyé relever la garnison de Kufa, assiégée par les Arabes. Mais avant d'atteindre la ville assiégée, et par suite du manque d'eau potable, qu'on n'avait pas trouvée là où on s'y attendait, on donna ordre à la colonne de se retirer à Hilla en pleine obscurité. Les hommes des tribus rebelles, qui rôdaient sur les flancs, n'avaient pas osé attaquer en plein jour, mais cette marche de nuit dans ce pays
accidenté leur donna tout juste l'occasion qu'ils avaient attendue.

«En été, le désert entre Hilla et Kufa est un dédale de cours d'eau et de fossés à sec, par-dessus lesquels des canons de campagne et des transports sur roues ne pourraient être tirés qu'avec 16

les plus grandes difficultés, même en plein jour. La journée pré~ cédente avait été longue et brûlante et on n'avait eu pour boire qu'un peu d'eau saumâtre que les chameaux eux-mêmes avaient refusée. Les troupes n'étaient donc guère en condition pour la marche qu'elles avaient à fournir. Si elles s'étaient arrêtées là où elles étaient, tout aurait très bien pu se passer, car elles auraient probablement atteint l'Euphrate le matin suivant. «De toute façon, les Arabes ressemblent aux chiens «pieux» de leurs villages qui n'attaquent jamais, ou même ne montrent aucune hostilité, tant que leur proie n'est pas en difficulté. Les hommes des tribus sortirent donc pour attendre le bon moment et ils savaient exactement quand attaquer. «A la nuit tombée, parfaitement à couvert dans les fossés, ils ouvrirent le feu sur les attelages de chevaux qui se frayaient un passage. La colonne fut jetée dans la confusion et se dispersa dans l'obscurité. On fit un héroïque effort pour contre- attaquer et s'ouvrir un chemin vers Hilla, mais ceux qui SUIVécurent à la retraite n'atteignirent pas la moitié du bataillon envoyé au secours de Kufa. Les pertes britanniques furent lourdes, beaucoup d'hommes s'égarèrent dans la nuit et furent faits prisonniers par les hommes des tribus. «Les Manchesters durent même abandonner un canon de campagne, après en avoir enlevé le bloc de culasse pour rendre l'anne inutilisable; mais ce ne fut aucunement la dernière histoire à entendre sur cette singulière pièce de dix-huit. «A propos de canons de campagne», continua le chirurgien civil, «tandis que cela se passait près de Kifl, j'étais moi-même avec une autre colonne, à une trentaine de milles de là, accompagnant le train qui évacuait Diwaniya et montait vers le nord. Nous progressions lentement, car les rebelles avaient détruit sur toute leur longueur des rails, et nos hommes du génie, protégés par des piquets de mitrailleuses, devaient réparer presque chaque pied de la ligne. Entre-temps, en arrière, dès qu'ils osaient approcher, les Arabes la faisaient sauter de nouveau. Heureusement que nous fûmes capables de les maintenir à distance respectable en les arrosant de shrapnels. Mais il arriva que quelques enveloppes vides de shrapnels tombèrent sur notre propre arrière-garde hindoue et qu'un homme fut grièvement blessé. «Pourquoi donc, mon vieux, ne vous gariez-vous pas de ces enveloppes d'obus ?» lui demandai-je en soignant sa blessure. «Oh, répondit le blessé, nous ne pensions pas qu'on pouvait être atteint par ces machins-là, puisqu'ils avaient déjà éclaté». 17

«Cette ligne de chemin de fer était une maudite affaire qu'il fallait tenter de défendre et où tout au long de laquelle on livra des combats désespérés. Le plus héroïque de tous fut celui de Samawa, à quatre-vingt dix milles d'ici, vers le sud. Le train d'évacuation sortit des rails et on ne put plus l'y remettre. Il n'y avait que deux ou trois hommes préposés à sa garde, mais ils refusèrent de se rendre aux rebelles et, avec leurs pistolets, tinrent en échec plusieurs centaines d'Arabes. A la fin, le train fut incendié et les défenseurs durent l'abandonner; mais ils combattirent alors à découvert et vendirent chèrement leur vie. Les Arabes parlent encore avec étonnement de ces fous d' «Englises» qui refusaient de se constituer prisonniers». «Mais vous, faites donc raconter à Mc Tavish comment ça a marché avec les garnisons de Kufa, après que les Manchesters eurent échoué à les secourir», conclut le docteur en avançant la main vers des allumettes pour rallumer sa pipe!! C'est un des gars qui a de bonnes raisons de le savoir». Mc Tavish faisait des difficultés quand il s'agissait de parler de ses propres exploits; finalement il consentit à y aller, pour nous divertir durant la soirée et faire mon éducation. «Eh bien, commença-t-il, nous avions des munitions en abondance et une position solidement fortifiée au coeur de la ville, à environ un mille seulement de la grande mosquée d'Ali-Kufa, qui est, vous le savez, une des plus saintes places de tout le monde musulman pour les Chiites, car on dit que c'est là qu'Ali, fondateur de leur secte, a été massacré, vers le septième siècle. «A plusieurs reprises, nous fûmes attaqués et, à un moment donné, les Arabes tentèrent même de percer un tunnel sous nos défenses. Mais nous avions de bons murs autour de nos casernes et assez de mitrailleuses installées au-dessus d'eux pour repousser tout assaut direct. «Les canons commandaient de même l'Euphrate, qui coulait juste derrière les casernes à côté du quai ou embarcadère. Ici, comme aide supplémentaire à notre défense, nous avions la petite canonnière fluviale Firefly. Elle était amarrée à notre porte, pour ainsi dire, et le chemin d'embarquement qui y menait était si bien protégé par des sacs de sable que, des casernes, vous pouviez atteindre la canonnière avec une sécurité suffisante pour n'être point canardés. Nous étions très fiers de notre canonnière et elle nous était très utile dans une telle position, beaucoup plus utile que si elle avait été en croisière sur le fleuve, où elle aurait probablement échoué sur un banc de sable, comme le fit le Greenfly à 18

Samawa. En pareille occurrence, c'est une situation assez désespérée si les rives du fleuve sont élevées et si les Arabes tiennent le bateau sous le feu de leurs fusils. Dans le cas du Greenfly, on n'est pas certain que l'équipage hindou ne se soit pas mutiné. A l'époque l'affaire est restée assez douteuse; en tout cas, il s'est perdu près de Samawa. Quoi qu'il en soit, le Firefly semblait suffisamment en sécurité à Kufa, car nos canons commandaient la position ou, du moins, nous le pensions. «Nos avions volaient quelquefois au-dessus de nous et lançaient des messages et même des vivres. Nous appnmes comment les Manchesters étaient sortis à notre secours et s'étaient repliés; mais le quartier général nous demandait de tenir en dépit de ce revers. Même des caisses de munitions étaient parachutées sur différents forts assiégés, car à ce moment-là, nous n'étions pas la seule garnison à être coupée. Si les caisses ne tombaient pas à l'intérieur des défenses comme on l'espérait, un groupe devait sortir et combattre pour les récupérer. Il y eut plusieurs courageux efforts de cet ordre, en mai 1920, habituellement couverts de succès, en dépit de grosses pertes dans les groupes de sortie. «Un matin à l'aube, quelque temps après avoir reçu la nouvelle concernant les Manchesters, il y eut un éclair et une formidable explosion du côté de la palmeraie, sur la rive opposée du fleuve et, à notre surprise et à notre consternation, nous vîmes que le Firefly était en flammes. Il avait été atteint par un obus. Nous ne savions pas que l'ennemi avait de l'artillerie et, en tout cas, c'était un désastre tout à fait inattendu que le bateau ait pris feu dès le tout premier coup de canon. «Les mitrailleurs avaient remarqué l'éclair dans la palmeraie et repéré aussitôt le canon de campagne; ils s'occupèrent rapidement des canonniers ennemis: on n'entendit plus parler de ce canon ce jour-là. Néanmoins, nos fusils mitrailleurs durent couler le Firefly depuis les casernes, puisqu'aussi bien on était incapable de le sauver et que sa soute remplie de poudre pouvait exploser. «Enorgueillis de leur succès, les Arabes, durant la nuit, installèrent leur canon sur une nouvelle position et, à l'aube, ils visèrent et firent feu de nouveau, cette fois sur nos défenses. Mais les murs de nos casernes étaient solides; l'obus fit peu de dommage et, une fois de plus, les canonniers furent pris sous la pluie de balles de nos mitrailleuses. Cela continua de la sorte durant plusieurs jours; quelques coups de canons provoquèrent de grosses pertes en vies humaines chez l'ennemi, jusqu'à ce que, 19

enfin, il Yrenonce. Mais la perte de notre Firefly fut notre premier coup de déveine. «Nous tînmes à Kufa. Le pain et la farine disparurent, aussi dûmes-nous tuer un ou deux chevaux de selle et les manger. Mais de la viande seule est une chère maigre; en outre et nous tombâmes très malades et fûmes tout couverts de furoncles. Après trois mois, on vint enfin à notre secours; mais il nous fallut bien du temps avant de nous remettre d'aplomb après ce régime de viande de cheval. «Quelques Arabes loyaux s'étaient attachés à nous durant le siège. L'un d'eux nous dit, par la suite, comment le canon de campagne avait été pointé sur le Firefly par les Arabes qui ne savaient pas du tout l'ajuster. Tout simplement ils regardaient la culasse avant de charger. Quant à savoir d'où leur était venu le bloc de culasse qui leur manquait, ça demeure pour nous un mystère. On raconte que les rebelles passèrent une commande à Bagdad, au service britannique du matériel et qu 'il leur a fourni! Ça me paraît hautement probable», et l'officier écossais se mit à rire, en tenninant sa modeste histoire de la défense historique de Kufa.

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II DIW ANIY A

Diwaniya n'est qu'une petite ville arabe située sur un canal, bien qu'elle soit le centre d'un vaste district tribal qui embrasse presque toutes les branches de l'Euphrate et s'étend vers le sud, jusqu'à la frange du grand désert arabe. La ville possède l'inévitable bazar aux rues étroites, malodorantes, couvertes, une station de chemin de fer et un «sérail» ou section de bureaux du Gouvernement, bâti de pauvres briques dans le style fruste des Turcs. A l'intérieur du sérail, se trouvaient les salles des fonctionnaires des départements de l'Irrigation, de l'Administration, des Douanes et du Fisc, du Tribunal, du Trésor et de la Prison, sans oublier de mentionner celles du département des Travaux Publics auquel j'appartenais. On nous logea dans deux pièces, au toit en fonne de dôme. Dans l'une, des employés juifs s'occupaient de lettres, de comptes et de rapports dactylographiés avec cette habileté dans les affaires qui caractérise cette race par toute la terre. Dans l'autre, il y avait des tables à dessin et des armoires, pleines de plans et d'instruments mathématiques, qui font qu'un ingénieur se trouve chez lui où qu'il soit. Au dehors, dans la cour commune, s'élevait un perpétuel babillement de voix parlant arabe, langue que je commençais déjà à apprendre. Des requérants en justice discutaient sur un ton de vive altercation, calmés périodiquement par les intonations mélancoliques de l'audiencier qui, du haut du balcon élevé, annonçait 21

les jugements et appelait les nouveaux cas. Un cliquetis de chaînes, un ferraillement de fusils, beaucoup d'ordres retentissants et brefs m'avertissaient quand on escortait, de leur cellule vers les corvées de travail, une bande de prisonniers, en costume gris et blanc de bagnards, habituellement enchaînés aux mains et aux pieds. Le sérail de Diwaniya était un bâtiment typique de l'ancienne administration turque. Il avait été condamné par mon département parce que ruiné et insalubre, mais était toujours en service par manque de fonds pour en construire un autre. Les Turcs auraient sans doute donné la même raison à leur négligence. Ne critiquons donc pas trop sévèrement. Il y avait, à vrai dire, une survivance du régime turc que j'approuvais entièrement. D'abondants plateaux de thé et de café étaient fournis chaque heure environ, apportés dans tous les bureaux à tour de rôle par de vieux hommes appelés tchaïdjis et offerts à quiconque avait la chance d'être là. Le thé était servi dans de très petits verres à taille étroite, avec beaucoup de sucre, mais sans lait; et on buvait le café, sorte de liquide épais, dans des tasses grandes comme un dé à coudre. Je trouvais que le thé et le café avaient tous deux un effet apaisant très bienvenu sur le flot troublé d'humanité qui, une fois passée la sentinelle à la porte du sérail, affluait du turbulent désert d'alentour. De l'autre côté de la rue, l'hôpital, autre relique du temps des Turcs, était dans un état lamentable. Les murs étaient craquelés, les poutres du toit, en peuplier non équarri, étaient brisées et s'affaissaient, rafistolées dans les fentes avec des «chiffons» pour empêcher les scorpions, les founnis et les saletés de tomber sur les malades qui gisaient à même le sol et gémissaient à la façon bruyante des Arabes lorsqu'ils sont malades. Pour couvrir l'odeur médicale caractéristique, ou peut-être pour voiler de pires odeurs, l'infirmier arabe qui était borgne répandait sur le sol des bidons de désinfectant. A la porte à côté, se trouvait la salle d'opérations, salle tout à fait semblable aux autres, mais un peu plus petite, avec au centre une table de marbre. Un tissu métallique bouchait les embrasures des fenêtres pour maintenir les mouches à l'extérieur; mais cela avait surtout l'air de sauver les apparences, car les insectes pouvaient entrer et, en fait, entraient aussi librement qu'ils le désiraient par la porte brisée et qui n'était jamais fermée plus qu'à moitié. Le sol descendait en pente vers le milieu jusqu'à un puisard qui se déversait en bas dans l'usuelle fosse d'aisances où les déchets de la table d'opération ou du toit délabré pouvaient 22

être facilement balayés à grande eau. Le même système d'écoulement existait dans la cour extérieure; mais comme ces puisards n'aboutissaient nulle part, ils étaient habituellement, en hiver du moins, en état de débordement et l'odeur du désinfectant n'était pas toujours celle qui dominait. Dans le quartier des femmes on voyait quelques lits en fer, mais ils étaient rarement utilisés. Les femmes arabes préfèrent se coucher à même le sol. Un diagnostic exact et le traitement sont presque impossibles, car ces femmes refusent d'enlever leurs voiles et ne quittent que leur abbas; elles gisent ainsi sur le sol et se lamentent, croyant que la magique influence du noble «Khasta-Khana» ou hôpital (elles n'en ont probablement jamais vu de meilleur) les guérira de toutes leurs maladies aussi sûrement que le fit la pomme melVeilleuse du Prince Ahmad, comme on le raconte dans les histoires des Mille et Une Nuits. Un de mes premiers travaux fut d'examiner l'état de ce bâtiment et de faire un rapport. Je l'écrivis d'une manière telle que même l'employé juif, qui était un esprit sérieux, ne put s'empêcher de sourire en le dactylographiant. Mais maintenant Diwaniya possède un nouvel hôpital . A Diwaniya, je me trouvais responsable d'une équipe très mélangée. Outre les employés juifs, un énorme Sikh, nommé Natha Singh, faisait fonction de surveillant chef. Il avait un sourire agréable et de bonnes manières; mais sa plus grande qualité était qu'il ne se plaignait jamais, où qu'on l'envoyât et quel que fût le travail qu'on lui donnât. J'avais encore un chrétien de Bagdad, un Kurde, un menuisier turc, tous pleins de bonne volonté; mais aucun d'entre eux ne possédait l'habileté technique du Sikh. Ils étaient dispersés ici ou là, chargés de différents travaux en cours. L'Hindou était en train de ficher des pilotis pour un long pont sur un des bras de l'Euphrate; les autres bâtissaient des blockhaus ou construisaient des routes. Chose assez curieuse, le chrétien était occupé à ériger une jolie école neuve dans la cité sainte de Najaf, où la grande mosquée d'Ali au dôme recouvert d'or brille par-dessus le désert et les marais et où, des extrémités du monde musulman chiite, on apporte les cadavres pour les enterrer. Autrefois, les chrétiens qui entraient à Najaf étaient massacrés, et voici que Jacques Teresa y édifiait une école! L'homme le plus étrange de mon équipe était Fattah Bey. Un jour, un vieux monsieur entra dans mon bureau avec une lettre de mon directeur de Bagdad me demandant de lui trouver un travail, si possible. Il ne pouvait parler qu'un peu d'arabe, pas du tout d'anglais, mais il s'adressa à moi en allemand courant, langue que 23

je n'ai pas la prétention de comprendre. L'employé juif qui connaissait le turc vint à mon aide et nous entendîmes une partie de l'histoire de Fattah Bey, ex-colonel du génie turc, ex-gardien de prisonniers de guerre britanniques en Turquie et, pour un temps, opposé à Mustafa Kemal Pacha. Comme recommandations, on déposa sur la table devant moi une étrange collection de documents, des curiosités vraiment. Il y avait là des diplômes d'ingénieur d'une importante université allemande où Fattah Bey avait fait ses études, des coupures de journaux racontant les audacieux exploits qu'il avait accomplis durant les guerres turcogrecques et des lettres de certains amiraux britanniques célèbres et de soldats qui le remerciaient du bienveillant traitement des prisonniers qui avaient été sous sa garde. Lorsque je lui demandai pourquoi il avait quitté la Turquie, il me confessa qu'il avait été banni de son pays natal à cause de ses activités politiques et qu'il serait immédiatement mis à mort s'il y retournait. Je pris le vieil homme dans mon équipe; il s'y montra travailleur, bien disposé et semblait satisfait de son humble boulot. Peut-être avait-il, un jour, aspiré à être le chef de la Turquie; mais j 'hésitais à le questionner et, de son côté, il garda le silence sur le mystère qui entourait son bannissement. Les plus grandes difficultés en tant qu'ingénieur dont je fis l'expérience dans le liwa de Diwaniya furent occasionnées par les inondations de l'Euphrate. Il y en a chaque année, et c'est ainsi depuis des millénaires. Les routes sont emportées, ainsi que les ponts; des maisons et même des villes entières peuvent être mises en danger sinon détruites. La cause principale de si amples inondations provient du fait que le fleuve, par sa propre action deltaïque qui dépose la vase, s'est construit graduellement un lit plus élevé que le niveau de la contrée avoisinante. Les Arabes essaient bien de maintenir le fleuve dans son lit en réparant continuellement les rives; mais, au moment des crues, il a l'habitude de les rompre un peu partout; la brèche s'élargit rapidement et tout le pays environnant est submergé. Quand les eaux de la crue se retirent, on s'aperçoit que le fleuve a quelquefois choisi un tout autre cours; mais habituellement, on peut boucher l'ouverture et la renforcer pour une autre année. Même dans les années nonnales, la quantité d'eau charriée par ces rivières en période de crues est dix fois plus abondante que le débit à la saison des eaux basses. Et quand la pluie dans les plaines a été spécialement abondante et coïncide avec la fonte rapide des neiges dans les hautes montagnes du Nord où les 24

fleuves prennent leur source, il peut se produire sur le Tigre et l'Euphrate des crues soudaines et terribles. La crue de 1928 en fut une très sérieuse et plus de la moitié de la terre arable du district fut inondée. Des lieues de terrain plat furent littéralement converties en océans ondulants et souvent, aussi loin que portaient les yeux, aucune terre n'était plus en vue. Des tentes, des animaux et même des hommes furent emportés par les eaux montantes et presque tous les déplacements durent se faire en bateau. En Irak, beaucoup de routes sont formées sur des remblais ou de hauts talus, supposés les élever au-dessus du niveau de la crue. Ils furent coupés en maints endroits et les ponts flottants au-dessus des fleuves et des canaux durent être temporairement démantelés pour éviter qu'ils ne soient emportés. Dans ma bellum à faible tirant d'eau, je fis voile durant des milles audessus des vastes lacs nouvellement formés, avec seulement quelques palmiers qui apparaissaient çà et là au-dessus de l'eau, là où se trouvaient autrefois les jardins et les villages. Toutes les religions sémitiques (hébraïque, chrétienne et musulmane) ont des histoires de vastes inondations qui ont couvert toute la terre. Sir Leonard Wooley nous raconte que le Déluge, mentionné au septième chapitre du Livre de la Genèse, a eu lieu sans aucun doute en Mésopotamie, quand «les eaux crurent et devinrent extrêmement grosses sur la terre, et qu'elles couvrirent toutes les hautes montagnes qui sont sous le ciel tout entier». En manoeuvrant mon incommode embarcation, calfatée du bitume du pays tout comme l'Arche de Noé, au-dessus des plaines inondées, à la recherche des points de repère qu'étaient autrefois nos routes et nos ponts et en conduisant à l'abri les ouvriers et, au moins, un peu de leurs affaires, je compris parfaitement que cette histoire du premier Déluge prenait son origine dans de très réelles expériences. C'est dans ce district que la rébellion de 1920 s'est embrasée en premier et le plus gravement et il y eut ici bien des pertes de vies tant arabes que britanniques. Cependant, la plupart des Arabes de Diwaniya n'étaient pas ouvertement hostiles aux officiers britanniques qui demeurèrent. En fait, les hommes des tribus et les plus pauvres étaient, d'ordinaire, confiants et bien disposés; mais les citadins qui les menaient semblaient jaloux et enclins à se froisser de l'influence des Anglais, et ce n'était peut-être que naturel. Parmi les Arabes, il s'en trouvait quelques-uns qui réalisaient les avantages qu'ils avaient gagnés et restaient fermement loyaux, 25

malgré souvent de lourdes pertes pour eux-mêmes. Un chef de tribu de Diwaniya, qui avait prêté une main secourable à plusieurs Anglais en ces temps de trouble, étendit jusqu'à moi son hospitalité lorsque j'arrivai. Je me souviens parfaitement du banquet arabe dont je fus I'hôte d 'honneur. Ma digestion vint difficilement à bout du menu abondant et inhabituel et il me fallut plusieurs jours pour me remettre complètement; mais cela ne diminue en rien ma gratitude pour l'amabilité d'un vieillard envers un ingénieur militaire. Nous nous assîmes autour d'un large plat sur le sol, les jambes repliées sous nous: la plante des pieds ne doit jamais être tournée vers quelqu'un, c'est là un très grand manque de savoirvivre. Des domestiques arabes apportèrent dans de multiples petits plats le repas soigneusement préparé qu'ils déposèrent devant nous. Nous commençâmes par de la bière hollandaise et de la laitue. Puis vint un agneau rôti entier et farci de raisins secs, d'amandes et d'épices. Selon la coutume du pays, la viande fut mise en pièces par notre hôte et passée à la ronde en même temps que la farce en larges poignées. L'oeil, considéré comme le morceau le plus délicat de tous, me fut offert; mais je le refusai poliment et on me donna à la place une portion de la queue qui, chez ces moutons du désert à grosse-queue, est vraiment délicieuse. La viande, en même temps que des poignées de riz, était placée sur de minces morceaux plats de khubz ou pain sans levain qu'on pliait alors pour former un empaquetage facile à porter à la bouche (l'étiquette demandait qu'on ne se servît que de la main droite) et à grignoter ou à avaler d'une bouchée suivant I'habileté d'un ,chacun. Plus on mastique avec bruit, mieux c'est; car c'est la 'preuve que la nourriture fait plaisir. Suivant la viande et le riz, ou plutôt en même temps, car tous les plats reposaient ensemble sur le plateau, on nous donna une sorte de chutney et de riz enveloppé dans des feuilles de vigne, quelques pâtisseries que je ne puis nommer, et, enfin, de grosses dattes de Bagdad plongées dans le lben ou babeurre de bufflonne qui fait une boisson étonnamment excellente dans ces climats chauds. Pour aller avec les dattes, on en fournissait de l'épais comme du lait caillé, mais il y en avait aussi un bol, de la consistance du lait, qu'on faisait circuler pour que chacun en boive à son tour. A la fin du banquet, on offrit le café turc et les cigarettes. En Irak, prendre un repas ensemble passe pour être une affaire très importante et est regardé d'habitude comme une marque d'amitié; mais il est nécessaire d'apprendre l'étiquette 26

exacte, sinon I'hôte et ses gens ne seront pas du tout à leur aise. Heureusement qu'on m'avait averti des différentes coutumes. Et puisque ce notable arabe me conserva sa bonne amitié tant que je fus à Diwaniya et qu'il visitait souvent ma maison, c'est que mes erreurs ne furent pas si graves qu'on n'ait pu les laisser passer. Deux officiers britanniques étaient attachés au liwa quand j'arrivai. L'un était Inspecteur de Police, l'autre Inspecteur Administratif. Les deux hommes connaissaient bien leur affaire et auraient bien voulu n'être pas chargés de ce district turbulent. fi y avait environ huit cents policiers montés dans le district de Diwaniya et une force remarquable de trois cents cantonnés dans la grande caserne de la ville, derrière laquelle se trouvait le terrain d'atterrissage des avions. Voir la police montée à l'exercice était un magnifique spectacle. Les Arabes sont de beaux cavaliers et les Kurdes également, qui formaient une grande part de cette «gendarmerie». L'officier de police, le Capitaine Benthey, venait d'un régiment britannique de cavalerie, c'est pourquoi l'équipement et le chic de la troupe approchaient de la perfection; manoeuvres et exercices étaient toujours splendidement exécutés, en dépit du fait que chaque cheval était un étalon arabe. Magnifiques bêtes, aussi, pas tout à fait aussi grandes qu'un hunter anglais, mais plus robustes pour le genre de travail qu'elles avaient à accomplir: de longs voyages à travers des pays désertiques avec peu de nourriture et d'eau. L'exemple des officiers britanniques a déraciné beaucoup de cette négligence et du mauvais traitement des animaux qui caractérisent malheureusement l'Orient. Un policier peut facilement être exempté de service pour quelque petite maladie, même imaginaire; mais malheur à lui s'il laisse sa monture attraper une plaie au dos ou s'il ne soigne pas une légère blessure. Le résultat c'est que, sur le terrain de manoeuvres, chaque cheval, bien entretenu, resplendissait de santé. Je n'ai jamais assisté à un plus magnifique spectacle qu'à la charge d'une longue file d'étalons cavalcadant à travers l'aérodrome désert, menée par leur officier sur son pur-sang de haute taille. Lorsque j'avais à faire des travaux d'enquête pour des routes ou des ponts en des endroits éloignés où aucune voiture ne pouvait me conduire, comme cela arrivait souvent, je devais emprunter un cheval au poste local de police du «bled» quelconque où je me trouvais. Les Arabes s'imaginaient, semble-t-il, que tous les Anglais sont d'aussi bons cavaliers que Bentley, car ils me donnaient la plupart du temps I'animal le plus sauvage qu'ils pou27

vaient se procurer. J'avais fait très peu d'équitation depuis mon enfance; aussi lorsque, à la première' de ces occasions, je m'aperçus que la monture qu'on m'avait choisie se cabrait, je descendis en vitesse et je l'échangeai contre une autre qui s'emballa immédiatement. La piste courait le long de la ligne de chemin de fer, et ce n'est que par miracle que je pus maintenir la bête hors des traverses jusqu'au moment où, finalement, je parvins à l'arrêter. Heureusement, ma façon de monter se perfectionna progressivement ; car ces chevaux peuvent être méchants et difficiles à contrôler; et j'ai souvent trouvé presque impossible de maîtriser un étalon arabe inconnu qui n'avait pas encore été monté au moins quelques semaines. Un jour, alors que je sautais en selle, mon coursier fila comme une fusée. Comme nous étions en plein désert sans trop de fossés, je résolus de le laisser aller jusqu'à ce qu'il soit fatigué et plus contrôlable; mais je compris bientôt que la bête n'avait pas l'intention de renoncer. Pendant six milles nous allâmes à assez belle allure. Je tirais sur les rênes au point que mes mains se couvrirent d'ampoules et que ma chair fut mise à vif; en fin de compte, j'arrêtai l'animal tout contre un cours d'eau. Mais, même au bout de ce terrifiant effort, elle était tout-à-fait prête à repartir aussi sauvagement que jamais et les Arabes m'affinnèrent qu'un bon pur sang de cette espèce n'abandonne jamais à cause de la fatigue, mais file à fond de train jusqu'à tomber mort. Souvent la moitié des difficultés qu'on a avec ces animaux provient de l'emploi de la bride anglaise au lieu de la bride arabe à laquelle ils sont habitués. Le harnais proprement arabe pour la tête ne comporte pas de mors, absolument rien dans la bouche. A sa place, il y a une curieuse petite chaîne, qui fait le tour du museau -'comme une longe; à son extrémité est attachée une simple rêne avec laquelle on guide la bête en tirant à gauche ou à droite, et l'animal galope volontiers si la rêne est laissée un peu détendue: les chevaux semblent plus heureux avec cette unique rêne et sont, en fait, beaucoup plus faciles à contrôler. Si de telles brides sont meilleures pour ces coursiers, on ne peut rien dire en faveur du reste de l'équipement arabe. La police a des selles anglaises; mais celles du pays dont j'ai eu souvent à me servir étaient une malédiction. Les étriers, faits de tôle, étaient si larges et avaient des coins si aigus qu'on aurait pu les utiliser comme éperons, si cela avait été nécessaire. Ils pendaient directement sous la selle et non en avant et étaient toujours trop courts, presque toujours l'un plus court que l'autre, et on ne pouvait les ajuster. La selle était étroite et peu confortable. Maintenir les pieds dans les étriers exigeait une 28